Posté le : 09 avr. 2026 à 18:06:00
Modifié le : 09 avr. 2026 à 23:58:52
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Aegir Commodities
On ne parlait alors pas d’Arcologies. Bien que le terme n’ait été usurpé par le monde corporatiste que plus tard, et bien que sa définition le rattachait plutôt aux expériences des architectes les plus utopistes de l’Union, tout des locaux Listoniens d’Aegir Commodities présageait des immenses pyramides que l’on apprendrait à associer au monde des corporations. La taille de leurs buildings, l’étendue de leurs surfaces au sol, la complexité du plan intérieur et du fonctionnement, concordaient à en faire d’authentiques villes en trois dimensions.
La saine crainte de l’environnement extérieur qui animait les cadres de la compagnie les avait poussés à exiger des environnements clos et autonomes, capables de générer une part au moins de leurs ressources en eaux potables et en nourriture. Chaque tour avait ses fermes hydroponiques, ses liaisons aqueducs avec les usines de désalinisation installées près des côtes, et un système de communication crypté branché sur la constellation de satellites de la compagnie.
Une résurgence étonnante des anciennes cités d’entreprise. On pouvait ainsi y naître, y vivre, puis y mourir sans jamais quitter le périmètre des lieux. Bien entendu, la Listonie offrait de nombreux intérêts, outre l’absence de législation fiscale, les facilités importantes qu’offraient ses seigneurs de guerre aux investisseurs peu regardant, la main d’œuvre gratuite, la proximité avec le reste de l’Eurysie centrale.
Une importante activité de récupérateurs avait été organisée par la direction locale, dont l’essentiel du budget passait dans les armes, et les pourboires à destination des chefs de guerre. Ce n’était pas aussi rentable que la recherche industrielle ou la production de composés chimiques ou d’arme, et évidemment, beaucoup moins intéressant que l’exploitation sans restriction des sols et de leurs minéraux.
Mais c’était une activité rentable, et aucun secteur propre à générer une richesse, quelle qu’elle fut, ne pouvait être ignoré par l’Aegir. Souvent, les imposantes portes blindées s’ouvraient sur des convois de véhicules blindés, sur les toits desquels se trouvaient des tireurs, les mains vissées sur des mitrailleuses d’importation. Un drone les devançait toujours, piloté depuis l’un des véhicules du centre de la formation, mais doté d’importantes capacités autonomes – notamment celle de retourner à la base en cas d’échec de la mission. L’appareil vérifiait que les itinéraires étaient sûrs. On voulait aussi bien éviter les marées humaines de processionnaires fous que les garnisons des "militaires" listoniens.
S’ils ne représentaient pas un danger sérieux pour la compagnie et ses employés, leurs masses sales, hallucinées, maigres, affamées, comme des meutes de vieux chiens retournés à la vie sauvage, pas encore tout à fait sûrs de ce qu’ils devaient faire pour survivre, ni de si ce nouveau normal pourrait jamais leur contenir, s’apaisaient à coup de dons. Armes, munitions, nourriture fraîche ou en conserve, argent. En somme, représentaient un coup négligeable mais, par nature, insupportable.
Aegir ne gaspillait pas ses moyens. C’était une compagnie prudente, gérée par des gens prudents, et miraculée d’une des révolutions les plus violentes de l’histoire récente de l’Humanité. Combien d’entreprises pouvaient se vanter d’avoir, littéralement, aligné des troupes pour protéger ses sièges sociaux ? Et combien pouvaient se targuer d’avoir le nom d’un de leur PDG, listé à côté des généraux, cadres et sommités d’un régime assassinées au cours d’une guerre ?
Mira Rantanen avait hérité des moyens épars d’une entreprise réduite à l’état de Zombie. Elle était la première surprise de voir jusqu’où elle avait réussi à l’amener. Et si son regard se portait occasionnellement vers les Communes Unies du Paltoterra Oriental, où elle avait des alliées, et moyen de faire affaire, c’était toujours cette même prudence qui la poussait à ne rien faire. En Listonie, au moins, les risques étaient clairement identifiés. Le pays était profondément anormal. Il n’y avait rien de bien à attendre de ses dirigeants, de ce "peuple". On savait exactement quels étaient les risques.
C’était dans ce même souci de prudence qu’elle avait fait installer ses bureaux au centre de la tour, plutôt qu’au sommet. Elle avait un bureau annexe au dernier étage, naturellement, à côté d’un des héliports et destiné à quelques occasions particulières, ou aux jours où elle sentait le désir de s’approcher du ciel. Mais en règle générale, elle travaillait dans les étages intermédiaires, derrière les murs blindés de la structure centrale, à proximité d’un autre héliport, dans une suite de bureaux et de salles de réunion n’apparaissant sur aucun des plans facilement accessible.
Personne n’avait pris la peine de questionner cette décision. Elle devait sembler parfaitement compréhensible à l’ensemble de ses troupes. Ou, peut-être, Mira était au-dessus de toute remarque. Elle avait réussi à préserver la nature particulière d’Aegir et à la sauver de la ruine. Elle était l’une des figures héroïque du panthéon industriel. Une femme franchement étonnante à plus d’un titre. Elle méritait bien un semblant d’égard.
Elle se trouvait dans un genre de transat blanc, dont l’un des accoudoirs accueillait un clavier et un écran, et plusieurs ports où on avait branché de gros câbles noirs et jaunes remontant le long de la structure jusqu’à un casque de réalité virtuelle blanc qu’elle portait autour du crâne. Ses cheveux noirs étaient contenus sous un filet, un maillage d’électrode dépendant du casque. Sa main gauche survolait le clavier, l’autre était serrée autour d’un verre à cocktail. L’ensemble était fait sur mesure, le mélange entre une console de pilotage et un meuble de luxe.
– Zoome. Cadran 5-5-4. Zoome. Neutralise. Procède.
Elle se tait. Sa main droite pianote quelque chose sur le clavier, puis elle porte le verre à ses lèvres et émet un "hm !" en se redressant.
– Dézoome. Cadran 5-6-4. Zoom. Analyse.
Une moue pensive, puis un acquiescement, imperceptible. Sur sa gauche, debout, parfaitement silencieux, se tient un homme. Il a les yeux rivés sur un écran accroché au mur.
– Suivi. Procède.
Il y a un flash lumineux, l’écran reproduit l’image en très haute définition d’un pick-up vu du ciel. Il est renforcé à l’aide de plaques de tôle et de grillage métallique. Il y a un tireur à l’arrière, qui tire en direction de la caméra. Il se passe quelques secondes, puis l’arrière du pick-up est déchiré comme du papier. Le tireur disparaît dans l’explosion et l’avant du véhicule est propulsé en avant, se renverse plusieurs fois avant d’être arrêté par un arbre mort.
– Dézoome. Cadran 5-6-5.
La caméra s’exécute, dézoomant pour révéler un paysage plus large fait de petits vallons et de bosquets secs. Des tentes sont rassemblées autour de braseros, et d’autres véhicules renforcés courent parmi les pierres, essayant de fuir l’endroit.
– Automation.
Mira lève son verre à cocktail, que l’homme attrape, puis porte une main à son visage pour retirer le casque de réalité virtuelle et son filet, qu’elle abandonne sur la surface confortable du transat. Elle se lève, et l’homme lui sourit.
– Alors ?
– Effectivement, même sans entraînements militaires, le dispositif permet de piloter le drone.
– Parce qu’il fait le gros du travail, je suppose.
– Ce n’est pas tout, Fergal. La machine anticipe mes demandes. Parler est presque superflu.
– Impressionnant.
Ils s’éloignèrent du dispositif, à l’initiative de Mira. L’écran s’éteignit automatiquement dans leur dos. On avait installé l’étrange appareil de pilotage au milieu d’un bureau large, au plafond haut. Comme un genre de meuble extrêmement luxueux, à l’usage difficile à déterminer pour le commun des mortels. Un caprice d’hyper-riche – ce qu’il, en fait, était en tout points. L’environnement même correspondait à peu près à cette définition. Respectant des standards de beauté brutaliste, sa présence au sein du QG listonien de l’Aegir signifiait qu’il ne servait à recevoir que des proches de la maîtresse des lieux. En somme, des vrais croyants et des alliés de confiance. Celles et ceux qu’il était inutile de convaincre ou d’impressionner. Pourtant, les lieux étaient tout sauf pratiques. La praticité était une vertu, libérée des contraintes imposées par la pression des pairs et la nécessité d’apparaître, Mira s’était fait construire un sanctuaire sur mesure.
Elle et Fergal évoluaient ainsi sur des pontons de béton nu, courant au milieu de bassins d’eau carrelés de noir. L’éclairage était assuré par d’immenses puis de lumière, équipés de senseurs et de servomoteurs, un système de panneaux articulés permettaient de diffuser la lumière de façon à suivre le mouvement des occupants. Quand ils arrivaient aux limites du champ d’un des puits, un autre prenait la relève dans un claquement métallique presque inaudible, dont l’écho résonnait, lointain, le souvenir du toner.
– C’est satisfaisant. Mais c’est aussi coûteux. Il faudra déterminer si un tel système mérite d’être développé quand les évolutions de l’IA rendent déjà nos armes autonomes.
– Et concernant les demandes du docteur Eurance ?
Elle eut un petit soupir, quelque chose qui passait pour de la dérision, ou du mépris. Comme ils arrivaient sur une plateforme plus grande que les autres, elle s’écarta de Fergal.
– Oui eh bien, il m’a impressionné. Nous n’allons pas sabrer ses budgets après une première preuve de compétence de la part de ses équipes.
– Un sursis ?
– Un encouragement, rectifia-t-elle d’un ton légèrement amusé.
La plateforme accueillait un espace de vie pouvant correspondre à la définition classique d’un bureau. Des bibliothèques en bois encadraient un fauteuil et un canapé designs installés de part en part d’une table basse en obsidienne. Le centre de la plateforme était occupé par un large bureau où se trouvait un ordinateur, plusieurs écrans, des biens personnels tous soigneusement sélectionné pour donner un minimum d’information sur leur propriétaire.
Fergal posa le verre à cocktail sur le bord du bureau avant de rejoindre la PDG d’Aegir, qui s’était installée sur le canapé. Une femme approchait de la plateforme, poussant un chariot d’argent devant elle. Elle avait une robe noire en tissu mat, et ses cheveux étaient attachés en queue de cheval. Fergal s’installe sur le fauteuil. Il joignit ses mains devant lui.
– Bon. En fait, je venais te voir pour parler des listoniens. Ils ne nous laissent toujours pas accéder aux anciens sites de la Thylacine.
La question ne semblait pas mériter plus qu’un semblant de son attention. Elle ne lui lança qu’un vague regard en coin.
– C’est trop dangereux ?
Fergal secoua la tête.
– Ils ne s’embêtent même plus à trouver des excuses.
– Prépares-moi un dîner d’affaire avec l’autarque, je devrais pouvoir régler ce problème. Ce n’est pas urgent mais c’est un partenaire difficile. S’il a des préférences calendaires, fais-moi passer pour occupée, mais arrangeante. C’était tout ?
– Les terminaux pétroliers à l’intérieur des terres sont pleinement opérationnels. Nos fournisseurs kotioïtes se montrent rassurant malgré les évènements en Slaviensk, mais nous avons déjà émis plusieurs propositions de sources alternatives.
Il s’interrompt. La femme au chariot est arrivée à leur niveau. Sans rien dire, elle verse remplie deux verres d’un liquide ambré, qu’elle pose sur la table basse. Mira tend le bras, sans un mot, attrape son verre, boit une gorgée. La femme laisse le chariot où il se trouve, et s’éloigne, toujours à pas lents. Fergal reprend.
– Aussi, concernant le contrat Morakhan, j’ai vu avec la Direction Monde, le board est derrière toi.
Cette fois, Mira se redresse et s’oriente vers son adjoint. Son visage affiche une expression qu’il a appris à connaître, et beaucoup de mal à déchiffrer.
– Toujours pas de réponse quant aux éventuelles garanties de sécurité ?
– Ils ne devraient plus tarder. Ils nous ont vraiment fait un pont d’or pour qu’on quitte le pays.
– J’ai remarqué, oui.
– Et ça ne t’inquiète pas ?
Il la fixe, et la regarde réfléchir à la question, la tourner, la retourner, et envisager des dizaines, des centaines de variables. Mira pensait consciemment, se dit Fergal. C’était sa qualité principale. Chez beaucoup de personnes, un avis ou une position émergeait comme par miracle. La conclusion d’un processus mécanique et inconscient, une préférence soudaine, sortant à la lumière, car l’instant l’exigeait, déconnecté de toutes considérations particulière.
Si elle avait des goûts et des préférences – cette pièce en témoignait, par exemple – Mira considérait sérieusement chaque problème et chaque question, et ne s’arrêtait jamais à sa première opinion. Elle avait besoin de confirmer ce qu’elle pensait connaître ou savoir, d’avoir elle-même, consciemment, verbalisée le processus amenant à un choix ou un autre.
Finalement, la présidente d’Aegir eut un petit rire.
– Je ne comprends pas bien le sens de ta remarque.
– Qu’est-ce qu’ils veulent faire avec la Listonie ?
Elle se pencha en avant pour poser son verre sur la table basse, puis replia ses jambes sous son corps, posant un bras sur le dos du fauteuil et s’orientant dans sa direction.
– Qu’est-ce que des monarchistes consanguins et dégénérés veulent faire avec les fous de Dieu consanguins et dégénérés, selon toi ?
– Ils sont tous des fous de dieu.
– Et ils sont tous dégénérés. C’est le principe même des États. Elle fronça les sourcils, son ton se fit plus délibéré. Encore que la Listonie a au moins l’honnêteté d’être morte, la bouche grande ouverte. C’est un post-État, à plus d’un titre.
– Sans doute.
Mais il supposait que cette nature particulière de la Listonie avait au fond assez d’impact sur les ambitions du Morakhan à son sujet, ce que confirma aussitôt Mira.
– Mais ça ne répond toujours pas à ma question. Ce qu’ils veulent, c’est le contrôle. Ils projettent sans doute de mener une opération propre à menacer nos intérêts économiques dans la région. Et parce qu’ils ont peur de ce que nous pourrions mobiliser pour défendre nos investissements, ils nous font un pont d’or.
– Ouais, sans mauvais jeu de mot. 1 300 000 dev-lib, c’est le pot-de-vin le plus important que j’ai vu de ma carrière !
– N’oublie pas la vache !
Ils rirent, tous les deux. Fergal se demanda un instant ce qu’il était advenu de ce pauvre animal. Sans doute envoyé dans une quelconque section obscure de la corporation, pour être cartographié génétiquement, puis démantelé pièce par pièce, comme une technologie que l’on cherchait à comprendre. Son cuir épais étalé sous une plaque en verre. Ses muscles détachés des os et de la graisse avec soin, rangé sur des étagères, entre les organes, le système nerveux. Un animal en kit, formant les pièces d’un puzzle à jamais défait.
Peut-être, aussi, que Mira l’avait gardé, quelque part, conservé précieusement à l’abri d’une de ses propriétés. Lui ne savait pas ce qu’il aurait fait d’un tel animal. Il allait sans dite que les considérations diplomatiques d’un État comme le Morakhan, essentiellement intéressé par le départ de l’Aegir, n’avait pas dû émouvoir la présidente. Mais parfois il fallait mieux faire semblant, garder la vache en vie pourrait donner l’impression d’une compréhension particulière entre la Compagnie et le Morakhan.
Il décida de ne pas questionner Mira à ce sujet, jugeant que ce n’était pas très intéressant, et que sa curiosité était déplacée. Pourtant, il se promit aussi d’aller vérifier le parcours exact de l’animal, savoir s’il pâturait tranquillement dans un environnement sur mesure, ou avait rejoint l’imposante bibliothèque de chair de la section Biogènes.
Il reporta plutôt le sujet de sa curiosité sur le futur de la Compagnie dans la région, la réponse qu’il faudrait apporter aux exigences de la monarchie Mhor.
– Alors, nous allons leur vendre nos installations ?
– Tu as le bilan économique que je t’ai demandé ?
– Je t’ai envoyé un mail avant d’arriver.
Elle sortit un boîtier des lunettes d’une poche de son tailleur blanc, puis les enfile tout en appuyant sur un bouton situé au niveau de la branche droite. Il se passe d’abord quelques secondes, qu’elle passe concentrée ailleurs, puis elle commence à parler.
– Admettons, nous leur faisons payer l’investissement, mais pas les gains potentiels abandonnés en déménageant nos activités. Nous parlons des bâtiments, des technologies investies pour permettre le peuplement de la région, tous les frais associés au personnel, aux accords avec les autorités locales. Il y a aussi les frais associés au déménagement. Nous montons à environs deux cent mille unités internationales.
– Ils proposaient un rachat à 115 %.
– Soit deux cent trente mille unités internationales, conclut-elle en retirant ses lunettes pour les ranger. Si la Sublime maison est capable de nous fournir deux cent trente mille unités internationales, oui, je signerai le déménagement dans l’heure.
– C’est pragmatique, constata-t-il.
– Rien de ce que ne nous offre la Listonie ne peut pas être trouvé ailleurs.
Fergal s’immobilisa, et la fixait maintenant comme s’il venait de voir passer un fantôme. Elle le fixait en retour, dépliant ses jambes et penchant imperceptiblement la tête sur le côté.
– Eh bien ?
– Ce n’est pas l’avis du board.
– Ils confondent tout.
Mira Rantanen croisa les bras avant de se taire. Elle semblait d’abord prête à abandonner le sujet par dépit, avant de finalement décider de continuer. Son ton était froid.
– La Listonie n’est pas un bon exemple de développement de nos activités. J’accorde au Board que le pays s’est effondré, et que nous pouvons le reconstruire à notre image. Cependant nous ne pouvons pas attendre la même situation chez tous les pays où nous souhaitons investir. Quand elles tremblent, les démocraties libérales font trop souvent le choix du socialisme. C’est un risque que nous ne pouvons pas prendre à chaque fois. La Listonie présente des intérêts, mais ne nous apprends rien.
– Et le Morakhan ?
– Les réactionnaires vieux jeu sont un bon bouclier contre le communisme. Sont-ils, pour autant, mûrs pour le rôle moteur que doivent jouer les compagnies dans le monde moderne ? Ils pensent encore que le Salut de l’Humanité viendra de Dieu...
– Pourtant, il fronça les sourcils, tu proposes d’abandonner la Listonie pour le Morakhan.
– Contre une somme remboursant l’intégralité de nos investissements, oui.
– Nous pourrions établir des villes concepts sur place, je suppose. En tout cas le board est très attaché aux locaux Listoniens.
– Rien que plusieurs centaines de milliers d’unité internationale ne puisse faire évoluer, j’en suis certaine. Et puisque le Morakhan n’alignera pas de telles sommes, je pense que nous resterons ici pour le moment. De toutes façons c’est idéal pour mener nos expérimentations en Messalie.
Fergal se raidit légèrement. Il se pinça l’arête du nez, soudain mal à l’aise.
– Les analystes pensent que ce n’est plus vraiment une opportunité valide.
Face à lui, Mira se renfrogna. Manifestement rien dans cette discussion ne l’intéressait particulièrement.
– J’écoute.
– Les messaliotes veulent définanciariser leur économie. Ils ont peur des ingérences économiques étrangères, peut-être. Ou bien c’est une réaction à la montée de l’Olivier.
– Le ?...
– L’extrême droite locale, traduisit-il avec un sourire de dérision. Lui-même ne s’était familiarisé avec le mouvement qu’après la lecture du rapport des analystes. Elle acquiesça, un peu plus détendue.
– L’olive est un fruit sympathique. Mais c’est dommage pour la Messalie.
– Ce n’est pas tout, le gouvernement a saisi des médias et des compagnies privées pour mener des campagnes ciblées en Cramoisie.
– Saisi ?
– Les propriétaires ont déposé des actions devant la justice Messaliote.
– Si mêmes la troïka ne respecte plus le libre marché, je ne vois pas bien comment on peut s’en sortir.
– Donc, conclus Fergal, nos analyses préconisent que nous évitions de nous y engager pour le moment.
– J’entends.
Elle soupira.
– C’est dommage. Quelles sont nos autres possibilités ?
– Le Board souhaite prochainement te demander de contacter d’autres grands groupes afin de
proposer la mise en place de la Cour Corporatiste.
Mira lui lança un regard en coin.
– Ils te l’ont dit ?
– Du tout. Pour le moment c’est secret.
– La Cours corpo’, répéta-t-elle en articulant bien chaque syllabe. Belle idée. L’écosystème mondial est-il seulement prêt ?
– Le Board estime que oui...
– Le Board a la tête dans des chiffres qu’ils comprennent à peine. Ils feraient mieux de continuer de barboter dans leurs capitaux et de me laisser gérer leurs intérêts.
– Ils se demandent aussi si tu es la personne qu’il faut.
– Pour mener ces réformes ? Oui.
– Ils te trouvent...
Il cherchait ses mots. Maintenant Mira la fixait.
– Insubordonnée.
Son regard partit ailleurs, s’intéressant aux voûtes anguleuses du plafond. Sa réponse fut prononcée d’un ton neutre. Elle donnait à voir l’image d’une femme qui ne craignait ni le board, ni son avis. Fergal savait que ce n’était qu’une apparence. Mais Mira avait sans doute déjà envisagée cette situation, et envisageait probablement ses options en ce moment même.
– Et ça, le board t’a demandé de me le dire ?
– Absolument pas.
– Investis l’or Morakhan sur le cours du pétrole, en pariant sur une embellie du marché une fois le conflit Retsvinien terminé. Revends tout au premier pic, et investis-le en mon nom propre en Cramoisie.
– D’accord Mira.
– Annule mon rendez-vous de ce soir, je vais passer quelques appels. S’ils veulent qu’on organise la cours corpo’, je vais le faire.
– Rien d’autre ?
– Si. Tu bosses pour moi, tu le sais ?
– Oui Mira.
– Tu peux y aller.