05/01/2020
23:50:45
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[Activité Intérieure/Contextes] Les jours de fer (35% de tension)

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Faits Marquants :

  • Réforme structurelle du Directoire de la Garde Communale achevée. Analyse des nouvelles orientations stratégiques axées sur la "professionnalisation" et l'"efficacité opérationnelle". [+5] CS
  • Le Grand Kah franchit le seuil historique des 2000 milliards d'unités internationales de Produit Intégral National (PIN). [+10] CCC
  • Entretien Exclusif : Le Citoyen-Général Oyoshi Kitano, nouveau membre du Directoire, évoque la "stabilité dynamique" nécessaire face aux défis post-Mokhaï et l'"érosion" potentielle de l'unité confédérale. [-3] CCC
  • Éditorial : "IL FAUT DES SOLDATS, PAS DES SCRIBOUILLARDS. Le Directoire purgé, l'acier demeure." Appel à une posture militaire plus affirmée. [+3] IAS
  • Succès international confirmé pour l'art et la mode kah-tanais. L'exposition "Horizons Communaux" à Pembertøn et la percée de l'École du Rythme en Eurysie témoignent du dynamisme du "Cool Kah-tanais". [+2] CCC
  • Analyse : Les Keiretsus (Saphir, Hadess, etc.) pèsent 41% des exportations. Débat sur leur rôle : moteurs d'innovation ou risque de concentration de pouvoir ? [-4] CCC
  • Le déploiement du nouveau réseau de radars de surveillance aérienne "Miroir-5" est achevé sur l'ensemble du territoire confédéral et des exclaves. [+2] CS
  • Le Bureau Stratégique des Conceptions d'Armement (BSCA) et le Commandement Maritime Communal (CMC) finaliseraient un "document cadre" majeur sur la posture navale post-Pharois. Une présentation aux instances décisionnelles serait imminente. [-5] NCG
  • Tensions rapportées lors d'une assemblée du Club des Splendides, critiques virulentes contre la "soumission à l'agenda du LiberalIntern" et la politique d'ouverture économique. [-6] CCC
  • Stabilité globale maintenue dans les relations intercommunales, malgré des débats persistants sur la répartition des fonds de péréquation et les priorités d'investissement infrastructurel (notamment Sud-Est vs. Nord). [+2] CCC
  • Kubilay et le cœur battant de la Révolution [+3] CCC
  • Soumission de la Théorie de la Nouvelle Guerre Navale Anti-impérialiste par le Directoire du Commissariat à la Paix à la Convention Générale et au Parlement des Communes. (Aboutit à un blocage institutionnel et à l'apparition d'une ligne de fracture claire au sein de la Convention) [-4] CCC, [-4] NCG, [+2] IAS, [+5] Tension.
  • Tournée d'inspection du Directeur Cormac MacUalraig dans les infrastructures clés de la base navale de Jadida, où les sous-mariniers azuréens sont entraînés. (Le directeur détecte des anomalies discrètes mais persistances dans l'approvisionnement de matériel depuis les bases logistiques excentrées de la garde jusqu'au Gondo. Il décide de s'y rendre en personne. Au delà de ça, l'inspection est un succès.) [+1] CCC, [+1] NCG [+1] Tension
  • Holocaust chimique de la capitale de l'Empire du Nord par Carnavale. [+16] Tension
  • Ensuite, la douleur : M. Witt et M. Kidd, tueurs, bourreaux et hommes à tout faire pleinement accrédités, torturent et assassinent un agent des services secret qui était tombé sur les mauvaises informations.
  • Réunion d'urgence du Directoire de la Garde Communale (Kitano, Maillard, MacUalraig) suite à la vitrification chimique d'Estham. Constat unanime de la faillite stratégique de l'OND et de l'irrationalité du régime de Carnavale. Adoption de trois motions stratégiques à l'unanimité. L'Union passe officiellement d'une phase "d'observation passive" à une phase de "préparation active". Sont actés : le renforcement des protocoles de sécurité sur les sites logistiques excentrés (Gokiary), le lancement de simulations sur l'impact de l'effondrement nordiste et la planification d'une intervention humanitaire/sécuritaire. [+2] NCG [+8] CS
  • Opération « Sèche-cheveux » L'agression Hotsalienne sur des pays associés au LiberalIntern et la participation active de plusieurs pays membres de l'OND à la défense du régime agresseur a largement renforcé les discours radicaux. [+10] Tension
  • Augmentation des tensions diplomatiques avec l'Azur. Le retournement diplomatique de l'Azur, mal compris par l'opinion publique kah-tanaise, prend le pas sur la défaite militaire du Fujiwa et offre un nouvel exutoire aux radicaux. [+8] AS [+4] Tension
  • Assassinat du Directeur MacUalraig [+10] CS


Prochain évènement :

Peut-être pas, au final.

Cormac MacUalraig

"Peut-être bien, Monsieur Kidd. Peut-être bien."
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Lectures optionnelles :
Tournée d'inspection et seconde partie, où le directeur Cormac MacUalraig de la garde met à jour des détournements de matériel militaire.
Ensuite, la douleur, où un espion est torturé puis tué par M. Witt et M. Kidd, Ensuite, la douleur (2), où M. Witt et M. Kidd se débarrassent du corps, et la troisième partie, où ils tuent quelqu'un d'autre, et discutent de la possibilité de tuer à nouveau, quoi que plus loin.

Les postes suivant des Activités Intérieures introduisent des concepts ou personnages utiles, mais ne sont pas à proprement dits initiateurs de ce qui va suivre.


PROLOGUE




Il la tenait dans ses bras, et ils dansaient. C'était une sensation très étonnante, et qu'il ne s'était pas pensé capable de ressentir. Ou plutôt, qu'il ne se croyait plus en droit de ressentir. Il s'était passé trop de choses, chacune douloureuse, depuis sa dernière occasion d'être heureux.

– Alors vous êtes général de brigade, monsieur ?
– Je déteste quand tu fais ça.
– Te vouvoyer ?”

Kochai avait ri, puis s'était serrée contre lui. Lui aussi avait ri, puis avait concentré toute son attention sur la sensation de son corps contre le sien, à travers les étoffes de leurs uniformes. Tout ceci devait être remarquablement similaire aux cérémonies que les bourgeois du Lofoten donnaient dans leur ambassade, avant leur départ du pays. La musique était différente, on était peut-être moins guindé, mais le principe lui semblait similaire.

Elle s'écarta pour le regarder. Ses pupilles étaient légèrement dilatées, sans doute à cause de l'obscurité pensa-t-il. L'ambassade kah-tanaise souffrait des mêmes restrictions que le reste de la capitale, cette cérémonie, organisée pour familiariser le personnel de l'Opération de Maintien de la Paix au gratin local, se faisait ainsi dans une presque pénombre des plus élégantes. On avait sorti des bougies, et même si l’énergie solaire assurait une forme d’autonomie aux lieux, l’ambassadeur – un brave type nommé Matheus Ardouin – avait jugé qu’il aurait obscène d’illuminer le bâtiment quand la capitale était plongée dans le noir.

Un choix avisé, jugea-t-il. D'autant plus qu’on murmurait déjà que le gouvernement du Mokhaï était le simple porte-voix des décisions prises ici. Kochai faisait maintenant la moue. Elle lui tira sur les mains. Son expression avait quelque chose de légèrement mutin.

– Tu penses à quelque chose.
– C’est vrai, reconnut-il immédiatement.

Inutile de nier, avec elle. C’était une des qualités qu’il lui avait trouvées avant même de commencer à l’apprécier. Kochai Alvi voyait tout.

– Tu penses à quelque chose, répéta-t-elle d’un ton pincé, et ce n’est pas à moi.
– Au contraire, je ne pense qu’à toi.

Le mensonge était de circonstance, elle le laissa passer avec un soupir amusé, et se rapprocha de son visage.

– Monsieur Kitano... Monsieur le chef de l’opération de maintien de la paix...
– Citoyenne ?
– Vous êtes un bel homme. Je suis contente que vous soyez arrivé jusqu’ici.

Il avait souri, et ce sourire était sincère. Et il lui avait lâché les mains, et – l’espace d’un instant – il avait voulu l’embrasser. Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment, et leurs relations devraient rester professionnelles au moins jusqu’à la fin du conflit – et ce dernier pouvait durer. Alors le général de brigade Oyoshi Kitano, qui tirerait bientôt une gloire immense du conflit, s'était contenté de la regarder. Son nez aquilin. Son regard fier. La légère courbe de ses lèvres lorsqu'elle souriait. Puis il avait acquiescé. Lui aussi était content d’être arrivé jusqu’ici. Pour plus de raison qu’il ne se l’imaginait alors.

Le citoyen-Directeur Kitano, à la tête de la Garde Communale du Grand Kah avec deux de ses honorables pairs, poussa un soupir mécanique, sans raison particulière, et se redressa lentement sur son fauteuil. Devant lui, l’écran blanc de son ordinateur de bureau affichait un horaire avancé de la nuit. La directrice Maillard avait peut-être raison de dire qu’il se surmenait. Elle s’inquiétait. Avec la distance due à son rôle et au respect qu’elle lui vouait, mais elle s’inquiétait. Il se leva et partit se dégourdir les jambes.

Ces derniers temps, les cauchemars liés à son père avaient laissé place aux souvenirs de Kochai. C’était curieux, et il n’aurait pas été capable de mettre le doigt sur ce qui avait provoqué ce changement. Jusque-là le sort infect réservé par l’empire à son père – et à de nombreux autres résistants, à vrai dire – lui avait toujours semblé être une hantise tout à fait convenable. Ne passait-il pas sa vie à lutter contre les impérialistes ? Contre les fascismes ?

À quoi le renvoyait Kochai, au fond ? À des années en arrière. À des choix qu’il avait pris. Une goutte de givre traversa son cœur, et s’étendit à travers ses artères. Devant lui, la fenêtre de son bureau donnait sur un spectacle qu’il avait observé à d’innombrables reprises. Axis Mundis assoupie. Ses parcs fermés, ses grands monuments vides. Quelques rares fenêtres encore illuminées. Parfois, derrière les vitres, d’autres silhouettes. Des adelphes noctambules, observant la ville. Est-ce que ces gens voyaient, comme lui, la beauté de l’Union ? Sa fragilité, aussi ?

Deux termes qu’il n’aurait pas immédiatement associé à Kochai. C’était une femme belle, ça il n’en avait jamais douté, mais pas de cette beauté impeccable, parfaite du Grand Kah. Pas de cette beauté presque mathématique, animée du sang de millions de citoyens presque par accident. Et fragile, cette femme ne l’était pas. Tout le contraire. Dans un pays que Kitano avait jugé encore engoncé de principes religieux et culturels réactionnaires, elle était une vraie révolutionnaire, qui avait construit son indépendance avec patience, avait créé ses propres soutiens au sein de la communauté, et avait saisi la révolution comme le moment enfin venu d’être plus, aux yeux des siens, qu’une "femme".

L’avait-il aimé ?

Franchement la question ne méritait pas d’être posée. Son regard fit le tour des monuments du centre capitolin. Maintenant, il n’y avait en lui de place que pour l’Union. Un constat sinistre mais, après tout, il avait fait son lit, et devait bien s’y coucher. Pourtant, le militaire serra ses mains dans le vide. Et l’espace d’un instant, il s’imagina qu’elles se refermaient sur les siennes.

Il retourna à son bureau. Il avait beau se bercer de fatalisme, ces rêves récurrents le troublaient. Moins par leur contenu que par rapport au changement qu’ils représentaient. Lorsqu’il s’installa sur son siège, il remarqua la notification d’appel qui était apparue sur son écran. La liste des individus qui auraient osé l’appeler aussi tard se comptait sur les doigts d’une main. La plupart se seraient contenté d’un mail crypté, comme le voulait la procédure.

Il lu le nom associé à l'appel, et sourit. MacUalraig. Évidemment que Cormac le savait éveillé. Le troisième et ultime directeur de la garde ne doutait de rien. Ou plutôt, doutait de tout avec une précision qui aurait confiné à la folie si l’individu n’avait pas, et systématiquement, eu raison. C’était en quelque sorte son pouvoir. Si on le résumait bien souvent à un meneur d’homme brute de décoffrage et à un expert invétéré en contre insurrection – pratique s’étant avérée, de façon contre-intuitive, essentielle à la protection du domaine kah-tanais –, Cormac MacUalraig était aussi, voire surtout, doté d’une intuition terrible.

Kitano haussa les sourcils. Il devait avoir une raison importante de le déranger. Il se redressa dans son fauteuil, et décrocha.

– Citoyen.
– Kitano. Tu es dans un lieu sécurisé?
– Oui.

Ses yeux parcoururent le désert de son immense bureau. Il n'y avait personne pour l'entendre. Kitano ravala une remarque à l’adresse de son collègue, car naturellement il n’aurait pas répondu s'il s'était trouvé qui que ce soit pour l'entendre. D'ailleurs MacUalraig le savait. Ce dernier ne répondit pas immédiatement. Kitano n’eut aucun mal à l’imaginer acquiescer dans le vide. Il entendait un bruit sourd, derrière lui.

– Tu es en voiture ?
– En avion.
– Ah oui, à cette heure tu dois rentrer à Axis Mundis. Comment vont nos camarades jadidiens ?
– Je ne rentre pas à Axis Mundis.

Kitano fronça les sourcils. Donc c’était vraiment grave. Le fait que ses services ne soient pas venus le prévenir avant cet appel avait, du reste, un caractère proprement inquiétant.

– Très bien Cormac, tu as mon attention. Qu’est-ce qui se passe ?
– Je vais à Gokiary. Oyoshi, est-ce que cette ligne est sécurisée ? Parfaitement ? Tu es seul ?
– Oui, et oui.
– Cryptage militaire ?
– Cormac, je suis dans mon bureau du Commissariat à la Paix. Qu’est-ce qui se passe ?

Il s'était levé et avait traversé son bureau, affectant un air soucieux. Il s'était arrêté à côté du bonsaï, posé sur sa console en obsidienne polie à côté de la bibliothèque de poésie. Devant lui s'étendait une immense garde du monde, affichée par un écran. Son regard se porta sur la région kah-tanaise d'Afarée. Gokiary. L’appel fut automatiquement transféré à l’une des consoles de communication qui attendait sous l’écran. Cormac prit une inspiration avant de lui répondre.

– Oyoshi, qui, au sein de l’Union, a les moyens de détourner discrètement du matériel militaire lourd ?
– Encore une question rhétorique...
– Tsh, ce n’est pas le moment camarade. Des armes lourdes. Des munitions explosives. Un arsenal de guerre au grand complet.
– Tu as des preuves ?
– Plutôt une intuition. Je me rends justement là-bas pour la vérifier. Tout ce que j’ai pour le moment, c’est que le poids enregistré des conteneurs est trop élevé par rapport à la cargaison transportée. Il y a aussi des erreurs concernant les numéros de série du matériel exporté au Gondo.

Kitano s’était figé, mains dans le dos. Il encaissait l’information.

– C’est tout ?
– Certaines de ces livraisons problématiques ont été approuvées par le Commissariat Suppléant à la Sûreté.
– Ce n’est pas la première fois que les services secrets prennent des initiatives...

Et il ne cherchait aucunement à leur trouver des excuses. Tout, dans son ton froid, exprimait une désapprobation glaciale. Styx, la cheftaine indétrônable des services secrets, était déjà passée devant l’Égide. Il fronça les sourcils.

– Les renseignements intérieurs sont au courant ?
– J’attends d’avoir un dossier à leur présenter. Mais un agent de la section Gokiaryenne doit m’accueillir.
– Parfait. Hazel est au courant?
– T’es le premier que j’informe. Mon aide de camp doit la contacter pour établir un audit complet de nos activités Afaréennes.

MacUalraig marqua un temps, puis reprit d’un ton gêné.

– Tu peux voir ça avec elle, mais que ça reste entre vous deux. Je veux être absolument sûr de mon coup avant de lancer une enquête au sein d’un Commissariat.
– Tu penses pouvoir te tromper?

L’autre n’hésita même pas un instant, et sa réponse tomba d’un ton définitif.

– Non.
– Alors mon vieux, on fait peut-être face à l’une des crises les plus graves de la décennie.

Il se tut, marqua un instant de réflexion, se passa une main sur le menton.

– Tu as la moindre idée d’où vont ces équipements?
– Pas au Gondo.
– Vente à des acteurs litigieux, peut-être ?
– Si cette garce de Styx Notario veut préparer un coup à l’étranger, elle doit passer par le Directoire de la Garde et, à minima, par les commités d’équipement militaire. Elle le sait. C’est une faute grave et par la Roue crois-moi que je vais la clouer au mur pour ça.
– C’est une opinion, ça. Je te demandais plutôt une théorie.
– Alors non, je n’ai pas de théorie. Nous en reparlerons quand j’en saurais plus.
– D’accord.

Oyoshi Kitano resta immobile devant la carte du monde. Le silence se prolongea un moment, puis le directeur de la garde porta une main à son front, et le frotta en fermant les yeux.

– Tiens-moi au courant. Et fait attention à toi.
– Ces synarchistes ne vont pas s’en tirer, Oyoshi.

Et l’échange en resta là, s’achevant sur une déclaration d’intention à laquelle Oyoshi Kitano était tout à fait disposé à croire. Son regard avait retrouvé le point lumineux de Gokiary, sur l'écran. Le givre de ses artères gagna le reste de son corps.
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1. MacUalraig



Peu de temps après son étonnante nomination au Directoire des Armées, le citoyen Cormac MacUalraig avait eu l’idée de fuir le Paltoterra, où il avait passé la grande majorité de sa carrière. C’était bien simple, il ne pouvait plus supporter la jungle. Ou c’est en tout cas ce qu’il disait, sur le ton trop rare chez lui de l’Humour. Personne n’osait poser la moindre question à celui qui avait consacré vingt ans de sa vie à cet environnement, et aux menaces qui s’y développaient.

L’une de ces premières visites, ostensiblement dédiée à rappeler symboliquement à chaque commune que les Directeurs défendraient même les territoires les plus isolés de la Confédération, l’avait mené en Afarée, occasion au cours de laquelle on avait demandé au Directeur son avis sur la question.

Avec le temps, il avait totalement oublié le contexte de cette question précise. S’il pouvait citer de nom chaque individu mort sous son commandement, et une impressionnante quantité d’arbres et de fleurs tropicales, les occasions mondaines que sa notoriété lui avait imposées tendaient à se mélanger pour former une espèce de tapisserie lénifiante d’individus anesthésiés, de réponses convenues, de soliloques insupportables sur les accomplissements d’untel ou d’untel.

La question avait sans doute été prononcée par un élu local cherchant à faire la conversation. Ou bien un journaliste. La seule chose dont se souvenait précisément Cormac, c’était de sa réponse.

Il avait trouvé l’Afarée humide.

Il se souvenait aussi qu’il avait été parfaitement sincère, et ne cherchait ni à faire de l’esprit, ni à faire de l’humour. Seulement il pleuvait, de cette pluie équatoriale chaude et épaisse, et il avait eu la sensation de ne jamais avoir réellement quitté la jungle. Ses fleuves immenses au fond desquels reposaient les os des conquistadors. Ses montagnes escarpées où l’on cachait des mortiers et de l’artillerie mobile. Le vol des hélicoptères, les cris des celtes et, plus récemment, des guerilleros de la Communaterra.

Et la pluie.

Un océan séparait ces souvenirs des communes Afaréennes, mais elles étaient à peu près situées sous les mêmes latitudes que la jungle, et il y pleuvait tout autant, pourvu qu'on s'y trouve à la bonne saison. Avec le temps, cette déception initiale s’était transformée en souvenir précieux. Sans qu’il ne sache précisément se l’expliquer, Cormac s’était finalement attaché à cette humidité. Il était rationnel, comme tous les Directeurs de la Garde, mais il était peut-être celui qui se plaisait le plus à voir des symboles dans les sérendipités. Et si cette pluie cherchait simplement à l’accueillir en Afarée comme s’il y était chez lui ?

En descendant de l'avion, le directeur jugea que cette nouvelle visite ne ferait pas évoluer sa position sur l’Afarée, et que ce continent persistait dans son humidité. Le ciel était bouché par une couverture nuageuse noire, haute comme les tours d’Heon-Kuang, des palais obscurs d’où se déversait une pluie épaisse et continue. L’eau tiède rebondissait sur l’asphalte et les toiles tendues de parapluies jaunes et rouges, serrés près du terminal le plus proche, comme un nid de coccinelles. Lui-même avait un parapluie, fourni par son aide de camp avant qu’il ne mette les pieds hors du jet. Il était maintenant sous la piste, très droit et au sec. Ses yeux faisaient le tour des terminaux blancs, des barrières en bout de piste, de ce qu’il pouvait deviner de la ville, à cette distance et séparé par le rideau de pluie. One devinait pas grand-chose, sinon les lumières d'une ville basse.

– Citoyen Directeur ! Par ici ! Par ici si vous le voulez bien !

Il releva les yeux en direction de la voix, qui s’avéra appartenir à un homme, lequel lui faisait de grands signes de mains. Lui n’avait pas de parapluie, et portait un costume très élégant, qui finirait bientôt trempé. Ses cheveux mi-longs étaient déjà plaqués sur son visage fin, de gros mèches rousses qui ressemblaient maintenant à des algues. Le militaire fut à ses côtés en quelques enjambées. L’autre le fixa des pieds à la tête puis plaqua une main contre son coeur. Salutation vieux jeu, jugea le directeur.

– Citoyen MacUalraig ?
– C’est ça.

L’homme se retourna et indiqua les portes vitrées du terminal aéroportuaire.

– Rentrons !

Le militaire acquiesça sans rien dire, et le suivit à l’intérieur. L’air climatisé du terminal fut aspiré à l’extérieur, une bouffée de fraicheur qui devint leur environnement dès que les portes se refermèrent dans leur dos. Le terminal avait été construit selon les principes de l’architecture chaleureuse développée dans la région au cours des siècles, et du fétichisme technique propre à la Révolution kah-tanaise. Un grand hall haut, subdivisé en petits salons et en cafeteria. Des comptoirs d’accueil et d’embarquement qui se suivaient, sur une mezzanine, comme les rayons d’une ruche. Le personnel et les passagers grouillaient, suivaient des lignes au sol comme des traînées de phéromones. Quand on prenait assez de recul, tout pouvait être réduit à une forme d’écosystème.

C’était une idée que le directeur n’avait jamais vraiment développée. Ni en pensée, ni à l’écrit. Contrairement à ses pairs il n’avait pas de prétentions littéraires, ou même théoriques. Si beaucoup se réclamaient de son école de la tactique et de la stratégie, et si on lui prêtait une influence plus que prépondérante dans la méthodologie des officiers de terrain, il menait assez littéralement par l’exemple.

Mais il y avait une méthode, et si la plupart des principes dictant ses actions avaient été développés dans le ventre de la Jungle, par l’apprentissage et le pragmatisme, quelques concepts étaient ancrés plus profondément en lui. Il n’était sans doute pas le premier militaire à s’être fasciné pour les fourmis, pour les abeilles. Et il devait bien se trouver quelques officiers excentriques pour s’intéresser aux réseaux de mycélium, où à la façon dont une flaque pouvait contenir et nourrir, en toute autonomie, une multitude de petits poissons, insectes, micro-organismes de la famille des algues. Des systèmes logiques et d’interdépendance. La complexité desdits systèmes n’enlevait rien à leur nature élémentaire. Parfois il convenait juste de détecter les dysfonctionnements.

Le parapluie de MacUalraig atterrit dans un porte-parapluie, bientôt accompagné de ceux de ses assistants, des membres d’équipage du transport militaire, de son aide de camp. Tout ce petit monde se dispersait déjà. Certains allaient préparer le séjour du citoyen-directeur et de son équipe. D'autres allaient se noyer dans les formalités d'usage : attester de l'arrivée de l'avion, de sa cargaison et de l'identité du Directeur. Répéter sur papier ce que la radio avait déjà annoncé et le Commissariat déjà confirmé, car la Commune exigeait ses formulaires.

MacUalraig tendait à considérer l'administration comme le propre de l'État et l'ennemie naturelle de l'Humanité. Une position qui était, de son propre aveux, plutôt idéaliste. Cependant il devait bien concéder à l’administration que sans le travail obsessionnel de ses obscurs gratte-papier, il n'aurait jamais découvert l'anomalie logistique qui l'avait amené ici.

Peut-être aussi que les mécanismes de dissimulation au cœur de cette anomalie n’auraient pas été possibles sans l’administration. Le problème était bien connu : plus un système est complexe, plus il nécessite d’entretien et d’agents, plus il échappe aux contrôles, et aux règles d’usage. Le Grand Kah était un système d’une infinie complexité. C’était malheureux mais indéniable.

Son guide marchait vite. Il traversait le terminal dans le sens de la longueur. Parfois, il contournait de futurs passagers, immobiles devant un panneau d’information, ou se dirigeant vers des espaces dédiés à l’attente. Si on surveillait le Garde – et tout portait à croire qu’on le faisait – Cormac gagnerait un peu de temps en noyant sa présence au sein des processus civils, plus longs et fastidieux que ceux réservés aux militaires.

Au bout d’un moment, son guide prit la parole. Rien n’avait vraiment motivé cette décision. Il devait juger que le silence commençait à devenir pesant.

– L’enquêtrice Amarante nous rejoindra sur le Parking.
– Sur le parking ?
– Elle a dit que vous ne voudriez pas perdre de temps.

L’homme lui lança un regard en coin. Il ralentit un peu et son ton se fit hésitant.

– Est-ce que ça pose problème ?
– C’est très bien.

Cormac n’avait encore jamais rencontré la citoyenne Amarante, mais notait qu’elle avait pris ses recommandations au sérieux. Ne pas perdre de temps. Ne pas chercher à lui faire un accueil particulier. Le rejoindre dès son arrivée. Il avait maintenant de bonnes raisons de se monter raisonnablement optimiste la concernant. Ils prirent un ascenseur jusqu’à un quai, où ils prirent un train électrique qui glissa le long de son monorail qui les éloigna des pistes et les rapprocha de la ville. Ils descendirent, traversèrent un ultime couloir et se retrouvèrent sous un patio s’étendant en passages couverts courant entre des étendues de places de parking diversement occupées. Des navettes électriques ramenant vers la ville s’arrêtaient devant des arrêts couverts où attendait une petite foule. Plus loin, Cormac repéra une berline sombre qui se dirigeait manifestement dans leur direction. À mesure qu’elle approchait, il put constater que ses vitres étaient teintées, et le moteur thermique. Inhabituel en métropole, moins dans les forces Armées et, peut-être, moins dans les communes Exclaves. La voiture s’arrêta devant eux, sa portière fut ouverte de l’intérieur par la femme assise à la place du conducteur.

Teint hâlé, elle avait une perle noire accrochée à l’oreille et la peau couverte de cicatrices laissées par l’acné. Des cheveux noirs, longs, retenus en arrière, un nez aquilin, une chemise blanche et un pantalon de costume d’un rouge pourpre. Un imperméable de même couleur était roulé en boule sur la place du mort. La femme l’attrapa et le jeta sur la banquette arrière. Elle avait des yeux verts, et une expression d’indéchiffrable malice. Cormac rejoignit la voiture, posa une main sur la portière ouverte et se pencha à moitié pour que son visage arrive au niveau du sien.

– Enquêtrice ?

Elle exhiba son badge. Le matricule correspondait, tout semblait en ordre. Quand le Directeur sembla satisfait, elle fit disparaître dans une poche de son pantalon.

– Montez, Cormac !

Il ne se formalisa pas de l’utilisation de son prénom et se retourna pour remercier l’agent qui l’avait accompagné jusqu’ici avant de grimper dans la voiture. Il referma la portière. L’habitacle offrait une isolation appréciable, on entendait presque plus la pluie. Amarante le fixait avec curiosité.

– Vous voulez retirer votre manteau ? Il est trempé.
– Citoyenne Amarante ?
– Oui, c’est ça.

Elle avait une voix chaude, et une élocution très articulée.

– Combien de temps faut-il pour rejoindre l’aérodrome militaire.
– Dix minutes, un peu moins si je mets le gyrophare. Nos agents sont déjà positionnés, selon vos instructions.

Et, aussi, un fond constant d’ironie, nota le militaire. Comme si tout ce qu’elle disait avait le potentiel d’être, en fait, très drôle. Il acquiesça.

– Je vous propose d’y aller. Pas besoin de gyrophare. Je vais garder mon manteau, précisa-t-il après avoir attaché sa ceinture.

Elle acquiesça à son tour, puis pressa la pédale d’accélération.

– Vous êtes un peu un cowboy, dites.
– Oui.
– Et un stoïcien, aussi !
– Merci.

Cette fois il souriait.

La voiture avait quitté le parking et s’élançait maintenant sur une quatre voie à moitié réservée aux bus et véhicules communs. Cormac nota qu’Amaranthe conduisait sans guidage GPS. Où elle avait appris le trajet, où elle le pratiquait récemment.

– Vous savez, dit-elle au bout d’un moment, vous êtes très apprécié au sein de l’institution.
– L’Égide a un avis sur les directeurs de la garde ?
– Pas l’Égide en tant qu’institution, chef. Mais oui, ses membres. Mes collègues, moi-même.

Elle pencha légèrement la tête dans sa direction, sans quitter la route des yeux.

– Vous avez été héroïque en Communaterra. Surtout, vous avez vengé Lothar.
– Cette opération était mal menée, le coupa MacUalraig.

Il secoua la tête, puis pris sur lui pour se montrer plus aimable.

– Le capitaine-inquisiteur Nal Meliorus n’aurait jamais dû mourir. Nous avons été trop présomptueux. Nous avons cru à ce que nous voulions obtenir et avons précipité nos concitoyens vers un piège.

Et tout le monde oubliait cette humiliation initiale, évidemment. Il expira lentement.

– Gagner la guerre n’excuse pas l’erreur initiale.
– Mauve a dit que vous aviez pris ça très à cœur.

Elle semblait maintenant pensive.

– Et que vous aviez personnellement milité pour une intervention de l’Union après le meurtre de nos ressortissants.
– De cent trente-cinq personnes, compléta le directeur.

Il lui lança un regard en coin, et constata qu’elle souriait.

– Mauve vous apprécie. Je suis heureuse d’avoir la chance de vous rencontrer.
– Vous parlez d’elle comme si vous étiez intimes. Vous lui parlez fréquemment ?
– Oui, à l’occasion.

Elle engagea la voiture sur une sortie qui se prolongeait dans ce qui semblait être une zone industrielle. Au milieu des bâtiments anonymes se dressait la silhouette anguleuse de préfabriqués militaires, entourés de murs de béton. Cormac releva le col de son manteau.

– J’espère que son assignation en Communaterra ne lui pèse pas.
– Je ne sais pas. On ne parle pas de ça. Mais elle semble aller bien.

La dernière remarque fut prononcée sur le ton d’une réflexion que l’on formule après les faits. Un compromis entre ce qu’elle savait effectivement et ce qu’il aurait été convenable de dire en ces circonstances. Elle fit ralentir le véhicule, et l’arrêta totalement devant le portail grillagé du site militaire. La guérite était occupée par un agent de la Protection Civile. Cormac releva un peu le menton.

– Et tout ça est fait de manière officieuse ?

Elle grimaça.

– À l’ère de l’informatique le seul moyen pour faire ce que vous m’avez demandé sans être traçable aurait été d’infiltrer notre propre base. De nuit, avec des cagoules, une pince monseigneur, et sans prévenir qui que ce soit. Est-ce que l’Égide a le droit de le faire ? Non. Est-ce que ç’aurait été pratique ? Ou même efficace ? Non plus. Par contre oui, il y aura un embargo sur ces informations pour quelque temps. Sauf à surveiller activement la base personne ne saura ce qui s’est passé, et même alors ils seront juste au courant d’un contrôle de routine mené par la protection civile.

Elle lui lança un regard en coin, puis leva un pouce approbateur.

– Et on mène assez de contrôle pour que ça ne soit pas particulièrement suspect.
– Merci beaucoup.

Elle coupa le contact et se retourna pour attraper son manteau, qu’elle enfila, puis ouvrit la boîte à gant pour en extraire un holster, qu’elle attacha autour de sa taille.

– On n’aurait pas fait ça pour les autres directeurs. Mais comme je vous le disais, l’institution vous en doit une.

Ils sortirent de la voiture et avancèrent vers la guérite. Le garde en faction les reconnut, les salua puis ouvrit la grille. Il cria quelque chose que Cormac n'entendit pas, mais qu'il enregistra spontanément comme une salutation. Des vans noirs de la Protection Civile étaient garés devant les hangars de l'aérodrome militaire. Pressé sous des parapluies, des agents en uniformes et des enquêteurs dans leurs imperméables, quelques faisceaux de lampes torches. Des hommes entraient et sortaient des entrepôts.

– À cette heure ils ont probablement déjà des conclusions pour vous, chef.

Elle leva la main dans la direction des agents, plusieurs lampes pivotèrent dans leur direction. Le type de la guérite les avait probablement prévenus par radio. Plusieurs enquêteurs approchaient à leur tour. Amarante haussa la voix pour parler au-dessus de l’intempérie.

– Vous prendrez un café, Cormac ? Je crois que la nuit va être longue!

Il parcourut les différents entrepôts des yeux. Il lui semblait que la pluie avait redoublé d’intensité. Il lui semblait aussi que l’intuition d’Amarante était la bonne, et qu’ils en auraient pour un moment.

– Avec plaisir, Amarante.
ÉGIDE — DÉPARTEMENT DES ENQUÊTES INTERNES
BUREAU AFARÉEN — SECTION GOKIARY

DOCUMENT DE TRAVAIL — VERSION 1 (BROUILLON)
Ce document est une ébauche opérationnelle. Il doit être complété, visé par la hiérarchie et crypté avant transmission finale aux archives centrales de l'Égide.


Rédacteur : Enquêtrice Amarante (Matricule E-774)
Libellé de l’opération : AF-A-02
Date de l'opération : ██/██/████
____Objet : Audit de fret
Lieu : Base aéronavale de Gokiary (Hangar 4)
Statut : En attente de classification



I. CONTEXTE ET DÉROULEMENT DE L'INTERVENTION

L'opération AF-A-02 a été enclenchée sur consigne de l'enquêtrice Amarante suite à une demande explicite du Citoyen-Directeur Cormac MacUalraig, parlant ici au nom de la Garde dans son ensemble. Le Citoyen-Directeur a pris contact avec la Section Gokiary du Bureau Afaréen de l'Egide le ██/██/████ à ██h██ heure locale. S’il n’est pas dans nos habitudes de donner suite aux demandes des services sans un recours préalable aux instances de la Magistrature, les informations rapportées par le Citoyen-Directeur, (disponibles en annexes 1) ont donné de sérieuses raisons d'enclencher cette opération dès le ██/██/████. Le cabinet du Citoyen-Directeur a ainsi constaté des anomalies à la pesée pouvant s’élever à plus de 40 % concernant le stock de matériel humanitaire et militaire stocké à Gokiary en attendant un déploiement pour le Gondo Communaliste. Cette anomalie semble d’autant plus étonnante qu’elle a pu être mise à jour par une simple comparaison des manifestes transmis par les cargos militaires quittant le Paltoterra aux pesées effectuées une fois en Afarée. Le fait que l’anomalie pondérale n’ait pas été signalée plus tôt semble attester, selon le Citoyen-Directeur, d’un système de falsification profondément implanté dans l’administration militaire, ou portuaire, ou d’une synarchie de complexité équivalente. Parce que je partage ces soupçons, j’ai donné l’ordre d’une intervention immédiate visant, dans un premier temps, à vérifier l'existence matérielle de l'anomalie administrative signalée.

Le matériel sujet à l'anomalie pondérale est stockée, comme tout le matériel destiné à être envoyée au régime communaliste Gondolais, dans le Hangar 4 de la base Aéronavale de Gokiary. Le Hangar numéro 4 a une superficie de 12 000 m². C'est un bâtiment en béton armé couvert d'un toit en tôle anti-corrosive. Il dispose de six quais de chargement et d'une mezzanine vitrée accueillant les tâches administratives. L'intérieur de l’Entrepôt est subdivisé en quatre zones. Le gros de la manutention est effectué par des systèmes automatisés (drones, grues automatisées, transpalette sans pilote). Bien que le personnel du site puisse évoluer selon les besoins et la densité de matériel déplacé, il peut être opéré par une vingtaine d'employés parmi lesquels huit manutentionnaires, quatre techniciens, cinq administrateurs et un contre-maître. Ce complexe logistique est composé de sept structures de tailles équivalentes.

L'ensemble de la base aéronavale est isolée de la ville de Gokiary par une ceinture de 5 kilomètres de mangroves industrielle et le parc industriel de Maotean.

Le dispositif d'intervention déployé dans ce raid est une formation mixte composée de 25 agents de la Protection Civile ayant déjà collaboré avec nos services lors d’opérations sensibles (voir annexe 2), de quinze agents de l’Égide directement rattachés au Bureau de Gokiary et de l’État-major rapproché du Directeur MacUalraig. Concernant le vecteur d’approche, le Bureau a fourni six fourgons banalisés sombres effectuant le trajet sous couvert de mener des opérations de maintenance civiles, couverture jugée suffisante considérant que la météo justifiait effectivement du déploiement préventif du personnel de maintenance de la commune.

La pluie tropicale, particulièrement intense, a offert un masque thermique et acoustique plus que satisfaisant. Une fois à proximité de la zone industrielle, nous avons activé une bulle de brouillage électronique, que nous avons associés à une coupure physique des communications entrantes et sortantes une fois déployés sur site. Le personnel de garde, composé de 7 logisticiens et de 2 officiers de sécurité, a pu être arrêté sans violence. Leurs armes et leurs équipements électroniques ont été consignés et ils ont été confinés dans la salle de repos du Hangar numéro 3 pour le temps de l'opération. Aucun d'entre eux n'a jugé bon de nous interroger sur la nature de l'opération, une fois notre appartenance à l’Égide attestée. À compter de l'arrivée des véhicules devant le grillage de la base aéronavale, il aura fallu 8 minutes à l’équipe d’intervention pour sécuriser et sceller le site.

II. CONSTATATIONS MATÉRIELLES (AUDIT DE FRET)

Une fois le site strictement sécurisé, a été effectuée une comparaison stricte entre les manifestes douaniers officiels et le stock réel des entrepôts. Pour ce faire nous avons employé les transpalettes peseurs pour vérifier que la charge pondérale des caisses correspondait à celles transmises dans leur manifeste d'arrivée, puis avons utilisé les scanners RF sur site et comparé le résultat à celui obtenu lors de leur embarquement et de leur déchargement ici. Cette première étape a permis d'attester que le hangar 4 contenait le fret officiellement attendu : le matériel civil et humanitaire était présent. C'est à dire : des purificateurs d'eau, des appareils de forage, des générateurs solaires, du matériel médical, etc.

Le Directeur MacUalraig est intervenu à ce stade pour comparer la liste des conteneurs scannés et pesés à la liste des conteneurs suspects mise au point par ses propres services. Selon lui, la série de conteneurs présentant une surcharge pondérale par rapport aux attendus et à la pesée initiale ont déjà été transportés à l'extérieur du hanger 4. Cette information a été confirmée par ██████ █████, du personnel du Hangar 4, qui a été en mesure de reconnaître le code rattaché à certains des conteneurs suspects et de nous donner des informations précises sur le départ de ces conteneurs.

Constatant que les vidéos de sécurité des 48 dernières heures étaient encore accessibles, nous avons effectué une saisie des serveurs et des enregistrements de vidéosurveillance pour éviter tout effacement futur pouvant limiter l'efficacité de notre enquête. L'analyse sur site des vidéos des dernières 48h révèle un fonctionnement standard et attendu du site, jusqu’à la nuit précédente durant laquelle des camions lourds banalisés sont arrivés. S'ils semblaient attendus, une analyse des données disponibles dans les serveurs de sécurité semble attester que ces véhicules voyagent sans transpondeurs. C'est une occurrence exceptionnelle mais pas anormale dans une région à haut risque telle que l'Afarée. Une équipe restreinte utilisant les chariots de la base a organisé un chargement sélectif concernant uniquement les conteneurs suspects. La base de données du site désigne ce chargement comme une "re-palettisation de routine".

Nous ne disposons à ce stade d’aucune information utile ou exploitable sur l’origine des ordres ayant mené à cette re-palettisation.

III. TRAÇABILITÉ DES LOTS MANQUANTS

Nous avons travaillé à rétablir la traçabilité des lots manquants. La première étape a consisté à reconstituer l'itinéraire des véhicules banalisés mentionnés dans la vidéosurveillance. Nous avons commencé par une fouille des serveurs miroirs de la Garde afin de contrer tout éventuel effacement des journaux de bord du site ou des véhicules. Cette fouille, menée à l'aide du programme d’algorithme intelligent Cyclope a permis de découvrir des manifestes d'expédition fantômes. C'est à dire, des manifestes n'ayant pas été rédigés par des agents humains ou dans un contexte officiel, mais formés par l’agrégation d'informations et de métadonnées obtenues lors du déplacement des camions. L'algorithme intelligent Cyclope a ainsi permis de croiser les péages et bornes routières afin de reconstituer le trajet du convoi – en estimant que le convoi ne s'est ni divisé ni dispersé, hypothèses écartées suite à une analyse exhaustive du trafic. Il semble donc que le convoi ait pris la route continentale partant en direction de la Kabalie.

Une étude approfondie de situation nous apprend que : ces camions n'étaient pas équipés pour le hors-piste et ne se sont manifestement pas arrêtés sur la route pour changer leur pneu ou transférer leur charge, en vue de l'absence de pause dans leur trajet ou de lieu adapté à un tel changement. Elle nous apprend aussi que ces camions ne sont pas allés jusqu’à la frontière kabalienne et se trouvent donc, supposément, toujours dans le territoire de l'Union. Nous avons estimé très probable qu'ils aient eu pour destination finale le lieu identifié comme étant l'Aérodrome Tactique 7, dit AT-A-7. L'AT-A-7 est une base militaire secondaire, isolée et obsolète. Les informations à son sujet la désignent comme une installation peu utilisée et ayant occasionnellement été utilisée pour des transferts de matériel vers des pays ou des factions partenaires lors de périodes ayant poussé le Directoire à considérer les sites plus traditionnels ou modernes comme trop sujets à la surveillance d’entités extérieures.

Du fait de son isolement relatif à l'intérieur des terres, et considérant la menace passive que font peser les mercenaires mandrarikans sur la région, la zone entourant l'AT-A-7 est classée par le Directoire de la Garde et le Cabinet Noir comme une "zone de très haute volatilité". Les notices officielles font état du risque latent que représentent les groupuscules paramilitaires cherchant à se réarmer. Nous devons considérer que cette disparition de conteneurs peut être liée aux ambitions locales de ces factions.

IV. AUDIT DU PERSONNEL DU HANGAR 4

Nous avons aussi initié des procédures de vérification exhaustives concernant les employés arrêtés, commençant par une fouille complète de leur vie : biométrie, finances, plannings, contenu des téléphones et vérification de l'ensemble des habilitations officielles et confédérales. Ces mesures ne se sont heurtées à aucune résistance de la part du personnel et ont donné des résultats à première vue troublants : les profils des employés du hangar 4 sont vierges. Aucun d'entre eux n'a de dette à payer à l'étranger, reçu de flux d'argent ou de bons, nous n'avons relevé aucune communication suspecte ou comportement anti-citoyen passé ou présent. Faute d'une trace évidente d'ingérence de la part du Commissariat Suppléant à la Sûreté, ou de puissances étrangères, j'ai pour le moment décidé d'invalider les théories initiales ayant mené à cette opération.

Nos conclusions, à ce stade, sont que nous faisons face à une opération d'un niveau de sophistication très avancée, et employant un niveau extrême de compartimentation de l'information et des actions. L'équipe locale a été manipulée ou dirigée par un mandataire employant lui-même des méthodes complexes, sans laisser de traces de corruption ou de pression classique. Je soumets à la magistrature la décision de mettre les employés du site au secret total en préparation d'interrogatoires plus poussés. Selon moi, il est essentiel pour arriver à comprendre la situation à laquelle nous faisons face, s'ils ont été complices, menacés ou manipulés.

V. DÉCISION OPÉRATIONNELLE

Le Directeur MacUalraig a insisté pour que nous quittions le site au plus vite. Faisant le constat de l'urgence de la situation, il a insisté sur le risque que l'ennemi disperse bientôt les conteneurs suspects et leur contenu dans les prochains jours ou les prochaines heures. Je tiens ici à signaler que l'Egide n'a pas été décisionnaire dans le choix de shunter les voies officielles de la Magistrature et d'Axis Mundis. Cette enquête concernant les affaires militaires et étant menée à la demande du Directoire de la Garde, il a été jugé adapté d'organiser une nouvelle opération contre un autre site dépendant lui aussi des forces armées. MacUalraig a ainsi demandé à ce que le raid logistique évolue vers une mission tactique "d'assaut" par la projection immédiate de toutes les forces vers l'AT-A-7 afin d'y intercepter le matériel et de neutraliser les receveurs.

Considérant les nombreuses inconnues et le travail restant à faire sur le site, j'ai confirmé que le personnel du hangar serait transféré vers une unité locale de confiance le temps du reste de l'enquête, qu'une équipe d'intervention serait organisée dans l'heure pour partir vers l'AT-A-7, et qu'un silence radio total serait exigé par toutes les cellules concernées par l'opération. Cependant, faute d'informations concrètes sur la situation et considérant le risque d'une menace en mesure de surveiller nos faits et gestes, j'ai soumis l'idée d'une "visite de routine" à l'AT-A-7 visant à attester, dans un premier temps, de la situation sur place et de la présence ou non des camions et conteneurs. Cette proposition a été acceptée par le Directeur, lequel a indiqué être plus pressé d'arriver là-bas que d'y arriver en compagnie de nos agents.
Ce brouillon (V1) est figé ; le rapport final (V2) sera rédigé après l'assaut sur l'AT-A-7.

En attente de mise à jour sur le terrain.
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2. Amarante



Amarante cabra légèrement la tête en arrière, et laissa un petit sifflotement s’échapper d’entre ses lèvres. C’était un bon rapport, jugea-t-elle. Il faudrait un peu le compléter, et revoir quelques formules, mais la base était solide. Heureusement elle avait le temps pour ça. Il restait au moins une heure de route pour arriver à l’AT-A-7, et d’ici là le silence radio l’empêchait d’envoyer quoi que ce soit. Alors le texte resterait là, sur l’écran de son ordinateur portable, posé sur ses jambes, reposant elles-mêmes sur un très confortable siège en cuir végétal.

L’enquêtrice saisit l’écran de l’ordinateur et le rabattit délicatement sur le clavier. Elle orienta son regard vers sa gauche – Cormac était concentré sur la route – puis vers sa droite. La fenêtre donnait sur un paysage de collines rocailleuses et de plantes sèches. La voiture grimpait le long de deux voies étroites. Ce chemin évitait d’avoir à contourner les collines par le nord, et faisait gagner un temps phénoménal à celles et ceux osant le braver. C’était l’aspect qui avait décidé Cormac. Ce qui avait décidé Amarante, c’était la vue imprenable que la hauteur offrait sur l’arrière-pays de Gokiary. Une vaste étendue de motifs orange et bruns, s’étendant jusqu’au bleu flamboyant de l’océan. C’était ce massif qui avait protégé les côtes des tempêtes de sable, de l’extension du désert, et permis l’établissement d’une communauté humaine prospère. Elle plissa les yeux, essaya de discerner la zone industrielle de Gokiary. La pluie s’était déportée plus à l’Ouest, sur l’Océan. Même comme ça elle avait du mal à différencier les différents quartiers de la ville.

Amarante soupira. Cormac lui lança un regard en coin.

– Un sifflement. Maintenant un soupir.
– Vous vous demandez à quoi je pense, Cormac ?
– Ouais.

Ils avaient eu une discussion franchement agréable, en quittant la base aéronavale. Discussion durant laquelle ils n’avaient que très superficiellement abordé l’affaire en cours pour se concentrer sur des sujets autrement plus badins. Les paysages de la région, leurs préférences culinaires, leur modèle d’armes de poing favoris. Puis ils s’étaient tus. Lui conduisait, elle écrivait le brouillon de son rapport.

Cette nouvelle conversation aurait plus de mal à s’éloigner de leur enquête. Et pour cause : ils approchaient de sa prochaine étape. Ils passeraient bientôt sous un tunnel, puis redescendraient dans une plaine aride, et avaleraient quelques ultimes kilomètres avant d’arriver à destination.

– Je me disais, commença Amarante, que ça allait être compliqué, au niveau des responsabilités.
– En quoi ?
– Eh bien, l’Armée demande le soutien de la Protection Civile et de l’Égide pour une enquête interne. Sans procédure officielle auprès de la Magistrature, mais dans des circonstances rendant cette absence... Justifiable.
– Justifiable du point de vue de la loi.
– Des règles, oui. Et à un moment on va devoir déterminer qui est en cause, pourquoi, et si ça dépend de la Magistrature ou de la Garde. Et qui va distribuer les blâmes, les peines ? Puisque je me suis associée à vous de mon plein gré, on ne peut pas considérer que l'Égide, en tant qu’institution, est concernée. Je ne représente qu’une cellule très locale, après tout. Seulement mes camarades voudront tout de même se saisir d’une affaire prestigieuse et, plus important, pouvant éventuellement concerner et mettre en cause des institutions confédérales.
– On y voit pas encore assez clair pour avoir la moindre idée de tout ça, enquêtrice.
– C’est sûr.

Elle se passa une main sur le visage, se frotta les yeux.

– Mais je vous le dis, Cormac, ça va être un bordel innommable. Et si c’est bien le Cabinet Noir qui est à la manœuvre, la Confédération voudra sans doute garder tout ça secret.
– Qu’ils n’y comptent pas trop.
– Si c’est rendu public ça pourrait sonner la fin des Renseignements.

Il lui lança un regard en coin. Rien qu’un instant. Le plus long qu’il puisse se permettre sans provoquer un accident de la route. Elle retint un petit rire. Oui, évidemment, ça ne devait pas trop l’inquiéter. Elle-même s’en moquait. L’avantage à être un rouage dans un système, c’est qu’on pouvait plus que jamais se laisser porter par la mécanique implacable des évènements, des règles. C’était comme un algorithme. Si, alors, sinon. La plupart des cas de figures étaient prévus à la racine, tout ce qu’on pouvait initier, en fin de compte, c’étaient des réponses.

– En fait Cormac, je devais vous dire, je suis surprise que vous ayez accepté d’aller à l’AT-A-7 sans escorte.
– On ne va pas m’y tuer.
– Oui ça j’en doute, mais bon.

Elle n’ajouta rien et, à sa grande surprise, Cormac compléta de lui-même.

– Nous ne savons absolument pas ce qu’est notre ennemi, nous y verrons plus clair là-bas. En attendant je ne suis qu’un officiel menant des contrôles de routines. Quiconque prétendrait que les Directeurs ont plus de pouvoir que ça se trompe.
– Tout de même ! Si, vous avez un peu plus de pouvoir que ça !
– Un peu.

Il souriait.

– Mais pas beaucoup plus.

La voiture s’engagea dans le tunnel, et Cormac ralentit un peu. Il semblait de bien meilleure humeur. Au fond, cette affaire était inquiétante, mais témoignait surtout de la relative probité et transparence du Grand Kah. Le détournement et les ventes occultes d’arme étaient à la base du fonctionnement militaro-industriel de beaucoup de pays oligarchiques. Que l’Union soit capable de traiter ces déviances comme des anomalies était bon signe. Vraiment, le Directeur n’était plus que très superficiellement inquiet par toute cette situation. À ses côtés, l’Enquêtrice Amarante faisait de son mieux pour ignorer les manquements à la procédure qu’elle s’était permise, et se concentrer sur l’instant présent.

À l’autre bout du tunnel, M. Witt et M. Kidd étaient eux aussi de très bonne humeur.

– Vous voyez, monsieur Kidd, parfois les circonstances ne nous donnent pas l’occasion de nous amuser avec la nourriture. Nos victimes ne seront pas amenées à savoir ce qui leur arrive, ni pourquoi.
– On aurait pu leur faire parvenir une lettre, monsieur Witt.
– Hélas non.
– Même pas un formulaire ?

Il avait froncé les sourcils. La recherche d’une solution alternative mobilisait toute son attention.

– Un doigt peut-être ?

Son collègue secoua la tête avec indulgence, et posa une main potelée sur son épaule. L’autre était fermement serrée sur une commande de détonateur.

– Vous voyez, monsieur Kidd, parfois il est bon de se rappeler pourquoi nous travaillons.
– Pour l’argent, monsieur Witt. Et parce qu’on aime bien faire mal aux gens.
– Tout à fait juste, cher et visionnaire ami. En somme, nous travaillons pour nous.

Il renifla, puis releva les yeux en direction du tunnel, et pressa son pouce sur le bouton du détonateur. Il se passa un instant, et le sol se mit à trembler, et la terre à crier, et un nuage de chaleur et de fumée s’échappa de la bouche béante du tunnel, et se dissipa dans l’air matinal. Un crissement métallique terrible, puis le silence, et M. Kidd porta une main à son front.

– Ne vous en faites pas monsieur Kidd, dit M. Witt. Nous aurons d’autres occasions de torturer des militaires.

Il acquiesça pensivement, et son collègue fit une moue contrite.

– Passons à la suite, conclut-il d’un ton égal.
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