[Activité Intérieure/Contextes] Les jours de fer (35% de tension)
Posté le : 22 mars 2025 à 15:07:20
Modifié le : 08 déc. 2025 à 00:13:27
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Posté le : 13 avr. 2025 à 18:10:57
Modifié le : 24 juin 2026 à 18:56:57
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Faits Marquants :
- Réforme structurelle du Directoire de la Garde Communale achevée. Analyse des nouvelles orientations stratégiques axées sur la "professionnalisation" et l'"efficacité opérationnelle". [+5] CS
- Le Grand Kah franchit le seuil historique des 2000 milliards d'unités internationales de Produit Intégral National (PIN). [+10] CCC
- Entretien Exclusif : Le Citoyen-Général Oyoshi Kitano, nouveau membre du Directoire, évoque la "stabilité dynamique" nécessaire face aux défis post-Mokhaï et l'"érosion" potentielle de l'unité confédérale. [-3] CCC
- Éditorial : "IL FAUT DES SOLDATS, PAS DES SCRIBOUILLARDS. Le Directoire purgé, l'acier demeure." Appel à une posture militaire plus affirmée. [+3] IAS
- Succès international confirmé pour l'art et la mode kah-tanais. L'exposition "Horizons Communaux" à Pembertøn et la percée de l'École du Rythme en Eurysie témoignent du dynamisme du "Cool Kah-tanais". [+2] CCC
- Analyse : Les Keiretsus (Saphir, Hadess, etc.) pèsent 41% des exportations. Débat sur leur rôle : moteurs d'innovation ou risque de concentration de pouvoir ? [-4] CCC
- Le déploiement du nouveau réseau de radars de surveillance aérienne "Miroir-5" est achevé sur l'ensemble du territoire confédéral et des exclaves. [+2] CS
- Le Bureau Stratégique des Conceptions d'Armement (BSCA) et le Commandement Maritime Communal (CMC) finaliseraient un "document cadre" majeur sur la posture navale post-Pharois. Une présentation aux instances décisionnelles serait imminente. [-5] NCG
- Tensions rapportées lors d'une assemblée du Club des Splendides, critiques virulentes contre la "soumission à l'agenda du LiberalIntern" et la politique d'ouverture économique. [-6] CCC
- Stabilité globale maintenue dans les relations intercommunales, malgré des débats persistants sur la répartition des fonds de péréquation et les priorités d'investissement infrastructurel (notamment Sud-Est vs. Nord). [+2] CCC
- Kubilay et le cœur battant de la Révolution [+3] CCC
- Soumission de la Théorie de la Nouvelle Guerre Navale Anti-impérialiste par le Directoire du Commissariat à la Paix à la Convention Générale et au Parlement des Communes. (Aboutit à un blocage institutionnel et à l'apparition d'une ligne de fracture claire au sein de la Convention) [-4] CCC, [-4] NCG, [+2] IAS, [+5] Tension.
- Tournée d'inspection du Directeur Cormac MacUalraig dans les infrastructures clés de la base navale de Jadida, où les sous-mariniers azuréens sont entraînés. (Le directeur détecte des anomalies discrètes mais persistances dans l'approvisionnement de matériel depuis les bases logistiques excentrées de la garde jusqu'au Gondo. Il décide de s'y rendre en personne. Au delà de ça, l'inspection est un succès.) [+1] CCC, [+1] NCG [+1] Tension
- Holocaust chimique de la capitale de l'Empire du Nord par Carnavale. [+16] Tension
- Ensuite, la douleur : M. Witt et M. Kidd, tueurs, bourreaux et hommes à tout faire pleinement accrédités, torturent et assassinent un agent des services secret qui était tombé sur les mauvaises informations.
- Réunion d'urgence du Directoire de la Garde Communale (Kitano, Maillard, MacUalraig) suite à la vitrification chimique d'Estham. Constat unanime de la faillite stratégique de l'OND et de l'irrationalité du régime de Carnavale. Adoption de trois motions stratégiques à l'unanimité. L'Union passe officiellement d'une phase "d'observation passive" à une phase de "préparation active". Sont actés : le renforcement des protocoles de sécurité sur les sites logistiques excentrés (Gokiary), le lancement de simulations sur l'impact de l'effondrement nordiste et la planification d'une intervention humanitaire/sécuritaire. [+2] NCG [+8] CS
- Opération « Sèche-cheveux » L'agression Hotsalienne sur des pays associés au LiberalIntern et la participation active de plusieurs pays membres de l'OND à la défense du régime agresseur a largement renforcé les discours radicaux. [+10] Tension
- Augmentation des tensions diplomatiques avec l'Azur. Le retournement diplomatique de l'Azur, mal compris par l'opinion publique kah-tanaise, prend le pas sur la défaite militaire du Fujiwa et offre un nouvel exutoire aux radicaux. [+8] AS [+4] Tension
- Assassinat du Directeur MacUalraig [+10] CS
Prochain évènement :
Peut-être pas, au final.
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Lectures optionnelles :
Tournée d'inspection et seconde partie, où le directeur Cormac MacUalraig de la garde met à jour des détournements de matériel militaire.
Ensuite, la douleur, où un espion est torturé puis tué par M. Witt et M. Kidd, Ensuite, la douleur (2), où M. Witt et M. Kidd se débarrassent du corps, et la troisième partie, où ils tuent quelqu'un d'autre, et discutent de la possibilité de tuer à nouveau, quoi que plus loin.
Les postes suivant des Activités Intérieures introduisent des concepts ou personnages utiles, mais ne sont pas à proprement dits initiateurs de ce qui va suivre.
PROLOGUE
Il la tenait dans ses bras, et ils dansaient. C'était une sensation très étonnante, et qu'il ne s'était pas pensé capable de ressentir. Ou plutôt, qu'il ne se croyait plus en droit de ressentir. Il s'était passé trop de choses, chacune douloureuse, depuis sa dernière occasion d'être heureux.
– Alors vous êtes général de brigade, monsieur ?
– Je déteste quand tu fais ça.
– Te vouvoyer ?”
Kochai avait ri, puis s'était serrée contre lui. Lui aussi avait ri, puis avait concentré toute son attention sur la sensation de son corps contre le sien, à travers les étoffes de leurs uniformes. Tout ceci devait être remarquablement similaire aux cérémonies que les bourgeois du Lofoten donnaient dans leur ambassade, avant leur départ du pays. La musique était différente, on était peut-être moins guindé, mais le principe lui semblait similaire.
Elle s'écarta pour le regarder. Ses pupilles étaient légèrement dilatées, sans doute à cause de l'obscurité pensa-t-il. L'ambassade kah-tanaise souffrait des mêmes restrictions que le reste de la capitale, cette cérémonie, organisée pour familiariser le personnel de l'Opération de Maintien de la Paix au gratin local, se faisait ainsi dans une presque pénombre des plus élégantes. On avait sorti des bougies, et même si l’énergie solaire assurait une forme d’autonomie aux lieux, l’ambassadeur – un brave type nommé Matheus Ardouin – avait jugé qu’il aurait obscène d’illuminer le bâtiment quand la capitale était plongée dans le noir.
Un choix avisé, jugea-t-il. D'autant plus qu’on murmurait déjà que le gouvernement du Mokhaï était le simple porte-voix des décisions prises ici. Kochai faisait maintenant la moue. Elle lui tira sur les mains. Son expression avait quelque chose de légèrement mutin.
– Tu penses à quelque chose.
– C’est vrai, reconnut-il immédiatement.
Inutile de nier, avec elle. C’était une des qualités qu’il lui avait trouvées avant même de commencer à l’apprécier. Kochai Alvi voyait tout.
– Tu penses à quelque chose, répéta-t-elle d’un ton pincé, et ce n’est pas à moi.
– Au contraire, je ne pense qu’à toi.
Le mensonge était de circonstance, elle le laissa passer avec un soupir amusé, et se rapprocha de son visage.
– Monsieur Kitano... Monsieur le chef de l’opération de maintien de la paix...
– Citoyenne ?
– Vous êtes un bel homme. Je suis contente que vous soyez arrivé jusqu’ici.
Il avait souri, et ce sourire était sincère. Et il lui avait lâché les mains, et – l’espace d’un instant – il avait voulu l’embrasser. Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment, et leurs relations devraient rester professionnelles au moins jusqu’à la fin du conflit – et ce dernier pouvait durer. Alors le général de brigade Oyoshi Kitano, qui tirerait bientôt une gloire immense du conflit, s'était contenté de la regarder. Son nez aquilin. Son regard fier. La légère courbe de ses lèvres lorsqu'elle souriait. Puis il avait acquiescé. Lui aussi était content d’être arrivé jusqu’ici. Pour plus de raison qu’il ne se l’imaginait alors.
Le citoyen-Directeur Kitano, à la tête de la Garde Communale du Grand Kah avec deux de ses honorables pairs, poussa un soupir mécanique, sans raison particulière, et se redressa lentement sur son fauteuil. Devant lui, l’écran blanc de son ordinateur de bureau affichait un horaire avancé de la nuit. La directrice Maillard avait peut-être raison de dire qu’il se surmenait. Elle s’inquiétait. Avec la distance due à son rôle et au respect qu’elle lui vouait, mais elle s’inquiétait. Il se leva et partit se dégourdir les jambes.
Ces derniers temps, les cauchemars liés à son père avaient laissé place aux souvenirs de Kochai. C’était curieux, et il n’aurait pas été capable de mettre le doigt sur ce qui avait provoqué ce changement. Jusque-là le sort infect réservé par l’empire à son père – et à de nombreux autres résistants, à vrai dire – lui avait toujours semblé être une hantise tout à fait convenable. Ne passait-il pas sa vie à lutter contre les impérialistes ? Contre les fascismes ?
À quoi le renvoyait Kochai, au fond ? À des années en arrière. À des choix qu’il avait pris. Une goutte de givre traversa son cœur, et s’étendit à travers ses artères. Devant lui, la fenêtre de son bureau donnait sur un spectacle qu’il avait observé à d’innombrables reprises. Axis Mundis assoupie. Ses parcs fermés, ses grands monuments vides. Quelques rares fenêtres encore illuminées. Parfois, derrière les vitres, d’autres silhouettes. Des adelphes noctambules, observant la ville. Est-ce que ces gens voyaient, comme lui, la beauté de l’Union ? Sa fragilité, aussi ?
Deux termes qu’il n’aurait pas immédiatement associé à Kochai. C’était une femme belle, ça il n’en avait jamais douté, mais pas de cette beauté impeccable, parfaite du Grand Kah. Pas de cette beauté presque mathématique, animée du sang de millions de citoyens presque par accident. Et fragile, cette femme ne l’était pas. Tout le contraire. Dans un pays que Kitano avait jugé encore engoncé de principes religieux et culturels réactionnaires, elle était une vraie révolutionnaire, qui avait construit son indépendance avec patience, avait créé ses propres soutiens au sein de la communauté, et avait saisi la révolution comme le moment enfin venu d’être plus, aux yeux des siens, qu’une "femme".
L’avait-il aimé ?
Franchement la question ne méritait pas d’être posée. Son regard fit le tour des monuments du centre capitolin. Maintenant, il n’y avait en lui de place que pour l’Union. Un constat sinistre mais, après tout, il avait fait son lit, et devait bien s’y coucher. Pourtant, le militaire serra ses mains dans le vide. Et l’espace d’un instant, il s’imagina qu’elles se refermaient sur les siennes.
Il retourna à son bureau. Il avait beau se bercer de fatalisme, ces rêves récurrents le troublaient. Moins par leur contenu que par rapport au changement qu’ils représentaient. Lorsqu’il s’installa sur son siège, il remarqua la notification d’appel qui était apparue sur son écran. La liste des individus qui auraient osé l’appeler aussi tard se comptait sur les doigts d’une main. La plupart se seraient contenté d’un mail crypté, comme le voulait la procédure.
Il lu le nom associé à l'appel, et sourit. MacUalraig. Évidemment que Cormac le savait éveillé. Le troisième et ultime directeur de la garde ne doutait de rien. Ou plutôt, doutait de tout avec une précision qui aurait confiné à la folie si l’individu n’avait pas, et systématiquement, eu raison. C’était en quelque sorte son pouvoir. Si on le résumait bien souvent à un meneur d’homme brute de décoffrage et à un expert invétéré en contre insurrection – pratique s’étant avérée, de façon contre-intuitive, essentielle à la protection du domaine kah-tanais –, Cormac MacUalraig était aussi, voire surtout, doté d’une intuition terrible.
Kitano haussa les sourcils. Il devait avoir une raison importante de le déranger. Il se redressa dans son fauteuil, et décrocha.
– Citoyen.
– Kitano. Tu es dans un lieu sécurisé?
– Oui.
Ses yeux parcoururent le désert de son immense bureau. Il n'y avait personne pour l'entendre. Kitano ravala une remarque à l’adresse de son collègue, car naturellement il n’aurait pas répondu s'il s'était trouvé qui que ce soit pour l'entendre. D'ailleurs MacUalraig le savait. Ce dernier ne répondit pas immédiatement. Kitano n’eut aucun mal à l’imaginer acquiescer dans le vide. Il entendait un bruit sourd, derrière lui.
– Tu es en voiture ?
– En avion.
– Ah oui, à cette heure tu dois rentrer à Axis Mundis. Comment vont nos camarades jadidiens ?
– Je ne rentre pas à Axis Mundis.
Kitano fronça les sourcils. Donc c’était vraiment grave. Le fait que ses services ne soient pas venus le prévenir avant cet appel avait, du reste, un caractère proprement inquiétant.
– Très bien Cormac, tu as mon attention. Qu’est-ce qui se passe ?
– Je vais à Gokiary. Oyoshi, est-ce que cette ligne est sécurisée ? Parfaitement ? Tu es seul ?
– Oui, et oui.
– Cryptage militaire ?
– Cormac, je suis dans mon bureau du Commissariat à la Paix. Qu’est-ce qui se passe ?
Il s'était levé et avait traversé son bureau, affectant un air soucieux. Il s'était arrêté à côté du bonsaï, posé sur sa console en obsidienne polie à côté de la bibliothèque de poésie. Devant lui s'étendait une immense garde du monde, affichée par un écran. Son regard se porta sur la région kah-tanaise d'Afarée. Gokiary. L’appel fut automatiquement transféré à l’une des consoles de communication qui attendait sous l’écran. Cormac prit une inspiration avant de lui répondre.
– Oyoshi, qui, au sein de l’Union, a les moyens de détourner discrètement du matériel militaire lourd ?
– Encore une question rhétorique...
– Tsh, ce n’est pas le moment camarade. Des armes lourdes. Des munitions explosives. Un arsenal de guerre au grand complet.
– Tu as des preuves ?
– Plutôt une intuition. Je me rends justement là-bas pour la vérifier. Tout ce que j’ai pour le moment, c’est que le poids enregistré des conteneurs est trop élevé par rapport à la cargaison transportée. Il y a aussi des erreurs concernant les numéros de série du matériel exporté au Gondo.
Kitano s’était figé, mains dans le dos. Il encaissait l’information.
– C’est tout ?
– Certaines de ces livraisons problématiques ont été approuvées par le Commissariat Suppléant à la Sûreté.
– Ce n’est pas la première fois que les services secrets prennent des initiatives...
Et il ne cherchait aucunement à leur trouver des excuses. Tout, dans son ton froid, exprimait une désapprobation glaciale. Styx, la cheftaine indétrônable des services secrets, était déjà passée devant l’Égide. Il fronça les sourcils.
– Les renseignements intérieurs sont au courant ?
– J’attends d’avoir un dossier à leur présenter. Mais un agent de la section Gokiaryenne doit m’accueillir.
– Parfait. Hazel est au courant?
– T’es le premier que j’informe. Mon aide de camp doit la contacter pour établir un audit complet de nos activités Afaréennes.
MacUalraig marqua un temps, puis reprit d’un ton gêné.
– Tu peux voir ça avec elle, mais que ça reste entre vous deux. Je veux être absolument sûr de mon coup avant de lancer une enquête au sein d’un Commissariat.
– Tu penses pouvoir te tromper?
L’autre n’hésita même pas un instant, et sa réponse tomba d’un ton définitif.
– Non.
– Alors mon vieux, on fait peut-être face à l’une des crises les plus graves de la décennie.
Il se tut, marqua un instant de réflexion, se passa une main sur le menton.
– Tu as la moindre idée d’où vont ces équipements?
– Pas au Gondo.
– Vente à des acteurs litigieux, peut-être ?
– Si cette garce de Styx Notario veut préparer un coup à l’étranger, elle doit passer par le Directoire de la Garde et, à minima, par les commités d’équipement militaire. Elle le sait. C’est une faute grave et par la Roue crois-moi que je vais la clouer au mur pour ça.
– C’est une opinion, ça. Je te demandais plutôt une théorie.
– Alors non, je n’ai pas de théorie. Nous en reparlerons quand j’en saurais plus.
– D’accord.
Oyoshi Kitano resta immobile devant la carte du monde. Le silence se prolongea un moment, puis le directeur de la garde porta une main à son front, et le frotta en fermant les yeux.
– Tiens-moi au courant. Et fait attention à toi.
– Ces synarchistes ne vont pas s’en tirer, Oyoshi.
Et l’échange en resta là, s’achevant sur une déclaration d’intention à laquelle Oyoshi Kitano était tout à fait disposé à croire. Son regard avait retrouvé le point lumineux de Gokiary, sur l'écran. Le givre de ses artères gagna le reste de son corps.
Ensuite, la douleur, où un espion est torturé puis tué par M. Witt et M. Kidd, Ensuite, la douleur (2), où M. Witt et M. Kidd se débarrassent du corps, et la troisième partie, où ils tuent quelqu'un d'autre, et discutent de la possibilité de tuer à nouveau, quoi que plus loin.
Les postes suivant des Activités Intérieures introduisent des concepts ou personnages utiles, mais ne sont pas à proprement dits initiateurs de ce qui va suivre.
Il la tenait dans ses bras, et ils dansaient. C'était une sensation très étonnante, et qu'il ne s'était pas pensé capable de ressentir. Ou plutôt, qu'il ne se croyait plus en droit de ressentir. Il s'était passé trop de choses, chacune douloureuse, depuis sa dernière occasion d'être heureux.
– Alors vous êtes général de brigade, monsieur ?
– Je déteste quand tu fais ça.
– Te vouvoyer ?”
Kochai avait ri, puis s'était serrée contre lui. Lui aussi avait ri, puis avait concentré toute son attention sur la sensation de son corps contre le sien, à travers les étoffes de leurs uniformes. Tout ceci devait être remarquablement similaire aux cérémonies que les bourgeois du Lofoten donnaient dans leur ambassade, avant leur départ du pays. La musique était différente, on était peut-être moins guindé, mais le principe lui semblait similaire.
Elle s'écarta pour le regarder. Ses pupilles étaient légèrement dilatées, sans doute à cause de l'obscurité pensa-t-il. L'ambassade kah-tanaise souffrait des mêmes restrictions que le reste de la capitale, cette cérémonie, organisée pour familiariser le personnel de l'Opération de Maintien de la Paix au gratin local, se faisait ainsi dans une presque pénombre des plus élégantes. On avait sorti des bougies, et même si l’énergie solaire assurait une forme d’autonomie aux lieux, l’ambassadeur – un brave type nommé Matheus Ardouin – avait jugé qu’il aurait obscène d’illuminer le bâtiment quand la capitale était plongée dans le noir.
Un choix avisé, jugea-t-il. D'autant plus qu’on murmurait déjà que le gouvernement du Mokhaï était le simple porte-voix des décisions prises ici. Kochai faisait maintenant la moue. Elle lui tira sur les mains. Son expression avait quelque chose de légèrement mutin.
– Tu penses à quelque chose.
– C’est vrai, reconnut-il immédiatement.
Inutile de nier, avec elle. C’était une des qualités qu’il lui avait trouvées avant même de commencer à l’apprécier. Kochai Alvi voyait tout.
– Tu penses à quelque chose, répéta-t-elle d’un ton pincé, et ce n’est pas à moi.
– Au contraire, je ne pense qu’à toi.
Le mensonge était de circonstance, elle le laissa passer avec un soupir amusé, et se rapprocha de son visage.
– Monsieur Kitano... Monsieur le chef de l’opération de maintien de la paix...
– Citoyenne ?
– Vous êtes un bel homme. Je suis contente que vous soyez arrivé jusqu’ici.
Il avait souri, et ce sourire était sincère. Et il lui avait lâché les mains, et – l’espace d’un instant – il avait voulu l’embrasser. Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment, et leurs relations devraient rester professionnelles au moins jusqu’à la fin du conflit – et ce dernier pouvait durer. Alors le général de brigade Oyoshi Kitano, qui tirerait bientôt une gloire immense du conflit, s'était contenté de la regarder. Son nez aquilin. Son regard fier. La légère courbe de ses lèvres lorsqu'elle souriait. Puis il avait acquiescé. Lui aussi était content d’être arrivé jusqu’ici. Pour plus de raison qu’il ne se l’imaginait alors.
Le citoyen-Directeur Kitano, à la tête de la Garde Communale du Grand Kah avec deux de ses honorables pairs, poussa un soupir mécanique, sans raison particulière, et se redressa lentement sur son fauteuil. Devant lui, l’écran blanc de son ordinateur de bureau affichait un horaire avancé de la nuit. La directrice Maillard avait peut-être raison de dire qu’il se surmenait. Elle s’inquiétait. Avec la distance due à son rôle et au respect qu’elle lui vouait, mais elle s’inquiétait. Il se leva et partit se dégourdir les jambes.
Ces derniers temps, les cauchemars liés à son père avaient laissé place aux souvenirs de Kochai. C’était curieux, et il n’aurait pas été capable de mettre le doigt sur ce qui avait provoqué ce changement. Jusque-là le sort infect réservé par l’empire à son père – et à de nombreux autres résistants, à vrai dire – lui avait toujours semblé être une hantise tout à fait convenable. Ne passait-il pas sa vie à lutter contre les impérialistes ? Contre les fascismes ?
À quoi le renvoyait Kochai, au fond ? À des années en arrière. À des choix qu’il avait pris. Une goutte de givre traversa son cœur, et s’étendit à travers ses artères. Devant lui, la fenêtre de son bureau donnait sur un spectacle qu’il avait observé à d’innombrables reprises. Axis Mundis assoupie. Ses parcs fermés, ses grands monuments vides. Quelques rares fenêtres encore illuminées. Parfois, derrière les vitres, d’autres silhouettes. Des adelphes noctambules, observant la ville. Est-ce que ces gens voyaient, comme lui, la beauté de l’Union ? Sa fragilité, aussi ?
Deux termes qu’il n’aurait pas immédiatement associé à Kochai. C’était une femme belle, ça il n’en avait jamais douté, mais pas de cette beauté impeccable, parfaite du Grand Kah. Pas de cette beauté presque mathématique, animée du sang de millions de citoyens presque par accident. Et fragile, cette femme ne l’était pas. Tout le contraire. Dans un pays que Kitano avait jugé encore engoncé de principes religieux et culturels réactionnaires, elle était une vraie révolutionnaire, qui avait construit son indépendance avec patience, avait créé ses propres soutiens au sein de la communauté, et avait saisi la révolution comme le moment enfin venu d’être plus, aux yeux des siens, qu’une "femme".
L’avait-il aimé ?
Franchement la question ne méritait pas d’être posée. Son regard fit le tour des monuments du centre capitolin. Maintenant, il n’y avait en lui de place que pour l’Union. Un constat sinistre mais, après tout, il avait fait son lit, et devait bien s’y coucher. Pourtant, le militaire serra ses mains dans le vide. Et l’espace d’un instant, il s’imagina qu’elles se refermaient sur les siennes.
Il retourna à son bureau. Il avait beau se bercer de fatalisme, ces rêves récurrents le troublaient. Moins par leur contenu que par rapport au changement qu’ils représentaient. Lorsqu’il s’installa sur son siège, il remarqua la notification d’appel qui était apparue sur son écran. La liste des individus qui auraient osé l’appeler aussi tard se comptait sur les doigts d’une main. La plupart se seraient contenté d’un mail crypté, comme le voulait la procédure.
Il lu le nom associé à l'appel, et sourit. MacUalraig. Évidemment que Cormac le savait éveillé. Le troisième et ultime directeur de la garde ne doutait de rien. Ou plutôt, doutait de tout avec une précision qui aurait confiné à la folie si l’individu n’avait pas, et systématiquement, eu raison. C’était en quelque sorte son pouvoir. Si on le résumait bien souvent à un meneur d’homme brute de décoffrage et à un expert invétéré en contre insurrection – pratique s’étant avérée, de façon contre-intuitive, essentielle à la protection du domaine kah-tanais –, Cormac MacUalraig était aussi, voire surtout, doté d’une intuition terrible.
Kitano haussa les sourcils. Il devait avoir une raison importante de le déranger. Il se redressa dans son fauteuil, et décrocha.
– Citoyen.
– Kitano. Tu es dans un lieu sécurisé?
– Oui.
Ses yeux parcoururent le désert de son immense bureau. Il n'y avait personne pour l'entendre. Kitano ravala une remarque à l’adresse de son collègue, car naturellement il n’aurait pas répondu s'il s'était trouvé qui que ce soit pour l'entendre. D'ailleurs MacUalraig le savait. Ce dernier ne répondit pas immédiatement. Kitano n’eut aucun mal à l’imaginer acquiescer dans le vide. Il entendait un bruit sourd, derrière lui.
– Tu es en voiture ?
– En avion.
– Ah oui, à cette heure tu dois rentrer à Axis Mundis. Comment vont nos camarades jadidiens ?
– Je ne rentre pas à Axis Mundis.
Kitano fronça les sourcils. Donc c’était vraiment grave. Le fait que ses services ne soient pas venus le prévenir avant cet appel avait, du reste, un caractère proprement inquiétant.
– Très bien Cormac, tu as mon attention. Qu’est-ce qui se passe ?
– Je vais à Gokiary. Oyoshi, est-ce que cette ligne est sécurisée ? Parfaitement ? Tu es seul ?
– Oui, et oui.
– Cryptage militaire ?
– Cormac, je suis dans mon bureau du Commissariat à la Paix. Qu’est-ce qui se passe ?
Il s'était levé et avait traversé son bureau, affectant un air soucieux. Il s'était arrêté à côté du bonsaï, posé sur sa console en obsidienne polie à côté de la bibliothèque de poésie. Devant lui s'étendait une immense garde du monde, affichée par un écran. Son regard se porta sur la région kah-tanaise d'Afarée. Gokiary. L’appel fut automatiquement transféré à l’une des consoles de communication qui attendait sous l’écran. Cormac prit une inspiration avant de lui répondre.
– Oyoshi, qui, au sein de l’Union, a les moyens de détourner discrètement du matériel militaire lourd ?
– Encore une question rhétorique...
– Tsh, ce n’est pas le moment camarade. Des armes lourdes. Des munitions explosives. Un arsenal de guerre au grand complet.
– Tu as des preuves ?
– Plutôt une intuition. Je me rends justement là-bas pour la vérifier. Tout ce que j’ai pour le moment, c’est que le poids enregistré des conteneurs est trop élevé par rapport à la cargaison transportée. Il y a aussi des erreurs concernant les numéros de série du matériel exporté au Gondo.
Kitano s’était figé, mains dans le dos. Il encaissait l’information.
– C’est tout ?
– Certaines de ces livraisons problématiques ont été approuvées par le Commissariat Suppléant à la Sûreté.
– Ce n’est pas la première fois que les services secrets prennent des initiatives...
Et il ne cherchait aucunement à leur trouver des excuses. Tout, dans son ton froid, exprimait une désapprobation glaciale. Styx, la cheftaine indétrônable des services secrets, était déjà passée devant l’Égide. Il fronça les sourcils.
– Les renseignements intérieurs sont au courant ?
– J’attends d’avoir un dossier à leur présenter. Mais un agent de la section Gokiaryenne doit m’accueillir.
– Parfait. Hazel est au courant?
– T’es le premier que j’informe. Mon aide de camp doit la contacter pour établir un audit complet de nos activités Afaréennes.
MacUalraig marqua un temps, puis reprit d’un ton gêné.
– Tu peux voir ça avec elle, mais que ça reste entre vous deux. Je veux être absolument sûr de mon coup avant de lancer une enquête au sein d’un Commissariat.
– Tu penses pouvoir te tromper?
L’autre n’hésita même pas un instant, et sa réponse tomba d’un ton définitif.
– Non.
– Alors mon vieux, on fait peut-être face à l’une des crises les plus graves de la décennie.
Il se tut, marqua un instant de réflexion, se passa une main sur le menton.
– Tu as la moindre idée d’où vont ces équipements?
– Pas au Gondo.
– Vente à des acteurs litigieux, peut-être ?
– Si cette garce de Styx Notario veut préparer un coup à l’étranger, elle doit passer par le Directoire de la Garde et, à minima, par les commités d’équipement militaire. Elle le sait. C’est une faute grave et par la Roue crois-moi que je vais la clouer au mur pour ça.
– C’est une opinion, ça. Je te demandais plutôt une théorie.
– Alors non, je n’ai pas de théorie. Nous en reparlerons quand j’en saurais plus.
– D’accord.
Oyoshi Kitano resta immobile devant la carte du monde. Le silence se prolongea un moment, puis le directeur de la garde porta une main à son front, et le frotta en fermant les yeux.
– Tiens-moi au courant. Et fait attention à toi.
– Ces synarchistes ne vont pas s’en tirer, Oyoshi.
Et l’échange en resta là, s’achevant sur une déclaration d’intention à laquelle Oyoshi Kitano était tout à fait disposé à croire. Son regard avait retrouvé le point lumineux de Gokiary, sur l'écran. Le givre de ses artères gagna le reste de son corps.
13397
Peu de temps après son étonnante nomination au Directoire des Armées, le citoyen Cormac MacUalraig avait eu l’idée de fuir le Paltoterra, où il avait passé la grande majorité de sa carrière. C’était bien simple, il ne pouvait plus supporter la jungle. Ou c’est en tout cas ce qu’il disait, sur le ton trop rare chez lui de l’Humour. Personne n’osait poser la moindre question à celui qui avait consacré vingt ans de sa vie à cet environnement, et aux menaces qui s’y développaient.
L’une de ces premières visites, ostensiblement dédiée à rappeler symboliquement à chaque commune que les Directeurs défendraient même les territoires les plus isolés de la Confédération, l’avait mené en Afarée, occasion au cours de laquelle on avait demandé au Directeur son avis sur la question.
Avec le temps, il avait totalement oublié le contexte de cette question précise. S’il pouvait citer de nom chaque individu mort sous son commandement, et une impressionnante quantité d’arbres et de fleurs tropicales, les occasions mondaines que sa notoriété lui avait imposées tendaient à se mélanger pour former une espèce de tapisserie lénifiante d’individus anesthésiés, de réponses convenues, de soliloques insupportables sur les accomplissements d’untel ou d’untel.
La question avait sans doute été prononcée par un élu local cherchant à faire la conversation. Ou bien un journaliste. La seule chose dont se souvenait précisément Cormac, c’était de sa réponse.
Il avait trouvé l’Afarée humide.
Il se souvenait aussi qu’il avait été parfaitement sincère, et ne cherchait ni à faire de l’esprit, ni à faire de l’humour. Seulement il pleuvait, de cette pluie équatoriale chaude et épaisse, et il avait eu la sensation de ne jamais avoir réellement quitté la jungle. Ses fleuves immenses au fond desquels reposaient les os des conquistadors. Ses montagnes escarpées où l’on cachait des mortiers et de l’artillerie mobile. Le vol des hélicoptères, les cris des celtes et, plus récemment, des guerilleros de la Communaterra.
Et la pluie.
Un océan séparait ces souvenirs des communes Afaréennes, mais elles étaient à peu près situées sous les mêmes latitudes que la jungle, et il y pleuvait tout autant, pourvu qu'on s'y trouve à la bonne saison. Avec le temps, cette déception initiale s’était transformée en souvenir précieux. Sans qu’il ne sache précisément se l’expliquer, Cormac s’était finalement attaché à cette humidité. Il était rationnel, comme tous les Directeurs de la Garde, mais il était peut-être celui qui se plaisait le plus à voir des symboles dans les sérendipités. Et si cette pluie cherchait simplement à l’accueillir en Afarée comme s’il y était chez lui ?
En descendant de l'avion, le directeur jugea que cette nouvelle visite ne ferait pas évoluer sa position sur l’Afarée, et que ce continent persistait dans son humidité. Le ciel était bouché par une couverture nuageuse noire, haute comme les tours d’Heon-Kuang, des palais obscurs d’où se déversait une pluie épaisse et continue. L’eau tiède rebondissait sur l’asphalte et les toiles tendues de parapluies jaunes et rouges, serrés près du terminal le plus proche, comme un nid de coccinelles. Lui-même avait un parapluie, fourni par son aide de camp avant qu’il ne mette les pieds hors du jet. Il était maintenant sous la piste, très droit et au sec. Ses yeux faisaient le tour des terminaux blancs, des barrières en bout de piste, de ce qu’il pouvait deviner de la ville, à cette distance et séparé par le rideau de pluie. One devinait pas grand-chose, sinon les lumières d'une ville basse.
– Citoyen Directeur ! Par ici ! Par ici si vous le voulez bien !
Il releva les yeux en direction de la voix, qui s’avéra appartenir à un homme, lequel lui faisait de grands signes de mains. Lui n’avait pas de parapluie, et portait un costume très élégant, qui finirait bientôt trempé. Ses cheveux mi-longs étaient déjà plaqués sur son visage fin, de gros mèches rousses qui ressemblaient maintenant à des algues. Le militaire fut à ses côtés en quelques enjambées. L’autre le fixa des pieds à la tête puis plaqua une main contre son coeur. Salutation vieux jeu, jugea le directeur.
– Citoyen MacUalraig ?
– C’est ça.
L’homme se retourna et indiqua les portes vitrées du terminal aéroportuaire.
– Rentrons !
Le militaire acquiesça sans rien dire, et le suivit à l’intérieur. L’air climatisé du terminal fut aspiré à l’extérieur, une bouffée de fraicheur qui devint leur environnement dès que les portes se refermèrent dans leur dos. Le terminal avait été construit selon les principes de l’architecture chaleureuse développée dans la région au cours des siècles, et du fétichisme technique propre à la Révolution kah-tanaise. Un grand hall haut, subdivisé en petits salons et en cafeteria. Des comptoirs d’accueil et d’embarquement qui se suivaient, sur une mezzanine, comme les rayons d’une ruche. Le personnel et les passagers grouillaient, suivaient des lignes au sol comme des traînées de phéromones. Quand on prenait assez de recul, tout pouvait être réduit à une forme d’écosystème.
C’était une idée que le directeur n’avait jamais vraiment développée. Ni en pensée, ni à l’écrit. Contrairement à ses pairs il n’avait pas de prétentions littéraires, ou même théoriques. Si beaucoup se réclamaient de son école de la tactique et de la stratégie, et si on lui prêtait une influence plus que prépondérante dans la méthodologie des officiers de terrain, il menait assez littéralement par l’exemple.
Mais il y avait une méthode, et si la plupart des principes dictant ses actions avaient été développés dans le ventre de la Jungle, par l’apprentissage et le pragmatisme, quelques concepts étaient ancrés plus profondément en lui. Il n’était sans doute pas le premier militaire à s’être fasciné pour les fourmis, pour les abeilles. Et il devait bien se trouver quelques officiers excentriques pour s’intéresser aux réseaux de mycélium, où à la façon dont une flaque pouvait contenir et nourrir, en toute autonomie, une multitude de petits poissons, insectes, micro-organismes de la famille des algues. Des systèmes logiques et d’interdépendance. La complexité desdits systèmes n’enlevait rien à leur nature élémentaire. Parfois il convenait juste de détecter les dysfonctionnements.
Le parapluie de MacUalraig atterrit dans un porte-parapluie, bientôt accompagné de ceux de ses assistants, des membres d’équipage du transport militaire, de son aide de camp. Tout ce petit monde se dispersait déjà. Certains allaient préparer le séjour du citoyen-directeur et de son équipe. D'autres allaient se noyer dans les formalités d'usage : attester de l'arrivée de l'avion, de sa cargaison et de l'identité du Directeur. Répéter sur papier ce que la radio avait déjà annoncé et le Commissariat déjà confirmé, car la Commune exigeait ses formulaires.
MacUalraig tendait à considérer l'administration comme le propre de l'État et l'ennemie naturelle de l'Humanité. Une position qui était, de son propre aveux, plutôt idéaliste. Cependant il devait bien concéder à l’administration que sans le travail obsessionnel de ses obscurs gratte-papier, il n'aurait jamais découvert l'anomalie logistique qui l'avait amené ici.
Peut-être aussi que les mécanismes de dissimulation au cœur de cette anomalie n’auraient pas été possibles sans l’administration. Le problème était bien connu : plus un système est complexe, plus il nécessite d’entretien et d’agents, plus il échappe aux contrôles, et aux règles d’usage. Le Grand Kah était un système d’une infinie complexité. C’était malheureux mais indéniable.
Son guide marchait vite. Il traversait le terminal dans le sens de la longueur. Parfois, il contournait de futurs passagers, immobiles devant un panneau d’information, ou se dirigeant vers des espaces dédiés à l’attente. Si on surveillait le Garde – et tout portait à croire qu’on le faisait – Cormac gagnerait un peu de temps en noyant sa présence au sein des processus civils, plus longs et fastidieux que ceux réservés aux militaires.
Au bout d’un moment, son guide prit la parole. Rien n’avait vraiment motivé cette décision. Il devait juger que le silence commençait à devenir pesant.
– L’enquêtrice Amarante nous rejoindra sur le Parking.
– Sur le parking ?
– Elle a dit que vous ne voudriez pas perdre de temps.
L’homme lui lança un regard en coin. Il ralentit un peu et son ton se fit hésitant.
– Est-ce que ça pose problème ?
– C’est très bien.
Cormac n’avait encore jamais rencontré la citoyenne Amarante, mais notait qu’elle avait pris ses recommandations au sérieux. Ne pas perdre de temps. Ne pas chercher à lui faire un accueil particulier. Le rejoindre dès son arrivée. Il avait maintenant de bonnes raisons de se monter raisonnablement optimiste la concernant. Ils prirent un ascenseur jusqu’à un quai, où ils prirent un train électrique qui glissa le long de son monorail qui les éloigna des pistes et les rapprocha de la ville. Ils descendirent, traversèrent un ultime couloir et se retrouvèrent sous un patio s’étendant en passages couverts courant entre des étendues de places de parking diversement occupées. Des navettes électriques ramenant vers la ville s’arrêtaient devant des arrêts couverts où attendait une petite foule. Plus loin, Cormac repéra une berline sombre qui se dirigeait manifestement dans leur direction. À mesure qu’elle approchait, il put constater que ses vitres étaient teintées, et le moteur thermique. Inhabituel en métropole, moins dans les forces Armées et, peut-être, moins dans les communes Exclaves. La voiture s’arrêta devant eux, sa portière fut ouverte de l’intérieur par la femme assise à la place du conducteur.
Teint hâlé, elle avait une perle noire accrochée à l’oreille et la peau couverte de cicatrices laissées par l’acné. Des cheveux noirs, longs, retenus en arrière, un nez aquilin, une chemise blanche et un pantalon de costume d’un rouge pourpre. Un imperméable de même couleur était roulé en boule sur la place du mort. La femme l’attrapa et le jeta sur la banquette arrière. Elle avait des yeux verts, et une expression d’indéchiffrable malice. Cormac rejoignit la voiture, posa une main sur la portière ouverte et se pencha à moitié pour que son visage arrive au niveau du sien.
– Enquêtrice ?
Elle exhiba son badge. Le matricule correspondait, tout semblait en ordre. Quand le Directeur sembla satisfait, elle fit disparaître dans une poche de son pantalon.
– Montez, Cormac !
Il ne se formalisa pas de l’utilisation de son prénom et se retourna pour remercier l’agent qui l’avait accompagné jusqu’ici avant de grimper dans la voiture. Il referma la portière. L’habitacle offrait une isolation appréciable, on entendait presque plus la pluie. Amarante le fixait avec curiosité.
– Vous voulez retirer votre manteau ? Il est trempé.
– Citoyenne Amarante ?
– Oui, c’est ça.
Elle avait une voix chaude, et une élocution très articulée.
– Combien de temps faut-il pour rejoindre l’aérodrome militaire.
– Dix minutes, un peu moins si je mets le gyrophare. Nos agents sont déjà positionnés, selon vos instructions.
Et, aussi, un fond constant d’ironie, nota le militaire. Comme si tout ce qu’elle disait avait le potentiel d’être, en fait, très drôle. Il acquiesça.
– Je vous propose d’y aller. Pas besoin de gyrophare. Je vais garder mon manteau, précisa-t-il après avoir attaché sa ceinture.
Elle acquiesça à son tour, puis pressa la pédale d’accélération.
– Vous êtes un peu un cowboy, dites.
– Oui.
– Et un stoïcien, aussi !
– Merci.
Cette fois il souriait.
La voiture avait quitté le parking et s’élançait maintenant sur une quatre voie à moitié réservée aux bus et véhicules communs. Cormac nota qu’Amaranthe conduisait sans guidage GPS. Où elle avait appris le trajet, où elle le pratiquait récemment.
– Vous savez, dit-elle au bout d’un moment, vous êtes très apprécié au sein de l’institution.
– L’Égide a un avis sur les directeurs de la garde ?
– Pas l’Égide en tant qu’institution, chef. Mais oui, ses membres. Mes collègues, moi-même.
Elle pencha légèrement la tête dans sa direction, sans quitter la route des yeux.
– Vous avez été héroïque en Communaterra. Surtout, vous avez vengé Lothar.
– Cette opération était mal menée, le coupa MacUalraig.
Il secoua la tête, puis pris sur lui pour se montrer plus aimable.
– Le capitaine-inquisiteur Nal Meliorus n’aurait jamais dû mourir. Nous avons été trop présomptueux. Nous avons cru à ce que nous voulions obtenir et avons précipité nos concitoyens vers un piège.
Et tout le monde oubliait cette humiliation initiale, évidemment. Il expira lentement.
– Gagner la guerre n’excuse pas l’erreur initiale.
– Mauve a dit que vous aviez pris ça très à cœur.
Elle semblait maintenant pensive.
– Et que vous aviez personnellement milité pour une intervention de l’Union après le meurtre de nos ressortissants.
– De cent trente-cinq personnes, compléta le directeur.
Il lui lança un regard en coin, et constata qu’elle souriait.
– Mauve vous apprécie. Je suis heureuse d’avoir la chance de vous rencontrer.
– Vous parlez d’elle comme si vous étiez intimes. Vous lui parlez fréquemment ?
– Oui, à l’occasion.
Elle engagea la voiture sur une sortie qui se prolongeait dans ce qui semblait être une zone industrielle. Au milieu des bâtiments anonymes se dressait la silhouette anguleuse de préfabriqués militaires, entourés de murs de béton. Cormac releva le col de son manteau.
– J’espère que son assignation en Communaterra ne lui pèse pas.
– Je ne sais pas. On ne parle pas de ça. Mais elle semble aller bien.
La dernière remarque fut prononcée sur le ton d’une réflexion que l’on formule après les faits. Un compromis entre ce qu’elle savait effectivement et ce qu’il aurait été convenable de dire en ces circonstances. Elle fit ralentir le véhicule, et l’arrêta totalement devant le portail grillagé du site militaire. La guérite était occupée par un agent de la Protection Civile. Cormac releva un peu le menton.
– Et tout ça est fait de manière officieuse ?
Elle grimaça.
– À l’ère de l’informatique le seul moyen pour faire ce que vous m’avez demandé sans être traçable aurait été d’infiltrer notre propre base. De nuit, avec des cagoules, une pince monseigneur, et sans prévenir qui que ce soit. Est-ce que l’Égide a le droit de le faire ? Non. Est-ce que ç’aurait été pratique ? Ou même efficace ? Non plus. Par contre oui, il y aura un embargo sur ces informations pour quelque temps. Sauf à surveiller activement la base personne ne saura ce qui s’est passé, et même alors ils seront juste au courant d’un contrôle de routine mené par la protection civile.
Elle lui lança un regard en coin, puis leva un pouce approbateur.
– Et on mène assez de contrôle pour que ça ne soit pas particulièrement suspect.
– Merci beaucoup.
Elle coupa le contact et se retourna pour attraper son manteau, qu’elle enfila, puis ouvrit la boîte à gant pour en extraire un holster, qu’elle attacha autour de sa taille.
– On n’aurait pas fait ça pour les autres directeurs. Mais comme je vous le disais, l’institution vous en doit une.
Ils sortirent de la voiture et avancèrent vers la guérite. Le garde en faction les reconnut, les salua puis ouvrit la grille. Il cria quelque chose que Cormac n'entendit pas, mais qu'il enregistra spontanément comme une salutation. Des vans noirs de la Protection Civile étaient garés devant les hangars de l'aérodrome militaire. Pressé sous des parapluies, des agents en uniformes et des enquêteurs dans leurs imperméables, quelques faisceaux de lampes torches. Des hommes entraient et sortaient des entrepôts.
– À cette heure ils ont probablement déjà des conclusions pour vous, chef.
Elle leva la main dans la direction des agents, plusieurs lampes pivotèrent dans leur direction. Le type de la guérite les avait probablement prévenus par radio. Plusieurs enquêteurs approchaient à leur tour. Amarante haussa la voix pour parler au-dessus de l’intempérie.
– Vous prendrez un café, Cormac ? Je crois que la nuit va être longue!
Il parcourut les différents entrepôts des yeux. Il lui semblait que la pluie avait redoublé d’intensité. Il lui semblait aussi que l’intuition d’Amarante était la bonne, et qu’ils en auraient pour un moment.
– Avec plaisir, Amarante.
Posté le : 30 juin 2026 à 18:04:15
Modifié le : 29 jui. 2026 à 20:04:32
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BUREAU AFARÉEN — SECTION GOKIARY
Ce document est une ébauche opérationnelle. Il doit être complété, visé par la hiérarchie et crypté avant transmission finale aux archives centrales de l'Égide.
| Rédacteur : Enquêtrice Amarante (Matricule E-774) Libellé de l’opération : AF-A-02 Date de l'opération : ██/██/████ | ____ | Objet : Audit de fret Lieu : Base aéronavale de Gokiary (Hangar 4) Statut : En attente de classification |
I. CONTEXTE ET DÉROULEMENT DE L'INTERVENTION
L'opération AF-A-02 a été enclenchée sur consigne de l'enquêtrice Amarante suite à une demande explicite du Citoyen-Directeur Cormac MacUalraig, parlant ici au nom de la Garde dans son ensemble. Le Citoyen-Directeur a pris contact avec la Section Gokiary du Bureau Afaréen de l'Egide le ██/██/████ à ██h██ heure locale. S’il n’est pas dans nos habitudes de donner suite aux demandes des services sans un recours préalable aux instances de la Magistrature, les informations rapportées par le Citoyen-Directeur, (disponibles en annexes 1) ont donné de sérieuses raisons d'enclencher cette opération dès le ██/██/████. Le cabinet du Citoyen-Directeur a ainsi constaté des anomalies à la pesée pouvant s’élever à plus de 40 % concernant le stock de matériel humanitaire et militaire stocké à Gokiary en attendant un déploiement pour le Gondo Communaliste. Cette anomalie semble d’autant plus étonnante qu’elle a pu être mise à jour par une simple comparaison des manifestes transmis par les cargos militaires quittant le Paltoterra aux pesées effectuées une fois en Afarée. Le fait que l’anomalie pondérale n’ait pas été signalée plus tôt semble attester, selon le Citoyen-Directeur, d’un système de falsification profondément implanté dans l’administration militaire, ou portuaire, ou d’une synarchie de complexité équivalente. Parce que je partage ces soupçons, j’ai donné l’ordre d’une intervention immédiate visant, dans un premier temps, à vérifier l'existence matérielle de l'anomalie administrative signalée.
Le matériel sujet à l'anomalie pondérale est stockée, comme tout le matériel destiné à être envoyée au régime communaliste Gondolais, dans le Hangar 4 de la base Aéronavale de Gokiary. Le Hangar numéro 4 a une superficie de 12 000 m². C'est un bâtiment en béton armé couvert d'un toit en tôle anti-corrosive. Il dispose de six quais de chargement et d'une mezzanine vitrée accueillant les tâches administratives. L'intérieur de l’Entrepôt est subdivisé en quatre zones. Le gros de la manutention est effectué par des systèmes automatisés (drones, grues automatisées, transpalette sans pilote). Bien que le personnel du site puisse évoluer selon les besoins et la densité de matériel déplacé, il peut être opéré par une vingtaine d'employés parmi lesquels huit manutentionnaires, quatre techniciens, cinq administrateurs et un contre-maître. Ce complexe logistique est composé de sept structures de tailles équivalentes.
L'ensemble de la base aéronavale est isolée de la ville de Gokiary par une ceinture de 5 kilomètres de mangroves industrielle et le parc industriel de Maotean.
Le dispositif d'intervention déployé dans ce raid est une formation mixte composée de 25 agents de la Protection Civile ayant déjà collaboré avec nos services lors d’opérations sensibles (voir annexe 2), de quinze agents de l’Égide directement rattachés au Bureau de Gokiary et de l’État-major rapproché du Directeur MacUalraig. Concernant le vecteur d’approche, le Bureau a fourni six fourgons banalisés sombres effectuant le trajet sous couvert de mener des opérations de maintenance civiles, couverture jugée suffisante considérant que la météo justifiait effectivement du déploiement préventif du personnel de maintenance de la commune.
La pluie tropicale, particulièrement intense, a offert un masque thermique et acoustique plus que satisfaisant. Une fois à proximité de la zone industrielle, nous avons activé une bulle de brouillage électronique, que nous avons associés à une coupure physique des communications entrantes et sortantes une fois déployés sur site. Le personnel de garde, composé de 7 logisticiens et de 2 officiers de sécurité, a pu être arrêté sans violence. Leurs armes et leurs équipements électroniques ont été consignés et ils ont été confinés dans la salle de repos du Hangar numéro 3 pour le temps de l'opération. Aucun d'entre eux n'a jugé bon de nous interroger sur la nature de l'opération, une fois notre appartenance à l’Égide attestée. À compter de l'arrivée des véhicules devant le grillage de la base aéronavale, il aura fallu 8 minutes à l’équipe d’intervention pour sécuriser et sceller le site.
II. CONSTATATIONS MATÉRIELLES (AUDIT DE FRET)
Une fois le site strictement sécurisé, a été effectuée une comparaison stricte entre les manifestes douaniers officiels et le stock réel des entrepôts. Pour ce faire nous avons employé les transpalettes peseurs pour vérifier que la charge pondérale des caisses correspondait à celles transmises dans leur manifeste d'arrivée, puis avons utilisé les scanners RF sur site et comparé le résultat à celui obtenu lors de leur embarquement et de leur déchargement ici. Cette première étape a permis d'attester que le hangar 4 contenait le fret officiellement attendu : le matériel civil et humanitaire était présent. C'est à dire : des purificateurs d'eau, des appareils de forage, des générateurs solaires, du matériel médical, etc.
Le Directeur MacUalraig est intervenu à ce stade pour comparer la liste des conteneurs scannés et pesés à la liste des conteneurs suspects mise au point par ses propres services. Selon lui, la série de conteneurs présentant une surcharge pondérale par rapport aux attendus et à la pesée initiale ont déjà été transportés à l'extérieur du hanger 4. Cette information a été confirmée par ██████ █████, du personnel du Hangar 4, qui a été en mesure de reconnaître le code rattaché à certains des conteneurs suspects et de nous donner des informations précises sur le départ de ces conteneurs.
Constatant que les vidéos de sécurité des 48 dernières heures étaient encore accessibles, nous avons effectué une saisie des serveurs et des enregistrements de vidéosurveillance pour éviter tout effacement futur pouvant limiter l'efficacité de notre enquête. L'analyse sur site des vidéos des dernières 48h révèle un fonctionnement standard et attendu du site, jusqu’à la nuit précédente durant laquelle des camions lourds banalisés sont arrivés. S'ils semblaient attendus, une analyse des données disponibles dans les serveurs de sécurité semble attester que ces véhicules voyagent sans transpondeurs. C'est une occurrence exceptionnelle mais pas anormale dans une région à haut risque telle que l'Afarée. Une équipe restreinte utilisant les chariots de la base a organisé un chargement sélectif concernant uniquement les conteneurs suspects. La base de données du site désigne ce chargement comme une "re-palettisation de routine".
Nous ne disposons à ce stade d’aucune information utile ou exploitable sur l’origine des ordres ayant mené à cette re-palettisation.
III. TRAÇABILITÉ DES LOTS MANQUANTS
Nous avons travaillé à rétablir la traçabilité des lots manquants. La première étape a consisté à reconstituer l'itinéraire des véhicules banalisés mentionnés dans la vidéosurveillance. Nous avons commencé par une fouille des serveurs miroirs de la Garde afin de contrer tout éventuel effacement des journaux de bord du site ou des véhicules. Cette fouille, menée à l'aide du programme d’algorithme intelligent Cyclope a permis de découvrir des manifestes d'expédition fantômes. C'est à dire, des manifestes n'ayant pas été rédigés par des agents humains ou dans un contexte officiel, mais formés par l’agrégation d'informations et de métadonnées obtenues lors du déplacement des camions. L'algorithme intelligent Cyclope a ainsi permis de croiser les péages et bornes routières afin de reconstituer le trajet du convoi – en estimant que le convoi ne s'est ni divisé ni dispersé, hypothèses écartées suite à une analyse exhaustive du trafic. Il semble donc que le convoi ait pris la route continentale partant en direction de la Kabalie.
Une étude approfondie de situation nous apprend que : ces camions n'étaient pas équipés pour le hors-piste et ne se sont manifestement pas arrêtés sur la route pour changer leur pneu ou transférer leur charge, en vue de l'absence de pause dans leur trajet ou de lieu adapté à un tel changement. Elle nous apprend aussi que ces camions ne sont pas allés jusqu’à la frontière kabalienne et se trouvent donc, supposément, toujours dans le territoire de l'Union. Nous avons estimé très probable qu'ils aient eu pour destination finale le lieu identifié comme étant l'Aérodrome Tactique 7, dit AT-A-7. L'AT-A-7 est une base militaire secondaire, isolée et obsolète. Les informations à son sujet la désignent comme une installation peu utilisée et ayant occasionnellement été utilisée pour des transferts de matériel vers des pays ou des factions partenaires lors de périodes ayant poussé le Directoire à considérer les sites plus traditionnels ou modernes comme trop sujets à la surveillance d’entités extérieures.
Du fait de son isolement relatif à l'intérieur des terres, et considérant la menace passive que font peser les mercenaires mandrarikans sur la région, la zone entourant l'AT-A-7 est classée par le Directoire de la Garde et le Cabinet Noir comme une "zone de très haute volatilité". Les notices officielles font état du risque latent que représentent les groupuscules paramilitaires cherchant à se réarmer. Nous devons considérer que cette disparition de conteneurs peut être liée aux ambitions locales de ces factions.
IV. AUDIT DU PERSONNEL DU HANGAR 4
Nous avons aussi initié des procédures de vérification exhaustives concernant les employés arrêtés, commençant par une fouille complète de leur vie : biométrie, finances, plannings, contenu des téléphones et vérification de l'ensemble des habilitations officielles et confédérales. Ces mesures ne se sont heurtées à aucune résistance de la part du personnel et ont donné des résultats à première vue troublants : les profils des employés du hangar 4 sont vierges. Aucun d'entre eux n'a de dette à payer à l'étranger, reçu de flux d'argent ou de bons, nous n'avons relevé aucune communication suspecte ou comportement anti-citoyen passé ou présent. Faute d'une trace évidente d'ingérence de la part du Commissariat Suppléant à la Sûreté, ou de puissances étrangères, j'ai pour le moment décidé d'invalider les théories initiales ayant mené à cette opération.
Nos conclusions, à ce stade, sont que nous faisons face à une opération d'un niveau de sophistication très avancée, et employant un niveau extrême de compartimentation de l'information et des actions. L'équipe locale a été manipulée ou dirigée par un mandataire employant lui-même des méthodes complexes, sans laisser de traces de corruption ou de pression classique. Je soumets à la magistrature la décision de mettre les employés du site au secret total en préparation d'interrogatoires plus poussés. Selon moi, il est essentiel pour arriver à comprendre la situation à laquelle nous faisons face, s'ils ont été complices, menacés ou manipulés.
V. DÉCISION OPÉRATIONNELLE
Le Directeur MacUalraig a insisté pour que nous quittions le site au plus vite. Faisant le constat de l'urgence de la situation, il a insisté sur le risque que l'ennemi disperse bientôt les conteneurs suspects et leur contenu dans les prochains jours ou les prochaines heures. Je tiens ici à signaler que l'Egide n'a pas été décisionnaire dans le choix de shunter les voies officielles de la Magistrature et d'Axis Mundis. Cette enquête concernant les affaires militaires et étant menée à la demande du Directoire de la Garde, il a été jugé adapté d'organiser une nouvelle opération contre un autre site dépendant lui aussi des forces armées. MacUalraig a ainsi demandé à ce que le raid logistique évolue vers une mission tactique "d'assaut" par la projection immédiate de toutes les forces vers l'AT-A-7 afin d'y intercepter le matériel et de neutraliser les receveurs.
Considérant les nombreuses inconnues et le travail restant à faire sur le site, j'ai confirmé que le personnel du hangar serait transféré vers une unité locale de confiance le temps du reste de l'enquête, qu'une équipe d'intervention serait organisée dans l'heure pour partir vers l'AT-A-7, et qu'un silence radio total serait exigé par toutes les cellules concernées par l'opération. Cependant, faute d'informations concrètes sur la situation et considérant le risque d'une menace en mesure de surveiller nos faits et gestes, j'ai soumis l'idée d'une "visite de routine" à l'AT-A-7 visant à attester, dans un premier temps, de la situation sur place et de la présence ou non des camions et conteneurs. Cette proposition a été acceptée par le Directeur, lequel a indiqué être plus pressé d'arriver là-bas que d'y arriver en compagnie de nos agents.
En attente de mise à jour sur le terrain.
5920
Amarante cabra légèrement la tête en arrière, et laissa un petit sifflotement s’échapper d’entre ses lèvres. C’était un bon rapport, jugea-t-elle. Il faudrait un peu le compléter, et revoir quelques formules, mais la base était solide. Heureusement elle avait le temps pour ça. Il restait au moins une heure de route pour arriver à l’AT-A-7, et d’ici là le silence radio l’empêchait d’envoyer quoi que ce soit. Alors le texte resterait là, sur l’écran de son ordinateur portable, posé sur ses jambes, reposant elles-mêmes sur un très confortable siège en cuir végétal.
L’enquêtrice saisit l’écran de l’ordinateur et le rabattit délicatement sur le clavier. Elle orienta son regard vers sa gauche – Cormac était concentré sur la route – puis vers sa droite. La fenêtre donnait sur un paysage de collines rocailleuses et de plantes sèches. La voiture grimpait le long de deux voies étroites. Ce chemin évitait d’avoir à contourner les collines par le nord, et faisait gagner un temps phénoménal à celles et ceux osant le braver. C’était l’aspect qui avait décidé Cormac. Ce qui avait décidé Amarante, c’était la vue imprenable que la hauteur offrait sur l’arrière-pays de Gokiary. Une vaste étendue de motifs orange et bruns, s’étendant jusqu’au bleu flamboyant de l’océan. C’était ce massif qui avait protégé les côtes des tempêtes de sable, de l’extension du désert, et permis l’établissement d’une communauté humaine prospère. Elle plissa les yeux, essaya de discerner la zone industrielle de Gokiary. La pluie s’était déportée plus à l’Ouest, sur l’Océan. Même comme ça elle avait du mal à différencier les différents quartiers de la ville.
Amarante soupira. Cormac lui lança un regard en coin.
– Un sifflement. Maintenant un soupir.
– Vous vous demandez à quoi je pense, Cormac ?
– Ouais.
Ils avaient eu une discussion franchement agréable, en quittant la base aéronavale. Discussion durant laquelle ils n’avaient que très superficiellement abordé l’affaire en cours pour se concentrer sur des sujets autrement plus badins. Les paysages de la région, leurs préférences culinaires, leur modèle d’armes de poing favoris. Puis ils s’étaient tus. Lui conduisait, elle écrivait le brouillon de son rapport.
Cette nouvelle conversation aurait plus de mal à s’éloigner de leur enquête. Et pour cause : ils approchaient de sa prochaine étape. Ils passeraient bientôt sous un tunnel, puis redescendraient dans une plaine aride, et avaleraient quelques ultimes kilomètres avant d’arriver à destination.
– Je me disais, commença Amarante, que ça allait être compliqué, au niveau des responsabilités.
– En quoi ?
– Eh bien, l’Armée demande le soutien de la Protection Civile et de l’Égide pour une enquête interne. Sans procédure officielle auprès de la Magistrature, mais dans des circonstances rendant cette absence... Justifiable.
– Justifiable du point de vue de la loi.
– Des règles, oui. Et à un moment on va devoir déterminer qui est en cause, pourquoi, et si ça dépend de la Magistrature ou de la Garde. Et qui va distribuer les blâmes, les peines ? Puisque je me suis associée à vous de mon plein gré, on ne peut pas considérer que l'Égide, en tant qu’institution, est concernée. Je ne représente qu’une cellule très locale, après tout. Seulement mes camarades voudront tout de même se saisir d’une affaire prestigieuse et, plus important, pouvant éventuellement concerner et mettre en cause des institutions confédérales.
– On y voit pas encore assez clair pour avoir la moindre idée de tout ça, enquêtrice.
– C’est sûr.
Elle se passa une main sur le visage, se frotta les yeux.
– Mais je vous le dis, Cormac, ça va être un bordel innommable. Et si c’est bien le Cabinet Noir qui est à la manœuvre, la Confédération voudra sans doute garder tout ça secret.
– Qu’ils n’y comptent pas trop.
– Si c’est rendu public ça pourrait sonner la fin des Renseignements.
Il lui lança un regard en coin. Rien qu’un instant. Le plus long qu’il puisse se permettre sans provoquer un accident de la route. Elle retint un petit rire. Oui, évidemment, ça ne devait pas trop l’inquiéter. Elle-même s’en moquait. L’avantage à être un rouage dans un système, c’est qu’on pouvait plus que jamais se laisser porter par la mécanique implacable des évènements, des règles. C’était comme un algorithme. Si, alors, sinon. La plupart des cas de figures étaient prévus à la racine, tout ce qu’on pouvait initier, en fin de compte, c’étaient des réponses.
– En fait Cormac, je devais vous dire, je suis surprise que vous ayez accepté d’aller à l’AT-A-7 sans escorte.
– On ne va pas m’y tuer.
– Oui ça j’en doute, mais bon.
Elle n’ajouta rien et, à sa grande surprise, Cormac compléta de lui-même.
– Nous ne savons absolument pas ce qu’est notre ennemi, nous y verrons plus clair là-bas. En attendant je ne suis qu’un officiel menant des contrôles de routines. Quiconque prétendrait que les Directeurs ont plus de pouvoir que ça se trompe.
– Tout de même ! Si, vous avez un peu plus de pouvoir que ça !
– Un peu.
Il souriait.
– Mais pas beaucoup plus.
La voiture s’engagea dans le tunnel, et Cormac ralentit un peu. Il semblait de bien meilleure humeur. Au fond, cette affaire était inquiétante, mais témoignait surtout de la relative probité et transparence du Grand Kah. Le détournement et les ventes occultes d’arme étaient à la base du fonctionnement militaro-industriel de beaucoup de pays oligarchiques. Que l’Union soit capable de traiter ces déviances comme des anomalies était bon signe. Vraiment, le Directeur n’était plus que très superficiellement inquiet par toute cette situation. À ses côtés, l’Enquêtrice Amarante faisait de son mieux pour ignorer les manquements à la procédure qu’elle s’était permise, et se concentrer sur l’instant présent.
À l’autre bout du tunnel, M. Witt et M. Kidd étaient eux aussi de très bonne humeur.
– Vous voyez, monsieur Kidd, parfois les circonstances ne nous donnent pas l’occasion de nous amuser avec la nourriture. Nos victimes ne seront pas amenées à savoir ce qui leur arrive, ni pourquoi.
– On aurait pu leur faire parvenir une lettre, monsieur Witt.
– Hélas non.
– Même pas un formulaire ?
Il avait froncé les sourcils. La recherche d’une solution alternative mobilisait toute son attention.
– Un doigt peut-être ?
Son collègue secoua la tête avec indulgence, et posa une main potelée sur son épaule. L’autre était fermement serrée sur une commande de détonateur.
– Vous voyez, monsieur Kidd, parfois il est bon de se rappeler pourquoi nous travaillons.
– Pour l’argent, monsieur Witt. Et parce qu’on aime bien faire mal aux gens.
– Tout à fait juste, cher et visionnaire ami. En somme, nous travaillons pour nous.
Il renifla, puis releva les yeux en direction du tunnel, et pressa son pouce sur le bouton du détonateur. Il se passa un instant, et le sol se mit à trembler, et la terre à crier, et un nuage de chaleur et de fumée s’échappa de la bouche béante du tunnel, et se dissipa dans l’air matinal. Un crissement métallique terrible, puis le silence, et M. Kidd porta une main à son front.
– Ne vous en faites pas monsieur Kidd, dit M. Witt. Nous aurons d’autres occasions de torturer des militaires.
Il acquiesça d'un air pensif, et son collègue fit une moue contrite.
– Passons à la suite, conclut-il d’un ton égal.
21154
De tous les bureaux où Thea avait travaillé, celui du Cap était de loin le plus confortable. Ça l’avait même étonnée, lors des premiers jours. Le Cap était une petite ville. Si les locaux de l’Égide y avaient été construits récemment, Thea ne s’attendait pas à ce qu’ils soient mieux pensés et meublés que les grands ensembles des métropoles.
Le premier jour, elle était arrivée dans son véhicule de fonction, Sofia Keletech de couleur rouge – une demande de sa part, qui l’avait éloignée de la ville proprement dite. Puis était apparu cet immeuble en forme de U, qu’elle identifia comme un éco-bâtiment. Elle passa la guérite, présenta son badge à un gardien un peu trop jovial qui plaqua son poing sur son cœur comme un révolutionnaire historique, et lui indiqua un parking à moitié vide, qu’elle devinait depuis sa position derrière la grille blindée.
– Par là-bas, citoyenne ! Vous entrez par la porte, on va venir vous chercher !
– Merci, citoyen.
– Et bienvenue !
Elle s’était arrêtée un instant sur le parking, sa veste sur le bras et sa mallette posée sur le siège du mort. Elle avait initialement levé les yeux pour contempler les quelques nuages qui glissaient paresseusement sur la surface bleue du ciel. Cet exercice de contemplation avait aussitôt pris une envergure plus totale. Elle sentait la chaleur moite des marécages se perdre sur sa peau, entre les interstices séparant ses vêtements amples de sa peau. Entendait le bruit distant et régulier de la vie animale, une foule impossible d’insectes, grenouilles, petits mammifères, qui couraient dans cet espace sauvage, se tenaient tout juste à la bordure séparant la nature du plan d’herbe, puis des grilles, puis du parking. Et plus proche, mais comme étouffée, éloignée, le sifflement constant des bouches d’aération qui ponctuaient la façade du U.
Elle dirigea son regard vers le bâtiment, partant du haut en direction du bas. Il avait un toit bas, en matières chaudes et naturelles, et était construit selon un plan en pyramide à degré dont chaque degré était couvert d’une terrasse fleurie. Les façades étaient faites d’un genre de stuc blanc, par endroit des aplats rouges et bleus couraient comme un réseau schématique, anguleux, entre les alignements interminables de fenêtre teintées.
Le creux du U était occupé par un parterre d’herbes et d’arbres où zigzaguait un sentier, ponctué de bancs et dont les embranchements amenaient tous à une porte close. Au fond se trouvait une baie vitrée, un sas automatique. L’entrée principale.
L’extérieur du U, enfin, était construit à proximité d’un étang peu profond délimité à son bout par une mangrove. Une route en gravier qui contournait le parking en direction d’un sous-bois dense. Plus tard, elle aimait se rendre devant ce plan d’eau, et écouter la vie qui y grouillait.
– Ce devait être un centre de recherche, lui avait dit l’agent Essatl.
Un homme de petite taille, avec des cheveux bouclés et un visage étonnamment plat. Il lui faisait penser à certaines races de chien. Essatl s’était chargé de lui faire visiter les lieux, occasion durant laquelle il lui avait fait l’effet de quelqu’un s’exprimant toujours clairement, et pesant bien le poids de ses mots.
Cette remarque l’avait alors surprise ; il semblait absurde à Thea que l’Égide ait hérité d’un bâtiment dédié à la science. Son regard avait tracé un arc de cercle partant des flaques profondes qu’elle visait jusque-là à la façade blanche du bâtiment. Des points noirs se pressaient sur l’une de ses terrasses, semblable la congrégation silencieuse des têtards qu’elle observait un instant plus tôt.
– Pourquoi est-ce que l’agence l’a récupéré ? dit Thea.
– Les scientifiques voulaient étudier le marais. C’est une zone sensible.
Il regarda d’abord l’eau, le point qu’elle fixait plus tôt, puis s’orienta vers elle, et passa machinalement une main dans ses cheveux, tirant sur quelques-unes de ses boucles.
– Seulement l’agence intercommunale a repéré un endroit plus adapté, surtout ils ont réalisé que cette zone n’était pas si sensible que ça.
– Un peu tard, s’ils ont eu le temps de construire les bureaux qu’on occupe.
– C’est vrai, convint-il avec un sourire.
Plus tard, Thea avait à nouveau évoqué le sujet, notamment la question du confort particulier de leurs locaux. Essatl avait d’abord botté en touche. Le lendemain, il l’avait trouvée sous le plafond très haut du self, rayonnant de bonne humeur. Il brandissait une photocopie en noir et blanc d’un document officiel : le décret intercommunal concernant l’aménagement du territoire. La poignée de paragraphes traitant de l’agencement des bâtiments officiels et des lieux de travail avait été mise en valeur au feutre vert. Quelqu’un avait fait mener des études sur le sujet, et lourdement insisté pour qu’on les prenne en compte dans la conception ou la rénovation des structures rattachées aux administrations. Le décret concernait aussi les bâtiments rattachés à la pourtant très solitaire Magistrature. Et donc, à l’Égide.
Thea avait pu récupérer les photocopies, et les avait étudiées en rentrant chez elle, dans sa petite maison de fonction. Un plain-pied doté d’un jardin qui se prolongeait jusqu’à un potager communal. Elle était arrivée avec le début du soir, avait fait le tour de la maison pour fermer les volets et ouvrir les fenêtres, avait vérifié que les gamelles de son Maraude, son chat étaient pleines, puis avait récupéré une cruche de thé glacé dans son frigo, s’était servi une tasse, et s’était rendue dans le salon.
Les pieds sur la table basse, la queue dressée de son jeune chat faisant des rondes autour du canapé, elle avait d’abord cherché à savoir si ce décret avait influencé sur la construction du centre de recherche, ou sur sa rénovation en bureaux de la Magistrature. C’était le second point. Ensuite, elle avait déduit deux autres choses de cette occasion : premièrement que sa qualité de vie et son confort au travail allaient sensiblement s’améliorer avec cette mutation, et ensuite que l’agent Essatl était quelqu’un de franchement serviable, et animé du même besoin de comprendre qu’elle.
Elle s’était ensuite immobilisée, sur son fauteuil, et avait lentement rabattu ses jambes contre elle, parcourant le salon les yeux. La baie vitrée était orientée vers le sud, l’agencement de la pièce la divisait en deux espaces distincts mais connectés, agréables. La forme des meubles formaient un ensemble cohérent et doux, tout en arrondis et en couleurs douces. Quelqu’un avait réfléchi à cette structure, l’avait érigée selon des normes. Quelqu’un avait longuement pensé à l’influence que la lumière et la disposition des meubles auraient sur les occupants. Auraient sur elle.
Thea laissa glisser ses pieds contre le tapis, et se pencha pour attraper Maraude, qu’elle posa contre son épaule. Elle pencha sa tête sur le côté jusqu’à sentir son oreille s’enfouir dans le pelage gris de l’animal, et ferma les yeux. Il ronronnait doucement, et elle se rendit compte à quel point il tenait pour elle.
– Toi tu t’en fous, hein, tant que la gamelle est pleine.
Elle l’éloigna, et il la fixa avec deux yeux ronds. De tous les chats qu’elle avait eus, c’était le plus doux et soyeux de tous. Dans son enfance, sa famille avait un vieux chat de ferme, Leonidas, totalement indépendant. Il leur ramenait un tribut de plusieurs couleuvres par semaine. Et un jour, les jardins infestés de serpent depuis la construction de la maison, en furent totalement débarrassés, et Leonidas pris enfin pris du repos. Devenu sourd, il était constamment sur ses gardes, soucieux de ne se laisser approcher que lorsqu’il l’entendait.
Son second chat avait appartenu à Melody. Comme tout ce qui la concernait, Thea n’y pensait plus.
Elle embrassa la truffe légèrement humide de Maraude, et le posa sur ses genoux. Il se dressa aussitôt pour bondir sur le canapé et, après s’être léché les babines d’un air indifférent, sur le sol. Et Thea se laissa retomber contre le dossier de cuir, ses yeux se perdant sur le plafond. Elle n’avait encore jamais rencontré d’analyste qui ne présente les signes au moins superficiels d’une curiosité latente. Peut-être que le citoyen Essatl lui avait rendu ce service par respect pour cette qualité commune. Plus tard, Thea eut tout le loisir de constater à quel point le Cap profitait de la politique d’aménagement du territoire portée par le gouvernement. Cette volonté de rendre les municipalités de petite taille ‘attirantes’.
C’était les termes employés pour draguer le centre, ça elle le savait. Personne – à part ces clowns – n’envisageait sérieusement de transformer chaque ville intermédiaire de l’Union en pôle d’attraction. Il s’agissait plutôt d’en faire des pôles de rétention. Des endroits assez connectés pour qu’il ne soit pas nécessaire de les quitter si l’on voulait pleinement profiter de la vie moderne, telle qu’elle est comprise au sein du Grand Kah.
En arrivant, Thea s'était attendue à trouver l'une de ces villes laissées sur le côté par le miracle économique, stagnant dans un utopisme décroissant aux antipodes de ses habitudes citadines, et en fait plus proche des objectifs historiques de l’Union. À la place, elle avait découvert un lieu où l'on respirait le même air que dans les "grandes villes". Elle avait aussi eu le plaisir de constater que les trains magnétiques permettaient de joindre Nagoya Lamanaï en peu de temps. Elle avait fait des trajets plus longs pour atteindre le centre-ville, du temps où elle habitait les bordures de Chan Chimu.
Cela ne voulait pas dire que tout, au Cap, était comparable à son ancienne vie. Heureusement, d'ailleurs, peu de choses rappelaient son ancienne vie, si ce n'est les standards inamovibles du Grand Kah et les exigences de son corps de métier.
Essatl était son premier contact au sein de l’Agence locale, mais ce n’était pas son handler. Thea ne doutait pas qu’on avait beaucoup hésité, dans les bureaux du centre, et qu’il y avait eu des débats parfois agités sur le sujet : devait-on la laisser aux ordres de Bower, cette voix désincarnée qui avait accompagné les premières années de sa carrière, ou traiter cette mutation comme un retour à zéro ? Philosophiquement, et psychologiquement, ce choix était d’une importance capitale. Il en disait aussi assez long sur le niveau de vexation des instances centrales, un autre aspect que Thea ne pouvait ignorer.
On pouvait chercher à la protéger, soit en lui laissant des éléments familiers, soit en lui proposant un environnement entièrement neuf. On pouvait aussi chercher à l’humilier, ou à la punir, ou à exprimer une forme de vexation. Là encore, en lui confrontant des éléments lui rappelant ce qui avait motivé toute cette situation, ou en la privant de son contact le plus important avec le centre.
Le temps qu’avait duré cette hésitation, on l’avait mise en contact avec un quelconque agent, un sous-secrétaire sans importance, fonctionnaire justicier de rang équivalent, qui l’avait informée sur les aspects pratiques de sa mutation avec un ton rassurant et une amabilité tout à fait conforme aux normes attendues.
Puis un jour, son téléphone de fonction avait vibré, et elle avait décroché avec un peu de retard, car elle était en train de couper des tomates et ne souhaitait pas salir la petite coque noire de l’appareil crypté. C’était une autre voix désincarnée. Le centre avait décidé de changer son handler, ce qui ne lui disait rien sur le jugement qu’on avait enfin porté sur sa situation.
Cette nouvelle voix s’était présentée succinctement, ne lui apprenant rien sur son identité, et rien de neuf sur sa nature de contact prioritaire avec la Magistrature. Puis elle avait indiqué, avec une bienveillance qui mit Thea sur le qui-vive, qu’on avait jugé qu’elle aurait besoin d’un peu de temps pour pleinement s’acclimater à tous ces changements.
– Nos camarades du Cap savent tout ça.
– C’est-à-dire ? Que savent-ils ?
– Que vous allez avoir besoin de vous acclimater ! Nous leur avons proposé de vous laisser un peu de temps.
– Je n’ai vraiment pas besoin de mesure spéciale…
– C’est une mesure standard pour les mutations et les changements de poste. Vous serez accompagnée.
Elle avait regardé son plan de travail. Le couteau posé à côté des tranches de tomate. Le jus transparent qui stagnait à la surface du bois de la planche. La voix continua d’un ton tout à fait égal. Non sans diplomatie, elle conclut en lui rappelant qu'elle avait de nombreux congés à faire valoir. Une mouche était entrée par la fenêtre.
Thea avait compris l’implicite de la remarque, n’étant pas tout à fait abrutie, et elle s’était retrouvée avec énormément de temps sur les bras. Du temps qu’elle avait pu mettre à profit pour se familiariser avec le Cap, et pour terminer dans les règles son aménagement. Plus tard elle viendrait à se féliciter de cette décision, mais sur le moment elle avait vu ça comme une forme de sanction. Comme beaucoup de ses pairs, Thea avait adopté l’ethos de sacrifice et d’anonymat, et avait sacrifié une part importante de son âme à la Magistrature. Un membre de l’Égide était le plus souvent un éternel apatride, une créature de la Loi, de son interprétation, de son application. Quand elle comprit qu’on allait lui donner une charge minimale de travail, Thea avait pleuré, deux fois. Une fois devant l’étang, en silence et debout, une autre fois sur le sol froid de sa salle à manger. La sensation du carrelage froid contre sa joue la calma progressivement, puis les remarques acerbes qu’elle se répétait intérieurement. Pas les siennes. Celle qu'elle avait entendue toute son enfance. Ensuite, elle s’était levée, avait vérifié que la gamelle de son chat était pleine, avait changée son eau, et s’était douchée avant d'aller dormir.
Puis progressivement, elle se fit au bronzage et au goût du sel et de l’alcool.
La maison de fonction que lui avait léguée la commune se situait à l’extrémité sud de la ville. Elle bordait la frontière entre la plaine inondable et une mangrove qui courait jusqu’aux plateaux forestiers. En principe cette petite maison avait été sélectionnée pour sa proximité avec le ‘centre de recherche’. Elle était située au bout d’un quartier d’habitation tranquille et dont les activités communales étaient minimes, et présentait aussi l’avantage d’être située à petite distance d’une plage touristique, que les locaux occupaient toute l’année.
En longeant la plage, on arrivait vite à un hub de transports en commun qui permettait de rejoindre le centre-ville en moins de cinq minutes. Comme le climat de la région était très doux, généreusement protégé de la chaleur par un discret vent marin, Thea aimait marcher, traverser les rues Beodosine et Candra jusqu’à l’avenue Révolution. Elle n’avait encore jamais visité de ville de l’Union ne comptant pas au moins une avenue Révolution. Cette artère-là était joyeuse et largement piétonne. Outre le marché central et plusieurs bars et cafés, les différents théâtres et forums à ciel ouvert étaient toujours pleins de représentations culturelles, politiques, ou occupés par des riverains passant l’après-midi à discuter sur les bancs de pierre et entre les arbres bas.
L’avenue, une belle ligne droite dont on avait récemment refait le bitume, traversait le Cap dans un sens Sud-ouest – Nord-ouest, s’enfonçant dans l’excroissance de terre où s’était nichée la ville, jusqu’à son point d’origine. Dans cette graine on trouvait encore quelques bâtiments un peu plus hauts que la moyenne, datant des premiers comptoirs nazumis et, en fait, construits en périphérie de villes autochtones dont on ne connaissait plus que les noms que leur donnaient leurs voisins. Il n’y avait aucune grande tour, mais quelques immeubles de bureau et d’administrations se camouflant habilement entre les habitations historiques. On ne devinait les fonctions de ces nouvelles constructions que par l’emplacement des fenêtres et des baies vitrées, et quelques panneaux informatifs accrochés à leurs parvis. En arrivant près du centre, on pouvait constater que les murailles indigènes avaient été préservées, formant une frontière physique entre le ‘centre historique’ et la ville moderne. Si on continuait vers le nord, en marchant à l’ombre des murs de terre peinte, on finissait par arriver au port de pêche puis, en remontant la côte, aux marinas et aux plages. Leurs longs pontons de bois comme des artères, se gonflaient d’une activité vive et joyeuse dès que le Soleil se couchait.
Thea y avait passé beaucoup de temps. D’abord comme une étrangère, occupant des comptoirs ou des tables, solitaire, comme une grande muette se contraignant à fixer la ville, à observer sa faune sans intervenir. Elle ne se sentait alors pas à sa place, et ne se faisait pas à l’idée qu’elle était, comme tous ceux qui l’entouraient, à la fois touriste et riveraine. Progressivement, elle s’était habituée à l’idée de sa légitimité en tant qu’habitante. La chaleur lourde des soirées, les jeux de bar et de table, les paris sur des tirs de fléchette ou les chants entonnés autour de quelques musiciens, les danses avec les inconnus, les verres d’alcools enchaînés sous des plafonds bas, ces choses qu’elle appréciait de loin, lui semblèrent plus accessibles.
Elle acheta plusieurs chemises en lins, et de nouvelles sandales.
Après environ un mois, elle buvait régulièrement, dormait moins, connaissait le nom d’une trentaine de personnes et pouvait considérer en connaître bien une dizaine. Elle en avait dragué deux autres, et avait fait l’amour à l’un d’entre eux. Avec un mélange confus d’agacement et de lassitude, elle réalisa qu’elle était capable de se faire à cette vie.
Un soir, elle était installée tout au bout de la jetée 4, un prolongement de bois qui s’étendait au dessus de la mer comme un bras tendu à l’extrême. Essentiellement couverte de salles de ma-jong et d’arcade. C’était l’un des pontons les plus longs, et une fois qu’on se trouvait contre sa balustrade en vieille planches de bois, on pouvait avoir l’impression que la ville disparaissait entièrement. Alors, il devenait possible de fixer son attention sur quelques voiles finissant de rentrer, ou sur la lueur lointaine des navires passant à l’horizon, et on pouvait s’oublier totalement dans la chaleur moite de la soirée, et laisser le bruit distant des bornes d’arcade, parfois des éclats de voix de la plage, peindre le reste du décor.
David, qui était l’un de ses nouveaux compagnons, s’était approché. C’était un descendant de colon eurysien, latino avec une moustache fine, très grand, physique sec, beaucoup de tatouages. Des petites esquisses en traits simples. Sans prétention. Ils allaient bien avec David, avec son caractère facile, très souriant. C’était un excellent danseur, et pour le reste, incapable de lancer une fléchette correctement.
Il s’accouda à son tour sur le ponton, et tendit une bouteille de verre à Thea. Elle la refusa d’un signe de tête, mais sourit, pour donner le change. David souffla en souriant.
– Je pensais que t’étais une touriste, au début.
– Ah oui ?
Elle se retourna pour poser son dos contre les planches, et orienta sa tête dans sa direction. Elle avait passé la journée dehors, à suer sous le soleil, et sa tête la démangeait un peu. Elle passa une main dans ses cheveux courts. Sans surprise, ils étaient gras. Tout le monde, ici, sentait la crème solaire, la sueur et le sel. David, qui ne faisait pas exception, continua.
– Tu as ce regard. Ou cette manière de faire. Je sais pas. On reconnaît les touristes. Ils profitent à fond, puis ils partent.
– Tu veux dire que je bois bien et que je danse bien.
Elle se sentait soudainement à l’aise. La chaleur lui paraissait confortable, et elle s’imaginait que la discussion pourrait se prolonger, fainéante, des heures et des heures. Elle avait alors fermé les yeux, pour se concentrer sur tout. L’illusion du bonheur. Le bois sec qui lui contusionnait doucement les coudes. La toile propre de sa chemise contre son dos et ses épaules. Les senteurs.
David prit un instant pour répondre.
– Je veux dire que t’as pas l’air de vouloir rester.
Et ça lui arracha un petit rire. Oui, après tout, ce n’était pas faux. Rien de tout cela ne lui semblait réel. Les jours passés au Cap, ces soirées fiévreuses, ces nuits courtes, et ces journées lentes dans les bureaux de l’Inquisition, tout ça lui semblait encore être une parenthèse. Même si elle peinait à se souvenir de ce qui l’avait précédé, et ne visualisait pas ce qui suivrait.
– Pourtant je vais rester, dit-elle. Mais oui j’ai encore un peu de mal à m’habituer à tout ça.
Il leva légèrement sa bouteille pour saluer sa réponse.
– Tu viens de l’intérieur des terres ?
– C’est ça !
Et soudainement, la douceur du moment s’évapora, et elle ne put s’empêcher de lui lancer un regard coulant, aux aguets. Un réflexe purement professionnel. David ne lui faisait pas l’effet d’être un dangereux agent de la Synarchie, ou même un gars envoyé par la maison pour la cuisiner. Mais on ne savait jamais. De toutes façons une agente de l’Égide n’avait pas de passé, pas d’origine, pas d’attaches. Elle n’avait rien à raconter, pensait-elle, consciente du caractère pratique et artificiel de ce mensonge. David sourit.
– C’est marrant, dit-il enfin. Comment t’es arrivée au Cap, en fait ?
– On n’a jamais abordé le sujet ?
Elle bottait en touche, soudain consciente qu’on ne lui avait jamais fourni de légende. L’Égide ne le faisait pas. Ses agents n’étaient pas des espions. Ce qui n’empêchait pas l’institution d’ apprécier la discrétion. David secoua la tête, et elle prit une mine contrite. La voix de Bower, son handler résonnait à ses oreilles. Une litanie confuse de conseils, recommandations, ordre. Elle lui devait beaucoup de qui elle était devenue, au contact du métier. Pour le meilleur, comme pour le pire.
– Je suis venue pour mon boulot, lâcha-t-elle enfin. C’est près des mangroves, vers la sortie de la ville.
Elle regretta immédiatement d’avoir donné une information aussi précise, d’autant plus qu’il n’avait rien demandé. Il acquiesça vivement.
– Ah, le centre de recherche ?
Elle se tendit et le fixa. Lui prit une gorgée de sa bouteille, inconscient ou faisant mine de ne pas réaliser le soudain changement dans sa posture. David continua.
– Je suis passé devant le laboratoire à plusieurs reprises. Sauf si tu bosses avec les maraîchers, bien sûr. C’est grand, comme bâtiment !
– Assez. On est loin d’occuper tout l’espace.
Loin devant eux, un jeune couple venait de quitter un parloir de ma-jong. Ils trottinaient en riant, puis se cachèrent à peine entre deux murs de bois pour s’embrasser. La discussion dériva naturellement vers d’autres sujets, et Thea réalisa par la suite que personne ne savait précisément qu’un site de l’Égide se trouvait en ville, et que les chercheurs qui avaient demande la construction dudit site avaient été déménagés plus à l’intérieur des terres. Le sujet ne fut plus vraiment abordé, mais elle comprit, par des références en biais et des remarques badines, qu’elle était désormais, aux yeux des autres, une chercheuse en écosystèmes.
Il lui apparut bien vite que ses propres collègues en étaient venus à se considérer de la même façon. Comme si le site, le but affiché à l’origine de sa construction, avait déteint sur eux. Comme si le fantôme de son premier plan corrompait leur fonction, où le regard qu’ils portaient sur leur fonction. L’architecture avait-elle seulement ce pouvoir ? Au fond, cela ne l’aurait pas étonné. On lui avait bien expliqué, à de nombreuses reprise, que l’environnement formait les personnalités et les cultures. Une ville, par l’agencement de ses rues, l’organisation de ses services, la planification de ses zones et de ses secteurs, pouvait imposer un certain art de vivre à ses habitants. Peut-être en allait-il de même pour les couloirs, les salles, la couleur des murs.
Une idée qui l’avait inexplicablement angoissée. Elle se sentait sur le bord, le doigt heurtant puis caressant la frontière floue d’une réalité trop énorme pour être pleinement formulée, ou comprise. L’ambiance moite du Cap se prêtait à des réflexions fiévreuses, et aux craintes qui les accompagnaient.
L’agent Pégase, une enthousiaste analyste aux cheveux rouges, lui avait proposé sa propre théorie sur la question. Elle était un peu trop bavarde au goût de Thea, qui admirait cependant son humour redoutable et la conviction avec laquelle elle assurait être la prochaine Agente Rouge. Quand elle proposa son idée, elle semblait d’un sérieux total. Selon elle, les analystes étaient de proches cousins des écologistes. Dans les deux cas, leur fonction était de compiler des données, des observations, des champs d’interactions, de causes et de conséquences, et d’en tirer des systèmes d’observation du réel. Des systèmes qu’on pouvait décliner et exploiter. Leurs outils de travail pouvaient se ressembler, au moins superficiellement, au moins dans certaines étapes. Elle s’était faite légèrement suppliante, à mesure qu’elle réduisait le champ des similarités. Cela rendit Thea triste.
Elle ne goûtait pas vraiment à cette idée, convaincue que la recherche scientifique et policière n’appartenaient pas au même domaine pratique et moral. Pourtant, elle fit mine d’entretenir l’hypothèse de sa collègue, par sympathie et par goût de la discussion. Avec le temps, elle dut réaliser que les lieux l’affectaient aussi, et la nature précise de sa fonction se diluait dans un flot artificiel et déplaisant de données, et de modèles. Toutes les choses qu’elle avait oubliées, lorsqu’elle supervisait des agents de terrain.
À des milliers de kilomètres de là, un tunnel routier explosait. Bientôt, le souffle de la conflagration allait atteindre le Cap.
1109
Crise prolongée de la modernité.
Une jeune femme se lève dans un bar.
Un vieil homme dans une rue.
Deux vétérans dans une caserne.
Dans une laverie.
Dans un garage.
Dans un théâtre.
Dans.
Et toujours les mêmes mots. La même exigence.
Mais qui est la citoyenne Maïko ?
Vulgaire, violente, désinvolte, magnifique et en roue libre ! Venez découvrir, si vous en avez le souhait, la Maïko magnifique, celle de Gibson Street , qui forgea son heure de gloire ; la Maïko où on a coulé la Section Défense, le creusets de tous les discours ; la Maïko lasse, celle du club d'Esperanza où ses hommes répètent les mêmes idées et les mêmes erreurs; et la Maïko disputée, dont on parle, celle que revendiquent tour à tour espions, héroïnes et vieux fous.
Venez découvrir quelques épisodes de son existence ! Voyez, soyez consterné par ses actes ! Consterné qu'on lui résiste ! Consterné que le monde tourne encore, et encore, et que jamais, jamais, il n'accélère ! Et avec nous, criez enfin !
Quelque chose s’est brisé
Posté le : 24 jui. 2026 à 01:43:59
Modifié le : 24 jui. 2026 à 01:47:30
9

24429
Lorsqu’on lui avait demandé, à l’occasion, ce qu’elle pensait du directeur Oyoshi Kitano, la citoyenne Maïko s’était fendue d’un bon mot. « Je lui trouve un air fatigué ». Le laconisme étant aux antipodes de son monde d’expression usuel, les médias s’étaient aussitôt emparés de sa discrétion concernant celui qu’on voyait, par certains aspects, comme la réponse institutionnelle à son existence. Oyoshi soupape de son extrémisme ? Kitano comme promoteur de ses idées ? Le Directeur comme compromis historique entre la ligne pragmatique et les ambitions radicales ? Le vainqueur du Mokhaï contre la vaincue de Gibson Street ?
Pour être tout à fait honnête, Maïko s’en foutait comme d’un jeudi. Elle avait dit ça, car elle le pensait : c’est vrai, le type avait l’air crevé. Qui plus est elle se doutait instinctivement que ça ferait jaser. Pas qu’elle était bête au point d’ignorer l’une des rares figures publiques réellement notables de cette seconde décennie du millénaire. Loin de là. Seulement, le directeur de la garde n’avait jamais exprimé le moindre intérêt pour la chose politique. Son radicalisme évident s’était toujours exprimé dans le cadre strict de sa mission à la tête des forces armées. Quoi qu'il en soit, il ne faisait jamais que renforcer les idées qu’elle avait été (selon elle) la première à porter dans le paysage politique moderne de l’Union.
Maïko jugeait avoir un boulevard pour reforger la Confédération selon son programme. Cela faisait dix ans qu’elle y travaillait. Dix ans de jeunesse excédée et brutale, confrontée au mur de moins en moins solide de la Meredith et de ses ouailles. Et en dix ans, le Kitano n’avait rien fait la portant à croire qu’il souhaitait lui opposer un second mur. Alors pour le reste, franchement… On pouvait bien parler de leur rapport, jugeait Maïko. Parler de leur opposition éventuelle, de leurs inspirations mutuelles ou de leurs restaurants favoris : tant qu’on parlait d’eux, c’était à son avantage. Le reste c’était la matière vive et chaude de la politique, et de la force populaire. Les faits en dur, comme un coup de masse dans les fondations du monde. Ces faits, et leur curieuse tendance à se libérer des mots.
Sauf peut-être ce soir. Ce soir, c’était un peu différent : elle était techniquement l’invitée du citoyen Kitano, ce qui promettait là encore d’agiter les médias. Très bon, ça. Ce qui était moins bon c’est qu’elle ne savait absolument pas en quel honneur un type aussi distant avait invité l’intouchable de la vie publique kah-tanaise à l'une de ses sauteries pour gratin de la bonne société. Peut-être, supposa Maïko, qu’elle était simplement devenue fréquentable. Peut-être que c’était dans l’ordre des choses. Peut-être que c’était la consécration, et qu’on croyait la satisfaire en lui donnant enfin accès aux cercles qui la boudaient depuis dix ans.
La Terreur des Pragmatiques se refusait à développer le moindre avis avant d’avoir goûté à la soirée. Au moins pour avoir quelques arguments, au moins pour développer une conclusion. Quelque chose qui se présentait avec des explications et une logique interne. Cette prudence, qu’on pouvait croire exceptionnelle mais qui motivait beaucoup de ses stratégies, n’était pas partagée par ses camarades. Elle l’avait constaté, encore et encore et encore, depuis l’arrivée de l’invitation. Les remarques en biais, ou gaillardes. Les recommandations non sollicitées, toujours prononcées avec camaraderie, comme l’évidence d’un choix qu’elle aurait déjà fait. Qu’elle n’y aille pas. Qu’elle les insulte. Qu’elle s’y rende pour leur dire leur quatre vérités. Qu’elle vienne avec un petit groupe de sectionnels, foutre le bordel, leur montrer un peu de quoi elle était capable.
La victoire était si proche qu’ils s’agitaient tous. Des chiens qui sentent une proie. Des agités de service. Elle était entourée de défectueux, et malgré quelques bons sergents, elle se sentait bien souvent seule à capter ce qu’il fallait faire, ou dire. À force de se voir dans ses yeux, à force de se reconnaître dans ses gestes, ils supposaient tous qu’elle était comme eux. Un esprit familier, auquel ils correspondaient eux, individuellement, plus que tout autre. Il fallait une force de volonté immense pour s’arracher à cette illusion.
Au volant, Loxha gardait les mâchoires si serrées que le muscle tressaillait sous sa peau. Il passait les vitesses avec une rudesse délibérée, faisant un effort formidable pour garder le silence. Si raffiné, si éduqué. Loxha gardait ses petits secrets honteux – et certains de sa patronne – avec l'envie constante de tout foutre en l'air. S'il avait été à sa place, elle n'en doutait pas un instant, il aurait déjà fait une connerie.
– Tu t’es fait belle, en plus.
La voix du conducteur brisa le silence. Maïko tourna la tête.
– Merci.
– Tu les honores trop.
– Qu’est-ce que tu en sais.
– Tu vas dire que c’est un honneur. Nan. Que c’est une opportunité. Tu vas dire que c’est une opportunité et m’expliquer pourquoi on a besoin de ces demi-mous.
– Un peu de respect, il y a beaucoup de militaires là-bas.
– Et de conventionnels, Maïko.
Elle ricana. Loxha était sensible aux arguments d’autorité, mais tout à fait capable de faire la part des choses. Son appréciation pour les militaires n’égalait pas son rejet absolu des politiciens siégeant actuellement à Axis Mundis.
– Et en plus tu as ramené cette conne.
Il lança un regard dans le rétroviseur, et ses yeux se figèrent dans ceux, très bleus, d’Alice. L’artiste peintre les leva de son téléphone, pour fixer à son tour le reflet du conducteur.
– Je me suis toujours demandé si ‘conne’ est une insulte sexiste ou non, dit Alice.
Elle sourit d’un air méchant qui lui allait très bien.
– Cette artiste, rectifia poliment le sectionnel, et Maïko grogna.
– Tu as décidé d’être un sale con, donc.
– Tu leur fait trop d’honneur. Je dis juste qu’on pourrait croire que tu te laisses amadouer.
– Tu le penses, sectionnel Loxha ?
– J’attends de voir ce qui se passe.
Elle se gratta le côté du nez, et lança un regard en coin à la dénommée Alice, qui la fixa à son tour, une lueur d’amusement dans le regard.
– T’entends ça Alice ? Le culot de cette merde ?
– Il est super agréable ton conducteur, dis donc.
– Attention c’est aussi un bon castagneur, et un tacticien honnête.
– Et le secrétaire général du Club des Sections Défense, intervint Loxha.
Maïko étendit les bras sur le sommet de la banquette arrière. La vérité c’est qu’elle était ravie. Elle allait enfin pouvoir se confronter directement à la société connectée du monde politique kah-tanaise. Briser le cordon sanitaire. Les rencontrer toutes et tous, voir quels cauchemars se reflétaient dans leurs yeux lorsqu’ils les posaient sur elle. Autour de la voiture, les faubourgs droits de Lac-Rouge laissaient place à une route de colline sillonnant entre des arbres bas. Maïko s’humecta les lèvres.
– Alice, explique au secrétaire général du Club des Sections Défense pourquoi tu es ici.
– Je suis peintre, expliqua Alice.
Loxha acquiesça, concentré sur les grandes bâtisses qui entouraient maintenant la route.
– Ça me fait une belle jambe.
Et Alice leva les yeux aux ciels.
– Je suis le quota présentable de ta cheffe, abruti. Et je pourrai peindre l’évènement précisément, quand elle sera à la tête de l’Union, en tant que Première Citoyenne. Lorsqu’elle financera de grands projets artistiques pour célébrer la révolution Équinoxiale, et pour amener à une nouvelle renaissance artistique. Tout ça.
– Pratique, comme excuse.
– T’avais qu’à apprendre la peinture, Loxha, intervint Maïko. T’es doué pour autre chose, donc je t’utilise pour ces autres choses.
– Je jugerai le résultat quand je le verrai, conclut-il.
Maïko ne savait pas bien s’il parlait des hypothétiques peintures, ou de son passage au Cercle de Guerre. Même si elle ne doutait pas qu’elle pouvait laisser cette joute où elle se trouvait et ne rien y perdre du point de vue du mouvement ou de Loxha, elle décida tout de même d’expliciter son plan. Moins par égard pour son fidèle sergent – dont la fidélité présupposait justement qu'il n'ait pas à comprendre ce qu’elle faisait – que pour tuer l’idée qu’elle puisse se rendre à un tel évènement légèrement.
– Alice protège mes arrières.
Loxha émit un grognement ; il fit s’engager la voiture sur un sentier bordé d’arbres secs et au bout duquel on devinait un ancien hôtel particulier. Une hacienda réhabilitée en local communal, où siégeait maintenant le club du Cercle de Guerre. Loxha lança un nouveau regard en direction du rétroviseur, il semblait chercher quelque chose de nouveau sur le visage de la peintre, quelque chose donnant du sens à la remarque de sa cheffe.
– Dans ce cas tu aurais dû m’amener.
– Alice est habituée à ce genre de lutte, déclara Maïko. Elle fera l’affaire.
– Il y aura du grabuge ?
Ils venaient de passer un portail finement ouvragé. Loxha arrêta la voiture sur une place de parking libre, sous un arbre. Des voitures électriques étaient alignées le long de la grille de fer noir, où devant les haies qui séparaient le parking de la maison. Quelques convives se dirigeaient vers les deux escaliers permettant d’accéder au hall d’entrée. Un autre était en train de fumer, téléphone en main, l’air suprêmement indifférent. Loxha passa son coude sur le dossier de son siège, et se retourna, les yeux rivés vers Maïko.
– Je dois aller chercher des renforts ?
– Non, ça ira. Merci pour le trajet camarade. Attends que je revienne. Si j’ai besoin je sifflerai.
Elle posa brièvement une main sur l’épaule de Loxha. Le tissu noir de son uniforme avait une texture légèrement rêche. Grossière, mais solide. Maïko retira sa main, puis sortit, imitée par Alice. Dehors, il faisait chaud, et l'air était légèrement humide. Quelques nuages s'accumulaient dans le ciel, mais rien d'inquiétant à ce stade. Alice fit le tour de la voiture pour rejoindre Maïko, lança désigna la place du conducteur avant de lui glisser un aboiement ironique. La cheffe des sectionnels décida de ne pas réagir. Ses camarades savaient être disciplinés, à l’occasion, quand c’était important. Et concernant la peintre, elle n’avait qu’un contrôle très superficiel sur elle : ce qu’elle avait omis d’expliquer à Loxha, c’est qu’au-delà d’être une de ses familières, Alice était surtout l’une des envoyées du vieux Gabriel d’Alcyon.
Le poète holocauste, lui qui avait gracié la Section Défense et les discours de Maïko d’une inexplicable validation artistique, aimait surveiller ses ‘ouailles’. Il avait déployé un impressionnant réseau d’obligés et d’apprentis à travers le monde, autant de prêcheurs funestes, imbus d’eux-mêmes, dont l’influence s’étendait du Nazum à la Dodécapole. Et Alice ? Alice était bien peintre. Une portraitiste, tête de file du petit mouvement artistique qui gravitait autour du vieux fou. Alice avait été envoyée auprès de Maïko par ce dernier, persuadé qu’elle pourrait profiter de ses enseignements. Et c’est vrai, habituée aux cercles les plus restreints de Lac-Rouge, quoi qu’en qualité de figurante franchement oubliable, elle avait pu apprendre les bases à Maïko, convaincue comme son maître que la section défense ne pourrait transformer l’Union sans accepter de reprendre les codes de ses leaders historiques. Au moins superficiellement.
Maïko ne partageait pas du tout cette opinion, mais connaissait la valeur de cet enseignement. De la même façon, elle ne supportait pas le contrôle implicite qu’exerçait le poète sur elle en la faisant surveiller par l’une de ses sbires, mais espérait bien pouvoir compter sur celle-là pour la soutenir dans ce genre d’occasions. Elle plongea les mains dans les poches de son long manteau noir et blanc, son poing gauche se referma brièvement sur forme froide et rassurante de cloches-cymbales. Contrairement à l'uniforme de Loxha, ce manteau était fait d'un tissu agréable. Et le col haut était très à la mode, sinon carrément avant-gardiste.
Elle se pencha vers la vitre du conducteur, et sourit à Loxha lorsque ce dernier ouvrit la vitre.
– Maïko ?
– Alice est envoyée par D’Alcyon.
Et à ça, le sectionnel ne trouva rien à redire. Il pencha la tête en avant, et souhaita une bonne soirée à Maïko.
Alice s'était éloignée de quelques pas. Elle se trouvait désormais à l'intersection du chemin de pierres rondes remontant jusqu'aux marches de la résidence communale, mais lui tournait le dos, bras croisés, fixant ses jardins. Les yeux de l'artiste détaillaient maintenant ce curieux mélange, typique de la période de l’Indépendancie. On reconnaissait bien l'inspiration arobelano, cette vieille synthèse d'influences théodosiennes et arabo-musulmanes. Des haies basses ordonnées comme des petits soldats entouraient des bassins d'eau fraîche, quadrillées par un alignement de palmiers et une allée damée, supposés suivre la géographie abstraite du paradis perdu.
Par souci d'originalité, ou par réflexe culturel, l'architecte y avait intégré plusieurs aspects des jardins burujois, à priori incompatibles à la structure cadrée et symétrique des jardins sud-eurysiens. Les bassins prenaient leur source dans un petit plan d'eau boisé, un authentique morceau de nature artificielle au centre duquel on avait érigé un îlot abritant un kiosque style oriental. Des bosquets de fleur colorée envahissaient par endroit le paradis mauresque, comme des veines de couleurs vives. L'allée et son damier complexe finissait par quitter les bassins rectilignes et suivre des courbes élégantes, courant entre les arbres. L'ensemble était, inexplicablement, harmonieux. L'ensemble lui faisait aussi penser aux décors en studio d'une lointaine adaptation des Aventures d'Alice Sous-terre. Comme ce film l'avait obsédée, gamine. Sans doute à cause du nom.
Maïko l'avait rejoint, et parcouru à son tour le jardin du regard. Ses yeux s'arrêtaient moins sur les lieux que sur les quelques convives qui s'y trouvaient. Une toute petite poignée d'entre eux. Deux femmes sur un banc, un homme, les mains sur les hanches, fixant le kiosque-pagode, une poignée d'officiers en uniforme de ville, discutant entre les bassins d'eau fraîche.
– Oui, Alice ?
– Tu ne vas pas aimer ce que je vais dire.
Maïko croisa les bras et attendit.
– Ce jardin est ce qu'on pourrait qualifier de jardin kah-tanais, non ?
– Oui.
Maïko n'en savait en fait pas grand-chose. Elle ne s'intéressait pas vraiment aux jardins, et si elle pouvait identifier les origines de certains motifs ou les traditions rattachées à telle ou telle région du monde, ce qui se trouvait devant elle la frappait surtout pour sa banalité et son caractère fondamentalement réactionnaire. Alice continua.
– On pourrait aussi le décomposer selon ses origines. Les synthèses des éléments dont la rencontre à donner ce résultat.
– Je te suis.
– Si tout ce qui existe peut-être rattaché à une tradition antérieure, sommes-nous capables de produire du neuf ?
Il y eut un moment de flottement, puis Maïko acquiesça.
– Du neuf, à l'opposée de ?...
– Révolution et réforme. L'art et l'Histoire de l'art semblent aller du côté de la réforme.
La radicale fronça imperceptiblement les sourcils, puis pivota vers la peintre, essayant de déterminer si son expression trahissait quoi que ce soit de son intention. Est-ce que c'était un genre de test ? Qu'est-ce qui lui passait par la tête, à cette conne ?
– D'Alcyon est révolutionnaire.
– Le Maître est le plus grand artiste de sa génération. Peut-être de son siècle. Mais je peux tracer l'origine de ce qu'il écrit. Tradition orientalisme, ésotérisme matérialiste, érotisme révolutionnaire.
Elle énumérait d'un ton plat.
– Même les tentatives de l'Art moderne ne sont pas très convaincantes du point de vu de la nouveauté pure. Dans le meilleur des cas, l'art moderne finit par créer sa propre tradition, laquelle se rattache rétrospectivement aux traditions préexistantes. Exister dans un contexte signifie l'impossibilité de préserver une pureté d'intention ou de pratique.
Encore un flottement. Maïko reporta son regard sur le jardin, et conclut pour le bon qu'il n'y avait pas une seule personne l'intéressant en son sein.
– Jardin d'inspiration coloniale, lâcha-t-elle enfin. Et pas une trace d'art nahuatl ou révolutionnaire. Construction réactionnaire.
Elle haussa les épaules et tourna les talons vers les escaliers.
– Il y aura une pétition pour le faire raser. Retrouve-moi à l'intérieur.
En adoptant le bon angle et là bonne distance, tout pouvait devenir réactionnaire. C'était même ce qu'avait souligné la peintre. Maïko ne lui en voulait pas. La possibilité de la Révolution tenait à l'espoir. C'était le principe même du militantisme. Un espoir informé, mais qu'est-ce que ça pouvait bien retirer au reste. Et ce jardin "kah-tanais", pouvait aussi bien être un exemple brillant de syncrétisme révolutionnaire qu'une marque honteuse d'un orientalisme atavique. Maïko n'avait pas pris la peine de l'observer au point de développer un avis particulier sur la question. C'aurait pu arriver, oui, pour cela il aurait fallu qu'elle s'y avance. Y tienne une discussion, un discours, une manifestation. Saccage les lieux ou profite de leur fraîcheur. Là, seulement, elle aurait pu décider de leur valeur.
Arrivée sur les marches, elle constata qu'elle commençait à suer, et que sa chemise collait à sa peau. Le manteau était peut-être de trop. D'ailleurs à part quelques officiers soucieux de se faire mousser, tout le monde portait des vêtements légers, un luxe qu'elle ne pouvait pas vraiment se permettre. Pas dans sa position. Elle grimpa les marches, et plissa les yeux. Certains commençaient à enregistrer sa présence. Quelques hommes, installés devant les portes, lui lancèrent un regard inquiet. Savaient-ils qu'elle venait ? Quel était leur avis sur la question ? Comme ils la fixaient, elle leur rendit un sourire froid mais cordial. L'un d'eux acquiesça en retour, les autres reprirent leur discussion à voix basse.
Maïko les ignora et atteignit le sommet des marches. Face à elle se trouvaient les doubles-portes massives de l'entrée, et un damier de marbre se prolongeant le long de la façade. Une terrasse de style néochic, qui disparaissait à l'angle du mur. Il y avait des chaises, des tables basses, une petite foule de convives. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient s'échapper la rumeur constante de la soirée, et un morceau de musique. Maïko marqua un temps pour écouter. Les influences trip-hop étaient évidentes. Un rythme lent exploitant des samples d'ambiance plutôt sombres, mais enveloppé d'inspirations acid jazz tout en cuivre et harmonies d'atmosphère. Le plus étonnant, c'était cet aspect néonoir ou post-punk, qui lui rappelait un peu le groupe Mezzaquaye, ou peut-être Bohren & Holmes. Considérant sa construction rythmique, le morceau visait à installer une tension plus qu'à imposer une mélodie.
Manifestement, le compositeur souhaitait jouer sur l'espace et le silence. Malgré les déformations associées à des conditions acoustiques suboptimales, Maïko déterminait sans mal qu'un véritable travail de mixage avait permis de donner à chaque instrument une place à part, créant une sensation de suspense permanente, sans explosion ou véritable montée en puissance, mais assurant une tension continue. L'élégance de la production, qui évitait toute démonstration, laissait place à un univers de suggestions allant de l'inquiétant au sensuel.
Quelqu'un, ici, avait bon goût.
– Tu as le trac, citoyenne ?
Elle fit volte-face. La nature de cette voix, qu'elle reconnaissait parfaitement, imposait une réponse, mais son ton posé et amical n'exigeait pas une réponse agressive. Devant Styx se trouvait une grande femme aux traits androgynes. Un visage plaisamment anguleux et des cheveux courts, dégageant son front et deux yeux sombres. Une mèche tombait sur le côté droit de son visage. Malgré son ton parfaitement agréable, elle ne souriait pas. cravate rayée refermée autour du col d'une veste de costume, chemise d'un bleu léger. Pas une goute de sueur. Elle devait venir de l'intérieur. Maïko jeta un regard en direction des portes de la maison.
– Styx.
– Citoyenne, répondit la cheffe des services secrets de l'Union. Très heureuse de te voir avant de partir.
– Vous n'auriez pas voulu manquer l'évènement de la soirée, j'imagine.
Elle répondit par un rire sans joie et indiqua la terrasse. Maïko acquiesça et, soucieuse de ne pas emboiter le pas à qui que ce soit, se mit en marche. L'autre la suivait à pas lents.
– Tu as des amis, ici, dit Styx. Des amis du citoyen-général.
– Ce sont vos petits oiseaux qui vous disent ça ?
– Mes tulpas s’intéressent à l’étranger, Maïko. Tutoyons-nous, le vouvoiement c’est vulgaire, et bourgeois.
– J’y crois pas…
Maïko rit. La situation lui semblait parfaitement absurde. Arrivée à l'angle de la maison, elle découvrit que la terrasse se prolongeait encore, le long d'une grande baie vitrée moderne, construire dans la paroi de la vieille maison. Les potes, ouvertes, donnaient sur un intérieur vaste et richement meublé, ou se pressaient d'innombrables figures que la masse et la proximité rendaient anonymes. Maïko acquiesça.
– D’accord. Des amis. Eh bien ?
– Le citoyen-Directeur t’a invitée à l’initiative de deux de ses proches. Les députés Ionas Ven Dhal et Caravagius.
Elle fronça les sourcils.
– Je connais Caravagius. C’est une lavette.
– Pardon ?
– Appelons un chat un chat. C’est un énorme lâche. Une limace. Il fait de bon discours et agite certains vétérans, mais il n’y a pas une fibre révolutionnaire dans ce type. Il pisse dos au vent, voilà tout.
– C’est à ton avantage, en tout cas, puisque ça t’a fait venir ici.
Styx fronça imperceptiblement les sourcils. Maïko ne niait pas que la situation était à son avantage. C'était même pour ça qu'elle se permettait d'insulter l'individu. Une façon de marquer son territoire, et savourer son succès. Les deux s'étaient maintenant installées contre la rambarde en pierre blanche, dos au jardin, face aux baies vitrées. Un trio de jeunes officiers sortit prendre l’air, et se dirigea dans leurs directions. En apercevant la cheffe des renseignements et de la Section Défense, ils eurent un mouvement de recul, et se turent, les dépassant en pressant le pas et ne reprenant leur discussion qu’une fois bien engagés sur les escaliers.
Styx se pinça les lèvres, fronça encore un peu plus les sourcils, puis haussa les épaules et se passa une main sur le côté de la joue. Maïko souffla du nez.
– On va raconter qu’on se voit.
– On va bientôt raconter que tous les radicaux d’Axis Mundis te voient, rectifia Styx d’un ton parfaitement égal.
Maïko réprima un air amusé.
– Alors tu crois à la victoire de mon programme, citoyenne ?
– Pas vraiment. Mais c’est vers ça qu’on se dirige.
– Je me suis normalisée, donc. Misère.
– Certains ont travaillé d’arrache-pied pour te normaliser. Si tu ne provoques aucun esclandre, d’autres pourraient même le croire.
– Certains. Les deux députés que tu me nommais plus tôt. Caravagius et...
– Et Ionas Ven Dhal. Ainsi que leurs proches, oui.
Maïko considéra la situation. Caravagius était un radical un peu minable, mais qui s'était fait remarquer par un certain nombre de sorties polémiques et de discours mimant mollement ses propres excès. Ven Dhal ne lui disait rien.
– Eh bien ma foi, merci pour l’information. Pourquoi me la donner ?
– Nous faisons la discussion.
– Quel intérêt pour toi ? Quel intérêt pour ton commissariat ?
Elle aperçue Alice, qui montait les marches aux bras d'un quarantenaire, ils s'entretenaient poliment, se parlaient comme des familiers. La peintre avisa de la situation, et regarda Maïko. Une question silencieuse. La sectionnelle secoua imperceptiblement la tête. Je gère. Alice continua son chemin. Elle l'homme passèrent les portes vitrées, et se laissèrent dévorer par la masse grotesque des convives. Styx n'avait rien remarqué, ou fit mine de ne rien remarquer. Sûrement, une femme seule ne peut pas connaître les familiers de tout les politiciens de l'Union, même ceux qu'elle ne doit pas manquer de faire surveiller.
– En fait, dit-elle, je suis curieuse.
– J'écoute.
– Il y a quelques années j'ai pu obtenir un rapport d'enquête de l’Égide, mené à ton sujet après les évènements de Gibson Street.
– Une glorieuse victoire pour le prolétariat.
Styx acquiesça poliment.
– Tu n'as pas de passé, citoyenne. Pas de famille, pas de proches avant ton entrée au sein du Miroir Rouge...
– Je n'ai pas d'amis parmi ces traitres.
– Et ton éviction du même journal, oui. Mais en tout état de cause, l'apparition de la citoyenne Maïko commence... Eh bien, avec l'apparition de la citoyenne Maïko.
– Bien.
Elle fixa Styx et lui sourit.
– C'est pas parfaitement illégal, ce genre d'enquêtes ?
– Pas à ma connaissance. Tu dois comprendre, tu semblais représenter un risque majeur pour la confédération.
– Amusant.
– Non, dit Styx. Non, vraiment pas. En tout cas je suis curieuse d'avoir pu te parler. Nous n'avons pas beaucoup discuté mais ça me permet de poser un visage, une voix, des mimiques sur le reste.
– Sur le fait que vous n'avez rien sur moi.
– Sur le fait que nous n'avons rien sur toi, oui. Avec d'autres ce n'était pas nécessaire.
Son regard se porta naturellement vers la salle principale. En haut d'un escalier, elle venait d’apercevoir le Directeur Kitano. Un homme de taille moyenne, avec un bon sourire d’apparat. Une main dans la poche de son veston, l'autre fermée autour d'une coupe, bien coiffé, très droit, pas de difformité ou de maladie apparente. Il était d'une banalité assez confondante. Pourtant, tous les regards se tournaient vers lui. À ses côtés, une poignée d'hommes. Elle reconnue Caravagius, crâne rasé, un peu gras, un sourire de faussaire. Ven Dhal devait se trouver à leurs côtés. Le directeur les écoutait poliment.
– Pas nécessaire, hein ? Lui, par exemple. Kitano. Qu'est-ce que vous avez sur lui ?
– Ses états de service, répondit Styx en haussant un sourcil. Évidemment.
– Tu m'as très bien comprise. Sur lui personnellement.
Styx ne quitta pas immédiatement des yeux le groupe en haut des escaliers. Son regard s'attarda sur la posture de Kitano, sur la courtoisie avec laquelle il écoutait ses interlocuteurs. Puis, elle se tourna vers Maïko.
– Le dossier d'Oyoshi Kitano n'a rien de secret. C’est un enfant de la Junte. Ses parents étaient des militants syndicaux de la première heure. Ils ont disparu dans le centre de détention numéro trois. Il n'en est jamais ressorti qu'un certificat de décès laconique. Kitano a grandi dans la clandestinité et les files d'attente des soupes populaires.
Styx s'appuya plus fermement contre la rambarde.
– Il s'est engagé très jeune, a fait ses classes, a gravi les échelons par une compétence indéniable. On ne lui connaît aucune implication dans les batailles picrocholines des clubs pendant la période de reconstruction. Il s'est tenu à l'écart du jeu politique, se concentrant sur la doctrine militaire. Il a publié un mémoire sur l’optimisation du budget de la défense qui lui a valu une médaille d’honneur.
Elle fit un geste vague vers l'intérieur de la salle.
– Puis il y a le Mokhaï. L'Opération de Maintien de la Paix. La pacification d’un pays et l’expulsion des Loduariens. La construisant d’institutions locales décentralisées. Il a appliqué la méthode kah-tanaise aux concepts de nation-buliding, ce qui a fait de lui l'architecte du succès opérationnel de l'Union, et lui a ouvert les portes du Directoire. Dois-je vraiment continuer de faire son hagiographie ?
Maïko l'écoutait, les bras croisés.
– Et sur lui, personnellement ? Ses failles ?
Styx esquissa un sourire sans joie.
– Pas de conjoint, ni conjointe connus. Pas d'enfants. Une sœur et un frère dont il s'est éloigné dès son entrée dans la Garde. Pas de scandales financiers, pas de liaisons dangereuses. Ses amantes sont toutes sans aspérités. Il est ascétique. Son seul engagement connu, hors de la Garde, a été bref passage dans des cercles proches de l'Amicale Sociale-Démocratique durant sa jeunesse. Il les a rapidement quittés. Et bien sûr, ses positions politiques actuelles. Dans ses discours, il prétend que la paix est une anomalie, que le monde extérieur est un prédateur, et qu’il nous faut renforcer tous nos mécanismes défensifs ou périr. Quelles conclusions peux-tu en tirer ?
Maïko haussa les épaules. Tout ? Rien ? La vie et l’œuvre de Kitano étaient publiques. Elle fit claque sa langue contre son palais. Styx continua.
– Les historiens antiques se concentraient énormément sur les vertus et les défauts des généraux et des rois. Une part importante de leur travail consistait à attaquer ou élever des figures jugées compatibles avec les besoins actuels de la cité. Kitano n’est pas mort mais sa légende est déjà écrite, nous aurons beaucoup de mal à la faire évoluer.
Maïko considéra la commissaire, ses traits anguleux, sa cravate, son regard fixe.
– Ton historique ne mentionne pas qu’il a d’excellents goûts musicaux. Faudra corriger ça.
Styx acquiesça fort courtoisement.
– Assurément.
– Tu viendras assister au spectacle ?
Elle secoua la tête.
– Je préfère lire ce que la presse dira dessus. Bonne soirée, citoyenne.
– Si tôt ?
– Passez les cinq ou six premières, toutes les réunions de ce type se ressemblent. J’ai fait le plein de ragots, et maintenant j’ai mieux à faire de mon temps.
Styx la fixa, laissa un sourire ouvrir son visage en deux. Une expression bizarre et délibérée. Maïko la salua d’un signe de tête, et resta à sa place lorsqu’elle s’éloigna enfin. Quand la silhouette s'évapora enfin entre les voitures du parking, Maïko fut soudain frappée par une évidence absurde : la cheffe des renseignements tenait du vampire. S'attendant presque à la voir jaillir des ombres pour lui arracher la carotide, la radicale secoua la tête, tourna les talons, et s'avança enfin vers les portes de l'hôtel particulier.
Elle s’introduisit seule.
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Maïko avait les yeux rivés sur les invités. Perchées en haut de la mezzanine, mains posées sur la tablette en bois laqué de la balustrade, elle s’imaginait invisible pour une partie des convives, cachée par l’un des piliers en arche soutenant le balcon. Quelque chose en elle appréciait cette position. Présente, invitée, au milieu de ceux s’imaginant ses pairs, les dominant de sa hauteur et eux, à peine conscients de sa présence.
Ce sentiment de satisfaction était quasiment indiscernable de tout ce qui venait d’elle, profondément d’elle. C’était au plus un écho, comme à chaque fois. Le son lointain de son Être. Une émotion séparée de sa conscience. Celle-là était plongée dans des calculs savants : Maïko essayait de se rappeler les vagues notions d’architecture qu’elle avait accumulées durant sa vie. Elle parcourut la pièce du regard, les murs inférieurs étaient ouverts sur des arrières salles. Elle y voyait un piano, un bar, des fauteuils rouges installés en arc de cercle. Kitano y saluait des invités. Chaleureux et immédiatement sympathique, il avait tout l’air d’un hôte idéal, ou du moins, d’une politesse exquise. Elle détourna le regard pour prolonger son observation. Depuis sa position elle ne pouvait voir que la salle directement située devant elle. Sur sa droite, les baies vitrées donnant sur la terrasse. Sur sa gauche, l’escalier massif où se tenait le citoyen-directeur Kitano lorsqu’elle était arrivée. Les marches se divisaient en deux sections longeant les murs, amenant jusqu’à la mezzanine.
Maïko avait vu le militaire, mais pas encore rencontré. Ni lui, ni les "alliés" auxquels elle devait son invitation. Ce qui ne voulait pas dire qu’on ne l’avait pas remarqué. Il y avait eu les regards mauvais, méfiants. Les politesses de surface. Plus rares, les quelques salutations d’usage, aussitôt suivies d’invitations polies à parler, mais plus tard dans la soirée. Un ancien collègue du Miroir Rouge avait tenté de se comporter avec elle comme avec une vieille amie. Elle avait été aimable.
Même le mépris qu’elle affichait n’était qu’une goutte d’eau perdue dans son être. Elle sentait bien qu’elle était en train perdre pied.
Elle voulait s’élever, alors elle était montée ici. La distance aidant, elle s’était mise à fixer les gens. Son loisir favori. Elle voyait des cheveux, surtout. Colorés, rasés, calvitiés, longs et courts, coupes militaires, coupes militantes, coupes aphones. Malgré les apparences du Cercle de Guerre, la réception ne ressemblait pas à ces films fin d’époque où l’Aristocratie Eurysienne se donnait en spectacle. Il y avait ici un air de modernité, un air de Révolution. Ses poings se serrèrent d’eux-mêmes sur la surface laquée du bois. Un air de révolution. Ce fut à ce moment qu’Alice intervint.
– Maïko ! Comment était-ce, avec la harpie ?
Elle avait un ton délibérément joyeux. Maïko se tourna dans sa direction, et croisa les bras.
– Styx m’a bien accueillie.
– Ah ! Eh bien… Tant mieux alors !
– Ce n’est pas à elle de le faire. Depuis mon arrivée je n’ai croisé que des hypocrites et des gens me fuyant. On m’a peut-être invitée pour que je m’humilie.
– Et tu penses que tu en serais capable ?
Elle avait un ton léger, des inflexions rieuses. Cela énerva Maïko. Cette écervelée croyait qu’elle doutait d’elle. Qu’elle avait les pétoches, avait fui la masse pour se retrouver, reprendre son souffle ou quelque chose du genre. Ce n’était pas le cas.
Alice ne la regardait déjà plus. Son regard s’était perdu quelque pas dans le dos de Maïko. Elle la suivit par réflexe, en direction de la masse gorgée du salon, et des convives et leurs crânes.
– Allons nous mêler aux autres, dit enfin Alice.
– Tu viens de l’autre côté ?
Maïko releva les yeux en direction de l’autre bout de la mezzanine. Elle la désigna et pivota vers la peintre, qui suivit son regard puis lui répondit d’abord par un sourire interloqué.
– Oui. Je discutais avec cet officier de la marine. Oh, un homme délicieux ! Il a déjà rencontré d’Alcyon et…
– Combien y a-t-il de portes, en dessous de nous ?
Un moment de flottement, la peintre dut fournir un effort de concentration. Heureusement, Maïko pouvait compter sur ses réflexes professionnels. Alice observait très bien, même sans le vouloir. Elle finit par acquiescer, sans chercher à cacher une pointe de satisfaction.
– Deux portes. Une petite qui donne sur la cuisine, une plus massive qui est ouverte sur le couloir jusqu’au hall d’entrée.
Maïko pivota à nouveau vers la salle, et fronça les sourcils. Elle murmura quelque chose, vaguement identifiable comme des chiffres, prononcés en nahuatl, puis sembla atteindre une forme de conclusion.
– Huit sections défenses.
– Pardon ?
– Je me demandais quel nombre d’hommes il faudrait pour tuer tous ces gens. Huit sectionnels. C’est le minimum, mais je pense qu’ils peuvent bloquer les accès à sept. Le dernier pourrait les gazer.
Son regard s’orienta vers les grandes fenêtres ouvertes, et les baies vitrées béantes.
– Ou tirer dans la foule.
Alice esquissa un rire, qu’elle n’acheva pas. La citoyenne considéra encore les invités, et l’espace d’une petite seconde, son expression prit un aspect mélancolique. Puis elle tendit la main à sa partenaire, et la tira sans un mot en direction des escaliers.
Les odeurs de parfums, de boissons, des gens et de la réception, étaient beaucoup plus agressives, ici. Maintenant qu’elle était accompagnée par la charmante peintre, la cheffe des sectionnels constatait qu’on la considérait avec beaucoup plus d’amabilité. Le fait de la voir tenir la main d’une femme devait aussi jouer son rôle. C’était un geste était très répandu chez les amis proches, elle savait exactement ce qu’elle faisait pour ces gens : elle s’humanisait, s’abaissait à ce niveau. Parce que ses doigts étaient serrés sur ceux, parfaitement manucurés et vernis d’une mondaine aux airs sages, on supposait soudainement que la terrible Maïko pouvait être apprivoisée. Elle lança un regard sur sa droite en finissant de descendre dans le salon. Alice ne s’était pas trompée. Deux portes. Il faudrait huit sectionnels.
– Citoyenne ! Bienvenue au cercle de guerre !
Elle leva les yeux vers un homme, assez grand. Elle pris tout juste un instant à le ressituer. Burton. Elle se souvenait de ce visage rubicond et de ces yeux chassieux. Club de l'accélération. Ses soi-disants ancêtres idéologiques. Lors de sa première allocution à la Convention Générale, Maïko avait défendu le réarmement. Burton avait eu le bon goût de vomir sur les modérés qui l'avaient précédé, et de la fermer lorsqu'elle avait pris la parole. Elle soutint son regard, et il se pencha vers elle en baissant un peu la voix.
– Franchement on aurait dû t’accueillir ici bien plus tôt.
Il secoua la tête puis sourit d'un air aimable.
– Je suppose que la proposition venait de Ionas ?
– Et du citoyen Caravagius, oui.
– Nous allons enfin pouvoir avancer.
Il lui lança un sourire complice, comme si elle était censée comprendre ce à quoi il faisait référence. Cela ne lui plaisait pas, parce qu’elle comprenait absolument pas de quoi le citoyen Burton voulait parler. Pour autant qu’elle le sache, le Club de l’Accélération avait maintenu une forme de cordon sanitaire entre lui et les Sections Défenses. Sur ce point rien ne les différenciait des autres clubs radicaux. Maïko s’apprêtait à lui répondre par une répartie d’Assemblée, une réplique bien sentie et un peu vexante, mais Alice la prit de court, affichant une expression délibérément niaise et un ton absolument ravie.
– Ionas ? Caravagius ? Oh ! Je pensais que tout ça dépendait du Directeur !
Alice ne s’était pas trompée sur la marche à type, vu l’expression satisfaite qu’arbora le citoyen Burton. Cela ne surprit pas. Un crétin dans son genre, c’était parfaitement incapable de résister à la tentation d’expliquer à moins instruit que lui. Il lui lança un regard plein de bienveillance, et d’un je-ne-sais-quoi de sollicitude à ça de la condescendance.
– Oyoshi, expliqua-t-il, a beaucoup d’influence mais le cercle de guerre est un regroupement informel et fermement communaliste. Ils ont sans doute dû délibérer.
Alice considéra ses mots, puis pencha légèrement la tête sur le côté.
– Et pas toi, citoyen ?
Il eut un petit rire.
– Je suis un invité, comme vous deux.
Maïko acquiesça, comme si tout cela tombait sous le sens. Elle cessa de s’intéresser à son interlocuteur, et chercha ses deux bienfaiteurs des yeux. Burton continua.
– Caravagius et Ionas sont accrochés au Directeur comme des coquillages à un ponton. Quelque chose me fait dire qu’ils veulent être avec lui au moment où il viendra te saluer.
– Où sont-ils ?
– Il me semble qu’ils sont partis vers le second salon.
– Je vois.
Elle lui accorda un regard de complaisance, se demandant soudain à quel point la possession d’un "second salon" suffisait à désigner un lieu comme dangereusement décadent.
– Merci.
– Quand tu en auras terminé avec eux, nous comptons parler stratégie programmatique dans la salle de musique. Nous serions très heureux d’entendre les positions et propositions de la Section Défense.
Proposition. Son sang ne fit qu’un tour et sa respiration se coupa brièvement, un hoquet de colère s’étouffa au fond de sa gorge. Tous ses muscles lui criaient d’abattre son poing dans le visage du type. Pour entendre le bruit que ferait sa chair, une fois éclatée contre ses os. Proposition. Elle se contenta de hausser les sourcils. Lentement. Propositions ? Alors ils voulaient vraiment la traîner à leur niveau, la faire glisser dans le magma anonyme d’un radicalisme déboussolé et bas du front ? Elle desserra les poings, et pris se força à prendre une inspiration. Alice lâcha sa main pour lui prendre l’épaule.
– Ça semble être une excellente idée ! Je représente Gabriel d’Alcyon, précisa-t-elle.
Quelque chose évolua subtilement dans la façon que le citoyen Burton avait de considérer la peintre. Sa réponse fut prononcée avec une composante presque imperceptible, que Maïko associa à due respect.
– Eh bien raison de plus : nous serions ravis de vous entendre toutes les deux.
– Naturellement, répondit Maïko. À plus tard, citoyen.
Il lui rendit un salut de la tête, et elle partit en direction du second salon. Soudainement, son manteau quasi-militaire et sa posture droite lui semblaient un peu désuets. Ils l’avaient classé avec tant de facilité. Il ne leur avait fallu aucun effort pour tenter de la mettre à sa place. Mais elle n’était pas idiote au point de ne pas comprendre la situation. Ils l’invitaient, car ils avaient peur d’elle. Elle représentait un pouvoir réel, sans quoi on ne lui ferait pas tous ces honneurs artificiels. Quelqu’un, dans ce Cercle de Guerre, devait être prêt à lui faire des concessions. Un pont d’or pour influer sur sa vision du Grand Kah. Lui prendre la main et l’embrasser : prenez-moi avec vous, faites de moi un membre de votre équipage. Puisque vous annoncez l’avenir, laissez-moi en faire part ; Et si elle devait parier, un type capable d’en arriver là devait être ou particulièrement affûté, ou extrêmement lâche. Voilà qui correspondait parfaitement à Ionas Ven Dhal et Caravagius.
Alice lui avait embrassée la joue et s’était éclipsée pour se diriger vers le bar. Elle lui avait glissé quelque chose qu’elle avait à peine écoutée. Quelqu’un à voir, ou qu’elle reconnaissait. Un regard dans la direction du comptoir ne lui apprit rien. La peintre s’était entourée d’un trio de citoyennes et citoyens avec lesquelles elle parlait à grands renforts de gestes et de sourires. Elle arborait la même expression avec ses amis proches et les parfaits inconnus. Le plus irritant c’est que cette sympathie universelle et excessive était sincère. Pour une artiste, Alice ne dissimulait pas grand-chose.
C’était aussi ce qui en faisait une excellente agente pour D’Alcyon, rationalisa Maïko. Elle avait présenté Maïko au vieux poète, et elle n’avait jamais réussi à déterminer si elles s’étaient rencontrés par hasard ou sur ordre. Si le vieux poète l’avait harponné par le biais de son apprentie, ou si cette dernière avait pris une brillante initiative. C’était sans importance. Alice avait un fond bourgeois, irrémédiablement médiocre, et tous les risques émanant d’elle avaient été cartographiés. Elle ne représentait aucun imprévu. Pour le reste son art était peu inspiré, sa consommation de stupéfiant sous contrôle, et elle savait occasionnellement faire de l’esprit. Si elle avait accepté de le verbaliser en ces mots, Maïko l’aurait considérée comme une proche. Au fond, elle réalisait aussi qu’elle la connaissait bien. Assez pour savoir qu’elle n’avait pas envie de vivre "son" grand moment, la rencontre avec les deux députés, le citoyen-général, en compagnie de qui que ce soit.
Le second salon était situé à l’écart, et Maïko y accéda par un couloir en coude, dont les murs étaient parés de grandes toiles datant de la période classique. Les peintres de l’ère Industrielle y avaient couchés des représentations confuses de la Révolution, où les figures allégoriques et historiques se mélangeaient dans des tenues entre l’antiquité hellénique et paltoterranne. Si le mélange des genres était d’un goût définitivement discutable, la composition avait cette élégance évidente des canons du genre : chaque élément était à sa place, placé dans une harmonie maîtrisée et pensée en relation avec tout les autres. Une grande cheffe de guerre nahuatl, dont le nom échappait à Maïko, se dressait ainsi sur un cheval, une arme d’obsidienne brandit au-dessus de sa tête. Devant elle, plus bas sur un dénivelé, il y avait un homme blanc, en toge, à l’expression soucieuse. Il serrait une fasce contre lui, et son regard s’orientait vers une cité bordant la mer, sur laquelle se levait le soleil. Fut un temps, Lagoya Lamanai avait été envisagée comme la capitale potentielle de la jeune Confédération.
La peinture officielle de cette époque était pleine d’un kitsch terrible, et d’une conception de la « Nation » qu’on aurait maintenant trouvée hautement douteuse. Il avait fallu de nombreuses décennies avant que la culture ouvrière et celle de la déconstruction ne prennent vraiment forme. Cette conception de la Nation, de la Cité idéale, du peuple résumé en allégories grossières, la citoyenne en comprenait immédiatement l’attrait. Pas personnellement, mais sur le plan schématique.
Elle ne s’attarda pas plus sur les peintures et passa la porte en bois massif. Il lui fallut un instant pour que ses yeux s’adaptent à la luminosité du second salon. Plus exigu que le grand hall de réception, il était aussi un peu plus sombre, ou plutôt, éclairé avec une forme de parcimonie. Allongée, elle devait courir le long d’un autre couloir, et offrait d’abord un espace chargé de canapés et de fauteuils, dont les murs étaient occupés par des bibliothèques en bois massif et des présentoirs en verre. Le mur du fond était occupé par deux fenêtres, donnant sur le dénivelé de la colline et les quartiers périphériques de Lac-Rouge. Une lumière faible y pénétrait, éclairant un bureau en désordre.
Ionas Ven Dhal et Caravagius attendaient à la lumière d’un âtre, dans une configuration que Maïko jugea trop étudiée pour être honnête.
Ven Dhal était debout près du feu. Les mains dans les poches de sa veste, il affectait une espèce de posture de grand stratège, assez éloignée des vociférations patriotiques qu’il réservait à la Convention et aux grands médias. Différente, oui, mais pas incohérente. Le type devait se rêver grand penseur politique. Il pivota vers Maïko. Légèrement grisonnant, la lueur des flammes se reflétait dans ses yeux habituellement sans éclat. Il gratifia la citoyenne d’un signe de tête.
Caravagius, pour sa part, était affalé sur un canapé profond, verre en main, dans une posture feignant la décontraction. Un homme métis, portant un pull noir à col haut, les cheveux rasés, une agitation bizarre dans sa main libre, qui battait un rythme effréné contre son genou.
Maïko referma la porte derrière elle. Elle parcourut une nouvelle fois la salle des yeux. Kitano était absent, ce qui la mit immédiatement en allerte. Ven Dhal s’était approché, son visage était dorénavant barré d’un sourire absolument carnassier.
– Ah, citoyenne Maïko ! Nous espérions que tu trouverais ton chemin jusqu'ici !
Caravagius, plus onctueux, s’inclina légèrement sans quitter son fauteuil. Il porta le verre à ses lèvres, déglutit bruyamment, puis lui indiqua une place sur le canapé.
– Un premier avis sur le cercle de guerre ?
Maïko ignora l'invitation à s'asseoir. Le technocrate la répugnait. En partie parce qu’il se laissait aller, en partie parce qu’il appartenait à un mouvement qu’elle était, structurellement, incapable de considérer avec plus de considération qu’un mépris ardent. Elle reporta son attention vers Ven Dhal.
– Faisons l'économie des politesses. J’ai croisé Burton.
– Formidable !
– Et il m’a confirmé ce qu’on m’avait déjà dit : c’est vous, qui m’avez fait venir ici. C’est quoi, votre deal.
Les deux députés échangèrent un regard, puis Ven Dhal reprit.
– Ce n’est pas évident ? Maïko, depuis combien de temps est-ce que tu es à Axis Mundis ?
Caravagius se redressa dans son fauteuil, et posa son verre sur un meuble bas situé à l’extrémité du canapé. Un dessous de verre amorti le bruit du choc, mais le geste avait été vif.
– Nous observons ton mouvement, intervint le technocrate. La Section Défense a du potentiel et de l’énergie, mais elle manque de structure.
– De structure, répéta Maïko. Je vous arrête immédiatement, nous avons exactement ce qu’il nous faut. Et vous… Vous vous perdez en compromis. La Confédération étouffe sous les compromis. Vous représentiez les radicaux avant moi ? La belle affaire, vous faites comme tous les autres, de la politique. La Révolution en crève.
– La Révolution a besoin de force, approuva Caravagius. Ce que nous proposons, c'est une alliance. Que nous actons pour de bon la convergence de nos intérêts.
Maïko le considéra. Son regard passa de lui, au verre qu’il avait posé, à Ven Dhal.
– Vous voulez mon mouvement pour faire peur aux modérés, pour marchander vos petites réformes à la Convention.
– Ne sois pas si réductrice, tenta Ven Dhal. Nous parlons de refonder l'Union. De balayer les tièdes.
– Vous n’arriverez pas à me le faire avaler. Je vous observe aussi. Je sais exactement de quel bois vous vous chauffez. Mais vous m’avez fait venir ici. Vous participer à ma normalisation.
Elle afficha un sourire ironique.
– Je vous remercie. À croire qu’il n’y a pas que les capitalistes pour vendre la corde avec laquelle on les pendra.
– Il n’y aura ni vente, ni pendaison, soupira Caravagius.
– Nous n’avons pas d’intérêts communs. Vous avez intérêt à ce que je vous prenne avec moi.
– Il y a de nombreux moyens d’arriver aux mêmes objectifs, je pense que tu sais que la Section Défense a un rôle à jouer, en dehors de la simple opposition systématique.
Avant que Maïko ne puisse répliquer, la porte dans son dos s’ouvrit, et le regard des deux députés quittèrent son visage pour quelque chose qui semblait la surplomber. La citoyenne fit un pas de côté, et s’orienta de façon à conserver les radicaux et le nouveau venus dans son champ de vision. Ce dernier la considérait avec une expression saturée de cynisme.
– Je crois que la citoyenne a raison d'être méfiante, Ionas. Les alliances de couloir ne valent pas grand-chose.
Oyoshi Kitano s'avança. Il ne portait pas l'uniforme, mais sa façon de se tenir correspondait immanquablement à celle du grand officier de carrière. Poutant, alors que Maïko l’observait se placer entre elle et les deux députés, elle lui trouva un quelque chose d’inexplicablement tassé.
– Citoyen-Directeur, salua Caravagius, soudain plus droit.
Kitano continuait de fixer Maïko. Il la jaugeait, réalisa-t-elle avec un semblant de répugnance. Il la jaugeait, et ne se cachait même pas de la jauger. Elle lui renifla bruyamment.
– Sais-tu ce qui me déplaît chez toi ? dit-il enfin.
– Je ne suis pas ici pour t’écouter parler.
– Tu reproduis la même erreur que les Révolutionnaires de la première convention. Tu es une femme qui crois pouvoir subordonner ton propre intérêt à la Nation. Tu prétends ouvertement être claire avec toi-même, et assumer de vouloir une position où tu pourrais grandir et ta position, et celle du Grand Kah. En proposant l’instauration de poste de première citoyenne du rêve en fait d’un retour au lexique Républicain. Tu penses qu’il arrive, dans l’Histoire, qu’un tournant malheureux puisse amener un homme – ou une femme – et la Nation à se confondre. Que ce qui élève l’un élève l’autre. Et tu as une connaissance précise de l’Union, Maïko. Tu connais ses coquetteries, ses forces, ses faiblesses. Tu sais où appuyer, quand et comment. Au fond, tu traites notre Confédération comme ton amante de peintre.
– Mon amante de peintre je la baise bien, elle ne s’en pleins pas.
Le militaire eut une expression ironique.
– Tu rêves d’un État kah-tanais. Ce qui me dérange c’est que tu confonds ta gloire personnelle et celle de l’Union. Les radicaux ont la décence de différencier les deux.
– L'État est l'ennemi de la Révolution, répliqua Maïko. Crois-moi, le militaire, la force doit émaner des communes. Quant à ton histoire de gloire, je ne suis pas dans l’armée. Je me branle du nombre de Loduariens ou de Mokhaïen que tu as dû ensevelir sous les bombes pour arriver là. Je n’ai pas à tuer d’étrangers pour être aimée du Grand Kah.
La remarque sur le Mokhaï lui avait arraché une expression franchement déplaisante. Bien. Il avait senti le coup passé. Sa réponse tomba malgré tout, formulée avec beaucoup de calme, et un résidu de pitié qu’elle interpréta comme une riposte de sa part.
– Parce que tu imagines que eu es le Grand Kah.
– Parce que je lis le Grand Kah dans ses propres entrailles.
Kitano considéra la conclusion de la jeune femme, et se gratta distraitement l’arcade sourcilière. Le quelque chose de tassé avait disparu au profit de la discussion, et il semblait trouver l’échange distrayant.
– Une théorie séduisante, concéda-t-il enfin. Qui ne protège ni des missiles azuréens, ni des trahisons en interne, évidemment.
Maïko croisa les bras et lança un regard en direction des deux députés.
– C'est pour cette leçon de géopolitique de base que vous avez orchestré cette rencontre ?
Kitano l'imita.
– Je vous avais prévenus. Elle ne veut pas d'une alliance. Nos objectifs sont fondamentalement incompatibles. Nous sommes ici pour sauver une Union que la citoyenne souhaite incendier.
– Le fau cautérise, fit remarquer Maïko.
Cela plut à Kitano, sans qu’elle ne sache trop bien pourquoi.
– Très bien.
Il fit volte-face, prêt à s'éloigner. Maïko se sentit soudain piquée au vif par ce qu'elle percevait comme une capitulation trop rapide. Elle fit un pas dans sa direction et haussa la voix.
– Tu abandonnes si vite, général ? La Section Défense ne mérite pas ton attention, c’est ça ? Ou peut-être que la Garde manque de poigne, hein ?
Kitano s'arrêta. Il ne se retourna pas immédiatement. Quand il le fit, son expression avait changé. Le masque d'assurance distante s'était lézardé. Il semblait à nouveau tassé. Pire, cette fois elle discernait clairement de la fatigue. Quelque chose de nerveux, qui l’alerta aussitôt.
– La poigne de la Garde n'est pas en cause. C'est l'aveuglement de la Convention qui m'inquiète. Et le Suppléant à la Sûreté.
Maïko haussa un sourcil.
– Styx Notario t’empêche de dormir ?
– Le Commissariat Suppléant n'est plus sous contrôle, dit-il d’un ton plat. Ils surveillent, ils manipulent. Jusque là c’est leur rôle. Mais ils préparent aussi le terrain pour étouffer toute voix dissonante.
– Styx est une radicale. Si elle devait vraiment prendre ces libertés, ce serait à votre avantage.
Kitano eut une expression peinée.
– Le Comité de Volonté Publique va être renouvelé. Si les radicaux, si ton mouvement, décident de secouer l'arbre... la Garde ne s'interposera pas pour protéger des branches pourries.
Maïko dû reprendre sa respiration. Elle réalisa qu’elle ne s’y attendait pas, à celui-là. Pas comme ça, pas aussi ouvertement. Elle était tout bonnement stupéfaite par l'énormité de la suggestion.
– Comme ça ? Sans préliminaires ?
– Maïko, intervint Caravagius. Tout le monde est au courant de tes positions. Tout le monde connaît ta sincérité et-…
– Oh allez, personne n’est à ce point stupide. En principe, avant d’en arriver là, on se sonde. On se tourne autour quelques bons mois. On se renifle le cul, citoyens.
Elle désigna le citoyen-directeur du doigt.
– Qu’est-ce qui se passe. Qu’est-ce qui justifie cette rencontre ?
– Peut-être que c’est une première étape, proposa Ionas Ven Dhal.
Elle secoua la tête.
– Peut mieux faire.
Oyoshi Kitano la considéra un moment, faisant sans doute le tri dans ce qu’il pouvait lui dire, ce qu’il préférait garder pour lui, la façon dont il faudrait s’exprimer. Puis il acquiesça enfin d’un geste lent et délibéré.
– Une crise se prépare. Une crise grave.
– Là on parle sincèrement.
Elle le fixa, essayant de déceler quoi que ce soit dans son regard. Peine perdue. Il continua avec un sourire déplaisant.
– Oh oui, citoyenne. Tes menaces et tes manifestations sont bien peu de choses devant ce que nous allons devoir affronter.
Il marqua une pause, puis eut un geste presque léger en direction des deux députés.
– Ces deux-là cherchent à briser la mainmise des modérés depuis près de dix ans. Jusqu'ici, je les écoutais par politesse. La chose publique ne m’intéresse que superficiellement. Par atavisme culturel. Ce qui m'a décidé à leur prêter l'oreille, c'est le Suppléant à la Sûreté.
– Qu'est-ce que Styx va faire ?
– Le Suppléant est déjà passé à l'acte, rectifia Kitano. Les rapports de force changent dans l'ombre, et très vite. Le Directoire est d‘ores et déjà menacé, je soupçonne que c’est à cause de nos positions inflexibles sur la réforme de la flotte. Si une contre-action n'est pas menée dès maintenant, la radicalité en tant que forme politique autonome sera éliminée. Purement et simplement. Il faut une réponse. Une réponse qui vienne de vous.
– Contacte l’Egide.
– En mesures tu seulement les implications ?
– Qu’est-ce que tu crains ?
Il la fixa longuement, puis joignit les mains dans son dos, et se redressa. Son regard fixait un point, loin devant lui, quelque chose qui n’existait que dans son esprit.
– Le scandale, puis la guerre civile. Un coup de force pourrait réussir sans passer par ces étapes.
On toqua à la porte, et Kitano fit entrer un jeune aide de camp. Si ce dernier était surpris de la compagnie qu’entretenait son supérieur, il n’en montra rien, et se contenta de l’informer à voix basse de l’arrivée de la citoyenne-directrice Hazel Maillard. Le militaire eut un dernier regard pour ses invités, puis quitta la pièce, son assistant sur les talons.
Ainsi, Maïko était à nouveau seule avec les deux politiciens. Elle se tourna vers eux, et les considéra un moment. Aucun d’entre-eux n’avait bougé entre l’arrivée et le départ du militaire.
– Il a dit quoi, là ?
– Il a dit que le moment est venu, répondit Caravagius. Soudainement, il avait l’air très excité. Je vais provoquer une scission chez les technocrates. À notre avantage.
– Et le reste de la salle ? ajouta Ven Dhal avec un sourire mielleux. La plupart des invités croient déjà à l'avènement d'un futur Comité d'Union radical, avec une participation active de la Section Défense.
Maïko avait envie de leur renvoyer leur morgue dans la gueule, mais réalisait bien que cela n’aurait servi aucun intérêt politique particulier. Les deux branleurs étaient en train de la manœuvrer par la gauche, et à toute vitesse. Elle devait reprendre le contrôle.
– Je n'ai rien accepté de tout ça.
– Es-tu familière du terme hyperstition ? demanda doucement Caravagius.
– Non.
Il acquiesça comme si ça tenait de l’évidence.
– Vu tes méthodes je pensais… C’est un terme qui a eu son heure de gloire. Il désigne une rumeur, un mythe, un mensonge. À force d'être propagé, il devient réel.
– Je vois. Mais sans mon accord, votre mythe ne va pas évoluer en quoi que ce soit d'autre qu'en pétard mouillé. Pas d’accord, rien.
– Pas d’accord signifie qu’il y a eu discussions, fit remarquer Caravagius.
– Tu te trompes, citoyenne, enchaîna Ven Dhal.
Maïko se tendit. Le type avait raison. S’ils l’obligeaient à nier ce qu’ils avançaient, ils mettaient son mouvement en position de faiblesse. Pour la première fois de son histoire, la Section Défense allait perdre de sa pureté.
– C’est une menace ?
– Allons, allons... tempéra Caravagius. La Radicalité est prête à marcher avec toi.
– C'est-à-dire ?
– Nous allons préparer le terrain pour nous assurer que ton image de radicale des radicaux ne soit pas entachée. Nous n'allons pas t’obliger à sauter dans le marigot pour y faire de la politique...
– Et ?
– Et tu n’auras qu’à préparer ce que tes propres écrits appellent de leurs vœux.
– La Révolution, conclut Maïko, avec un certain dégoût.
Caravagius lui rendit un sourire dénué de la moindre humanité. Maïko comprenait. Elle comprenait très bien. Ils allaient lui ouvrir les portes du palais, et s’enfonceraient dans son sillage. Le mot qu’avait employé le technocrate lui revenait. L'hyperstition. Qu'ils y croient, songea-t-elle. Qu’ils y croient donc.
Elle quitta la réception prématurément.
14115
Thea n’avait jamais connu les orangeries de Voïvograde.
Selon sa mère, c’étaient les plus belles du monde. Un vrai miracle. Elle entendait très distinctement sa voix, la façon qu’elle avait de formuler ses mots, de prendre ses respirations, lorsqu’elle en parlait. Un miracle ma chérie. Si tu les avais vus, un miracle. Elle voulait bien le croire. Elle avait vu des photos, par curiosité, et lu quelques brochures sur des encyclopédies en ligne. Un empereur voulait des oranges toutes l’année, et s’agaçait de devoir en importer de l’Ouest, et du Sud. Il avait fait construire ces imposants jardins, que l’on pouvait visiter au printemps. C’était sans doute joli. Mais quelque chose, dans la façon que sa mère avait d’en parler, d’en parler de façon répétée…
Un miracle ; Sa mère lui avait toujours fait sentir qu’elle n’avait jamais vu les orangeries de Voïvograde. Et si elle ne l’avait jamais formulé de la sorte, Thea avait compris que c’était, ça aussi, un reproche. Mais différents des autres. Ce n’était pas un manquement de sa part, mais quelque chose de fondamental, une différence indéfinissable entre elle, son père, sa mère. Son père, lui, ne parlait jamais du Morakhan. Il se contentait de secouer la tête, de sourire. C’était un homme très bon, et qui n’avait jamais ouvertement regretté son exil. Et sa mère, elle, faisait de son mieux pour être une kah-tanaise modèle, maintenant qu’elle était là. Thea était un nom très à la mode à Chan Chimu, lorsqu’ils avaient débarqué sur les côtes de la confédération.
Et ça, putain, c’était quand même un choix, non ? Elle ne l’avait jamais compris. Toute sa jeunesse, elle l’avait passé dans une ferme à la décoration miteuse, est-Eurysienne, et toute sa jeunesse elle avait mangé des oranges au printemps. C’était le « petit projet » de sa mère. Elle passait des heures à s’occuper de ses arbres. Un petit verger, au fond du terrain, qu’elle entretenait avec soin. « Si tu avais pu voir Voïvograde... »
Un jour, bien après, son père lui avait glissé quelques mots : « nous ne sommes pas partis volontairement. » Ca, au moins, elle l’avait compris. Elle avait aussi compris que la mère de sa mère ne lui avait jamais pardonné, et les quelques échanges qu’elle avait entendus entre les deux lui rappelaient de façon agaçante que l’inné n’existait qu’en de très petites doses et qu’elle était, en définitive, la fille d’une femme qui avait été traitée de la même façon qu’elle. Il y avait toujours quelque chose qui manquait. Quelque chose à faire. Quelque chose dont l’absence était la preuve formelle et absolue d’une ingratitude totale, d’un irrespect profond des sacrifices de l’autre.
La plus grosse dispute avait eu lieu vers ses vingt-cinq ans. Elle avait quitté le foyer relativement tard, et en retenant des larmes, et une furieuse envie d’éclater ses phalanges contre un mur. Y repenser la rendait très triste.
« Un flic ?! Thea, tu vas devenir un FLIC ?! »
Elle avait traversé le hall de la ferme, avait monté les marches menant jusqu’au premier, et s’était dirigée vers sa chambre. Elle avait un gros sac de voyage qui pendait de son épaule gauche, rendant sous ses mouvements lourds et maladroits.
« Thea ! Thea revient ici ! Mon Dieu qu’avons-nous fait pour avoir une fille aussi ingrate. »
Les mots habituels. Thea avait ouvert un placard, et commençait à en sortir ses vêtements. Une impressionnante collection de pulls, de jupes longues, de chemises, de sous-vêtements ternes. Après une hésitation, quelques t-shirts associés à des groupes de musiques, un collier à pique, une poignée de chaussures. Il y aurait plus de concerts, et de fêtes, en ville qu’ici, ça ne serait pas inutile. Sa mère continuait.
« Sais-tu seulement ce que nous avons traversé ? Est-ce que tu sais ce que nous avons sacrifié pour toi ? Thea comment peux-tu être égoïste ?! »
Le sac avait été fermé, et elle avait trouvé un sac à dos, rebuts de la Garde que lui avait donné un ami à son retour sur le continent. La voix de sa mère lui arrivait par à-coups du rez-de-chaussée. Le sang battait à ses oreilles, c’était comme si la chambre – toute la ferme – allait s’effondrer sur elle, l’écraser ici. Leonidas, le vieux chat sourd, était entré. Il renifla la valise avec intérêt, puis lui lança un regard humide en la voyant jeter un pc portable et une poignée de livres dans son sac à dos.
On toqua à la porte.
« Dochenka ? »
Le sac tomba sur le lit, et elle se retourna en direction du seuil. Son père se tenait respectueusement dans le couloir. Il lui souriait. Il avait l’air très fatigué, aussi.
« Je sais Papa…
– Ta mère est fatiguée, mais elle ne le pense pas.
– Tu n’es pas obligée de la couvrir. Je suis une adulte, ça fait des années que je suis une adulte.
– Je peux rentrer ? »
Sa mère s’était tue. Généralement, elle envoyait son père lui parler puis, lorsqu’invariablement il lui expliquait les choses d’un ton calme, lui reprochait, en somme d’être trop gentil. De la gâter.
« Tu peux rentrer. »
Elle resta debout. L’homme fit deux pas en avant, et baissa les yeux pour regarder Leonidas. Le chat était en train de se passer une patte sur le sommet de la tête.
« Ta mère... » Il chercha ses mots. « Tu sais qu’elle et moi nous sommes rencontrés durant des émeutes ?
– Oui, ça me dit vaguement quelque chose.
– On ne t’a jamais parlé du Morakhan », constata-t-il.
Thea avait secoué la tête.
« Elle en fait que ça. Même toi, tu parles de la nourriture d’Eurysie. De comment l’adapter aux goûts kah-tanais.
– Dochenka, nous avons fui le Morakhan
– Ouais.
– La première fois que j’ai vu ta mère, nous manifestions contre la famille impériale. Un tir – ils appellent ça une « balle de décencerclement – venait de m’ouvrir l’arcade sourcilière. »
Il porta instinctivement la main au-dessus de son œil droit. Un drôle de sourire flottait sur ses lèvres, et Thea acquiesça, soudain très à l’écoute.
« Ta mère était avec les secouristes. Elle insultait les unités antiémeute, tout en me désinfectant le front. » Il rit de bon coeur. « Ensuite nous sommes allés manger avec elle et ses amies, et elle continuait de les insulter. C’était une combattante, Thea. Et si on était resté, je ne sais pas, ça l’aurait tuée peut-être. Mais c’est elle qui a voulu qu’on parte.
– C’est toujours elle.
– Le Grand Kah c’était son idée.
– Alors pourquoi est-ce qu’elle n’a jamais réussi à s’y adapter ? »
Il n’avait rien dit, et avait croisé les bras. L’espace d’un instant, son visage se ferma, et Thea y avait vu tout ce qu’il ne dirait jamais. Que sa mère était une femme traumatisée. Que sa mère avait besoin d’aide, de soutien, de patience, qu’elle continuerait à jamais à prendre, sans jamais donner. Que parfois, la vie ne nous amenait pas où nous souhaitions aller. Que parfois, même en faisant tout ce qu’il fallait, on ne vivait jamais que des désillusions.
Il n’exprima que la conclusion de ce cheminement, plein de son irrépressible positivité. Quelque chose que Thea avait toujours trouvé surjoué, et un peu insupportable.
« Parfois il faut accepter d’être heureux. J’espère que tu seras vraiment heureuse, Thea, là-bas.
– Je suis désolée de rejoindre l’Égide.
– Tu n’as pas à l’être mon cœur.
– Tu sais j’ai lu les bouquins de théorie que vous m’aviez filé. Je sais que les flics sont toujours des violents. Même si ce n’est pas les mêmes ici que là-bas je… »
– Tout ce que je veux c’est que tu acceptes d’être heureuse.
– Ouais je... » Elle l’avait fixé, puis l’avait pris dans ses bras, et était resté contre lui, et avait réprimé ses larmes, et un profond sentiment d’injustice, et une nausée affreuse.
« T’en fais pas. Vous avez tout fait pour moi, je pense qu’il est temps que je vole un peu de mes propres ailes, c’est tout. »
Elle l’avait relâché, très doucement, et l’avait fixé dans les yeux avant d’acquiescer. Il l’avait aidé à descendre sa valise, et sa mère ne lui avait pas adressé un mot en la voyant partir. Elle avait persiflé quelque chose, en langue russe, puis secoué la tête, et c’en était resté là.
Ce qu’elle n’avait jamais dit, évidemment, c’est qu’elle avait rejoint l’Égide parce qu’elle était une ratée. Ses parents n’auraient pas compris comment on pouvait être une ratée en habitant le Grand Kah. Le pays des opportunités, mon cœur : Tout est possible, tu peux être ce que tu veux ! Quelle chance tu as !…
Inquisitrice. Elle allait devenir inquisitrice, parce qu’elle ne trouvait sa place nulle part. Trop distraite pour les métiers d’ouvriers, incapable de se concentrer sur les jobs de bureaux, les travaux agricoles l’agaçaient, et elle avait toujours refusé de faire quoi que ce soit d’elle. Des tests. Des expériences brèves, non-concluantes, abandonnées à la première déconvenue, à la première difficulté. Restait l’armée, et la sécurité intérieure. La première allait l’envoyer à l’autre bout du monde pour tuer des gens, ou patrouiller sur des rondpoints. Très peu pour elle. Restait l’autre. Elle avait lu sur l’Egide. Ca semblait être un métier calme, et on lui fournirait un appartement, un véhicule, une formation, des collègues… On irait jusqu’à effacer son identité.
Thea adorait sa mère. Elle était aussi terrifiée de ses mauvais jours. Vers la fin de sa vie, elle avait constaté de leur accumulation, et compris qu’elle n’irait jamais « mieux ».
En disparaissant, elle espérait s’épargner un sort comparable.
Le bruit du stylo grattant le papier s’arrêta aussi soudainement qu’il avait commencé. La psychologue avait pris quelques notes, puis s’était redressé dans son siège et avait affichée une mine subtilement contrite. Elle faisait de son mieux pour ne rien montrer, naturellement, mais l’entraînement de Thea lui permettait d’interpréter cette expression avec beaucoup de facilité. Si la bouche demeurait fixe ; et les yeux rivés sur son calepin, une tension infime était apparue dans ses sourcils et aux commissures de ses lèvres. Un pli presque invisible de sa peau, qui indiquait bien que l’expression était maintenant contrôlée, et plus naturelle. La docteure posa enfin sa fiche, et lui adressa un sourire tout en politesse.
« Une ratée.
– C’est comme ça que je le ressentais.
– Aurais-tu déjà utilisé ce terme précis, à l’époque, ou est-ce que tu as commencé à voir ces évènements sous ce prisme après ce qui s’est passé avant l’agent Melody ?
– Non docteur, déjà à l’époque.
– D’accord. »
Elle acquiesça et son sourire se fit plus franc. On ne me la fait pas à moi, agent Thea. On ne me la fait pas à moi. Thea lui sourit en retour. La séance se termina sans qu’elle ait eu à évoquer son ancienne collègue, et les évènements qui avaient précédé sa mutation au cap. La psychologue l’avait invité à se préparer à l’aborder la semaine prochaine, si elle le souhaitait, et Thea lui avait fourni une réponse parfaitement évasive.
Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il n’y allait pas avoir de « semaine prochaine », pas pour Thea. Avec le recul, si elle aurait donné chère pour ne jamais avoir à confronter ce qui avait précédé son exil, elle jugeait que la vie lui avait quand même joué un très sale tour en l’impliquant dans des évènements d’ampleur nationale. Et ça avait commencé, comme beaucoup de ce qui n’allait pas dans sa vie, par un simple appel d’un de ses collègues.
Elle avait quitté le cabinet de la psychologue – qui étant directement associée aux services de l’Égide, travaillait aussi dans leurs locaux. Comme il était un peu avant midi, Thea se dirigeait vers la cafétéria des bureaux de l’Égide. C’était une journée assez chaude et elle avait opté pour un ensemble pantalon blanc – chemise jaune à fleurs rouges et blanches qui lui allait plutôt bien, de son propre avis et de celui d’au moins deux de ses collègues. Son trajet à travers les couloirs de l’éco-bâtiment fut l’occasion pour elle d’une réflexion de fond sur sa jeunesse. Ce n’était pas la première fois qu’elle racontait les circonstances de son départ à une professionnelle, mais la docteure avait raison : la façon dont elle faisait ce récit avait évoluée avec le temps.
Le couloir de béton coloré déboucha sur le grand hall de la cafétéria. Un jardin Zen en sable se trouvait directement devant la sortie du couloir, et se prolongeait sur une bande de quatre mètres de large. En le traversant par un ponton en bois on débouchat devant un immense espace qui s’étendait en face d’une verrière de deux étages de hauts, faisant face aux marécages. Il y avait deux étages de mezzanines où on avait installé des petites loges. Murets de bétons entourant des canapés et des fauteuils autour de table basse. Au rez-de-chaussée, c’était un mobilier et fer et de plastique coloré, vaguement old school, mais d’assez bon goût.
Quelques agents mangeaient déjà. Certains seuls, d’autres amassés en petits groupes, discutant à voix basse, pour ne pas déranger l’immensité des lieux. Elle s’était dirigée vers les distributeurs automatiques. Il y avait des cuisiniers, mais seulement sur les jours de très grandes affluence. Aujourd’hui c’était une journée calme, une fin de semaine, alors il fallait s’en référer aux autocuistots, lesquels faisaient malgré tout un excellent travail. Thea avait saisie un plat de nouilles fraîches avec un peu de poisson et des épices, puis était partie s’installer avec l’agent Pégase, dont elle avait repérée la crinière rouge, et qui n’avait pour sa part pas manqué de repérer sa chemise. Ce fut la première chose dont elle parla.
« Meuf, elle est superbe ! »
Trois, nota Thea. Trois compliments. Un sourire de pure joie lui échappa. L’autre continua.
« Donc ça y est ? Tu vas porter des couleurs ? Vamos à la playa, cocktails, nique la mode en noire de Lac-Rouge ?
– Un peu », convint Thea, qui espérait ainsi rester neutre. Pegase se leva de sa chaise et se pencha au-dessus de la table pour lui mettre une petite tape sur l’épaule.
« Elle est des nôtres !
– Agent Pégase, s’il vous plaît. »
Le passage au vouvoiement, rarissime au Grand Kah, sembla l’amuser autant que la prendre de court. Elle se réinstalla sur sa chaise.
« Pardon, je suis d’excellente humeur.
– Je vois ça. »
Elle fit un effort conscient pour se souvenir des enjeux actuels de sa collègue. Faire la conversation lui demandait souvent beaucoup d’énergie, car elle tenait à ce que chacun de ses interlocuteurs ait la nette sensation qu’elle faisait attention à eux – ce qui était, du reste, parfaitement vrai.
« Ton dossier, ça avance c’est ça ?
– Figure-toi que ce n’est plus mon dossier ! Ne me demande pas pourquoi mas Hermeus le reprend.
– Oh.
– Terminé les affaires glauques de cryptomonnaies.
– Tu as peu de chance d’impressionner la hiérarchie si tu continues de refiler les enquêtes qui te résistent », nota Thea.
Pégase haussa les sourcils et afficha un air satisfait.
« La future inquisitrice Rouge te fera savoir qu’elle a trouvé un dossier autrement plus important à traiter. »
Et elle grimaça.
« Trafic d’animaux rares. Je crois qu’un représentant du communal trempe dedans.
– C’est gros », approuva Thea, puis elle avala une première fourchette de nouilles. Le goût riche de l’huile et des épices se répandit contre ses parois buccales. Elle se tamponna les lèvres avec sa serviette avant de reprendre. « Et comment tu as obtenu ce dossier ?
– Si je te disais que le Centre me l’a envoyé à moi, spécifiquement ?
– Tu me fais marcher.
– Non pas du tout ! Bon je ne suis pas en charge du dossier. Mais j’y suis rattaché en tant que première suppléante ! »
Thea sourit de toutes ses dents. L’excitation de sa jeune collègue lui rappelait ses premières années dans le métier, qui n’étaient pas si lointaines, mais à des années lumière de son état d’esprit actuel. Elle approuva d’un signe de tête.
« Bravo championne. Tu vas les avoir, ces pourris.
– J’y compte bien, cheffe ! »
C’est à ce moment que son téléphone professionnel avait sonné. Pégase avait immédiatement arrêtée de parler, et Thea avait appris pris le temps d’avaler sa nouvelle bouchée de nouilles avant de sortir le cryptophone d’une poche de son pantalon, et de quitter la table en s’excusant.
« Agent Thea », c’était la voix d’Essatl. Elle se dépêcha de rejoindre un couloir.
« Agent Essatl ?
– Quelque chose vient de tomber. D’assez important. Tu es disponible ?
– De quoi s’agit-il ?
– Une opération de routine, le Centre nous demande de fouiller une maison.
– Tu as plus de détails ?
– Je suis sur le parking du centre, on en parlera en route.
– Merde. »
Sur une échelle allant de "ce n’est rien, vraiment" à "la sécurité de l’Union est compromise", le ton de son collègue semblait indiquer qu’on était plus proche du premier. Cependant, son refus – ou son incapacité – à en parler au téléphone ne lui inspirait rien de bon. Thea replia son bras gauche contre sa poitrine, sa main sous l’épaule du bras droit, qui soutenait son téléphone. Son regard se fixa sur la cafétéria. Les cheveux rouges de Pégase formaient une petite tâche de couleur sur le fond cotonneux de la baie vitrée aspergée de soleil.
« Essatl.
– Oui ?
– Est-ce que j’ai le temps de manger ?
– On mangera en chemin. Si tu peux m’apporter quelque chose ça serait super, aussi.
– Sandwich au thon ?
– Huel cualli, agente spéciale ! »
Elle mobilisa ses quelques connaissances en nahuatl pour confirmer la nature positive de l’expression, puis salua son collègue et raccrocha. Pégase avait redressée la tête, et la fixait d’un air interrogateur. Elle retourna à la cafétéria, et la gratifia d’un petit signe de main. Tout va bien, pas besoin de paniquer.
Seulement Thea n’en menait pas large parce qu’on ne l’avait pas envoyée sur le terrain depuis sa mutation au Cap.