Dans la vapeur et le brouillard, un homme à la voix rauque essayait de faire valoir ses talents de poète. Mais il fallait se rendre à l'évidence: ceux-ci n'avaient pas l'air reconnus par ses pairs. Assis sur un banc dans cette pièce saturée par l'humidité, les deux compères du poète ne se firent pas prier de leur réaction. Les deux formaient la paire: l'un était une masse énorme de graisse munie de deux bras, deux jambe et une tête, l'autre était un individu chétif et maigrichon au visage de fouine. Et c'était très certainement celui-ci qui avait la langue la plus tranchante:
- "Les rats rongeonnent ?" Mais ça existe même pas ce mot ! Non, je suis désolé Fabrizio, t'as perdu.
- Il faut bien que je m'entraîne, c'est pour le mariage de ma dernière ! De quoi ça aurait l'air si j’organisais un concours de rhétorique avec la belle famille et que j'étais incapable d'aligner trois vers !
- N'est pas Philinius de Velcal qui veut, mon ami. - s'interposa son compère en surpoids - Dame Fortune t'a doté d'un autre talent, comme nous autres: celui de faire de l'argent. Utilise ton talent plutôt que de pousser la chansonnette. Je sais pas...ton futur beau fils est pas intéressé par une corvette, un patrouilleur ou un porte-avion ?
La bande émis un petit ricanement collectif désagréable à l'oreille, un rire gras. A première vue, cette scène peut sembler saugrenue et hors de propos, mais il n'était pas courant qu'une loge privée d'un bain public velsnien accueille trois des maîtres armateurs les plus importants de la cité, dans le plus simple des appareils, une serviette blanche autour de la taille comme seul vêtement. Loin des conflits, loin du cœur... ces gens n'étaient au fond pas bien différents d'une bande de mafieux qui comptaient les billets une fois les cadavres enterrés, ceux là même qui s'entretuaient avec leurs armes. La guerre civile velsnienne et l'augmentation des budgets militaires du pays n'avaient pas fait que des malheureux: les maîtres armateurs de la S.A.V faisaient partie de l'un des corps de métiers qui s'était le plus enrichit ces dernières années, et qui profitait à plein poumons, à la fois de la croissance économique du pays, mais également des conflits qui éclataient de par le monde.
Il était difficile de décrire à un étranger ce qu'était la S.A.V, la Société des Arsenalauti de Velsna. On avait tendance à la confondre avec une simple entreprise d'armement comme il en existe partout: Heather à Rasken, les coopératives d'armes kah tanaises etc... En réalité, la S.A.V ressemblait plus à une sorte de "fraternité" qu'à une société anonyme. Une constellation d'armateurs indépendants et de fournisseurs divers d'éléments plus ou moins importants qui étaient autorisés par leurs pairs à "pratiquer", comme les médecins ou les avocats faisant partie d'un ordre. A sa tête, les "maîtres armateurs" se partageaient le marché, veillaient à ne pas pratiquer des prix trop agressifs entre eux et réglaient les litiges en interne, en évitant la main baladeuse des instances juridiques ordinaires. Un petit État dans l’État en somme, même si il étroitement lié à ce qui se passait au Sénat velsnien. Les mauvaises langues auraient tendance à les décrire comme une bande de mafieux, mais ils préféraient se décrire comme des "petits artisans organisés" et des "honnêtes commerçants". La différence était fine de toute manière. Gare à celui qui voulait se lancer dans le secteur sans faire partie de la "grande famille" de la S.A.V: il était courant de retrouver le corps des ambitieux au fond du grand canal menant à la place San Stefano.
Dans ces thermes, dont la chaleur était alimentée par des feux entretenus par les petites mains en sous-sol, parmi tous les membres de la S.A.V, ces trois hommes n'étaient pas ordinaires non plus. Vincenzo Tolomei, dont le tour de taille augmentait au même rythme que ses actifs. Fabrizio Cantara, dont la sombre réputation de limier terrorisait la concurrence. Carlo Natta, apparemment poète en devenir en dehors de son activité favorite qui était de faire la chasse à l'eurycommuniste parmi ses remployés. Ces trois là concentraient entre leurs mains des lignes de production importante au sein du complexe de l'industrie navale qui faisait de la Marineria velsnienne ce qu'elle était. Et leur invité du jour avait attisé leur curiosité.
Celui-ci ne tarda pas à venir s'installer dans ce cadre, relativement peu commun pour une rencontre. La S.A.V n'était pas le Sénat ou un Bureau du gouvernement communal velsnien. Le cérémonial n'avait pas lieu d'être en ces lieux, et on lui préférait la détente, qui plus est dans un établissement appartenant à Vincenzo Tolomei lui-même, qui semblait déterminé à montrer à ses confrères qui avait l'ascendant parmi eux. Alors que celui-ci essayait vainement de s'allumer un cigare dans cet environnement décidément bien trop humide, l'un des employés vint se présenter à eux, la voix tremblante:
- Maître Tolomei ?
- Qu'est-ce que t'as encore ? Je t'ai déjà donné un pourliche quand on est arrivés.
- Non Maître Tolomei, ce n'est pas pour ça. Son excellence Monaldo vient d'arriver.
- Ah. Eh bien, fais le entrer quand il aura fini de se préparer. Et dis à tes collègues de se bouger en sous-sol, le carrelage est froid !
L'homme s'inclina légèrement avant de se retirer. Quelques instants plus tard, le teylais fit enfin son apparition, accueillit par Tolomei:
- Excellence ambassadeur ! Bienvenue parmi nous. Vous êtes en avance, et c'est une bonne chose. Permettez moi de me présenter, Maître Vincenzo Tolomei pour vous servir. Et voici mes illustres confrères: Maître Fabrizio Cantara, et Maître Carlo Natta. Mais vous pouvez simplement nous appeler "excellence". Nous ne sommes pas au Palais des Patrices ici. Prenez place, le banc est déjà chaud.
Le très expansif (autant moralement que physiquement) Tolomei marqua une pause, le temps que son invité se mette à l'aise. Il montra d'un geste de la main les décors bucoliques qui parsemaient les murs, que l'on pouvait distinguer au travers de la vapeur d'eau.
J'espère que vous appréciez l'endroit: les thermes sont sans doute l'une des meilleures choses que les fortunéens nous ont apporté. J'ai moi-même participé à la décoration. Mais entrons dans le vif du sujet. Je ne vous le cache pas: votre commande tombe mal, à tel point que nous avons bien failli la décliner. En effet, nous produisons en flux tendu en ce moment: la Marineria dévore toutes nos ressources, et nous avons déjà des requêtes à traiter à l'international. Pour couronner le tout, vous faites la demande d'un modèle de frégate qui n'est pas encore une exclusivité propre à la Marineria, indisponible sur catalogue. Aussi, ne le prenez pas mal lorsque je vous dis que cela tombe mal. Mais vous avez de la chance: apparemment, vous êtes en train de vous faire des amis au Gouvernement communal. Ce cul serré de Di Grassi lui même nous a imposé de considérer votre demande. Et je vous pense que vous commencez à connaître le personnage: quand il commence à vous tenir par la peau des burnes, il ne vous lâche plus...et j'aime ne pas me mettre mon premier client à dos.
Cantara, tête de fouine à la voix nasillarde, emboîta le pas de son confrère par la première question de ce qui serait sans doute une longue série dans cet entretien:
- Excellence Monaldo. Avant d'entrer dans le vif des négociations, permettez nous d'avoir notre curiosité satisfaite en plusieurs points. Nous sommes curieux: le gouvernement teylais n'a jamais figuré dans notre clientèle jusqu'à maintenant. Primo, il a la capacité de production nécessaire pour se passer de nos services et est capable de produire ses propres vaisseaux. Secundo, pourquoi ne pas vous adresser à vos partenaires au sein du marché interne de l'armement propre aux nations onédiennes ? Après tout, vous pourriez tout à fait avoir moins cher là bas pour une qualité similaire.