
Château de Valmont.
Angel Rojas parlait avec un ton mesuré, mais ses paroles montraient qu'il était sûr de lui, sur ce coup pour une fois. Il savait dans quelle direction il voulait amener cette médiation. Il levait lentement une main, paume ouverte, comme pour tempérer toutes volontés partisanes dans la pièce, alors qu'un ministre s'apprêtait à prendre la parole. Il n'avait pas terminé sa prise de parole. Il énonçait ses ordres et ses objectifs vis-à-vis de cette médiation tout en marchant dans la pièce, donnant le tournis à l'assemblée. Le bruit des pas d'Angel Rojas dans l'un des salons de la Résidence Faure était étouffé par les envolées lyriques d'Angel, mais toujours sur un ton mesuré. Il ne voulait pas montrer à ses équipes une confiance trop importante. La mémoire de la médiation velsnienne entre Rasken et l'Hotsaline était encore présente dans l'esprit d'Angel Rojas, et le Gouvernement de Sa Majesté ne savait pas les raisons qui avaient conduit à l'échec de cette médiation à laquelle ne participait pas Teyla, mais dont les autorités étaient attentives.
Contrairement au conflit diplomatique qui opposait Raksen à l'Hotsaline, ici toutes les parties n'étaient pas en guerre ouverte. Elles avaient fait le choix raisonnable de maintenir des pressions diplomatiques et militaires sans dépasser les limites, pour le bien de tous. La diplomatie teylaise était restée silencieuse jusqu'ici sur la médiation à venir au sein de la capitale de Manticore. Le dossier était trop complexe et impliquait de nombreuses nations, alors un mot de travers, dans les médias, aurait pu remettre en cause l'acceptation de cette médiation par la Grande République de Westalia, la République de Lermandie et la Fédération de Stérus. On ne porta pas attention ni réponse aux mots acerbes de la Première ministre Akaltienne. Si cette médiation réussissait, cela allait démontrer que le Royaume de Teyla était un acteur respecté sur la scène internationale. Le Royaume de Teyla avait obtenu de la Fédération de Stérus le retrait de sa flotte militaire et en réponse la République de Lermandie avait réduit ses activités militaires et baissé d'un cran le niveau d'alerte militaire. Une situation diplomatique gagnante pour le Royaume de Teyla, démontrant l'efficacité et le prestige de sa diplomatie. Pourtant, cette dernière devra rester silencieuse dans les médias sur cette réussite.
Malgré l'événement diplomatique, l'accueil des chefs d'État, des chefs de gouvernement et des délégations étrangères, le Royaume de Teyla ne changea pas son protocole d'accueil. En outre, toujours sur le tarmac de l'aéroport, on retrouvait Sa Majesté Catherine III entourée de la Maire de Manticore, Rosalie Chabas, et aussi de Pierre Lore, l'actuel ministre des Affaires Étrangères, qui avait conduit les discussions en amont de cette rencontre. Les délégations pouvaient apercevoir l'habituelle haie d'honneur formée par deux lignes de soldats royaux, tenant devant eux leurs sabres. Une haie d'honneur qui allait de la fin de l'escalier pour descendre de l'avion à l'estrade où se trouvait Sa Majesté Catherine III. La fameuse phrase "Votre présence vous place au champ de l'honneur du Royaume de Teyla" était toujours hurlée pour chaque dirigeant qui se présentait en ce jour à Manticore.
Après les salutations protocolaires sur le tarmac de l’aéroport, les délégations prirent place dans un cortège officiel. Une colonne de berlines noires se dirigea vers le Château de Valmont, un domaine isolé à une dizaine de kilomètres de Manticore, se trouvant dans les environs du village de Saint-Lysandre. Le Château de Valmont, vaste demeure du XVIIe siècle, était témoin des siècles d'histoire du Royaume de Teyla. Il avait vu beaucoup de souverains se succéder, beaucoup de Premiers ministres échouer à convaincre la monarchie de la nécessité impérieuse de réformes, il avait vu des Premiers ministres, dont Opinion Saint De Tour, défendre avec ardeur les idéaux libéraux qui inspiraient de plus en plus le Royaume de Teyla à l'époque. Il avait vu des drames, il avait vu des joies immenses.
L'intérieur du Château de Valmont témoignait encore plus qu'il était l'une de ces merveilles des siècles passés. Les murs portaient en eux les portraits des anciens propriétaires du Château. On y retrouvait les souveraines du Royaume de Teyla à partir du XVIIe siècle et bien sûr l'actuelle souveraine, à savoir Sa Majesté Catherine III, qui accompagna avec Pierre Lore les délégations étrangères dans la salle "Vermont", là où allait se dérouler la médiation.
Pour la partie teylaise, il était convenu que Pierre Lore allait participer seul à la médiation. Le Royaume de Teyla, en tant que médiateur, se devait de respecter l'égalité et de ne pas être en surnombre par rapport aux délégations présentes. Ainsi, aucun conseiller, aucun diplomate supplémentaire ne prendrait place aux côtés du ministre des Affaires étrangères. Seul face aux représentants des nations concernées, Pierre Lore incarnerait la neutralité et l’autorité du Royaume de Teyla. Les seuls autres Teylais dans la pièce étaient les greffiers qui allaient noter les paroles de chacun durant la rencontre. Pierre Lore avait bien mené les négociations jusqu'ici et, pensait-on, au sein du gouvernement, il avait la confiance de toutes les parties, donc il n'y avait aucune raison de le sortir de la boucle.
Pendant que Pierre Lore s'aventurait à faire le discours d'ouverture, Sa Majesté Catherine III fit visiter le château aux différents membres des délégations qui n'étaient pas dans la pièce. Elle avait révisé l'histoire du château exprès et déroulait un récit cohérent et consensuel pour les historiens concernant l'histoire de cette bâtisse. Du côté de Pierre Lore, il déroulait son discours d'ouverture, alors que toutes les parties étaient réunies autour d'une table.
- Vos Excellences, tout d'abord, je tiens à vous remercier personnellement et aussi au nom du Royaume de Teyla pour votre présence ici. Malgré les différends qui vous opposent ces derniers temps, il est important de vous retrouver tous ici autour d'une même table. Cela démontre que chacune des parties recherche avant tout la paix, le dialogue, et j'insiste, à comprendre autrui. Que nous enseigne l'histoire ? dit-il avec aplomb pour se donner une stature supérieure. Elle nous enseigne que les conflits, de quelques natures qu'ils soient, naissent souvent d'incompréhensions et d'une hostilité mal placée, ne profitant à personne. Elle nous apprend aussi qu'à travers les siècles, nous, humains, avons mis en place des mécanismes que nous appelons diplomatie pour que ces conflits deviennent de moins en moins violents, de moins en moins présents. La diplomatie est une forme que nous ne devons pas sous-estimer, même dans les moments où nous pensons que la situation est perdue.
Ma nation, avec la Loduarie Communiste, a vécu beaucoup de situations comme celle-là. Pourtant, sommes-nous en guerre, avons-nous été en guerre contre cette nation ? Non, mais il a fallu faire taire l'ego, faire taire l'envie de revanche et faire triompher les mots et les actes. En ce jour, le Royaume de Teyla ne se positionne pas en juge de vos actions, des actions que vous estimez illégitimes ou légitimes en fonction de qui a fait l'action. Nous sommes ici présents pour faciliter un dialogue ardu, dans lequel les insultes semblent prendre le pas sur les échanges cordiaux nécessaires pour une entente et une discussion sereine. Nous serons impartiaux pour nous assurer que toutes les parties puissent avoir confiance en cette médiation et respectent les accords qui, je l'espère, sortiront de cette médiation et seront garantis par le Royaume de Teyla.
Pour que vous puissiez ouvrir la discussion, permettez-moi de présenter les objectifs du Royaume de Teyla. Il convient que cette situation floue commence depuis que la Fédération de Stérus a déclaré son intention de quitter l'Alliance pour la Sécurité Économique Aleucienne. Cette question devra être traitée par les membres ici présents tout autant que le sujet des plateformes qui a provoqué, à ma connaissance, le plus gros des tensions. Le Royaume de Teyla aura des propositions à émettre sur la table si vos nations n'arrivent pas à aboutir à un accord commun. Mais nous voulons attendre tout d'abord les sujets cruciaux pour chacune des nations. La parole est à vous, messieurs. Veuillez la prendre en respectant les personnes ici présentes, dit-il en avertissement.
Alors que les portes du Château se referment, laissant les dirigeants négocier, le Château, silencieux comme toujours, allait être là encore témoin d'un moment de l'histoire.