20/05/2020
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Une histoire d'ambassadeur !
Les treize couronnes - I

Arnaud Gingras était un homme chafouin depuis plusieurs mois. Il était chafouin entièrement, de A à Z. Il était chafouin dans ses gestes, chafouin dans ses regards, chafouin dans la manière dont il trempait ses lèvres dans le thé sans jamais le boire véritablement, comme si le liquide lui-même l'avait insulté de mots interdits. Cet homme-là avait toujours eu une aigreur en lui, une colère tapie profondément en lui. Quelques fois sa colère était visiblement pour ses proches, jamais en privé, Arnaud Gingras savait son image en jeu et son image comptait beaucoup pour lui. Ses scènes de colère étaient toujours en privé. Envers ses proches, ses amis ou alors, malheureusement, bien trop souvent le personnel sous son autorité. Mais depuis quelques mois, l'aigreur avait muté en quelque chose de plus profond, de plus viscéral et visible quotidiennement, pour ceux qui avaient le malheur de le côtoyer quotidiennement.

Arnaud Gingras, homme de la petite bourgeoisie et de la petite noblesse, portait un titre, non pas de noblesse, mais un titre reconnu officiellement par la diplomatie teylaise et le Gouvernement de Sa Majesté. Un titre créé par le Gouvernement de Sa Majesté, sous la signature du Premier ministre, et distribué par le chef du gouvernement, en accord avec le ministre des Affaires Étrangères. Arnaud Gingras portait un titre dont il tirait une fierté démesurée. Il était ambassadeur plénipotentiaire des treize couronnes. Non pas des douze, non pas des onze ou tout nombre inférieur mais bel et bien des treize couronnes. C'est ainsi qu'il se présentait à chaque réception mondaine, où Arnaud Gingras avait un taux de présence beaucoup plus élevé que la plupart de ses collègues ambassadeurs. C'était son monde et il adorait ça. C'est ainsi qu'il se présentait à raison dans les missives diplomatiques, dans les rencontres diplomatiques qu'il faisait au nom d'un représentant du Royaume, de sa Couronne et de son Gouvernement. Bien qu'il ne l'avoue jamais, c'est ainsi qu'il se présenta dans des moments de sa vie pour obtenir des avantages, cela fonctionnait ou pas. Une réduction pour le cinéma ? L'homme se rappelait son titre plus vite que son ombre. Un contrôle de police ? La carte de son ambassade était dans son portefeuille avec la carte grise du véhicule.

Le titre, en réalité, recouvrait une fonction plus prosaïque dans l'organigramme du ministère des Affaires étrangères du Royaume de Teyla. Gingras était l'ambassadeur itinérant chargé des relations bilatérales avec treize monarchies, treize régimes couronnés répartis à travers le monde, dont il avait la responsabilité diplomatique depuis une ambassade unique, modeste, reculée, perdue dans une ville quelconque de six-vingts mille âmes. Un seul homme, un seul représentant ultime, avec son équipe bien entendu, pour treize dérisoire. Pour l'aider, le Royaume de Teyla lui avait donné des moyens qu'il considéra chaque jour comme dérisoires et insuffisants, non pas pour la bonne démarche de son travail, mais insuffisant par rapport au titre. N'est-il pas un représentant de la Couronne ? Une équipe de douze personnes directement mise sous sa direction, alors qu'il en voulait une quarantaine. Un chauffeur avec une voiture de fonction, de milieu de gamme. Il voulait une voiture de luxe, comme ces représentants teylais à l'Organisation des Nations Démocratiques qui eux, EUX, avaient le droit au luxe contrairement à lui.

Son bureau, ne lui en parlez pas sinon sa colère deviendra visible. Son bureau le déprimait, mais avant l'évènement qui rendait Arnaud chafouin, il s'accommodait de son bureau trop petit. Pourtant, celui-ci était dans les standards de l'administration teylaise pour un diplomate de "haut rang". Cependant, la connexion, c'était quelque chose dont il avait raison de se plaindre. Celle-ci marchait quand elle le voulait avec une lenteur déconcertante qui aurait rendu jaloux un paresseux. Mais tout ça, l'ambassadeur des treize couronnes le supportait. Il adorait, et cela se voyait, les monarchies non pas d'un amour rationnel, historique mais d'un amour passionnel. Il aimait les protocoles, les titres royaux, les ordres de préséance, les cérémonies de couronnement. Il aimait les objets allant avec la plupart des monarchies. Les sceptres, les couronnes, les bijoux, la mode de la Famille Royale, les arts et la culture influencés par cette même famille dans la plupart des monarchies à toutes les époques. Il ne manquait jamais, oh ça non jamais, d'envoyer au nom de la représentation teylaise, une missive, écrite de ses mains, de félicitations pour chaque anniversaire, chaque naissance, chaque jubilé. Et d'envoyer ses condoléances là aussi écrites de ses mains pour chaque mort.

Hélas, pour cet homme, il avait un grand handicap, peut-être le plus grand de tous. Il était un connard, une petite salope insidieuse. Un connard complet, fini, total, mettez-y tous les adjectifs de la complétion accolés au mot connard et vous aurez une description parfaite de ce qu'était Arnaud Gingras. Il traitait ses subordonnés comme des domestiques, ses homologues étrangers non monarchiques comme des plébéiens indignes de sa correspondance, et quiconque osait émettre une opinion politique tendant vers le progressisme ou, pire encore, le républicanisme, comme un hérétique qu'il fallait excommunier du corps diplomatique, voire la société teylaise. Ses notes internes étaient des modèles de condescendance passive-agressive, truffées de remarques bâtardes sur l'incompétence supposée de ses collègues, sur la déchéance morale du monde contemporain et sur la supériorité intrinsèque des régimes monarchiques face à ce qu'il appelait, avec un dédain audible même à l'écrit "Le républicanisme". Ne lui demandez pas son avis sur les "cités-états". Les régimes républicains à côté sont des enfants de chœur et de loin. Avec une décence diplomatique présente, il dira sa détestation des cités-états seulement à demi-mot même devant des représentants ou ces citoyens velsniens, sans volonté d'offenser bien évidemment.

Tout homme conscient de la personne d'Arnaud Gingras et assez informé de son travail, reconnaissait volontiers, que Gingras était un diplomate passable. Il n'était pas un bon diplomate. C'était un terme qui n'allait guère à l'ambassadeur des treize couronnes. Il ne commettait pas de grossières erreurs diplomatiques et à cet égard il arrivait à ne pas provoquer d'incidents diplomatiques majeurs lorsqu'il exerçait ses missions de représentant de la Couronne. Il connaissait les usages, maîtrisait les protocoles, savait quand s'incliner et devant qui, savait quel cadeau offrir à quel monarque et à quelle occasion. Pareil pour les ministres, les divers diplomates qu'ils croisaient sur sa route. Mais, une partie de ce travail, était fait par son équipe et non par lui. Des notes, des fiches de rappel nombreuses atterrissaient sur le bureau de l'ambassadeur qui avait au moins l'instinct de survie de lire et de mémoriser pour garder le poste qu'il aimait tant. Mais hélas, il n'avait pas une grande vision du monde outre ses principes réactionnaires, il n'avait pas une vision stratégique globale dans sa tête, si ce n'est celle des résumés du Gouvernement de Sa Majesté. Encore, celles-ci pouvaient lui paraître floues parfois. Il avait du mal, beaucoup de mal à cause de sa personnalité, à faire d'une rencontre un véritable partenariat ou à nouer des relations de confiance avec des ambassadeurs, diplomates, ministres étrangers. Ses treize monarchies restaient treize relations de courtoisie, treize échanges de lettres fleuries et de décorations honorifiques.

L'ambassadeur devait son poste uniquement à un calcul politique qui n'avait strictement rien à voir avec ses compétences. Non, s'il était question de compétence, l'homme aurait été envoyé au Chandekolza devant le seul ordinateur du pays, qui aurait le mérite d'avoir peut-être une meilleure connexion que cette foutue ambassade, pensa-t-il. Son frère aîné avait tout à voir avec l'actuelle position de l'ambassadeur des treize couronnes. En outre, son frère n'est ni plus ni moins que l'un des nobles à la Chambre des Nobles qui est aussi la chambre haute du Parlement teylais. Tant pour l'ancien Gouvernement de Sa Majesté que l'actuel, son frère, qui était un Duc, est essentiel pour faire passer des textes à la Chambre des Nobles et ainsi donc accélérer les procédures de navette parlementaire. Lorsqu'Angel Rojas, alors Premier ministre, avait eu besoin d'une accélération pour réduire la durée du temps de travail, alors il avait dû céder à la demande du frère d'Arnaud. Une demande qui lui demanda une nomination, non pas tout de suite, mais durant son mandat de Premier ministre de Gingras à un poste d'ambassadeur. Tout le monde y trouvait son compte.

Tout allait bien jusqu'à ce que l'une des couronnes tombe. Le Saint-Empire de Karty. À ça, À ÇA, cet évènement il s'en rappelait comme si c'était hier. Pourtant l'évènement datait d'au moins une année, mais l'ambassadeur s'en rappelait au plus profond de lui. Le Tsar Stanislas Ier, son Kremlin grandiose, son armée d'uniformes et qui combattait au côté de Teyla. Hélas, cet état de fait n'était plus. Oh qu'il avait pleuré, ce connard servant d'ambassadeur, à chaudes larmes pendant deux jours. Lors de sa nomination la relation avec le Saint-Empire de Karty était à son âge d'or, en d'autres termes à son apogée. Bien qu'il fût nommé à un poste de seconde voire troisième zone parmi les ambassadeurs, cette relation avait mis son poste sous les feux des projecteurs de la presse et du grand public. Il ne faisait pas autant la Une que les politiques du Royaume de Teyla, mais il la faisait. Et bien que tout le mérite de cet âge d'or, des avancées revenaient avant tout au Gouvernement et à Pierre Lore, l'ambassadeur joua bien pour faire dire qu'il n'y était pas pour rien. Plusieurs cercles privés dans les divers pouvoirs (économiques, politiques, diplomatiques, industriels) lui promettaient un avenir en tant que député et pour les plus audacieux en tant que ministre délégué. C'est là le plus haut poste auquel il pouvait répondre.

Cependant, l'animosité créée après l'abandon du Saint-Empire et l'avènement d'une république socialiste, après une courte guerre civile, fit l'effet inverse pour l'homme qui adorait se parader dans la presse, et qui martyrisait en privé le petit personnel. L'homme qui s'était mis en avant pour les progrès dans la relation, bien qu'il n'ait rien fait, fut pointé du doigt dans la presse teylaise, par les membres du parti qui ne voyaient qu'une trop bonne occasion de casser un homme de cette nature. Un homme dont tout le monde savait que sa place était due à un accord, et que ses compétences étaient limitées. De plus, ses idées politiques avaient fuité dans la capitale Manticore. Pas vers tout le monde, mais assez de monde pour commencer à peser lourd. Alors quand l'instant s'est présenté, ils n'ont pas hésité. Plus personne ne croyait en lui pour un poste de ministre bien que ministre délégué seulement, alors pour la fonction de député ? On rit à gorge déployée à cette option.

Ambassadeur des douze et non treize couronnes. Ses employés l'avaient entendu pleurer avec une malice touchante. Le Saint-Empire de Karty était devenu la République Fédérale Kartienne. Une république. Le mot seul lui brûlait la langue. Mais ce n'était pas le pire. La République Fédérale Kartienne n'était pas une de ces républiques conservatrices, présidentialistes. Une république qui se réclamait d'une de ces idéologies de gauche ! C'était pire que dans ses pires cauchemars ! Comment s'en remettre ? Comment des hommes pouvaient-ils faire autant de mal à un si beau régime qui avait la forme d'une monarchie, le régime qui collait aux hommes depuis la nuit des temps ?

Depuis, Arnaud Gingras était chafouin. Il avait perdu une couronne et avec elle il avait perdu le sens de son titre d'ambassadeur pour lui. Le monde tournait autour de lui et ne comprenait pas pourquoi Gingras était chafouin, savait-il que l'ambassadeur des treize, non des douze couronnes était chafouin ? À vrai dire, le ministère des Affaires Étrangères n'avait pas changé son titre officiellement. Son titre restait celui d'avant et le resterait sans doute à l'avenir. L'administration teylaise était un géant, mais un géant qui savait esquiver les questions futiles. Arnaud continuait d'utiliser alors les treize couronnes pour ses correspondances avec les diplomates étrangers.

Ce soir-là était un soir particulier, comme de nombreux soirs. Malgré ses modestes moyens financiers, l'ambassade gardait les capacités de recevoir et d'organiser des réceptions. C'est l'une de ces journées. L'une des occasions n'était nulle autre que la fin de la guerre entre la Loduarie Communiste, le Concordat de Shaula et la République Fédérale Kartienne. Bien que l'exécutif du Royaume de Teyla (Tant Sa Majesté que le Gouvernement de Sa Majesté) ait choisi une neutralité surprenante, au regard des relations entre la Loduarie Communiste et le Royaume de Teyla. Bien qu'Arnaud Gingras ne pût influencer grandement le cours des actions du Royaume de Teyla, détestant ces derniers. Il fit la moue en pensant aux actions du Gouvernement de ce Hallier. Hallier le répugnait à bien des égards. Il lui aurait mis son poing dans la gueule s'il n'avait pas entre ses mains le Gouvernement de Sa Majesté et par conséquent son actuel poste.

Tout comme lui, le chef de Gouvernement du Royaume de Teyla avait le goût des choses luxueuses. À peine arrivé qu'il avait fait refaire son bureau à la Résidence Faure. L'affaire des Dorures qui avait fait la Une des journaux pendant quelque temps, dans un Royaume se cherchant dans un monde de plus en plus étrange, hostile. Il haïssait cet homme. Pourquoi cela n'avait-il pas coûté le poste d'Hallier mais que lui pour faire son travail auprès de la République Fédérale (il en était convaincu !) on lui avait jeté son avenir à la figure ? Contrairement à son frère qui lui était un homme de centre-gauche, Hallier et ce gouvernement représentaient sans aucun doute possible tout ce qui répugnait Arnaud Gingras sur les idées politiques. Alors, quand il vit que le Gouvernement n'allait rien faire pour aider une nation attaquée par une nation communiste et qui avait eu l'impolitesse de tuer deux Teylais, il avait critiqué dans son bureau, tout seul, la politique de ce Gouvernement.

Soit ! Si le Gouvernement n'avait rien fait, Gingras avait fait ce qu'il pouvait. Il avait plusieurs collectes de dons, dont les bénéfices étaient reversés à divers organismes du Concordat de Shaula et de la République Fédérale pour les déplacés, les blessés. Du moins, c'est ce que tout le monde croyait. Il n'avait dit à personne, absolument personne, qu'il se gardait une commission de cinq pour cent pour avoir eu l'idée de toutes ces collectes de dons. Cinq pour cent n'allaient pas tuer quelqu'un non ? Ce soir-là était l'une de ces collectes de dons pour les victimes du conflit désormais terminé, pour la reconstruction du Concordat de Shaula. Depuis la fin du conflit, les fonds n'allaient plus qu'aux institutions religieuses du Concordat de Shaula et n'étaient plus partagés avec les organismes de la nation soi-disant communiste.

La salle de réception de l'ambassade des treize couronnes ressemblait moins à une salle de réception qu'à une salle des fêtes d'un village reculé dans la campagne profonde. La pièce occupait la quasi-totalité du premier étage de la bâtisse qui servait d'ambassade. L'ambassade elle-même n'était qu'une bâtisse de deux étages, autrefois résidence privée d'un notable local, rachetée par le ministère des Affaires étrangères du Royaume de Teyla à un prix que les archives budgétaires qualifiaient de "raisonnable". Les murs de la salle de réception étaient blancs, dont la blancheur avait jauni dans les coins de la pièce à cause d'une humidité trop présente l'hiver comme l'été. Gingras avait fait repeindre les murs, sur ses propres deniers personnels, mais le peintre avait oublié un coin ce qui laissa une drôle d'impression à la salle. Le plafond était la seule chose véritablement belle de la pièce. Un plafond à caissons de bois sombre, sculptés dans un style qui datait de deux siècles au moins, avec des motifs floraux d'une finesse qui témoignait du savoir-faire artisanal de l'époque. Gingras adorait ce plafond. Il le montrait à chaque nouvel invité, levant l'index vers les caissons avec la fierté d'un homme qui les aurait sculptés lui-même, expliquant l'histoire de chaque motif. Même la Couronne et la Noblesse pouvaient se montrer dans une ambassade de troisième zone. Le plafond faisait sourire Arnaud Gingras chaque fois qu'il le voyait. La vie était simple quand il voyait le plafond.

Puis immanquablement, son regard retrouva, même ce soir, la pièce. Les meubles l'irritaient plus que cela le devrait. Les meubles étaient convenables, même beaux pour la plupart des gens. C'était un fait objectif. Cependant, ce n'étaient pas des meubles anciens, qui révélaient l'aspect monarchique du Royaume de Teyla. Non, c'étaient des meubles modernes achetés à un magasin de meubles pour un prix correct, il le savait. Mais ça n'allait pas avec la noblesse du plafond. Puis, les trois chaises pliables de camping faisaient tache dans cette pièce. Vraiment tache. Il n'y avait pas même de vrai bar. Seulement une table classique, faisant office de comptoir pour le barman engagé pour l'occasion. Quelle image pathétique du Royaume, pensa-t-il, mais c'est là le mieux qu'il pouvait faire tant qu'il n'y aurait pas un plus grand budget. Et ne comptez pas sur lui pour dépenser plus de deniers personnels pour améliorer ce qu'il pensait qu'il fallait améliorer.

En attendant le décompte officiel, à 22h22 il y avait une quarantaine de personnes dans la salle, en ne comptant pas le personnel. Comme d'habitude, ces soirées étaient une réussite pour Gingras en termes de fréquentation. Les invitations envoyées eurent des réponses allant d'enjouées à des refus polis. Les cercles réactionnaires du Royaume de Teyla étaient bien sûr présents dans cette pièce. L'homme d'affaires Hubert Ourlier avait accepté son invitation, pour la troisième fois d'affilée. Il savait Hubert religieux, un fidèle de l'Église de Catholagne, alors avoir vu un pays religieux comme Antares attaqué l'avait profondément marqué et choqué. Au vu de la réputation de Gingras il avait hésité à venir la première fois, mais il s'y était résolu finalement, notamment convaincu après une discussion avec sa femme, qui n'était pas présente. Il n'y avait pas plus de trois personnes de l'administration qui partageaient ses idées politiques et qui ont fait l'effort de venir ce soir. Il appréciait grandement leur présence. Outre ces gens-là, il y avait des hommes d'affaires locaux, parfois régionaux, deux journalistes pour couvrir l'évènement, des diplomates teylais, des Parlementaires (zéro Lord, trois députés de la région), un représentant du ministère des Affaires Étrangères représentant le ministre, entre autres.

C'était une belle salle par ces gens, non par la décoration. Ce n'était pas non plus une foule digne des réceptions de Sa Majesté, mais il s'en remettrait. Arnaud Gingras circulait entre les invités, verre de champagne dans la main droite. Il s'arrêta un instant près du groupe formé autour d'Hubert Ourlier, qui discutait avec l'un des trois députés présents, Gérald Fontaine, député de la circonscription locale et homme de peu de convictions mais de beaucoup de présence. Il ne s'arrêta pas, mais il hocha la tête en signe de salutation.

- Il paraît que le Gouvernement envisage de taxer davantage les entreprises. Glissa Ourlier dans la conversation, comme si c'était comme parler du beau temps ou encore de la pluie. Bientôt quoi ? On fermera les lieux de culte ? J'espère que les rumeurs sont fausses, monsieur le député.

Le député sourit poliment, but une gorgée de son verre de champagne pour se laisser le temps de convenir d'une réponse convenable. Il ne faisait pas partie de la majorité, mais de l'opposition. Il se considérait comme de centre-droit, membre du parti Les Royalistes. Il était sur la même ligne que son chef de parti, Jean-Louis Gaudion sur la plupart des questions politiques, car c'était bien Jean-Louis Gaudion qui avait le plus grand pouvoir en interne. Si le président changeait, cela ne le dérangeait pas de changer d'idéologie pour l'occasion, tant qu'il gardait ses privilèges et avantages. Il fit un sourire pour Ourlier et commença sa réponse :

- Je ne peux pas connaître les projets du Gouvernement. Du moins, sachez que le Gouvernement n'a pris aucun contact à ma connaissance avec le groupe parlementaire de mon parti politique sur cette question. Soit il n'y a pas de projet soit ils n'ont pas contacté les oppositions comme il est coutume de le faire pour les réformes importantes même quand on a la majorité. Ou alors, ils n'en sont qu'au début ? Ce que je sais en revanche, Monsieur Ourlier, c'est bien que mon parti voulait augmenter les taxes sur les entreprises. Il voulait les augmenter à la marge, ce qui aurait eu très peu d'impact sur vos activités et celles de vos collègues, tout en permettant d'augmenter les recettes de l'État dans une période de conflit. Un acte patriotique ! s'écria-t-il presque.

Arnaud Gingras n'entendit pas la suite de cette conversation, il s'était déjà assez éloigné pour n'entendre que des murmures de la part de ce cercle, des murmures incompréhensibles. Proche de lui, il entendait désormais deux personnes s'inquiéter véritablement du sort de la population du Concordat de Shaula. Ce n'étaient pas les seuls, mais c'étaient les seuls qu'entendait Arnaud et il leur fit un sourire poli et le plus sincère de la soirée. Puis, il partit coincer l'un des trois fonctionnaires de l'administration partageant ses vues politiques, un certain Paul-Henri Duval. Un adjoint dans un ministère. Lequel ? La mémoire prit en défaut Arnaud. Il lui serra la main tout en lui disant :

- Paul !

- Arnaud, répondit Duval avec envie. Après quelques secondes de silence, il se décida à lancer la conversation sur un sujet qui lui plaisait. Vous avez vu la déclaration du ministre de l'Intérieur concernant l'inscription aux épreuves pour tous les métiers reliés à son ministère ?

- Répugnant, répliqua Arnaud immédiatement. Monsieur, madame, masculin ou féminin sont les seuls sexes que devrait reconnaître l'État teylais quoi qu'il advienne. Le Royaume peut-il céder à des extrémistes ? Duval répondit non de la tête, abondant sans surprise dans le sens de Gingras. Nous sommes un peuple civilisé, pas un peuple rempli de déchets, c'est une honte !

- Je suis de votre avis, Arnaud. On le dit pour rigoler, mais c'était vraiment mieux avant, dit-il avec tout son sérieux de fonctionnaire. Deux sexes, le mariage était destiné pour les véritables couples, il ne développa pas plus cette pensée, puis nous n'avions pas autant de régimes communistes autour de nous. Avez-vous vu leur nombre ? Loduarie Communiste et maintenant Karty ! Le visage d'Arnaud changea subtilement et Duval ne le remarqua pas.

- J'ai peur que le Gouvernement ne comprenne pas notre nation et son peuple, dit-il en ayant l'intention d'esquiver Karty. Le Premier ministre a fait refaire son bureau, ajouter des tableaux et des dorures. Commander à des artisans de la Couronne, c'est bien le minimum qu'il pouvait faire non ? L'hypocrisie de ce Premier ministre est totale, oui totale ! dit-il avec conviction sans se rendre compte qu'il aimait tout autant que le Premier ministre les dorures.

- On m'a dit que le budget de la rénovation avait fuité, murmura Duval. Le chiffre qui circule est...

- Obscène, trancha Gingras. Obscène et public. Il a bien fuité. Et personne ne lui demande de rendre des comptes. L'opposition a bien tenté, mais à part faire baisser la cote de popularité d'Hallier, elle n'a pas réussi à le faire démissionner. Pendant ce temps, regardez cette ambassade. Regardez cette salle. Est-ce digne du Royaume de Teyla ? Est-ce digne de la représentation de la Couronne à l'étranger ? J'ai trois chaises de camping dans une réception diplomatique, Paul-Henri. Des chaises de camping, dit-il las.

- Au moins vous avez un plafond des plus somptueux, répondit Duval. Arnaud sourit sincèrement et un silence s'installa entre eux.

- En parlant de choses qui ne sont plus ce qu'elles étaient, dit Duval sur un ton amical. J'ai lu un essai intéressant sur la République Fédérale Kartienne. De la transition de régime à la guerre contre la Loduarie Communiste. Saviez-vous que le Tsar Stanislas s'est réfugié ainsi donc en Rasken ? Quelle barbarie ! Quelle honte ! Un brave homme comme lui qui a dû fuir sa nation, c'est ignoble... D'un geste de la tête court mais franc, Arnaud Gingras opina à l'affirmation de Duval. Puis Duval eut le malheur de continuer. Ce que je me demande, c'est comment ça se passe pour vous, concrètement. Karty était quand même l'une de vos treize couronnes, non ? La plus importante, si je ne m'abuse. Est-ce que le ministère vous a réattribué un autre pays pour compenser, ou bien vous fonctionnez à douze maintenant ?

Paul-Henri Duval avait dit cela pour faire la conversation avec un homme qui partageait ses opinions. Pour prendre de ses nouvelles et savoir son opinion qui comptait aux yeux de Paul-Henri Duval. Il n'y avait aucune intention méchante, encore moins mesquine ou de moquerie. Non, Paul-Henri pour une fois de sa vie avait eu de bonnes intentions envers son interlocuteur du soir. Mais Paul-Henri, posant la question pour la première fois directement à l'ambassadeur des treize couronnes, ne pouvait pas savoir l'ampleur du champ de mines sur lequel il venait de poser le pied avec la grâce d'un Makotan tentant de convertir le Festival des Anges. C'est-à-dire sans grâce, sans tact. Immédiatement, le comportement, le visage, le corps de l'ambassadeur changea. Sans une perte de temps. Ses yeux fixèrent le visage de Paul-Henri, il devint rouge de visage, ses sourcils étaient froncés dans un angle qu'on pensait impossible. C'en était trop ! Duval comprit immédiatement qu'il avait fait une erreur, sans savoir laquelle précisément.

- Vous, commença l'ambassadeur d'une voix normale. Mais celle-ci avait tout le temps pour s'élever. D'une voix tranchante, il continua. Les rumeurs disent beaucoup de choses sur votre famille et notamment sur votre troisième fils. Duval leva la main en signe d'avertissement, mais cela n'arrêta pas l'ambassadeur et représentant de la Couronne. Il paraît qu'il n'est pas comme nous et traîne à la Banquise, la boîte de nuit... Il s'arrêta et il n'avait pas besoin de dire le style de boîte de nuit.

Après sa réplique d'un autre temps au Royaume de Teyla, le visage d'Arnaud retrouva des couleurs. Les phalanges de ses doigts qui étaient devenues blanches à force de serrer de plus en plus fort son verre de champagne, retrouva leurs couleurs normales. Quant au visage de Duval, c'est lui qui trouva la rouge. Comme-ci les deux personnages s'échangeait à tour de rôle les deux couleurs. Sa main levée en signe d'avertissement resta suspendue un instant dans le vide, inutile, déjà trop tard, puis retomba le long de son corps avec molesse. Le plus dur peut-être était que Gingras n'avait pas élevé la voix, laissant sa tranchante réplique entre lui et Paul. Pas une personne s'était retourné et avait entendu. Duval ne savait pas quoi dire, devant une réplique qui lui semblait autant gratuite.

- Mon fils n'a rien à voir avec ma question ! Je ne comprends pas, quel est le rapport ? dit-il en hésitant. Devait-il parler et, si oui, pour dire quoi ?

- Aucun rapport. Duval sentit les frissons parcourir son corps en entendant la malveillance dans la voix de son interlocuteur. Treize, c'est le chiffre. Le reste ne vous regarde pas. Tout comme la vie de votre fils ne me regarde pas. N'est-ce pas ?

- Bien sûr, Arnaud.

- Monsieur l'ambassadeur. Je préfère.
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