Posté le : 09 jan. 2026 à 18:35:35
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Les Mähreniens sont là !
Le traité de Vrarany était, par bien des aspects, l’un des accords les plus ambitieux signés par la Confédération Mährenienne depuis son indépendance pleine des totales des forces kah-tanaise. En fait, à bien y regarder, il devait même faire partie de cette minorité de traités dont la nature, de part leur contenu et les volontés ayant amené à leur édification, dépassait celle de la simple entente économique ou culturelle pour devenir quelque chose d’autre. Un pari sur l’avenir, peut-être. En tout cas un exercice de construction diplomatique dont l’ambition apparaissait clairement à quiconque se renseignait sur la façon dont on pouvait s’en saisir. Le plus étonnant, à ce titre, fut peut-être de constater à quel point les mähreniens s’en saisirent, et de quelle manière.
Il existe de nombreux clichés sur les kaulthes – et les mähreniens par extension. Nés d’une histoire séculaire et du dénouement violent de la guerre civile ayant divisé l’Empire en deux pays distincts et renversé son gouvernement au profit du communalisme. Ces clichés sont une espèce d’équivalent centre-eurysien de l’orientalisme qui alimentait toute la vision occidentale du Nazum et de l’Afarée septentrionale à la grande époque de la colonisation, puis des guerres de libération : on essentialise ainsi le kaulthe pour en faire un peuple travailleur, emprunt de religiosité, maussade et rigide. On s’amuse aussi à imaginer le kaulthe sédentaire, passablement ignorant sur le monde, moins par manque d’éducation que par manque d’intérêt.
Autant de clichés qui, s’ils pouvaient côtoyer la vérité de très loin du temps de la féodalité impériale, n’ont vraisemblablement plus grand-chose à voir avec la réalité. D’autant plus qu’il fallait pour de bon séparer kaulthe et mährenien : plus d’une génération de séparation avait fini de donner aux deux entités des références culturelles et politiques distinctes.
Le mährenien moderne était donc, à l’inverse des clichés, tout à la fois cosmopolite et terriblement entreprenant. Biberonné à dix ans de miracle économique et d’éducation communaliste, il n’avait qu’une peur : être à nouveau enclavé entre ses montagnes, coincé dans une eurysie brutale, raciste et fermé. Concevant l’Empire et la brève domination monastique de son territoire comme autant d’accidents historiques, toute opportunité qu’on lui présentait de s’ouvrir sur le monde, et plus important, de s’en faire connaître était aussitôt saisit et exploitée jusqu’à ses derniers retranchements.
Quoi que quatre fois plus peuplée que la Confédération, la République du Latrua ne l’écrasait pas en termes de PIB. Les effets économiques du traité furent ainsi les premiers à se faire sentir et en l’espace de quelques mois, des produits mährenien commencèrent à arriver sur les étales de grandes surfaces et de boutiques spécialisées. Informatique et téléphonie mobile, biens en plastique recyclés, programmes et solutions bureautiques, quelques voitures et autres appareils aux normes kah-tanaise. L’économie mährenienne semblait viser le consommateur courant et l’industrie lourde, au moins dans les secteurs de la haute technologie. Sur un plan un peu plus anecdotique, ce fut aussi l’occasion de voir fleurir quelques boutiques de marque de vêtement et de labels musicaux mähreniens dans les grandes métropoles, ainsi que de konbinis et d’enseigne de restauration milieu de gamme faisant la promotion de la nourriture traditionnelle de la confédération montagnarde. Fromage fondu, Vins, fromages, tartiflette et autres fondus et beignet à la charcuterie et au vin blanc.
Au-delà de cet aspect relativement mercantile, l’effet le plus visible fut l’arrivée soudaine des premiers étudiants en échanges, lesquelles avaient opté pour une destination un peu moins lointaine que les habituels pays partenaires de l’Internationale Libertaire. Tout le monde ne souhaitait pas partir cinq mois dans une région aussi lointaine que le Grand Kah où la très étrange commune de Kotios. Certains préféraient une dose somme toute assez modérée d’exotisme, et expérimenter par la même des cultures et des systèmes économiques extérieurs au bloc libertaire.
Les lycéens étaient sans conteste les représentants modèles de leur pays. Issus d’une génération qualifiée de « paradoxale » par les sociologues mähreniens eux-mêmes, ils étaient à la fois politisés, cyniques, à l’aise avec la technologie, et essentiellement concentrés sur leurs études et le caractère « enrichissant » de ces échanges. Ce furent leurs aînés, ceux qui étaient en âge d’aller à l’université, qui se forgèrent une place dans les légendes de la nuit latruante.
La scène de la nuit mährenie était un lieu particulièrement actif, d’abord biberonné aux sorties kah-tanaise avant de trouver sa propre indépendance tout an squats, en DJ set plus ou moins clandestins et en impressionnantes mobilisations artistiques, musicales, militantes, souvent tout ça à la fois. Foyer de contre-culture rare dans une eurysie centrale somme toute assez sage, cette jeunesse n’hésitait pas un seul instant à animer les villes où elle s’exilait, formant rapidement des associations d’élèves en échange, organisant des festivals musicaux, cinématographiques, politique, se mêlant avec les scènes locales et essayant spontanément d’ouvrir des dialogues partout où cela était possible.
Cette effervescence dépassait largement le cadre estudiantin, et les termes mêmes de l’accord de Vrarany ouvraient la voie à d’importantes collaborations artistiques entre les deux nations. Bien sûr le gouvernement conservateur avait sa petite idée sur comment celle-là devait s’organiser et prendre forme. Il n’était pas question, ici, de donner une image trop moderne de la confédération, et la priorité fut d’abord donnée aux expositions d’Art pompier, reliques germaniques diverses et souvenirs divers de la période impériale. Les collaborations entre musées et galeries furent organisées avec soin autour d’expositions aux titres choisis et à haut retentissement médiatique.
Outre ces collaborations très officielles, propres sur elles et prompt à satisfaire la classe politique ainsi qu’un certain auditoire de touristes et de familles endimanchées, des collaborations souterraines un peu plus foisonnantes furent organisées pour présenter des artistes modernes part et d’autres de la frontière, faisant l'évènement dans les salles municipales et communes, les squats d'artistes, les salons les plus chics iu in et, évidemment, les galeries d'art de tout standing. Dans le même temps, les premières collaborations débutèrent entre producteurs. Des disques de musiques commencèrent à passer les barrières douanières et quelques émissions télévisées eurent droit à des productions bilatérales du plus bel effet.