Posté le : 16 fév. 2026 à 13:36:15
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Le convoi s'ébranla dans un silence feutré. François-Adolphe Rouzet observa un instant la ville, puis se tourna vers son homologue.
François-Adolphe Rouzet : Monsieur le Ministre, vous avez raison : nos deux nations sont aujourd'hui parmi les piliers de l'Aleucie. Elles n'appartiennent pas au passé du continent, elles en écrivent le présent. Nous ne sommes ni des puissances fatiguées ni des héritières d'un ordre ancien. Nous sommes des puissances en mouvement et c'est des puissances telles que nous qui écrivons l'avenir.
Westalia a connu une croissance remarquable. L'Empire l'observe avec grand intérêt. La prospérité partagée des peuples aleuciens est un de nos souhaits les plus chers. Votre dynamisme commercial, l'accroissement de vos capacités projections maritimes, votre vigueur dans l'innovation industrielle ont profondément transformé les équilibres économiques aleuciens. Et je suis satisfait de dire que ce n'est pas une menace pour nous, mais une opportunité commune et une réalité avec laquelle nous voulons bâtir. L'Aleucie n’a pas besoin d'une rivalité stérile entre ses pôles de puissance comme nous avons pu le voir avec Stérus. Elle a besoin de moteurs et je crois fermement que nous pouvons ensemble être ces moteurs.
La voiture s'arrêta enfin devant l'Hôtel Bellême et les délégations entrèrent. Elles traversèrent une grande galerie où se trouvaient des tableaux anciens et des grandes glaces, puis empruntèrent un grand escalier recouvert de tapis visiblement venu du Nazum et de quelques bustes d'illustres diplomates. Ils pénétrèrent dans une grande salle avec en son centre une large table basse et des canapés du XIXe siècle.
François-Adolphe Rouzet : Prenez place, je vous en prie.
Plusieurs boissons, notamment des alcools, furent proposés et après que chacun ait pu disposer de sa coupe, le Ministre reprit la parole.
François-Adolphe Rouzet : L'Empire n’ignore rien de sa responsabilité historique ni de sa puissance militaire continentale et mondiale, de son économie renforcée et augmentée depuis ces dix dernières années malgré les profondes crises qui nous en secouées telles que la décolonisation de derniers vestiges territoriaux au Nazum, des grandes crises diplomatiques et militaires ou des perturbations des principales routes commerciales mondiales. Nous sommes fiers d'être un acteur majeur de l'ASEA, engagé dans la stabilisation régionale depuis plus d’une décennie et nous avons la volonté de continuer à assumer ce rôle. Mais nous savons aussi qu'aucune nation, fût-elle forte, ne peut seule structurer durablement un continent aussi vaste et contrasté que le nôtre. L'heure des grands empires est révolue et la diversification des acteurs et des situations locales nous poussent à envisager de nouvelles manières d'agir à l'international. Et je pense que c'est une très bonne chose. L'aspiration à la domination est bien futile et bien vaine, et ne permettra jamais la liberté réelle, la fraternité et la prospérité partagée des peuples.
C'est pourquoi nous proposons de passer d'une coexistence cordiale et d'une coopération naissante, doublée d'une amitié naturelle déjà existantes, à une coordination stratégique et des relations bien plus poussées.
Sur le plan économique d’abord. Nos économies sont désormais d'un poids comparable. Westalia a récemment franchi un cap en volume global et notre croissante reste freinée par quelques crises et évènements tragiques que nous surmonterons comme toujours. Plutôt que de laisser nos entreprises se livrer à une concurrence diffuse sur les mêmes marchés, il me semble que nous pouvons jouir d'une complémentarité structurée.
Un accord économique renforcé entre nos deux pays, au-delà des cadres de l'ASEA, permettrait de fluidifier les investissements croisés, d'harmoniser de nouvelles normes techniques et de sécuriser les chaînes d'approvisionnement critiques. Nous pourrions lancer un programme commun d'infrastructures continentales comme il l'a déjà été évoqué lors d'une rencontre avec vous et la Lermandie mais qui n'a cependant pas encore abouti : corridors ferroviaires Est-Ouest, hubs portuaires interconnectés, entre autres.
Si nous coordonnons nos stratégies d'exportation, et si nous parvenons à investir ensemble dans les pays émergents d'Aleucie, nous concrétiserions cette posture d'architectes du développement continental. Notre objectif a toujours été d'accompagner les pays partageant nos valeurs et objectifs dans une croissance mutuellement bénéfique.
Il y a le plan sécuritaire ensuite. Votre proposition de centre secondaire de coordination militaire de l'ASEA a été reçue avec beaucoup d'attention à Estham. Elle constitue à nos yeux, un signal politique fort et une évolution bienvenue de notre posture au sein de l'Alliance. L'Empire y voit l'opportunité d'ancrer un véritable partage des responsabilités au sein de l'ASEA. Nous pourrions aller plus loin dans le cadre de nos relations bilatérales : exercices conjoints réguliers, mutualisation partielle du renseignement, coordination industrielle dans les secteurs stratégiques de défense, doctrine commune de stabilisation régionale. Je pense aussi et notamment à la lutte contre la piraterie dans laquelle nos deux pays sont fortement engagés. Coopérer sur ce point ne pourrait être que bénéfique pour le commerce vers le Nazum et le Paltoterra, notamment dans le sud de l'Aleucie où sévissent de nombreux pirates.
Une telle architecture ne viserait donc personne, mais serait capable d'être une dissuasion passive. Il me semble que Stérus s'engage récemment vers une voie d'apaisement, mais nous restons prudents et méfiants dans le traitement des changements soudains de posture diplomatie. Prudence est mère de sûreté. Cette posture de coopération et donc de dissuasion viserait à garantir que, face aux crises, qu'elles soient sécuritaires, migratoires, énergétiques ou commerciales, l'Est et l'Ouest de l’Aleucie parlent d’une voix suffisamment claire pour éviter toute vacance de leadership et laisser des nations ou groupes opportunistes s'immiscer dans une brèche pour apporter une déstabilisation que nous tenons en horreur.
Soyons lucides, Monsieur Kaylor. Lorsque deux puissances de notre envergure coexistent sans cadre structuré, la tentation de la compétition peut s'installer mécaniquement. Elle nourrit les malentendus, parfois les crispations. Elle affaiblit l'ensemble. Et je ne pense pas que nos gouvernements souhaitent cela. Cette possibilité est en fait plutôt due aux acteurs intérieurs, et il est de notre responsabilité d'empêcher cela et d'œuvrer pour une bénéfique harmonie.
Ni nous, ni vous, n'entendons s'effacer ou dominer. Je crois que nous entendons coopérer en partenaires solides, sereins, conscients de nos forces respectives et de ce que nous avons évidemment à gagner ensemble. Si nous avançons conjointement, l'Aleucie redeviendra un sanctuaire de prospérité et de sécurité. Si nous avançons séparément, nous resterons puissants sûrement, mais moins efficients qu’ensemble.
Je vous proposerai donc la mise en place d'un Conseil stratégique westalo-nordiste permanent, réunissant nos responsables économiques, nos responsables de défense et nos autorités d'infrastructures. L'idée est de se doter d'une entité de dialogue permanent capable d'impulser de grands projets continentaux communs. Nous attachons une grande importante à cette idée d'incarner un pôle d'équilibre pour une Aleucie stable et passant le futur avec confiance et ambition.
Et je crois, sincèrement, que l'histoire nous offre aujourd’hui cette fenêtre. Voilà l'ambition que l’Empire souhaite partager avec vous.