BULLETIN D’INFORMATION NATIONAL18/12/2018Segement de 19h00 — Bande prioritaire, exposition maximale
L’écran s’ouvre sur le sceau de la République Cérulienne.
Le drapeau national apparaît au centre.
La musique habituelle du Canal National Harmonique est plus lente que d’ordinaire.
Les cuivres sont absents. Il ne reste qu’un battement grave, presque funèbre.
Après trois secondes de silence, la présentatrice apparaît.
Elle est debout, mains croisées devant elle.
Son uniforme est noir cérulien, sans décoration brillante.
Ses yeux sont légèrement humides.
Sa voix, au début, reste maîtrisée, mais plus basse que dans les bulletins précédents.TRANSCRIPTION DU BULLETINPRÉSENTATRICE :Citoyennes et citoyens de la République Cérulienne,
Ce soir, nous ne venons pas vous parler de chiffres.
Nous ne venons pas vous parler de cartes, de lignes de front ou de communiqués militaires.
Nous venons vous parler de visages.
De fermes sans toit.
De champs sans blé.
De ports rendus silencieux.
De familles qui ont quitté leur maison avec une seule couverture.
D’enfants que le Chaos a regardés non comme des enfants, mais comme des outils.
Ce soir, la République demande à chaque foyer d’écouter.
Pas seulement avec discipline.
Pas seulement avec attention.
Mais avec le cœur que l’Harmonie nous ordonne de ne pas laisser mourir.
Le continent n’est pas une rumeur.
Le continent souffre.
Et cette souffrance porte un nom : le Chaos.PRÉSENTATRICE :Depuis le début des opérations continentales, les forces ennemies ont tenté de présenter leur violence comme une résistance, leur désordre comme une liberté, leurs incendies comme une nécessité militaire.
Les rapports collectés par le Ministère de la Sécurité Harmonique, les équipes de terrain, les médecins militaires, les unités de reconstruction et les survivants évacués confirment aujourd’hui une réalité plus simple, plus dure, plus honteuse pour l’ennemi. Ils n’ont pas seulement attaqué nos positions. Ils ont attaqué nos campagnes. Des villages céruliens continentaux ont été frappés à l’aube, lorsque les familles dormaient encore. Des maisons de bois et de pierre ont été ouvertes par la force. Des granges ont brûlé avant même que les bêtes puissent être sorties. Des routes rurales ont été coupées pour empêcher les secours d’arriver. Des puits ont été souillés. Des écoles de district ont été marquées de signes ennemis. Dans plusieurs hameaux fermiers, les survivants racontent la même chose.
D’abord, le bruit.
Puis le feu.
Puis les cris.
Puis le silence.
La présentatrice s’interrompt.
Elle baisse les yeux vers ses notes.
Elle inspire lentement avant de reprendre.Nos équipes ont retrouvé des familles déplacées marchant vers les postes céruliens avec les vêtements qu’elles portaient au moment de l’attaque. Des mères tenaient des enfants trop fatigués pour pleurer. Des vieillards demandaient si leur village existait encore. Des pères répétaient le nom d’un champ qu’ils ne reverraient peut-être plus.
La République les a accueillis.
Mais la République n’oubliera pas pourquoi ils ont dû partir.
PRÉSENTATRICE :Le Ministère de la Structure et de la Production confirme également l’usage, par les forces ennemies, d’une politique de terre brûlée dans plusieurs zones agricoles continentales. Les champs fermiers n’ont pas été seulement traversés. Ils ont été rasés. Des récoltes ont été incendiées alors qu’elles auraient pu nourrir des familles entières durant l’hiver. Des silos ont été ouverts et abandonnés à la pluie. Des outils agricoles ont été brisés. Des animaux ont été dispersés ou abattus pour empêcher les villages de reprendre leur travail. Il ne s’agit pas d’une guerre contre des soldats. Il s’agit d’une guerre contre la nourriture. Une guerre contre le pain. Une guerre contre la terre. Une guerre contre les mains qui sèment.
L’ennemi veut que la Cérulie manque.
L’ennemi veut que nos enfants demandent pourquoi la table est plus maigre.
L’ennemi veut que nos foyers se regardent avec inquiétude.
L’ennemi veut que la faim devienne une rumeur, puis que la rumeur devienne un doute.
Mais la République a déjà répondu.
Les provisions seront protégées.
Les distributions seront maintenues.
Les champs seront replantés.
Les fermes seront relevées.
Et ceux qui ont brûlé la terre apprendront que la terre cérulienne ne leur obéit pas.
PRÉSENTATRICE :Les ports continentaux ont également été visés. Nos quais, nos entrepôts, nos zones de chargement, nos stations de carburant et nos lignes de ravitaillement ont subi plusieurs sabotages coordonnés. Des dépôts ont été endommagés. Des bateaux civils ont été retardés. Des équipes de dockers ont été évacuées sous protection. Dans un port de la côte occidentale, un contremaître cérulien a refusé de quitter son poste avant d’avoir fermé les vannes de sécurité. Il a sauvé une citerne entière. Il a été retrouvé plus tard, couvert de fumée, tenant encore la clé de fermeture dans sa main. Il a dit aux médecins :
“Je ne savais pas si j’avais réussi. Je savais seulement que je n’avais pas le droit de laisser le feu décider.”La République conserve son nom. Sa famille recevra la distinction de Tenue Civique sous Feu.
La présentatrice serre légèrement les lèvres.
Sa voix tremble sur la phrase suivante.À sa femme, à ses enfants, à son district : la Nation dit ce soir qu’il n’a pas seulement protégé un port. Il a protégé le passage par lequel la République respire.
PRÉSENTATRICE :Mais les crimes les plus difficiles à nommer ne concernent pas seulement les bâtiments. Ils concernent les corps. Des familles céruliennes ont été déplacées de force. Des civils ont été contraints de marcher sous surveillance ennemie. Des femmes ont témoigné de violences et d’humiliations que le Ministère de la Vérité Populaire refuse de répéter en détail par respect pour leur dignité. Des enfants ont été agressés, menacés, séparés de leurs proches ou utilisés comme instruments de peur contre les adultes. Nous ne montrerons pas les images. Nous ne lirons pas les détails. La République ne transforme pas la douleur de ses enfants en spectacle. Mais elle nomme le crime. Et ce nom est suffisant.
Violence contre les femmes.
Violence contre les enfants.
Violence contre la famille cérulienne.
Violence contre l’Harmonie.Ces actes ne seront pas dissous dans la brume des rapports. Ils ne seront pas réduits à des incidents. Ils ne seront pas effacés par une formule diplomatique. Ils ne seront pas abandonnés au pardon facile de ceux qui n’ont rien vu. La République ne demande pas aux victimes de porter seules la mémoire de ce qui leur a été fait. La République portera cette mémoire avec elles.
PRÉSENTATRICE :Le Ministère de la Sécurité Harmonique confirme également que l’ennemi a utilisé des jeunes comme éclaireurs, guetteurs, messagers et auxiliaires armés. Des adolescents ont été envoyés devant les colonnes, d’autres ont été forcés de surveiller les routes, certains ont été chargés de repérer les convois céruliens et d’autres ont répété les chants ennemis avant de comprendre ce qu’ils signifiaient. Des enfants ont été capturés par les milices du Chaos, on leur a donné des signes à porter, des mots à crier, des gestes à accomplir et on leur a volé la distance entre l’enfance et la guerre.
Citoyens, entendez bien ceci :
Le Chaos ne sait pas élever.
Il recrute.
Il marque.
Il utilise.
Il jette.
La Cérulie, elle, distingue.
Elle distingue le chef du suiveur.
Le criminel de l’enfant dressé par le crime.
Le bourreau de celui qu’on a forcé à devenir outil.
Mais cette distinction ne sera pas faiblesse. La République sait avoir pitié sans devenir aveugle.
Aucun enfant ne naît Chaos.
Mais le Chaos sait apprendre à un enfant à servir sa violence.PRÉSENTATRICE :Ce soir, dans plusieurs centres médicaux et lieux d’accueil du continent, des familles déplacées reçoivent de l’eau, du pain, des couvertures, des soins et des nouvelles de leurs proches lorsque ces nouvelles existent encore. Des équipes de reconstruction sont déjà en route. Des ingénieurs relèvent les ponts. Des médecins pansent les plaies. Des enseignants recensent les enfants séparés de leurs écoles. Des soldats accompagnent les convois de retour. Des travailleurs replacent des poutres sur les fermes brûlées. Des femmes de district cousent des vêtements d’hiver pour ceux qui sont arrivés sans rien. La République n’est pas seulement un drapeau, la République est aussi la mémoire.
Et ce soir, cette mémoire doit devenir colère.
MINUTE NATIONALE D’EXTÉRIORISATION CIVIQUELa lumière du studio baisse légèrement.
Le drapeau cérulien apparaît derrière la présentatrice.
Sur l’écran, une ligne blanche se dessine lentement.
La présentatrice reste immobile.
Ses yeux brillent.
Sa voix devient plus serrée, presque brisée.PRÉSENTATRICE :Citoyennes et citoyens,
Dans quelques instants, le Canal National Harmonique observera une Minute nationale d’Extériorisation Civique.
Ce n’est pas une minute de désordre.
Ce n’est pas une minute de panique.
Ce n’est pas une minute de vengeance aveugle.
C’est une minute pour donner un lieu à la colère afin qu’elle ne ronge pas les foyers.
Une minute pour nommer le Chaos sans le laisser entrer en nous.
Une minute pour penser aux villages attaqués, aux champs brûlés, aux ports sabotés, aux familles déplacées, aux femmes humiliées, aux enfants utilisés, aux morts sans tombe et aux vivants qui doivent encore dormir avec ce qu’ils ont vu.
Lorsque le signal sonore retentira, chaque foyer pourra se lever.
Les travailleurs sur site pourront interrompre leur geste si la sécurité le permet.
Les écoles, les réfectoires, les unités de soin et les centres d’accueil observeront le silence dirigé.
Les familles pourront serrer les mains de leurs enfants.
Les citoyens pourront regarder le drapeau.
Pendant cette minute, il ne sera demandé qu’une chose :
Ne laissez pas votre colère se disperser contre vos proches, contre vos voisins, contre vos foyers, contre vous-mêmes. Dirigez là vers son origine. Vers le Chaos.
Vers ceux qui ont brûlé nos terres parce qu’ils ne savent pas bâtir.
Vers ceux qui ont frappé nos familles parce qu’ils ne savent pas protéger.
Vers ceux qui ont utilisé des enfants parce qu’ils ne savent pas former des citoyens.
Vers ceux qui envient l’Harmonie parce qu’ils sont incapables de la produire.
Citoyens, préparez-vous.Un son grave retentit.
L’écran devient presque noir.
Le drapeau demeure seul, éclairé d’une lumière bleue.
Soixante secondes de silence sont indiquées à l’écran par une ligne descendante.
La présentatrice ne parle pas.
Elle baisse la tête.
Ses mains restent jointes.
À la quarantième seconde, son menton tremble légèrement.
Elle ne pleure pas.
Elle se retient.
Le son grave retentit de nouveau.PRÉSENTATRICE :La minute est accomplie.
Que cette colère ne devienne pas désordre.
Qu’elle devienne tenue.
Qu’elle devienne travail.
Qu’elle devienne signalement.
Qu’elle devienne soutien aux familles.
Qu’elle devienne économie des provisions.
Qu’elle devienne confiance dans nos forces.
Qu’elle devienne victoire.
PRÉSENTATRICE :À ceux qui ont souffert sur le continent, la République dit :
Vous n’êtes pas seuls.
À ceux qui ont perdu une maison, un champ, un port, une route, une école, un parent, un enfant, une nuit de paix, la République dit :
L’Harmonie sait tenir ce que vos mains ne peuvent plus porter seules.
À ceux qui combattent encore, la République dit :
Continuez.
À ceux qui attendent, la République dit :
Tenez.
Nous n’oublierons pas.
Nous ne céderons pas.
Nous ne deviendrons pas eux.PRÉSENTATRICE :Dans les prochaines semaines, le Canal National Harmonique diffusera des récits vérifiés des opérations de secours, des témoignages encadrés de survivants, des portraits de villages reconstruits et des informations relatives aux jeunes récupérés dans les zones de conflit. La République parlera d’eux avec prudence. Certains ont été victimes, certains ont été utilisés et certains ont porté les signes de l’ennemi avant de comprendre ce que ces signes faisaient d’eux. Le moment viendra de poser une autre question. Pas ce soir.
Ce soir, nous pleurons nos villages.
Ce soir, nous comptons nos familles.
Ce soir, nous regardons le Chaos en face et nous lui refusons le droit de nous déformer.
Citoyennes et citoyens de la République Cérulienne,
Que vos foyers restent calmes.
Que vos enfants soient tenus loin des rumeurs.
Que vos provisions soient respectées.
Que vos regards restent levés.
Que votre colère soit disciplinée.
Que votre tristesse devienne mémoire.
L’Harmonie n’est pas l’absence de douleur.
L’Harmonie est ce qui empêche la douleur de devenir Chaos.La présentatrice baisse les yeux.
Cette fois, le silence dure plus longtemps que dans les bulletins ordinaires.
Lorsqu’elle relève la tête, ses yeux sont rouges, mais sa voix est redevenue stable.PRÉSENTATRICE :L’Harmonie veille.
L’Harmonie se souvient.
L’Harmonie demeure.MESSAGE FINAL AFFICHÉ À L’ÉCRANAVIS NATIONAL — CRIMES CONTINENTAUX CONFIRMÉSRAPPELS CIVIQUES :- Les récits non vérifiés doivent être signalés et non répétés.
- Les familles déplacées seront prises en charge par les centres harmonisés.
- Les dons matériels doivent passer uniquement par les circuits autorisés.
- Les citoyens sont invités à respecter les consignes de provisionnement.
- Toute information concernant des crimes ennemis doit être transmise au Réseau Harmonique ou à la Police Harmonique.
- Toute tentative d’utiliser la douleur nationale pour produire du désordre sera traitée comme complicité du Chaos.
Fin de diffusion.