Beshire Ducal Palace, Eringam, session du conseil ducal, 14 mai 2017, 21h00
Le coup bas des conservateurs
Une fois de plus, la réunion du conseil du Duché s’était encore poursuivie jusqu’à des heures tardives, dans la grande salle du palais ducal, où la fumée des cigares couvrait le plafond, là où les serviteurs de la demeure allaient et venaient avec des carafes d’eau, du papier où même des cendriers, des biens utilisés à foison par les aristocrates et différents conseillers présents ce soir-là. Les prochaines élections parlementaires visant à constituer la nouvelle Assemblée citoyenne, la plus ancienne du pays, allaient se tenir cette année et les premières estimations n’étaient pas en faveur du pouvoir actuel. Si le Duc dispose d’un pouvoir important, pouvant largement outrepasser l’avis du parlement s’il le souhaite, il ne peut s’opposer frontalement à l’ensemble des élus sans subir une colère populaire qui pourrait affaiblir sa légitimité à gouverner ce territoire. Dans le cas de Weistmester, le Prince Edward, fils aîné du Roi George VIII, dirige le Duché en tant que régent au nom de son père, lui permettant d’être le favoris dans la course pour le trône face à ses autres frères, qui cherchent eux aussi à s’accaparer la couronne, alors que le monarque des austariens se fait de plus en plus vieux. La bonne gestion du duché est donc une bonne façon de prouver aux seigneurs électeurs et à la noblesse du Royaume sa capacité à gouverner convenablement un territoire.
Depuis 1981, le Prince a réussi à tenir correctement les rênes du principal domaine de la maison Eringam, mais ces dernières années se voient être de plus en plus difficiles à tenir, avec la résurgence d’un mouvement républicain radical et la croissance de l’opposition conservatrice du duché, qui sabote activement sa gouvernance pour favoriser son frère, le Prince Henry, proche de ses milieux traditionalistes et hostiles au camp réformiste, qui soutient le Prince Edward dans la course pour le trône. Dans la pièce, des papiers couverts de graphiques circulent de main en main, des sondages d’opinion concernant les prochaines élections. Le Parti Loyaliste, force politique favorable au Prince Edward, perd de nombreux points, tandis que d’autres formations prennent de l’importance, comme le Parti de la Restauration, principal mouvement conservateur du duché, mais également le Parti du Peuple, très critique de la royauté et souvent qualifié de “républicains qui n’en portent pas le nom”. La récente chute de la guilde des éleveurs de Weistmester, centrale dans l’autonomie alimentaire du duché, a provoqué une augmentation drastique du prix de la viande sur le territoire, la fermeture de nombreux élevages et une plus grande dépendance des importations en provenance des autres régions du Royaume ou du monde pour ce type d’aliment, central dans la cuisine weistmestoise.
Le Vicomte de Falsbury, Johannes III Herst, vassal du Duché et Intendant de ce dernier, se lève de son siège, l’air colérique et posant brusquement ses deux mains sur la table face à lui, s’exclame, “Quelqu’un a manigancé la chute de la guilde !”, faisant tomber un silence au sein du conseil, avant de reprendre la parole, “Les chiffres de la guilde étaient bons en 2015, même si l’année 2016 n’était pas aussi excellente, il n’y avait rien pour nous alarmer en début d’année !”, il jette un dossier face à lui, “La destruction de nos élevages a été planifiée par un groupe qui nous est fortement hostile, avec l’objectif de détruire la réputation de notre gouvernement et la légitimité de Son Altesse Royal le Prince Edward !”. L’Intendant du Duché n’avait pas dormi depuis trois jours et des cernes peuvent être facilement discernables sous ses yeux. Un état de fatigue important qui n'avait rien d’étonnant, puisque tous les regards se portaient sur lui concernant la chute de la guilde, le pointant du doigt pour son manque de compétence à prévenir ce genre de problématiques économiques, dont il doit avoir la charge. La gestion du Vicomte n’avait jamais été remise en question jusqu’à cet événement, dont beaucoup voyaient en cet homme de quarante-sept ans et ses anciens succès économiques à l’échelle de son propre domaine comme une marque de sûreté pour le Duché. Cela faisait plusieurs semaines que le dirigeant du Falsbury essayait d’arranger la situation, ayant même été en Kreshire pour faciliter l’importation de viande, avec l’accord du Prince-évêque John III, pour répondre à la demande.
En parallèle de tout cela, il avait également participé à l’enquête sur la chute de la guilde des éleveurs pour éclairer sur cet événement aussi imprévisible que dommageable pour l’économie du Duché. Dans cette affaire, le Maître des intrigues, Sir Albert Veyst, a eu la charge de rassembler les informations concernant cette dernière, permettant de reconstituer la chute d’une guilde qui n’aurait jamais dû survenir. Alors que l’intendant se rassoit sur son siège, il pose son regard sur le chevalier Veyst, pour qu’il puisse à son tour prendre la parole, visant à appuyer ses propos. “Nous dépendons beaucoup du Duché de Lasley pour l’importation des matières agricoles nécessaires au maintien de nos élevages. Fin 2016, les réserves lasleyiennes destinées à l'exportation ont été rapidement achetées par diverses familles à travers le pays, qu’elles soient originaires de Lasley, du Domaine royal, du Kreshire, et même de Weistmester. Ces achats se sont déroulés peu de temps avant les commandes annuelles de la guilde, ce qui l’a poussé à devoir faire l'acquisition de moins de ces matières pour un prix drastiquement plus élevé”, s’exprima le Maître des intrigues, visiblement fatigué lui aussi, avec une transpiration importante, lui aussi responsable de ne pas avoir réussi à contrecarrer ce mouvement hostile à l’encontre du duché. Si l’augmentation du prix ou la pénurie de ces matières étaient un véritable problème pour les éleveurs, cela n’était en réalité que la première étape vers la chute de la guilde, dont la véritable manigance s’est présentée dans cette période de crise, sous la forme d’une solution fatale. Tournant la page de son rapport, le chevalier reprend ses explications avec un certain stress dans sa voix, connaissant d'avance l'impact des informations qu'il allait partager, “Assez rapidement, la guilde des agriculteurs de Nord Varsan s’est présentée pour offrir à notre guilde des éleveurs la vente de leur surplus pour les matières recherchées. Bien que plus cher que d’habitude, les prix présentés furent plus attrayant que les derniers achats aux lasleyiens et en plus grande quantité”, le Maître des intrigues pointes sur un tableau affichant des comparaisons entre les deux offres avant de reprendre, “La transaction s’est déroulée très rapidement et les réserves de nos éleveurs de sont retrouvées remplies de nourriture pour bétail en provenance des champs nord-varseans. Puis, comme vous le savez…”, le conseiller marque une pause dans sa présentation, puisque la conséquence de cet achat est déjà connue des personnes présentes dans cette salle.
Au cours du début de l’année 2017, une épidémie s’est répandue dans les nombreux élevages bovins de Weistmester, provoquant la mort de milliers de bêtes, soit par la maladie, soit par les abattages de masses visant à contenir les exploitations contaminées. La viande des bêtes abattues n’étant pas propre à la consommation, cela a inévitablement provoqué une pénurie sur les marchés weistmestois et une augmentation du prix d’achat. L’origine de la contamination venait d’une bactérie présente dans la nourriture des animaux, un fait découvert il y a seulement quelques semaines et ayant mené les équipes d’enquêteurs à creuser cette piste présentée ce soir-même. “Vous voulez dire qu’on s’est fait avoir comme des idiots par les nord-varseans ? Sous notre nez ?! Alors qu’on vous avez dit qu’il fallait surveiller les grosses importations en provenance des territoires conservateurs en novembre dernier !”, s’exclame en colère le Lord-secrétaire aux affaires étrangères, Lord Theodore Herver, pointant de son doigt le Vicomte de Falsbury. Avec la course pour le trône qui s’intensifie, tous les coups sont permis pour faire avancer les différents prétendants et il ne serait pas étonnant de voir le Duc de Lasley et le Duc de Nord Varsan s'allier pour saboter les efforts du Prince Edward, afin que cela profite à leur propre favoris, le Prince Henry. S’il en fallait plus pour mettre le fils aîné du Roi hors-jeu, c’était un coup particulièrement dur à encaisser pour ce dernier, entachant naturellement son image de bon gouvernant qu’il s’était efforcé à construire au cours de ces dernières années. Prenant cette déclaration comme une attaque à son encontre, l’Intendant se relève de son siège et répond avec un ton fort au Lord-Secrétaire, “Vous auriez voulu qu'on fasse comment ? Qu'on laisse les bêtes mourir de faim et une armée d’éleveurs en colère devant les portes du palais ?! On n'avait pas d’autre choix sur un terme aussi court que d’autoriser ce transfert ! C’est aussi votre travail de nous prémunir face à ce genre de complot à l’échelle du Royaume !”, la tension était palpable dans la pièce, alors que les différents conseillers se renvoient mutuellement la balle sur à qui doit être tenue responsable de cette faute. Accuser les nord-versaens ou les lasleyiens maintenant n’aurait que peu de chance d’aboutir à une quelconque compensation de leur part. Si les invectives avaient coupé la présentation du rapport, il y était clairement marqué que la guilde des agriculteurs de Nord Varsan avait vérifié que la nourriture pour le bétail était en bonne condition avant le départ pour la métropole et qu’elle a sûrement dû être contaminé au cours du voyage ou à leur arrivée, rejetant la faute sur les prestataires en charge de l’acheminement, pourtant sélectionner par le Duché de Weistmester.
“Assez !”, s’exprima d’une voix grave et ferme le Prince Edward, régent du Duché et à la tête de ce conseil. Les différents échanges de hautes intensités se coupèrent d’un seul coup, par l’expression brève, mais efficace, de leur dirigeant. Tous se réinstallèrent sur leur siège, tandis que le Régent se leva, faisant face à la dizaine de conseillers sous ses ordres et portant son regard d’un bout à l’ordre de la table, croisant celui de chaque membre de son auditoire, un geste visant à réaffirmer son contrôle sur son gouvernement. Il était désormais temps pour lui de s’exprimer et de prendre des décisions. Après quelques secondes d’un long silence, le Prince reprit la parole d’une voix tout aussi ferme : “Nous n’avons pas le temps de faire la chasse aux boucs émissaires, ni de vous rejeter la faute dans l'espoir de conserver votre intrigué dans ce Conseil. Les conservateurs ont frappé, fort et en une fois, contre nous. Si nous ne faisons rien, les soutiens du Prince Henry vont gagner en puissance et réaliseront un nouveau coup pour me faire chuter de la course et toutes les personnes dans cette pièce ne seront pas épargnées par ma chute. Leurs méthodes sont violentes et ils ne seront pas aussi conciliants pour partager le pouvoir s’ils y arrivent”, le Prince marque à nouveau un silence dans la pièce, avant de se tourner vers son intendant, le Vicomte Johannes III de Falsbury, une goutte de sueur pouvant être visible sur le visage du vassal, déformé par la colère et la fatigue jusqu’il y a peu, avait désormais laissé place à une expression d’attention toute particulière envers son seigneur. “Vicomte, vous allez utiliser une partie de nos fonds spéciaux pour reconstruire la Guilde des éleveurs, investissez en mon nom et reconstituez les instances dirigeantes avec des familles qui nous sont fidèles. Je pense que la famille Jesper pourrait investir dans la nouvelle guilde et en assurer la gouvernance. Elle dispose d’une certaine expérience dans la gestion d’exploitation et s’il le faut, je l’élèverai au rang de Grande famille pour qu’ils se mettent rapidement à la tâche. La crise ne doit pas perdurer et nous devons, non seulement revenir à la normale, mais aussi nous renforcer. Je vous fais confiance pour la suite”, ordonna-t-il avec assurance, avant que son intendant ne reprenne la parole d’une simple confirmation, “Il en sera selon vos ordres Monseigneur”, avant que le Régent ne se tourne désormais vers son Lord-Secrétaire, pour la suite de son plan, “Lord Herver, vous allez vous coordonner avec le Vicomte Johannes pour nous trouver une nouvelle source à cette alimentation. Lorsque l’épidémie sera éradiquée et la guilde remise sur pied, nous allons avoir besoin d’une nouvelle source d’approvisionnement sûre. L’étranger pourrait être une bonne idée pour s’émanciper des manigances conservatrices à notre encontre. Il faudra faire de même pour reconstituer les cheptels, durement touchés par la maladie et les abattages, en se fournissant en partie à l’étranger. Je vais écrire une lettre à Sa Majesté pour faciliter ce genre de transaction commerciale, je suis sûre qu'il nous accordera son aide pour cela”, ce à quoi son conseiller répondit d’une façon tout aussi affirmative que son confrère, “Je m’y met tout de suite, Monseigneur”.
Les conseils ne sont pas d'ordinaire aussi vif en émotion et les échanges aussi musclés. L’accentuation de la pression conservatrice dans la course pour le trône et les heures de travail sans repos pour régler les crises avaient eu de quoi épuiser les membres du Conseil, tout comme le Prince, reconnu pour sa diligence à son poste de Régent. Il avait choisi avec minutie son cercle de conseillers pour tenir le domaine familial, mais aussi pour l’aider à remporter la couronne lorsque le moment serait venu. Ainsi, la chute d’une guilde n’a strictement rien d’anodin dans le Royaume, c’est un événement particulièrement problématique et les dommages deviennent plus importants suivant l’échelle sur laquelle elles exercent leur pouvoir. Edward allait saisir l’occasion de reconstruire la guilde à sa façon, pour fabriquer un allié de poids à l’échelle régionale et espérer pouvoir, à terme, faire du profit de cette affaire en devenant le premier investisseur dans cette nouvelle structure. Des familles lui seront redevables et il pourra utiliser cela à son avantage pour renforcer ses positions, politique notamment, puisque ces dernières sont celles ayant la capacité d’exercer une influence importante sur la population. Une arme parfaite pour se forger l’image d’un dirigeant populaire et d’un futur monarque adoubé par les institutions, mais également par son peuple. Beaucoup avaient été faits depuis que la course avait commencé et beaucoup reste encore à faire. La poursuite du conseil se porte sur les détails de comment la nouvelle guilde devrait être constituée et quelles familles contacter pour la gérer en sous-main. En-dehors de cela, il y avait encore le sujet du républicanisme à traiter assez rapidement. Une mouvance politique radicale, interdite à l’échelle du Royaume, mais dont de nombreux mouvements existent encore dans la clandestinité. C’était un devoir pour chaque seigneur de repousser toute idéologie qui cherche activement à renverser le pouvoir en place et la société austarienne presque millénaire, bien que le Roi George VIII ait appliqué de nombreux décrets ayant permis une plus grande liberté d’expression, parfois avec des effets négatifs pour son image, comme la résurgence des mouvements républicains à la fin des années 80 et au début des années 90, ayant nécessité son intervention pour les interdire, une fois de plus. Cependant, cela allait devoir être reporté pour une autre session, faute de temps pour aborder plus en détail ce sujet complexe et tout aussi épineux que le premier.
La réunion se poursuivit jusqu’à 23h, les membres du Conseil ducal, fatigués et dont certains devront probablement continuer encore à travailler dans la nuit, malgré les ordres du Prince les incitant à se reposer ce soir-là, entamèrent leur départ. Rassemblant leurs dossiers et quittant la pièce pour regagner leur demeure ou leur chambre, pour ceux résidant dans le palais, les conseillers quittèrent peu à peu la pièce. Dans un couloir de la bâtisse, le Maître des intrigues de Weistmester s’apprête à rejoindre sa voiture, avant d’entendre une voix familière derrière lui, “Sir Veyst”, avant de se retourner pour voir une allée vide, à l’exception d’une seule personne présente face à lui, le Prince Edward en personne, répondant à son tour, “Votre Altesse”. Le Prince s’avance vers son conseiller, avant de s’exprimer avec une voix beaucoup plus calme et discrète que lors de la session, à la fois moins formelle, mais toujours sur un ton sérieux, “Je sais que je vous en demande toujours plus ces derniers mois. La course pour le trône nous prend tous beaucoup de temps et d’énergie. Je sais que vous avez déjà contribué à stopper les précédentes agressions des conservateurs avec brio. L’échec avec la guilde des éleveurs est la réussite de leur acharnement à nous épuiser mentalement face à leurs attaques incessantes, mais nous approchons d’accomplir nos propres contre-attaques. Leur opération a laissé des traces et nous allons pouvoir lancer ce pourquoi nous nous préparons”. Le prétendant au trône lui donne un dossier épais qui semble contenir des images et des rapports. Instinctivement, son chevalier va pour consulter le contenu, mais le Prince l’arrête et fait un geste de la tête pour lui dire de ne pas le faire, “Pas maintenant, attendez de revenir chez vous pour le faire”. Le Maître des intrigues tourne son regard vers son seigneur lige, arborant un regard bien plus sûr de lui et presque réanimé face à la fatigue, “Vous avez réussi à en obtenir autant ? Vos connexions sont impressionnantes Monseigneur. Je vais commencer à préparer notre plan d’action, puisque nous avons désormais nos cibles. Le grand nettoyage va commencer et nous pourrons enfin renvoyer un coup à nos adversaires”. Sans se dire plus, les deux hommes se saluèrent et repartirent chacun dans une direction opposée. Dans le dossier qu’avait désormais le Chevalier Veyst, de nombreuses preuves concernant des noms et des familles weistmestoises plus ou moins importantes, toute de mèche avec les conservateurs et partisanes du Prince Henry, ayant coopéré au cours de ces dernières années pour mettre à mal les efforts du Prince Edward. Au cours des dernières décennies, les partisans d’Henry avaient infiltré le Duché de Weistmester pour servir d’agent à leurs complots et à leurs opérations. Grâce à ses connexions à la cour royale et à de nombreuses années de recherches, le Régent du duché compte bien utiliser ces informations pour lancer sa contre-attaque face à ses rivaux et se remettre droit dans la course pour le trône, qu’il compte bien remporter.