20/05/2020
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Activités intérieures politiques

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Activités politiques intérieures du Royaume de Teyla
Gouvernement de Sa Majesté - Parlement, Ministères & Partis politiques
Vie institutionnelle, débats parlementaires & affaires courantes


Illustration

« Je pourrais vous trouver, dans chaque rue de ce Royaume, un sujet sur lequel le Parlement comme la Couronne seraient ravis de se prononcer. »
Caricature de la presse conversatrice en faveur d'une monarchie absolue en 1870
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Il n'est rien de plus noble, de plus digne d'un homme que de se consacrer au service de l'État.
Palais Grayson
RP rétrospectif

Le Royaume de Teyla pouvait-il survivre à l'éternité, à l'infini, à la mort des Hommes ? C'est là la question qui hante les couloirs feutrés du Palais Grayson, les couloirs feutrés de la Résidence Faure, les couloirs feutrés du Parlement Teylais. Cette question transcende l'Homme, elle fut posée à tous les siècles, à toutes les époques dans lesquelles l'homme était présent. Quand cela n'était pas le Royaume de Teyla, c'était l'Empire Rhémien. Elle touche à l'héritage que laisseront les hommes qui ont bâti une nation, qui ont fait vivre et parfois survivre une nation. Le Royaume de Teyla pouvait-il s'effondrer lentement, subitement ? Quelles seraient les causes de cet effondrement, qu'il soit prévisible ou soudain ?

Catherine III n'arrivait pas à se sortir ces questions de son esprit depuis plusieurs semaines, plusieurs mois. D'apparence, tout allait à merveille au Royaume de Teyla. Le Gouvernement de Sa Majesté allait de l'avant, l'économie était fleurissante, le peuple n'était pas contre ses élites et sa classe dirigeante, l'armée pouvait empêcher des invasions étrangères et l'Organisation des Nations Démocratiques se portait à merveille. Mais cela était de façade, Catherine III le savait que trop bien depuis le rapport des Services de renseignement sur son bureau depuis plusieurs semaines. Le temps créait des fissures sur les Hommes et donc les nations. Elles étaient apparues sur Angel Rojas, le Premier ministre du Royaume de Teyla depuis les élections de deux mille douze. Elles étaient apparues, visibles par ceux qui cherchaient, qui savaient regarder au-delà de la force affichée en public. Nombreux sont ceux à l'avoir remarquée, peu sont ceux ayant compris les raisons intrinsèques de ses fissures.

La Loduarie. Ce mot, cette ombre persistante, avait laissé des traces invisibles, mais terribles sur l'homme qu'était Angel Rojas. Il ne faisait aucun doute, selon les renseignements, que le comportement de la Loduarie Communiste, immoral et barbare dès le début de son mandat, avait marqué à jamais l'ancien juge anti-corruption. On aurait pu croire que son ancien métier pouvait l'avoir formé à accepter deux morts de citoyens teylais et ensuite le jugement des nations qui demandaient au Royaume de Teyla de ne pas jouer un conflit, même diplomatique seulement, frontalement contre la Loduarie Communiste. Pourtant, la réalité de la Loduarie dépassait tout ce qu'il avait connu dans les tribunaux. En tant que juge, Angel Rojas avait l'habitude d'affronter les pointes de noirceur dans l'esprit humain. Mais il avait toujours eu la possibilité, même infime, de rendre la justice dans les tribunaux teylais, en ouvrant des enquêtes, en invitant les médias lors des arrestations envers les puissants.

Avec la Loduarie Communiste, on était loin de tout ça. On n'était plus dans les tribunaux, mais dans les missives et les insultes diplomatiques. On était dans la pure confrontation de deux modèles politiques et idéologiques. L'un était une démocratie libérale, l'autre était un communisme autoritaire. Lorsque la Loduarie Communiste a décidé d'assassiner deux Teylais, l'affrontement pour l'imposition d'un modèle de régime politique et le contrôle implicite de l'Eurysie de l'Ouest s'imposait aux deux nations. L'affrontement était inévitable et de la faute de la Loduarie Communiste, selon les penseurs et dirigeants teylais. Pour Angel Rojas, les corps gisants sur le sol étaient un choc. La Loduarie Communiste avait fait le choix, de ce jour-là, de la terreur à l'encontre du Royaume de Teyla.

Un choix audacieux qui n'avait pas payé sur le long terme en l'absence de véritable opération de déstabilisation du Royaume de Teyla ou de ses partenaires. Mais le choix de la Loduarie Communiste avait fonctionné sur le Premier ministre de Sa Majesté. Plus le temps passait, plus il était affecté par la situation face à la Loduarie Communiste. Il ne dormait plus, il était envahi de crises d'angoisse ou de panique lorsqu'on évoquait la Loduarie Communiste. Bien que son corps était présent lors des réunions concernant la Loduarie Communiste, son esprit était absent. Son regard pouvait rester fixé sur l'interlocuteur, son visage garder cette expression impénétrable que la presse tant louait, mais son esprit était ailleurs, piégé dans les boucles infinies de la crainte, de la peur et de l'humiliation passée. Il revoyait les photos des cadavres dans la presse loduarienne, le cri de douleur des familles des victimes.

Dans les couloirs feutrés du Palais Grayson, derrière son bureau, Catherine III pensait à tout cela. Elle relisait constamment le rapport des Services de renseignements du Royaume de Teyla et leur analyse concernant l'état de santé mentale du Premier ministre. Ils remettaient en cause la capacité d'Angel Rojas de prendre les décisions nécessaires et de diriger une crise à l'encontre de la Loduarie Communiste. Concernant les autres sujets, Angel Rojas semblait tenir bon, mais là n'était pas la question. La Loduarie Communiste était une menace, la principale menace pour la sécurité du Royaume de Teyla et de son peuple. Le Royaume de Teyla se devait de fonctionner, il n'avait pas le choix de s'arrêter pour une âme, si abîmée soit-elle. La cruauté de la situation n'échappait pas à Catherine. Elle n'avait jamais aimé Angel Rojas, mais elle l'avait nommé. Il était le vainqueur flamboyant de l'année deux mille douze et des élections législatives de la même année. Elle l'avait vu réussir économiquement, politiquement. Elle l'avait vu construire un Royaume plus puissant que jamais et prêt à assurer sa défense plus que jamais.

Mais, hélas, elle l'avait vu de plus en plus inquiet face à la Loduarie Communiste. Fort heureusement, son Premier ministre était entouré de gens compétents et d'amis. Mais la situation pouvait-elle durer ? Sa Majesté était seule face à cette question. Elle avait le pouvoir de dissoudre sans nécessité de consultation ou de réunir des conditions. C'était là, avec la nomination du Premier ministre, son seul pouvoir politique. La nomination du Premier ministre était seulement symbolique, car il venait toujours des rangs du parti vainqueur des élections, mais la dissolution de l'Assemblée nationale n'avait rien d'un geste politique neutre. Ce n'était pas une simple formalité. Une dissolution jetterait le pays dans une période d'incertitude, avec des élections anticipées qui, même si Rojas gagnait, laisseraient le Gouvernement actuel en gestion des affaires courantes. C'était un risque, alors que la Loduarie Communiste devenait de plus en plus frontale dans ses actions anti-teylaises. Quel message serait envoyé si elle utilisait cette arme ? Et si jamais Rojas gagnait, celui-ci aurait une majorité amoindrie et donc une légitimité moins importante. Peut-on prendre ce risque dans la situation actuelle ?

En ce 5 avril 2016, deux coups retentirent à la porte qui menait dans l'une des pièces les plus reculées, isolées du Palais Grayson. Catherine III était assise sur l'un des fauteuils de cette pièce qui ne correspondait pas à la grandeur d'un Palais, d'une couronne. La pièce avait beau être petite, elle n'en restait pas moins royale. Une table, dont la finesse des traits était telle qu'elle aurait rendu jaloux n'importe quel menuisier. Des livres de droit constitutionnel se retrouvaient posés dans un désordre comme si ils étaient une réponse à l'interrogation qui ne se terminait jamais de Sa Majesté. Les deux coups frappés à la porte résonnèrent de nouveau, plus insistants cette fois. Catherine III redressa légèrement le buste, posant délicatement le livre qu’elle tenait encore, "L'histoire de la Constitution, Julie Kourou", avant de répondre :

- Entrez, dit Catherine III, la voix s'élèvant pour se faire entendre.

Une silhouette se montra timidement, il s'agissait seulement d'un majordome du Palais Grayson, qui dit sur un ton calme :

- L'honorable Ministre Pierre Lore est arrivé, Votre Majesté.

- Faite le entrer, dit Catherine III.

Le majordome s’effaça sans un bruit, et la porte se referma quelques secondes, le temps d’un silence. Catherine profita de cet instant pour replacer le livre parmi les autres. Alors qu'elle était en train de se lever, la porte s'ouvrit et cette fois-ci Pierre Lore apparut aux yeux de Sa Majesté Catherine III. Elle avait entendu, par des gens de la cour, que Pierre Lore était un homme bizarre mais un homme qui semblait avoir la stature d'État. Elle l'avait déjà rencontré par le passé, pour préparer des rencontres, des traités. Elle n'avait rien eu à redire quant au comportement de Pierre Lore. Elle était de ceux qui auraient défendu Pierre Lore s'il était attaqué.

Pierre Lore, en dépit des rumeurs, se tenait avec une dignité presque austère, mais toujours avec cet œil émerveillé par la monarchie, ses symboles et ce qu'elle représentait aux yeux du ministre et de beaucoup de Teylais. Sa Majesté jeta son regard sur les bras du ministre des Affaires Étrangères. Il n'avait pas été mis au courant des raisons de cette entrevue, mais il était venu avec énormément de dossiers diplomatiques, comme pour se préparer à toutes les éventualités. Mais il ne pouvait pas se préparer à ce que Sa Majesté s'apprêtait à lui dire.

- Votre Majesté, dit-il en s’inclinant, c’est toujours, malgré mes visites passées, un honneur non altéré de me retrouver, en ces lieux, et en votre présence, dont la grâce n'a cessé d'être un modèle pour l'ensemble du Royaume.

- Je vous remercie, Monsieur le Ministre. Votre attachement pour le Royaume de Teyla, ce qu'il représente, les valeurs qu'il porte et son peuple sont connus de tous, y compris de moi. C'est la raison de votre présence, Monsieur le ministre. Je vous invite à vous asseoir à la table, si cela vous convient.

Pierre Lore ne chercha pas à contre-argumenter. Il s'assit à la table, prenant place devant la souveraine du Royaume de Teyla. Il posa ses dossiers à côté de lui. Catherine III le fixa, puis glissa lentement son regard vers les livres de droit éparpillés sur la table. Elle était là pour prendre un avis, d'un homme qu'elle pensait être au service du Royaume de Teyla et non au service de Pierre Lore. Une qualité rare. Elle devait se lancer, malgré le fait que Lore était l'ami du Premier ministre.

- Je vous ai fait venir ici, dit-elle en prenant un ton montrant la gravité de la situation, un ton qu'elle avait souvent, loin des oreilles indiscrètes et des médias, car je dois prendre un avis sur un sujet qui me préoccupe et une solution à laquelle je pense. Je compte sur votre entière discrétion une fois sorti de cette pièce, Monsieur le ministre.

Elle chercha de ses yeux, sur le visage de Pierre, un signe d'approbation.

Comme vous le savez, le Gouvernement de Sa Majesté réussit bien à ses missions, dirais-je même à ses devoirs. L'économie, l'Organisation des Nations Démocratiques, l'industrie de la défense, du spatial, la politique internationale, tous ces sujets sont maîtrisés par le Gouvernement de Sa Majesté, bien qu'on pourrait émettre quelques critiques, mais ce n'est pas mon rôle. Du moins, pas en dehors de l'entrevue mensuelle avec le Premier ministre. Je vais être directe. Le sujet concerne la Loduarie Communiste et je pense à la dissolution de l'Assemblée nationale.

La Loduarie. La dissolution. Deux mots qui, prononcés ensemble dans la bouche de la Reine, faisaient l'effet d'une bombe. Il comprit aussitôt que les dossiers qu'il avait ramenés n'allaient servir à rien dans cet entretien. Le visage de Pierre Lore trahissait son étonnement et la peur qui l'avait submergé. Pierre Lore comprit que la situation devait être assez grave pour que Sa Majesté pense à dissoudre alors que tout allait bien, comme l'avait signifié Catherine III, dans la politique gouvernementale.

L'explication du sujet fut longue par Sa Majesté. Sans lui donner les documents de renseignements, elle mentionna lesdits documents. Ce n'était une surprise pour personne que les renseignements veillaient à la santé mentale de ses dirigeants, dont le Premier ministre avait un pouvoir important au Royaume. Pierre Lore ne pouvait pas s'en étonner. Il ne fut pas surpris, pas autant que l'aurait cru Catherine III, sur l'état de santé d'Angel Rojas. Étant un ami de ce dernier, il avait bien observé, comme la plupart des ministres, que quelque chose avait changé en Angel. Il ne savait pas quoi avant cette discussion, mais maintenant il comprit et il s'en voulut de ne pas avoir demandé à Angel les raisons de ce qui semblait être un mal-être. Il ne se détourna pas non plus de ses responsabilités quant à la situation avec Angel Rojas. Il aurait dû être plus présent pour Angel Rojas lorsqu'il le pouvait. Sa Majesté rétorqua que Pierre Lore n'était pas au gouvernement en deux mille douze, mais qu'importe, Pierre Lore avait un sentiment de culpabilité.

Toutefois, Sa Majesté l'avait fait venir pour une raison. Prendre conseil auprès de Lore sur la situation actuelle et une potentielle dissolution...

- Défense du Royaume de Teyla, je sais bien Votre Majesté, dit Pierre Lore assit face à Catherine III,

-Je ne suis pas celle qui veut faire basculer le Royaume dans l'instabilité et dans la stupeur. Une telle décision provoquerait de la stupeur, non ? Le visage de Pierre Lore ne laissa aucun doute. Ses traits, habituellement sereins, se durcirent imperceptiblement, trahissant son avis. Plus que cela, Catherine III voyait bien que Pierre Lore pensait qu'une telle décision affaiblirait le Royaume de Teyla.

- Vous avez le pouvoir de dissoudre la chambre basse, sans nécessité de réunir des conditions ou de consultation. Mais est-ce que cela changera quelque chose ? Oui, une telle décision affaiblirait Angel Rojas, car le message envoyé par une dissolution sans explication ne pourrait être autre que "Vous estimez qu'Angel Rojas ne réunit pas les conditions, les qualités pour être Premier ministre, alors qu'il a la majorité absolue la plus large depuis cinq décennies au moins". Angel Rojas aura l'approbation du parti et, à vrai dire, la mienne, il reste mon ami. Il gagnera les élections, même s'il n'aura que la majorité relative, mais je crois qu'en l'état il gardera la majorité absolue. Elle sera moins grande, moins confortable, mais il restera Chef du Gouvernement.

- Certes, mais au regard de son état de santé, très préoccupant, peut-il encore exercer le pouvoir, Pierre ?

- Tout seul, non, mais accompagné, oui, dit fermement Pierre Lore. Le Royaume de Teyla a prévu, non pas spécifiquement cette situation, mais des situations dans lesquelles le Premier ministre en poste n'aurait pas les épaules pour gouverner. Il ne s'agit en aucun cas d'épaules ici, mais de santé. Nous ne pouvons pas jeter en pâture et en place publique un homme dont la santé mentale nous inquiète tous et toutes. Ce serait une cruauté, et cela ne ferait qu'encourager la Loduarie, leur prouvant que leurs méthodes psychologiques ont fonctionné.

La dissolution provoquerait une situation de mini-crise politique. Je m'explique...


- Je sais ce que vous allez dire, Monsieur le ministre. Le Gouvernement va gérer les affaires courantes le temps de la campagne électorale et de la nomination d'un nouveau Premier ministre. Dans une situation normale, le gouvernement sera nommé un mois et demi après la date de la dissolution. Si nous estimons que ma décision fragilisera de manière conséquente Angel Rojas sur la scène intérieure et qu'il obtient seulement une majorité relative, le délai d'un mois et demi augmente à trois mois le temps que les discussions avec le parti Les Royalistes se fassent. C'est durant cette période que le Royaume de Teyla sera le plus perméable à des attaques loduariennes. Mais permettez-moi de contrer vos probables arguments. Le Royaume de Teyla restera au sein de l'Organisation des Nations Démocratiques et aura le soutien total de l'organisation en cas de menace ou d'attaque indirecte comme directe contre le Royaume. Les déploiements de nos partenaires sont certains de rester.

De plus, notre force armée reste égale à celle de la Loduarie Communiste. Si ils attaquent, ils devront traverser les montagnes, ils subiront conséquemment plus de pertes que nous. Vous allez poser la question du maintien d'une politique cohérente à ce niveau-là. Je crois que l'élément essentiel reste que le Premier ministre a peur de passer à l'acte, a peur de la guerre, mais si la nation se retrouve en guerre, une fois la stupeur passée, alors il aura les capacités mentales pour gérer la nation et l'emmener vers la victoire. Si tel n'était pas le cas, que cela soit dans une situation d'un gouvernement transitoire ou non, je suis la cheffe des armées tout comme lui. Si j'expose la situation, alors j'aurai l'oreille de l'État-major.


- J'entends, Votre Majesté, mais cela serait détourner l'objectif de cette disposition de la constitution, dit l'homme fidèle au Royaume. L'objectif premier de cette disposition était qu'en cas de corruption du chef de l'État ou du gouvernement, l'autre partie non corrompue ait toute la légitimité pour défendre le Royaume de Teyla de cette corruption ou compromission, y compris à travers la force armée nécessaire. Le statut de chef des armées ne donne pas seulement de la légitimité auprès des armées, il en donne au peuple. Si ce détournement de l'esprit de la constitution est nécessaire, alors je m'y conformerai, mais uniquement dans un cas légitime, Votre Majesté.

Vos arguments sont pertinents sur la dissolution. Mais j'ajoute, Votre Excellence, qu'en cas de dissolution, comme j'ai eu à cœur de le dire précédemment, Angel Rojas aura de très fortes chances de l'emporter. La dissolution l'affaiblira sur le long terme. Sur la scène internationale, pour faire face à la Loduarie Communiste, ce n'est pas rassurant si Angel termine affaibli. Ce que je crains, Votre Majesté, ce n’est pas qu’Angel Rojas perde les élections. C'est qu'il les gagne dans un contexte de crise ouverte qu'il n'aura pas provoquée, mais qui l'aura déstabilisé. Un Premier ministre vainqueur, mais blessé publiquement par sa propre Souveraine, même pour des raisons légitimes et nobles, serait une proie plus facile pour les services de renseignements de la Loduarie Communiste. Elle aura une vraie accroche pour affaiblir le Royaume de Teyla à travers le Premier ministre, ce qu'elle cherche, assurément, à faire. Là, ils feront la guerre frontalement et traverseront la frontière.


- Une guerre frontale, répéta-t-elle à voix basse. Vous pensez réellement que la Loduarie Communiste se risquera à une guerre frontale ? L'élite de cette nation sait le rapport de force et l'élite de cette nation sait pertinemment, même dans la pire situation, que la Loduarie Communiste perdrait.

- Ce sera leur seule chance de tenter quelque chose... Un silence lourd s'installa, puis Pierre Lore reprit. Ils verront cela comme une opportunité, le Royaume de Teyla pourrait être divisé, selon leur analyse. Les durs du régime tenteront de forcer la main de Lorenzo pour enclencher un conflit armé. Ils profiteraient de la période de vulnérabilité maximale, ce gouvernement d'affaires courantes sans pleine autorité, pour tester nos défenses.

Angel Rojas est comme tous les ministres accompagnés par des conseillers, ses propres ministres et vous concernant la guerre dans ses décisions. Ensemble nous pouvons faire front, non pas pour le remplacer, il reste le décideur ultime, mais pour accompagner au mieux ses décisions sur la Loduarie. Nous devons lancer des plans de défense, d'évacuation de la population à la frontière. Ces plans existent mais ne sont plus à jour. La ministre de la Défense ne m'aime pas, mais je peux tenter de voir pour qu'elle lance cette réactualisation des plans. Nous préservons la face d'Angel Rojas, qui a renforcé le Royaume de Teyla. Le Royaume de Teyla doit protéger les siens qu'importe la situation, c'est mon intime conviction, Votre Majesté. Nul n'est au-dessus du Royaume et nul n'est abandonné par le Royaume. Sa faiblesse sur le dossier Loduarien, et si nécessaire sur d'autres dossiers, sera comblée par la force collective du Gouvernement.

Au sein du Mouvement Royaliste et d'Union, Rosalie Chabas s'occupe très bien des députés et s'assure à ce qu'ils soient fidèles à Rojas.


- Bien, acta fermement Sa Majesté. Elle se leva et regarda Pierre Lore tout en cherchant le livre de la constitution. Ayant compris la symbolique de ce texte pour le ministre, elle dit : Je ne vais pas dissoudre l'Assemblée nationale tant que le Gouvernement est uni et derrière Rojas sur la Loduarie. Il convient que cette unité doit venir tant des membres de son gouvernement que d'une majorité de députés, Monsieur le Ministre. Je conçois qu'Angel Rojas a servi le Royaume à sa manière et nous devons lui rendre. Je parlerai dans la semaine avec le ministère de la Défense, ne vous en faites pas, je vais faire réactualiser ces maudits plans. Quant à vous, dit-elle d'une voix timide, je vous confie le Royaume de Teyla. Faites preuve d'un dévouement ultime envers ce Royaume.

Angel Rojas reste notre Premier ministre. Il a, vous l'avez dit, bâti un Royaume puissant avec ses forces et faiblesses. Mais là où le Royaume frémit de douleur de manière trop inquiétante, là où la Loduarie Communiste tente de nous vaincre, je veux que vous et les quelques personnes de confiance que vous trouverez sur votre chemin compensiez, colmatiez les brèches. Non pas ouvertement, non pas en insultant l'autorité du Premier ministre, mais en construisant dans l'ombre un cercle de confiance qui saura aiguiller Angel Rojas dans sa plus grande tâche : celle de protéger le Royaume de Teyla face à ces menaces.

Monsieur Lore, je vous demande humblement un sacrifice invisible. Un acte d'amour qui ne saura jamais reconnu publiquement, outre ma protection envers vous.


Pierre Lore ne dit pas un mot, mais à ses yeux larmoyants, à son visage, elle sut qu'il acceptait ce sacrifice.
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L'État, c'est la continuité. Il ne meurt pas. Il doit vivre, même s'il faut pour cela tout sacrifier.
Les survivants désignés - I

L'attaque de la Principauté de Carnavale sur la capitale de l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord, Estham, est pour tout le Royaume de Teyla, comme pour toute l'Organisation des Nations Démocratiques, un choc qui bouleverse la société. Selon les premières estimations, plus d'un million de personnes sont mortes ou portées disparues. Il n'a fallu que quelques heures de plus et la coordination de tous les services de secours de l'Organisation des Nations Démocratiques pour que les simulations augmentent le nombre de morts estimées de plus de deux cent mille personnes. Sa Majesté et le Gouvernement de Sa Majesté regardaient avec horreur les bilans provisoires augmenter d'heure en heure. Pour l'une des premières fois de l'histoire de l'humanité, les bilans provisoires n'augmentaient pas par dizaine ou centaine de personnes mortes ou disparues, mais bien par millier de personnes mortes ou blessées.

La stupeur mêlée à la peur avait envahi les esprits du Gouvernement de Sa Majesté et aussi de Sa Majesté. Cette dernière avait, par ailleurs, quitté le pays pour le Paltoterra Fortunée, après une invitation du Doge actuel de la Sérénissime République. Une invitation qui tombait à point nommé pour tout le monde, y compris la famille royale. Son fils et héritier du Trône, Taylo Courvoisier, était resté au Royaume de Teyla pour montrer que la famille royale ne fuyait pas, bien au contraire, elle restait présente pour la population teylaise. L'opinion publique, pour une fois, ne fut pas en accord avec l'action de Catherine III, qui voyait une fuite en avant de Sa Majesté, elle qui était censée défendre le Royaume de Teyla coûte que coûte, y compris au prix de sa vie. C'était là le cœur de la survie de la monarchie teylaise.

Mais qu'importe, le Royaume de Teyla devait agir et vite pour assurer la survie du Royaume de Teyla mais aussi éviter que des nations tentent de s'immiscer dans la brèche et très certainement le vide laissé par la frappe sur Estham. Le Gouvernement, l'Empereur devenaient-ils ? La frappe, si horrifique soit-elle, avait pour elle l'efficacité. Elle frappait le cœur économique, politique et administratif du pays. Le pays avait envoyé du personnel de secours, des policiers, des militaires, des fonctionnaires, des équipements médicaux, autant qu'il pouvait à l'Empire du Nord, afin d'assurer la survie de l'État et de ses habitants. La priorité pour le Royaume de Teyla, de manière très cynique, n'était pas tant la survie des habitants que la survie de l'État, l'administration. L'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord, éminemment membre de l'Organisation des Nations Démocratiques, ne devait en aucun cas s'écrouler, disparaître. Il avait le droit de faiblir, sous le poids du choc mental, moral, économique et politique, mais il ne pouvait pas rompre définitivement. La survie de cet État était cruciale pour la survie de tous ses habitants.

De manière assez "surprenante", les services publics et la société civile de tout l'Empire du Nord continuaient de fonctionner. Le fonctionnement n'était pas habituel et avait en lui la trace d'un choc mental important, d'une épreuve dont la dureté ferait mourir chaque Homme sous son poids. Mais les autorités locales devaient tout de même se débrouiller pour maintenir les services en fonctionnement, en vie. C'était là le rôle de l'Organisation des Nations Démocratiques et du Royaume de Teyla de donner les moyens à ces autorités locales de continuer de fonctionner autant que possible. De continuer à faire tourner l'économie, pour éviter l'appauvrissement globalisé de toute une population, qui a déjà tant souffert.

Après le choc passé, l'Empire du Nord ayant retrouvé un semblant de gouvernement et d'autorité pouvant prendre les décisions et l'assurance de la survie de l'Empereur Maximilien II, il était admis auprès de l'Empire et de tous ses partenaires de l'Organisation des Nations Démocratiques qu'il était désormais temps de venger l'Empire et faire en sorte que cette attaque ne puisse jamais être reproduite par la Principauté de Carnavale. Tout le monde l'avait compris au sein du Gouvernement de Sa Majesté, celui-ci signifiait la guerre, or pourtant aucun membre n'utilisait ce mot. Pour ce mot, si symbolique, il serait utilisé le 25 décembre lorsque l'Assemblée nationale suivie de la Chambre des Nobles votèrent la déclaration de guerre formelle à la Principauté de Carnavale.

Or, la survie de l'État Teylais comptait tout autant que la survie de l'État Nordiste, voire plus, si les dirigeants teylais étaient honnêtes en public. Il devait survivre pour ne pas laisser toute une population d'Eurysie de l'Ouest sans boussole, sans autorité qu'on pouvait écouter. Que serait la réaction de la population teylaise s'il n'y avait plus d'administration, de gouvernement, de souveraine ? Le Gouvernement de Sa Majesté avait en partie la réponse avec l'effondrement de la Loduarie Communiste. Il avait su réagir avec promptitude et sérieux, mais cela serait-il le cas de tous les voisins du Royaume de Teyla, si ce dernier venait à s'effondrer tout aussi subitement ? Tout l'appareil d'État fut mis en route pour assurer la survie du Royaume de Teyla et de son peuple. Le Royaume de Teyla est une machine qui ne doit pas s'arrêter, qui ne peut pas s'arrêter, avait dit un inconnu un jour.

Alors que Catherine III était en visite officielle au Paltoterra, dont les raisons et la durée extrêmement longue ne trompait personne, sauf les plus naïfs ou ceux ayant besoin d'être rassurés, le Prince de Gèvre, Taylor Courvoisier, était resté à Manticore. Dès le premier jour, le régent du Royaume de Teyla en l'absence de Sa Majesté sur le territoire, se démarqua de sa mère. Là où sa mère était discrète, restait dans l'ombre du Palais Grayson et du Gouvernement, Taylor se montra à l'opinion publique à la tâche. Ce jeune homme, qui avait fait récemment son service militaire, pouvait aider de ses mains et comptait bien le faire. Les habituels discours de Catherine III remplis de métaphores, d'envolées lyriques étaient effacés par la franchise de Taylor.

Le silence est parfois plus assourdissant que le fracas des bombes. Depuis des jours, ce silence lourd de chagrin, de colère et d'une incompréhension glaçante pèse sur nos cœurs. Le silence des millions de voix éteintes à Estham. Le silence des familles brisées, des espoirs anéantis.

[...]

Permettez-moi de vous dire cela. Je suis comme vous, j'ai peur. Mais cette peur ne m'ordonne pas de fuir face au danger potentiel. Elle me dicte de rester avec vous, de construire avec vous une réponse forte, une réponse montrant notre unité. Je suis Teylais, comme vous, et j'ai espoir de voir mon peuple, ma nation s'élever comme elle l'a fait tant de fois par le passé, dans des moments tout aussi tragiques. Ma place est ici, nulle part ailleurs. Au milieu de vous et avec vous. Pas seulement à Manticore, mais partout à Teyla. J'ai fait mon service militaire pour servir ce pays. Je suis le fils de Teyla, et je ne fuirai pas le danger qui menace notre nation.

[...]

J'adresse toute ma confiance au Gouvernement de Sa Majesté d'Angel Rojas pour réussir à surmonter l'épreuve commencée par la Principauté de Carnavale. Ce gouvernement saura répondre aux besoins, aux attentes, etc.

Pour le Gouvernement de Sa Majesté, sa tâche ne s'arrêtait pas à des discours pour rassurer la population, calmer la panique et les scènes de heurts au sein du Royaume de Teyla et notamment dans les grandes villes du pays. Non, la continuité du Royaume de Teyla demandait plus. Elle demandait, si ce n'est la survie de ses membres, le remplacement, rapidement, des plus hautes fonctions de l'État, si celles-ci venaient à périr subitement et en même temps, que cela soit dans une attaque chimique ou biologique. Il revenait au Gouvernement de Sa Majesté de s'assurer que si tous les hauts fonctionnaires venaient à succomber en une fois et de manière commune, que ces hommes et femmes qui ont servi et servent le Royaume de Teyla soient remplacés dans les plus brefs délais par des personnes compétentes et ayant connaissance des dossiers les plus importants.

Le Gouvernement de Sa Majesté s'était réuni, soit en présentiel ou à distance, selon les obligations de chaque ministre et pour des raisons de sécurité, tous les ministres ne pouvaient plus être tous présents aux réunions en présentiel, sauf durant le Conseil des ministres, durant la durée des hostilités avec la Principauté de Carnavale. Durant ces réunions, on y prenait les décisions les plus importantes pour le Royaume de Teyla depuis au moins un siècle, même deux, pour l'avenir du Royaume de Teyla. Le Gouvernement de Sa Majesté devait faire face à l'urgence de la situation et se préparer autant que possible à une attaque chimique sur son territoire. Alors que les idées de décret s'enchaînaient comme rarement, un membre du gouvernement, Sandrine Couturier, la ministre de l'Économie et seconde dans l'ordre protocolaire, eut l'idée de désigner ou suggérer des survivants désignés, dans les postes les plus importants pour la haute administration, qui seraient au courant des dossiers et qui pourraient ainsi prendre leur fonction, si plusieurs personnes de la haute administration venaient à succomber de manière imprévue et dans un laps de temps très court.

Cette idée germa dans l'esprit de tout le gouvernement assez rapidement face à l'ampleur des conséquences de l'attaque sur la capitale de l'Empire du Nord. L'administration du Royaume de Teyla ne pouvait pas s'arrêter du jour au lendemain, sous peine de voir le pays succomber, l'économie s'arrêter, les services publics s'interrompre, la sécurité intérieure être compromise, l'approvisionnement en biens essentiels cesser, et le chaos s'installer à travers le pays. Cette vision apocalyptique était ce que le Gouvernement de Sa Majesté cherchait à tout prix à éviter.

L'idée de Sandrine Couturier, bien que pragmatique, soulevait des questions morales et démocratiques. Est-ce démocratique que le Gouvernement, bien qu'ayant des pouvoirs exceptionnels, construise dans l'ombre un gouvernement, une haute administration fantôme, dont les membres étaient prêts à prendre la place des morts ? Ce geste était-il moral ? Comment s'assurer que les survivants désignés aient une connaissance poussée des dossiers sans compromettre la sécurité nationale ? Comment maintenir le secret sur l'identité des personnes et de cette procédure ? Les ministres étaient chargés d'établir une liste concernant les postes liés à leurs ministères et de proposer la liste des survivants désignés au Premier ministre. C'est le chef de Gouvernement, le plus haut personnage politique du Royaume de Teyla, qui allait devoir trancher chaque nom, tout seul ou entouré de ses conseillers. La tâche n'était pas commune, c'était une première dans l'histoire du Royaume de Teyla.

Angel Rojas ressentit le poids de cette prérogative unique. Ce n'était pas seulement une question de liste de noms. Ce n'était pas simplement une liste de noms. C'était une réponse inévitable face à une horreur évitable, face à des piles de cadavres. Il n'imaginait pas la vie à Estham désormais. Il la voyait décrite par ses conseillers, des ministres, des députés, ses amis, des diplomates de l'Empire du Nord chaque jour. Cela ne devait pas arriver au Royaume de Teyla et si tel était le cas, il devait être préparé à faire face, à se relever. Il revenait au Gouvernement de Sa Majesté et à celui qui dirigeait le gouvernement, donc lui, de s'assurer de cela. C'était un poids énorme, mais grâce aux épreuves vécues lors de la confrontation indirecte avec la Loduarie Communiste, il y était préparé et son gouvernement aussi.

Les pouvoirs de nomination n'étaient pas changés et les règles de nomination ne changeaient pas de cette logique, sauf concernant les pouvoirs de nomination du Premier ministre qui devaient nécessiter un vote à l'Assemblée nationale. Ici, le vote devenait seulement consultatif, durant la période des pouvoirs exceptionnels. Les listes devenaient des suggestions aux personnes ayant les pouvoirs de nomination plutôt qu'un ordre. Sauf peut-être pour le Premier ministre qui avait un pouvoir de nomination important au sein du Royaume de Teyla, normalement contrebalancé par la nécessité de vote pour les trois quarts des nominations. Si cette question était centrale, c'est que le gouvernement s'inquiétait de voir le pouvoir basculer dans une pratique du pouvoir autoritaire. L'état d'exception, la situation exceptionnelle et la peur renforçaient cette impression et la volonté de freiner toute concentration de pouvoir trop importante.

Alors cet homme fit une liste de noms finaux qu'il garda pour lui et l'envoya à son Secrétaire particulier. Le Gouvernement de Sa Majesté allait contacter chacun des noms de la liste et les informer de la situation et leur demander leur accord pour servir, peut-être prochainement, le Royaume de Teyla. Il envoya cette liste de noms à son potentiel successeur, une liste sans nom, qui resterait sur son bureau et dans un disque dur externe pouvant être branché sur un ordinateur. Une autre lettre comportant la liste de noms fut directement envoyée à Sa Majesté Catherine III. Cette dernière lettre fut envoyée directement. La machine était lancée...
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L'État, c'est la continuité. Il ne meurt pas. Il doit vivre, même s'il faut pour cela tout sacrifier.
Les survivants désignés - II

À mon Successeur,

Si jamais cette lettre arrive entre vos mains, sous vos yeux, que cela soit dans deux jours ou quatre mois, alors cela veut dire que le Royaume de Teyla, la nation que nous avons à cœur de défendre, a subi l'une des plus grandes catastrophes du monde et de son histoire. Mon cœur et mon esprit se serrent à l'écriture de ces mots, qui déchirent mon être au plus profond de moi. Si vous lisez ceci, cela signifie que la menace que nous redoutions, depuis la catastrophe d'Estham, et face à laquelle nous avons lutté de toutes nos forces avec nos partenaires de l'Organisation des Nations Démocratiques, a frappé le Royaume de Teyla. Où cela ? Je ne peux le prédire, mais j'aime à croire que la barbarie frappera toujours là où il y a le plus de monde, à savoir Manticore et sa région du même nom.

Si vous lisez ceci, cela veut dire que je suis mort, que j'ai eu la plus noble et honorable des morts : mourir tout en servant le Royaume de Teyla, la nation qui m'a vu naître. Mais, si un homme abattu par les horreurs se passant toujours à l'heure où vous lirez ces lignes vous a donné cette lettre, ou que vous l'avez trouvée sur mon bureau, s'il est toujours en état, cela veut dire que je ne suis pas le seul mort. En outre, cela voudra dire que plusieurs membres de la haute administration et que tout le gouvernement de Sa Majesté, ou plus de soixante pour cent de celui-ci, se retrouvent disparus, morts, ne pouvant plus répondre à leur devoir, non pas par volonté, mais par la force de l'horreur et de ses soldats.

Mais le Royaume de Teyla ne doit pas s'effondrer. Il ne peut pas s'effondrer. Chaque seconde qui s'écoule est un instant de plus où le chaos s'installe, où les autorités du Royaume de Teyla auront du mal à reprendre le contrôle sur la situation. Vous vous sentez sûrement dépassé par les événements, pas à la hauteur des événements. Cela est normal et le Gouvernement de Sa Majesté que je dirige a pris les dispositions afin que ce sentiment soit le moins pénalisant pour le Royaume de Teyla et son peuple, et plus encore que vous n'ayez pas à vous retrouver avec un tel sentiment en permanence.

Je ne peux savoir si vous étiez au courant de ce projet, mais le Gouvernement de Sa Majesté, mené par moi, a bâti une liste de "survivants désignés" pour faire face à une telle situation. C'est-à-dire si une attaque venait à souffler d'un seul coup les plus hauts postes de la haute administration, nécessaires au bon fonctionnement de l'administration entière, Votre Excellence. En outre, cette liste de noms n'est qu'une suggestion afin de préparer l'urgence de la situation. Afin de préparer au mieux cette situation d'urgence, que je me permets d'appeler catastrophique, lesdits survivants désignés, depuis la création de cette liste et son adoption en interne, ont été mis dans le secret défense. Plus encore, ils ont reçu les mêmes documents que les ministres officiels ou les fonctionnaires et directeurs d'agences, d'entités comme la Police Royale, afin de préparer au mieux leur potentielle prise de fonction. En effet, l'urgence requiert une capacité opérationnelle immédiate. Il n'y aura pas de temps pour l'apprentissage, pour la prise en main des dossiers, pour se familiariser avec les rouages de l'État. Ceux que nous avons désignés sont prêts à agir, à prendre les décisions vitales dès l'instant où ils seront appelés.

Ces survivants désignés suivent chaque jour des protocoles de sécurité stricts. Dans la liste, en annexe de cette lettre qui vous est adressée, vous retrouvez les fameux noms et la ville ou le village dans lequel ils seront pour l'entièreté de la durée du conflit militaire avec la Principauté de Carnavale. Deux numéros de téléphones se trouveront sur l'annexe. Si vous voulez enclencher le "Plan Cellier", c'est-à-dire la sécurisation des survivants désignés, car il n'échappera à personne que ces personnes continueront autant que possible leur vie quotidienne. Nous restons une terre de liberté. La sécurisation se passera par le garde du corps qui suit la personne, dont le téléphone s'activera. Les survivants désignés que vous activerez, au cas par cas, seront emmenés dans des endroits listés par le Gouvernement de Sa Majesté, qui feront office de substitution des organisations gouvernementales : ministères, sièges des agences ou des institutions telles que la Police Royale. Ces bâtiments de substitution seront réquisitionnés par le Gouvernement de Sa Majesté immédiatement après le déclenchement du Plan Cellier.

Votre Excellence, cher Premier ministre de Sa Majesté, il est impératif que ce protocole soit lancé dans les heures qui suivent votre nomination. Tout sera rapide, car les événements nécessiteront la rapidité pour y faire face. Chaque minute qui est laissée à passer dans l'activation du Plan Cellier aura des conséquences dévastatrices : des victimes supplémentaires dues à la désorganisation accentuée par l'absence d'un "patron" de la plupart des services publics, le mutisme des chaînes de commandement militaires face à d'éventuelles nouvelles incursions, l'interruption de l'approvisionnement en biens essentiels, l'incapacité des services d'urgence à coordonner les secours, et in fine, le plongeon du Royaume de Teyla et de sa société dans le chaos et la loi de la jungle.

Je puis vous donner un excellent conseil, à savoir suivre les conseils de Pierre Lore, si celui-ci survit. Pour le Royaume de Teyla, j'espère qu'il survivra, Votre Excellence. Je n'oublie pas qu'il est un excellent ami, mais aussi un excellent conseiller diplomatique et politique, bien qu'il se désintéresse de la politique. N'écoutez pas les rumeurs le concernant ou encore les ragots, ils ne sont pas importants. Seul le Royaume de Teyla importera.

Vous aurez à pleurer les morts du Royaume de Teyla, Votre Excellence. Des milliers, peut-être des millions, mais j'espère avoir pris les bonnes dispositions pour que cela n'arrive pas. Parmi ces morts, il y aura sans doute, malheureusement, des visages qui vous seront familiers, des voix qui vous auront attendri, des esprits qui vous auront aimé, et je vous offre d'ores et déjà mes plus sincères condoléances. Mais le pouvoir sera cruel. Il vous demandera, à raison, je le crains, Votre Excellence, d'attendre pour pleurer la mort de vos proches ou de le faire rapidement face à l'urgence de la situation.

Servez-vous de l'amour de nos compatriotes, des fonctionnaires et des soldats qui vous entourent pour trouver cette force nécessaire, pour prendre les bonnes décisions, vous entourer des bonnes personnes afin de constituer une équipe gouvernementale faisant l'honneur du Royaume de Teyla qu'importe le contexte. Ayez conscience que l'urgence ne sera pas uniquement sur le plan sécuritaire et sanitaire, elle sera aussi politique. La démocratie et les valeurs du Royaume de Teyla ne sont pas négociables et je sais que votre nomination est, en partie, due à votre capacité à défendre ces valeurs. L'extrême-droite, l'extrême-gauche, oseront tout pour atteindre le pouvoir, y compris les plus ignobles arguments dans l'espace public. Ces idéologies vont fondamentalement monter en intention de voix, imprégner l'opinion publique.

Elles profiteront de la peur, de l'incertitude, de la colère de la population, comme avec la Loduarie Communiste. Elles n'hésiteront pas à saper la confiance envers les institutions, à discréditer les forces de l'ordre, à semer le doute sur notre capacité, et celles de nos alliés, à répondre à l'attaque, à la catastrophe qui a eu lieu, si vous lisez cette lettre. Elles chercheront à diviser, à fracturer notre unité nationale, qui jusqu'ici est notre plus grande force. Combattez sur ce terrain, afin de ne pas laisser une ou des idéologies mortifères enlevant toute humanité à la population de Carnavale, gagner les esprits de la population teylaise. Nous sommes un peuple fier, mais nous avons raison d'être fier, car nos valeurs sont humaines et morales. Ne l'oubliez pas, Votre Excellence, qu'importe où vous mène votre nomination. Ainsi, votre mandat sera bon pour le Royaume et reconnu par tous comme tel.

Avec mon absolue confiance en vos capacités pour faire face à cette épreuve et les épreuves qui se dresseront devant vous.

Fait à Manticore,

Angel Rojas,
Premier ministre de Teyla,
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L'État, c'est la continuité. Il ne meurt pas. Il doit vivre, même s'il faut pour cela tout sacrifier.
Les survivants désignés - III

Votre Majesté,

Lorsqu'en deux mille onze j'ai accepté d'être le candidat pour le poste de Premier ministre, afin de représenter le Mouvement Royaliste et d'Union, je m'attendais à traverser des épreuves tout au long de mon mandat, si je venais à être élu. La démocratie est exigeante envers ses dirigeants, pour le mieux, Votre Majesté, et je conçois qu'à mes débuts, j'ai pu douter d'être capable de mener la mission qui m'incombait et m'incombe toujours : servir avec honneur le Royaume de Teyla. Je sais que Votre Majesté, vous avez toujours été hésitante à mon sujet et à bien des égards, vous aviez raison sur certains dossiers. Mais, avec mon équipe gouvernementale, nous avons tout fait pour grandir le Royaume de Teyla, renforcer ses positions sur la scène internationale et assurer sa défense. Plus que cela, nous avons tout fait pour réduire la pauvreté, renforcer la démocratie.

Chaque jour, nous nous sommes efforcés de traduire nos promesses en actions concrètes, en mettant en œuvre des politiques nécessaires. Chaque jour, nous avons vu les indicateurs dans tous les domaines s'améliorer. Mais la politique, ce n'est pas que des indicateurs. Ce sont aussi des vies. J'ai la certitude que nous avons amélioré la vie des Teylais et des Teylaises. Un mandat de Premier ministre réussi est un mandat qui améliore les conditions de vie des personnes ou alors qui ajoute, renforce des droits. C'est ma conception du pouvoir et je sais que c'est aussi la vôtre, Votre Majesté. Peu de choses nous rapprochent, mais cette volonté, ancrée en nous, nous rapproche plus que tout. Ce lien, que je crois indéfectible, est le cœur même de la culture teylaise, il est le ciment qui tient le Royaume de Teyla.

Est-ce l'urgence ou la peur qui me donne une envie de franchise ? Je n'en sais rien, mon esprit est trop occupé pour réfléchir à cette question à cet instant. Quand les choses se calmeront, si elles se calment, je pourrai peut-être y apporter une réponse. Avec l'effroyable bombardement de la capitale Estham, capitale de l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord, un membre de l'Organisation des Nations Démocratiques n'a jamais eu à connaître des jours aussi sombres. Cependant, et malgré le fait que la menace de bombardement n'a jamais été aussi importante sur Manticore ou toute autre capitale de nos partenaires, je vois une lumière, celle de la paix après la neutralisation de la menace.

Elle émane de la résilience de l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord, de la conviction entière que nous avons pour les valeurs que nous portons et plus encore de l'unité qui lie les membres de l'Organisation des Nations Démocratiques. La Principauté de Carnavale se trompe quand elle nous voit comme des proies à chasser, elle se trompe quand elle croit pouvoir bombarder un peuple allié sans conséquence. Votre Majesté, soyez assurée de ma ferme volonté d'assurer la sécurité du Royaume de Teyla en toute circonstance et face à toutes les menaces. Je vous fais la promesse, sur mon honneur, que la Principauté de Carnavale, dont la menace ne fait plus aucun doute, sera neutralisée en accord avec nos partenaires de l'Organisation des Nations Démocratiques.

Face à la situation, plus qu'urgente, suite au bombardement d'Estham, dont nous pleurons les morts, et la déclaration de guerre officielle contre la Principauté de Carnavale, je vous annonce la déclaration prochaine de l'État de Guerre et de la loi martiale. Ces deux états d'exception sont nécessaires pour que les ressources nécessaires aillent vers l'effort de guerre et que la conduite de la guerre puisse être maintenue le temps nécessaire. Ces mesures drastiques, Votre Majesté, ne sont pas prises à la légère, mais sont dictées par la situation que nous traversons, qui pourrait être pire si l'arsenal chimique et balistique de la Principauté de Carnavale n'est pas détruit. Nous ne pouvons nier qu'en bombardant Estham, la Principauté de Carnavale a fait le choix éhonté de la guerre face à l'Organisation des Nations Démocratiques. La guerre, dans ces circonstances, demande la guerre et le Royaume de Teyla, sous mon mandat, répondra à cette demande, tout en respectant les vies humaines et civiles.

L'ampleur de la menace que représente l'arsenal chimique et balistique de la Principauté de Carnavale ne saurait être sous-estimée. Soyez assurée de la conviction totale de mon gouvernement pour rendre cette menace inopérante. Mon Gouvernement, Votre Majesté, sera focalisé sur cet objectif, sans oublier la vie de la nation et de ses citoyens, la vie démocratique et sa préservation face aux attaques qu'elle subira.

Fait à Manticore,

Angel Rojas,
Premier ministre de Teyla,
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Cette image se trouve ailleurs dans l'un de mes topics de mon pays. Peut-être que ça a un lien ou aura...

La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.
L'Afarée aux Afaréens, l'Eurysie aux Eurysiens - I.

Angel Rojas, Premier ministre de Sa Majesté, était rentré enfin chez lui aux environs de vingt-deux heures. La journée fut longue tant les problèmes et les sujets étaient nombreux pour le Royaume de Teyla et sa société. Hélas, même une fois rentré chez lui, l'homme le plus influent politiquement au Royaume de Teyla ne pouvait pas profiter de sa vie de famille. Il embrassa sa femme en passant. Mais Pierre Lore avait demandé à son ami et Premier ministre de jeter un œil sur les derniers communiqués liés à l'affaire d'une colonie d'un pays fasciste en Afarée et un communiqué de l'Empire Islamique suite aux communications entre le Royaume de Teyla et l'Empire. Angel Rojas savait que la soirée et la nuit allaient être longue, voire interminable. Depuis la fin de la Loduarie Communiste, à savoir sa chute, Angel fumait beaucoup moins. Il avait arrêté de fumer, mais il continuait, il fumait par périodes. Soit durant les périodes les plus stressantes, soit les plus chiantes.

Ce soir, il prit une cigarette dans un placard, une blonde. Le léger froissement du paquet en carton résonna dans le silence de son salon alors que sa femme passait. Il porta une cigarette à sa bouche, en regardant la beauté de sa femme, et prit une allumette dans sa main droite et alluma d'un geste brusque, mais rapide sa cigarette. La première bouffée de fumée fut agréable bien qu'elle piquât un peu la gorge du Premier ministre. Ses yeux plongèrent dans les communiqués entassés sur la table basse du salon. Il dit à sa femme :

- Apparemment, l'Altrech, des fachos, font face à une coalition de bras casés en Afarée. Churyann, quelque chose comme ça et d'autres. C'est ce que m'a résumé Pierre Lore en tout cas.

- Ah oui, eux. Ils sont dans la B.N.E, répondit sa femme.

- Ah ? Ils sont dans l'alliance facho... Merde. Tu peux me ramener le paquet de cigarette s'il te plaît. Ce n'est pas une cigarette qui va suffire.

Sa femme rigola et lui donna son paquet de cigarette. Il en avait le droit, se dit-elle. Puis, elle le laissa, ce soir sa femme sortait au cœur de la capitale teylaise pour un gala de charité.

À la lecture des communiqués, Angel Rojas n'avait rien à redire quant aux mots qu'il lisait, toutefois quand il se pencha plus en avant sur le communiqué de l'Empire Islamique du Churaynn, il s'arrêta à l'un des paragraphes et reprit le début de sa lecture. Il le fit deux fois, signe que quelque chose n'allait pas. Le paragraphe en question parlait d'amener la guerre sur l'Altrech, une nation eurysienne. Angel Rojas trouva cela hypocrite pour une nation qui disait l'afarée aux afaréens. Le Royaume de Teyla avait promis de ne pas condamner les frappes en réponse à un enlèvement d'un ministre, toutefois Angel Rojas supposait que le pays allait tout de même se faire discret et pas se satisfaire de ramener la guerre à l'étranger.

Visiblement la folie des acteurs au sein de l'Empire avait échappé à Angel Rojas et à l'administration teylaise. Heureusement que des navires teylais étaient en route en direction de la République Impériale de Karty permettant au Royaume de Teyla d'avoir une influence dans la région.

Le Gouvernement de Sa Majesté allait devoir se réunir...
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Aujourd'hui nous avons dit non à la colonisation !
La diplomatie Teylaise en Eurysie- I

- Honorable Président, Honorables Députés,

J'ai depuis le début de mon mandat en tant que Premier ministre pour lequel vous m'avez accordé et honoré de votre confiance, j'ai mis en avant l'intérêt supérieur du Royaume de Teyla, de la nation teylaise en toute circonstance. Mais aussi la politique, qu'elle soit intérieure ou extérieure, demande de l'humanité à travers plusieurs de ses facettes. Elle exige de nous dépasser et de regarder le passé pour ne pas répéter les erreurs que nos ancêtres ont faites. Elle nous ordonne une grandeur d'âme par laquelle nous trouvons la force de nous battre par humanité et pour nos concitoyens. Tout autant que vous êtes et qu'importe votre bord politique, je sais que les hommes et les femmes ici se battent pour l'éternel idéal dans lequel vous croyez et, malgré nos profondes divergences, je sais que nous partageons un amour commun pour notre nation et une volonté de la voir prospérer. Je sais aussi que nous partageons tous ensemble un attachement à la démocratie, à la liberté, à la paix et à la stabilité mondiale et pour finir à l'autodétermination des peuples.

Ces concepts, dont la définition exacte change d'une idéologie politique à une autre, dont les voies et moyens pour atteindre la finalité du concept et conserver les droits acquis divergent, nous rassemblent pourtant aujourd'hui autour d'un acte historique. Car si nous débattons de ce traité, c'est avant tout parce que vous, représentantes et représentants de la nation teylaise, l'avez voulu. Souvenez-vous, Honorables Députés. Il y a quelques mois, par un vote qui a transcendé nos clivages habituels, cette Assemblée Nationale a adopté une loi qui reconnaissait le statut de colonie à la Nouvelle-Kintan et demandait au Gouvernement de Sa Majesté, que je dirige, de respecter la décision souveraine de cette Assemblée et donc d'engager une démarche de discussion et de négociation avec les autorités de la Nouvelle-Kintan et de l'Empire Anticolonial Akaltien.

Vous avez donné à mon gouvernement un mandat. Un mandat clair et puissant de sens, au regard de notre histoire, afin de mettre fin à un statut qui fait écho à une époque révolue, celle des puissances coloniales. Le vote de la représentation nationale a eu en moi l'écho de la Déclaration de Manticore du 5 juin 1935 rassemblant diverses nations qui souhaitaient bâtir un monde basé sur la paix et la coopération entre les nations. Le Royaume de Teyla y était la nation fondatrice d'un mouvement de fond qui sera plus tard appelé le "pacifisme diplomatique". En ce jour historique, une fois de plus, pour le Royaume de Teyla, l'occasion nous est donnée de prouver que ces mots n'étaient pas que de vaines promesses gravées dans le marbre de l'Histoire, mais bien le principe directeur de notre nation et de notre diplomatie. Nous avons, sous mon mandat, réformé la diplomatie teylaise pour l'ouvrir et pour que chaque Teylais puisse y être représenté et je sais que chaque Teylais n'est pas favorable à la colonisation, surtout quand celle-ci se passe à côté de chez nous. Nous avons eu de cesse sous mon mandat de respecter la volonté générale et celle du Parlement.

Une fois de plus, sur le dossier de la Nouvelle-Kintan le Parlement a commandé au Gouvernement de Sa Majesté et le Gouvernement que je dirige a répondu à l'Assemblée nationale et à la Chambre des Nobles. La démocratie teylaise c'est cela. C'est ce dialogue constant entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, ce respect scrupuleux de la volonté nationale qui fait la force et la singularité de notre Royaume. Le traité qui vous est soumis aujourd'hui n'est donc pas le traité du gouvernement, c'est le traité du Parlement. C'est votre traité guidé par l'esprit de la Déclaration de Manticore datant de mille neuf cent trente-cinq. Un monde de paix et de coopération. Mais aussi un monde où les peuples sont souverains et non soumis à un régime d'un autre continent, dont les aspirations de ce régime ne sont que la soumission d'un peuple et de sa culture.

Aujourd'hui, Honorables Députés, nous ne débattons pas d'un simple accord diplomatique ! Nous touchons à l'âme teylaise. Nous rallumons l'esprit nécessaire de Manticore, cet esprit qui avait montré au monde que la grandeur et le prestige d'une nation ne se font pas en fonction du nombre de nations conquises, de peuple soumis, mais dans la discussion et la coopération. Ce qu'a négocié le Royaume de Teyla, avec l'honorable nation, la Grande République de Velsna, n'est pas un simple traité, il est l'aboutissement de cette vision que je sais vôtre. À ce titre, Honorables députés, je veux adresser mes sincères remerciements aux chefs de groupe parlementaire, Julia Roberta pour le groupe "Les Royalistes", Geremia Moretti président du groupe parlementaire "Parti Monarchique pour la Liberté et le Progrès", Nathalie Poutou présidente du groupe parlementaire "Avenir du Peuple" et enfin Elijah Desjardins présidente du groupe parlementaire "Mouvement Royaliste et d'Union" avec qui les discussions sur ce dossier ont été continues, cordiales et constructives.

Si l'esprit de Manticore est peut-être en difficulté sur la scène internationale, je sais et les Teylais savent que cet esprit est plus que jamais vivant au sein de cet hémicycle. Lorsque vous vous êtes levés, honorables députés, d'une même voix pour corriger le tir face à la situation en Nouvelle-Kintan, le Gouvernement de Sa Majesté vous a entendu et c'est pourquoi je propose, en ce jour, un vote sur le "Traité trilatéral de Nouvelle Kintan".

Ce traité est un bon et juste traité. En effet, Honorables Députés, ce dernier s'assure que la Nouvelle-Kintan ne soit pas soumise aux bases militaires étrangères et que le stationnement de troupes venant d'un autre continent, tel que l'armée akaltienne, ne vienne pas défiler dans un mouvement belliqueux, déplacé et de soumission du peuple kintanais. Car à quoi bon briser les chaînes d'une tutelle si c'est pour voir la jeune nation kintanienne immédiatement enchaînée par une autre ? Je vous le dis, le Royaume de Teyla et la Grande République de Velsna ne toléreront aucun changement de maître car la flamme de la liberté ne peut être éteinte. Il garantit à la nation kintanienne qu'elle ne devienne pas l'arrière-cours des grandes puissances et des puissances régionales, le traité garantit l'indépendance et la souveraineté militaire de cette nation qui a l'avenir devant elle. Nous offrons aussi du temps à cette nation pour opérer une transition et ne pas, là encore, la laisser seule et désarmée devant les grandes puissances et puissances régionales.

Depuis la disparition de la nation pharoise, la piraterie a continué à exister dans certains endroits de la Manche Blanche. Le développement d'une marine nationale puissante et à la hauteur d'une grande nation comme la nôtre est l'un des prérequis pour combattre cette piraterie qui continuait de subsister dans certains endroits. Là aussi, l'Assemblée nationale et la Chambre des Nobles ont contribué à refaire du Royaume de Teyla une puissance navale lui permettant de défendre ses intérêts sur les mers et les océans du monde. La protection des routes commerciales est l'une des priorités et pour cela, nous devons jeter nos forces dans la lutte contre la piraterie. Mais la force brute ne doit être vue comme l'unique arme et l'unique moyen qui doivent être déployés pour lutter contre la piraterie. Bien au contraire, si une politique globale et cohérente n'est pas menée sur le sujet, alors la piraterie que nous voulons voir disparaître, continuera d'exister quoiqu'il advienne.

Les États qui voient la piraterie prospérer en leur sein doivent être conscients de la gravité de la situation et prendre les mesures adéquates. À travers le traité mis à la ratification aujourd'hui, nous nous assurons que l'État kintanais prenne les mesures nécessaires pour lutter contre la piraterie qui a lieu en son sein. C'est un traité qui prend tout en considération, qui garantit l'indépendance de la Nouvelle-Kintan dans la lutte contre la piraterie. Nous avons là un traité, non pas parfait, mais qui correspond aux aspirations de cette Assemblée.

Honorables Députés, le mandat que vous nous avez confié a été rempli. Pour la liberté, pour la paix, pour la décolonisation, je vous demande de ratifier ce traité.

Applaudissements dans les rangs de la majorité. Le traité sera ratifié à la majorité absolue.
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Mon humanité est différente de celle d'un Carnavalais, Elijah Desjardins, Président du Groupe Parlementaire Mouvement Royaliste et d'Union à l'Assemblée nationale.
Le dossier de la Cramoisie, le Royaume face à une horreur lointaine ? - I

Angel Rojas, le regard las par des pensées obscures, se tenait devant la fenêtre de la Résidence Faure, un havre de paix rempli de silence qui offrait un décalage complet face à l'agitation extérieure. La lumière tamisée venue de l'extérieur s'infiltrait dans les diverses pièces de la Résidence Faure et obligeait Angel Rojas à fermer l'un de ses yeux pour pouvoir regarder au loin et à l'extérieur de la Résidence Faure. Dehors, la ville frémissait sous la masse des millions d'êtres humains qui donnaient une vie à cette ville qu'était Manticore. Les klaxons des voitures, le murmure des conversations, et l’écho des pas pressés formaient un fond sonore qui lui était devenu étranger. Angel Rojas regarda, aujourd'hui et depuis longtemps, ce monde extérieur qu'il ne pouvait rejoindre avec une intense jalousie et une envie de rejoindre. Il s'imagina effleurer de ses mains l'herbe poussant sous un soleil de printemps. Il s'imagina pousser la porte d'un magasin, d'un restaurant tout seul sans garde du corps, vérifiant un par un les sacs des autres clients et l'arrière-boutique. La nostalgie faisait mal par moment et c'était là un de ces moments, alors qu'Angel Rojas attendait.

Il attendait l'arrivée de Pierre Lore ministre des Affaires Étrangères et Elijah Desjardins président du groupe du parti majoritaire et du Premier ministre à l'Assemblée nationale. La réunion porterait sur un sujet présent depuis longtemps mais dont le Pacte de sécurité Afaréen avait rappelé, non pas à un pays participant à la guerre contre la Principauté de Carnavale, au monde l'existence de la Cramoisie, un État indéfinissable bâti sur les cendres de la colonisation et d'un génocide. La déclaration était louable à bien des égards, mais Angel Rojas doutait des objectifs réels de ladite déclaration. Le chef du Gouvernement de Sa Majesté, pour qui l'envie de se représenter s'éloigne de plus en plus, resta perplexe devant la déclaration posée derrière lui, sur son bureau, où le soleil mit en évidence ladite déclaration.

Alors qu’il était perdu dans ses pensées, la porte s’ouvrit avec un grincement discret, et Pierre Lore entra, suivi d’Elijah Desjardins, tous deux enveloppés d'une aura politique suffisante pour prétendre à l'honorable fonction de Premier ministre de Sa Majesté, pensa discrètement Angel Rojas, en observant les deux personnages. Il observa Pierre Lore, toujours fidèle à lui-même, être en public durant les réunions politiques ne rien montrer de l'amitié qui lie les deux hommes. Ce comportement fit toujours rire discrètement Angel Rojas et c'est alors qu'il se mit à sourire quand Pierre Lore dit froidement : "Monsieur le Premier ministre de Sa Majesté, bonjour." Jamais, ô grand jamais, le ministre n'avait oublié de rajouter "De Sa Majesté" lorsqu'il nommait en public comme en privé la fonction officielle du Premier ministre.

Bien des hommes et des femmes politiques oubliaient souvent ce formalisme. Dans ce contexte, pour Angel, chaque détail semblait revêtir une importance capitale.

Alors qu'Angel Rojas avait résumé la situation en omettant des détails et certaines formalités, Pierre Lore qui allait prendre la parole fut devancé par Elijah Desjardins. Cet homme avait ses mains posées sur ses jambes, montrant un aplomb, une assurance certaine. Il était présent dans la pièce présentement avec le chef du Gouvernement car il représentait l'ensemble des députés de la majorité d'Angel Rojas. Dans ce genre de situation, même si une signature ne demandait aucun vote, ne pas expliquer la décision du Gouvernement de Sa Majesté, quelle qu'elle soit, aux députés aurait été un suicide politique pour Angel Rojas.

Le Royaume de Teyla était en guerre contre la Principauté de Carnavale, et les rumeurs de paix, n'étaient pour l'instant que des rumeurs au grand dam d'Angel Rojas. Le Premier ministre et ses équipes avaient du mal à prendre la température d'un pays (Teyla) qui vivait sur différents états d'exception depuis plus d'une année et qui vivait sous la menace constante d'une attaque chimique. C'est pour cette raison que les élections générales furent repoussées, et toutes les autres élections. Les remontées des députés concernant les remontées dans les circonscriptions étaient contradictoires mais Angel Rojas comprenait cette contradiction. Mais il n'était pas plus avancé sur l'état profond du pays et de la population. Il naviguait comme un matelot sans boussole ou sans gouvernail. Du moins, pas tout à fait. Récemment, Jean-Louis Gaudion, président du principal parti d'opposition et candidat à la fonction de Premier ministre, avait récemment appelé le Gouvernement de Sa Majesté à mettre fin aux états d'exception.

Chose que pensait faire très bientôt Angel Rojas, une fois que les vérifications sur le stock chimique de la Principauté de Carnavale seraient confirmées ou encore que la pression politique et/ou populaire se ferait vraiment trop importante. Pour l'instant, les vérifications continuaient autant que possible sur le terrain par les troupes teylaises en combinaisons NBC. Quoi qu'il en soit, Angel Rojas ne pouvait pas se permettre de perdre la confiance de ses députés dans le contexte actuel. Si le Gouvernement de Sa Majesté perdait la confiance des députés, alors la démission d'Angel Rojas déclencherait, très probablement, une élection dans un contexte où une attaque chimique ou autre pourrait survenir le jour du vote.

Pour satisfaire les députés et les oppositions, par ailleurs, Angel Rojas mit aux voix, non contraignant, toutes les principales mesures que le Gouvernement devait prendre dans l'urgence de la guerre. Les débats étaient courts, et des critiques montèrent très tôt dans les rangs des députés et des oppositions. Mais le comportement du Gouvernement était un moindre mal, pensaient Angel et Elijah, présents dans cette pièce. Alors la signature ou non de la Déclaration du Pacte de Sécurité Afaréen ne dérogeait pas à la règle. Par ailleurs, cette discussion était faite en présence des membres du Gouvernement de Sa Majesté et du parti majoritaire. Mais plus tard dans l'après-midi, ce seront les groupes des oppositions qui seront reçus.

- Je ne sais pas, dit, pensif, Elijah Desjardins. Mon avis personnel, c'est que le Royaume de Teyla doit se poser en acteur moral sur la scène internationale, comme nous avons toujours cherché à le faire. La déclaration, signée par l'un de nos partenaires de l'Organisation des Nations Démocratiques et par la République Faravanienne, nous donne une occasion d'affirmer notre humanisme sur la scène internationale. Une partie du monde, dont la deuxième puissance mondiale, nous accuse de participer à un génocide en Principauté de Carnavale. Peut-être signer la déclaration est une nécessité, une obligation pour démontrer que nous sommes humains comme les Communes-Unies.

Pierre Lore, dont le visage restait aussi impassible qu'un masque de cire, laissa un silence pesant s'installer après la tirade d'Elijah. Il tourna lentement la tête vers le chef de la majorité, ses yeux froids scrutant l'homme politique comme on examine une clause en petits caractères dans un traité désavantageux.

- C'est une lecture pessimiste que je ne porte pas, répondit Pierre Lore. Dois-je, Monsieur le Président, vous rappeler le discours du Grand Vizir Azuréen sur la Cramoisie ? Ils veulent envoyer les colons sur la planète Mars. Apposer la signature du Royaume de Teyla sur la déclaration ne fera que valider indirectement un projet tout aussi ignoble qu'un génocide. Bien que je respecte grandement la République Faravanienne, il s'agit là d'un moment d'égarement de ses autorités politiques.

- Le projet est quelque chose de sérieux pour le Pacte de Sécurité Afaréen, reprit Angel Rojas. L'un des partis politiques de l'Azur a envoyé une missive à l'Organisation des Nations Démocratiques pour demander l'avis de l'Agence Spatiale communes aux États-membres pour qu'elle se prononce sur la faisabilité d'un tel projet.

- En espérant que le projet puisse se faire, dit avec ironie Elijah, démontrant son plus grand dégoût pour les Carnavalais et ses colons.

Angel Rojas ne partagea pas le sourire en coin d'Elijah. Le trait d'humour, aussi sombre fût-il, résonna étrangement dans l'atmosphère feutrée du bureau. Ce n'était pas le moment d'être ironique, bien qu'il pardonnât à son chef de la majorité les propos malheureux qu'il eut et qu'il ne crût aucunement que ces propos n'étaient qu'une blague. Une pensée sérieuse déguisée sous l'excuse d'une blague par contre…

La question que vous vous posez légitimement est la suivante : est-ce une manœuvre de l'Azur pour s'assurer d'une bienveillance contrainte ou non sur le "Projet Mars" de l'Azur des États-signataires ? Je crois que nous devons prendre ce risque. La plupart des puissances mondiales ont signé le traité, comme Velsna, Sylva et j'en passe, Messieurs. Nous ne devons pas oublier que si les États-signataires sont prêts à condamner les actions de Carnavale et de la Cramoisie ils en feront autant avec le Projet Mars.

- Je trouve que les États membres du Pacte de Sécurité Afaréen sont très prompts à réaliser le Projet Mars. Je n'ai vu aucune condamnation publique dudit projet qui est pourtant, à bien des égards, inhumain. Je ne crois pas que les États-signataires estiment que l'Azur cherche à se servir de cette déclaration pour que les États-signataires ne puissent pas critiquer le Projet Mars en les mettant indirectement en lien avec le projet à l'avenir. Vous avez signé le traité, le discours du Grand Vizir était public, vous saviez dans quoi vous mettiez les pieds. Quelque chose comme cela, Honorable Président.

- Les termes de la déclaration sont très clairs. Pour être honnête avec vous, ils ne font aucunement mention du Projet Mars directement ou indirectement. Sans aller jusqu'à ce projet, Messieurs, je trouve les termes de la déclaration très soft alors que la Principauté de Carnavale n'hésitera pas à refaire, si elle en a les moyens, un Estham. Je n'en ai pas la confirmation, mais je pense que les députés de la majorité aimeraient bien que la déclaration aille plus loin dans ses propos.

- Malgré le point sept, je cite : "Ces solutions sont nécessaires et suffisantes pour une réconciliation." la déclaration est suffisante. La déclaration du Grand Vizir sur le Projet Mars a eu lieu en amont de cette déclaration du Pacte de Sécurité Afaréen, peut-être avez-vous raison, honorable président. Toutefois, je crois que nous devons nous prémunir contre ce que j'ai dénoncé plus haut qui est une hypothèse crédible.

Angel fit un geste de la main à Pierre Lore, lui demandant de ne plus parler. Le geste d'Angel était sec, définitif. Il coupa net la rhétorique glaciale de son ministre des Affaires Étrangères.

- Bien, reprit-il. Ce point ne fait pas consensus. Qu'en est-il du fait que la déclaration ne permette pas à une nation comme le Royaume de Teyla, qui a une portée internationale, d'être impliquée, même très sommairement, dans les solutions proposées pour mettre fin à la situation qui a lieu en Cramoisie. Si nous arrivons à obtenir ceci, nous pourrions influencer les projets portés par le Pacte de Sécurité Afaréen et éviter qu'un génocide se transforme en projet de déportation en dehors de l'atmosphère. Le Royaume de Teyla a vocation à avoir une diplomatie internationale et je n'aime pas l'idée qui veut que les nations se concentrent sur leur continent. Cela n'est pas la conception de la diplomatie teylaise et je sais que l'Assemblée nationale est d'accord sur ce point.

Vous avez raison sur ce point, Angel. C'est là que je reconnais pourquoi nous vous avons choisi pour devenir Premier ministre, dit-il en souriant. Peut-être pourrions-nous trouver un compromis pour satisfaire tous les points de vue, y compris les inquiétudes de l'Honorable ministre. L'opposition est de plus en plus inquiète face au maintien des états d'exception. J'ai de plus en plus d'alertes dans le groupe sur le moral de nos propres députés, Angel.

Le prénom du Premier ministre, prononcé par Elijah Desjardins, resta suspendu dans l'air, sonnant comme une familiarité déplacée par Pierre Lore. Ses yeux glissèrent lentement vers Elijah Desjardins, comme s'il venait d'apercevoir une tache sur le costume du président du Groupe parlementaire de la majorité. Le ministre était convaincu que l'usage d'un prénom dans un cadre officiel était le signe d'un affaiblissement de la fonction derrière le prénom de l'homme ou de la femme.

Comment s'assurer que vous n'êtes pas en train de vous accaparer les pouvoirs de la nation teylaise ? Fort heureusement, nombre de députés croient que la Constitution et la Cour Constitutionnelle Royale sont assez fortes pour éviter un tel scénario. Mais cette question se pose de plus en plus, Monsieur le Premier ministre. Sans geste dans cette direction ou sans un raidissement de la ligne contre la Principauté de Carnavale alors les députés de la majorité ne vous suivront pas.

- S'accaparer les pouvoirs... répéta Angel d'une voix grave. Puis le ton monta. S'accaparer les pouvoirs ? Je ne me suis pas fait élire député puis député pour démarrer une carrière de dictateur, alors que la nation traverse une période très grave. C'est une accusation grave, Elijah. Surtout venant de ceux qui ont voté ces mêmes pouvoirs d'exception il y a un an et qui ont eu à se prononcer de multiples fois sur cette question.

Je ne suis pas aveugle face aux craintes qui s'élèvent dans les rangs de l'opposition ou nos propres rangs. Mais mon nom ne sera pas sali par des accusations infondées et infamantes par ma personne, Elijah. Vous pouvez aller immédiatement prévenir les députés sur ce sujet crucial. Des soldats teylais sont blessés chaque jour pour s'assurer que demain le métro de Manticore ne soit pas envahi d'un agent chimique mortel. Où seront ces députés si nous levons les États d'exception et que nous subissons un acte terroriste et chimique ? Oh ils pourront pleurer autant qu'ils veulent, cela ne ramènera pas nos morts.


Angel Rojas se frotta les yeux avec ses doigts puis fixa le Président Desjardins.

J'ai un compromis à vous proposer. L'Assemblée nationale aura la prérogative d'apposer la signature du Royaume de Teyla sur la déclaration à travers un débat puis un vote. Mais, attention, nous l'avons tous rappelé ici. Le Royaume de Teyla doit avoir une diplomatie internationale. Pour ce faire, nous ne pouvons pas accepter le Projet Mars et cela reviendrait à mettre nos efforts à néant quant à la lutte contre la désinformation des Communes-Unies sur nos actions sur le sol de Carnavale. Ce vote doit être conditionné à une "réserve" de l'Assemblée nationale qui précisera que le Royaume de Teyla rejette tout accaparement de cette déclaration de bon sens pour justifier le Projet Mars du Grand Vizir et que la nation teylaise s'y opposera.

- Ce n'est pas réellement un compromis, coupa Desjardins.

- Attendez la fin de mon propos, Elijah, trancha Angel, sa voix tranchante comme une hache aurait tranché une bûche. Le ton qu'employa Angel Rojas replaça les différentes hiérarchies dans la pièce immédiatement. Si vous tenez le groupe et que le vote passe toutes les conditions que j'ai fixées précédemment, alors le lendemain je fixe un calendrier de retour à la normale et des élections. Nous devrons discuter de toute une série de mesures d'urgence pour permettre le vote qui n'est pas physique. Plus nous aurons de monde qui se déplace dans les urnes, plus les risques seront grands. Dans le même temps, je donnerai aux commissions de Défense des deux assemblées, accès, sous le sceau du secret-défense absolu, aux rapports non censurés de nos services de renseignement concernant l'arsenal chimique de Carnavale. Photos des corps inanimés, des débris de missiles, analyses toxicologiques, ils verront ce que mes nuits contiennent.

- Nous avons donc un accord, Monsieur le Premier Ministre, Elijah détourna son regard vers Pierre Lore et il rajouta : de Sa Majesté. Les députés ont confiance en votre parole, ne les décevez pas, car vous finirez avec un groupe non pas allié à vous, mais hostile à l'ensemble du Gouvernement de Sa Majesté.

- J'en attends pas moins, Honorable député.


Sources :
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Un discours pour la nation, pour l'Empire Parlementaire et Démocratique du Nord !
La diplomatie Teylaise en Eurysie- II

Mise en contexte - Owen Mourtier, géopolitologue teylais :

Le mois de décembre de l'année deux mille seize fut sûrement le pire mois pour l'ensemble des nations de l'Organisation des Nations Démocratiques. En effet, alors que la tension diplomatique se faisait toujours de plus en plus forte entre l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord et la Principauté de Carnavale suite à l'assassinat d'un cardinal nordien par la Principauté de Carnavale lors d'une élection papale, en pleine nuit, Estham, la capitale de l'Empire, subit une attaque chimique de la part de la Principauté de Carnavale. Environ six cents missiles armés de têtes biologiques (agents chimiques ici) se dirigeaient et finirent par frapper la capitale Estham, propageant un agent extrêmement mortel. En effet, le bilan final monta à plus de deux millions de morts et à cela il faut ajouter les morts des suites des perturbations des services d'urgence, du système hospitalier. Les jours suivants la catastrophe et l'attaque de la Principauté de Carnavale, aucune réponse militaire ne fut enclenchée par les membres de l'Organisation des Nations Démocratiques, ce qui n'empêcha pas les discussions dans le secret, comme nous le verrons.

Publiquement, à cette époque et durant trois semaines entières, les États-membres se concentraient sur la réponse au sein de l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord. Les États-membres se relayèrent pour l'envoi de matériel pour les secours d'urgence, des équipes médicales spécialisées dans la gestion des agents chimiques, des respirateurs, des médicaments et des équipements de protection individuelle. Des centres de décontamination furent rapidement mis en place aux abords de la capitale, tandis que des navires-hôpitaux étaient dépêchés sur les côtes nordiennes pour offrir un soutien médical supplémentaire. Les organisations humanitaires internationales furent également mobilisées, malgré les difficultés logistiques immenses causées par l'ampleur de la catastrophe.

Pour assurer la continuité de l'administration de l'Empire, certains membres proposèrent à leur partenaire touché par la plus grande attaque jamais perpétrée, l'envoi de fonctionnaires dans les fonctions régaliennes pour soutenir l'Empire face à la perte de dizaines de milliers de fonctionnaires morts et de hauts fonctionnaires dans la capitale nordique. À la suite de l'attaque, le Gouvernement de Sa Majesté prit des mesures immédiatement sur l'ensemble du territoire national. Constitution de stocks de matériel permettant de lutter contre les risques chimiques, biologiques au sens général et la constitution d'un plan de réponse au niveau national, bien qu'une partie de ce dernier soit actuellement sous le sceau du secret-défense.

Toutefois, alors que les États membres restaient muets quant à une potentielle réponse militaire sur la scène publique, dans les sphères privées et les couloirs du Conseil militaire à Favaran, les réunions s'enchaînèrent pour convenir d'une réponse commune à la Principauté de Carnavale. Après des redéploiements de troupes au Royaume de Teyla, au sein de la République de Tanska, Caratrad pour préparer la réponse militaire et le déclenchement de l'article V de la Charte défensive de l'Organisation des Nations Démocratiques, la réponse fut officiellement lancée sous le nom "Opération Dreamland". Une opération aérienne inédite par son ampleur dans l'histoire de l'aide humanitaire et des opérations militaires. L'ensemble des avions de l'alliance défensive se retrouvèrent dans le ciel de la Principauté de Carnavale afin d'anéantir l'aviation carnavalaise et bien entendu de frapper les silos contenant les missiles balistiques et potentiellement chimiques de la Principauté de Carnavale. Mille trois cents avions, voilà la masse déployée par l'alliance défensive, un signe plus que clair de soutien envers l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord.

C'est dans ce contexte que, le 16 janvier à 20h00, le Premier ministre de Sa Majesté, Angel Rojas, s'exprima à la nation entière à la télévision, à la radio et même sur internet. Alors que même les frappes contre la Principauté de Carnavale avaient commencé ce jour même vers 4h00 du matin.

Discours du 16 janvier 2017 à 20h00 :

Teylais, teylaises, mes chers compatriotes,

Depuis le mois de décembre deux mille seize et l'attaque effroyable de la Principauté de Carnavale contre un des partenaires et alliés, nation sœur du Royaume de Teyla, l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord a subi une attaque illégitime mais dont les mots manquent pour décrire l'horreur à laquelle elle doit faire face chaque jour. L'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord doit faire face à l'immense tâche de se reconstruire alors que le deuil de la perte de deux millions de personnes est encore présent. En tant que représentant de la nation teylaise, je sais que le peuple teylais, se tient aux côtés de notre partenaire et notre allié. Depuis le premier jour de l'effroyable attaque illégitime, nous avons soutenu notre allié financièrement et au-delà. Nous avons fourni du matériel et envoyé des équipes pouvant faire des tâches, non pas en substitution des services d'urgence de l'Empire, mais en complément de ces services.

Mais l'aide humanitaire, si essentielle, si généreuse fût-elle, ne pouvait suffire. Face à une barbarie d'une telle ampleur, face à une violation aussi flagrante de toutes les lois de la morale, de l'humanité et de ce que nous considérons comme les lois les plus élémentaires et fondamentales de la guerre, ne serait-ce que pour nous souvenir que nous sommes avant tout humains, il n'y a qu'une réponse digne des nations libres. La réponse de la justice face à la barbarie, une barbarie qui doit subir une réponse ferme et unitaire de la part des nations libres. Pendant ces semaines de recueillement et de deuil, nous, dirigeants des États membres de l'Organisation des Nations Démocratiques n'avons cessé de nous réunir pour convenir de la réponse adaptée à la situation. Nous avons tous convenu qu'une réponse ferme était nécessaire mais que cette réponse ne saurait être efficace en l'absence du sceau de la justice.

Ceux qui doutaient qu'une attaque contre l'un des membres de l'Organisation des Nations Démocratiques était une attaque contre l'ensemble de ces États-membres, n'auront, après aujourd'hui, plus aucune raison de douter de l'unité des États-membres. Quand l'un des nôtres fait face à une attaque, alors toutes les nations seront présentes à ses côtés et répondront aussi fermement qu'il se doit à l'attaque subie par l'un de nos alliés. En répondant par des actions concrètes au déclenchement de l'article V de la Charte défensive de l'Organisation des Nations Démocratiques, le Royaume de Teyla démontre son humanité.

L'horreur que nous avons vécue ne doit pas être oubliée. Deux millions de vies ont été perdues, des familles dévastées, des destins personnels brisés à jamais. Mes chers compatriotes, je le redis, mais dans cette épreuve, le Royaume de Teyla se tient auprès de son partenaire et allié. Je veux saluer ici le courage et l'abnégation des autorités nordistes et du peuple de l'Empire. En tant que nation sœur, le peuple teylais ressent profondément ces souffrances, car nous savons que chaque vie perdue représente une particularité si rayonnante dans un ensemble commun mais différent à bien des manières. L'humanité peut-être belle quand elle est unie et bâtie sur ce qui la rassemble. Ces souffrances, nous les ressentons d'autant plus que le Royaume de Teyla a aussi perdu ses fils dans l'effroyable bombardement d'Estham. Il est du devoir du Gouvernement de Sa Majesté de répondre alors que nos fils ont été visés et tués dans une attaque sans précédent contre l'un de nos alliés.

Pendant ces semaines, les États membres ont cherché, sans relâche, une réponse qui ne trahirait pas nos valeurs inscrites dans les textes fondamentaux de l'Organisation des Nations démocratiques. Une réponse qui défendrait la sécurité des peuples d'Eurysie et du monde face à la menace chimique que fait courir sur le monde entier la Principauté de Carnavale, y compris envers les nations de l'Organisation des Nations Démocratiques tout en s'assurant que les actes que nous mènerons respectent la dignité humaine et ne franchissent pas les limites que notre ennemi a décidé de franchir. Certains y verront une faiblesse, une hésitation incompréhensible face à la barbarie. C'est une erreur fondamentale d'y voir une faiblesse. C'est bel et bien la résistance de nos convictions dans les moments les plus difficiles qui fait la force de nos nations, de l'Organisation des Nations Démocratiques. Ce sont notre fidélité à nos valeurs qui convaincra de la justesse de notre action contre la Principauté de Carnavale.

La réflexion des États membres a entraîné une réponse militaire qui a commencé ce matin. L'opération Dreamland est une opération réalisée pour neutraliser la menace chimique de la Principauté de Carnavale et assurer la sécurité du Royaume de Teyla mais aussi de l'ensemble des nations du continent, du monde face à une menace dont nous ne pouvons plus détourner les yeux. Ce matin, des avions des États membres de l'Organisation des Nations Démocratiques, avec la participation active du Royaume de Teyla, ont commencé une opération qui vise à la destruction des stocks chimiques et des moyens de production chimiques de la Principauté de Carnavale, la neutralisation de l'aviation ennemie et des moyens de projection mortelle de cette dernière.

Cette opération menée avec des moyens permettant le ciblage d'objectifs uniquement et purement militaires n'a que pour seuls buts la sécurisation du monde et la traduction en justice de tous les responsables du bombardement d'Estham. Pas un seul responsable ne pourra fuir les tribunaux, pas un. Elle n'est pas dirigée contre le peuple de Carnavale, mais contre ceux qui, par leurs actes ignobles, ont transformé leur nation en une menace pour la paix et la sécurité internationales.

L'Opération Dreamland est la démonstration évidente et nécessaire de notre détermination collective. Elle témoigne de notre capacité à agir ensemble, unis par des valeurs communes, face à l'adversité la plus sombrede l'espèce humaine. Je veux, ce soir, saluer l'ensemble du personnel militaire et civil qui est engagé dans l'Opération Dreamland. Je veux saluer leur engagement et leur sacrifice qui permettent d'assurer notre protection, au prix parfois, de leur vie. La nation teylaise n'oubliera jamais le nom de ceux qui tomberont au combat pour notre sécurité. J'en fais mon combat personnel, le devoir de mémoire ne sera pas oublié, mes chers compatriotes.

À ceux qui ont peur ce soir, je veux vous dire que vous êtes en sécurité. Le Gouvernement de Sa Majesté a pris, à travers la déclaration de la loi martiale, de l'état de guerre et de la distribution en urgence à l'ensemble de la population du matériel permettant de faire face à des risques chimiques et biologiques, les dispositions pour faire face aux menaces. Je comprends l'inquiétude et la peur qui peuvent vous envahir de manière rationnelle ou irrationnelle. L'horreur que nous avons vue d'Estham est à jamais marquée dans notre esprit et dans nos cœurs. C'est là un débat démocratique que nous devons constamment avoir, pour n'être surpris par aucune menace. Je prends l'engagement, aux dépens de ma vie s'il le faut, mes chers compatriotes, de ne laisser aucune menace s'abattre sur le Royaume de Teyla sans qu'aucune réponse ne soit engagée fermement.

Dès les premières heures de la tragédie d'Estham, et bien avant le déclenchement de l'Opération Dreamland, le Gouvernement de Sa Majesté a agi et s'est mobilisé pour assurer votre sécurité. La déclaration de la loi martiale et de l'état de guerre n'est pas un signe de panique, mais un acte rationnel et justifié pour que nous ayons tous les moyens légaux et matériels de notre réponse face à la menace que pose la Principauté de Carnavale. Et conformément à la juridiction teylaise, le Gouvernement de Sa Majesté se soumet entièrement à la Cour Constitutionnelle Royale et au Parlement.

La distribution d'urgence de matériel de protection chimique et biologique à l'ensemble de notre population est une mesure sans précédent, certes, mais elle est le reflet de notre volonté de ne laisser personne démuni. Dès aujourd'hui et dans une opération qui s'étale sur plusieurs mois, le Gouvernement distribuera à chaque foyer les équipements et les instructions nécessaires pour réagir adéquatement en cas de menace. Là aussi nous n'avons pas attendu et nous avons agi dès que la menace s'est révélée. Aussi, des exercices auront lieu sur l'ensemble du territoire national pour préparer toute attaque chimique ou biologique sur notre territoire. À l'évidence, ces exercices seront accompagnés par des campagnes d'informations intensives concernant les gestes adéquats à faire.

Dans cette épreuve, l'une des plus éprouvantes qu'ait eu à vivre le Royaume de Teyla de son histoire, nous ne devons pas oublier nos valeurs. Nous ne devons pas oublier que nous sommes une nation qui croit aux principes démocratiques. Alors que le monde voit un débat naître sur l'existence des armes de destruction massive, la nation teylaise doit se prononcer après un débat national. Mes chers compatriotes, ce débat dont l'ensemble des forces politiques, vives de la nation et le peuple auront à se prononcer n'est pas un simple débat. Il définira la nature de ce que nous sommes et ce que nous voulons être. L'attaque d'Estham nous a montré à tous et toutes la dangerosité des armes de cette nature. Il y a ceux qui voudront que le Royaume de Teyla conçoive et fabrique ses propres armes de destruction massive afin de créer une dissuasion et protéger la nation teylaise. Bien que je puisse comprendre cette pensée, je suis en total désaccord.

Je ne peux concevoir qu'un homme à lui seul puisse décider de la vie ou de la mort de centaines de milliers de civils, allant à l'encontre de la législation teylaise sur la guerre et de nos valeurs les plus fondamentales. Faire le choix de concevoir des armes de destruction massive serait, selon moi, adopter la même logique que nos ennemis, dans une moindre mesure, mais dans un geste tout sauf rassurant. Nous devons construire, non pas un monde où chaque nation a une arme de cette nature, mais un monde où règne en maître la dignité humaine et que les lois qui régissent ce monde mettent en avant le fait que de tuer des centaines de milliers d'innocents dans un conflit est un crime et non un exploit guerrier.

Comment pourrions-nous, après avoir été témoins de l'horreur indicible d'Estham, justifier l'existence d'armes dont la seule fonction est d'infliger une souffrance inimaginable à des populations entières, sans distinction ? Ce n'est pas ma conception de l'honneur et de l'humanité.

C'est pourquoi, mes chers compatriotes, que j'engagerai une procédure de réforme constitutionnelle dans les jours à venir, pour inscrire l'interdiction pour le Royaume de Teyla de concevoir, de fabriquer et d'avoir sur son sol des armes de destruction massive allant à l'encontre, je crois, des valeurs de notre nation. Quel héritage voulons-nous pour nos enfants ?

Vive le Royaume de Teyla, Vive la démocratie, Vive la justice !
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Une conversation d'ancien Premier ministre à nouveau
Passation de pouvoir - I


- Julien. C'est terminé pour moi. Le monde ? Je crois qu'aussi pour lui sa fin approche.

- De quoi tu parles, Angel ? Je t'ai vu passer par toutes les phases mais l'apathie ou la peur, jamais.

Angel Rojas eut un sourire qui ne ressemblait pas vraiment à un sourire, qui était plus fin qu'un sourire, plus triste, mais qui disait que l'homme était en train de se libérer d'un poids qui pesait lourd, très lourd. Julien Hallier le comprit immédiatement.

- Peut-être que tu ne m'as jamais pleinement observé alors. Il y a des choses que j’ai cachées, Yasmine le sait. Pierre le sait. En plus de ce dont on a parlé avant, garde-les dans ton gouvernement. Ils seront là quoi qu'il arrive et ne sous-estime pas Pierre. Il a été élu député, il a pris une forme d'indépendance, mais il est apprécié par des membres du parti et c'est un homme qui reste fidèle malgré tout. Bref, si les renseignements font correctement leur travail, alors eux aussi le savent et ont eu l'amabilité de ne jamais rien me dire.

Angel Rojas ne le savait pas, mais les renseignements avaient bien les informations dont allait parler Angel Rojas. Catherine III avait eu et lu le dossier plusieurs fois depuis qu'elle l'avait lu la première fois. Elle ne savait pas quoi en faire, si ce n'est que le Royaume de Teyla courait peut-être une certaine forme de danger, celui de la détresse psychologique. Hallier ne dit rien, il laissa Angel Rojas continuer et Angel Rojas prit une grande inspiration.

- Ces choses, c'étaient des moments où mon corps lâchait, Julien. Où la respiration se bloquait, elle se bloquait et revenait toujours, c'était mécanique, je déteste cette mécanique, mais elle existait. Ça a commencé après les deux morts.

Angel Rojas regarda Julien Hallier dans les yeux et inversement. Le moment n'avait pas besoin d'être nommé par les deux hommes. Les deux morts, Corentin et Marie, tués par la Loduarie communiste sur le sol communiste proche, très proche de la frontière teylaise. Personne n'avait cru les Loduariens quant à la raison invoquée : la menace terroriste. Mais l'événement, dont les enquêteurs teylais ne purent jamais accéder au sol loduarien pour mener les recherches, était arrivé très tôt dans le premier mandat de Rojas et cette violence avait marqué Angel. Cela faisait maintenant cinq ans, mais personne n'avait oublié Corentin et Marie.

- Merde. Ce fut le seul mot prononcé par Hallier, avant que Rojas ne continue. Angel eut un rire bref, sans humour.

- Oui merde, Julien, dit-il la voix basse, sa main droite passant sur son visage. Je ne respirais plus, au sens le plus brutal du terme, Julien. Le sens d'un type assis à 2h00 dans sa salle de bain, tremblant, à quatre pattes et ne pouvant plus respirer, cette sensation que ton corps joue contre toi. Ce n'est pas tout. Ça s'est calmé, ça a presque disparu.

- Tu aurais dû le dire ou démissionner, Angel, pour ton bien.

Angel Rojas ne répondit pas à la question et continua.

- Puis les crises sont revenues. Tu te souviens de l'élection des communistes en Illirée ? Enfin, élection, plutôt un coup d'État. Hallier hocha la tête d'un mouvement franc. Les crises reprenaient à chaque fois que la Loduarie et Teyla s'affrontaient ou étaient très proches d'un affrontement. Mon corps et mon esprit, d'un commun accord, m'envoyaient des crises de panique. J'ai toujours pu les cacher.

- Et tu arrivais quand même à décider ?

- Oui, répondit Angel Rojas immédiatement sans avoir le temps de la réflexion. Le mensonge resta ce qu'il était. Un mensonge connu d'Angel Rojas et probablement vu par Julien. Je n'ai pas gouverné par la peur ou le hasard. J'écoutais les conseillers sur tous les sujets. J'écoutais l'intérieur du parti : les députés, les maires, les élus, les remontées de terrain. J'écoutais, je décidais et je tranchais quand il le fallait. Les ministres avaient plus de liberté qu'au début de mon mandat. Ça leur plaisait. Il y a peut-être eu un moment où mon esprit m'a joué un tour au moment d'une décision. Lors de l'interception des Loduariens en direction de l'Illirée.

- L'interception ? Je m'en souviens, dit Julien en cherchant dans sa mémoire. Les médias ont loué la main de fer teylaise. Un déploiement loduarien en l'Illirée aurait menacé Tanska, notre partenaire. C'était la bonne décision bien qu'on n'ait pas été loin d'une guerre, selon les médias.

- Oui, bah l'interception, c'était elle.

- Elle ?

- Sa Majesté Catherine III.

- Putain, Angel. Tu rigoles, j'espère ?

La phrase atterrit dans le bureau comme un missile de l'Ouwanlinda sur le Palais de l'Antégrade. Julien Hallier savait comment fonctionnait la double casquette de chef d'État inscrite noire sur blanc dans la Constitution. Il savait pourquoi, dans quelles circonstances et pourquoi ce mécanisme fut pensé et décidé. Il savait aussi que, dans la pratique, cela était plus compliqué que ce que disait la Constitution. La pratique était la vérité des lois, en était convaincu Hallier. Si Angel ne rigolait pas, alors cet équilibre avait changé pendant une nuit de crise. Une nuit de crise, comme aujourd’hui avec la Commissaire. La pensée traversa Julien avec amertume en repensant à ce dialogue.

- Non. Je ne rigole pas. Mais elle n'a pas donné l'ordre, elle ne l'aurait pas fait, pas tant que la sécurité nationale n'était intimement en danger. Du moins, c'est ce que je pense d'elle... Elle m'a convaincu de le donner. Je ne sais pas si ça change quoi que ce soit. Je cherchais à temporiser. Voulais-je éviter une guerre ou alors j'étais en train de paniquer ? Je ne sais pas, et je ne le saurais jamais, Julien. Cependant, pour Catherine, elle avait une position très tranchée sur ce qu'il fallait faire. Elle a vu quelque chose dans ma décision de temporisation. Une erreur gravissime selon elle. Il fallait faire comprendre où étaient nos limites au bloc de la Loduarie et à ses alliés, et par la force, pour les limites qu'on ne veut vraiment pas voir dépassées. Catherine III voulait les intercepter et faire feu si les chasseurs refusaient de faire demi-tour. Puis elle m'a fait comprendre que sa stratégie était meilleure que la mienne.


- On parlera des conséquences plus tard, Angel, et j'en vois beaucoup dont tu sembles ne pas avoir pris la mesure. La vraie question qui me vient c'est la suivante. Pourquoi tu me dis cela ? Je t'en remercie, car cela changera mes entrevues avec Sa Majesté.

- Parce que tu vas être Premier ministre, Julien. Tu dois savoir que ça peut coûter plus qu'on s'y attend en entrant dans ce bureau. Il y aura d'autres crises. Avec qui ? J'en sais rien. On est en guerre en Eurysie centrale et contre Carnavale. Le monde part en flammes, littéralement. Crise migratoire, crise économique mondiale, ou que sais-je. Ça peut arriver. J'ai appris deux leçons. Que le corps n'oublie pas et que les États ne devraient pas oublier, Julien. La Loduarie fut pour le corps, mon corps. Karty est pour l'État, avec un grand E, Julien.

- Karty encore ? Il n'y avait pas de traité de défense commune, tu le sais, Angel. Malgré ce qu'a pu dire la majorité des députés.

- Il y avait la parole d'un État à un autre. Dit-il en faisant un signe de la main que ce n'était pas débattable. Les dirigeants ont calculé si nous pouvions gagner la guerre si elle s'intensifiait. Ils ont décidé que non, alors ils ne sont pas intervenus malgré les mots qui ont été prononcés. Ce n'est pas seulement le non-respect de la parole qui me met en colère, mais c'est le déshonneur de cette décision. Et tu ne le sais pas, on ne l'a pas rendue publique, mais la DCA kartienne a tiré.

Hallier toussa de surprise, puis écarquilla les yeux, et il reprit avec une voix qui ne tentait pas de feindre la surprise :

- La DCA kartienne a tiré sur nous, tu es en train de me dire ?

- Sur nos missiles, c'est la même merde.

- Pas vraiment, Angel. Il y a une nuance à comprendre.

- Tout ça pour dire que le Royaume ne pouvait pas se permettre le luxe d'une réponse ferme à l'époque pour les deux décisions kartiennes. Deux guerres en cours, une force aérienne en plein combat, les stocks de missiles balistiques, notre hard power n'était plus là pour forcer les choses diplomatiquement. La patience était obligatoire pour trouver un moment où nous répondrions diplomatiquement par un geste fort et au-delà du symbolique. J'ai fait un choix, Julien, que je te demande de poursuivre. On vient du même parti et on a les mêmes valeurs, je crois. J'ai fait le choix qui fait que la mémoire est plus dangereuse que tous les actes précipités et que notre blessure.

- C'est bien formulé, j'imagine. Tu n'as pas terminé, n'est-ce pas ?

- En effet. Souviens-toi de ça. La Couronne n'oublie jamais. Les Premiers ministres changent, tout change dans nos institutions, sauf la Couronne, Julien. Oh, elle change peut-être de visage, mais beaucoup moins souvent que les visages de nos autres institutions. Nous avons nos archives nationales, elle a ses propres archives. Elle n'oublie jamais. Je n'ai pas sorti cette phrase en public pour ne pas alerter Karty, mais imagine cette phrase dans un discours à la nation après une décision contre Karty ?

- Ça aurait son effet. Mais je ne sais pas, Angel. La situation reste compliquée pour nous et je ne vais pas sanctionner Karty parce qu'ils sont devenus des communistes de droite.

Les deux chefs de gouvernement, l'un ancien, l'autre nouveau, rigolèrent ensemble face à la formule.

- Je ne te demande pas de sanctionner pour sanctionner, ou tout simplement de sanctionner. Non, je te demande de ne pas oublier. Il faut toujours parler avec cet État et l'écouter quand il voudra nous parler. Peut-être coopérer sur des sujets mineurs voire majeurs. Mais n'oublie jamais qu'à cause d'une parole non respectée, nos militaires sont morts, plus de morts qu'il n'aurait dû y en avoir avec l'intervention kartienne.

- Le jour où Karty sera dans la merde n'arrivera peut-être pas.

- Tu rigoles, Julien ? Je ne suis pas du tout d'accord. Toutes leurs relations diplomatiques sont des pétards qui ne demandent qu'à exploser. Le pays a évité la guerre jusqu'ici par lâcheté. Il est passé communiste pour la même lâcheté et pour se déguiser. La chancelière est restée la même. Ils ont changé de régime pour pouvoir se détacher, sans qu'on leur reproche, des traités qui ne leur plaisaient pas et n'avoir aucune diplomatie. Ils ont changé de régime pour qu'on ne puisse pas sanctionner la nation kartienne pour le non-respect de la parole. Ils diront, si ce n'est pas déjà le cas : "Vous nous reprochez des gestes d'un ancien régime que nous regrettons", en espérant que ça passe. Le régime a changé sa façade, mais leurs errements, que nos liens couvraient jusqu'ici, restent et nous ne serrons pas là pour les sauver.

Tu vas entendre beaucoup de gens te dire que le Royaume doit oublier certaines choses pour avancer.


- Et toi, tu penses l’inverse.

Angel hocha la tête, puis appuya sur un bouton sous le bureau. Un majordome passa la porte menant au bureau. Angel dit : "Un alcool fort pour moi." Il regarda Julien et dit : "Ta première commande en tant que Premier ministre dans ta nouvelle maison." Julien prit le temps de la réflexion et ferma les yeux. Puis il sourit : "Une crêpe au sucre, non deux," dit-il en regardant Angel et continua, "et en boisson un café noir, avec cinq sucres."

- Bien, monsieur le Premier ministre, dit le majordome en regardant Angel Rojas puis Julien Hallier. Il décida de se corriger directement : "Messieurs les Premiers ministres", puis il disparut.

- Je pensais que ça allait se terminer bientôt, dit Angel. Ça fait quoi, une heure qu'on est là-dedans ? Ils vont penser quoi, les médias ?

- Ils vont penser que nous parlons de sujets importants et c'est vrai. Et ils ne sauront pas que nous mangeons des crêpes en le faisant. Il gloussa et continua. Ou alors ils le sauront en temps voulu pour que ça devienne une anecdote d'historien, non préjudiciable pour toi et moi.

- Ca me convient. Je dois te parler de la fin du monde, pas de l'humanité. Cette nuance est importante.

- De quoi tu parles encore bordel Angel ?

- Un monde qui prend fin, je l'ai vu pendant cinq ans se dégrader, Julien. Et tous les sujets dont on a parlé se relient potentiellement par ça.

- La prochaine fois commence par ça, tu veux ? dit-il en levant les mains en l'air, et les deux personnes, après une seconde, se sont mises à rire.

La date in game du dialogue est au moins de mars 2018.
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Eurysie, terre de notre nation !
La crise du détroit gris - I

- Engagé ! ENGAGÉ !

Ces mots sortirent d'un couloir de la Résidence Faure, endroit où travaillait et résidait le Premier ministre de Sa Majesté et ses prédécesseurs. La voix de Julien Hallier et les mots qui en sortirent claquèrent contre les boiseries et les tableaux du couloir de la Résidence Faure. Le portrait d'un ancien Premier ministre, désormais mort depuis longtemps, renvoya le son abrupt dans le couloir à l'ensemble du personnel et des pièces dont les portes étaient encore ouvertes. Les fonctionnaires levèrent la tête aux mots du Premier ministre. Un majordome, en poste depuis plus de dix ans, lui ne leva pas la tête et sut garder son professionnalisme. Le majordome, d'un air normal, comme si la scène qui se déroulait devant lui était normale, ne pressa pas le pas mais ne le ralentit pas non plus. Étienne, majordome de la Résidence Faure, avait eu l'occasion de voir de nombreuses colères. Parfois pour des raisons politiques, parfois pour des raisons familiales, parfois pour des raisons conjugales.

Alors que les mots du Premier ministre en étaient à "Quelles bandes de CONNARDS, je n'arrive pas à y croire" en même temps que le chef de gouvernement semblait se diriger vers le bureau de son directeur de cabinet, le majordome posa le plateau qu'il tenait sur un meuble. En situation, cela aurait été peut-être une faute professionnelle, mais lorsque le Premier ministre piquait une crise de colère, visiblement soit contre des adversaires politiques, soit sur une question diplomatique, le majordome savait comment s'écroulait la carrière d'un politique. Il servait la Résidence Faure par son emploi et donc l'homme que les Teylais avaient choisi lors des élections législatives. D'un pas normal, il se dirigea vers un garde. Il dévisagea le garde afin de le juger, puis se racla la gorge :

- Madame Kart, dit-il en plissant les yeux alors qu'il lisait le bidule qui donnait le nom du garde sur son uniforme, vous devriez noter les noms, discrètement, des personnes qui ont pu entendre le Premier ministre de Sa Majesté. Il prononça le nom de la fonction complet de Julien Hallier.

La garde Kart ne répondit pas tout de suite. Elle eut un subtil mouvement des yeux penchant vers le majordome. Elle était largement plus grande qu'Étienne, elle le savait. Elle connaissait aussi à qui elle avait affaire, alors elle chercha le moins possible à rappeler la différence de taille, face à Étienne. Elle arqua un sourcil et dit simplement :

- Monsieur ?

- Madame Kart, la presse se ferait un plaisir de titrer ce qui vient d'être dit. Il tourna la tête vers le Premier ministre. Ce qui est en train de se dire. Il me semble nécessaire de faire une liste du personnel afin d'éviter les fuites et, si fuites, savoir de qui ça peut arriver. Mais, nous sommes dans un État de droit, Madame Kart. J'y tiens énormément. Alors pas d'excès de zèle.

D'un geste de la cheville droite, Étienne était déjà en mouvement pour reprendre son plateau et reprit sa marche, là où il devait aller avant cet événement qui avait rendu la journée palpitante, se dit-il avec une certaine malice. Kart mit deux minutes à se décider sur la décision à prendre. Quand le Premier ministre de Sa Majesté eut disparu du couloir, elle appuya sur sa radio et demanda un supérieur hiérarchique et elle fit une transcription de la conversation qu'elle venait d'avoir. Son supérieur hiérarchique jura parce qu'il savait que le majordome avait raison, mais la sécurité n'avait pas que ça à faire aujourd'hui.

Pendant ce temps, l'orage Hallier avait gagné en intensité, passant de la pluie à la grêle et le tonnerre se faisait de plus en plus proche et sourd. Il ne courait pas, il aurait pu courir. Mais Hallier n'avait plus l'âge pour courir, ni forcément le cœur à courir même sous le coup de la colère dans sa propre maison. Mais le son de ses pas était anormal pour tous les habitués de la Résidence Faure. La cadence, ce détail qui en disait beaucoup sur les hommes, était sèche et ressemblait à une cadence militaire. Les pas disaient tout de la colère du Premier ministre que ses paroles et le ton de celles-ci. D'une voix criarde et tout sauf neutre, il clama en marchant à personne, pour lui-même :

"Ils ont adressé la missive à Sa Majesté ? Humm" Le cerveau du Premier ministre bouillonnait alors qu'il venait de relire l'en-tête de la missive afin de ne rien louper. Savaient-ils ? Impossible, répondit immédiatement la conscience de Julien Hallier. Non, ils ne pouvaient pas savoir ce qu'avait vécu Angel Rojas lors d'une interception. Lui, Julien, savait parce qu'il y avait eu cette conversation lors de la passation de pouvoir. Une conversation honnête entre deux membres d'un même parti, un Premier ministre qui ne le serait plus dans les minutes à venir et un Premier ministre qui le deviendrait devant les caméras du Royaume. La République du Talaristan ne pouvait pas savoir que Sa Majesté avait suggéré à Angel Rojas d'intercepter le convoi aérien loduarien en direction de l'Illirée lors du coup d'État. Non. La lettre était adressée à Sa Majesté pour quelle raison ? La raison évidente vint après trois minutes à rester immobile pour réfléchir.

Depuis plusieurs décennies, le Royaume de Teyla avait deux chefs des Armées constitutionnellement. Le chef d'État, étant l'évidence même. Mais le second chef des armées n'était nul autre que le chef de gouvernement, c'est-à-dire Julien Hallier, Premier ministre de Sa Majesté. Ça, avec quelques traducteurs et des juristes compétents, la République du Talaristan pouvait trouver l'information en quelques heures, voire minutes selon leur vitesse de lecture. Mais est-ce une marque de courtoisie ou intentionnelle ? Si le gouvernement de Sa Majesté ne voulait pas faire rentrer les navires dans les ports, alors envoyer la missive aussi à Sa Majesté pourrait être un moyen de contourner la décision du gouvernement de Sa Majesté. Mais est-ce réellement l'objectif de la République ? Julien Hallier ne le savait pas et cela le rendait fou, car la réponse était essentielle afin de convenir d'une réponse convenable pour satisfaire l'ensemble des parties.

Cependant, la pratique de ces deux têtes d'un même serpent allait dans le sens du Premier ministre. Les souverains récents s'étaient tous effacés et ne donnaient aucun ordre à l'armée teylaise. Le gouvernement et le parlement décidaient de la politique nationale de défense, du budget, des déploiements, des guerres et de l'usage de la force armée. Aucun souverain ne s'était aventuré à aller contre ça, une fois cette pratique installée, car cela aurait posé des questions sur qui a la légitimité si le Premier ministre et Sa Majesté donnent des ordres contradictoires. Le dispositif était fait pour qu'une autorité légitime puisse toujours avoir le contrôle de l'armée, si l'une des têtes de l'État (le roi ou le Premier ministre) décidait de faire un coup d'État. Il n'était pas fait pour résister lorsque les deux têtes du serpent donnent en même temps des ordres légaux mais contradictoires. Ce n'était pas la situation actuelle, et elle avait très très peu de chances de se produire.

Il remit ses yeux sur la missive, et il serra plus fortement encore sa tablette quand il retomba sur le mot "engagé". Ce mot ne passait visiblement pas pour le Premier ministre. D'un regard noir avec un visage fermé, le Premier ministre de Sa Majesté reprit sa marche vers le bureau du directeur de cabinet. Il s'était logé quelque part entre ses mâchoires serrées et son cortex préfrontal, et il refusait de descendre. "Dans laquelle le Royaume de Teyla s'est engagé de par le tracé de ses patrouilles maritimes." Engagé. Toujours ce mot. Comme si patrouiller ses propres routes était un acte d'engagement. Comme si la présence d'une corvette et de quelques frégates dans des eaux qu'on sillonnait depuis des années équivalait au déploiement de deux flottes avec un groupe aéronaval, venant de l'autre bout du monde.

D'un regard noir et au visage fermé, le Premier ministre de Sa Majesté reprit sa marche vers le bureau du directeur de cabinet.

Le bureau du directeur de cabinet du Premier ministre, situé au rez-de-chaussée, occupant l'angle nord-ouest de la Résidence Faure, était une pièce plus petite que l'on aurait pu s'imaginer, au regard de la fonction de l'homme qui l'occupait. Le bureau était exigu. Il y avait une hauteur de plafond standard, mais le bureau mesurait dix mètres sur huit, ce qui était petit pour un bureau d'un haut fonctionnaire de l'État teylais. Il y avait une fenêtre unique, mais qui donnait une sublime vue sur les jardins de la Résidence Faure et, s'il tournait la tête du côté gauche, alors il pouvait apercevoir un bout de la capitale. Il regardait l'histoire de Manticore depuis un bâtiment d'histoire, aimait-il se dire pour lui-même lorsqu'il contemplait la ville. Malheureusement pour lui, il n'avait pas le temps aujourd'hui de contempler la ville. Il devait organiser l'agenda du Premier ministre pour la semaine à venir, il devait préparer peut-être un déplacement du Premier ministre à Herni-Centre. Il devait aussi préparer une conversation téléphonique avec le président de la République Translavique sur les évènements en cours dans le détroit Gris.

Et cela, c'étaient uniquement les choses sur l'agenda qu'il avait de prévues aujourd'hui et dans les prochains jours. Il savait qu'il pouvait toujours y avoir des imprévus. C'est à ce moment-là de sa pensée, assis à son bureau, que la porte de son bureau claqua et qu'une poignée de porte alla taper fortement contre le mur de la pièce. Le directeur de cabinet, habituellement calme, sursauta et releva la tête immédiatement vers l'entrée de son bureau. Le directeur de cabinet du Premier ministre vit d'abord la main qui tenait la tablette, avant de voir le reste. Les doigts serraient tellement la tablette que les phalanges étaient plus blanches que blanches. Ça aurait pu être de la sorcellerie. Il comprit immédiatement que le contenu de la tablette était sûrement la raison qui avait rendu les phalanges du Premier ministre blanches. Il se mordit la lèvre faiblement.

Par réflexe mais aussi par survie, le directeur se leva immédiatement. Il regarda le Premier ministre. Il vit que le visage était rouge et que celui-ci était fermé. Il avait vu de nombreux Premiers ministres, pas en tant que directeur de cabinet mais à travers d'autres postes. Il avait eu toutes les sortes de Premiers ministres. Julien Hallier était l'un de ces Premiers ministres difficiles à catégoriser selon le directeur. Il avait surpris le Premier ministre à aimer la salle de crise, elle aussi au rez-de-chaussée, alors que cette dernière avait tendance à ne pas être aimée par les Premiers ministres. Soit, c'était une information qu'il avait notée profondément dans son esprit pour la ressortir dans ces moments-là. Julien Hallier se tenait dans l'encadrement de la porte qu'il venait d'ouvrir avec la délicatesse d'un troll des cavernes. La vision périphérique du directeur put voir que la poignée avait laissé une trace sur le mur de plâtre. Il soupira intérieurement. C'était là, la première vraie colère de Julien Hallier en tant que Premier ministre. Il se demandait depuis sa prise de fonction quand cela arriverait, il n'avait pas anticipé qu'elle arriverait si tôt, d'autant qu'il ne connaissait pas la raison de la colère.

- Monsieur.

Dit enfin le directeur de cabinet d'une voix neutre, alors que Julien Hallier avança d'un pas toujours presque militaire et lui tendit la tablette sans aucun mot. Il prit alors la tablette sans empressement. Une de ses mains se referma sur la tablette et elle sentit la chaleur résiduelle des paumes de Hallier sur le métal. Le directeur, en prenant la tablette, nota que le Premier ministre resta debout. Il ne s'assit pas, il ne s'adossa à aucun mur et ne prit appui sur rien. Visiblement le Premier ministre refusait de bouger. Intéressant, se dit intérieurement l'homme du bureau, ne sachant pas pourquoi Julien refusait de bouger. Le directeur, lui, décida de s'asseoir. Il posa la tablette sur le bureau une fois assis, et la cala d'une manière à la faire pencher. Puis il commença la lecture silencieuse.

L'en-tête, la première chose que le lecteur voyait. Les trois destinataires dont Sa Majesté. Julien Hallier vit qu'il avait vu et compris sûrement les mêmes choses que lui. Cependant, ce n'était pas exact. Il vit la même chose, mais il en tira une analyse plus différente. Il vit l'ordre des destinataires. Le ministre puis le Premier ministre et enfin Sa Majesté. Cela ressemblait plus à de la courtoisie qu'à une volonté de contourner le Premier ministre et le gouvernement de Sa Majesté. Puis ensuite il glissa vers le corps de la missive diplomatique. Les formules de politesse. Présentes, et la missive était bien écrite, bien formulée. Le directeur de cabinet le reconnut en quelques lignes et cela disait tout du sérieux de la République du Talaristan. Il nota les nombreux compliments, notamment sur la démocratie et l'État de droit du Royaume de Teyla. Le directeur de cabinet n'était pas indifférent à ces remarques et ces compliments assumés par la diplomatie du Talaristan.

Le Royaume de Teyla, qu'importe le gouvernement, aimait la diplomatie noble. Le Royaume de Teyla, qu'importe le gouvernement, aimait la diplomatie noble. Ce n'était pas de la vanité. Peut-être était-ce le goût d'une tradition aristocratique au sein du Royaume de Teyla qui exigeait une noblesse dans les termes et les formes employées à l'égard du Royaume de Teyla et de ce que devait employer le Royaume sur le terrain diplomatique. Tout n'était pas rose au Royaume de Teyla et dans une monarchie constitutionnelle, certaines classes avaient une influence plus grande que les autres et tout le monde n'agissait pas pour le bien de la nation ou du peuple. Toutefois, il y avait quelque chose de plus profond dans les hautes sphères teylaises. Un débat qui avait commencé il y a longtemps et que la nation avait passé avec elle-même, il y avait de cela plus d'un siècle, dans les décombres fumants d'une guerre civile qui avait failli l'engloutir.

Le débat était aussi vieux que la monarchie constitutionnelle elle-même, voire même plus ancien qu'elle. Le débat était né dans les cendres de vingt années de guerre civile, une nation qui n'avait pas vu vingt ans de guerre civile continue, non, mais une nation qui était ruinée, qui avait vécu famine, maladie, et d'autres catastrophes. Alors cette nation devait décider de qui elle était, de son avenir et de sa place sur la scène mondiale. Deux visions s'étaient affrontées avec une clarté limpide. D'un côté, le député Oura et ses héritiers, les continentalistes, pour qui la grandeur du Royaume de Teyla se démontrait dans la capacité du pouvoir (Parlement et Monarchie) d'imposer la paix sur le continent eurysien et d'être un équilibre sur ce même continent. Toute autre aventure, c'était de l'impérialisme selon Oura et ses héritiers. De l'autre côté, le député Lavoile et ses héritiers estimaient au contraire que la grandeur et la puissance du Royaume passaient par la nécessité de s'intéresser aux affaires du monde. Les internationalistes (pas dans le sens socialiste du terme) pouvait-on les appeler parfois.

Ironiquement, l'histoire enseigna que les deux camps avaient eu raison tour à tour, et tort tour à tour, et c'était précisément cette alternance de raisons et de torts qui avait fini par produire, au tournant du siècle, la synthèse que le Royaume pratiquait aujourd'hui et dont la création de l'Organisation des Nations Démocratiques donna plus raison aux héritiers de Lavoile. Parce que l'Organisation des Nations Démocratiques changea tout dans la perspective du Royaume de Teyla. Un moyen de transmettre sa voix à plusieurs nations à travers le monde et tous les continents, un moyen de multiplier sa puissance par la force du nombre et des intérêts communs. Les royalistes de Carbasier pensaient que dans un monde fragmenté en blocs, dans lesquels il y avait une grande puissance, le Royaume de Teyla ne pouvait que s'en s'ortir en réunissant d'autres puissances régionales jusqu'à devenir lui-même une grande puissance. Teyla voulait entendre et être entendue, partout, par tous, y compris par ceux dont les régimes étaient fondamentalement opposés à ce qu'elle défendait.

Pierre Lore, le ministre des Affaires étrangères, était l'incarnation la plus pure de cette doctrine. C'était un homme capable de s'asseoir à la même table que le représentant d'une dictature comme la Loduarie Communiste ou encore comme avec le Costa Sunoleja, tout en demandant des réformes démocratiques comme au temps de Slavienks. Il avait négocié ces mêmes réformes avec la nation kartienne aussi. Il était aussi capable, plus facilement, de s'asseoir à la table des nations démocratiques et respectant les droits humains, comme le faisait le Royaume de Teyla.

C'est pourquoi pour Hallier et le directeur les compliments du Talaristan n'étaient pas rien. Hallier, par la colère, ne s'était pas rendu compte des compliments, le directeur si. Est-ce de l'ego d'aimer recevoir ces compliments ? À la pensée intérieure, le directeur sourit, ce qui surprit Hallier, et pensa que oui, il y a forcément une part d'ego. Mais une nation qui s'était ouverte au monde il y a peu avait choisi d'écrire au Royaume de Teyla. Oui, parce que notamment le Royaume de Teyla pouvait disposer des troubles dans le détroit Gris et dans les alentours, car il était une puissance mondiale. Mais on lui avait écrit. Ce qu'avaient bâti les élites et les gouvernements successifs depuis la fin de la guerre civile n'était pas vain.

En terminant sa lecture de la missive diplomatique, le directeur de cabinet crut comprendre ce qui rendait le Premier ministre de Sa Majesté en colère. Il y avait le mot "engagé". C'était un mot choisi par la diplomatie du Talaristan. Il comprenait la colère face à ce mot. En outre, pour le Royaume de Teyla, il n'était pas engagé dans la crise directement ou indirectement même par des patrouilles maritimes. Le Royaume de Teyla patrouillait conjointement avec la République Translavique depuis plusieurs années dans la région et se retirer, même temporairement, était jugé risqué par les deux gouvernements. Retirer les navires aurait des conséquences sur la confiance entre la République Translavique et le Royaume de Teyla. Il n'était pas certain qu'à cet égard la République du Talaristan comprenne bien ce qu'elle demandait au Royaume. Puis, il y avait un gouffre entre les formules de politesse, l'implication sans discussion du Royaume de Teyla dans la crise, puis la demande.

Toutes les politesses du monde ne pouvaient effacer que le Royaume de Teyla ne voulait pas être lié à la crise actuelle dans le détroit Gris. Et pourtant on le liait et on lui demandait des efforts. Du point de vue de Teyla, strictement de ce point de vue, c'était insultant pour Teyla. Il n'était pas impliqué et on lui demandait des vaisseaux de guerre qui faisaient ce que tous les vaisseaux font, à savoir patrouiller pour assurer la sécurité en mer. Il y avait aussi une incohérence que la diplomatie teylaise avait du mal à comprendre. Jusqu'à preuve du contraire le convoi fut attaqué soit par des actions militaires soit par un acte de piraterie. Les patrouilles teylo-translaves répondaient exactement à cette problématique afin de faire du sauvetage en mer et répondre à tout S.O.S. La diplomatie teylaise comprenait la demande de retrait de la flotte pour apaiser les tensions, mais elle ne comprenait pas comment la CEN et la République du Talaristan souhaitaient répondre à cette problématique urgente sans déploiement de flotte ou de moyens de police.

- Ils sont polis. Commença par dire le directeur de cabinet en posant la tablette sur son bureau et croisant le regard de Julien Hallier, son supérieur hiérarchique. Il se leva et continua, en cherchant des papiers. Ils sont polis, monsieur. Il faut le noter, c'est important. Dois-je rappeler les mauvais souvenirs de l'administration de Rojas avec Loduarie ? La question était rhétorique. Il continua toujours en cherchant. La missive est bien écrite et construite. Je crois que leurs formules sur notre démocratie, notre État de droit sont sincères, bien que placées aussi pour nous flatter. C'est le lot de la diplomatie. Le triple adressage est habile, mais n'est pas selon moi une manœuvre. Julien Hallier s'apprêta à répondre, mais le directeur fut trop rapide dans son débit de parole. Le ministre des Affaires étrangères, le chef de gouvernement puis Sa Majesté. Théoriquement l'ordre d'importance croît selon l'ordre adressé. Mais dans la pratique, Excellence, l'ordre d'importance est le bon.

Il se tourna vers le Premier ministre. Je pense que j'ai pensé à la même chose que vous. Mais je doute qu'ils sachent, Excellence. Concernant les deux chefs d'État, ils pourraient l'utiliser pour contourner toute décision du gouvernement de Sa Majesté, mais si l'exécutif est uni avec la Couronne, alors c'est braquer le Royaume de Teyla, alors que nous n'avons donné aucune réponse. Non, la tentative serait précipitée pour que cela en soit une. Julien Hallier fit la moue, il n'était pas totalement convaincu, mais il écouta et le directeur prit les documents qu'il cherchait et qu'il venait de trouver enfin. Il fit un pas de côté et tendit les documents au Premier ministre. Tout ce que nous avons sur la République du Talaristan. Je peux faire une note avant ce soir. Je peux aussi demander au ministère des Affaires étrangères de vous faire une note.

Julien Hallier prit les dossiers, puis d'une voix qui s'était apaisée :

- Non, pas de note, je veux lire du brut. Vous alliez continuer, je crois.

- En effet. Cependant, je ne sais pas s'ils comprennent ce qu'ils nous demandent, d'autant plus qu'ils ne donnent, n'offrent rien. Étant donné la position de la République du Talaristan, celle-ci, bien qu'appuyée par la CEN, n'a pas la force pour nous imposer quoi que ce soit à ce niveau-là. Ils peuvent nous demander poliment, autant de fois qu'ils veulent, si on ne veut pas, on ne veut pas. Alors, si nous refusons, ils auront le choix entre nous sanctionner ou alors nous offrir quelque chose en retour. Je ne sais pas quoi. Outre ça, et l'État-major l'a dit à plusieurs reprises et le ministère des Affaires aussi, retirer nos vaisseaux de cette zone, c'est dangereux du point de vue militaire, commercial, mais aussi diplomatique. Comment la République Translavique réagira, selon vous, si nous retirons nos navires ? Comment la Démocratie Communiste de Translavya et les divers régimes communistes réagiront dans la région ?

- Mal, dit Julien Hallier sans hésiter. La Démocratie Communiste de Translavya y verra un désengagement du Royaume de Teyla et peut-être une opportunité pour attaquer la République Translavique, s'ils veulent le faire, ce que nous ne savons pas. Et inversement pour la République Translavique. Son interlocuteur se contenta de hocher la tête en réponse.
Accepter, c'est aussi rejeter la puissance mondiale que nous sommes. Le Grand-Kah s'est imposé en Eurysie centrale, à Carnavale. Nous pouvons nous aussi nous imposer surtout si on nous implique dans une crise dans laquelle nous ne voulons point être impliqués. Cependant, il y a quelque chose de réellement flatteur et parlant à mon sens, monsieur. Avez-vous lu la dernière partie de la missive ? Ils nous contactent avant le Grand-Kah. Je ne sais pas s'il faut y voir quelque chose, mais c'est un fait.

- Comment qualifiez-vous cette lettre ? demanda le Premier ministre.

- Habile, peut-être maladroite en l'absence de garantie quant au sauvetage en mer, pour la République Translavique, et d'une offre qui puisse nous convenir en cas de retrait même provisoire de nos navires. Et vous ?

- Insultante, moins qu'à la première lecture, mais insultante quand même. Appelez Lore, je le veux sur une ligne avec vous dans dix minutes. Je serai à mon bureau, vous aussi pendant l'appel.

Julien Hallier se dirigea vers la sortie.
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Eurysie, terre de notre nation !
La crise du détroit gris - II

Le Premier ministre de Sa Majesté, Julien Hallier, était assis à son bureau de la Résidence Faure. Son directeur de cabinet était assis au bureau aussi, mais de l'autre côté. Les deux hommes se regardaient alors qu'ils attendaient que Pierre Lore, ministre des Affaires étrangères, se connectât sur la ligne sécurisée. Le téléphone était posé du côté droit du bureau, mais Julien Hallier se pencha pour l'amener au centre du bureau, un sourire d'impatience aux lèvres. Les dossiers sur la République du Talaristan étaient ouverts. Le Premier ministre avait profité des quelques minutes d'attente pour commencer sa lecture et s'informer, ainsi, sur la République du Talaristan. Il tournait les pages sans hâte, l'index glissant le long des paragraphes comme un homme qui suit une rivière dont il ne sait où porte le courant. Il s'arrêtait et relisait parfois, lorsqu'il s'agissait d'une date importante, d'un nom à une haute fonction de la République. Il s'arrêta plus longuement pour relire attentivement le passage concernant l'activité sur la scène internationale (création d'un droit international, d'organisations internationales, etc.) de la République du Talaristan. Le Royaume de Teyla avait aussi participé à la création d'une organisation qui n'était nulle autre que l'Organisation des Nations Démocratiques. La conférence de Manticore, sur le sol de la capitale teylaise, acta la création de l'une des organisations et alliances défensives les plus importantes sur la scène internationale.

La ligne était encore silencieuse, alors que le directeur de cabinet regardait son supérieur continuer sa lecture méticuleuse mais qui était loin d'être terminée. Le directeur de cabinet fit tourner son café, faisant s'entrechoquer la cuillère avec les bords de la tasse, ce qui ne semblait pas gêner le Premier ministre pour l'instant. Au bout de deux ans à travailler ensemble, à ce poste, le directeur de cabinet commençait à comprendre comment fonctionnait son supérieur. Ce qu'il aimait et ce qu'il détestait. Il émit un sourire, destiné à lui-même, en pensant à Julien Hallier heureux comme tout, lorsqu'il se retrouvait face à des choses luxueuses, dirait-il pour le bien de son supérieur. Le Premier ministre de Sa Majesté aimait les belles choses. Le bureau du Premier ministre, déjà ancien et luxueux, avait eu le droit à l'ajout de deux dorures, d'objets qui coûtaient cher et de toiles, peintures d'époque pour lesquelles l'acquisition valait bien une cotation en bourse. Cela avait fait la UNE des journaux du Royaume et tournait en boucle lors de ses débuts en tant que Premier ministre sur les chaînes d'information en continu.

L'affaire des dorures, tel était son nom selon les journaux teylais, deux dorures commandées à des artisans de la capitale Manticore pour le bureau du Premier ministre. Le chef de la principale opposition, Jean-Louis Gaudion, avait tenu plus de trois semaines non-stop sur cette affaire, qui pour Julien Hallier n'en était pas une. L'image du Premier ministre avait souffert sans que cela soit catastrophique et le directeur se dit que Julien était assez détaché de ce que racontait la presse. Était-ce dangereux pour le Premier ministre ? Le directeur plissa les yeux le temps de sa réflexion et prit une gorgée de son café avec trois sucres, toujours trois. Après avoir pris le temps de tourner encore son café après avoir bu une gorgée, il décida que la réponse était oui. Ce qui était dangereux pour le Premier ministre était dangereux pour le parti et le gouvernement. Il se nota de faire un paragraphe dans une note sur l'importance des relations publiques et de l'image du Premier ministre qu'il renvoie à travers la presse.

Hallier n'avait pas reculé. Il n'avait pas renvoyé les dorures ni les tableaux coûteux pour le budget de la Résidence Faure, et qui avaient étonné certains personnels de la Résidence. Pourquoi aurait-il reculé ? Il aimait à dire, sans que cela soit exactement vrai, qu'il était désormais chez lui et maître des lieux. Que les "rénovations" étaient faites via l'argent du budget annuel attribué par le Parlement et qu'en aucun cas ce budget n'était dépassé. Pour ces deux dernières affirmations, c'était vrai, d'autant plus qu'il avait pris soin de commander à des artisans, ce qui était toujours bien vu du public. Le fait que Julien Hallier fût, du point de vue du directeur, tout aussi dangereux que le fait de ne pas faire attention à la presse quant à cette affaire des dorures. Peut-être était-ce le destin d'un homme à la Pierre Lacombe. Mais le directeur, plongé dans ses pensées et son café, en doutait. Deux ans de pouvoir, ce n'était pas assez pour avoir une idée précise du destin d'un homme, surtout quand une nation enchaîne les guerres.

Un déclic se fit entendre sur la ligne téléphonique. Pierre Lore était connecté sur la ligne téléphonique.

Puis, avant même un bonjour, une parole qui signifiait que Lore était présent sur la ligne, se fit entendre un bruit reconnaissable par sa forme universelle. L'inspiration, courte ou longue selon les utilisateurs, puis l'expiration par la bouche qui servait à faire sortir la fumée de la bouche des utilisateurs. Puis le silence et la fumée, qui, dans le bureau moderne de Pierre Lore, s'étendit pour disparaître par une bouche discrète de ventilation, mais qui laissa une odeur nauséabonde pour certaines personnes et pour les fumeurs une odeur qui n'en était plus une. Hallier leva la tête en entendant le bruit et cessa de tourner les pages avec son index, et dit d'un ton amical :

- Tu continues de fumer Pierre.

- Oui. dit-il en gloussant sans s'excuser d'avoir commencé la cigarette pendant la campagne électorale de deux mille dix-huit. C'est de ta faute. C'était faux, mais Pierre Lore ne put s'empêcher de taquiner son supérieur hiérarchique. Tandis que le directeur nota l'absence de formalisme professionnel qui existait entre lui et le Premier ministre de Sa Majesté. La campagne a tué le peu de patience que j'avais pour le monde, je crois.

- Mon dieu, Pierre, dit-il en rigolant, un rire né d'une vieille relation entre un ancien président de la Chambre basse devenu Premier ministre et un ministre des Affaires étrangères. Ça va te tuer, et ça va te tuer avant que les Loduariens le fassent.

- Bon courage aux Loduariens alors. dit-il avec conviction et un sourire aux lèvres que personne ne pouvait apercevoir, malheureusement, se dit Pierre Lore.

- Ces Loduariens qui se plaquent chez eux, tu veux. Tu en penses quoi, Pierre ?

- Je n'ai pas toutes les notes des renseignements à ce sujet. Mais si je devais faire une remarque pertinente diplomatiquement. Si l'isolement du pouvoir loduarien et de la Loduarie Communiste est total, alors nous n'aurons pas une réponse à notre missive datant de plusieurs mois. Nous n'aurons pas non plus gain de cause sur les enquêteurs teylais. Puis je suppose qu'on peut imaginer une militarisation encore plus accrue du régime kartien. Quant à Shaula. Hum. Tout dépend de si le pays retourne en guerre civile. Si c'est le cas, je n'ai pas grand-chose à dire, si ce n'est que cela va être humanitairement parlant gênant. Si le pays retrouve une stabilité, le risque d'une militarisation pour se préparer à toute nouvelle invasion venant d'un leader trop présomptueux loduarien est fort. Je crois que les tensions en Eurysie de l'Ouest vont peut-être descendre temporairement, mais cela ne sera que temporaire et ça dépend d'innombrables facteurs.

- Oui, je suis d'accord. J'en profite, Pierre. Le projet sur lequel nous sommes pour l'Eurysie de l'Ouest, je veux que ça inclue le Concordat de Shaula, par courtoisie et si ça peut permettre d'éviter que le pays plonge à nouveau dans une guerre civile, je suis preneur, dit-il avec un immense sérieux, regardant son directeur de cabinet. Si le projet est mené à bien, alors on aura une chance de préserver la stabilité en Eurysie de l'Ouest. De plus, avec le récent isolement de la Loduarie Communiste, s'ils ne viennent pas, ce que je présuppose, la situation sera plus calme et consensuelle, si les nations acceptent le projet qui leur sera présenté.

Pierre Lore et le directeur de cabinet hochèrent la tête. Ce qui provoqua un long silence sur la ligne, car le Premier ministre attendait une réponse orale de Pierre Lore.

- Oui, bien sûr, monsieur le Premier ministre de Sa Majesté.

Le retour du formalisme surprit Eugène.

- Bien, ceci étant dit. Nous pouvons passer au dossier qui me préoccupe, c'est-à-dire la missive de la République du Talaristan. J'en ai parlé avec Eugène, " dit-il en pointant du regard son directeur de cabinet. Il m'a exposé ses arguments et a apaisé ma vision sur la missive. Mais je dois dire que le mot "engagé" ne passe toujours pas, Pierre, si tu as déjà lu la missive du Talaristan. Le Royaume de Teyla n'est pas engagé directement ou indirectement dans cette foutue crise dans le détroit. Nos vaisseaux patrouillent dans le sud du détroit Gris, étant donné que jusqu'ici nous n'avions pas besoin d'escorter nos convois dans le détroit et j'espère que nous n'aurons pas à le faire, monsieur le ministre. Si je m'écoutais, la réponse serait sèche, Pierre, mais sèche véritablement. Je peux comprendre, du moins jusqu'à une certaine limite, la position de la République et la demande. Je ne sais pas s'ils sont sincères, mais quoi qu'il arrive, nous imposer le fait qu'on soit acteur de la crise, c'est habile.

- Habile, mais dans quel intérêt, monsieur ? demanda Eugène, les jambes croisées, le café à la main droite. Je ne suis pas sûr que de nous impliquer dans la crise leur soit utile, notamment parce que nous n'avions aucune relation avec la République du Talaristan avant. Je pense que c'est plutôt leur perception réelle. Leur perception réelle nous place en tant qu'acteur indirect de la crise. Je réitère mes propos, messieurs. Mais les formules de politesse me semblent sincères et je ne vois pas pourquoi la République du Talaristan voudrait se mettre volontairement Teyla à dos dans cette crise. À moins qu'ils ne se rendent pas compte des conséquences des mots qu'ils ont à notre égard. Ce que j'estime le plus probable.

- Mouais, dit Hallier, peu convaincu par les mots de son directeur de cabinet. Pierre, ton avis ?

Eh bien, j'ai lu la missive il y a deux heures. Et j'ai les communiqués de la Communauté des États des Nazumis devant moi. Je crois que le Premier ministre est bien prompt à s'énerver aujourd'hui. Je peux concevoir que les arguments de la République du Talaristan peuvent être irritables. Je ne le nie pas. Mais il faut savoir raison garder, messieurs. Engagé, oui, le mot est fort, mais selon moi, ils ne sont pas totalement en tort. Je peux soutenir, sans malice et sans mal, que le Royaume de Teyla est impliqué très indirectement dans la crise, étant dans la région militaire. Notre présence peut participer en effet à créer des tensions. Mais, reprit Lore après une aspiration de cigarette dont on entendit la braise crépiter à travers le haut-parleur, sur la forme, il y a une différence, une nuance, entre reconnaître que notre présence modifie l'équation et accepter qu'on nous en impute la responsabilité. Nous modifions l'équation parce que nous existons, parce que nos navires sont dans la zone et que notre alliance avec la République Translavique existe.

Et si des nations, quelles que soient ces nations, se sentent oppressées ou nerveuses parce que nos navires sont dans la zone depuis plusieurs années, le problème est leur nervosité et pas nos frégates. Cependant, cela ne nous empêche pas d'être courtois et de rappeler, autant que nécessaire, les missions défensives et de sauvetages en mer de nos vaisseaux sur place et de ceux de la République Translavique.

- Nous l'avons déjà fait dans le communiqué.

- Oui, je l'admets, dit Pierre Lore en faisant un geste de la main, seul dans son bureau du ministère. Mais le cadre était différent, un communiqué public qui répondait à un communiqué public. Nous pouvions passer pour plus défensifs que nous le voulions, ce qui a pu faire paraître l'argument quelque peu hypocrite. Un échange privé bilatéral est différent de ce cadre, et si nous posons nos arguments sans méprise, alors peut-être arriverons-nous à convaincre la diplomatie de la République du Talaristan que nous n'y sommes pour rien. De plus, je crois que vous voulez que les vaisseaux restent dans la zone, monsieur ?

- Oui, il n'est pas question que les vaisseaux rebroussent leur chemin, Pierre. Le Royaume de Teyla ne doit pas se brouiller avec la République Translavique. Si nous annulons nos patrouilles, même temporairement, c'est la République Translavique qui doutera de nous et ça sera mauvais pour notre influence dans la région. Et si nous acceptons l'offre de la République du Talaristan, j'ai peur que le "temporairement" se transforme en "indéfiniment". Nous connaissons assez bien la diplomatie pour savoir que d'autres nations tenteront probablement de faire s'allonger le délai temporaire. Si par malheur nous sommes contraints de retirer nos vaisseaux, de plus, qui assurera les patrouilles en mer et répondra au S.O.S. en mer ? Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la marine velsnienne pour ce faire, toute considération que nous lui devons. Et bordel, entre nous, nous sommes une puissance eurysienne, qui a vocation à être présente dans le détroit Gris, et qu'importe si ça heurte la sensibilité des Nazumis.

- Certes, dit en préambule de sa réponse Eugène. Cependant, monsieur, nous n'arriverons à rien si nous nous emportons face à eux. La missive du Talaristan et les communiqués de la Communauté des États nazumis peuvent être un chemin, peut-être étroit ou non, afin de commencer des relations plus poussées avec des États nazumis. Nous avons une présence en Eurysie, de par l'accaparement de notre diplomatie par la Loduarie Communiste ; nous avons une présence au Paltoterra et en Aleucie par notre passé colonial. Notre présence est moindre en Afarée. Cependant, pouvons-nous parler d'une présence teylaise au Nazum ? Non, clairement pas. Ça peut être une opportunité.

- Faire un geste, pas le retrait de la flotte, mais en échange nous obtenons des canaux privilégiés avec la République du Talaristan ? C'est ça que vous suggérez, Eugène ? demanda Pierre Lore.

- Pas forcément des canaux privilégiés, mais de quoi nous faire entrer sur les marchés nazumis, du moins autre que le Wanmiri. De nous faciliter les contacts diplomatiques avec certaines nations nazumis. En échange, nous ne ferions pas de zèle et nous promettons que le Royaume de Teyla n'engagera pas d'autres vaisseaux dans la zone et consentira à étudier un allégement du dispositif quand la situation l'exigera.

- C'est leur donner quelque chose qu'ils attendent, affirma le Premier ministre. Cependant, le Royaume de Teyla peut être un monstre administratif quand il en a envie. Le directeur de cabinet but une gorgée de son café en souriant. Si ça reste dans les échanges privés, ce que vous proposez peut me convenir, mais attention, on doit alerter la République Translavique avant, si jamais ça fuit. Notre ambassadeur s'en occupera, je veux qu'il soit briefé par Pierre avant cependant. Par contre, je veux qu'on soit clair que durant la crise, le Royaume de Teyla estime qu'il devra maintenir sa présence pour la protection de la République Translavique, qui ne saurait être diminuée à de simples déclarations qui n'engagent personne. Si la République du Talaristan veut qu'on diminue notre déploiement temporairement, elle ne pourra pas balayer d'un geste de la main la protection de la République Translavique.

Tout en rappelant que nous ne sommes pas engagés dans la crise du détroit Gris actuellement. Le Royaume de Teyla, sous mon mandat, refusera le terme catégoriquement. C'est une ligne rouge que je ne laisserai pas franchir. monsieur le ministre, dans la missive en réponse, je veux qu'il soit indiqué que nous refusons toute assimilation du Royaume à un quelconque engagement militaire dans la crise actuelle au détroit Gris. Diplomatique ? Je suis plus dubitatif, étant donné qu'on a des liens diplomatiques avec la Grande République, l'Empire constitutionnel de Drovolski et d'autres nations dans la région qui ont intérêt à ne pas voir le détroit fermé. Cependant, nous n'engagerons pas la force armée, sauf si nous sommes attaqués.

C'est une bonne réponse à apporter, monsieur, répondit Pierre Lore, tout en continuant. Les Communes-Unies nous ont envoyé une missive diplomatique, dans laquelle elles demandent notre position sur la crise actuelle au détroit Gris. Il fit une pause, parce que nommer le Grand-Kah n'était pas innocent vu les évènements d'il y a une année. "Nous nous sommes tirés dessus en Eurysie centrale, c'est un fait. Mais nous avons, à travers un officier de Sa Majesté, commencé à reparler avec l'Altrech, de même avec Karty avec la guerre Antarienne-Loduarienne. Nous pouvons estimer, du moins je l'espère, que la missive du Grand-Kah est une ouverture pour que nos nations se parlent. Ils nous disent dans leur missive que la République Translavique n'est pas en danger par le déploiement de deux flottes du Grand-Kah, ce que nous avons tendance à croire, Excellence. Les intérêts du Grand-Kah ne sont pas en Démocratie Communiste de Translavya et encore moins en République Translavique. La liberté de circulation, quoique la défense d'un allié, ici de l'allié altrechois, semble être la raison principale du déploiement de deux flottes kah-tanaises.

Oui, en effet, je ne pense pas aussi que le Grand-Kah s'amusera à nous tirer dessus. Concernant la position et les actions probables du Royaume de Teyla et la réponse que nous apporterons à ce questionnement des Communes-Unies : je souhaite qu'il soit écrit noir sur blanc que le Royaume de Teyla n'envisage pas à ce stade de s'impliquer militairement, mais peut, à la demande de nations, s'impliquer diplomatiquement pour garantir la libre circulation du commerce et, bien entendu, l'apaissement des tensions. Cependant, à ce stade, je n'envisage pas une implication même diplomatique du Royaume de Teyla dans ce dossier, alors il faudra être timoré dans vos propos pour le Grand-Kah, monsieur le ministre. C'est un problème entre Drovolski, l'Altrech et l'Internationale Libertaire, peut-être la Grande République aussi, mais le Royaume ne souhaite pas intervenir militairement et diplomatiquement à ce stade. Cependant, la liberté du commerce doit être garantie, sinon nous nous impliquerons diplomatiquement dans la région.

- Bien, monsieur.

- Attendez, Pierre, je n'ai pas terminé. On va en profiter pour demander leur avis quant au G20 organisé par la Poëtoscovie. Le Royaume de Teyla n'y est pas grandement favorable et un contre-projet peut être monté assez facilement, notamment si le projet est soutenu par des nations comme le Grand-Kah.

La réunion continua pendant plusieurs minutes.
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Une histoire d'ambassadeur !
Les treize couronnes - I

Arnaud Gingras était un homme chafouin depuis plusieurs mois. Il était chafouin entièrement, de A à Z. Il était chafouin dans ses gestes, chafouin dans ses regards, chafouin dans la manière dont il trempait ses lèvres dans le thé sans jamais le boire véritablement, comme si le liquide lui-même l'avait insulté de mots interdits. Cet homme-là avait toujours eu une aigreur en lui, une colère tapie profondément en lui. Quelques fois sa colère était visiblement pour ses proches, jamais en privé, Arnaud Gingras savait son image en jeu et son image comptait beaucoup pour lui. Ses scènes de colère étaient toujours en privé. Envers ses proches, ses amis ou alors, malheureusement, bien trop souvent le personnel sous son autorité. Mais depuis quelques mois, l'aigreur avait muté en quelque chose de plus profond, de plus viscéral et visible quotidiennement, pour ceux qui avaient le malheur de le côtoyer quotidiennement.

Arnaud Gingras, homme de la petite bourgeoisie et de la petite noblesse, portait un titre, non pas de noblesse, mais un titre reconnu officiellement par la diplomatie teylaise et le Gouvernement de Sa Majesté. Un titre créé par le Gouvernement de Sa Majesté, sous la signature du Premier ministre, et distribué par le chef du gouvernement, en accord avec le ministre des Affaires Étrangères. Arnaud Gingras portait un titre dont il tirait une fierté démesurée. Il était ambassadeur plénipotentiaire des treize couronnes. Non pas des douze, non pas des onze ou tout nombre inférieur mais bel et bien des treize couronnes. C'est ainsi qu'il se présentait à chaque réception mondaine, où Arnaud Gingras avait un taux de présence beaucoup plus élevé que la plupart de ses collègues ambassadeurs. C'était son monde et il adorait ça. C'est ainsi qu'il se présentait à raison dans les missives diplomatiques, dans les rencontres diplomatiques qu'il faisait au nom d'un représentant du Royaume, de sa Couronne et de son Gouvernement. Bien qu'il ne l'avoue jamais, c'est ainsi qu'il se présenta dans des moments de sa vie pour obtenir des avantages, cela fonctionnait ou pas. Une réduction pour le cinéma ? L'homme se rappelait son titre plus vite que son ombre. Un contrôle de police ? La carte de son ambassade était dans son portefeuille avec la carte grise du véhicule.

Le titre, en réalité, recouvrait une fonction plus prosaïque dans l'organigramme du ministère des Affaires étrangères du Royaume de Teyla. Gingras était l'ambassadeur itinérant chargé des relations bilatérales avec treize monarchies, treize régimes couronnés répartis à travers le monde, dont il avait la responsabilité diplomatique depuis une ambassade unique, modeste, reculée, perdue dans une ville quelconque de six-vingts mille âmes. Un seul homme, un seul représentant ultime, avec son équipe bien entendu, pour treize dérisoire. Pour l'aider, le Royaume de Teyla lui avait donné des moyens qu'il considéra chaque jour comme dérisoires et insuffisants, non pas pour la bonne démarche de son travail, mais insuffisant par rapport au titre. N'est-il pas un représentant de la Couronne ? Une équipe de douze personnes directement mise sous sa direction, alors qu'il en voulait une quarantaine. Un chauffeur avec une voiture de fonction, de milieu de gamme. Il voulait une voiture de luxe, comme ces représentants teylais à l'Organisation des Nations Démocratiques qui eux, EUX, avaient le droit au luxe contrairement à lui.

Son bureau, ne lui en parlez pas sinon sa colère deviendra visible. Son bureau le déprimait, mais avant l'évènement qui rendait Arnaud chafouin, il s'accommodait de son bureau trop petit. Pourtant, celui-ci était dans les standards de l'administration teylaise pour un diplomate de "haut rang". Cependant, la connexion, c'était quelque chose dont il avait raison de se plaindre. Celle-ci marchait quand elle le voulait avec une lenteur déconcertante qui aurait rendu jaloux un paresseux. Mais tout ça, l'ambassadeur des treize couronnes le supportait. Il adorait, et cela se voyait, les monarchies non pas d'un amour rationnel, historique mais d'un amour passionnel. Il aimait les protocoles, les titres royaux, les ordres de préséance, les cérémonies de couronnement. Il aimait les objets allant avec la plupart des monarchies. Les sceptres, les couronnes, les bijoux, la mode de la Famille Royale, les arts et la culture influencés par cette même famille dans la plupart des monarchies à toutes les époques. Il ne manquait jamais, oh ça non jamais, d'envoyer au nom de la représentation teylaise, une missive, écrite de ses mains, de félicitations pour chaque anniversaire, chaque naissance, chaque jubilé. Et d'envoyer ses condoléances là aussi écrites de ses mains pour chaque mort.

Hélas, pour cet homme, il avait un grand handicap, peut-être le plus grand de tous. Il était un connard, une petite salope insidieuse. Un connard complet, fini, total, mettez-y tous les adjectifs de la complétion accolés au mot connard et vous aurez une description parfaite de ce qu'était Arnaud Gingras. Il traitait ses subordonnés comme des domestiques, ses homologues étrangers non monarchiques comme des plébéiens indignes de sa correspondance, et quiconque osait émettre une opinion politique tendant vers le progressisme ou, pire encore, le républicanisme, comme un hérétique qu'il fallait excommunier du corps diplomatique, voire la société teylaise. Ses notes internes étaient des modèles de condescendance passive-agressive, truffées de remarques bâtardes sur l'incompétence supposée de ses collègues, sur la déchéance morale du monde contemporain et sur la supériorité intrinsèque des régimes monarchiques face à ce qu'il appelait, avec un dédain audible même à l'écrit "Le républicanisme". Ne lui demandez pas son avis sur les "cités-états". Les régimes républicains à côté sont des enfants de chœur et de loin. Avec une décence diplomatique présente, il dira sa détestation des cités-états seulement à demi-mot même devant des représentants ou ces citoyens velsniens, sans volonté d'offenser bien évidemment.

Tout homme conscient de la personne d'Arnaud Gingras et assez informé de son travail, reconnaissait volontiers, que Gingras était un diplomate passable. Il n'était pas un bon diplomate. C'était un terme qui n'allait guère à l'ambassadeur des treize couronnes. Il ne commettait pas de grossières erreurs diplomatiques et à cet égard il arrivait à ne pas provoquer d'incidents diplomatiques majeurs lorsqu'il exerçait ses missions de représentant de la Couronne. Il connaissait les usages, maîtrisait les protocoles, savait quand s'incliner et devant qui, savait quel cadeau offrir à quel monarque et à quelle occasion. Pareil pour les ministres, les divers diplomates qu'ils croisaient sur sa route. Mais, une partie de ce travail, était fait par son équipe et non par lui. Des notes, des fiches de rappel nombreuses atterrissaient sur le bureau de l'ambassadeur qui avait au moins l'instinct de survie de lire et de mémoriser pour garder le poste qu'il aimait tant. Mais hélas, il n'avait pas une grande vision du monde outre ses principes réactionnaires, il n'avait pas une vision stratégique globale dans sa tête, si ce n'est celle des résumés du Gouvernement de Sa Majesté. Encore, celles-ci pouvaient lui paraître floues parfois. Il avait du mal, beaucoup de mal à cause de sa personnalité, à faire d'une rencontre un véritable partenariat ou à nouer des relations de confiance avec des ambassadeurs, diplomates, ministres étrangers. Ses treize monarchies restaient treize relations de courtoisie, treize échanges de lettres fleuries et de décorations honorifiques.

L'ambassadeur devait son poste uniquement à un calcul politique qui n'avait strictement rien à voir avec ses compétences. Non, s'il était question de compétence, l'homme aurait été envoyé au Chandekolza devant le seul ordinateur du pays, qui aurait le mérite d'avoir peut-être une meilleure connexion que cette foutue ambassade, pensa-t-il. Son frère aîné avait tout à voir avec l'actuelle position de l'ambassadeur des treize couronnes. En outre, son frère n'est ni plus ni moins que l'un des nobles à la Chambre des Nobles qui est aussi la chambre haute du Parlement teylais. Tant pour l'ancien Gouvernement de Sa Majesté que l'actuel, son frère, qui était un Duc, est essentiel pour faire passer des textes à la Chambre des Nobles et ainsi donc accélérer les procédures de navette parlementaire. Lorsqu'Angel Rojas, alors Premier ministre, avait eu besoin d'une accélération pour réduire la durée du temps de travail, alors il avait dû céder à la demande du frère d'Arnaud. Une demande qui lui demanda une nomination, non pas tout de suite, mais durant son mandat de Premier ministre de Gingras à un poste d'ambassadeur. Tout le monde y trouvait son compte.

Tout allait bien jusqu'à ce que l'une des couronnes tombe. Le Saint-Empire de Karty. À ça, À ÇA, cet évènement il s'en rappelait comme si c'était hier. Pourtant l'évènement datait d'au moins une année, mais l'ambassadeur s'en rappelait au plus profond de lui. Le Tsar Stanislas Ier, son Kremlin grandiose, son armée d'uniformes et qui combattait au côté de Teyla. Hélas, cet état de fait n'était plus. Oh qu'il avait pleuré, ce connard servant d'ambassadeur, à chaudes larmes pendant deux jours. Lors de sa nomination la relation avec le Saint-Empire de Karty était à son âge d'or, en d'autres termes à son apogée. Bien qu'il fût nommé à un poste de seconde voire troisième zone parmi les ambassadeurs, cette relation avait mis son poste sous les feux des projecteurs de la presse et du grand public. Il ne faisait pas autant la Une que les politiques du Royaume de Teyla, mais il la faisait. Et bien que tout le mérite de cet âge d'or, des avancées revenaient avant tout au Gouvernement et à Pierre Lore, l'ambassadeur joua bien pour faire dire qu'il n'y était pas pour rien. Plusieurs cercles privés dans les divers pouvoirs (économiques, politiques, diplomatiques, industriels) lui promettaient un avenir en tant que député et pour les plus audacieux en tant que ministre délégué. C'est là le plus haut poste auquel il pouvait répondre.

Cependant, l'animosité créée après l'abandon du Saint-Empire et l'avènement d'une république socialiste, après une courte guerre civile, fit l'effet inverse pour l'homme qui adorait se parader dans la presse, et qui martyrisait en privé le petit personnel. L'homme qui s'était mis en avant pour les progrès dans la relation, bien qu'il n'ait rien fait, fut pointé du doigt dans la presse teylaise, par les membres du parti qui ne voyaient qu'une trop bonne occasion de casser un homme de cette nature. Un homme dont tout le monde savait que sa place était due à un accord, et que ses compétences étaient limitées. De plus, ses idées politiques avaient fuité dans la capitale Manticore. Pas vers tout le monde, mais assez de monde pour commencer à peser lourd. Alors quand l'instant s'est présenté, ils n'ont pas hésité. Plus personne ne croyait en lui pour un poste de ministre bien que ministre délégué seulement, alors pour la fonction de député ? On rit à gorge déployée à cette option.

Ambassadeur des douze et non treize couronnes. Ses employés l'avaient entendu pleurer avec une malice touchante. Le Saint-Empire de Karty était devenu la République Fédérale Kartienne. Une république. Le mot seul lui brûlait la langue. Mais ce n'était pas le pire. La République Fédérale Kartienne n'était pas une de ces républiques conservatrices, présidentialistes. Une république qui se réclamait d'une de ces idéologies de gauche ! C'était pire que dans ses pires cauchemars ! Comment s'en remettre ? Comment des hommes pouvaient-ils faire autant de mal à un si beau régime qui avait la forme d'une monarchie, le régime qui collait aux hommes depuis la nuit des temps ?

Depuis, Arnaud Gingras était chafouin. Il avait perdu une couronne et avec elle il avait perdu le sens de son titre d'ambassadeur pour lui. Le monde tournait autour de lui et ne comprenait pas pourquoi Gingras était chafouin, savait-il que l'ambassadeur des treize, non des douze couronnes était chafouin ? À vrai dire, le ministère des Affaires Étrangères n'avait pas changé son titre officiellement. Son titre restait celui d'avant et le resterait sans doute à l'avenir. L'administration teylaise était un géant, mais un géant qui savait esquiver les questions futiles. Arnaud continuait d'utiliser alors les treize couronnes pour ses correspondances avec les diplomates étrangers.

Ce soir-là était un soir particulier, comme de nombreux soirs. Malgré ses modestes moyens financiers, l'ambassade gardait les capacités de recevoir et d'organiser des réceptions. C'est l'une de ces journées. L'une des occasions n'était nulle autre que la fin de la guerre entre la Loduarie Communiste, le Concordat de Shaula et la République Fédérale Kartienne. Bien que l'exécutif du Royaume de Teyla (Tant Sa Majesté que le Gouvernement de Sa Majesté) ait choisi une neutralité surprenante, au regard des relations entre la Loduarie Communiste et le Royaume de Teyla. Bien qu'Arnaud Gingras ne pût influencer grandement le cours des actions du Royaume de Teyla, détestant ces derniers. Il fit la moue en pensant aux actions du Gouvernement de ce Hallier. Hallier le répugnait à bien des égards. Il lui aurait mis son poing dans la gueule s'il n'avait pas entre ses mains le Gouvernement de Sa Majesté et par conséquent son actuel poste.

Tout comme lui, le chef de Gouvernement du Royaume de Teyla avait le goût des choses luxueuses. À peine arrivé qu'il avait fait refaire son bureau à la Résidence Faure. L'affaire des Dorures qui avait fait la Une des journaux pendant quelque temps, dans un Royaume se cherchant dans un monde de plus en plus étrange, hostile. Il haïssait cet homme. Pourquoi cela n'avait-il pas coûté le poste d'Hallier mais que lui pour faire son travail auprès de la République Fédérale (il en était convaincu !) on lui avait jeté son avenir à la figure ? Contrairement à son frère qui lui était un homme de centre-gauche, Hallier et ce gouvernement représentaient sans aucun doute possible tout ce qui répugnait Arnaud Gingras sur les idées politiques. Alors, quand il vit que le Gouvernement n'allait rien faire pour aider une nation attaquée par une nation communiste et qui avait eu l'impolitesse de tuer deux Teylais, il avait critiqué dans son bureau, tout seul, la politique de ce Gouvernement.

Soit ! Si le Gouvernement n'avait rien fait, Gingras avait fait ce qu'il pouvait. Il avait plusieurs collectes de dons, dont les bénéfices étaient reversés à divers organismes du Concordat de Shaula et de la République Fédérale pour les déplacés, les blessés. Du moins, c'est ce que tout le monde croyait. Il n'avait dit à personne, absolument personne, qu'il se gardait une commission de cinq pour cent pour avoir eu l'idée de toutes ces collectes de dons. Cinq pour cent n'allaient pas tuer quelqu'un non ? Ce soir-là était l'une de ces collectes de dons pour les victimes du conflit désormais terminé, pour la reconstruction du Concordat de Shaula. Depuis la fin du conflit, les fonds n'allaient plus qu'aux institutions religieuses du Concordat de Shaula et n'étaient plus partagés avec les organismes de la nation soi-disant communiste.

La salle de réception de l'ambassade des treize couronnes ressemblait moins à une salle de réception qu'à une salle des fêtes d'un village reculé dans la campagne profonde. La pièce occupait la quasi-totalité du premier étage de la bâtisse qui servait d'ambassade. L'ambassade elle-même n'était qu'une bâtisse de deux étages, autrefois résidence privée d'un notable local, rachetée par le ministère des Affaires étrangères du Royaume de Teyla à un prix que les archives budgétaires qualifiaient de "raisonnable". Les murs de la salle de réception étaient blancs, dont la blancheur avait jauni dans les coins de la pièce à cause d'une humidité trop présente l'hiver comme l'été. Gingras avait fait repeindre les murs, sur ses propres deniers personnels, mais le peintre avait oublié un coin ce qui laissa une drôle d'impression à la salle. Le plafond était la seule chose véritablement belle de la pièce. Un plafond à caissons de bois sombre, sculptés dans un style qui datait de deux siècles au moins, avec des motifs floraux d'une finesse qui témoignait du savoir-faire artisanal de l'époque. Gingras adorait ce plafond. Il le montrait à chaque nouvel invité, levant l'index vers les caissons avec la fierté d'un homme qui les aurait sculptés lui-même, expliquant l'histoire de chaque motif. Même la Couronne et la Noblesse pouvaient se montrer dans une ambassade de troisième zone. Le plafond faisait sourire Arnaud Gingras chaque fois qu'il le voyait. La vie était simple quand il voyait le plafond.

Puis immanquablement, son regard retrouva, même ce soir, la pièce. Les meubles l'irritaient plus que cela le devrait. Les meubles étaient convenables, même beaux pour la plupart des gens. C'était un fait objectif. Cependant, ce n'étaient pas des meubles anciens, qui révélaient l'aspect monarchique du Royaume de Teyla. Non, c'étaient des meubles modernes achetés à un magasin de meubles pour un prix correct, il le savait. Mais ça n'allait pas avec la noblesse du plafond. Puis, les trois chaises pliables de camping faisaient tache dans cette pièce. Vraiment tache. Il n'y avait pas même de vrai bar. Seulement une table classique, faisant office de comptoir pour le barman engagé pour l'occasion. Quelle image pathétique du Royaume, pensa-t-il, mais c'est là le mieux qu'il pouvait faire tant qu'il n'y aurait pas un plus grand budget. Et ne comptez pas sur lui pour dépenser plus de deniers personnels pour améliorer ce qu'il pensait qu'il fallait améliorer.

En attendant le décompte officiel, à 22h22 il y avait une quarantaine de personnes dans la salle, en ne comptant pas le personnel. Comme d'habitude, ces soirées étaient une réussite pour Gingras en termes de fréquentation. Les invitations envoyées eurent des réponses allant d'enjouées à des refus polis. Les cercles réactionnaires du Royaume de Teyla étaient bien sûr présents dans cette pièce. L'homme d'affaires Hubert Ourlier avait accepté son invitation, pour la troisième fois d'affilée. Il savait Hubert religieux, un fidèle de l'Église de Catholagne, alors avoir vu un pays religieux comme Antares attaqué l'avait profondément marqué et choqué. Au vu de la réputation de Gingras il avait hésité à venir la première fois, mais il s'y était résolu finalement, notamment convaincu après une discussion avec sa femme, qui n'était pas présente. Il n'y avait pas plus de trois personnes de l'administration qui partageaient ses idées politiques et qui ont fait l'effort de venir ce soir. Il appréciait grandement leur présence. Outre ces gens-là, il y avait des hommes d'affaires locaux, parfois régionaux, deux journalistes pour couvrir l'évènement, des diplomates teylais, des Parlementaires (zéro Lord, trois députés de la région), un représentant du ministère des Affaires Étrangères représentant le ministre, entre autres.

C'était une belle salle par ces gens, non par la décoration. Ce n'était pas non plus une foule digne des réceptions de Sa Majesté, mais il s'en remettrait. Arnaud Gingras circulait entre les invités, verre de champagne dans la main droite. Il s'arrêta un instant près du groupe formé autour d'Hubert Ourlier, qui discutait avec l'un des trois députés présents, Gérald Fontaine, député de la circonscription locale et homme de peu de convictions mais de beaucoup de présence. Il ne s'arrêta pas, mais il hocha la tête en signe de salutation.

- Il paraît que le Gouvernement envisage de taxer davantage les entreprises. Glissa Ourlier dans la conversation, comme si c'était comme parler du beau temps ou encore de la pluie. Bientôt quoi ? On fermera les lieux de culte ? J'espère que les rumeurs sont fausses, monsieur le député.

Le député sourit poliment, but une gorgée de son verre de champagne pour se laisser le temps de convenir d'une réponse convenable. Il ne faisait pas partie de la majorité, mais de l'opposition. Il se considérait comme de centre-droit, membre du parti Les Royalistes. Il était sur la même ligne que son chef de parti, Jean-Louis Gaudion sur la plupart des questions politiques, car c'était bien Jean-Louis Gaudion qui avait le plus grand pouvoir en interne. Si le président changeait, cela ne le dérangeait pas de changer d'idéologie pour l'occasion, tant qu'il gardait ses privilèges et avantages. Il fit un sourire pour Ourlier et commença sa réponse :

- Je ne peux pas connaître les projets du Gouvernement. Du moins, sachez que le Gouvernement n'a pris aucun contact à ma connaissance avec le groupe parlementaire de mon parti politique sur cette question. Soit il n'y a pas de projet soit ils n'ont pas contacté les oppositions comme il est coutume de le faire pour les réformes importantes même quand on a la majorité. Ou alors, ils n'en sont qu'au début ? Ce que je sais en revanche, Monsieur Ourlier, c'est bien que mon parti voulait augmenter les taxes sur les entreprises. Il voulait les augmenter à la marge, ce qui aurait eu très peu d'impact sur vos activités et celles de vos collègues, tout en permettant d'augmenter les recettes de l'État dans une période de conflit. Un acte patriotique ! s'écria-t-il presque.

Arnaud Gingras n'entendit pas la suite de cette conversation, il s'était déjà assez éloigné pour n'entendre que des murmures de la part de ce cercle, des murmures incompréhensibles. Proche de lui, il entendait désormais deux personnes s'inquiéter véritablement du sort de la population du Concordat de Shaula. Ce n'étaient pas les seuls, mais c'étaient les seuls qu'entendait Arnaud et il leur fit un sourire poli et le plus sincère de la soirée. Puis, il partit coincer l'un des trois fonctionnaires de l'administration partageant ses vues politiques, un certain Paul-Henri Duval. Un adjoint dans un ministère. Lequel ? La mémoire prit en défaut Arnaud. Il lui serra la main tout en lui disant :

- Paul !

- Arnaud, répondit Duval avec envie. Après quelques secondes de silence, il se décida à lancer la conversation sur un sujet qui lui plaisait. Vous avez vu la déclaration du ministre de l'Intérieur concernant l'inscription aux épreuves pour tous les métiers reliés à son ministère ?

- Répugnant, répliqua Arnaud immédiatement. Monsieur, madame, masculin ou féminin sont les seuls sexes que devrait reconnaître l'État teylais quoi qu'il advienne. Le Royaume peut-il céder à des extrémistes ? Duval répondit non de la tête, abondant sans surprise dans le sens de Gingras. Nous sommes un peuple civilisé, pas un peuple rempli de déchets, c'est une honte !

- Je suis de votre avis, Arnaud. On le dit pour rigoler, mais c'était vraiment mieux avant, dit-il avec tout son sérieux de fonctionnaire. Deux sexes, le mariage était destiné pour les véritables couples, il ne développa pas plus cette pensée, puis nous n'avions pas autant de régimes communistes autour de nous. Avez-vous vu leur nombre ? Loduarie Communiste et maintenant Karty ! Le visage d'Arnaud changea subtilement et Duval ne le remarqua pas.

- J'ai peur que le Gouvernement ne comprenne pas notre nation et son peuple, dit-il en ayant l'intention d'esquiver Karty. Le Premier ministre a fait refaire son bureau, ajouter des tableaux et des dorures. Commander à des artisans de la Couronne, c'est bien le minimum qu'il pouvait faire non ? L'hypocrisie de ce Premier ministre est totale, oui totale ! dit-il avec conviction sans se rendre compte qu'il aimait tout autant que le Premier ministre les dorures.

- On m'a dit que le budget de la rénovation avait fuité, murmura Duval. Le chiffre qui circule est...

- Obscène, trancha Gingras. Obscène et public. Il a bien fuité. Et personne ne lui demande de rendre des comptes. L'opposition a bien tenté, mais à part faire baisser la cote de popularité d'Hallier, elle n'a pas réussi à le faire démissionner. Pendant ce temps, regardez cette ambassade. Regardez cette salle. Est-ce digne du Royaume de Teyla ? Est-ce digne de la représentation de la Couronne à l'étranger ? J'ai trois chaises de camping dans une réception diplomatique, Paul-Henri. Des chaises de camping, dit-il las.

- Au moins vous avez un plafond des plus somptueux, répondit Duval. Arnaud sourit sincèrement et un silence s'installa entre eux.

- En parlant de choses qui ne sont plus ce qu'elles étaient, dit Duval sur un ton amical. J'ai lu un essai intéressant sur la République Fédérale Kartienne. De la transition de régime à la guerre contre la Loduarie Communiste. Saviez-vous que le Tsar Stanislas s'est réfugié ainsi donc en Rasken ? Quelle barbarie ! Quelle honte ! Un brave homme comme lui qui a dû fuir sa nation, c'est ignoble... D'un geste de la tête court mais franc, Arnaud Gingras opina à l'affirmation de Duval. Puis Duval eut le malheur de continuer. Ce que je me demande, c'est comment ça se passe pour vous, concrètement. Karty était quand même l'une de vos treize couronnes, non ? La plus importante, si je ne m'abuse. Est-ce que le ministère vous a réattribué un autre pays pour compenser, ou bien vous fonctionnez à douze maintenant ?

Paul-Henri Duval avait dit cela pour faire la conversation avec un homme qui partageait ses opinions. Pour prendre de ses nouvelles et savoir son opinion qui comptait aux yeux de Paul-Henri Duval. Il n'y avait aucune intention méchante, encore moins mesquine ou de moquerie. Non, Paul-Henri pour une fois de sa vie avait eu de bonnes intentions envers son interlocuteur du soir. Mais Paul-Henri, posant la question pour la première fois directement à l'ambassadeur des treize couronnes, ne pouvait pas savoir l'ampleur du champ de mines sur lequel il venait de poser le pied avec la grâce d'un Makotan tentant de convertir le Festival des Anges. C'est-à-dire sans grâce, sans tact. Immédiatement, le comportement, le visage, le corps de l'ambassadeur changea. Sans une perte de temps. Ses yeux fixèrent le visage de Paul-Henri, il devint rouge de visage, ses sourcils étaient froncés dans un angle qu'on pensait impossible. C'en était trop ! Duval comprit immédiatement qu'il avait fait une erreur, sans savoir laquelle précisément.

- Vous, commença l'ambassadeur d'une voix normale. Mais celle-ci avait tout le temps pour s'élever. D'une voix tranchante, il continua. Les rumeurs disent beaucoup de choses sur votre famille et notamment sur votre troisième fils. Duval leva la main en signe d'avertissement, mais cela n'arrêta pas l'ambassadeur et représentant de la Couronne. Il paraît qu'il n'est pas comme nous et traîne à la Banquise, la boîte de nuit... Il s'arrêta et il n'avait pas besoin de dire le style de boîte de nuit.

Après sa réplique d'un autre temps au Royaume de Teyla, le visage d'Arnaud retrouva des couleurs. Les phalanges de ses doigts qui étaient devenues blanches à force de serrer de plus en plus fort son verre de champagne, retrouva leurs couleurs normales. Quant au visage de Duval, c'est lui qui trouva la rouge. Comme-ci les deux personnages s'échangeait à tour de rôle les deux couleurs. Sa main levée en signe d'avertissement resta suspendue un instant dans le vide, inutile, déjà trop tard, puis retomba le long de son corps avec molesse. Le plus dur peut-être était que Gingras n'avait pas élevé la voix, laissant sa tranchante réplique entre lui et Paul. Pas une personne s'était retourné et avait entendu. Duval ne savait pas quoi dire, devant une réplique qui lui semblait autant gratuite.

- Mon fils n'a rien à voir avec ma question ! Je ne comprends pas, quel est le rapport ? dit-il en hésitant. Devait-il parler et, si oui, pour dire quoi ?

- Aucun rapport. Duval sentit les frissons parcourir son corps en entendant la malveillance dans la voix de son interlocuteur. Treize, c'est le chiffre. Le reste ne vous regarde pas. Tout comme la vie de votre fils ne me regarde pas. N'est-ce pas ?

- Bien sûr, Arnaud.

- Monsieur l'ambassadeur. Je préfère.
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