Activités étrangères dans les quatre vallées
Posté le : 07 fév. 2025 à 11:16:11
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Posté le : 01 mai 2025 à 12:31:08
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Document secret défense
Le 9 mars 2016, des premiers envoies de troupes et de matériels se sont faits. Après quelque constation, un second envoie a été fait. Plus important cette fois ci. Je vous transmet le nombres précis d'homme et de matériel au total.
Ce nombre pourra augmenter comme baissé dans les mois voir prochaines années si cette mission n'est pas terminés. En attente de toute information importante, nous n'envisagons aucune attaque. Nous enquêteront sur des informations qui pourrait être nécessaire à la chute du code communautaire. Si vous possédez des informations importante sur ce groupe, il vous est demandé de nous les transmettre.
INFORMATION SECRÈTE
Posté le : 17 jui. 2025 à 01:19:04
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Posté le : 17 jui. 2025 à 16:01:23
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Posté le : 18 jui. 2025 à 15:55:17
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*Offre réservée aux clients des Casinos Nérème ayant déjà acheté au moins 1 carton.
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Vos cartons Carton n°83 - BONUS DE L'OFFRE


Posté le : 01 oct. 2025 à 16:40:23
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Le rapport avait été projeté sur le mur de l’Omnipticon, un cube de béton et de verre enfoui sous les jardins de l'Assemblée des Communes. Les mots et les cartes défilaient dans un silence presque religieux, seulement brisé par le cliquetis discret des doigts de Styx Notario sur sa tablette. Autour de la table holographique, les visages étaient graves, concentrés. Meredith, Actée, Aquilon, et même Caucase, qu'on avait tiré de ses dossiers agraires pour l'occasion. L'objet de leur attention : un petit pays enclavé du Nazum, "Les Quatre Vallées". Un chaos passablement organisé qui venait de s'ouvrir timidement au monde.
Styx prit enfin la parole, son ton aussi neutre qu’une lame de scalpel entre les doigts d’un chirurgien sadique.
« En résumé, camarades, nous avons affaire à une fiction d'État. L'entité qui se présente au monde, l'État des Quatre Vallées, dirigée par un certain Tedore Abashidze, n'a virtuellement aucun pouvoir en dehors de sa capitale, et encore. C'est une coquille vide qui sert de boîte aux lettres diplomatique pour les puissances étrangères qui ne savent pas à qui d'autre parler. »
Elle fit apparaître sur la table une carte complexe, un enchevêtrement de zones d'influence colorées qui se superposaient, se contredisaient.
« Le pouvoir réel est atomisé. Il est partagé entre une cinquantaine de Communautés. Certaines sont ethniques – kartvéliennes, arméniennes, turciques, persannes. D'autres sont religieuses – orthodoxes, chiites. D'autres encore sont professionnelles – agriculteurs, artisans, et, c'est là que ça devient intéressant, des forces armées privées comme l'Armée des libertaires ou l'Armée de libération communiste. Enfin, une part non négligeable des infrastructures et des ressources stratégiques, comme les mines et les oléoducs, est contrôlée par des organisations criminelles pures et simples. Des gangs de trafiquants de drogues, ou des spécialistes de l'assassinat ethnique. »
Un silence suivit. Caucase fut le premier à le briser, d'une voix rauque.
« Et toutes ces communautés coexistent ?
– Elles se font la guerre, » corrigea Styx avec un sourire en coin. « Mais elles ont un régulateur. Une sorte de pacte de non-agression doublé d'une institution supra-communautaire : le Code Communautaire. C'est lui, le véritable gouvernement. Il a été construit pendant leur guerre civile contre un régime fasciste dans les années 90. Il lève un tribut, garantit certaines libertés, essaie d'éviter les conflits ethniques à grande échelle, et excommunie les groupes qui ne respectent pas ses règles. C'est un État dans l'État, ou plutôt, un État à la place de l'État. »
Meredith croisa les bras, le visage pensif.
« Un État libertaire par accident, donc. Ou une féodalité qui a lu Kropotkine. Quelle est la ligne du Commissariat Suppléant ?
– Une opportunité, citoyenne, » répondit Styx sans hésiter. « C'est un terrain de jeu exceptionnel. Les structures de pouvoir sont fluides, les allégeances mouvantes. L'influence étrangère est déjà présente – Slaves, Jashuria, tous tentent de s'attirer les bonnes grâces de l'État fantoche. Ils n'ont pas encore compris à qui il fallait vraiment parler. Nous, nous pouvons le faire. Mes tulpas peuvent s'infiltrer, cartographier les réseaux, identifier les communautés les plus réceptives à nos idées. Les communistes, les prolétaires, même les gangs. On peut leur proposer des marchés. L'argent n'a pas d'odeur, et la Révolution a besoin de fonds. »
Aquilon Mayhuasca, qui était resté silencieux, se pencha au-dessus de la carte.
« Leurs forces armées. Libertaires, communistes. Ce ne sont que des noms ou y a-t-il une substance idéologique ? Pourrions-nous les armer, les former ? En faire des alliés objectifs contre les ingérences impérialistes ?
– Difficile à dire pour l'instant, » admit Styx. « Ce sont avant tout des milices protégeant les intérêts de leur communauté d'origine. Leur nom est peut-être plus un héritage de la guerre civile qu'un programme politique actuel. Il faudra prendre contact pour le savoir. »
Ce fut au tour d'Actée Iccauthli de prendre la parole. Elle n'avait pas quitté la carte des yeux, son regard analysant chaque zone, chaque nom.
« C’est comme une caricature du Kah, poussée à l'extrême. Un communalisme tribal, corrompu par l'ethnicisme et le crime, mais qui conserve une intuition correcte : le rejet de l'État centralisateur. D’ailleurs ce Code Communautaire est fascinant. C'est un embryon d'institution confédérale, une tentative maladroite de faire ce que nous faisons depuis deux siècles... Hm. »
Elle leva les yeux vers les autres membres du Comité.
« Nous n'allons pas contacter l'État de Tedore Abashidze, ce serait une perte de temps. Il faut viser le Code Communautaire. Mais pas directement. Styx a raison, il faut d'abord comprendre qui tire les ficelles. Quelles sont les communautés les plus influentes au sein de leur chambre exécutive ? Qui contrôle les ressources qui leur permettent de financer leur institution ? Il nous faut une analyse matérialiste complète avant de faire le moindre geste. »
Elle se tourna vers Meredith.
« Le danger, citoyenne, c'est que la situation est si instable qu'une intervention, même discrète, pourrait tout faire exploser. Mais l'inaction est aussi un danger. Nos rivaux vont finir par comprendre la situation et soutenir les communautés qui servent leurs intérêts, probablement les plus réactionnaires. Les Quatre Vallées pourraient devenir un nouveau champ de bataille par procuration.
– C'est précisément ma crainte, Actée », répondit Meredith d'un ton posé. « C'est pourquoi chaque action doit être mesurée. Styx, je crois que nous sommes tous et toutes d’accord pour dire que tes agents ont carte blanche pour l'observation et la prise de contact initiale et non-engageante. Que dirais-tu d’un rapport complet sur la structure de pouvoir réelle du Code Communautaire d'ici trois mois ? Identifies-nous les outils potentiels. Les plus fiables, les plus alignés sur nos objectifs à long terme. Pas seulement les plus faciles à corrompre. »
Elle fit une pause, son regard balayant l'assemblée.
« Notre stratégie doit rester celle du temps long. Ces gens viennent de sortir de décennies de guerre et d'isolement. Leur jeter la Révolution au visage serait contre-productif. Montrons-leur d'abord ce que le communalisme peut leur apporter concrètement. Proposons des partenariats économiques aux communautés qui contrôlent les ressources minières. Offrons-leur de meilleurs prix, des technologies plus propres. Faisons du commerce. Gagnons leur confiance. Montrons-leur que le modèle kah-tanais est plus avantageux que les promesses vides des impérialistes. »
Actée acquiesça lentement, un fin sourire aux lèvres.
« Les rendre dépendants de notre prospérité pour qu'ils adoptent, par nécessité puis par conviction, nos méthodes. Rien de nouveau sous le soleil, donc. »
Styx Notario referma sa tablette avec un claquement sec.
« C’est entendu : le chaos est un matériau comme un autre. Rassemblez les autres et faites un vote en bonne et due forme, citoyens. Puis donnez-moi trois mois, et je vous dirai exactement où frapper pour que tout l'édifice s'écroule dans la bonne direction. »
La théorie était une chose. La réalité en était une autre. Et la réalité, pour l'Union, était que chaque échec d'État, chaque chaos apparent, était une glaise à modeler. Il suffisait d'avoir la patience et les bons outils. Et le Grand Kah, plus que tout autre, avait le temps pour lui.
Posté le : 01 oct. 2025 à 18:26:49
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Qui donc ? Les quatre Vallées ? Ah oui, je m'en souviens désormais. Pardonnez moi, le territoire et ses dirigeants emmenés par leur Haine des Ushongs sont tellement oubliables de par leur égocentrisme et leur propension à donner des leçons de "bonne morale" tout en laissant les Chandekolzans qui prétendent défendre mourir de faim chaque hiver que l'Empire avait omis le fait qu'ils existaient encore. Ma foi, qui y-a-t-il à en dire ? Si ce n'est que c'est là une énième démonstration d'hypocrisie flagrante de ces mêmes gens qui ne s'offusquent et ne se manifestent non seulement pour des affaires qui ne les concernent pas mais dont ils ne se sont de surcroit jamais souciés auparavant car la vérité est qu'ils n'ont d'intérêt que pour leurs uniques petites personnes.
Où étaient les grands humanistes des Quatre Vallées lorsque la Région a subit pendant plus d'un siècle le colonialisme Akaltien ? Où étaient les grands humanistes des Quatre Vallées lorsque le Cong, vecteur notoire de corruption et brigand en chef ayant asservi la région pour le compte de ses maîtres de Kintan a appauvri en un temps record le territoire en détournant d'innombrables fonds pour pouvoir faire poser ses câbles sous-marins dont lui seul avait l'usage ? Où étaient les grands humanistes des Quatre Vallées lorsque des centaines de milliers de personnes mourraient littéralement de faim dans l'indifférence générale ?
Ne nous y trompons pas car personne n'est dupes. Ils n'étaient nul part sur le terrain ou à agir, mais bien renfermés chez eux à se complaire dans leur propre médiocrité naïve en attendant une occasion de pouvoir manifester leur haine innée une nouvelle fois.
La vérité est pourtant simple, le retour du Chandekolza au sein de l'unité impériale comme cela aurait du l'être depuis bien longtemps n'est qu'un juste retour à l'ordre des choses qui permettra d'alléger les souffrances du peuple mais surtout à terme de résorber les conséquences néfaste d'une insurrection d'opportunistes pilotée depuis l'étranger pour piller la région, ce qui a malheureusement réussi. Ce qui cependant, même si les résultats n'apparaissent pas avant au moins une décennie, sera plus concluant que un siècle entier sous domination Akaltienne. Aussi, l'Empire invite cordialement les Comédiens des Quatre Vallées à cesser de répandre leurs fausses larmes de crocodiles alors même que ces derniers n'étaient et ne sont toujours pas dérangé le moins du monde par les processus de colonisation d'étrangers au sein du Nazum qui courent encore, le deux poids deux mesure flagrant démontre parfaitement la profondeur de leur morale qui est pour ainsi dire inexistante.
Aussi, le Céleste Empire invite cette clique d'hypocrites à cordialement retourner dans leur égocentrisme malvenu à défaut de s'exprimer sur des sujets où ils sont coupables par le fait d'avoir laissé faire mille et un fléaux sans jamais intervenir. Qu'ils demeurent cohérent une énième fois et observent en silence.
Posté le : 05 oct. 2025 à 02:43:19
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*Clic, l'image quelque peu pixelisé de ce qui semble être une image de synthèse à moitié tremblante comme si le programme qui l'animait n'avait pas été totalement achevé apparaît à l'écran sous les sons synthétiques clairement modifiés virtuellement. Après quelques instants, une voix en émane.*
Ou peut être que vous souhaitez encore vous plaindre pendant quelques décennies ? Pourquoi donc déjà ? AH OUI !
"Bouh bouh bouh, mes ancêtres ont été moins bons à la guerre que ceux des xins ! Ouin ouin ouin je suis triste !"
On l'ascendance que l'on mérite les guignols ! Les Xins sont des abrutis ? Qu'est ce que cela fait de vous alors hein ? Carpettes sans fierté et sécessionnistes ingrats ! Peut être que vous feriez mieux d'implorer pitié afin de réintégrer la mère patrie en espérant qu'on vous pardonne vos excès d'imbécilité ! Ce qui n'arrivera pas car en tant que dignes salopes sans convictions, vous allez continuer à gesticuler encore et encore publiquement pour vous donner bonne conscience, même pas foutus d'établir dix lignes de stratégie sur le papier afin de tenir la route sur les champs d'honneurs.
Perdants sur dix générations, vous continuerez à être perdants. La seule chose que vous libérerez jamais, ce sera les oreilles du monde en faisant la seule chose sensée : Vous taire.
Aller ! La bise les haineux !
Posté le : 30 déc. 2025 à 23:46:15
Modifié le : 31 déc. 2025 à 00:01:02
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“ Se profile au-delà des montagnes du Nord, à l’Est de la grande Yözidie, un pays se trouvant être composé de plusieurs peuples dont certains sont frères des yözids. A leur tête se trouve un conseil de représentants de chaque peuple dirigeant le pays de manière semi-oligarchique. Ils affirment agir pour la volonté du peuple mais ne font qu’agir selon leurs désirs et volontés individuelles. Ce “code communautaire” est l’exemple même de ce que nous appelons des “traitres de la nation”. Ces mêmes personnes que nous avons exécutés en 2012 au Grand Beylicat qui vendaient notre pays en mêche avec le tyran et despote qu’était l’ex Grand Bey.
Vous pourrez nous dire, en quoi celà nous regarde? Le Nazum, comme nous l’avons toujours apprécié ainsi, est un continent de paix, de sécurité, mais également de stabilité. Deux choses doivent nous inquiéter au sujet de cet État-nation. D’abord, leurs régimes ont toujours été instables, tout au long de leur histoire moderne ils ont été empoisonnés par la corruption extérieure comme intérieure. Lorsqu’en 2017 Sa Majesté le Grand Bey a tout mis en œuvre pour aider ce pays à sortir de cet état d’altération constant, ces derniers en repoussant son aide et ont été attirés par les fausses promesses de patrons et dirigeants étrangers. Nous parlons d’une nation, qui je vous rappelle, avait un gouvernement qui était prêt à commercialiser ses fonctions régaliennes même au services de nations étrangères. Dans leur cas, nos politistes en viennent à préférer le terme d'État-mercenaire plutôt que d'État-nation. Rappelons-le, si il faut parler en droit international et en politique, un État disparaît lorsqu’il n’exerce plus de contrôle effectif sur son territoire, qu’il perd se contrôle lui-même par son incompétence ou qu’on le lui prenne par la force, cela ne change rien. Or l’Etat des Quatre Vallées est dans cette situation depuis bien longtemps, chaque jour que le Très-Haut fait, ils perdent de plus en plus de stabilité et de contrôle. Cependant, tant que le contraire ne sera pas nécessaire, le Palais restera patient. “
Posté le : 31 déc. 2025 à 00:01:10
Modifié le : 31 déc. 2025 à 13:42:13
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Il était environ 4 heures du matin, lorsque les ouvriers et journalistes de la maison de presse du quartier d’Hamaluhi ont été réveillés par Kerpez, jeune facteur et distributeur de journaux de la ville. Pédalant sur son vélo à deux roues, il avait déjà fait le tour du quartier avant d’arriver vers 4h50 chez Hava, journaliste récemment embauchée. Elle habitait à quelques pas de la maison de presse qui se trouvait au bout de sa rue. Elle s’était dépêchée de se préparer en urgence lorsque Kerpez lui remit une lettre de convocation de la part de son patron. Muhammàd Derbijçi était un journaliste de bonne renommée en ville. Il avait travaillé pendant 15 ans dans la maison de presse d’Hamaluhi avant que son dernier patron ne le lui revende à bas prix. Il avait désormais près de 60 ans et avait à sa charge plusieurs jeunes journalistes, récoltant pour lui des informations et les inscrivant dans les ordinateurs avant de les faire imprimer. Si Derbijçi ne s'était pas mis trop à jour sur les nouvelles technologies, il connaissait les règles encadrant le journalisme, en particulier dans sa localité et dans son pays. Ce matin là était particulièrement important pour la maison de la presse. Oui, énormément important même. Le représentant communautaire de la ville et son sergent en chef en personnes allaient venir rendre visite à la maison accompagnée d’un entrepreneur étranger, invité d’honneur de monsieur le représentant à l'inauguration du nouveau centre de recherche médicale de la ville. Ayant mis les vêtements de la veille, fait son maquillage et sa coiffure en quelques minutes, Hava qui n'était pas au courante de cette visite comme le reste de la maison de presse s’était dépêchée de se rendre à son lieu de travaille à 5 heure du matin, c’est-à-dire 2 heures en avance. En entrant dans la cour du bâtiment, elle rejoint deux de ses collègues en train de fumer. Ils attendaient l'arrivée de Derbijçi, leur patron, afin qu'il puisse leur donner leurs instructions et surtout leur expliquer la raison de leur venue si soudaine. Quelques courtes minutes suffisent pour que Muhammàd descende des escaliers menant à son bureau pour rassembler les ouvriers et journalistes dans la plus grande salle se trouvant à l’aile gauche du vieux bâtiment. Tandis que chacun se place en demi sphère autour de lui les bras croisés, il pose sur une table une caisse de beignets au sucre. Juste après lui la bonne et le concierge apportent les cafetières desquels sortent des fumées de vapeurs, odorisant toute la salle de café. D’un air fatiguée mais toujours en essayant de sourire, le patron leur explique la situation en élançant ses bras vers eux ;
Muhammàd Derbijçi, patron et éditeur de presse : “Mes enfants, je vous remercie d’être venue si tôt… Nous avons une petite visite imprévue aujourd’hui et votre présence à tous est nécessaire. Dans moins d’une demi-heure le représentant de la ville accompagné du sergent en chef et d’un de ses invités entrepreneurs va venir nous rendre une visite. Je vous fais confiance pour tout donner ce matin.” Le patron bouge de quelques pas vers la gauche, et laisse paraître la table remplis de beignet et de café, les invitant à se servir d’un signe de la main. Il ajoute ; “ Servez-vous donc puis installez-vous à vos postes. “ Sans trop comprendre, Hava regarde ses collègues prendre les dernières bouffées de leurs cigarettes, lentement décroiser les bras et aller prendre leur places de travailles. Alors qu’elle se demande ce qu’elle devait faire, elle avance à petit pas vers son bureau ouvert auprès de ses autres collègues journalistes, avec en mains tous ses dossiers de travail qu’elle serrait contre sa poitrine. Puisqu’elle n’avait aucune consigne, qu’ils n’avaient pas reçu les dernières informations du jour, elle se dit qu’elle allait continuer son travaille d’initiative personnelle sur une femme venue du Nord, près d’Akkoyun. Alors qu’elle avait à peine rangé ses affaires, son regard est attiré par ses collègues. Elle regarde Marya, assise à côté d’elle, en train d’écrire sur son clavier qui comme toujours faisait beaucoup de bruits. La vitesse à laquelle elle écrivait de bon matin, sans informations de dernière minute, ne faisait qu’amplifier le bruit habituel. Et lorsque Hava se penche pour observer le travail de son amie, elle se rend compte qu’elle n’écrit rien. Son ordinateur est éteint, son clavier est débranché. Son amie se tourne la tête vers elle, toujours en train d’écrire sur son clavier, et lève un sourcil en l’air. Hava ricane sous sa manche de sa chemise et en reprenant son souffle, imite Marya en train d’écrire en pointant du doigt son ordinateur afin de lui montrer qu’il est éteint. Marya regarde son ordinateur, puis se retourne vers Hava, elle ne rit pas, ne fronce pas des sourcils, son regard reste stoïque, les lèvres légèrement pincées comme lorsqu’on se concentre ou qu’on est énervé. Sans dire non plus quoi que ce soit, elle allume son ordinateur et continue à écrire, évidemment, cette fois-ci sans avoir ouvert un logiciel pour se faire. Hava sourit légèrement et en appuyant sa main contre le côté de son front, elle hoche la tête de gauche à droite puis se met à rire avant de se retourner vers son bureau. Marya parmi les employés les plus expérimentés, Hava a donc du mal à comprendre cette attitude mais se dit qu’elle doit mal supporté de se réveiller aussi tôt. Dès lors qu’elle se retourne, elle voit devant elle monsieur Haïgaz, l’employé le plus âgé de la maison de presse. Elle ne voyait pas grand-chose de ce qu’il faisait, outre qu’il bougeait simultanément son bras droit et qu’il fumait de la main gauche. A côté de lui, devant Marya, se trouvait Shushan, comme chaque matin, elle avait apporté des beignets frits fait maison, elle les vendait pour presque rien afin de se faire un peu d’argent. Son mari est mort récemment et elle essaye de s’en sortir seule avec ses deux petits garçons. Elle se levait et les ramenait à chaque employée du bâtiment qui voudraient bien lui en acheter. En soutiens, chaque matin, Hava n’arrive pas à lui refuser d’acheter un beignet, bien qu’elle aussi ne s’en sorte à peine avec son colocataire pour payer le loyer et les dépenses. Ce matin là hélas, elle avait oublié dans la précipitation de prendre avec elle son porte-monnaie. Elle s'excuse alors envers Shushan en lui montrant son sac vide. Celle-ci lui assure que ce n’est rien, et avance avec son plateau vers la sortie de la salle pour revenir quelques minutes après le plateau encore à moitié rempli. Alors que Hava comptait commencer son travail, suite à un bruit de voiture et de klaxons, elle vit tout le monde se précipiter vers les fenêtres ouvertes dont la vue menait à la cour du bâtiment. Naturellement, elle suit le mouvement et se place aux bordures d’une des fenêtres en observant la voiture se garer. Il en sort plusieurs personnes, monsieur le sergent en chef de la ville, Katchig Khorsan, monsieur le représentant, un homme habillé en costume et portant des lunettes de soleil et deux autres agents du sergent. Alors que le patron se précipitait pour aller leur serrer la main et les inviter à entrer, il fit signe aux employés de partir des fenêtres lorsqu’il les vit en se retournant. Les bras croisés, Marya pris une cigarette pour commencer à fumer. “ Voilà donc l’entrepreneur tant attendu. N’oubliez pas de le remercier, mesdames, grâce à lui vous allez pouvoir trouver un travail ailleurs. ” Sushan ajoute: Ils n’ont même plus honte…”
Hava regarde la scène avec inquiétude et suspicion. Trouver un travail ailleurs, pourquoi cela? Elle n’eut le temps de poser des questions que tous se précipitèrent de nouveau pour entrer dans la salle de travail. Chacun se mis sur son bureau afin de continuer à faire ce qu’ils faisaient, probablement tout sauf travailler de ce qu’elle a vu jusque-là. Alors que le représentant, le directeur et l’entrepreneur sont entrés dans la chambre, chacun s’est levé pour que ces derniers, sans même les saluer, entrent dans le bureau au fond de la salle. Seul le sergent était resté, il fit signe à tout le monde de s'asseoir en s'accoudant sur le mur. Le sergent était un homme de la quarantaine, il avait une allure imposante en dessous de la poitrine et avait une coiffure très peu soignée, laissant paraître d’autant plus sa perte de cheveux. Alors que personne ne le regardait, Hava elle l’avait regardé pendant quelques secondes, c'est la première fois qu’elle le voyait à vrai dire. Celui-ci, ayant remarqué qu’elle le regardait, s’approche vers elle puis se retourne vers la table ou se trouvait les beignets au sucre et le café pour en prendre. En prenant de grosses bouchées qu’il mâchait plus bruyamment que le clavier de Marya, il fit quelque pas de plus pour s’approcher de Hava avant de s'asseoir sur son bureau. Hava ne bougeait pas, elle le regardait droit dans les yeux d’un air curieux. Le sergent à commencer à sourire, en laissant tomber en même temps les miettes de son beignet sur les documents de travail d’Hava. Le sergent en chef lui demande: “ Vous êtes nouvelle vous, n’est-ce pas?” Hava répond poliment, de manière distante: “ Oui msieur.” Le commussaire insiste à se rapprocher: “ Comment vous appelez-vous?” Elle répond de manière plus sec; “Hava msieur.” Avec un ton d'humour, le sergent continue: “Hava qui?” Hava attend quelques secondes, et lui répond: “Hava Kezsentish, fille de Shaban Kezsentish.” Lez sergent recule un instant, il se redresse. “Vous êtes turque.” Hava secoua la tête pour dire oui, elle croisa ses mains sur ses genoux et détourna le regard. “Une turque journaliste? Je vois en vous une combattante, un regard de combattant, un nom de combattant en plus!” Elle lui répond avec agacement: “Je ne sais pas me servir d’une arme, je ne suis pas une combattante. Mais une journaliste” Le sergent rit avec plus de mal: “Vous avez bien raison, qu’est-ce qu’une femme ferait avec une arme!” dit-il avant de finir par rire de plus en plus fort et de se lever et pour se rendre dehors après qu’on l’ait appelé par son nom.
Alors que le sergent quitte la salle, voyant tout le monde continuer de faire semblant de travailler, elle décide de faire de même. Tous attendent ainsi pendant plusieurs minutes, avant qu’un coup de feu se fasse entendre. Chacun accourt de nouveau aux bords des fenêtres, on peut y voir le sergent, dans la cour, en train de tirer sur des bouteilles d’alcool que son bras droit était en train de poser au fond de la cour. Alors que le concierge lui criait dessus pour arrêter, le bras droit sortit son gourdin pour le frapper et le faire entrer de force à l’arrière du véhicule de contrôle. Tous regardent la scène avec colère avant que le sergent ne tourne le regard vers avec avec son pistolet en main. Hava regarde ses collègues, tandis que chacun entre fatigué dans la salle, elle demande. “ Ce n’est pas un camp de tir ici tout de même…” Marya, en soupirant lui répond: “ Aujourd’hui s’en est un.” Hava regarde quelques instants, avant que toutes les deux ne soupirent pour se rassoir à leur place. Alors que les invités du directeur sortent de la salle, chacun se lève à nouveau. Le représentant et l’entrepreneur quittent la salle sans rien dire et le patron leur fit signe de se rassoir. Le reste de la journée se passe comme d’habitude, bien que tout le monde soit un peu sur les nerfs. Le sergent et le représentant étaient partis vers midi. Alors qu’on approchait de la fin de la journée, Marya s’approche de Hava et lui propose de l’accompagner au bar de la ville, ce qu’elle accepte. Les deux femmes entrent dans la voiture de Marya et se dirigent vers le centre-ville. En route, une voiture de contrôle se place pendant quelques secondes derrière eux et les suient. Les sirènes de la voiture finissent par se retentir et Marya se gare sur le parking d’un magasin à proximité. Alors qu’elle est au bord de son véhicule, elle prend la même expression que le matin en tenant son volant des deux mains et en baissant la tête. Elle attend que les contrôleurs arrivent. Tandis que l’un se tient à l'écart pour fumer, l’un d’entre eux s’approche de la vitre de la voiture et fait signe à marya de la baisser. Le lieutenant retire ses lunettes de soleil et s’approche pour regarder marya de près et en posant son bras vers elle, il jette le cure dent avec lequel il jouait entre ses lèvres et lui parle ; “Papiers du véhicules et permis de conduire, s’il vous plaît.” Alors que Marya s’exécute, en cherchant du côté de Hava les papiers de son véhicule, Hava remarque que l’homme levait la tête pour mieux regarder en direction de ce qui semblait être l’arrière du corps de Marya. Hava préfère détourner son regard et attend que les choses se passent les bras croisés. Marya donne ses papiers au lieutenant et celui-ci les emmène à son collègue pour les faire vérifier avant de revenir vers eux. Il demande: “Tout est en règle dans cette voiture?”. Marya hoche la tête pour dire que oui, elle regarde à peine l’officier, sûrement car elle préfère ne pas le contrarier en le faisant vu son regard. Le lieutenant leur lance un regard méfiant et rétorque: “Sortez du véhicule s’il vous plaît.” Marya le regarde avec tout autant de méfiance, elle attend quelque seconde et en soupirant intérieurement elle ouvre la porte pour quitter le véhicule. Hava en fait de même , prenant ses affaires avec elle en sortant. “Pourquoi quittons nous le-” dit-elle avant de s’arrêter en regardant Marya lui faire signe de la tête de ne plus continuer. L’homme rit un instant, avant de nerveusement répondre: “Vous cachez des produits illicites là-dedans?”. Marya répond que non, elle sort son paquet de cigarette et en allume une avant de croiser les bras en attendant qu’il finisse de fouiller la voiture. Chose faite, l’officier se retourne vers elle, il s'approche du capot et lui fait signe de l'ouvrir de l’intérieur. Marya exhale de la fumée de sa bouche en faisant du bruit et depuis la porte ouverte du véhicule tire le levier permettant d’ouvrir le capot. L’officier vérifie les installations pendant quelques secondes et ne referme le capot qu’à moitié avant de vérifier une dernière fois les papiers que son collègue lui a ramenés. Marya referme son capot correctement et regarde l’officier les bras croisés, fumant sa cigarette. L’homme s’approche d’elle et lui tend ses papiers, avant de demander en regardant de droite à gauche ; “Tout m’a l’air en règle… Auriez-vous par hasard un don à faire aux représentants et à l'armée communautaire?”. Hava regarde Marya baisser la tête en pinçant de plus en plus fort sa lèvre inférieure contre celle du haut. Elle sourit nerveusement avant de lui répondre que non. L’homme regarde alors avec insistance son paquet de cigarette pendant plusieurs secondes. Marya détourne le regard, et en soupirant elle sort son paquet et le tend vers l’officier ; “Mais j’ai un paquet à moitié rempli pour vous, si vous le souhaitez.” L’officier répond: “Oh, je peux le garder?”. Marya hoche la tête et l’officier s’empresse de prendre le paquet en allumant devant elle l’une des cigarettes. “Je vous remercie pour votre coopération mesdemoiselles.”. Tandis que Marya attend la permission pour rentrer dans sa voiture, elle voit un homme voler le sac d’une vieille dame à côté d’eux sur l’autre côté de la rue. Elle fait signe à l’officier de regarder avec sa tête et celui-ci lui répond en riant ; “Nous ne sommes plus de service il me semble.” Il regarde sa montre cassé et tapote l’épaule gauche de Marya. “Bonne journée.” Répond-t-il en souriant. Marya et Hava montent dans leur voiture et se rendent enfin au bar se trouvant au centre ville. Elles ont bu quelques verres suffisant à oublier cet évènement et rentrèrent chez-elles tôt pour la journée de demain.
07 Janvier 2015 - La mort du jeune Hasàn
Le lendemain, Hava se rend de nouveau à son lieu de travail, cette fois-ci à la bonne heure. Elle se place dans son bureau, achète un beignet à Shushan et comme les autres se met à travailler. Vers 10 heures, le concierge l’appelle en disant qu’un témoin est là pour parler avec elle. Elle demande qui s’est, et on lui répond un nom qu'elle n'avait jamais entendu, Burshun. Elle se rend avec de quoi noter vers la salle d’attente et lui demande de la suivre dans une salle vide l’invitant à s'asseoir devant le bureau. Elle fait de même et lui demande: “Pourquoi vouliez-vous me voir?”. L’homme avait environ la trentaine, il était habillé en chemise décontractée et avait une coiffe courte peu soignée. L’homme lui répond d’une voix calme: “Je souhaite vous parler de mon fils, Hasàn.”De suite après avoir entendu ce nom, Hava s’arrête d’écrire. Elle réfléchit, ce nom lui dit rapidement quelque chose, l’information est passée aux journaux la semaine dernière, elle a travaillé dessus avec ses collègues. Elle demande, “vous voulez-dire que vous êtes le père de l’enfant qui est décédé la semaine dernière?”. L’homme hoche la tête, il sort un paquet de cigarette et en tend une vers Hava. Elle en prend une par politesse et attend que l’homme ait finit d’allumer la sienne pour faire de même. “Nous vous pensions en détention au commissariat.” L’homme dit: “J’y étais. J’en suis sorti.” Hava lève un sourcil et lui demande: “Pourquoi étiez-vous retenus là bas d’ailleurs?”. L’homme tente de dire quelque chose, puis s’arrête: “Il est mieux que je commence l’histoire depuis le début.” Il prend une dernière bouffée de sa cigarette et l’écrase sans l’avoir terminée dans le cendrier. Il reste immobiles pendant quelques secondes, les mains posés sur ses cuisses, comme il essayait en grattant ses derniers de se convaincre de parler. Hava pouvait voire que l’homme avait du mal à s’exprimer, pendant un instant, il détourna son regard d’elle et ne put s'empêcher de lâcher une larme de colère. Il serra ses poings et en lâchant un soupire pour se calmer, il releva la tête. Il essuie sa larme, ses yeux n’étaient plus humide, il lâche le genre de regard qui racontent un long vécu. Le genre de vécu qui fait tellement pleurer qu’il n’est plus possible de pouvoir continuer à le faire. “Hasan n’est pas mort de la manière dont vous l’avez décrit dans votre journal. Pas accidentellement, pas par imprudence. Et moi, je n’ai pas été retenu là bas car j’étais un père en colère qui ne voulait pas collaborer avec les forces armées comme ce que le sergent veut faire entendre. J’y étais parce que j’ai vu ce qui n’aurait du être vu.”
Quelques secondes passent ou l’homme cherche ses mots. Hava pose son stylo et redresse le dos, elle prend la main de Burshun et lui répond de sorte à le consoler: “Dites moi ce qui s’est vraiment passé.”. Burshun retire sa main et redresse son dos, il avale sa salive et en prenant un fort soupire, il reprend: “Il faut que… Vous devez me promettre que si vous écrivez ceci, vous ne devez pas seulement le faire pour remplir des pages sur votre journal. Vous devez savoir que des gens seront prêts à nous tuer tous les deux pour ce que nous allons faire.”. Hava regarde l’homme avec inquiétude, elle prend peur, mais se demande surtout qu’est-ce qui pouvait bien lui faire dire de telles choses. C’est si soudain, si effrayant, mais elle se demande surtout pourquoi il se confie à elle. Cependant, elle savait bien que si elle cherchait à comprendre ces choses, elle pouvait perdre une occasion d’en apprendre plus sur tout ceci. Elle avait la conviction que cet homme avait de choses importantes à lui dire et ses propres valeurs l’ont poussé à répondre à l’homme ce qu’il voulait entendre ; “ Je vous promets de vous écouter. Et de noter. Rien d'autre, pour l’instant.”. L’homme hoche lentement la tête, comme s’il acceptait là un compromis. Il joue avec ses pouces pendant un court instant et continue ce qu’il voulait raconter: “Hasàn n’avait que 15 ans. Il était né ici même, mais il rêvait de partir. Il disait toujours que cette ville était trop petite, trop restreinte, trop contrainte pour lui. Il aspirait à plus. Il voulait devenir chercheur au centre médical qui venait d’ouvrir, il espérait pouvoir quitter la ville s'il faisait une découverte qui lui permettrait d’obtenir l’intérêt d’investisseurs extérieurs.” Hava prend note de tout ce qu’elle estime être intéressant, la volonté d’Hasàn de partir du pays en travaillant au nouveau centre de recherche. “Quand le représentant a commencé à afficher partout le projet et l’annonce de l’inauguration, ils ont également commencé les recrutements. Nous n’avons pas les moyens de lui payer des études, je lui ait dit qu’il me fallait du temps pour récolter assez d’argent. Il m’a dit que le nouveau centre recrutait des stagières non déclarée, pour des boulots de tout genre ; des petits boulots de concierges, de livraison, de manutentionnaire.. Hasàn voulait gagner un peu d’argent. Il m’a assuré, “papa, c’est juste quelques semaines, après j’arrête.”. Je ne savais pas quoi lui dire, je ne pouvais pas refuser, on savait tous les deux que tout seul je n’arriverai pas à lui payer ses études. Alors je n’ai rien dit, et en bon jeune il n’en a fait qu’à sa tête.” Hava l’arrête un instant, elle lui demande: “Le chantier était déjà presque fini, où voulait-il travailler?” Borshun répond nerveusement: “Pas exactement, il y avait beaucoup de choses qui n’étaient pas finies contrairement à ce que disait le représentant. Comme d’autres jeunes, ils lui ont donné un papier avec un tampon l’autorisant à entrer dans le bâtiment et faire toutes sortes de travaux manuels qu’on lui ordonnait de faire.”. L’homme sortit de sa poche une feuille abîmée pliée en quatre. Il la regarde avec hésitation, avant d'étendre son bras et de la poser sur le bureau entre la journaliste et lui. Comme si il venait de poser devant elle l’arme d’un complot criminelle, il se redressa en la regardant d’un air craintif en attendant d’elle qu’elle le prenne et l’ouvre. Hava tend la main très délicatement, pour mieux dire prudemment. Elle déplie la feuille et lit son contenu; “Autorisation d’entrée : Centre de Recherche Médicale, Yaranuhi Atcha”, plus en bas “Accès secteur de logistique B-3”. Tout en bas de la feuille, un tampon. Hava regarde l’homme sans pouvoir cacher sa curiosité: “Vous l’avez gardé?” demande-t-elle d’un ton moins élevé. L’homme baisse les yeux et les relève directement ensuite, comme pour arrêter sa réflexion et son hésitation à répondre: “On garde tout lorsqu’on n’a plus rien.”. Il laisse passer un instant de silence, puis reprend: “La semaine avant sa mort, Hasàn n’était plus du tout le même. Ce fils que j’ai élevé seul était méconnaissable à mes yeux. Il rentrait tard. Il ne mangeait plus à la maison. Il accourait vers la douche dès qu’il rentrait, et lorsque j'essayais de m’approcher de lui avant qu’il atteigne cette douche, il faisait tout pour me fuir et l’atteindre. Puis je l’ai confronté. Je lui ai demandé ce qu’ils lui faisaient faire là-bas, s'il fumait. Pourquoi insister pour toujours prendre sa douche en rentrant? Il m’a répondu qu’une seule fois, le dernier soir avant que je ne le revoit que sans vie ; “papa, si je ne reviens pas, tu dois aller à la maison de presse d’Hamaluhi et demander à parler à madame Hava.”. Malgré mes questions et mon insistance, il a quand même quitté la maison. L’homme gratte sa nuque, comme s' il y ressentait des frissons de peur. Hava ne comprend pas bien, elle demande: “Il vous à dit ça… avant?”. L’homme hoche la tête: “Oui, et moi, comme un con, je lui ai gueulé dessus pour m’empêcher de le frapper.” Il baisse la voix, puis continue. “Trois jours avant cela, il m’a demandé un petit tournevis et une clé USB. Il m’a dit qu’au centre, ils avaient un ordinateur qu’il fallait remplacer en préservant les donnés, un vieil appareil qu’ils utilisaient seulement pour lire leur mail selon lui. J’ai pas bien compris ce qu’il voulait copier dans cet ordinateur, ni pourquoi il n’était pas relié à la base comme le reste des ordinateurs là bas. Il m’a simplement dit qu’il fallait qu’ils conservent “des listes” de noms.”
Hava essaye de noter du mieux qu’elle peut les informations que l’homme lui donne. Mais rien dans tout ça ne fait vraiment sens, où peut-elle aboutir avec tout ça, elle cherche à en savoir plus: “Et ce jour-là? … Le jour où il est décédé?”. Burshun prend une inspiration, cette fois-ci longuement. “Ils ont retrouvé Hasàn près de la rivière, à l’Est de la ville. Selon les autorités, il serait tombé dans la rivière en fuyant un vol. Ils traitent mon fils de délinquant, de voleur… Un enfant, inscrit comme “délinquant” dans les dossiers administratifs. Je n’ai pas eu le droit de voir son corps pendant les enquêtes.”. Hava rétorque: “Mais vous l’avez vu, finalement.” Il répond: “Oui, et j’ai compris que dormir me sera désormais péché. Il avait…” Ses doigts commencent à trembler, il baisse la tête, détourne son regard. “Il avait des marques sur les poignets. Ce n’était pas des blessures de chute. C’était des marques de liens.” Hava écrit le plus d’informations possible. “J’ai demandé une autopsie indépendante, j’ai hurlé, je me suis énervé. Je les ai menacés d’aller voir un avocat. Le soir même, deux hommes sont venus frapper à ma porte. Ils m’ont dit, “Vous salissez la mémoire de votre fils Burshun.” Hava se questionne: “Qui vous a dit ça?”. “Le bras droit de Khorsan. Il m’a dit que mon fils avait fait une erreur, et que je ne devais pas faire la même chose. Le lendemain, on m’a arrêté pour trouble à l’ordre public, ils m’ont gardé presque une semaine, sans mes documents, sans avocat, sans rien à part des pensées noires.” La main de Hava se crispa autour de son stylo, elle avait du mal à cerner tout ça. “J’y ai vu des choses, des dossiers, dans des cartons des cassettes. Des enregistrements, j’entendais sans cesse le nom d’un étranger, il me semble que c’était Talbanovich.” Hava réfléchit un instant: “On a reçu la visite d’un entrepreneur étranger hier, il était avec le sergent et le représentant, il portait des lunettes de soleil de bon matin, c’est lui vous pensez?” Burshun réflechit un instant en plissant les yeux et répond ; “Oui, tous le monde l’appelle l’invité du représentant, mais entre eux ils l’appellent “le Donneur.”.
08 Janvier 2015 - La maison de presse se réveille
Hava était sorti de la salle avec un poids sur les épaules, comme si l’air était devenu plus dense. Elle se sentait étouffée par tout cela. En allant à son travail, ce matin, elle recroise Burshun devant l’entrée. Il lui demande : “Tu peux me faire entrer? Sans que tout le monde parles de moi si possible.” Elle réflechit un instant, et ne trouves pas d’excuse pour refuser. Elle répond alors “Je vais voir avec Derbijçi.” Elle se dirige vers l’escalier du bureau de Muhammàd, le directeur, et en montant, elle sent gémir sous ses pieds le plancher. Alors qu’elle a peur qu’on la remarque, elle voit assis dans le couloir Haïgaz, en train de fumer comme toujours. Elle tient dans ses mains une pile de papier. Alors qu’elle s’approche d’elle, Haïgaz commence à serrer fort la pile, et tourne son regard vers Hava : “Petite, tu as reçu ta lettre toi?”. D’un air surpris, elle lui demande : “Quelle lettre?”. Haïgaz ne répondit pas, il montra d’un geste du menton le bureau du patron. La porte était entrouverte, une voix qu’elle ne connaissait pas parlait très bas, d’un ton dont on pouvait sentir la cachotterie. Elle toqua à la porte. Il n’y eut aucune réponse. Elle entra quand même. Derbijçi était assis derrière son bureau, les coudes posés dessus. Devant lui se trouvait un homme en costume gris. Ce n’était ni le représentant, ni Khorsan. Une autre personne. Il était calme, ne disait rien, ne la regardait même pas. Les jambes croisées, les mains posées sur son genou, il attendait. Hava pris quelque seconde pour l’analyser, à côter de lui se trouvait une malette, était-ce un comptable? Alors qu’elle réfléchissait, l’homme à commencer à reparler, comme si de rien était. “Nous allons moderniser, monsieur. Réorganiser, donner un souffle de nouveau, vous comprenez?” Derbijçi regardait toujours Hava, d’un ton calme mais embêté il répondit: “C’est une maison de presse, pas une grange.” Hava pouvait voir les joues de l’homme se plier contre ses oreilles, il souriait. “Tout bâtiment nécessite un peu de dépoussiérer.” Comme pour éviter de répondre à ceci, Derbijçi parla à Hava, sans changer son expression agacé: “Mademoiselle Kezsentish. Qu’y a-t-il?”. Elle répondit avec prudence, en regardant du coin de l'œil l’homme assis devant le Derbijçi: “J’ai un témoin. Un père, qui veut parler de la mort de son fils.” L’homme en costume tourna la tête avec une lenteur tout aussi prudente, il répondit avec un léger sourire ; “La presse adore les tragédies.” Derbijçi reprend: “Et la vérité.” Dès lors, un silence se fit retentir, le sourire de l’homme resta, mais son regard devint plus stoïque, plus froid, plus sec. “Faites attention, monsieur Derbijçi. Ce que vous appelez des vérités peuvent être tout autre chose. Dans une ville comme celle-ci, les mots peuvent être comme des dagues, et les dagues sont à double tranchant.” Il se leva à la fin de sa phrase, ajusta sa veste, et salua Derbijçi brièvement de la tête avant de sortir. Dès lors que la porte se referma, Derbijçi lâcha un souffle, comme si depuis tout le temps où il parlait avec cet homme il retenait sa respiration. Il demande à Hava ; “Qui est donc ce témoin?”. Elle lui répond: “Burshun. Le père d’Hasàan. Il dit que la version que nous avons publiée est fausse. Il m’a remis un papier du centre de recherche ayant été accordé à son fils. Et il a entendu des choses étranges sur l’entrepreneur étranger qui nous a rendu visite hier avec le représentant.” Derbijç se leva, il fit quelques pas vers la fenêtre de son bureau, avant de revenir s'asseoir. D’un coup, comme ses genoux l’avaient lâché après ce à quoi il a pensé. “Hava… tu sais pourquoi je vous ai apporté ces beignets hier matin?”. “Pour nous compensé le fait d’être venu si tôt.” Derbijçi arrange le col de sa chemise, et répond: “Pour vous faire venir.. et pour vous faire avaler tout ce qui s’est passé.” Un tapote du bout de ses doigts un dosser sur son bureau, et reprend. “Ils veulent racheter la maison de presse. Voila ce qu’il voulait dire, en parlant de moderniser.” Hava pense un instant à cette journée: “Alors c’est vrai, ce que Marya a dit.. trouver un travail ailleurs?”. Derbijçi ne put répondre de suite, il la regarda comme on regardait un jeune enfant innocent. “Fais entrer ton témoin, et ne parle de lui à personne d’autre ici.”
Hava installe à nouveau Burshun dans la petite pièce à l’aile gauche du bâtiment. Une salle où l’odeur de la poussière était si forte qu’elle donne l’impression d’avaler de la craie. Derbijçi était là également, il s'est assis devant lui, Hava elle restait debout à côté. Hava repose sur la table la feuille d’autorisation, Burshun lui sort une clé USB se trouvant à l’intérieur d’un sac plastique. “Ca, c’est que Hasàan a voulu copier. Je n’ai pas d’ordinateur chez moi. Je ne sais pas ce qu’il contient, je ne voulais pas le savoir jusqu’à hier.” La pièce avait une fenêtre étroite, barrée par une grille rouillée, et une odeur de papier humide qui restait accrochée aux murs. La lumière du matin y entrait mal, elle blanchissait une moitié de table, et laissait l’autre dans une pénombre où le bois semblait plus vieux. Derbijçi se gratte le menton et demande: “Pourquoi?” Burshun répondit aussitôt: “C’est grâce à une promesse que je suis sorti du commissariat. Celle de ne pas parler si je part. Je leur ait dit que je ne parlerai à personne. Sur le môment, j’avais peur. Désormais j’ai juste peur de ne pas découvrir la vérité.” Derbijçi regarde Hava, attendant d’elle qu’elle prenne la clé. Hava s’exécute, ils allaient vérifier ce que contenait cette clé ici même. Ils branchèrent cette dernoère sur un vieil ordinateur, qui n’était presque jamais connecté au réseau vu comme il était lent. S’y connaissant mieux que tous ici, Derbijçi avait fait appelle à Marya. Celle-ci arriva au bon moment. Elle ne posa aucune question, et se posa simplement derrière l’écran, sa bouche serré, c’était son visage du matin. Dès lors que le contenu s’afficha, tous restèrent perplexes. Il y avait des dossiers numérotés, des fichiers audios, des listes. Marya en envrit une : “Nom”, “Âge”, “origine”, “Section”, “Date de transfert” et deux cases où était inscrit “apte” et “inapte”. Hava n’arrive plus à se retenir de parler: “Ce sont des personnes…” Marya réponds, sans lever les yeux de l’écran. “Ce sont des stocks.” Derbijçi leur fait signe de se taire et pointe du doigt un fichier audio; “ouvrez donc ceci”. Une voix masculine se fait entendre en langue étrangère, un semblant de russe, puis une traduction approximative en langue locale. Des phrases très techniques et médicaux, au milieux du passage, une phrase qui glace le sang de tout le monde dans la salle : “...les sujets mineurs doivent être déplacés avant l’inauguration. Aucun incident, pas de presse, faites ça proprement.” Burshun se mit à respirer de plus en plus fort, il commence à serrer de sa main droite le côté gauche de sa poitrine. Il sort un instant de la salle. Derbijçi ferme les yeux quelques secondes, avant de répondre : “Si tout ça est vrai, si c’est ce que je penses, nous sommes face à une bombe.” Marya éclate de rire, un rire nerveux, sa jambe tremble, son tic des lèvres s'intensifie : “La bombe vient déjà de sauter à notre figure, l’endroit où nous sommes est désormais un cercueil cloué, attendant d’être enterré.”
09 Janvier 2015 - Les masques
Pour fêter le printemps, la ville se préparait à l’organisation d’une fête locale. Des décorations dans les rues, quelques drapeaux, comme le veut la tradition, chacun allait porté un masque fait maison et une capuche en brandissant des torches. On pouvait sentir dans chaque quartier une exaltation de tout les gens qui riaient et chantaient. L’équipe était réunit à la maison de presse, dans le bureau du directeur. Derbijçi donne à tous des consignes simples que chacun devait respecter: aucun fichier ne devait rester sur un ordinateur, tout devait être copié et caché, Hava et Marya étaient chargés de chacune garder une copie. Hava avait alors glissé sa clé dans un sachet, puis dans une boîte à beignet vide qu’elle mis au fond de son sac, sous ses dossiers. En sortant du bâtiment, elle vit Khorsan à l’autre bout de la rue. Il n’était pas entièrement en uniforme, tenait une cigarette et restait sur place comme si il attendait quelqu’un. Alors qu’il vit Hava le regarder, il lui sourit. Hava détourna le regard et s’empressa de continuer son chemin. Il se dit alors à voix haute: “Quels bons secrets peux-tu cacher, Hava.”. Il décide de la suivre et de la rattraper dans sa précipitation. Un peu éssouflé, il lui adresse la parole: “Tu sais, quand on est novice dans un métier comme le miens, ou même le tiens, on se dit qu’on a envie de changer le monde, de faire le bien. Et on se rend compte. On se rend compte que c’est ce monde qui nous change.” Il écrase sa cigarette tout en marchant et l’arrête en la tenant par l’épaule. “Tu devrais faire attention, toi et tes amis. Dans une maison de presse les journalistes ne sont pas les seuls à avoir des informations.” Hava sent dès lors une sueur froide, elle pensa à Marya, puis aux autres employés du bâtiment. Elle lui répondit avec calme: “Merci pour le conseil monsieur le sergent , bonne journée à vous.”
Ce soir-là, Burshun, Hava et Marya devaient se retrouver près du centre médical. Chacun entrèrent dans un bar à proximité, autour d’un verre, Burshun proposa un plan. Récupérer dans un casier du centre médicale un carnet. Selon lui Hasàn avait toujours ce carnet et notait tout sur son travail dedans. Le jour de sa mort il ne l’avait pas sur lui, il avait du l’oublier au travaille. Il demande à Hava d’y aller pour le récupérer. Ne voulant pas y aller seule, Hava demande à Marya de le récupérer avec elle. “Je sais conduire, je sais mentir. Mais je ne suis pas une espionne, comment voulez-vous qu’on s’infiltre dans un bâtiment surveillé?” Hava lui prend les mains: “Nous devons le faire, Marya. Je t’en prie.” Marya allumère une dernière cigarette, buvant les dernières gorgés de son verre, elle hocha la tête en détournant celui-ci d’Hava. A la tombée de la nuit, elle roulèrent jusqu’au parking à l’arrière du centre de recherche. La ville, derrière eux, vibrait de musique pour la fête locale, toutes les attentions étaient tournés vers là bas. Devant, les lampadaires du centre dégageaient une lumière blanche. Elle se garèrent et marchèrent jusqu’aux clôtures séparant le parking du centre. Marya sortit une pince de sa boîte à gant. Hava la regarde avec curiosité: “Depuis quand tu as ça?” Marya lui répond: “C’est à mon voisin.” Les deux femmes rient et Marya se mit à découper les fils métalliques de la clôture. Elles se glissent à l’intérieur puis se faufilèrent jusqu’au bâtiment. Ils entrent à l’intérieur depuis une sortie de secour qui était entrouverte, sûrement un coup de Burshun. L’intérieur était calme, silencieux, un couloir s’étendait au loin et sentait les produits chimiques. Les deux femmes trouvèrent la salle du bâtiment B-3 où étaient stockés toutes les archives du centre. Posé sur un casier, Hava vit le carnet dont avait parlé burshun. Au moment où elle le prit, un claquement de porte se fit entendre depuis le bout du couloir. Une lumière automatique s’était allumée, des pas se faisaient entendre. Marya attrape Hava par le bras et la tira dans une pièce latérale à la salle des archives. Elles se cachèrent derrière des caisses. Deux hommes passèrent en parlant bas, chuchotant presque mais toujours assez bruyant pour que depuis l’endroit où elles étaient les deux femmes puissent les entendre. Voix d’un des hommes : “Le représentant veut que tout soit propre pour demain.” L’autre voix: “Et le directeur?” Le premier homme: “Le vieux Derbijçi? Il va vendre. Il n’a pas d’autre choix.”. Les pas s’éloignèrent, marya tenta de retenir le ton de sa voix : “Je te l’avais dit.” Tout deux sortirent du centre en courant, dans le noir, Hava tenait le carnet dans ses mains serré contre sa poitrine.
10 Janvier 2015 - Le carnet de Hasàn et les mémoires de la ville
Au matin du 10 janvier Derbijçi lut le carnet. Hava et Marya attendaient les bras croisés, debout, regardant le visage du directeur changer au fur et à mesure de sa lecture. Hasàn n’avait écrit que des choses simples. Des dates, heures, des numéros de plaques, des initiales. Une phrase se répêtait souvent: “Ils les déplacent, avant la fête.". Plus loin dans le carnet, sur une page froissée: “Ils ont une pièce froide. J’y ait vu un petit garçon sans chaussures. Il avait les joues gonflés, les traces de larmes séchées visibles à la lumière blanche de la salle.” Hava sentit ses yeux piquer de fatigues et de stres. Derbijçi posa le carnet sur son bureau: “On ne publie pas ça comme ça, c’est un fait trop brut. On doit vérifier, recouper, collecter plus d’informations. Sinon, on se fera écraser et tout ne passera que pour des rumeurs sans fondements.” Marya répond avec colère mais calme : “Ils vont nous écraser même si ont fait ce que vous dites.” Derbijçi la regarde en fronçant les sourcils et tenant son front: “Oui, mais au moins ça marchera.” Ils décident de contacter une personne plus compétente et discrète. Un certain Vartan. Ancien archiviste municipale, c’était un ami de Derbijçi et il le connaissait pour avoir gardé des copies de documents “perdus”. Il avait plusieurs fois vendus quelques informations à la presse.
Vartan vivait derrière un locale abandonné, dans une pièce remplie de bobines et de journaux jauniers. A sa rencontre, le groupe avait devant eux un homme froissé pas le temps, les mains pleines d’encres, une voix cassée par le tabac. Ils s’installent pendant un instant dans le vieux salon de Vartan. Derbijçi et lui parlent de politique avant d’arriver au vive du sujet. Vatan lui répond d’un ton plus fort, réveillant tout le monde: “Les régimes aiment deux choses : l’ordre et l’oubli. Ils établissent l’ordre avec des uniformes. Et l’oubli avec des tampons.” Hava profite de cela pour ouvrir le sujet de leur venu, Derbijçi lui explique ce qu’il doit savoir et Hava lui remet le carnet d’Hasan en lui montrant la feuille d’accès et la clé. Vartan leur lance un regard colèrique: “Vous arrivez tard.” Il laisse passer un instant ou chacun se regarde puis il reprend: “Mais vous êtes arrivés, c’est déja ça.” Chacun soupire intérieurement. Il fouille dans ses vieux cartons et en sort une enveloppe. A l’intérieur, des documents datant de la création du centre de recherche; des signatures, et d’un paragraphe caché dans une annexe : “Partenairat privée”, “donateur étranger”, “clause de confidentialité”, “transfert de logistique indépendant aux autorités.”. Hava comprit, mais voulait être sûr: “Cel veut dire qu’ils peuvent déplacer ce qu’ils veulent sans contrôle?” Vartan hoche la tête. Chacun détourne le regard et réfléchit dans son coin à ce que tout cela peut bien vouloir dire.
Arrivé au soir de l’inauguration, la ville était un une foule de masque géant. Des tambours et chants patriotiques dans les rues. Des rires. Des cris. Des gens ivres d’alcool et de transe musicale. Pendant que le centre s’illuminait dans tout le quartier, des camions passaient par l’arrière. Hava, Marya et Bureshun observaient depuis une ruelle. Derbijçi avait refusé de venir: “Je suis vieux, mais je suis pas prêt pour mourir.” Burshun tremblait, de colère comme de peur. C’est dans ces camions que son fils montait pour aller et venir je ne sais où. Hava le réconforte en lui caressant le bras et l’avertit: “Ne fais rien. Pas maintenant. On a besoin de vérité, pas de ta mort.” Soudain, une silhouette apparut près de la clôture. C’était le sergent Khorsan. Il n’était pas sensé être là, il ne regardait pas le centre, mais la ruelle, vers eux. Il leva la main, et les salua: “Vous aimez la fête? Moi aussi j’aime ça.” Marya recula d’un pas, imperceptiblement. Hava sentit qu’elle avait compris quelque chose qu’elle n’avait pas compris. Khorsan s’approcha: “Hava… je t’avais pourtant dit de faire attention à toi et à tes amis.” Il tourna la tête vers Marya: “Toi par contre, tu as toujours été obéissante.” Hava regarda Marya, elle lui répond: “Je ne voulais pas… il…” Khorsan l'arrêta: “Personne ne veut, mais on finit tous par le faire.” Deux agents surgirent derrière eux, l’un attrapa Burshun puis le plaqua au sol, l’autre pris Hava par les mains et lui attacha les mains. Marya reste là, les bras croisés, en train de se ronger l’ongle du pouce et de trembler. L’agent finit par plaquer Hava au sol. Khorsan s’accroupît vers elle: “La presse… quel choix de vocation. L’avantage avec elle, c’est que malgré tout le bruit qu’elle fait lorsqu’on la casse, elle ne se recolle jamais.” Il se relève: “Emmenez le père, et la petite aussi.” Khorsan finit par s’avancer vers Marya. Il sort des billets de sa poches et compte ces derniers jusqu’à près de la moitié de la pile, avant de les lui donner. Il se retourne et commence à partir. Marya se met à avancer vers lui: “Non.” dit-elle. Le sergent s’arrêta, il se retourna et lui demanda: “Non?” Elle sortit de sa poche la clé USB, et la leva en l’air au dessus d’une bouche d’égout. Khorsan s’élançat: “Donne-moi ça.” Au premier pas, Marya fit tomber la clé, dont on entendit même pas le bruit, signifiant que l’eau l’avait emporté. Khorsan reste figée pendant une seconde. Son visage se déforme, de manière monstrueuse, il répond: “Tu vas mourir pour ça.” Marya lui rétorque: “Je le suis déjà.”
Extrait du livre “Les Vallées de la corruption” dans le chapitre sur “Une jeunesse de journaliste” écrit par Hava Kezsentish, publié à Otukhan en 2018.
La suite de l’histoire se trouve dans le chapitre suivant “Vers la lumière et non le feu.”. Hava était sorti de prison un an après faute de preuves pour son arrestation suite au changement soudain du sergent en chef de sa ville. Elle est allée en 2017 au Grand Beylicat Aykhanide en touriste durant le lapse de temps des négociations entre les deux Etats ou les visas étaient permis. D’ethnie turque, Hava ne repartit pas d’où elle venait et a demandé au gouvernement Aykhanide le statut de réfugié politique à la fin de son visa. La demande lui a été accordée en début d’année 2018 suite à la fin des négociations entre les deux pays qui n’a abouti qu'à un revirement des Quatre Vallées.
Posté le : 10 jan. 2026 à 14:40:58
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Extrait d'une discussion entre une femme et son mari, tous deux Lav P'iri, qui viennent de lire le livre de Kazimir Timurovich.
La femme : Ça m'effraye. Non seulement il y a des royalistes en Ustia mais en plus ils sont installés sur notre territoire.
L'homme : Je pense que l'auteur a exagéré pour pouvoir convaincre son pays de se militariser le plus rapidement. La femme : Comment fais-tu pour être si serein .
L'homme : Je pense que si ce qu'il disait était vrai, nous aurions déjà du recevoir des menaces de leur part. Je refuse de croire qu'une milice royaliste et fasciste soit capable d'être si proche de libertaire sans tenter aucune action.
La femme : Tu as raison. Je suis tellement soulagée.
Ils étaient 10, ils marchaient depuis plusieurs jours dans les montagnes. Ils entrèrent dans Dzyun Tovli avec un seul objectif. Faire comprendre à ce "Code Communautaire" que son existence était contre-nature. A peine entré dans la ville ils se dispersèrent par groupe de deux. 4 groupes divaguèrent dans les rues, s'arrêtant devant certains murs pour écrire des slogans. Les plus récurrents furent :
- "Dieu a offert les Quatre Vallées au Roi d'Ustia"
- "Le Code Communautaire est contre-nature"
- "Après avoir repris Ustia, ce sera votre tour"

Pendant ce temps là, le dernier groupe se dirigea vers la Chambre exécutive. Sur les murs ils inscrivirent les mêmes slogans et dessinèrent les mêmes graffitis que leurs collègues. Après cela, ils accrochèrent une lettre avec un couteau sur la porte du bâtiment. Sur la lettre voici ce qui est écrit :
vous le savez déjà, nous sommes installés sur vos terres. Vous ne pourrez jamais nous trouver et vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes trop pleutres et faibles. Le chaos dans lequel vous laissez votre peuple vivre nous permet de nous cacher dans votre champ de vision. L'existence des Quatre Vallées est une erreur. Bien heureusement, Dieu nous a offert, par l'intermédiaire de l'Izbrany, le territoire des Qutre Vallées et celui d'Ustia. Maintenant que nous avons été dévoilés, nous pouvons vous l'annoncer clairement. Une fois qu'Ustia sera revenu dans le chemin des régimes naturels, nous nous occuperons de votre cas. Votre "nation" a grand besoin d'être remise en ordre.
Une fois leurs forfaits réalisés, les 10 hommes se rassemblèrent et partirent on ne sait où.
Posté le : 14 jan. 2026 à 19:37:43
Modifié le : 14 jan. 2026 à 20:02:10
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Quant à la paix, ou simplement à une véritable sécurité, nous savons aujourd’hui qu'elles n'adviendront pas, quelle que soit la révolution dans les affaires militaires, et ce pour trois raisons fondamentales : le brouillard de la guerre, les limites des technologies de l'information et le système de guerre postmoderne lui-même. »
Des armes, des formations et des infrastructures modernes pour les Quatre Vallées.
La demande, exprimée en des termes délibérément flous, avait permis à Gilbert Tamagawa d'organiser toute la mission kah-tanais en Nazumi du Nord avec une latitude qu'un ordre de mission plus précis aurait rendu inenvisageable. Et pour cause, l'édification d'un nouveau plan quinquennal à la maison tendait à échauffer les esprits. Ainsi, la seule façon d'avancer efficacement sans pousser les modérés à la panique et les radicaux au mécontentement était de le faire en exploitant pleinement le brouillard de guerre. Fort heureusement, la Garde Communale disposait de très généreux crédits d'urgence débloqués lors de la conflagration en Eurysie centrale. Si la situation nazumi n'avait pas grand-chose à voir avec l'Hotsaline, elle avait tout à voir avec l'Armée de l'Air, et ces crédits avaient été débloqués au titre des besoins de l'Armée de l'Air plus que des alliés centre-Eurysien de l'Union.
En d'autres termes et pour reprendre les mots précis du directeur Kitano lors de la courte réunion qui avait précédé son départ : « Vous avez les mains libres, tant que vous respectez votre budget. » Tout dépassement attirerait une attention que l'on jugeait pour le moment malvenue. Et pour cause. Le projet nord Nazumi faisait face à deux ennemis : les communes pacifistes, et les turciques. Résister à ces deux ennemis nécessitait de prendre part à un jeu d’équilibriste rare dans la très généreusement dotée Garde Communale. Il fallait faire preuve de subtilité et – qualité que l’on sait plus rare quel que soit le milieu – d’intelligence.
Ce qui tombait plutôt bien. Avant d’être un officier de la Garde Communale, Tamagawa était un officier des services d’Intelligence. Il savait camoufler ses traces. Plus important, il savait respecter un budget – et, au cas échéant, obtenir des avancements et des bonus. Des années dans l’une des rares administrations pleinement opaque de l’Union l’avait généreusement formé en la matière.
La question même de sa nomination à ce poste était ainsi propre à soulever des questions sur ce qui se passait aux Communes Unies. Quelqu’un avait dû proposer son nom pour des raisons qui lui étaient propre, et il y avait sans doute eu de long débats sur ses qualités, ses origines, sa façon de travailler. A n’en pas douter, son arrivée au Nazum du Nord était bien moins une formalité que le résultat d’intenses réunions, champ de bataille privilégié des différentes factions animant l’administration intercommunale. Il fallait être naïf pour l’ignorer, ou faire mine de l’ignorer. Quiconque avait passé plus d’un an de sa vie au sein des structures de la Garde Communale savait qu’elle était tout aussi politique que les autres instances de l’Union, et qu’un kah-tanais motivé arriverait toujours à trouver un espace d’expression et de pouvoir dans une structure. Aussi transparente, démocratique ou au contraire verrouillée qu’elle puisse l’être. Et naturellement, son rôle ici allait être de suivre une feuille de mission préparée en amont, et de dérouler un plan précis dans l’établissement duquel il n’avait pas vraiment pris part. Officiellement, il était au Nazum en qualité d'exécutant. Mais chacun savait qu'il n'existe pas deux manières identiques d'exécuter un ordre. Chaque choix, chaque méthode, finirait par servir une philosophie plutôt qu'une autre.
Oui. Une même mission pouvait profiter de méthodes et d’applications très différentes. Le rapport aux troupes, aux autorités locales, la gestion des priorités, du budget, l’établissement ou non de mécanismes régionaux de démocratie directe au sein des corps expéditionnaires. D’autres choses encore, qui ne lui apparaîtraient que rétrospectivement, lorsqu’il écrirait ses rapports d’activité et réaliserait, avec le recul, ce que la somme de ses actions avait donné. Plus tard, bien plus tard, des études précises sur la situation finiraient par le désigner comme un agent volontaire – ou non – d’un groupe qui aura ou n’aura pas obtenu gain de cause dans la grande lutte de pouvoir au sein de l’Administration. Et même s’il voulait faire de son mieux pour l’ignorer, il ne pouvait pas nier que cette lutte aurait une influence sur son action. On le considérerait naturellement comme un Agent, un élément actif, et tous ses supérieurs se positionneraient ainsi autour de lui en qualité d’alliés, d’ennemis, de facilitateurs ou d’empêcheurs de tourner en rond.
C’était le boulot. Il fallait simplement être attentif et conscient qu’il n’existait pas de décision dépolitisée, découplée du contexte de sa mission. Pour le moment la chose la plus raisonnable à faire était d’attendre, de voir venir ces ennemis potentiels, et de fournir un plan de route dont la logique semblerait si absolue qu’il serait condamné à obtenir une forme d’approbation consensuelle dans les commissions dédiées de la Convention Générale.
C’était dans cet esprit que Gilbert Tamagawa avait posé le pied sur le tarmac de l’aéroport international de Dzyun qui, conformément à ses attentes, avait un look d’aéroport provincial étranger. Tout était conforme à ce qu’il avait pu apprendre avant d’arriver : les montagnes et leur neige éternelle, la surface traditionnelle d’une capitale entrant dans la modernité par la petite porte, la structure cubique d’un hall d’aéroport dont la peinture jadis colorée commençait à s’écailler. Et le froid. Malgré son écharpe et l’épaisseur de son imperméable, il devait maintenant se l’avouer : des heures de lecture sur le climat ne préparaient par réellement à l’affronter. Il en allait sans doute de même pour tout le reste. La culture, les enjeux locaux, les Communautés.
Il le savait déjà, évidemment, mais ce n’était pas une raison pour ne pas essayer. Ainsi il avait passé une part conséquente de son trajet à relire les dossiers sur la région préparée à son intention. « Le Nazum du Nord et ses Enjeux », « Fonctionnement et Politiques de la Confédération Socialiste du Nazum », « Comprendre les Quatre Vallées », « Réalité et Risques de la Vendetta », ainsi de suite. Même dans un jet hypersonique de la Garde, conçu avec les spécificités d’un bombardier furtif et capable d’avaler plus de deux mille kilomètres par heure, le trajet en avait pris dix heures. Autant dire qu’il avait eu le temps de lire, et de s’adapter à l’espace mental d’un pays qu’il ne prétendait du reste pas comprendre outre mesure. Les dossiers dans leurs jolies fiches plastiques s’accumulaient sur son bureau. Parfois l’imprimante crachait quelques nouveaux feuillets, demandés expressément. Des sources, articles, autres dossiers cités dans les pages compilées à son intention, aussitôt envoyées en liaison satellite et tirées sur un papier de haute qualité. Autour de lui, le personnel de la mission passait le temps. Plusieurs s’étaient retirés dans les couchettes dédiées, d’autres entouraient une carte de la région, lui superposant des calques plastiques sur lesquels ils tiraient de grands traits de marqueurs rouge, bleu, noire. Nour Alcalde, sa spécialiste en économique, avait passé cinq heures sur dix à fixer le paysage à travers le hublot. Elle n’avait dormi qu’après l’escale en Estalie.
Nour avait voulu être une pilote de chasse. Pour une raison ou une autre ça ne s’était pas fait, et si elle travaillait bien dans l’armée de l’air, ses spécialisations étaient de fait autrement plus terre à terre. Pourtant, manifestement, elle continuait d’adorer le ciel. Pour un instant, Gilbert se mit à envier cette capacité à se perdre dans la contemplation.
Au fond il aurait très bien pu faire comme elle, passer cinq heures de trajet à ne rien faire. Dix, même. Après tout qu’est-ce que ça changeait ? Le cerveau humain n’était pas conçu pour de trop longues périodes de concentration. Il fatiguait vite, avait du mal à efficacement retenir les informations. C’était un drame. La culture même consistait à se gaver d’œuvres, films, livres, peintures, dont on ne pouvait ensuite que décrire une impression qu’elle nous avait laissée, et quelques éléments esthétiques particulièrement saillant. Pour imprimer, réellement imprimer, la beauté d’une scène où d’un récit, il fallait en parler. L’analyse avec d’autres, le décrire encore et encore, trouver des points d’admiration – ou de détestation – communs et travailler à les décortiquer comme la coquille d’un œuf creux. L’être humain restait dépendant de ses pairs pour pleinement se développer, et c’était tant mieux. Seulement il en allait de même pour la documentation officielle : les analyses arides sur la culture et la politique des Quatre Vallées ne prendraient réellement forme qu’à travers l’échange ou l’expérience. Pour le moment il était tout simplement face à des centaines de pages de mots, formant des phrases, formant du sens dont il n’avait la sensation d’avoir conservé qu’une part mineure et loin d’être substantielle.
Quelques éléments de synthèses lui revenaient cependant, sans doute pour leur nature essentielle à la compréhension du pays, de ses interlocuteurs en son sein, de la façon dont il pourrait manœuvrer dans le cadre de sa mission. Il saisit un post-it, un stylo, et commença à rédiger.
Les Quatre Vallées sont une expérimentation anarchisante où la survie repose sur la solidarité locale et une méfiance radicale envers toute autorité centrale centralisée, le tout dans un contexte de guerre de basse intensité entre clans et influences étrangères. Il n'y a pas d'armée nationale. La force la plus puissante est l'Armée des libertaires des Quatre Vallées (environs 110 000 soldats), d'inspiration anarchiste, suivie par l'Armée de libération communiste. Le Code Communautaire garantit les droits fondamentaux et arbitre les différends entre communauté, mais l'application réelle dépend de la puissance de chaque groupe. La possession d'armes à feu est autorisée et considérée comme essentielle pour la survie. La survie des Quatre Vallées en tant qu’institution nationale repose moins sur une culture ou une organisation étatique que sur des enjeux socioculturels communs.
Il regarda le post-it un long moment, puis le plaça sur l’enveloppe en carton d’un des dossiers, situé stratégiquement au sommet de la pile. En substance, ses interlocuteurs seraient les représentants sans pouvoir de milices armées et potentiellement rivales, qui avaient au moins trouvé un accord de principe suffisamment solide quant à la nécessité de leur défendre commune. Il serait potentiellement utile ou au moins souhaitable d’établir des liens relationnels personnels avec les représentants des principales communautés. Principales en termes de capacité de nuisance, naturellement, mais aussi en termes d’implantation géographique : il faudrait soigner les relations avec celles et ceux qui ne tarderaient pas à voir des bunkers et des routes fleurir le long de leurs frontières, sinon carrément au cœur de leur territoire.
Son regard s’attarda longuement sur les piles de document. Il ne savait plus précisément lesquels étaient classifiés, et se promit de tous les passer au broyeur d’ici la fin du trajet. Une lueur s’activa au plafonnier, sous l’icône indiquant de boucler sa ceinture. La voix du commandant de bord ne tarda pas à suivre, indiquant que l’appareil allait entrer en phase de décélération et ne tarderait pas à amorcer celle d’atterrissage. Bien. Très bien.
Sur la piste, donc, il faisait froid, et venteux, et l’air était à la fois pur comme dans ces régions sauvages et plein de poussière de béton et d’industrie lourde, et tout ressemblait à l’image type qu’il se faisait du pays avant même d’y avoir posé les pieds. Une voiture noire du Consulat avait traversée la piste, contournant l’élégante silhouette blanche et bleue de l’hyperjet jusqu’à se placer en dessous de l’escalier passerelle d’où commençaient à dégorger les membres du cabinet de la délégation militaire. Gilbert Tamagawa était descendu en second, accompagné de près par Nour Alcalde, laquelle lui avait immédiatement fait un listing des modèles d’avion à l’arrêt sur les pistes.
« Là-bas on a un A-12 Kartyien, plusieurs Caravelles F-120 Loduariennes, sans doute vendues à une compagnie de la CSN. Il y a un Zénith-12 et un Alizé 80 kah-tanais. Des très vieux modèles. Notre appareil est le plus moderne actuellement présent sur cette piste. »
Gilbert haussa doucement les épaules. Il n’était pas sûr de comprendre l’intérêt de cette remarque, et n’arrivait pas à déterminer si elle servait un but précis ou s’il s’agissait d’une simple constatation d’une amatrice d’aviation. Le ton de Nour, très considéré, le faisait plutôt pencher pour la première option. Il décida de lui offrir une réponse assez neutre pour la relancer sans la vexer.
« C’est généralement le cas quand un hyperjet se pose quelque part.
– Être l’appareil le plus coûteux de la piste n’en fait pas l’appareil le plus moderne, » rétorqua-t-elle, cette fois en souriant. Puis elle lui lança un regard en coin, comprenant qu’il n’avait pas saisi le sens de sa remarque. « Il existe des avions de ligne plus avancés ou simplement plus récents. L’hyperjet est un modèle incroyable, mais vieux de dix ans. »
Ils étaient désormais arrivés en bas de la piste. La jeune femme lui attrapa l’épaule et pointa un doigt presque accusateur vers les avions alignés devant le terminal. Installés autour de la voiture noire, les employés du Consulat attentaient patiemment. L’un d’eux suivit la direction du doigt, sans comprendre. Nour insista.
« Tu remarqueras qu'il n'y a pas de gros-porteurs et qu'un seul long-courrier, le Zénith, qui à ma connaissance n'est plus utilisée par les compagnies aériennes kah-tanaises. C’est plutôt un appareil vendu à une communauté Shuhar. Si on obtient le numéro de série je suis sûr que c’est précisément l’historique associé. En tout cas ce qui compte c’est que rien, sur cette piste, n’est récent. Pour toutes les ressources dont il dispose et malgré des efforts importants à cette fin, les Quatre Vallées sont très loin d’être mondialisées. Notre présence ici représente donc des opportunités dépassant largement le simple cadre de la mission militaire. »
Elle rabaissa le bras et lui lâcha l’épaule. Gilbert fixa encore un instant les avions, puis lança un regard entendu à sa spécialiste économique. Le reste du cabinet avait fini de descendre la passerelle. Il acquiesça.
« C’est fou tout ce qu’on peut apprendre en observant des avions.
– Pourquoi s’arrêter aux avions ? Attends un peu de voir ce que je vais dire quand on passera leurs bretelles d’autoroute. »
Puis elle rit, et il rit à son tour en se retournant vers la voiture noire. L’un des kah-tanais du consulat s’était approché. Un grand homme à la peau pâle et au crâne rasé. Gardant une distance respectueuse, il plaqua une main contre son cœur et dressa brièvement l’autre poing au-dessus de son crâne, comme de coutume.
« Salut et fraternité, citoyennes et citoyens. Je suis Alexei Sovoryn, du consulat.
– Ah, citoyen Sovoryn ! Tamagawa, nous nous étions déjà parlé au téléphone. »
Le visage du kah-tanais s’illumina.
« Gilbert ! Les photos qu’on m’a fourni ne vous rendent pas honneur, désolé de ne pas vous avoir reconnu plus tôt !
– Ce n’est rien mon vieux.
– J’espère que vous avez fait bon voyage.
– Vous avez déjà traversé la moitié du monde en hyperjet, citoyen ?
– Non hélas. » Il frappa ses mains l’une contre l’autre. « Nous sommes venus depuis le Mokhaï.
– Ah ! Eh bien c’était une expérience intéressante.
– Parfait. Et espérons que la suite soit au même niveau. » Il se retourna pour ouvrir la portière de la voiture dans laquelle il était arrivé. « Nos berlines ne vont pas à mach 2 mais restent confortables. Allez, en route. »
D’autres véhicules approchaient depuis l’arrière de la piste. Même modèle. A cette distance, Gilbert pouvait clairement entendre qu’il s’agissait de modèles électriques, ou hybrides. Les seules stations de rechargement disponibles devaient se trouver dans l’enceinte du Consulat, mais enfin : c’était la dotation standard des kah-tanais. Les services du Commissariat aux Affaires Extérieures tendaient à interagir avec le monde comme s’il était tel qu’ils voulaient le voir plutôt que tel qu’il était.
Cela dit et indépendamment de ce qu’il pouvait penser de ce choix, l’intérieur de la voiture était effectivement très confortable. Dès qu’ils furent installés - lui, Nour, Sovoryn et deux officiers de l’Armée de l’Air, le véhicule se mit en route, contournant le terminal par une voie d’accès qui devait en principe ramener à la route.
« Si mes souvenirs sont bons vous nous avez préparé une espèce de cérémonie pour ce soir ?
– Eh bien si vous êtes en forme oui, ça serait l’occasion de rencontrer le personnel du Consulat, et nos principaux contacts et alliés dans la région.
– Il me faudra un Who’s who, des fiches », indiqua Tamagawa, réalisant se faisant qu’il n’était pas sûr de leur utilité. Pour autant le diplomate acquiesça.
« Oui, j’ai tout préparé à cet effet, ne vous en faites pas. Et pour le logement nous avons obtenu une annexe pour loger les locaux de la Garde en ville, en attendant que vos installations soient construites. C’est assez proche du Consulat, vous verrez. Je crois que c’était l’ancien siège d’une société sidérurgique mais quelques travaux ont transformé ça en très joli hôtel particulier. »
L’un des officiers acquiesça longuement, comme pour signifier qu’il approuvait la débrouillardise du consulat. L’autre observait à travers la fenêtre, le monolithique terminal d’aéroport commençait à laisser place à des rues typiques de périphéries urbaines. Gilbert estima que les restes d’urbanisme de la période fascistes – néoclassicisme, rues droites, grands monuments – attendrait sans doute approcher du centre-ville. Dzyun avait tout de ces villes sans centre précis. Il en existait énormément en Eurysie, là où la structure féodale du pouvoir avait retardé l’apparition d’une administration moderne. Le Nazum avait au contraire très rapidement développé de grands centres administratifs et économiques au centre de ses zones urbaines. Toujours est-il, beaucoup de régimes « modernistes » avaient cherché à réparer cette « erreur ». Fascistes, communistes, régimes libéraux : partout où fleurissait le pouvoir centralisé fleurissait le besoin de se faire voir, et de s’incarner dans une architecture unique. Ainsi on pouvait raser des quartiers entiers pour reconstruire des centres de pouvoir, des avenues droites, des appartements apatrides.
Nour s’orienta soudainement vers Sovoryn.
« Et vous êtes ici depuis combien de temps ?
– Quatre ans le mois prochain.
– Je ne sais pas si je pourrais passer quatre ans loin du Grand Kah.
– Mon mari m’a accompagné, ainsi que les enfants, le personnel du Consulat sont presque des amis... Au fond c’est le métier qui veut ça. »
Il sourit, elle acquiesça et laissa échapper un soupir pensif.
« Sans doute. Mais vous n’avez pas l’impression de laisser quelque chose derrière vous ?
– Si, sans doute. Mais ça ne m’a jamais trop dérangé. Je suppose que ça participe au fait d’être diplomate pour l’Union. Et puis... Êtes-vous familière du principe de ziareba ? »
Gilbert se permit d’intervenir. Il était temps de mettre en pratique la mémorisation par l’échange..
« C’est leur principe de famille choisie, c’est ça ? »
Le consul acquiesça.
« C’est ça, c’est exactement ça.
– Structurellement », continua Gilbert, « c’est très proche du principe de Kah. Sauf que nous l’avons débarrassé des notions filiales.
– C’est un concept traditionnel, pas révolutionnaire. » Sovoryn se passa une main sur le front. « On ne pense jamais qu’à partir de ce qu’on connaît déjà. Comparer ce lien à celui de la famille a du sens. Je crois même que le Kah traditionnel a aussi des racines sémantiques avec le vocabulaire familial.
– C’est possible.
– En tout cas les habitants de cette région considèrent avoir une famille choisie. Et je considère que je peux choisir mon pays. Le Grand Kah c’est partout où je me trouve avec assez de camarades pour parler ma langue.
– Je vois. » Nour sourit. « Oui ça a du sens de dissocier le territoire de sa carte. Je me faisais justement la réflexion, dans l’avion.
– Ah ?
– Depuis le ciel, on ne voit pas de frontières. »
L’un des officiers intervint à ce moment.
« Personnellement je n’arriverai pas à tout laisser derrière.
– C’est normal », conclut Sovoryn d’un ton tout à fait charmant.
L’annexe achetée par le Consulat pour accueillir les services de la mission militaire s’avérèrent tout à fait satisfaisant à plus d’un titre. D’autant plus que les services du Panopticon en charge des Quatre Vallées s’était déjà occupé de sécuriser l’endroit. Il n’y avait pas une vitre qui n’était pas blindée, pas une salle de réunion qui ne soit pas insonorisée, et l’intranet du bâtiment était surveillé depuis deux salles de contrôle distinctes.
« Je sais que c’est la procédure », avait dit Gilbert à son responsable de sécurité. « Mais vous pensez vraiment qu’il y a un risque qu’on nous espionne ?
– Le risque zéro n’existe pas.
– Est-il plus élevé ici qu’ailleurs ? »
L’homme avait réfléchi à la question, puis lui avait posé une main sur l’épaule avant d’acquiescer.
« Ouais. Ouais vous serez content d’avoir toutes ces mesures en place.
– Ça, je n’en ai jamais douté. »
Au-delà de ça, on avait transformé plusieurs bureaux en chambres individuelles, et réorganisé les autres selon les standards modernes kah-tanais. Ce qui, à une époque, avait accueilli les cadres supérieurs d’une obscure entité économique dont l’Alpha et l’Oméga était le traitement de l’acier et du cuivre servait désormais de centre d’opération à une impressionnante opération mixte dont le taux de rentabilité économique serait vraisemblablement assez nul. Gilbert avait entendu deux des employés de la mission en parler, lors de la cérémonie organisée en soirée par le consulat. Dans quelques années, avait dit l’un, la nature initiale du bâtiment servirait de détail amusant, d’anecdote. Pourtant l’aspect impressionnant du bâtiment laissait penser que dans l’esprit de ses concepteurs, il aurait dû continuer à remplir son rôle initial pendant encore des décennies. C’est vrai, au fond, on peut se lancer dans un projet, prévoir son fonctionnement et les risques auxquels il allait être confronté, mais on ne pouvait pas véritablement savoir où il aboutirait, et quand. Il y aurait des signes, des présages. Puis une fin, qui irait de soi, et qui chacun trouverait merveilleusement logique, toute autre considération mise à part. Et rapidement plus personne ne se demanderait quelle fin auraient aimé les initiateurs du projet.
Pour le reste la soirée avait été très convenable. Des petits fours. Des échanges polis. Beaucoup de visages à mémoriser et quantité de conseils sur comment agir dans la région, et pourquoi. Une formalité tout juste utile, que Gilbert s’efforça cependant d’apprécier. Les services du Consulat faisaient leur possible pour rendre leur séjour agréable, et pour leur faciliter le travail. C’était tout à l’heure honneur. Il fit transmettre dès le lendemain ses remerciements à Sovoryn puis, sans perdre plus de temps, se mit au travail.
La priorité était de mettre les premiers chantiers en route. Tous ceux qui ne nécessitaient pas une réflexion stratégique particulièrement poussée, en tout cas. Sa première semaine à Dzyun consista ainsi à signer des documents concernant l'édification de cimenteries, le tracé de routes déjà prévues par les locaux, la construction de bunkers, de sites de production de béton armé, des lignes de dents de dragon, pistes d'hélicoptères. Petit à petit, signature après signature, il apprenait à connaître la carte du pays, et les noms s’érigeaient dans son esprit comme autant d’amas d’informations. Région stratégique. Pic de trois mille mètre d’altitude. Communauté de telle ethnie, telle culture, telle religion, sous domination de tel ou tel groupe armée. Par la même, il apprenait à comprendre le fonctionnement interne des Quatre Vallées et de ses forces armées, lesquelles étaient au fond comparable au système communal kah-tanais.
C’était sans doute ce pourquoi les Quatre Vallées disposaient déjà d'un semblant de plan directeur concernant leur défense. Plus surprenant, Tamagawa avait découvert que les services du Commissariat à la Paix en avaient aussi. Ainsi, un beau matin, une jeune femme s’était présentée devant la porte de son bureau. Avec sa coupe au carré et ses yeux bridés, elle ne ressemblait pas exactement à une autochtone. De toute façon elle portait l’uniforme des officiers sans département de la Garde. Col haut gris, chaussures hautes. Veste et pantalon d’uniformes à couture rouge. Un patch sur son épaule la rattachait directement au cabinet de la citoyenne directrice Hazel Maillard. Elle était entrée sans se présenté, avait poliment refusé le thé que lui proposait Tamagawa, puis avait posée un épais dossier en carton à l’angle de son bureau.
« Vous y trouverez des relevés topographiques sur la région, plusieurs cartes détaillant les cols et lieux hautement sensibles – bases militaires, grandes agglomérations, cuvettes naturelles. Nous avons déjà budgétisé plusieurs options de modernisation et fortification de la région.
– Depuis quand ?
– Depuis que nous éprouvons un intérêt stratégique pour la région. »
Gibert se pencha en avant pour attraper le dossier, puis le tira vers lui et l’ouvrit. La jeune femme attendait tranquillement son autorisation pour partir, supposant à raison qu’il aurait des questions à lui poser.
Sous la couverture en carton se révélèrent tout une série de documents en papier jaunis, semblant indiquer que l’intérêt mentionné par sa visiteuse était ancien et plutôt lattant. Cela étant, les plans avaient été modernisés en même temps que les méthodes et doctrines kah-anaise, et il serait manifestement assez simple de convertir le gros des documents en propositions « neuves » à soumettre aux délégués du Code Communautaire. Ce fut d’autant plus simple, en fait, que la « proposition kah-tanaise » ainsi produite coïncidait dans les grandes lignes avec ce qu’envisageaient déjà les autochtones, au-delà des moyens techniques engagés.
« Pourquoi ne pas avoir fourni ces documents à mes services avant notre arrivée ?
– Une erreur humaine. »
Elle semblait sincère.
« Les Directeurs ont un bureau de représentation au sein du Consulat. Vous m’y trouverez s’il vous fait quoi que ce soit.
– Merci citoyenne. »
Elle s’était incliné et l’avait laissé seul. Moins d’une heure plus tard, les délégués des communautés étaient rassemblés pour recevoir un premier set de proposition qui n’attendaient qu’une validation de principe pour fleurir en autant de projets on ne peut plus concrets. Et cela ne tarda pas. Rapidement, d’autres avions kah-tanais débarquèrent à l’aéroport international de Dzyun, transportant des machines outils, des bulldozers, des engins de chantier, des ingénieurs, des techniciens, des géomètres, des architectes, une foule d’individus qui frayèrent avec les ouvriers en bâtiments et entreprise du BTP locale pour répartir efficacement les tâches.
« Vous savez », pris l’habitude de répéter le kah-tanais, « mes fonds ne sont pas illimités. Nous devons travailler rapidement et avec peu de moyen. »
Ce qui était vrai, mais était surtout une question de perspective. Oui il ne travaillait pas ici avec les mêmes facilités budgétaires que ses collègues envoyés pour renforcer la Mährenie ou rendre Kotios imprenable. Mais pour les Quatre Vallées son apport restait à minima important. Au fond ce qui manquait le plus, dans ce pays, loin d’une idée claire de comment défendre son territoire, c’était du matériel de haut technologie. Le problème s’étendait bien au-delà des systèmes d’armes. L’informatique, les réseaux routiers et électriques, les systèmes d’alerte – radar, radio – beaucoup d’éléments pris pour acquis sur d’autres fronts tardaient encore à pénétrer les pourtours de Pädur.
« C’était attendu », souligna-t-il dans l’un de ses premiers rapports. « Ces régions sont traditionnellement les frontières lointaines d’empires, quand elles n’échappent pas directement à leur contrôle. Nous devons comprendre l’intégralité de l’environnement culturel, stratégique et technique de la région comme ayant été l’un des grands exclu de l’impérialisme global ». La conclusion s’imposait ainsi : la présence kah-tanaise était non-seulement souhaitable sur le plan de la stratégie globale de défense révolutionnaire, mais juste sur le plan historique : les empires vivaient principalement dans le passé, c’est-à-dire que la situation d’hyper-information caractérisant l’écosystème culturel et technologique moderne imposait à chaque empire désireux de renforcer ses acquis ou de justifier leur extension la création d’un narratif. Généralement ce narratif passe par une recherche active de racines historiques réelles ou fantasmée. Une région ayant été traditionnellement maintenue dans une situation de sujétion par un empire voisin voit ainsi le risque réel de voir le dit empire revenir à la charge de façon périodique. « Nos armes nous permettaient de tuer, piller et détruire la région. Ces gens sont donc nos frères, il convient que nous revenions les tuer, piller et détruire ».
Naturellement il se trouverait un certain nombre d’autres empires pour y trouver à redire, et on pouvait s’attendre à voir toute la ribambelle des suspects usuels se presser pour condamner les défenses des anciennes friches. Au fond c’était sans importance. Les derniers évènements tendaient à démontrer le succès du narratif de défense kah-tanaise – en grande partie facilité par l’incompétence diplomatique caractérisée du gros de ses adversaires, et l’incompréhension formelle de la culture post-moderne de la plupart des régimes néo-impérialistes. Il était difficile de gagner sur le plan de la communication et du sens en s’échinant à utiliser une sémantique vieille de deux siècles. La réalité du citoyen du vingt-et-unième siècle était aussi éloignée de ces questions de culture et de justification historiques que de la condition des travailleurs afaréens parqués dans les ateliers où l’on produisait leurs habits.
C’était en tout cas la conclusion à laquelle en était arrivé Tamagawa après deux semaines dans la région, lorsqu’on lui annonça que la base de la vallée du Dzaghig, bien qu’encore en travaux et risquant de le rester pour les dix prochaines années, était en mesure d’accueillir une partir de l’administration militaire kah-tanaise, sans parler des premiers avions de la Force Expéditionnaire. Il avait profité de ce passage de pallier pour justifier un trajet sur place, qui devait surtout lui servir à rencontrer les communautés locales et à tâter le terrain quant à la présence kah-tanaise et aux possibilités concrètes de collaboration passé le pur aspect défensif. Les Quatre Vallées connaissaient leur intérêt, qui était assez localisé. Ce peuple, à première vue, aurait pu exister un siècle durant sans trop réfléchir aux questions internationales, et considérait essentiellement les empires bordant son territoire comme autant de menaces existentielles les forçant à composer avec le reste du monde. Ce pays, par bien des aspects, devait tenir à son autonomie, sinon sa solitude. Ainsi la présence kah-tanaise devait leur sembler bien désagréalbe.
Cela étant, le caractère juste de la présence kah-tanaise, que l’on aurait pu se contenter de définir par sa nature consentie, apparaissait plus clairement encore dans les nombreuses observations du Consulat kah-tanais dans la région, lequel estimait qu’un « déploiement suffisant de force » assurerait probablement la paix par la simple vertu de son caractère dissuasif. Ou en d’autres termes, il aurait fallu être ou tout à fait arrogant, ou soutenu par un bloc conséquent pour oser attaquer un allié de l’Union. L’Hotsaline devait sa survie à l’OND et cette dernière s’était durablement grillée auprès de tout un pan du monde occidental, se faisant, bloquant par la même plusieurs projets d’organisation supra-gouvernementale que certains envisageaient déjà comme le futur des relations internationales. Au final la logique des blocs avait dominée et il ne restait plus grand-chose de la jolie fantaisie proposée par l’OND.
Concernant le nord du Nazum, on pouvait se demander quels blocs auraient tout à la fois la carrure d’une OND et intérêt à intervenir massivement pour assurer la destruction de nations que la puissance ne suffisait pas à élever au-dessus du stade de puissances locales – et encore. C’était aussi tout le problème de la stratégie de « développement » des puissances locales. Les fonds qui auraient pu élever les pays de la région pour en faire d’authentiques acteurs internationaux avaient été, dans leur immense majorité, absorbés par des achats compulsifs d’armement. Achats qui, au premier conflit, seraient en grande partie dilapidés par des pays qui ne disposeraient ensuite que de moyens de production très superficiels pour efficacement remplacer les stocks détruits.
C’était absurde. Si Tamagawa ne pouvait pas prétendre comprendre intimement la situation de stress extrême qui semblait animer les décideurs de la région, il ne pouvait s’empêcher de considérer l’ensemble de la situation comme fortement regrettable. Comme le disait un analyste de ses services au Paltoterra, on ne s’armait pas pour autre chose que la guerre, et la guerre était une perte sèche.
Il garda bien ses réflexions pour lui. Rien n'aurait été plus inutile que de heurter les alliés de l'Union en pointant du doigt le caractère potentiellement inadéquat de leur stratégie. De toute façon sa position était personnelle et, pour autant qu'il le sache, ne représentait pas un consensus plus large à Axis Mundis. Les quelques notes que lui avaient fait parvenir les petits malins des Affaires Extérieures concernaient plus des questions culturelles et politiques que stratégiques. Globalement personne ne semblait concevoir la région sous un angle proprement géopolitique.
C'était là encore assez cohérent, et attendu. Axis Mundis estimait sans doute que cette responsabilité revenait à la CSN et que l'Union n'avait d'autre rôle que d'épauler cette dernière. Encore eut-il fallu que celle-là soit capable d'émettre une stratégie claire et de déployer des ambitions un peu plus utiles à la Révolution internationale que le simple apaisement de ses voisins les plus fascistes. Là encore, Tamagawa savait que rien de tout ceci ne rentrait dans le cadre de sa mission, mais il y aurait tant de recommandations stratégiques à émettre concernant l’affaiblissement les ennemis de la CSN que la passivité de ses alliés lui semblait au mieux inconcevable.
Qu'importe. Les Quatre Vallées, au moins, avait saisi la nature précaire de leur position, et n'hésitaient pas à exploiter toutes les options à leur disposition pour assurer leur indépendance. La fleur que prétendait faire le régime à Axis Mundis en lui permettant d’installer une base militaire dans la région était tout à fait à leur avantage : en liant leur souveraineté aux intérêts géostratégiques de l’Union, ils se sanctuarisaient purement et simplement. Et pour le reste, l’Union pourvoirait à leurs besoins. Le tout était de changer cette relation quasi parasitique en optique syncrétique. C’était moins une question de pratique que d’état d’esprit, et en tant que chef de projet c’était une part importante de sa responsabilité.
« Nous verrons », dit-il enfin quand la voiture s’arrêta dans le parking de la base militaire. Devant lui les préfabriqués commençaient à former les pourtours d’une petite ville que ne tarderaient par à remplir les pilotes et leurs équipes de techniciens.
