Posté le : 26 août 2025 à 00:05:22
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« Eleni, c’est l’Empereur qu’il y a dans cette cuve ! »
Le murmure de son coéquipier dans l'oreillette fut comme une décharge électrique.
Son esprit s'arrêta. Puis, en une fraction de seconde, la scène se superposa à une autre, un souvenir enfoui de sa jeunesse, bien avant l'Égide. Une nuit clandestine, l'odeur de la paille souillée et du sang. Elle avait dix-neuf ans, le visage dissimulé sous une cagoule, une caméra tremblante à la main. Elle s'était introduite dans un abattoir industriel. Elle se souvenait du froid glacial des salles carrelées, du bourdonnement des machines indifférentes, et des corps suspendus, numérotés, attendant d'être traités.
La même sensation la saisit. L'odeur n'était pas celle du sang, mais celle, plus clinique, plus stérile, de l'abomination aseptisée. Le froid était identique. Et les corps dans les cuves, nus, vulnérables, marqués comme des sujets d'expérience, n'étaient que du bétail d'un autre genre. La même déshumanisation méthodique, la même transformation du vivant en produit. Elle avait cru à l'époque voir le sommet de l'horreur. Elle penchait les cauchemars circonscrits à l'inhumain, et à quelques lieux d'exceptions tels Carnavale. Ce qu'elle voyait était moins la négation de la vie animale que celle de l'humanité elle-même, de l'idée même de personne.
Putains de fascistes.
Les bruits de pas la ramenèrent brutalement au présent. Légers. Rapides. Peut-être pas le pas lourd et martial d'un garde en patrouille. Quelque chose d'autre. Son esprit analysa la situation en une nanoseconde. Ils étaient en territoire ennemi, face à une vérité monstrueuse, avec un blessé en couverture à l'étage et un inconnu approchant.
Elle ne dit rien. Sa main se leva, paume ouverte, le signal universel du silence et de l'immobilité. Puis, ses doigts se mirent à danser, une série de gestes rapides et précis que son équipe comprit instantanément.
« Topaz », subvocalisa-t-elle à peine, « la porte. Caméra endoscopique. Je veux voir ce qui arrive. Pas de contact avant mon ordre. »
Pendant que son lieutenant sortait une fine caméra-fibre et la glissait sous la porte, Eleni orienta son regard vers Décalogue.
« Décalogue, tout. Photographie chaque cuve, chaque document sur cette table. Surtout les notes sur l'échec cérébral et les numéros de sujets. Priorité absolue : l'information doit sortir d'ici, même si nous n'en sortons pas. Commence maintenant. »
Les autres membres de l'équipe se postèrent, utilisant les cuves de verre comme abris, créant un champ de tir croisé qui couvrait la porte d'où venaient les pas. Les silencieux étaient vissés, les canons pointés. L'ambiance tendue d'une confrontation à venir. Eleni s'accroupit à côté de Topaz, son arme épaulée, les yeux fixés sur le petit écran qu'il tenait dans sa paume, prête à voir le visage de leur prochain problème. Le corps-né, dans sa cuve, pouvait attendre.