Posté le : 06 déc. 2025 à 01:43:21
Modifié le : 06 déc. 2025 à 02:37:29
14062
La construction de la légitimité d'un régime - I
Auteur : Jeanne Louvre.
Date de Parution : 29/03/2018.
Catégorie : Politique.
Lieu de Publication : Le Globe Diplomatique et Publication mensuelle de l'Université de Manticore.
« Il ne peut pas exister de régime politique sans légitimité. Mais, il peut exister de la légitimité sans régime politique. »
Hugot Gurion, philosophe teylais.
Dans l'histoire au sens large, c'est-à-dire, à toutes les époques, les hommes prenant la place d'un autre après une trahison, une guerre, ont cherché à légitimer leur nouvelle place, trouvée dans un environnement la plupart du temps hostile. Cette quête de stabilité ne relève pas uniquement de la vanité du vainqueur, mais d'une nécessité politique absolue. Cette vérité absolue n'est pas devenue une vérité du passé lorsque l'évolution a fait en sorte que les régimes politiques et les nations (États-nations) remplacent les hommes. La complexité des structures de nos sociétés actuelles, la libéralisation des moyens d'informations et d'éducation, ont rendu la tâche de légitimation d'autant plus nécessaire qu'elle s'est complexifiée dans sa réalisation au fil de la démocratisation des moyens d'informations et des libertés acquises, comme la liberté d'expression.
On pourrait remonter loin dans le passé, mais pour expliquer les origines de la construction d'une légitimation du régime teylais, nous pouvons décemment accepter de remonter jusqu'à la guerre civile teylaise, dans le cas précis du Royaume de Teyla. En outre, après dix-huit années de guerre civile, mais pas dix-huit années de guerre ininterrompue, Raymond VI, de la dynastie Courvoisier, finit par gagner cette guerre civile par une victoire militaire, après un siège de Manticore (la capitale à l'époque) sanglant. Cet événement provoquera de véritables questionnements pour Raymond VI sur la nature de sa mission, sa relation au peuple et sur la nature que doit être le régime du Royaume de Teyla, lorsqu'il aura mis devant le fait accompli de sa victoire ses adversaires.
L'idée première de ce qui sera en mille huit cent soixante-huit d'une monarchie renouvelée sous le sceau de la constitutionalité est que les anciennes autorités légitimes qui ne sont pas la Couronne (Église, Marchands, Noblesse), sont en partie responsables des conditions qui ont amené à l'éclatement de conflits intérieurs au Royaume de Teyla. La Proclamation du 12 février 1866 est à ce titre éloquente. La Proclamation qui met en avant la figure Royale avec un "je" met fortement en cause les anciennes autorités qu'il décrit comme des autorités qui se sont "inclinées, non pas devant l'idée de la Nation, mais devant mes armées victorieuses. Elles ont vu la force, et cette force a suffi à faire rompre leurs convictions." Les propos violents à l'encontre des anciennes autorités sont dus à la pensée du Souverain Raymond VI. En effet, on retrouve dans plusieurs correspondances personnelles du Souverain, des déclarations explicites ou implicites qui permettent d'affirmer que Raymond VI estimait que les anciennes autorités étaient les responsables de l'affaiblissement de la Couronne et des conflits internes qui ont gagné le pays.
Du constat tiré par Raymond VI, l'ancien régime ne pouvait être reconduit dans le pays. Il fallait inventer un nouveau régime politique et de ce fait revoir le récit de la légitimité de ce régime, des institutions de celui-ci et de la personne l'incarnant. Des changements majeurs en perspective. Le premier de tous était bien entendu concernant la personne incarnant ce nouveau régime. Cette personne, sans aucun doute possible car poussant pour des changements profonds et progressistes pour l'époque, n'était nul autre que Raymond VI, Souverain et chef de l'État du Royaume de Teyla. Bien que le nouveau régime ne basculât pas dans un régime républicain (camp en progression dans le pays), le Souverain, l'autorité suprême, changea sa titulature même. Dans un geste d'une portée symbolique considérable, Raymond VI abandonna l'antique formulation de "Roi de Teyla", qui impliquait une propriété féodale sur le territoire et une autorité de droit divin, pour se proclamer désormais "Souverain des Teylais".
Cette nuance sémantique, loin d'être anecdotique, marquait une rupture fondamentale dans la philosophie politique du Royaume. En devenant le roi des Teylais, Raymond VI signifiait que son autorité et sa légitimité n'émanaient plus d'une puissance foncière, d'une légitimation divine ou encore de la légitimation historique, parce qu'il était le descendant légitime du précédent Souverain qui était lui-même le descendant légitime du précédent Souverain. Ainsi de suite. Reconnaître dans la Proclamation du 12 février 1866 qu'il était le "Souverain des Teylais" en opposition aux anciennes autorités, change fondamentalement la place du peuple dans la légitimation du nouveau régime. Est-ce là une légitimation populaire ? En partie. Le Royaume de Teyla n'est pas devenu, à cette époque-là, et encore aujourd'hui, une monarchie élective.
Bien que le régime subisse une démocratisation, comme nous le verrons dans les propos qui suivront, le titre et la fonction de Roi n'en restent pas moins héréditaires. La légitimation du Souverain teylais passe à la fois par la tradition "ancestrale" mais aussi par une forme "populaire" à travers le changement de formule. Raymond VI est devenu le premier Roi des Teylais et non Roi de Teyla. Cette dualité est l'effet recherché par Raymond VI dans la conception du pouvoir qu'il avait. Le Royaume de Teyla, au regard des tensions qui le traversaient, devait avoir à la tête du pays une figure qui transcende les clivages politiques et devait se protéger de l'instabilité des factions politiques, religieuses qui en partie avaient provoqué les conflits intérieurs selon Raymond VI.
L'hérédité de la fonction Royale changeait aussi de dimension. D'un symbole de caste et de privilège (toujours présent) Raymond VI et ses successeurs s'empressèrent de transformer l'hérédité de la fonction comme une nécessité pour permettre au Roi d'être au-dessus des factions politiques, des tensions et des conflits qui traversent la société teylaise. Il fallait à la Famille Royale appuyer leur position auprès de la population et des élites du Royaume de Teyla alors que la guerre civile a largement abimé l'image de la monarchie et permis l'émergence, toujours plus grande, d'un camp républicain. C'est dans cette optique de survie politique que s'est opérée cette double légitimation de la Monarchie et du Monarque. Pour contrecarrer la rhétorique républicaine qui assimilait la monarchie à l'arbitraire et au caprice d'un seul homme, Raymond VI et les théoriciens du nouveau régime ont développé la doctrine du "Roi arbitre des conflits internes".
Les lois constitutionnelles qui naissent dès mille huit cent soixante-sept donnent des droits et pouvoirs politiques au Souverain qui est aussi le chef de l'État. La logique de Raymond VI n'est pas contredite et l'idée qu'un Roi élu serait forcément un être à la solde d'une faction politique gagna avec aisance l'entièreté de la droite royaliste et une majorité de la gauche royaliste. Mais cette idée, resta tout de même débattue pendant de longues années, encore aujourd'hui en deux mille dix-huit. Les pouvoirs politiques qu'ont eu les Souverains jusqu'en mille huit cent quarante-huit furent une bénédiction pour la Dynastie Courvoisier. Cela permit de renforcer la légitimité du discours porté par les Souverains Courvoisier et la propagande du pouvoir royal quant à la légitimation de la Monarchie et de la fonction suprême, à savoir le Roi.
Outre la légitimation du pouvoir royal, le nouveau régime devait légitimer ses nouvelles institutions ou la préservation de certaines des autorités et institutions de l'ancien régime conspuées par Raymond VI dans sa proclamation du 12 février 1866. La première des institutions qui devait être légitimée est bien entendu le Parlement Teylais constitué nouvellement par l'Assemblée nationale et anciennement par la Chambre des Nobles. C'est dans cette optique de légitimation du Parlement teylais, mais surtout, de l'Assemblée nationale que l'idée de l'Acte de Garantie émergea et aboutit en mille huit cent soixante-huit permettant une légitimation de l'Assemblée nationale. En outre, l'Assemblée nationale, à travers l'Acte de garantie, se donne le droit et le pouvoir militaire en assurant l'indépendance d'une garde rattachée au Président de l'Assemblée nationale. Cet acte fondateur, et même précurseur, légitime l'Assemblée nationale par l'indépendance et par la loi.
Elle réaffirme solennellement que la représentation nationale n'est pas une simple chambre d'enregistrement subordonnée au bon vouloir du Souverain. Cet Acte de Garantie prend racine après plusieurs tentatives de coercition du Roi Raymond VI vis-à-vis du Parlement. Raymond VI voulait imposer sa vision plus progressiste du Royaume de Teyla et d'un régime politique au Parlement, créant un paradoxe, mais toujours est-il que l'Assemblée nationale et la Chambre des Nobles étaient conservatrices. Ce paradoxe est fascinant car il inverse les schémas classiques de l'historiographie politique. Là où l'on s'attendrait à voir un parlement progressiste arracher des libertés à un monarque conservateur, ce pan de l'histoire teylaise nous donne le récit d'un monarque qui se bat contre un Parlement.
Outre le fait que l'Acte de Garantie est légitimé par la loi, il résulte de l'Acte de Garantie une légitimité par l'équilibre entre le pouvoir législatif et le pouvoir monarchique. En ne compromettant pas l'Acte de Garantie, à travers le veto royal, Raymond VI a fortement limité les moyens de coercition et de pression royale mais il a offert une cohérence institutionnelle nécessaire pour que les plaies de la guerre civile puissent être recousues. D'une part, le Souverain démontrait qu'il n'était pas un tyran, puisqu'il permettait l'existence d'un contre-pouvoir armé. D'autre part, le Parlement, en acceptant cet Acte, reconnaissait implicitement la Constitution et, par extension, la nouvelle forme de la monarchie.
La légitimité du nouveau régime du Royaume de Teyla ne se construit pas dans une période de calme, mais dans une forte période de tension politique durant laquelle les différentes idéologies et différentes factions politiques s'affrontent. La force publique, dont je ne reviendrai pas sur la constitution et l'organisation ici, devait faire face à plusieurs troubles sécuritaires de sources différentes. Les années post-guerre civile sont, hélas, parlantes sur les conditions intérieures du Royaume de Teyla. En effet, on retrouve plusieurs cas de famines, de maladies et d'épidémies, trouvant un terreau fertile dans les populations affaiblies et les déplacements massifs de réfugiés fuyant les zones de combats. À cette crise sanitaire et alimentaire s'ajoutait une insécurité chronique liée à la démobilisation partielle et souvent désordonnée des troupes. Ces crises successives et continues contribuaient à créer un sentiment, encore plus grand, d'abandon des classes paysannes, encore très majoritaires au Royaume de Teyla, envers le pouvoir monarchique.
Les soldats démobilisés graduellement durant l'année mille huit cent soixante-six à mille huit cent soixante-huit ont créé des problèmes sécuritaires supplémentaires. Lorsque des troubles à l'ordre public apparaissaient dus à des famines, des maladies ou d'autres facteurs sociaux, ces anciens combattants, rompus au maniement des armes et souvent désensibilisés par près de deux décennies de conflits, n'hésitaient pas à prendre la tête des émeutes. Ils apportaient à des soulèvements paysans ou urbains, traditionnellement désorganisés, une discipline militaire et une capacité tactique qui effrayaient les autorités locales. Outre ce type de problème sécuritaire, on retrouva des "bandes errantes" constituées de brigands ordinaires, de pilleurs formés durant la guerre civile mais également, dorénavant, d'anciens militaires qui peinaient à gagner leur vie, des anciens mercenaires. On retrouve toute une gamme de paysans ruinés ayant basculé dans le brigandage. Ces bandes criminelles nommées par la presse "Brenusiens" du nom d'un leader de renom d'une des bandes criminelles qui agissait à la frontière teylo-velsnienne.
Cette nouvelle donne fit peser un danger conséquent sur l'action politique du nouveau régime et sur l'autorité royale. Ces multiplications de bandes et l'augmentation de la criminalité, étaient l'un des dangers pour le nouveau pouvoir en place. C'est cette criminalité qui donna, en partie, selon divers historiens, la victoire aux royalistes conservateurs en mille huit cent soixante-six, lors de la première élection. La réponse sécuritaire devint alors un outil politique majeur. L'utilisation de la force publique par les Gouvernements de Sa Majesté, adoubée par le Souverain dans des déclarations à la presse, était un acte pertinemment politique et de propagande. L'objectif était de montrer un retour de l'État central, indirectement de la Monarchie et du Gouvernement de Sa Majesté (bien qu'il n'y ait jamais eu de Gouvernement de Sa Majesté avant cette année) à travers la présence d'officiers de la force publique.
Le message porté était au-delà de cette symbolique. En effet, alors que les cercles réactionnaires voulaient freiner les projets royaux et espéraient le retour à une monarchie de droit divin, la présence d'une force publique au niveau national démontrait qu'il était hors de question de retourner à un système féodal où chaque seigneurie aurait la légitimité de la violence légitime. L'impératif d'ordre public, nécessaire au bon fonctionnement du Royaume de Teyla, de ses routes commerciales intérieures, de créer un sentiment de confiance et d'augmenter la confiance envers le pouvoir royal et le Parlement avec une Assemblée nationale nouvellement créée devint un sujet de préoccupation de toutes ces entités, dans le but de se légitimer soi-même en démontrant l'efficacité de son action auprès de la population majoritairement paysanne.
Cette bataille avait lieu sur d'autres sujets, mais la question de l'ordre public prit une part importante du débat public, quand une bande de criminels braqua une caravane commerciale en direction de la capitale Manticore tuant sur le coup deux hommes qui tentèrent de défendre la caravane. Ce fait divers, tragique mais statistiquement banal dans le chaos de l'après-guerre, aurait pu passer inaperçu quelques années plus tôt. Mais dans le contexte de politique de mille huit cent soixante-sept, en pleine discussion sur des lois constitutionnelles et le pouvoir de chaque institution, cette affaire devint rapidement une affaire montée en épingle par les différentes factions. L'affaire connue à l'époque sous le nom de "Les Caravanes de Manticore" servit de catalyseur à une opinion publique chauffée à blanc par la presse nationaliste et une partie de la presse libérale.
Pour les détracteurs du régime du camp nationaliste, et particulièrement pour la frange la plus réactionnaire de la noblesse qui siégeait encore en nombre à la Chambre, ce drame était la preuve flagrante de l'échec d'une Monarchie constitutionnelle dont les pouvoirs étaient autant divisés et n'étaient plus concentrés dans les mains du Souverain. L'affaire démontra que l'ensemble constitutionnel voulu par le Souverain et les forces politiques de l'Assemblée nationale n'était pas un ensemble cohérent et efficace sur des sujets centraux pour la nation, comme la sécurité.
Signe du changement du type de régime dans lequel était le Royaume de Teyla. Cette bataille politique et d'opinion se fit au sein d'une presse soumise à la liberté d'opinion, d'expression et de presse presque totale et au sein de la Chambre des Nobles et de l'Assemblée nationale. C'était-là le changement qui ressemblait à une révolution au Royaume de Teyla. L'action publique, anciennement l'action royale, ne se décidait plus dans les salles obscures du Palais Royal avec des décisions toujours opaques. Non, les décisions se prenaient, étaient votées, publiquement dans les deux chambres du Parlement teylais et les débats étaient relatés dans la presse quotidienne. L'accès à la presse était encore inégalitaire, surtout avec les récentes lois sur la libéralisation de cette même presse.
La légitimation du nouveau régime teylais passa à travers plusieurs événements et facteurs essentiels, ainsi qu'une victoire politique sur l'affaire des Caravanes de Manticore.