Simon Carrell naquit en 1943, dans une ville intérieure de l'Aleucie, à Sarlet, encore marquée à l'époque par la rigidité étouffante de la dictature fasciste qui gouvernait le pays et son vaste empire colonial. Il vint au monde dans un pays qui se voulait puissant, ordonné, presque éternel dans sa prétention à durer et à s'étendre, mais qui portait déjà en lui les germes de sa propre fatigue et des limites du système dictatorial fasciste. Son enfance ne fut pas celle d'un futur révolutionnaire, du moins pas en apparence. Après tout, quelle enfance préfigure un révolutionnaire ? Il grandit dans un environnement plutôt bourgeois, cultivé, protégé. Son père occupait une fonction administrative sans relief, mais stable et bien payée, sa mère entretenait un rapport exigeant à la culture et à l'éducation. Rien, dans ce cadre, ne semblait annoncer la trajectoire qui serait la sienne. Il était prédestiné à de grandes études, un parcours de haut fonctionnaire, que ce soit sous un régime ou un autre. Et pourtant, très tôt, une dissonance apparut. Carrell ne fut jamais un enfant en rupture brutale, bien au contraire. Il observa d'abord. Il écouta. C'était un jeune silencieux et observateur. Il accumula des impressaions avant de formuler des critiques. Dans ses premiers carnets, rédigés à l'adolescence, on retrouve déjà cette tension entre appartenance et refus. Il y écrivait : << Je ne suis pas en dehors de ce monde. J'en bénéficie. Et c'est précisément pour cela que je cherche à le comprendre. Car si je ne vois pas ce qu'il fait aux autres, aux autres individus, aux autres milieux, dans d'autres situations, alors je deviens passif au sein de ce que je ne comprends même pas. >>
La chute du régime fasciste, survenue quelques années après sa naissance, ne produisit pas chez lui l'adhésion simple que beaucoup ressentirent. De par son très jeune âge d'une part, puis par une forme de méfiance et d'observation prudente quand il fut plus grand. Il perçut relativement tôt que le changement de régime n'était pas une transformation totale, mais plus une recomposition. Les structures profondes, les hiérarchies sociales, les logiques de domination subsistaient sous des formes renouvelées. Il remarqua cela par l'entourage de son père, fonctionnaire gravissant les échelons et dont l'entourage comme lui peu médiatisé mais rouage essentiel de l'administration, était resté le même que cela soit sous la dictature fasciste ou sous l'empire progressivement démocratique. Cette lucidité précoce et ces interrogations le rapprochèrent progressivement des cercles critiques, puis des milieux marxistes de l'Empire et de l'Aleucie à partir de ses années de lycée. Il écrivit dans ses observations ou plutôt réflexions ultérieures à la chute du régime : << Ils disent que tout a changé. Mais les visages sont les mêmes, les gestes sont les mêmes, les peurs sont les mêmes. Ce n'est pas un monde nouveau. C'est un décor repeint. Alors il faut apprendre à voir derrière. Toujours derrière. >> Ses années d'études furent marquées par une intensité intellectuelle peu commune. Il lisait de manière frénétique autant de l'histoire que des sciences sociales, de la science fiction, des écrits plus politiques notamment eurysiens, et tant d'autres. Il cherchait à éprouver les idées, à les confronter au réel. A comprendre le plus d'idées possibles, à construire une culture personnelle qui devait l'aider à comprendre. Dans une lettre à un camarade, il écrivait : << Nous avons hérité de concepts puissants et que je trouve passionnant et pleins d'idées brillantes, mais je déplore nous les utilisons trop souvent comme des outils figés. J'ai beaucoup de respect pour les figures des mouvements contestataires de notre pays, mais leur attachement obsessionnel à la théorie, aux textes, aux concepts, sont effroyables et nous forcent à l'attentisme. La réalité, elle, ne cesse de bouger. Si nous ne bougeons pas avec elle, alors nous ne faisons que répéter des vérités mortes. Combien de révolutions avons nous manquer depuis ces dernières années ? >>
Ce refus du dogme ne le conduisit pas à l'indécision mais l'entraîna à la recherche de l'action. Il chercha très tôt à sortir du cadre strictement académique où par ailleurs il excellait lorsqu'il mettait de côté ses écrits critiques du système, peu appréciés par ses professeurs, hormis un qui l'encouragea à trouver des moyens d'exploiter et d'exprimer. Ce fut là qu'il entra véritablement en contact avec les cercles intellectuels critiques de l'Empire, encore marginaux mais actifs et très prolifiques en terme d'idées. Il y lut de nouveaux grands textes du socialisme, mais aussi les écrits clandestins produits dans les colonies et dans certaines régions périphériques de l'Empire et d'autres sociétés coloniales de l'époque. Toutefois, ce n'est pas à l'université qu'il bascula. Ce fut ailleurs. Poussé par le professeur dont nous parlions précédemment, il organisa son départ. Peu après la fin de ses études, sous prétexte d'un programme d'échange académique, Simon Carrell se rendit à Reaving, exclave du Grand Kah en Aleucie, sur la côte ouest et un des rares territoires socialistes et révolutionnaires d'Aleucie - le conservatisme communiste de la Vlastie ne compte pas. Officiellement, il s'agissait pour lui d'étudier les transformations post-conflit d'une société urbaine. En réalité, il venait y chercher autre chose : une expérience concrète du socialisme réel. L'action, ou en tout cas une forme d'action, enfin.
Reaving n'était pas une ville comme les autres, loin de là. Elle portait encore les cicatrices de sa propre tentative révolutionnaire encore pas si vieille, de sa guerre, de son siège, de sa défaite et de sa recomposition. Lorsque Carrell y arriva, à la fin des années 1960, la ville était intégrée il y a peu à la Confédération du Grand Kah, mais son âme restait profondément marquée par la Vangrep et les luttes passées. Les blockhaus éventrés, les façades criblées d'impacts, les quais reconstruits à la hâte : tout parlait encore. Il exultait de voir de l'intérieur une entité socialiste se créer. Il passa plusieurs années à Reaving. Il y étudia, bien sûr, mais surtout, il observa, il participa, il s'imprégna. Il fréquenta les syndicats, les assemblées de quartier, les anciens combattants de la Caliaman Citizens Militia devenus instructeurs dans la Reavin Citizens Militia. Il travailla sur les docks, brièvement, expérience qu'il décrira plus tard comme << le premier moment où le corps comprend ce que la théorie tente d'expliquer >>. Il y rencontra aussi sa compagne, Aliyah Campbell, son grand amour qui perdit la vit en Afarée suite à une violente maladie dans les zones tropicales. C'est aussi à Reaving qu'il formula pour la première fois ce qui deviendra l'un de ses apports théoriques majeurs au communisme aleucien : l'idée du réflexe d'émancipation.
Dans son texte fondateur, Fragment sur la trahison nécessaire, rédigé en 1972, il écrit :
<< Il existe, au cœur même de l'individu formé par l'ordre bourgeois, un point de rupture qui ne lui appartient pas, quelque chose qui appartient à l'Être Humain, non plus à l'individu. Un réflexe, presque biologique, qui découle de notre histoire longue au sein des sociétés de ce monde et qui remonte à mon sens à l'apparition d'Homo Sapiens et la vie en communauté, et qui surgit lorsque la réalité de l'injustice cesse d'être abstraite pour devenir sensible, lorsque l'inégalité devient une faiblesse pour la communauté et un danger pour tous. Ce réflexe n'est pas moral bien qu'il soit sublimé par notre formidable capacité de réflexion. Il est structurel et inhérent. Tous peuvent le ressentir, le vivre et s'en saisir. Il est la preuve que l'Humain ne coïncide jamais totalement avec la place qu'on lui assigne, encore moins dans un système de pression et de rapports de forces. Ainsi, le fils de bourgeois peut devenir révolutionnaire non pas malgré ce qu'il est, mais à partir de ce qu'il est, et ayant conscience de ce qu'il était, ce avec quoi il rompt et ce qu'il souhaite devenir ou du moins, ce vers quoi il désire tendre. Car comprendre les mécanismes de domination, c'est déjà commencer à les trahir. >>
Ce texte circula largement dans les milieux étudiants et militants de Reaving et des réseaux de l'Empire comme dans une bonne partie de l'Aleucie. Il devint, au fil des années, une référence pour toute une génération issue de milieux relativement favorisés, qui y trouvaient une légitimation théorique à leur engagement socialiste et communiste, et l'un des principaux puits de réponses face aux accusations d'opportunisme et d'appropriation. Mais Carrell - ainsi qu'Aliyah - ne resta pas à Reaving éternellement. Fidèle à sa propre exigence, il considérait que la pensée devait toujours être mise à l'épreuve du réel, sinon quoi elle était vouée à devenir selon ses termes << une branlette intellectuelle stérile, un comble ! >>. Au milieu des années 1970, il quitta la ville pour rejoindre les mouvements de guérilla dans les territoires du Nazum sous contrôle de l'Empire, en particulier au Mokhaï, alors sous domination coloniale.
Au Mokhaï, Carrell découvrit une autre forme de politique et une autre forme d'action. Il avait jusque là expérimenté le débat et la construction de l'après révolution, la mise en œuvre du socialisme sans en avoir connu les difficultés de la rupture inhérente. Il y découvrit donc une forme d'action directe et violente. Il entra progressivement en contact avec les groupes de résistance locaux. Contrairement à d'autres groupes militants venus de l'Aleucie, son approche ne fut pas de chercher à leur inculquer directement les préceptes théoriques qu'il avait pu apprendre pour adapter ces mouvements aux moules préexistants. Il passa du temps à comprendre les enjeux et dynamiques locales. À apprendre les langues, les structures sociales, les formes d'organisation qui échappaient aux modèles occidentaux comme cela se révélait dans la forme d'administration coloniale. Mais Carrell ne resta pas qu'un observateur. Il s'engagea et participa. Principalement comme un organisateur et un planificateur. Puis, petit à petit, en participant à des opérations de guérilla, d'abord modestes, puis de plus en plus risquées. Sabotages de convois, attaques éclairs contre des postes isolés, récupération de matériel, libération de prisonniers. Plusieurs témoignages concordent pour dire qu'il ne se tenait pas en retrait comme certains ont pu l'accuser plus tard. Un combattant mokhaïen racontera plus tard : << Il n'était pas là pour nous expliquer comment faire la révolution, c'est ça qui nous a marqué par rapport aux autres soutiens qui étaient venus nous voir. Il la faisait avec nous. Et quand il fallait courir, il courait. Quand il fallait rester, il restait. Il n'avait pas besoin de crier pour être suivi et c'était admirable à cette époque où nous étions dans une clandestinité dure et violente où la loi du plus fort peut facilement prendre le dessus. Bien-sûr d'autres mouvements nous ont aidés et compte tenu des enjeux nous ne pouvions pas faire les fines bouches en matière de soutiens. Mais avec lui c'était... différent. Peut-être plus concret. Il était des nôtres, indéniablement. >>
C'est dans ce contexte qu'il rédigea plusieurs nouveaux textes majeurs, dont Notes sur la lutte périphérique et La patience armée . Ces écrits marquèrent une rupture avec des approches qu'il jugeait encore trop abstraites. Il y affirmait la nécessité d'une révolution située, ancrée dans les réalités locales, adaptées. Il se dira admiratif des écrits historiques du socialisme et du communiste mais revendiquer être un << communiste proximaliste >>. D'autres personnes ont rapporté une situation différente mais non vérifiée : << Je ne suis pas un communiste marxiste, un eurycommuniste, un communiste vlastiste, un communiste reaveniste, un communiste stranéen ou baïshanais, je suis un communiste efficace. >>.
Dans un de ses plus célèbres ouvrages, La patience armée , il développait longuement : << La guérilla n'est pas une improvisation permanente ou une explosion continue de violence. Elle est une discipline du temps et d'usure qui nécessite une force mentale, une résilience et une conviction rares qui sont des dépassements de soi exceptionnel. J'ai vu par la guérilla les limites de l'Homme et ce dont il est capable lorsqu'il se met entièrement au service d'une cause juste et d'une communauté solidaire. En vérité la guérilla refuse la précipitation et l'absence de réflexion quand bien même l'imprévisibilité est un élément majeur et faire croire à l'ennemi la désorganisation est une tactique efficace. Là où l'ennemi veut imposer un rythme notamment par les ressorts conventionnels de son oppression, à savoir des forces armées ou de police dressées à obéir selon une matrice de pensée qui les empêche fondamentalement de mener une lutte asymétrique contre des groupes en dehors de la réalité parallèle du capitalisme, elle introduit une autre temporalité qui est une clé majeure du succès des révolutions. Elle étire le conflit jusqu'à ce que l'adversaire s'épuise dans sa propre rigidité et ses cadres de réflexion et d'organisation. Mais surtout, elle transforme ceux qui la pratiquent, elle est un processus d'apprentissage révolutionnaire et socialiste majeur. Elle les oblige à voir autrement, à vivre autrement, à penser autrement. Elle n'est pas seulement une méthode de combat. La guérilla n'est pas qu'une phase de lutte armée, c'est une philosophie politique qui s'étend bien au-delà des combats à la mitraillette. >>
Cependant au même moment, sa compagne, Aliyah Campbell, déjà en lutte en Afarée Occidentale Nordiste, perdit la vie des suites d'une maladie en 1978. Cela marqua évidemment profondément Simon et ceux qui l'ont connu ont très rapidement constaté de profonds changements chez le révolutionnaire. Carrell participa de plus en plus directement aux combats armés les plus violents. Il opéra ainsi un virage de commandant militaire après avoir été surtout un organisateur et un théoricien. Il n'abandonna pas évidemment ses travaux écrits, et ceux-ci prirent aussi des tournures plus philosophiques. Après plusieurs années au Nazum à Myaikho, avec des passages infructueux à Myaikho où la société civile sur place était farouchement anticommuniste, où le contrôle des autorités locales et des troupes coloniales était très efficace, il alla Afarée Occidentale Nordiste rejoindre les luttes Afaréennes. Il passa plusieurs mois auprès des groupes de luttes d'Aliyah Campbell avant d'être emprisonné à la suite d'une opération ratée. D'abord condamné à mort en 1980, sous la pression de l'opinion publique la peine fut commuée en prison à vie. Il y passa quatre ans où il écrit notamment Révolution et romantisme, la lutte pour l'idéal. En voici un extrait : << Les oppresseurs, les opportunistes ou les défaitistes diront que tout cela n'était qu'illusion. Que nous avons aimé comme nous avons combattu : avec excès, avec aveuglement, avec une forme d'arrogance propre à ceux qui croient que le monde peut être arraché à lui-même. Peut-être auront-ils raison sur certains points. Mais ils n'auront rien compris à la lutte et l'Idéal. Car ce que nous avons vécu ne relève pas de l'illusion. C'est l'inverse. C'est le réel poussé jusqu'à son point de rupture. Je l'ai vue mourir dans une chaleur que les mots ne peuvent pas contenir. Il n'y avait ni bataille, ni drapeau, ni victoire possible contre un ennemi encore plus invisible que le capitalisme quotidien. Seulement un corps qui cède, lentement, sous l'effet d'une maladie que ni la volonté ni l'Idéal ne peuvent repousser malgré les plus puissants efforts. Et dans ce moment, j'ai compris quelque chose que toutes les années de lutte ne m'avaient pas encore appris puisque je vivais encore dans une forme de béatitude, d’invincibilité : la révolution ne nous protège de rien. Elle n'est pas un abri bien au contraire, elle est un champ libre où tout peux frapper. Cachés au fond des forêts nous ne sommes pas invisibles aux yeux de la mort.
Nous ne devenons pas révolutionnaires pour être sauvés car la lutte est un chemin sanglant. Nous le devenons parce que nous refusons que le monde reste tel qu'il est, même si ce refus nous condamne. Et les réformistes se revendiquant du socialisme comme du communisme sont une insulte à la cause des opprimés. Certains nous ont dit que l'amour détourne de la lutte. Que le romantisme est une faiblesse, une distraction, une dérive petite-bourgeoise. Ils n'ont jamais tenu la main de quelqu'un en sachant qu'elle va disparaître ! Moi non plus car j'étais loin. Mais je l'ai senti et rêvé/ Ils n'ont jamais compris que l'amour, lorsqu'il est réel, n'adoucit pas le monde : il le rend intolérable dans ce qu'il a d'injuste. Pour des milliers de révolutionnaires, l'amour a été une force dans la révolte. La contestation prolétaire est un romantisme car elle exprime les émotions vraies d'un peuple réduit au silence sans qu'il ne s'en rende compte et car elle aspire à luter contre la corruption de l'Humain même si cela peut être parfois perdu d'avance. Il y a indéniablement une forme de romantisme à se battre pour un monde meilleur. Et c'est parce que nosu avons aimé que ne pouvons pas accepter le monde tel qu'il est, car l'amour nous donne la force de mettre notre être tout entier au service d'un combat pour offrir à ceux que l'on aime un monde plus juste, plus harmonieux, plus égalitaire. C'est parce que nous avons perdu des êtres que nous ne pouvns plus négocier avec l'ordre des choses.
Le romantisme, tel que je le comprends désormais, n'est pas une fuite en avant vers l'imaginaire. Il est une intensification du réel. Il consiste à refuser la médiocrité des possibles qu'on nous propose. À exiger que le monde soit à la hauteur de ce que nous avons ressenti, ne serait-ce qu'une fois. Il nous donne l'Idéal moral et philosophique le plus personnel pour nous convaincre de ne pas baisser les bras. La révolution, elle aussi, est une exigence. Mais elle a trop souvent oublié cela. Elle s'est faite gestion, organisation, stratégie, de théorie et de méthodes préfabriquées. Aucun modèle n'existe et quiconque le prétendra est un traître à la cause ! Tout cela est nécessaire, bien sûr. L'inspiration peut aider. Mais si la révolution oublie pourquoi elle existe, alors elle devient une mécanique froide, capable de reproduire ce qu'elle prétend abolir. Qui de nous souhaite vivre dans le conservatisme travestit en communisme de la Lutharovie ou de la Vlastie ?
Nous avons besoin d'une révolution qui se souvienne de ses morts. Chaque camarade tombé, chaque amour perdu, chaque vie brisée doit continuer à peser sur nos décisions et être une raison supplémentaire de lutte. Refusons une révolution qui demanderait d'oublier pour avancer. Avancer vers quoi, alors, si nous oublions le passé ? Ici, dans cette cellule, le temps est suspendu. Les murs sont épais, la lumière rare, et pourtant, c'est peut-être l'endroit où j'ai le plus clairement perçu ce lien entre l'amour et la lutte. Je le crois, chaque révolutionnaire est amoureux du peuple mondial opprimé. Et dans ce silence de prison, une évidence s'impose : nous ne luttons pas seulement pour transformer les structures. Nous luttons pour rendre possible un monde où ce que nous avons vécu, cet attachement absolu, cette intensité, cette vérité, ne soit plus condamné à disparaître dans l'indifférence générale. Si la révolution ne porte pas cela en elle, alors elle ne mérite pas son nom.
Je n'idéalise pas la souffrance. Je ne fais pas de la mort un mythe utile. Ce serait trahir une seconde fois. Ce que je dis est plus simple, et plus difficile : ils ont existé. Ils ont lutté. Ils ont aimé. Et le monde dans lequel ils sont morts est un monde que nous devons détruire.
Alors continuons la lutte, toujours, tout le temps, jamais la réaction, le fascisme et le conservatisme ne sont totalement éradiqués. Le romantisme révolutionnaire n'est pas une exaltation naïve, c'est un puits de révolte qui consiste à ne jamais séparer ce que l'on ressent de ce que l'on fait. À refuser les compromis qui mutilent. À maintenir, contre tout, une certaine idée de la dignité humaine. Ils peuvent enfermer les corps. Ils peuvent briser les organisations. Ils peuvent tuer. Mais tant que subsistera, quelque part, cette exigence, que le monde soit autre chose qu'un lieu où l'on apprend à perdre, alors la révolution restera possible et devra triompher. >>
Après son évasion, il retourna pendant deux ans à la lutte en Afarée. Puis, ses anciens contacts de Reaving le rappelèrent. Une autre révolution se préparait dans un continent qu'il n'avait encore jamais exploré. Au Paltoterra, la junte militaire du Grand-Kah faisait nombres de mécontents qui, aidés depuis Reaving et Heon Kuang, entraient alors en résistance. Il s'engagea donc dans ce qui serait sa dernière grande lutte : la révolution kahtanaise. Il se rendit au Paltoterra par des réseaux de contrebande car recherché par de nombreuses autorités à travers plusieurs pays. Le Grand Kah, soumis à une junte militaire brutale, était un foyer actif de guérilla et l'un des plus grand espoirs du monde révolutionnaire pour la fin de ce siècle. Carrell s'y engagea pleinement, participant à l'organisation de réseaux clandestins, mais aussi comme expérimenté en Afarée et au Nazum, à des actions armées directes. Il y retrouva d'anciens camarades de Reaving pour une nouvelle lutte commune. On le retrouve dans plusieurs opérations dans les zones rurales, notamment lors d'attaques coordonnées contre des infrastructures militaires. Il participa à des marches longues dans la jungles paltoterranes, à des replis sous pression, à des combats où la ligne entre survie et défaite était ténue. Un de ses compagnons du Paltoterra écrira : << Il n'était pas invincible. Il avait peur comme nous. Mais il ne laissait jamais la peur décider. Et surtout, il nous rappelait toujours pourquoi nous étions là. Pas pour mourir. Pour transformer ce qui nous entourait. Sa présence nous rappelait aussi que le monde nous soutenait et que les révolutionnaires de l'international tout entier étaient derrières nous. Son expérience des guérillas anticoloniales d'Afarée et du Nazum fut un précieux atout pour notre groupe. >>
C'est dans ce contexte qu'il rédigea son dernier texte et le plus influent, De l'élan humain. Texte qui a directement était influencé par les pensées kahtanaises et qui inspira ces mêmes pensées. L'ouvrage circula largement en Aleucie où ses anciens compagnons sur place servirent de relais, et au-delà, notamment au Grand Kah où pour les plus experts de la révolution, il reste un texte important des années de lutte. Il y développait une idée audacieuse : même au sein des classes privilégiées, il existe une capacité à rompre avec sa propre position. C'était un développement qui faisait suite à déjà son premier écrit, Fragment sur la trahison nécessaire, avec plusieurs années de combat en plus pour affiner ces idées.
Il écrivait : << L'Homme n'est pas enfermé dans sa condition comme dans une cage parfaite, surtout lorsqu'elle est un piètre écran de fumée créé par un capitalisme de confort. L'intelligence humaine voit bien au delà de ces écrans. Il y a en lui - l'Homme - une faille au sens où l'entend le système oppresseur. Une capacité à ressentir l'injustice même lorsqu'il en tire profit. Cette capacité est instable, fragile, souvent étouffée. Mais elle existe et constitue une magnifique force révolutionnaire lorsqu'elle atteint son point de rupture. Car lorsque cette perception devient trop forte, elle ne peut plus être ignorée. Elle exige une réponse. Certains la fuient. D'autres la rationalisent et se contentent d'y réfléchir. Mais quelques-uns choisissent de la suivre jusqu'au bout. Ce choix n'est pas une vertu mais une nécessité qui devrait être la norme. Une impossibilité de continuer à vivre dans la contradiction sans agir. La révolution a besoin de ces traîtres au capitalisme pour triompher et construire l'après. >>
Et plus loin : << La révolution ne doit pas se méfier de ces trajectoires. Elle doit les comprendre et les intégrer pleinement. Non pour les glorifier et surtout pas en faire de manière systématique les figures de proue de la lutte, car il est essentiel de ne pas reproduire dans la lutte et la sortie du capitalisme une inégalité de classe, mais pour les absorber et en tirer avantage. Car une lutte qui refuse d'accueillir ceux qui rompent avec leur propre position se condamne à rester enfermée dans ses limites initiales et à mourir. La posture campiste et rancunière est un gauchisme insupportable. >>
Lorsque la révolution communaliste monta en puissance à partir de 1987 dans le pays, Carrell s'y engagea pleinement et immédiatement à l'âge de déjà 44 ans, le plaçant parmi les plus "vieux" révolutionnaires, en du moins les plus expérimentés. Cette expérience fut précieuse dans les premières phases, marquées par la dispersion et le manque de coordination. Il participa activement à l'unification des mouvements de résistance sous l'égide de la Convention Générale transitoire. Mais il ne redevint pas un simple organisateur. Il resta un homme d'action. Plusieurs témoignages le situent dans des combats urbains, dans des opérations de récupération d'armes, dans des missions de liaison entre cellules isolées.
Dans ses écrits de cette période par l’intermédiaire de carnets de bord pour une partie perdue, il insistait sur les dangers internes de la révolution : << Nous combattons un système qui nous a formés. Il serait naïf de croire que nous pouvons nous en détacher totalement du jour au lendemain. La tentation de reproduire ses mécanismes est constante. Autorité sans contrôle, certitude idéologique, méfiance généralisée. La seule manière d'éviter cela est de rester en mouvement, y compris intérieurement. De ne jamais considérer que nous avons atteint une forme définitive. La révolution n'a jamais de fin, y compris en nous même. Il existe un potentiel réactionnaire en chacun de nous et il convient de se remettre en permanence en question pour lutter contre celui-ci. >>
Sa mort, en 1991, à priori le 3 octobre 1991, survint dans une phase critique de la révolution. Il était engagé dans des missions de coordination entre plusieurs unités, dans une zone instable où les lignes étaient floues. Les circonstances exactes restent incertaines. Embuscade, tir mal identifié, affrontement confus. Aucun récit uniforme ne s'est imposé. Son corps ne fut jamais formellement identifié. Cette absence contribua à faire de lui une figure particulière. Le mythe de sa survie dans la jungle ou les montagnes reculées du Grand-Kah a longtemps circulé et encore aujourd'hui certains le croient encore vivant - ce qui lui ferait 76 ans. Ses écrits furent rassemblés après la chute de la junte, diffusés, débattus, critiqués. Aujourd'hui encore, Simon Carrell reste une figure majeure de la pensée révolutionnaire en Aleucie et conserve une certaine influence en Afarée, au Grand Kah et notamment au Mokhaï pour le Nazum. Il reste pour beaucoup de communistes aujourd'hui un homme qui n'a cessé de chercher comment transformer le monde sans se mentir sur ce que cette transformation exige. En plus de ces écrits, il laisserait derrière lui une fille, Qhispe Allcca Carrell, enfant qu'il aurait eu avec une révolutionnaire kahtanaise et qui vit aujourd'hui au Grand Kah en se réclamant de sa filiation sans qu'elle ne soit reconnue par tous.