
OCTOBRE 17 EN MÄHRENIE
15753
Un homme se tient sur un promontoire balayé par les vents, contemplant le ciel. Il est puissamment bâti et grand, et ses robes sacerdotales sombres claquent autour de lui dans les bourrasques de mai. Il ignore les clapotis de la rivière en contrebas, les broussailles et la verdure d'une plaine marécageuse. Une lourde croix de fer pend à son cou. Il lève les yeux avec admiration. Au-dessus de lui, un grand aigle plane.
Fasciné, Fredegar, abbé de l'Ordre Rosique, observe l'oiseau longuement. Celui-ci le regarde en retour.
Enfin, l'homme se détourne brusquement et plante son crucifix dans la terre humide. Il force le bois à travers la boue et les racines, traçant un premier, puis un second sillon. Il arrache les mottes de terre du sol, se salissant, et les dépose juste en dessous de l'endroit où plane l'aigle. Là, il dispose les mottes en forme de croix. « Qu'il y ait une ville ici ! » hurle-t-il. Ainsi, vers la fin du Moyen-Âge, sur une colline surplombant un méandre stratégique, dans une terre arrachée aux derniers païens de la région, l'abbé ordonne la création d'une grande cité nommée pour son propre saint patron – Sankt Josef.
Cela ne s'est jamais produit. Fredegar n'était pas là.
L'histoire est un mythe tenace, ce que le philosophe Jörg Feigenspan appellera « la ville la plus abstraite et la plus préméditée du continent ». Mais bien que Fredegar ne soit pas présent ce jour fondateur, Sankt Josef sera construite selon son rêve, contre toute logique et bon sens, sur un terrain hostile assailli par des vents violents et des hivers impitoyables.
D'abord, l'Ordre dirige la construction d'une immense forteresse, un complexe tentaculaire en forme d'étoile qui doit remplir ce promontoire, prête à repousser un retour des infidèles qui ne viendra jamais. Puis, autour de ses murs, les Rosiques ordonnent l'édification d'une grande cité ecclésiastique, conforme aux desseins divins. Ce sera leur « fenêtre sur le Ciel ».
Ce sont des visionnaires, d'une espèce brutale. Ce sont des modernisateurs, méprisant le « caractère païen » de la Kaulthie. L'ancienne capitale impériale, Warenburg, est pittoresque, non planifiée, un enchevêtrement de rues quasi-rhêmienne : l'Ordre veut que sa nouvelle ville soit tracée selon un dessein rationnel, avec des lignes droites et des courbes élégantes d'une échelle épique, ses perspectives larges, ses avenues rythmées par les clochers, ses nombreux palais épiscopaux grandioses et gothiques, sa sobriété austère une rupture déterminée avec les traditions folkloriques et la mollesse impériale. Sur ce nouveau sol, les Rosiques entendent construire une nouvelle Foi.
Ils engagent des architectes de l'étranger, décrètent que les modes doivent être pieuses, insistent pour que les constructions soient en pierre. Ils peuplent leur cité par décret, ordonnant aux fidèles et aux seigneurs de déménager dans la métropole naissante. Dans les premières années, les loups rôdent la nuit dans les rues inachevées.
C'est le travail forcé qui trace ces rues, qui draine les marécages et élève les colonnes. Des dizaines de milliers de serfs et de prisonniers, contraints sous bonne garde de trimer à travers les terres de Mährenie. Ils viennent, creusent les fondations dans la fange, et meurent en grand nombre. Des milliers de corps reposent sous la cité. Sankt Josef est une la ville bâtie sur les ossements.
Pendant près de six siècles, c'est ici que la politique se fera le plus rapidement. Les autres villes et les régions étendues de l'Empire sont vitales, leurs histoires ne peuvent être négligées, mais Sankt Josef sera le creuset des révolutions. L'histoire de 2017 – née de longs prémices – est avant tout l'histoire de ses rues.
La Mährenie, une confluence de traditions germaniques et slaves, a longtemps été laissée parmi les débris. Pendant des siècles, une succession de ducs – les Herzöge – commercent et guerroient avec les principautés voisines et prêtent allégeance à l'Empereur lointain. C'est l'Ordre Rosique qui, au fil des ans, consolide un État théocratique sous une autocratie féroce. Cette férocité nonobstant, les rébellions éclatent, comme toujours.
La condition du Leibeigener, le paysan mährenien, s'ancre dans un système rigide de servage féodal. Les serfs sont liés à des terres particulières, dont les propriétaires – l'Ordre ou la noblesse locale – exercent un pouvoir étendu sur "leurs" paysans. Le servage perdure en Mährenie bien après que le reste de l'Eurysie s'en soit débarrassé. Les récits d'abus grotesques des paysans par les seigneurs et les prélats abondent. Les modernisateurs de l'Empire voient le servage comme un frein scandaleux au progrès. Leurs opposants "traditionalistes" le dénoncent comme une perversion. Sur le fait qu'il doit disparaître, les deux groupes s'accordent.
Finalement, au XIXe siècle, la libéralisation progressive de l'économie kaulthique rend l'institution intenable. L'abolition est lente, prudente, limitée. Les serfs devenus paysans ne reçoivent pas toutes les terres qu'ils travaillaient auparavant, et celles qu'ils obtiennent sont grevées de dettes de "rachat" grotesques. La parcelle moyenne est trop petite pour la subsistance – les famines se répètent – et elle rétrécit à mesure que la population augmente. Les paysans restent légalement contraints, mais la pauvreté les pousse au travail saisonnier dans la construction, les mines, l'industrie naissante, légal et illégal. Ainsi, ils s'imbriquent dans la petite mais croissante classe ouvrière du pays.
Il n'y a pas que les Rosiques qui rêvent de royaumes. Comme tous les peuples épuisés, les paysans mähreniens imaginent des utopies de repos. Mais ils essaient surtout d'y parvenir par d'autres moyens : à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, une vague de révoltes rurales secoue le duché.
Inspirée par des dissidents, des écrivains comme le libéral Jörg Feigenspan ou le socialiste exilé Karl Steinbaum, c'est la tradition des Volksfreunde, les "amis du peuple", qui émerge. Des activistes pour le Volk, le peuple. Les Volksfreunde, regroupés dans des sociétés secrètes comme Feld und Brot (Terre et Pain), sont pour la plupart membres d'une nouvelle couche d'intellectuels autoproclamés, vecteurs quasi-messianiques de la culture et des Lumières – une Intelligenz qui inclut une proportion croissante de gens du commun.
« L'homme du futur en Mährenie, » disait Kaspar Egner au début des années 1990, « c'est le paysan. » Le développement étant lent, sans mouvement libéral significatif en vue, les Volksfreunde se tournent au-delà des villes vers la révolution rurale. Dans la commune paysanne mährenienne, ils voient une lueur, le fondement d'un socialisme agraire. Rêvant de leurs propres lendemains qui chantent, des centaines de jeunes radicaux vont au peuple, pour apprendre, travailler avec eux, élever la conscience d'une paysannerie méfiante.
Une leçon amère et cinglante : ils sont arrêtés en masse, souvent à la demande de ces mêmes paysans.
La conclusion qu'en tire un activiste, un jeune syndicaliste du nom de Vlatko Karanovic ? L'histoire est trop lente. Certains parmi les Volksfreunde se tournent vers des méthodes plus violentes, pour la hâter.
En 2003, une jeune étudiante radicale issue de la petite noblesse, Layla Rosenstock, sort un revolver de sa poche et blesse grièvement un haut fonctionnaire de l'Ordre Rosique, un homme haï des intellectuels et des activistes pour avoir ordonné la flagellation d'un prisonnier politique. Dans une réprimande sensationnelle au régime, le jury de Rosenstock l'acquitte. Elle fuit en Kaulthie.
L'année suivante, d'une scission au sein d'Erde und Freiheit, naît un nouveau groupe, Der Wille des Volkes – La Volonté du Peuple. Il est plus militant. Ses cellules croient en la nécessité de la violence révolutionnaire, et elles sont prêtes à agir selon leur conviction. En 2006, après plusieurs tentatives ratées, elles obtiennent leur prise la plus convoitée.
Lors du déclenchement de la Guerre Civile Kaulthique, le Grand Maître de l'Ordre Rosique, Lucas Meier, rejoint l'OTSK. Il croit sa position inébranlable. Il a tort. Un jeune membre de Der Wille des Volkes lance une bombe artisanale sur sa voiture blindée. L'explosion déchire l'air. Meier, indemne, sort du véhicule dans le chaos. Alors qu'il titube, un autre camarade s'avance. Il fait détoner une seconde bombe. « Il est trop tôt pour remercier Dieu ! » crie-t-il.
Une autre détonation retentit. « À travers la fumée, les débris et le sang, » se souviendra un membre de l'entourage du Grand Maître, « on pouvait voir des fragments de soutanes, de crucifix, et des morceaux sanglants de chair humaine. » Le Libérateur autoproclamé de la Mährenie est mis en pièces.
Pour les radicaux, c'est une victoire à la Pyrrhus. Le nouveau Grand Maître, plus conservateur et non moins autoritaire que son prédécesseur, déchaîne une répression féroce. Il décime La Volonté du Peuple par une vague d'exécutions. Il réorganise la police politique, la redoutable Heilige Wache. Dans ce climat de réaction, une série de pogroms organisés contre les minorités, notamment les Sapythes, accusés de sympathie communaliste, ensanglante le pays.
Les Volksfreunde acculés préparent d'autres attaques. En 2007, la police de Sankt Josef déjoue un complot visant le nouveau Grand Maître. Cinq meneurs étudiants sont pendus, dont le fils d'un inspecteur d'école, un jeune homme brillant et engagé du nom de David Rossmann.
En 2008, la Mährenie, cette confluence de traditions kaulthiques et de féodalisme religieux, est une poudrière. C'est l'assassinat d'Albert Valheimer qui met le feu aux poudres. L'OTSK, et avec elle l'Ordre Rosique, est désignée coupable. Le Grand Kah intervient. L'invasion de l'Égide n'est pas tant une conquête qu'une démolition contrôlée. L'Ordre, déjà miné de l'intérieur, s'effondre. Sankt Josef tombe. C'est la fin d'un monde.
La Révolution de 2008 est une affaire d'hélicoptères, de forces spéciales et de décrets rédigés dans une langue étrangère. Mais dans ses rues, une nouvelle histoire commence à s'écrire. Les prémices de 2016 sont avant tout l'histoire de ces rues.
Dans les dernières années avant 2016, la Confédération Mährenienne, sous l'impulsion de l'Égide et des gouvernements progressistes de Kaspar Egner puis de Lennard Rossmann, se lance dans une modernisation à marche forcée. D'immenses projets d'infrastructures voient le jour, des voies ferrées modernes, financées par le Grand Kah, recousent les limites de la jeune nation. Des capitaux étrangers affluent. D'énormes complexes industriels s'élèvent autour d'Ustarine et Laschborn, notamment l'industrie pétrochimique. Alors que des milliers de nouveaux ouvriers s'élèvent dans des usines caverneuses sous des conditions difficiles, le mouvement ouvrier, encadré par les syndicats, prend un essor hésitant.
Dans son sillage apparaissent des cercles de lecture, des cellules d'agitateurs, des rassemblements de personnes aux idées diverses, horrifiées par la subordination des besoins au profit. Le futur auquel aspirent les communalistes, une société sans classes, est aussi absurde pour leurs détracteurs que le paradis promis par les Rosiques. Ses contours sont rarement définis, mais ils savent qu'il se situe au-delà de la propriété privée et de sa violence, au-delà de l'exploitation et de l'aliénation. C'est ce qu'ils veulent.
Les communalistes sont un ramassis d'intellectuels, de fonctionnaires, de syndicalistes et d'ouvriers, dans un tissu serré de liens familiaux, amicaux et intellectuels, d'efforts politiques et de polémiques. Ils s'emmêlent dans un écheveau querelleur. Tout le monde connaît tout le monde.
En 2011, à la fin de l'administration judiciaire, les deux grandes forces de la gauche, le Mouvement du 11 Juin (MJ2008) et l'Alliance Socialiste Mährenienne (ASM), forment une coalition. Le MJ2008 est le parti de l'establishment progressiste, celui de l'ancien Chancelier Kaspar Egner, pragmatique et gestionnaire. Il est dirigé par son protégé, Lennard Rossmann, un homme dont l'énergie et la volonté impressionnent. À ses côtés, l'ASM est une formation plus hétéroclite, tiraillée entre une aile modérée syndicaliste menée par Markus Adler, et une frange plus radicale et libertaire incarnée par la jeune et charismatique Helena Bauer.
Ces deux ailes du communalisme mährenien tirent leurs noms de cette division : les modérés sont les Adlerites, les radicaux sont les Bauerites.
Au fond, ce schisme latent est bien plus qu'une simple question de stratégie. Il traduit des approches divergentes sur la conscience politique, la mobilisation, la composition de la classe ouvrière et, finalement, sur l'histoire elle-même. Cela deviendra manifeste en 2016, lorsque la question de l'équilibre entre sécurité et liberté se posera avec une acuité nouvelle.
Pour l'heure, une unité précaire prévaut. Le pays, sous la direction d'Egner puis de Rossmann, se modernise. Mais la prospérité est inégale, et la rancœur des perdants de l'ancien régime, bien que contenue, reste vivace. La droite nationaliste, incarnée par l'Union Nationale (UN) d'Ewald Reiner, et l'extrême droite, avec des figures comme Adelgunde Kranz von Velden (LD-RM), guettent leur heure. La Mährenie regarde vers l'avenir, mais le poids de son passé – la théocratie, la violence, la libération par une force extérieure – pèse lourdement sur son présent.
En 2012, une tentative de coup d'État menée par des restes de l'Ordre Rosique et de la noblesse déchue, regroupés dans la Ligue Impériale Mährenienne, avait secoué la jeune Confédération. L'assaut fut un échec retentissant, écrasé par la Garde Confédérale avec l'appui logistique discret mais décisif de l'Égide.
Cet événement eut un impact incalculable. Il accéléra un changement dans les attitudes populaires. L'ancien Chancelier, Kaspar Egner, en tira les leçons. Renforçant son alliance avec les forces de sécurité et convaincu de la nécessité d'un État fort pour contrer la réaction, il consolida son pouvoir. La tentative de putsch avait effrayé, et dans les jours qui suivirent, une vague de soutien au gouvernement parcourut le pays. Egner, sa vision du monde confortée, devint plus autoritaire. « Nous n'avons plus de Duc ! » s'exclama-t-il devant une foule de partisans, un propos que ses détracteurs interprétèrent comme une proclamation de son propre statut de monarque républicain.
Ce jour-là accéléra la révolution, mais aussi sa future crise. L'information voyagea le long des routes et des lignes téléphoniques, emportant avec elle la fureur et la peur.
Les grèves, un temps apaisées par les réformes, reprirent de plus belle. Les syndicats se renforcèrent, s'étendant à de nouveaux secteurs – les employés de bureau, le personnel des services, les techniciens de l'industrie informatique naissante. D'autres confrontations suivirent. Le régime, bien que progressiste, devint fébrile. Il expérimenta des combinaisons de concessions et de répression.
La révolution avortée de 2012 provoqua non seulement des répressions officielles, mais aussi le sadisme traditionnel de l'extrême droite, quasi-sanctionné par le silence de l'État. Des groupes se formant, diverses cellules de crypto-fascistes et d'ultra-réactionnaires, surgirent de l'indignation autoritaire face à la révolution de 2008. Ils mêlaient habilement quelques appels populistes, comme la défense des petits propriétaires, à une ferveur pour un ordre ancien et une haine meurtrière envers les étrangers – kah-tanais et communalistes en particulier. Ils comptaient dans leurs rangs des voyous et de nombreux amis haut placés, comme la députée Adelgunde Kranz von Velden.
La menace que ces groupes faisaient peser sur la stabilité du pays était l'argument principal du gouvernement pour justifier sa politique sécuritaire. Et tandis que la réaction marchait sur sa voie violente, le Chancelier Rossmann, qui succéda à Egner en 2013, continuait de louvoyer, cherchant des compromis.
Fin 2015, il annonça un projet de loi sécuritaire temporaire, en réponse à une série d'incidents violents attribués à l'extrême droite. Mais la formulation du texte était vague, ses clauses complexes, et il accordait des pouvoirs de surveillance étendus à l'Inquisition. Les masses restèrent perplexes. L'autorité de l'État avait été mise à mal, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Les tensions culminèrent en décembre 2015, avec la tentative d'attentat contre le Commissaire Vlatko Karanovic. Une simple bombe artisanale, un acte de terrorisme presque banal, déclencha l'acte final de cette phase de la révolution mährenienne.
Le gouvernement de Rossmann, obsédé par l'efficacité, était rémunéré par ses résultats. Mais face à cette attaque, il exigea un soutien inconditionnel à sa loi sécuritaire. Un ultimatum politique qui provoqua une vague de sympathie aussi bien que de méfiance. Les syndicats, les associations civiques, même certains partenaires gouvernementaux refusèrent de signer un chèque en blanc. L'Alliance Socialiste Mährenienne (ASM), partenaire clé de la coalition, se déchira. L'appareil du parti, à l'arrêt, et les nerfs du pays, gelés.
La crise s'installa. Les socialistes modérés de l'ASM, sous la direction de Markus Adler, étaient prêts à négocier. Mais l'aile gauche, galvanisée par la rhétorique enflammée d'Helena Bauer, vit dans cette loi une trahison intolérable des principes libertaires de la révolution. « On ne négocie pas avec la surveillance généralisée ! » clamaient leurs tracts.
Le Congrès d'Ustarine, en février 2016, devint le champ de bataille. Dans le cœur industriel de la Mährenie, au milieu des usines high-tech et des coopératives ouvrières, les délégués socialistes se réunirent pour trancher. Pour la Mährenie, c'était le moment où la gauche, incapable de surmonter ses contradictions, allait s'auto-détruire.
Le débat fut une joute oratoire féroce. Adler et les modérés plaidèrent pour la responsabilité, arguant qu'un retrait de la coalition livrerait le pays à la droite. Bauer et les radicaux répondirent par l'intransigeance des principes. Et, à une écrasante majorité, les délégués, exaspérés par ce qu'ils percevaient comme l'arrogance de Rossmann et la dérive autoritaire de l'État théoriquement voué à disparaître, votèrent la motion Bauer. L'ASM quitta le gouvernement.
Rossmann, se retrouvant en minorité, privé de sa légitimité, fit le seul choix qu'il jugeait digne : il dissolut la Convention et appela à de nouvelles élections. Il croyait encore en son étoile, en sa capacité à convaincre le peuple. C'était un suicide politique en direct.
L'impact fut incalculable. Il déclencha un changement radical dans les attitudes populaires. Le soir même, Rossmann, son univers politique en ruines, comprit : « Nous n'avons plus de majorité ! »
C'était il y a un an. Mais son départ ne fut jamais que de courte durée.
17952
Nous sommes en soirée, assez tard, et la Mährenie se berce encore de l’illusion de sa neutralité. Ce qui apparaîtra ensuite comme évident n’a pour l’heure traversé la tête que d’une poignée d’ultra. Ultra-nationalistes en guerre contre toutes et tous. Ultras radicaux de la Révolution, pour qui l’existence même de la Confédération est un acte de guerre contre l’oppression. Ultras rigoristes d’un monde ou d’un autre, envisageant le retour à l’ordre ancien, ou son abandon ultime. Tout le monde a le goût de la Révolution avortée sur le bout de la langue. Un goût de fer, de sang, de grandes promesses déçues. Elle est allée trop loin. Non. Elle n’a pas assez fait. Le pouvoir est aux mains d’une coalition franchement hallucinante, allant du centre le plus modéré et « adulte » à la droite la plus réactionnaire. La chance e la gauche, c’est que cette coalition est incapable de s’accorder sur la marche à suivre. L’idée centrale – le caractère néfaste du Communalisme – se heurte au mur des cultures politiques. Pendant que le « Parti Populaire » se gargarise en solution de compromis, l’Union Nationale frappe du poing sur la table. Le chien veut mordre, mais la laisse est durement serrée autour de sa nuque. Le Nouveau Cap Mährenie 2020, pour sa part, rêve de grandes réformes libérales. Anna Ziegler est une utopiste, la seule de son camp politique.
Au fond tout ce qui a changé, en deux ans de règne, c’est l’arrêt des réformes. Avant on allait quelque part, quoi qu’au pas chancelant et louvoyant d’une gauche incapable de faire son autocritique, maintenant le gouvernement a les deux pieds solidement ancrés dans la terre meuble d’un pays fertile, incapable de faire un pas dans quelques directions que ce soit. Alors des solutions alternatives émergent à l’ombre des ruelles et des groupuscules de la frange. C’est comme ça que Roland Veiel, ce député Vert qui n’avait jusque-là pas grand-chose de remarquable, a été érigé en Martyr par son véritable massacre. Tabassé en pleine rue alors qu’il rentrait d’une réunion arrosée. Laissé pour mort, couvert de son propre sang, et de l’urine d’un autre. Personne ne l’a dit trop fort, mais tout le monde sait que les mouvements d’extrême droite frapperont à nouveau. Veiel est le premier député laissé dans le caniveau, mais pas le premier grand tabassé du pays. Et le gouvernement fait de son mieux pour capitaliser sur la crise.
Même ici, où le compromis libéral est menacé d’effondrement, le centriste n’est pas genre d’animal à aimer le fascisme. Il le tolère, l’accepte, l’utilise, mais jamais, au grand jamais, ne l’aime. C’est en dessous de lui. Alors il y a fort à parier, c’est ce qu’on commence à dire et à penser, que la coalition au pouvoir tolère passivement ces massacres. Oui. Pourquoi pas, après tout. Rien ne dit que Roland Veiel était une commande directe. Qu’on a ordonné son élimination depuis les plus hautes sphères du pouvoir. Mais ce qui se devine, se devine parce que c’est vrai, que l’intuition populaire ne s’y trompait pas, c’est qu’il existe des organes gouvernementaux finançant ces milices, tolérant leurs actions, traînant des pieds pour résoudre les enquêtes. Une stratégie de la tension, ou du pourrissement, envisageant la dégradation continue de la situation à l’avantage d’une coalition amenée, à terme, à pencher à droite.
Cette illusion, comme d’autre, sera brisé à la vitesse de match cinq par des paraboles hypersoniques dessinées depuis des sites de lancement à Teyla et en Hostaline. Nous sommes en soirée, assez tard, et la Mährenie se berce encore de l’illusion de sa neutralité. Et puis soudain, ça a cessé. Les journaux du jour titreront diversement. « Catastrophe », « Journée Noire ». L’Observateur, un quotidien socialiste modéré de la capitale, titrera simplement « La liste des morts et blessés est disponible en page 2 ». Tout le monde est déjà au courant de l’évènement, autant aller à l’essentiel.
La Mährenie découvre soudainement que son entrée fracassante dans le monde moderne et l’économie mondiale ne la protège en fait nullement de la barbarie de ses voisins et de leurs assistants bourreaux. On avait pourtant érigé le terminal A de l’aéroport international de Sankt Josef comme un temple, lieu inviolable par excellence. L’architecte en charge du projet, Francesca Müller, était allée jusqu’à comparer la structure du gros œuvre à « Une nouvelle forme de lieu commun, devant retrouver l’usage multiple des premiers temples païen. Un lieu qui fait le lien avec le ciel, ici littéralement ». Des tubes en verre desservaient les grands halls d’attente, amenant à différentes baies d’embarquement dans un style moderne, conçue pour correspondre aux standards kah-tanais. Le ciel était constamment visible à travers de grandes baies en verre soufflé, sous lesquels des poutrelles métalliques dessinaient des arabesques abstraites.
En l’espace d’un instant, le rêve de Francesca et de la Mährenie a été pulvérisé. Comme un coup de couteau dans le thorax de la capitale, lui coupant tour à tour le sang et inondant son ventre de sang : le béton se brise en gros éclats, qui s’abattent sur la masse des passagers. La fenêtre vers le ciel est soufflée en une grêle de guillotines. La pluie s’abat et tue, puis le silence revient. Personne ne l’entend, les oreilles sont pleines des acouphènes et des cris d’agonie ou de panique. Il y aura une seconde de latence, puis les alarmes résonnent à travers ce qu’il reste de l’aéroport, puis se répandent dans toute la capitale. Le coup a porté, le coup, aussi odieux qu’il fut, aura au moins eu pour effet de remettre les pendules à l’heure : la modernité ne protège de rien, les illusions centristes sont définitivement imbéciles.
Les premiers secours se rendent sur les lieux aussi rapidement que possible : plusieurs des voies d’accès sont coupées par d’immenses cratères et un pan du Terminal B s’est effondré sur le parking. Pour autant, la protection civile et les pompiers arrivent à se frayer un chemin, rapidement suivi par les reporters amateurs et les de la télévision nationale. Parmi ceux-là, Arthur Gerstenberg, que la caméra tremblante de Levi Stettin immortalisera en train de patauger entre les éclats de verre et le sang épais. Aucun des deux hommes n’a jamais été vraiment exposé à la violence. Ils découvrent les mains tremblantes et le visage blême, combien le corps humain contient de sang et de boyaux, et comme ceux-là peuvent se répandre au sol. Dehors, la lueur des incendies a une couleur néfaste. Noire et épaisse, nourris par le kérosène. Les flammes se reflètent dans les flaques de sang. Après dix minutes à tenter de faire son compte-rendu, le brave Gerstenberg laissera tomber son micro pour attraper une enfant au sol, perdue comme une poupée désarticulée au milieu du contenu éventré de plusieurs valises. La caméra coupera à ce moment pour retourner sur le plateau. Personne n’a de mot adapté pour ce qui vient de se produire, mais un sentiment s’éveille dans les consciences de tout le pays.
Faute de pouvoir regarder l’ampleur du désastre – il faudra encore une demi-journée pour que les premiers décomptes macabres listent l’identité des morts et disparus – les regards se tournent enfin vers le gouvernement. Dans le Palais de la Convention, tout se passe comme dans un rêve, ou peut-être plutôt un cauchemar. Un silence ouaté règne dans les couloirs, où patrouillent des militaires, comme si l’ennemi allait soudainement débarquer pour enlever le Chancelier. Ce dernier s’est isolé dans son bureau avec quelques proches membres du gouvernement et une véritable clique de communiquant, lesquels travaillent à trouver les mots juste pour incarner le juste milieu. L’obsession centriste trouve ici ses limites les plus absurdes. La Mährenie est attaquée, directement et dans sa chair. Mais Richter est un homme de conviction. Il croit en la paix, en la capacité du dialogue à régler le gros des conflits, et en l’alliance naturelle pouvant exister entre son gouvernement et les forces droitières internationales. Si le missile vient de l’OND, il faut comprendre pourquoi il a visé la Mährenie, et traiter ces raisons comme autant d’accidents historiques. De processus regrettables que l’on aurait aimé éviter.
Très honnêtement cette guerre le dérange. Elle rappelle brutalement au monde l’alignement de la Mährenie sur la ligne progressiste internationale, liant ainsi les mains de son gouvernement dans le seul domaine où il avait jusque-là réussi à se dégager un espace de liberté : la politique étrangère. Il faut calmer le jeu, immédiatement. Après près de deux heures de débats et de discussion, Klaus Richter vide son verre de vin et se rend d’un pas traînant vers la salle de conférence du Palais. On a accroché un grand drapeau Mährenien derrière lui et il porte un petit brassard noir par-dessus la manche de son costume impeccablement taillé. Klaus Richter est un petit homme, grisonnant mais au regard intelligent. Il a la carrure d’un notable de province et c’est aussi son électorat. Sans le savoir et afin de préserver le mandat qu’ils lui ont donné, il va mettre un terme brutal au contrat tacite qui les liait jusque-là : devant un parterre de journalistes nationaux et internationaux, et devant quatre millions de téléspectateurs stupéfait, l’homme du centre prononce un discours d’une mollesse insoutenable.
Les mots que les communiquant du cabinet ont choisi pour le Chancelier donnent l’impression d’émerger d’un univers parallèle. Soudain, la pluie de missile qui s’est abattu sur l’aéroport devient un crachin, un phénomène regrettable mais presque naturel, dont on ne nomme ainsi jamais les principaux responsables. Les morts et blessés sont cités, et les efforts du gouvernement pour limiter l’impact de la crise et tenir le public informé. Et c’est tout. Richter, avec la sensation évidente du travail bien fait, ordonne à son cabinet de rester éveillé pour gérer la nuit, et part se coucher.
La masse réactionnaire est, par essence, imbécile et craintive. Le discours de son champion ne l’a pas rassuré. La promesse de la coalition nationale : la paix, la sécurité, a volée en éclat avec la verrière de l’aéroport, et personne au gouvernement ne semble s’en être rendu compte. Rapidement les députés de la Convention appellent leurs partis respectifs. Dans le chaos le plus total, on décide enfin de siéger. Il est trois heures du matin et moins d’un tiers des députés arriveront jusqu’au lieu de pouvoir Confédéral, situé à une poignée de rue du Palais où siège le gouvernement. Personne ne sait trop quoi dire ou quoi faire : l’invitation s’est faite à l’initiative de Markus Adler, de l’Alliance Socialiste Mährenienne. Il y a fort à parier que si elle était venue de plus à gauche, elle aurait été totalement ignorée. Ironiquement, cependant, le citoyen Adler n’est pas là. Coincé par un début d’évacuation de la capitale, il aura manqué ce qu’il imaginait alors être son moment historique.
Layla Rosenstock, arrivera à bon port, avec quelques autres éminents représentants de la ligne « Rossmaniste ». L’ancien commissaire à l’indépendance Vlatko Karanovic, homme d’expérience et reconnu à travers l’ensemble de l’assemblée, est sur ses talons. C’est lui qui approchera les militaires en faction devant le parlement. Après une brève discussion, ceux-là ouvrent les portes du parlement et évacuent les lieux. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a assez peu de risque d’attaque au sol de l’ennemi. Des grappes de députés arriveront en ordre dispersé durant toute la nuit.
Dehors, les alarmes anti-aériennes résonnent toujours. On les entend même au sein de la grande salle vide. On hésite un peu. On siège rarement en si petit comité : le Dr Günther Schmidt, respecté président de l’assemblée depuis maintenant trois mandats, proposera un ordre du jour improvisé concernant la condamnation des frappes de missiles. Un début de fraternisation aura lieu entre les différentes forces politiques, qui arriveront péniblement, après deux heures de discussions, à accoucher d’un texte exprimant la « position de la Convention ». Pour le reste on ne sait pas bien. La droite et le centre, majoritaire, décide d’atteindre la « position officielle du gouvernement » pour prendre des décisions plus poussées. Les députés en présence finiront par veiller une partie de la nuit. Certains rentreront chez eux, abandonnant progressivement leurs confrères.
À la fin restera Helena Bauer, de l'Aile Gauche de l'ASM, faisant un discours passionné devant un parterre presque vide, appelant en somme le reste du Parti à la suivre dans la voie de la radicalité en ces temps de crises. Plusieurs de ses collègues et amies sourient : malgré la situation l’enfant terrible du socialisme démocratique continue à débiter ses obsessions. Vers cinq heures du matin, la Convention sera enfin vidée pour de bon. Lukas Weber, du NCM2020, essentiellement resté debout pour surveiller la bourse drovolskienne, passera plusieurs dizaines de minutes à chercher comment fermer les lieux, avant de se résoudre à alpaguer une patrouille de militaire pour leur demander de surveiller les portes en attendant la session parlementaire du lendemain. Selon ses propres termes, la situation de guerre est « propice aux pillages ». Pendant ce temps, les autres députés restés jusqu’à la fin conviennent de se retrouver le lendemain pour proposer une feuille de route collective et transpartisane.
Ce qu’ils ne savent pas, à ce stade, c’est qu’ils n’en auront pas l’occasion. Si on s’est poliment tenu d’évoquer la prestation de Klaus Richter, le consensus à son sujet est qu’il est au mieux la voix d’une coalition parlementaire qui n’a pas encore tranché sur sa ligne - tout le monde ne partage pas la généreuse mansuétude des représentants de la Nation. Au sein de l’exécutif, notamment, le commissaire Ewald Reiner. Homme au tempérament brutal, l’ancien patron de l’Union Nationale est souvent qualifié d’assez brillant par une certaine bourgeoisie vieux jeu et les média leur étant associés. Comme si cela ne suffisait pas, il est aussi et surtout en charge de la police, au sein de laquelle il tente de faire percer ses obsessions sécuritaires et, plus généralement, une certaine lecture de l’histoire Mährenienne. Rattachiste kaulthe jusqu’à la révolution, il prônait depuis un exceptionnalisme mährenien assez peu compatible avec le caractère, disons, réduit du territoire national de la Confédération. Non content de tenter la greffe de ce nationalisme expansif à un pays s’y prêtant assez peu, il avait largement participé au financement de micro-mouvements d’extrême droite, et établit au sein du gouvernement un plan d’action en dix étapes pour définitivement séparer la Mährenie du Grand Kah.
Ce que l’on peut dire sur le citoyen Reiner, c’est que brillant ou pas, le bombardement de son pays par les ennemis d’un ordre libertaire qu’il méprise au plus haut point, et la réponse somme toute très modérée et propre sur elle du gouvernement auquel il appartient en principe, avaient finit par le faire paniquer. Sinon par panique, comment expliquer la précipitation avec laquelle le commissaire à l’Intérieur avait convoqué la presse le lendemain des frappes, précipitant en quelques mots les évènements à travers tout le pays ?
Le calcul politique n’était sans doute pas idiot, au fond. Ewald l’expliquait lui-même à ses proches conseillers quelques minutes à peine avant sa prise de parole. « Maintenant, nous avons une vraie opportunité de couper le cordon ». Sans aller jusqu’à se rallier à l’OND ou à l’Hotsaline, il existait en cet instant un véritable espace politique pour le pacifisme bien en vu, qui n’aurait de cesse que d’exiger un retrait du réseau d’alliance kah-tanais afin d’éviter une prolongation du conflit. Dans de telles conditions il serait facile de trouver des soutiens extérieurs pour protéger la Confédération de représailles libertaires. Ce que l’on sait, cependant, c’est qu’Ewald était entouré d’hommes prudents. Se trouvaient deux discours sur son bureau, l’un d’eux visant à officialiser la politique pour laquelle l’Union Nationale bataillait au sein de la coalition, l’autre se contentait d’indiquer quelques mesures classiques pour assurer le maintient de l’ordre dans une capitale scarifiée. Il se dit que le commissaire Reiner fit son choix au dernier moment, et que personne en dehors de ses plus proches collaborateurs ne savait précisément ce qu’il allait annoncer.
L’analyse historique jugera sans doute les faits avec moins de sévérité que les contemporains, lesquels n’hésitèrent pas à qualifier l’action de tentative de coup d’État par le Commissariat à l’Intérieur. C’est qu’il existe une méfiance profonde entre le Mährenien et le pouvoir central, qui tend à croître quand ce pouvoir central est incarné par des forces nationalistes ou pouvant plus généralement rappeler les diverses tentatives de coup d’État fascistes ayant secoué la jeune histoire politique du pays. En attendant, lorsqu’Ewald Reiner prend la parole devant un drapeau Mährenien et face à des médias triés sur le volet, personne ne sait exactement à quoi s’attendre.
Puis les mots quittent sa bouche. Avec une attitude travaillée, visant le contraste absolu avec le discours donné la Veille par le Chancelier, Ewald Reiner fait le constat de ce qui, selon lui, a amené à cette crise. La faiblesse d’une Confédération incapable de choisir librement sa ligne politique. D’un pays miné par les agents de l’étranger et les pulsions autodestructrices. Plus grave encore, un pays dont le pouvoir élu légitimement est constamment menacé par les tentations révolutionnaires de quelques terrorismes séditieux. Il ne nomme pas directement l’extrême gauche, certains médias du centre jugeront favorablement qu’il visait aussi bien les communalistes que les radicaux d’extrême droite. En attendant, ce n’est pas sur eux qu’Ewald Reiner allait déchaîner l’essentiel des forces policières à sa disposition. Ayant fait le constat des dangers secouant la Confédération, et actant la situation de guerre dans laquelle se trouve présentement le pays, le commissaire décrète l’état d’urgence selon une loi dont la votation avait fait tomber le gouvernement Rossman.
Faite sur mesure pour le commissaire Vlatko Karanovic après la tentative d’assassinat l’ayant visée, cette loi n’a cependant jamais été ratifiée. Qu’importe. Ewald Reiner compte sur le fait accompli. Cette déclaration ne sera pas immédiatement suivi d’effet au sein du gouvernement, mais aura au moins pour effet de durablement plonger le parlement dans la crise. Le discours a lieu à onze heure. Vers midi les parlementaires commencent à arriver à la chambre pour, comme ils l’avaient convenu la veille, établir une ligne d’action transpartisane concernant la situation de crise. Une heure plus tard le président Dr Günther Schmidt suspend la séance, dont la tenue est jugée impossible : les parlementaires en sont revenus à leurs bonnes habitudes et, s’accusant de tout les maux, oublient la raison première de leur venue. Les minutes de la séance notent que le Baron Adelbert von Velden, représentant le Ligue des Droites et étonnante survivance du monarchiste en Mährenie; est sans doute le seul y ayant trouvé son compte. L'honorable gentleman aura profité de l'occasion pour insulter l'ensemble du spectre politique en un temps record.
Les parlementaires ne sont pas les seuls dont l’esprit s’échauffe. Ewald Reiner est convoqué par le Chancelier Richter, lequel hésitera à le mettre à la porte du gouvernement. Ce sera Anna Ziegler qui le convaincra de ne pas encore se séparer du leader de l’Union Nationale, arguant que la coalition n’y survivrait pas et que la situation pré insurrectionnelle est trop dangereuse pour s’autoriser à faire tomber le gouvernement pour une « broutille ». En attendant cette broutille pose un véritable problème : en effet, cet état d’urgence est à la fois dans tous les esprits et parfaitement inexistant sur le papier. Richter refuse de signer le décret d’application de la « loi scélérate de Rossman », et personne n'est en mesure de faire pression sur le chancelier, qui a le plein soutien de son parti et peut donc faire tomber le gouvernement s'il se sent mis en danger. Les réunions s’éternisent, personne n’arrive à trouver de compromis.
Dans la rue, maintenant, personne n’est tout à fait au courant de la nature encore très spectrale de l’état d’urgence déclaré la veille. Jules Váradi, blogueur très en vue de la scène politique de gauche, note ainsi qu’une agitation totale anime désormais les milieux contestataires habituels. Grévistes, ouvriers dans les industries pétrochimiques, cadres des partis de gauche. Dans une discussion avec Sœur Maria, jeune icône des réseaux sociaux et accessoirement travailleuse humanitaire au secours catholique Mährenien, le militant écologiste Liam Kraznov, blessé lors du bombardement, le dira avec le plus grand sérieux : « Cette fois c’est bon, ils vont tous nous tuer ». Le tabassage d’un député est encore dans tous les esprits, et on craint le pire. En moins d’une semaine, les milieux de gauche ont trouvé un consensus et sortent massivement dans les rues pour s’opposer à un état d’urgence qui – une fois encore – n’existe en fait que dans la rhétorique d’un commissaire isolé. D’abord hésitante, cette foule abandonnera rapidement sa stratégie prudente de manifestations déclaré pour commencer à envisager des occupations de rond-point.
Ce sera d’un de ceux-là que partira ce que beaucoup considèrent comme le coup d’envoi des évènements proprement révolutionnaires en Mährenie.
15414
Nathalie Eich est une grande trentenaire aux traits tirés et aux yeux légèrement globuleux. D’un naturel souriant, ses collègues et amis décrivent cette sympathique assistante sociale comme une femme intelligente et d’un calme olympien. On ne l’a jamais vu en colère. En fait, ce qui passe chez elle pour de la colère passerait chez d’autres pour une forme particulièrement patiente de frustration. Tout le monde s’accorde à le dire, Nathalie Eich est une femme tranquille. Et peu politisée. Elle n’est membre d’aucun syndicat, les horaires particulièrement difficiles de son travail l’empêchent de pleinement participer à la vie associative et communale de son quartier. Pas isolée pour autant, elle est ce que les analystes politiques tendent à qualifier de figurante de la vie nationale. Membre de cette nébuleuse « majorité silencieuse », qu’on méprise sous couvert de la représenter. Réduite au statut d’instrument statistique, auquel on aime faire dire ce que l’on veut.
Pourtant, Nathalie Eich est sur un rond-point, et elle tient une pancarte. L'ancre commence à baver, le carton est plein d'eau.
C’est une journée typique de septembre en Eurysie centrale. L’été n’a pas encore pleinement fait ses bagages et il fait chaud, malgré la pluie fine qui tombe sur les manifestants. Au barrage filtrant de la garde communale, on a à peine regardé le parapluie que Nathalie Eich a pris avec elle avant de la laisser passer. « Soyez prudente, citoyenne ». Elle leur a rendu un signe de tête. Pour le moment, il n’y a encore jamais eu de confrontation brutale entre la protection civile et les manifestant, et l’illusion d’une forme de fraternité citoyenne persiste. Ces gens sont comme nous, non ? Ils ont les mêmes intérêts. La garde s’est principalement illustrée en matant des insurrections armées et fascisantes. Pour le gros de la population, elle remplie encore son rôle.
Pourtant les officiers de la garde observent avec anxiété les masses toujours plus compactes qui se rassemblent sur les bords des avenues, des ronds-points, des grandes places piétonne, et menace à tout instant de déborder ailleurs, là où elle n’est pas souhaitée, là où elle pourrait commencer à déranger l’éternel « Ordre Public » à laquelle la locution « Gardiens de l’Ordre » se réfère. C’est vrai, l’illusion d’une entente entre manifestants et garde-chiourme pourrait-elle survivre aux premières confrontations ? Un doute raisonnable persiste chez les gradés.
C’est que contrairement aux attentes du gouvernement, son inaction ne calme pas la foule. Le quiproquo initial, la crainte d’un état d’urgence qui n’existe pas, n’est pas évacué par le temps. Pire encore. Les premiers jours hésitants ont laissé place à des semaines pleinement conscientisées, et les manifestations sont maintenant le lieu où se créent les discours, et où les peurs se cristallisent. La réaction initiale, épidermique, un réflexe acquis dans l’après 2008, devient un mouvement organisé.. Quand bien même l’état d’urgence n’est pas, on craint qu’il puisse être. Le problème, se répète-t-on épaule contre épaule, c’est le gouvernement. Il faut changer de gouvernement. Et le gouvernement, lui, hésite encore sur la marche à suivre. À ce stade, pourtant, plusieurs options sont déjà sur la table. Ewald Reiner écume de rage. Le commissaire à l’intérieur est formel : on l’empêche de faire son travail. Et le chancelier Richter est formel : les manifestations ne sont pas violentes. Il n’y a pas de raison à les pousser à le devenir. Avec le temps, la pluie et la nécessité de toucher un salaire quotidien, les gens finiront par rentrer chez eux.
Tout le monde ne partage pas cette analyse, et il est impossible de savoir si elle le chancelier avait vu juste. Potentiellement, mais ce n’est pas la direction que prirent les évènements. Richter, pour commencer, craint le pire. Se basant sur les audits menés durant son début de mandat, il s’entoure rapidement des officiers jugés les plus « sûrs » de la Protection Civile. Anciens policiers du temps de l’ordre rosique, authentique sociopathe ou simplement flic pur et dur, à l’ancienne, ancré jusqu’au bout des os dans la notion de défense de classe propre à sa fonction. On détermine que deux des bataillons sont pleinement sûrs. La Garde à Cheval, pour commencer, qui tient ses origines de l’ancienne garde Rosique et a une détestation de tout ce qu’elle assimile au « désordre », et la Garde Mécanisée, unité la plus mobile et moderne de la protection civile, et dont les membres ont principalement votés futuristes aux dernières élections. Une note des renseignements généraux et formelle à ce sujet, d’importants faisceaux d’indice associent ces braves gardiens de l’ordre à certaines des ratonnades ayant émaillé l’actualité politique électorale. Ewald Reiner est ravi : il a quelques alliés. Pas assez pour tenir la ville, mais ce n’est pas ce dont il a besoin, pas vraiment.
« Au fond, quand les violences éclateront, sympathies ou pas, tout le monde devra faire son travail », explique-t-il à Anna Ziegler. La Commissaire à l’économie acquiesce, mais n’est pas plus rassurée que ça. Le soir même, elle effectuera plusieurs recherches sur le moyen le plus sûr de quitter le pays, et les différentes compagnies de mercenaire opérant en Eurysie centrale.
Ewald Reiner n’est pas le seul à se préparer aux violences. Ou plus précisément, il s’en trouve d’autres pour appeler ouvertement à l’éclatement immédiat des hostilités. En effet, l’extrême droite voit le renforcement des manifestations d’un très mauvais œil : c’était l’explosion de la gauche en différentes forces antagonistes qui avait permis au discours de droite de percer à travers la Confédération. Jamais dominant, ce dernier avait ainsi besoin de maintenir ses adversaires occupés à se saboter. Adelgunde Kranz, à la tête de la Ligue des Droites, invite l’excentrique Heinrich Heisenberg à une rencontre où elle essaie de ressouder les liens avec celui qu’elle traitait encore la veille de sécessionniste. Le tout a lieu dans ce qu’elle imagine sans doute être un décor idéal. Un hôtel particulier en bordure de fleuve, dont les grandes baies vitrées donnent sur la Forteresse de Sankt Josef. Un drapeau est accroché au mur, entre deux portraits familiaux, et des valets font le service. Heisenberg restera jusqu’à la fin du repas, et écoutera poliment son hôte. La situation est assez grave pour faire ravaler sa langue à celui dont la principale préoccupation était jusque-là d’incendier les « vieilleries », auxquelles il rattache le nationalisme vieille école. Il saluera Adelgunde Kranz, la remerciera pour son invitation, et lui promettra de réfléchir à son offre.
Plus tard, le chef de file des futuristes notera que la Ligue des Droites et vouée à disparaître. « Il n’y a rien à sauver. »
S’il n’existe aucun consensus entre la tête des différents mouvements de l’extrême droite Mährenienne, les bases militantes ont une conscience beaucoup plus développée de leurs intérêts partisans. Peut-être que venir du même mouvement que le reste de la rue, celle qui s’organise contre le consensus gouvernemental, leur permet de prendre l’ampleur des évènements au sérieux. Peut-être aussi que des années de financement occulte par les services secrets et de ratonnades menées avec l’accord tacite du gouvernement a simplement entraîné la masse brune à l’action directe. Anni Rheingold, s’est déjà illustrée en organisant le tabassage d’un député vert, organise ses gars. Il faut intimider, faire peur à tout le monde, les pousser à rentrer chez eux. Rheingold s’imagine que l’inaction du gouvernement est une invitation : naturellement, dans les sphères fascistes, c’est considéré comme acquis. Quand bien même cette collaboration est à sens unique, et à l’initiative d’une frange radicale de la coalition gouvernementale, tout cette dernière accepte passivement l’aide et le soutien des authentiques « protecteurs de la Mährenie ».
Ce n’est évidemment pas le cas. Le Parti Populaire et leurs alliés néolibéraux n’ont aucune idée de la collaboration tacite entre certains services gouvernementaux et la rue. Lorsque les premières ratonnades éclatent, le chancelier Richter fulmine. Ewald Reiner, lui, voit tout de suite l’opportunité. Il attend.
L’été a commencé à tirer sa révérence. Nathalie Eich, notre assistante sociale, a toujours son parapluie avec elle. Deux semaines de rassemblements régulier, et presque autant de pluie. Progressivement, le mouvement a pris forme, et ce que personne ne savait trop comment saisir a fini par être rejointe par un certain nombre de représentants élus. Ceux-là rodent, pas tout à fait sûr du rôle qu’ils peuvent jouer dans une structure définitivement hostile au parlement, encore qu’il s’agît plus d’une méfiance envers ses institutions qu’envers ses membres. Quelqu’un est monté sur le toit d’une voiture. L’un des speakers habituels. Nathalie ne le reconnaît. C’est l’un des « bavards », de ceux qui donnent régulièrement des discours sur la situation. Que faire. Comment la régler. Le consensus, dit-il, c’est que le gouvernement n’a pas fait ce qu’on attendait de lui. Aucune déclaration n’a eu lieu concernant l’état d’urgence, et aucune délégation de manifestant n’a été reçue. Les parlementaires présents hésitent. Ils y a bien eu des rencontres, officieuses, mais rien avec l’exécutif. Quelqu’un cri dans la foule. Si le chancelier ne veut pas recevoir le peuple, le peuple n’a qu’à se rendre au palais. D’autres reprennent, rapidement, l’idée fait son chemin. On cri « Au palais ! Au palais ! » L’un des agents de protection civile installé en pourtour de la place saisit sa radio et prévient son chef, lequel prévient son chef, lequel prévient son chef, qui prévient le gouvernement. On veut marcher sur le Palais de la Convention. Selon quelle itinéraire ? On ne sait pas trop. Alors tâchez de savoir. Pendant ce temps, la foule se met en route. C’est une masse immense et bigarrée d’hommes et femmes, ouvriers, boutiquiers, étudiants, syndicalistes et militants, gens du quotidien dont la plupart n’ont qu’une très vague idée de ce qu’ils veulent. Que le gouvernement les écoute, qu’il retire un certain nombre de loi, que Richter quitte le pouvoir. Et ensuite ? On verra. Certains leaders d’opinion ont déjà fait des idées diverses. Plus généralement, et au-delà de la coalition gouvernementale, c’est son électorat et ses intérêts que l’on rejette. La Bourgeoisie Mährienne a eux le temps qu’elle exigeait pour prouver la supériorité de son modèle : tentative pleinement stérile. Il est temps de passer la main.
Dix heures. La foule se met en marche. Des barrages de garde sont organisés à la hâte. Souvent trop tard, rarement aux bons endroits. Ce n’est pas un cortège unique mais une multitude d’individus occupant tous les axes et avançant vers le centre. La situation est telle qu’en ville, on se joint spontanément à la foule. « Qu’est-ce qui se passe ? » « On va à la Convention. » « Qu’est-ce qu’on lui veut, à la Convention ? » « Qu’elle rende des comptes ». Ce seul argument suffit souvent.
Midi. Nathalie Eich est en tête de cortège. En une poignée de semaine, elle est devenue une figure appréciée au sein de la contestation. Son physique de grand oiseau la rend immédiatement identifiable, et ses rares prises de paroles ont été exprimées avec suffisamment de considération pour ne heurter personne. Elle n’a aucune visée politique, mais sa colère face au gouvernement semble incarner une forme de bon sens que d’autres reprennent. La pensée s’est maintenant structurée. Que la convention rende des comptes. Dans les officines de la Ligue des Droites, on commence à paniquer. Les quelques échauffourées, ratonnades, attaques visant les lieux d’usage ont prisés quelques nez et considérable quantité d’os, mais pas la motivation de la rue. Maintenant elle marche pour le pouvoir. Assez peu des manifestants le réalisent, mais un processus révolutionnaire est enclenché, au moins dans l’esprit de leurs ennemis. Pour la Ligue des Droites, c’est le Grand Soir, celui qu’ils veulent éviter à tout prix. La mobilisation est générale. Il faut passer à l’étape supérieure.
Treize heures. Anni Rheingold hésite, puis invite une poignée de « camarades » chez elle. C’est une vieille maison de famille située dans l’une des rares zones proprement résidentielle du centre-ville. Elle indique à deux militants de pousser les meubles contre les murs, puis de l’aider à retirer le plancher. Ils ont tous une radio fournit par la direction du parti, et peuvent entendre les différents chefs de section surveillant l’avancée de la « gangrène rouge » et le placement de leurs propres troupes.
Le plancher est épais. Ce sont de vieilles lattes de chêne qui n’ont été changées qu’une fois, au milieu des années 80. Sous le bois se trouve une couverture blanche, sous laquelle se trouve de grosses caisses noirs qu’on extirpe et pose à côté du canapé. Annie les ouvre à l’aide d’un code. Le couvercle de la première boîte s’ouvre sur des pistolets alignés. L’autre boîte contient des grenades. L’une d’elle finit dans la poche de l’imperméable d’Annie. Elle attrape aussi un pistolet.
« Cette fois c’est le moment », dit-elle enfin. Quand on lui demande si c’est vraiment le plan, elle hésite et acquiesce. En vérité Annie n’en a aucune idée. Le consensus développé parmi ses troupes c’est que l’action directe poussera l’Union Nationale sur le devant de la scène. Ce n’est pas encore la Ligue des Droites, mais c’est mieux, beaucoup mieux, que rien. On se salut après avoir bu chacun une gorgée d’alcool, et on se disperse. « C’est le moment ? » demandera l’un des militants ? Personne ne répond. Personne n’a de réponse.
Autour du Palais de la Convention se trouve quatre bataillons de Protection Civile. La Garde à Cheval et la Mécanisée sont évidemment placées à proximité des commissariats et dans la cours de l’instance suprême du pouvoir. Se trouvent aussi le second et troisième bataillons de Garde à Pied de Sankt-Josef, qu’on a jugé relativement fiables sur la base d’audits très favorables à leurs officiers supérieurs. Les uniformes gris et noirs des gendarmes forment des lignes serrées sur les ponts traversant le fleuve et face aux rues serpentantes du centre-ville. Les ordres ne sont pas très clairs et personne ne sait précisément à quoi s’attendre. Les drones de police et les communications interceptées donnent à voir un spectacle surprenant et confus, des masses politisées ou non, syndicales ou non, munissant drapeaux, pancartes et parapluies, avançant en ordre dispersé vers le centre du pouvoir. Les slogans ne sont pas très clairs et si on sait qu’il existe une forme d’élite révolutionnaire, présentant un authentique risque de saisir l’instant, la démarche ne semble amener à rien. Au-delà de la concentration d’autant d’individus devant les murs des institutions, il n’y a pas de plan clairement définis.
Certains des gendarmes se demandent si tout ça est vraiment raisonnable. Beaucoup sont des fils et filles de la classe ouvrière, ayant intégré la Protection Civile au lendemain de la libération. Ils ont travaillé avec l’Égide, ont été déployés à quatre fois contre les tentatives de coup, savent assez pertinemment que ça n’y ressemble pas. Beaucoup ont des fils et filles, des frères et sœurs, des parents dans la foule qui approche. D’autre encore ont des amis. Certains aimeraient s’y trouver. Après tout c’est vrai, cette histoire d’état d’urgence est inquiétante.
Les ordres ne sont pas les mêmes d’un bataillon à l’autre. Pendant que le troisième bataillon de Garde à Pied laisse passer les manifestants et les accompagne sereinement vers la Convention nationale, la Garde à cheval monte un barrage bloquant totalement le pont qui traverse le fleuve. On ordonne aux manifestants de faire demi-tour. Nathalie Eich se fraie un chemin jusqu’à l’avant. Là, elle trouve déjà plusieurs représentants syndicaux et politiques. Elle trouve aussi le poète exalté Stanislav Pestkovsky, qui s’est rendu immensément populaire à coup de discours fleuves sur la culture du peuple et l’avenir glorieux attendant supposément la Mährenie. Loin d’être un populiste, Pestkovsky est avant tout un vrai croyant. Un vrai croyant qui a fini de s’engueuler avec un officier de la Garde. « Mais nos camarades sont déjà de l’autre côté ! » « Impossible, nous avons reçu l’ordre de ne laisser passer personne. » « Pourtant ils sont là, retournez-vous citoyen, voyez donc les drapeaux ? » « C’est impossible, je vous dis ». Le poète se retourne et fait un trait d’esprit sur la vision de l’officier. On rit, mais surtout pour dissiper l’inquiétude.
La pluie s’intensifie un peu. Nathalie Eich se retourne, et se fraie un nouveau chemin, vers la queue du cortège. « Qu’est-ce qui se passe ? » « On nous bloque. » « Qui ? » « La Garde. » Les propositions fusent. Que l’on force le passage. Qu’on prenne un autre pont et remonte jusqu’à la convention. Quelqu’un propose d’arraisonner les péniches du fleuve, et de traverser comme ça. L’idée fait son chemin. Quand Nathalie arrive à la queue du cortège, elle y trouve de l’agitation, mais pas celle – excédée et légèrement festive – qui règne à l’avant. Des hommes en noir, encagoulés, bloquent la sortie. On les a déjà vus à plusieurs reprises. En marge des cortèges, s’engouffrant dans les failles pour frapper les retardataires, ou aux en venant aux mains avec le service d’ordre. Ils bloquent la voie. Nathalie Eich retrousse ses manches et se saisit d’un porte-voix. On ne sait pas exactement ce qu’elle veut dire. Certains prétendent qu’elle voulait émettre un appel au calme. Avant qu’elle prenne la manique, les remous d’un mouvement de foule initié à l’autre bout du pont atteignent la rue. Stanislav Pestkovsky a été passé à tabac ! L’avant du cortège se fait rouer de coup par les Gardes ! La foule reflue, poussant la queue de cortège en direction des quelques casseurs de la Ligue des Droites. Nathalie Eich est compressée contre la barrière du pont, elle arrive à se dégager un chemin puis quelqu’un cri. Elle lève les yeux et voit quelque chose tomber à ses pieds.
En vérité les casseurs sont aussi violents que lâches, et terrifiés à l’idée d’un vrai combat contre cette foule bien plus nombreuse qu’eux. Dans leur tête ils ne sont pas des civiles mais autant de révolutionnaires cachant couteaux et armes sous leurs manteaux de pluies et dans leurs sacs. Quand la foule s’avance vers eux, cherchant en fait à fuir le bataillon de Garde Mécanisé, quelqu’un suppose que c’est pour entamer la confrontation, et la panique inonde tous les esprits. Ce qu’on a lancé vers Nathalie, c’est une grenade. Il y a une déflagration. Elle et dix autres camarades sont mortellement blessés.
9246
Une grenade explose à Sankt-Josef, et c’est tout le pays qui saigne. Désormais, il a les yeux rivés vers cette plaie.
Les évènements sanglants de fin octobre ont transformé ce qui était jusqu’alors un mouvement d’inquiétude vaguement festif, une espèce de carnaval de la contestation au projet politique difficile à discerner. La chose à muté. C’est pour le pire, pensent les gens du gouvernement, et tout le monde comprend instinctivement que chacune de leurs actions provoque les réactions qu’ils craignent. Ou plus précisément, qu’ils jouent une partie d’un jeu où le seul moyen de ne pas perdre et de ne rien faire. Une grenade explose, on croit à un tir, la Garde se met à marcher sur la foule, qui se fait rouer de coup et massacrer. Des échauffourées violentes éclatent dans toute la ville, et parce qu’il y a eu des morts, le chancelier Richter signe enfin le décret d’application de la loi d’État d’urgence, justifiant rétrospectivement les manifestations qu’il vise à réprimer, et donnant à ses forces les moyens qu’elles demandaient pour faire escalader les violences.
Toutes ne l’utilisent pas cependant. Et passé la panique d’octobre, la situation se dessine de plus en plus clairement : l’immense majorité des gardes ne sont pas particulièrement partisans de la survie du régime. Les raisons sont multiples mais peuvent essentiellement être résumées à son caractère incompétent. C’est tout juste si une forme de sens du devoir persiste chez quelques unités, lesquelles considérant qu’il n’y a pas pire moment qu’une guerre pour renverser le pouvoir. Car l’idée est désormais sur la table, que tout le monde le sait, et qu’on essaie encore de lui donner une forme plus définie que celle d’une simple idée en l’air. Il n’y a que quelques radicaux de l’extrême gauche pour prononcer les mots. Les communes. Il faut en revenir aux communes.
Le pouvoir de l’État commence déjà à s’évaporer à travers le pays.
Laschborn et Ustarine, à l’est du pays, sont les bastions industriels traditionnels de Mährenie. Des villes dont l’horizon est un mélange traditionnel d’immeubles bas et de cheminées couleur rouille, sur un fond de montagnes percées de mines. C’est le plus grand foyer de contestation national, quoi que les grèves y ont surtout concerné des problèmes très concrets. Coût de la vie, conditions de travail, protectionnisme, protection des acquis sociaux. Les communautés ouvrières de la région ont très mal vécu les audits effectués par la coalition au pouvoir, et ont très rapidement assimilé ses promesses de « simplification » et de « libéralisation » de l’économie comme des déclarations de guerre, auxquelles on avait pour l’heure surtout répondu par la résilience, la « résistance passive ». Il existait un vague respect des institutions empêchant les insurrections trop ouvertes.
C’est en train de changer. Dans les quartiers les plus ouvriers, d’abord, on organise la défense de la communauté. Les échos de l’incident de la grenade remontent jusqu’aux oreilles des communes, lesquelles ont déjà subit leurs propres ratonnades et agressions violentes. Les récits se mélangent et se confondent et on ne sait pas précisément qui est l’ennemi, quelle est la position du gouvernement, ce qui est prévu pour les prochaines semaines. Mais la priorité est maintenant à la sécurité du tout un chacun. Des groupes entiers de Gardes abandonnent la protection civile pour retourner dans leurs communes. Ils emportent leurs fusils, armes de poing, des munitions. Ces groupes organisent rapidement des comités de défense citoyens, lesquels patrouillent les rues et parfois, occupent des infrastructures télécom ou postales. Progressivement, les services gouvernementaux sont remplacés par des alternatives ad hoc, quand ils ne jurent pas fidélité aux communes.
Les choses sont plus compliquées à Sankt Josef. C’est une ville de cadres moyens et de professions libérales. Une ville dont les communes sont largement occupées par des représentants du centre : les luttes intestines de la gauche ayant fait des ravages au sein de l’électorat. Les structures locales sont plutôt favorables au gouvernement et les institutions sont en ordre de bataille pour protéger leur intérêt et le centre géographique de leur pouvoir. Les bataillons de gardes jugés fiables sont constamment mobilisés et bloquent routes, ponts, patrouillent. Des violences continuent d’éclater en périphérie du centre, dans les zones les plus ouvrières et excentrées. Une gueguerre sans envergure : des militants d’extrême droite brisent une vitrine, sont rattrapés et laissés en sang sur le pavé. Des groupes de jeunes gens encagoulés se croisent au détour d’une rue et se rouent de coup.
Bien entendu le pouvoir politique n’est pas aveugle à la situation. Seulement il ne trouve pas de réponse satisfaisante. Tout est trop confus, et la solution – comme nous l’avons vu – est aussi la cause du problème. Face à la rigidité, ou la paralysie, de l’exécutif, la Convention Nationale décide de se saisir du moment. Octobre est un mois d’hyperactivité parlementaire. Les séances s’enchaînent jour et nuit et beaucoup de députés, fatigués des barrages de police et des manifestations, décident de dormir au sein même de l’assemblée. Spectacle immortalisé par des reporters incapables de bien saisir le moment, mais tout de même dotés d’assez de flair pour comprendre sur quoi pointer leur caméra.
L’image est d’une qualité assez médiocre, c’est celle d’une caméra portable, configuration légère et plutôt résistante. Le genre qu’on peut amener dans un pays en guerre, s’il le faut absolument. La grande salle symétrique de la convention s’étend, et est un lieu de brouhaha sans nom. Cette assemblée construite dans un esprit empêchant au maximum les interactions non cadrées, les députés ne se font ainsi pas face et sont alignés face à une scène où siège le président et les locuteurs prévus au programme, n’aura pas échappé à la dissolution progressive des normes. Le Baron Adelbert von Velden est debout sur son pupitre, invectivant largement l’assemblée. C’est de la faute du centre, du marais, comme il dit. Il aurait fallu aller plus loin, plus vite. L’attentisme de la coalition gouvernementale laisse les coudées franches à ses adversaires.
Du côté des adversaires en question, un mince consensus semble avoir été trouvé au sein de la députation de gauche. Helena Bauer, l’aile gauche de l’Alliance Socialiste Mährenienne, a trouvé un terrain d’entente avec Layla Rosenstock, représentant les rossmanistes. Il faut mettre un terme immédiat à l’État d’urgence. Pour le reste, il ne semble pas y avoir de point d'accroche, mais personne d’important n’est capable de pointer ce manquement. La commissaire à la justice, Ingrid Hoffmann, lis une déclaration du gouvernement devant un parterre de représentants dissipés, qui l’écoutent à peine. Face à la situation de crise exceptionnelle et pour assurer la continuité des activités gouvernementales, on décrète la création d’un gouvernement d’Union Nationale. Ce qui en soi n’engage à rien et ne change absolument pas la configuration au sein de la convention. Mais ça tombe bien, le gouvernement y possède une majorité légèrement renforcée. La motion est votée. Helena Bauer, Layla Rosenstock et le gros de leurs troupes quittent la salle. Pour reprendre les mots de d’Alphonse Schmitt, du Mouvement du 11 Juin 2008, « on arrivera à rien, ici ».
Le constat est partagé. Dans la rue, on commence doucement mais sûrement à prendre acte de la situation de blocage. La situation n’est pas « insurrectionnelle » au sens où l’entendent les théoriciens communalistes. Les partisans de la prise de pouvoir sont peu nombreux, identifiés et isolés. L’objectif des Mähreniens, à ce stade, est de faire plier le gouvernement, plutôt que de s’en débarrasser purement et simplement. L’idée d’un gouvernement d’Union Nationale trouve même un écho modérément positif chez certains cercles modérés, lesquels veulent croire en la possibilité de compromis de la part du chancelier. Mais quels compromis ? Et comment faire parvenir les doléances du peuple au gouvernement, en ces circonstances ? Traditionnellement il faudrait passer par la Convention, mais en l’espace de quelques semaines un solide rejet de cette dernière s’est cristallisé. La Convention ne fait pas son travail. La Convention est un lieu chaotique où les représentants ne s’écoutent pas. Surtout, la Convention est aux mains de la coalition gouvernementale.
La Commune Supérieure aussi, d’ailleurs. On aurait aimé prendre exemple sur Laschborn et Ustarine, où l’institution de représentation confédérale a été en mesure d’organiser une forme de résistance citoyenne.
Ainsi, on décide de former une délégation des corps de métier pour se rendre à la Commune. C’est une pratique prévue dans la charte constitutionnelle Mährenienne, inspirée de la démocratie directe kaht-tanais. De mémoire d’homme c’est la première fois qu’elle est utilisée de façon généralisée, plutôt que pour traiter des sujets locaux ou des polémiques de nature tout à fait microscopiques. Parce que le centre-ville est pratiquement impossible d’accès, le secrétaire général de l’Union Générale des Travailleurs Mährenien, Arnold Letz, propose qu’on se rassemble devant les locaux de la centrale syndicale.
Syndicaliste vieille école, il ne saisit pas tout à fait l’ampleur historique du moment en train de se jouer, mais a conscience que l’UGTM doit y jouer son rôle, tant parce que c’est sa mission que pour ne pas se faire dépasser par des mouvements rivaux. On fixe une date et, craignant que la foule soit trop importante pour tenir dans les salles de réunion réduites de l’ancien immeuble de bureau, on monte de grandes tentes dans la rue. Des gardes de la protection civile bloquent les voies aux voitures, mais à la demande des manifestants. On trouve de plus en plus d’hommes en uniforme dans la rue. Parmi eux, le Capitaine Osvald Denis qui s’est rendu immensément populaire en refusant l’ordre de charger la foule, premier cas de mutinerie massive dans la garde. Lui préfère parler de « fraternisation ». Si Denis est ici, c’est qu’il considère la Protection Civile et l’Armée comme un corps de métier méritant autant d’être représenté que les tisserands, les travailleurs de la tech, les fonctionnaires. Quand il débarque avec ses hommes, quelque un cris « L’Armée avec nous ! », et les soldats retirent leurs casquettes pour saluer.
Après deux heures de délibération et de votes par acclamation, la foule épaisse a nommée ses représentants. On trouve en son sein des figures syndicales, des noms apparus lors des occupations de place et de rondpoints, et une poignée de représentants de la Convention Nationale. L’arrivée de Layla Rosenstock et Helena Bauer aura provoquée une surprise vite ravalée. « Nous sommes des citoyennes, nous aussi ». Il n’en faut pas plus, on les nomme à leur tour au sein de la délégation. Cette dernière se met en route, et plusieurs milliers de citoyens se mettent en tête de les accompagner : on se rend au Conseil Communal.
13344
Layla Rosenstock marche en tête de cortège. Ancienne femme de gouvernement, elle connaît l’importance des symboles et estime sans doute qu’à partir de maintenant, le moindre geste ou mouvement doit être intégré à cette logique. Fidèle à ses idées, elle fait mine de s’entendre avec Helena Bauer. La radicale qui a fait chuter le précédent gouvernement de gauche et a, de l’avis des modérés et rossmanistes, divisé le mouvement lors des précédentes élections. Rosenstock la voit comme une personne dangereuse, instable, politiquement malhabile. Bauer, elle, considère Rosenstock comme une petite bourgeoise imbécile, cherchant le pouvoir qu’offre l’État plutôt que son démantèlement.
Si elles se ressemblent superficiellement et que leurs idées sont, au fond, très similaires, les deux femmes ne s’aiment pas. Heureusement elles sont chacune assez intelligente pour rester à leur place. Et il ne serait pas adapté que les nouveaux représentants du peuple, élus devant un local syndical et actant l’incapacité de la Convention à remplir sa mission, soient représentés par deux conventionnelles. S’il n’existe pas de structure organisée, un premier parmi les égaux a déjà été désigné, sinon officiellement, en moins en pratique. Stanislav Pestkovsky. Le poète, journaliste, dramaturge et réalisateur a gagné en popularité. Celui que la masse prolétarienne voyait déjà comme l’un de ses plus habiles représentant a une nouvelle médaille, un nouveau titre : celui de Martyr. Tabassé lors de la manifestation fatidique ayant précédé l’État d’urgence, beaucoup considèrent que les concussions prouvent la valeur : cet homme, en définitif, est un vrai camarade.
Pestkovsky n’est pas de cet avis. Plus précisément, il était là au moment des faits et, ainsi, a vu les morts et les blessés. L’explosion qui a arraché la vie à tant des siens. Les vrais martyrs, dit-il, ce sont eux. Espérons qu’il n’y en ait pas d’autre.
La rue partage largement cet avis, et c’est sous diverses prétextes parmi lesquels la sécurité figure en bonne place que le contingent des représentants se rend à la Commune de Sankt Josef.
Cette dernière est une institution un peu particulière. Bien qu’étant une confédération, la Mährenie possède un gouvernement central qui a, depuis sa création, un intérêt tout particulier dans la gestion de la capitale et de sa zone métropolitaine. Si la séparation du pouvoir est strictement respectée – l’inquisition n’aurait pas toléré le moindre manquement sur ce point – l’influence de la Convention et de l’Exécutif sur les affaires capitolines reste importante. Cela ne signifie pas que la commune locale est sans autorité. Loin s’en fait. Son pouvoir est cependant plus clairement ressenti hors des limites de la ville. Du reste, la majorité de la Liste Nationale en son sein assure une coordination quasi absolue entre l’exécutif, le législatif, et le pouvoir de la Commune.
Cela dit, en principe, cette dernière est indépendante et son pouvoir dépend beaucoup plus directement de la population. Et pour cause : le mandat des représentants peut être révoqué à tout moment, et de nombreux mécanismes de contrôle et de consultation assurent un lien direct entre les citoyens et celles et ceux devant parler en leur nom. Comme nous l’avons vu c’est au nom de ces mécanismes qu’une foule de plusieurs milliers d’individus se dirige maintenant vers l’ancienne Académie Ecclésiastiques Notre Dame Mère de Dieu, depuis devenu le Palais de la Révolution, et au sein duquel siège la commune.
La foule arrive en bordure de l’immense bâtiment néoclassique sans difficultés majeures. Si les renseignements généraux ont déjà fait remonter la situation au gouvernement central, ce dernier considère ne pas avoir les moyens de défendre et le centre-ville, où se situent la plupart des commissariats « importants », et le district du Kreuzberg, situé au nord est de la ville, où siégeait fut un temps des institutions religieuses. Le Kreuzberg est pourtant un quartier traditionnellement bourgeois. Proche du pouvoir, c’est un haut lieu de culture académique et d’institutions officielles. Mais voilà : c’est loin. Du reste, une part de l’exécutif méprise purement et simplement les communes. Quand bien même celle de Sankt Josef est aux ordres de la coalition gouvernementale, son existence même reste une injure aux principes animant cette dernière. Au fond, on n’a pas vraiment envie de sauver cette institution. La sauver de quoi, toute façon ? Les revendications de la masse n’ont pour leur part pas été clairement remontées par les unités de renseignement.
Ce qui se pense clairement s’exprime clairement, ou pas du tout. Ici, il n’avait pas été utile d’aller au-delà de quelques mots pour obtenir un consensus. Tout le monde sait pourquoi on marche.
Le Palais de la Révolution n’est pas le genre d’endroit que l’on prend d’assaut, ou même que l’on peut défendre d’un assaut. Dans l’esprit de ses architectes, sa fonction initiale était d’exposer crûment le pouvoir de l’Église et de l’Empire Kaulthe dans une région jugée excentrée et encore païenne. Située au centre d’un complexe néoclassique très moderne, pour les standards de 1860, ses colonnades rectangulaires sont reliées par des grilles en fer forgées, et font face à de grandes baies vitrées. Quand il arrive devant les grilles, Stanislav Pestkovsky rejette l’idée de les démonter.
« Quand nous aurons repris la Commune, nous n’aurons qu’à toutes les ouvrir. » Au fond c’est moins par respect des institutions que par attrait pour la beauté des lieux. Il fait froid. La remarque est suivie d’un frisson, et le poète s’engonce un peu plus encore dans son écharpe. Autour, les gens rient et acquiescent. On prend la remarque pour un accès de bravado. Reprendre la commune. C’est que le voc abulaire utilisé a quelque chose de militaire. D’aucuns diront, de révolutionnaire.
On se met donc à faire le tour du bâtiment jusqu’à l’entrée officielle. Là, des mutins de la garde ont fini d’expliquer la situation à leurs collègues montant la garde. Une soldate en faction sort des cigarettes et les propose aux insurgés. Son briquet ne fonctionne pas, alors l’un des mutins sort le sien. D’une marque Aleucienne, il l’explique l’avoir gagné aux cartes contre un agent de l’inquisition. Il y a des rires. On finit par ouvrir les grilles et s’écarter du passage. L’un des gardes en faction insiste. « Vous n’allez pas tous rentrer, si ? » « Juste les représentants, camarade ! » « Je suppose que c’est votre droit. » Il hausse les épaules puis s’écarte. Au fond oui, c’est effectivement leur droit. Les élus de la rue se rendent dans le palais, le gros de la masse reste à l’extérieur. Pour ne pas laisser la tension redescendre, un leader syndical entame un chant.
Au sein du Palais, l’atmosphère ouatée des lieux contraste avec le froid extérieur. C’est un lieu qui souffre d’un genre de schizophrénie intrinsèque. L’architecture palatiale a été récupérée par une révolution, qui y a installé ses grandes œuvres modernes. Des toiles abstraites couvrent les murs et des étendards rouges et or pendant des escaliers. Pour autant, la nature première des lieux, leur essence, domine plus que jamais le paysage. La majorité à la Commune, animée par le très bourgeois Parti Populaire, est allé jusqu’à faire rénover la décoration pour lui rendre la « dignité première des institutions nationales », selon les termes du président de séance Henry Assayas.
Guidés par Bauer et Rosenstock, qui connaissent très bien les lieux, les délégués se rendent jusqu’à l’hémicycle. Sur la route, un employé de la Commune leur fait remarquer qu’aucune session n’est prévue aujourd’hui, d’une part, et que de l’autre aucune visite ou doléance n’a été prévue avec le secrétariat communal. Arnold Letz, dans un élan révolutionnaire inhabituel pour le très mesuré secrétaire général de l’UGTM, fait savoir qu’une foule entour le palais de la Commune, et que cette dernière a intérêt à se montrer arrangeante. Il n’en faut pas beaucoup plus. Les représentants présents sur place pour travailler dans leurs bureaux sont convoqués, et une session communale est organisée à la hâte. Par un hasard heureux (ce point reste à débattre), le tiers de représentants présents sur place correspond à peu près à la composition politique de l’assemblée complète. On installe les représentants de la députation sur le parterre de l’hémicycle, devant les sièges vides et occupés, et on les écoute.
C'est une confrontation qui a le goût du plâtre et de la poussière. Les délégués de la rue se tiennent debout, serrés comme des sardines dans l’hémicycle conçu pour l’espace et la distance courtoise. Face à eux, sur les bancs de velours rouge, une poignée de conseillers communaux les regardent avec un mélange d'effroi et de dédain. Le président de séance, Henry Assayas, un homme qui porte son écharpe tricolore comme une armure médiévale, tente de faire sonner sa cloche. Le tintement grêle se perd dans le brouhaha.
Stanislav Pestkovsky prend la parole. Resté au milieu des siens, au niveau du sol, sa voix est rauque, cassée par les fumigènes et les cris du pont. Son discours est simple, incisif, et dénué de tout effet de style. Décidé d’aller droit au but, l’honorable poète fait savoir à la Commune sur son peuple, ses citoyens, exigent qu’elle suive les exemples de l’Est. Il est temps de remplacer l’État partout où il faillit. Puisque la Coalition gouvernementale ne veut pas écouter le peuple, il faut que la Commune s’y substitue.
Un silence glacé tombe sur les rangs des élus. C’est une demande de sécession, ni plus ni moins. Un conseiller du Parti Populaire se lève, ajustant ses lunettes. La Commune a des prérogatives définies par la loi. Elle gère les écoles, la voirie et les parcs. L’homme lit les prérogatives et obligations de la commune, puis conclut, doucement. « Votre demande est illégale, anticonstitutionnelle et, franchement, absurde. »
Dans les rangs de la délégation, les représentants les plus radicaux fulminent. Si ces gens refusent de servir le peuple, à quoi servent-ils, précisément ? Il y a un moment de flottement, durant lequel les représentants du centre fixent ceux du peuple. Quelqu’un s’énerve et hausse le ton. Très bien. Si la Commune ne veut pas remplir sa mission, il est toujours temps d’en révoquer les membres. La proposition trouve un appuie franc chez les représentants de la gauche, et plus franc encore chez l’unique représentant de l’Étrange Parti, l’essayiste Samuel Schwefel, qui frappe ses mains l’une contre l’autre et éclate de rire. « Il serait temps ! Il serait plus que temps ! » Du côté de la majorité, on reçoit la déclaration comme un coup de poing.
Révocation. Cette clause constitutionnelle jamais utilisée qui pend au-dessus de leur tête comme une épée de Damoclès. Assayas blêmit. Il feuillette frénétiquement le règlement intérieur puis se coue la tête. Une procédure de révocation demande une pétition signée par un tiers du corps électoral de la commune d’origine du représentant. Il y a un délai de vérification, un vote à bulletin secret. Le président se raccroche à la procédure comme un naufragé à une bouée. « Nous ne pouvons pas voter votre propre dissolution sur un coup de tête ! » Et face à l’incrédulité quelque peu agressive des représentants du peuple : « Il y a des règles ! »
Bauer monte sur l’estrade pour se retrouver au niveau du président. Les règles sont mortes avec les Martyrs du Pont. Elle le menace directement : le peuple est dehors, sur la place, et si la Commune n’obtempère pas, elle demandera qu’on l’évacue. Les gardes de la Protection Civile présents dans la salle, mains sur leurs matraques, se tendent. Ils ne sont pas les seuls à craindre le pire. Les modérés ne croient pas encore à l’insurrection. Venir chercher la Commune restait un acte institutionnel, défendable. Layla Rosenstock intervient. Elle sent que le moment n’est pas venu de déclencher une insurrection. La fabrique du consensus a encore du chemin à faire. Elle pose une main ferme sur le bras de Bauer. Son regard parcourt la salle, notant les dorures, les fresques pompeuses, la peur dans les yeux des conseillers. Ce lieu est vicié. Il pue le compromis et la peur. Elle se retourne vers ses camarades et insiste : la commune ne veut pas remplacer la Convention, il faudra donc remplacer la commune. Elle quitte les lieux. Les modérés la suivent puis, pour ne pas rester seuls, les radicaux.
L'effet de stupeur est total. C'est un reflux, une marée humaine qui quitte l'hémicycle, laissant derrière elle une assemblée hébétée et soulagée. Dehors, sous la pluie qui a repris, la question se pose immédiatement. Où aller ? On ne peut pas errer indéfiniment. Les manifestants approchent de leurs représentants. On voit bien à leur expression fermée que la Commune n’est pas avec le peuple.
On hésite. Et maintenant, que faire ? Si le gouvernement central est illégitime, et si la commune de la capitale est inopérante, il faut créer l'organe qui les remplacera tous les deux. Une Commune des Communes. Une structure fédératrice. Samuel Schwefel sort en courant, accompagné d’une poignée de représentants communaux issus des bancs de gauche. Le débat s’orientait vers la possibilité d’initier une procédure de révocation, d’appliquer la menace proférée plus tôt. Schwefel prend la parole. Les communes de Walschar, Laschborn et Ustarine sont aux mains de la gauche. Elles soutiendraient le peuple de Sankt Josef, s’il venait à agir.
Alors quoi ? Remplacer le Gouvernement Confédéral, mais aussi la Commune. Créer une Commune des Communes, puis aviser. On hésite. Marcher sur le Palais de la Révolution semble tentant, un bref instant. Les gardes en faction indiquent, poliment, qu’ils seraient obligé de défendre les lieux. Personne n’a vraiment envie d’une confrontation avec eux.
« La Chambre de Commerce, » lance quelqu'un. La voix vient de l'arrière, peut-être un étudiant. L'idée a du sens. Le bâtiment, un monstre de béton et de verre situé dans la Ville Basse, est le symbole de ce pouvoir économique qui a soutenu la coalition Richter. La foule se remet en marche, galvanisée par ce nouvel objectif. « À la Chambre ! À la Chambre ! » Le cri se propage.
Dans le Palais de la Révolution, le calme revient, lourd et poisseux. La séance improvisée s’est terminée avec le départ des représentants du peuple, et Henry Assayas s'essuie le front avec un mouchoir en soie. Il regarde la salle vide, les papiers froissés au sol. Il sait qu'il vient de survivre, mais il ne sait pas pour combien de temps. D'une main tremblante, il rédige une note officielle à l'attention du Chancelier. « Objet : Intrusion séditieuse. Caractère définitivement insurrectionnel des évènements confirmé. L'autorité communale ne répond plus de la sécurité du périmètre. » Il signe, tamponne, et, pour la première fois de sa carrière, se sent totalement inutile.
Au Palais de la Convention, Klaus Richter reçoit la note. Elle est imprimée sur une machine FAX et apportée à son bureau par un secrétaire. Les rideaux de la pièce sont fermés. Dehors, le grondement de la ville lui parvient étouffé. On arrive plus à discerner le bruit de son activité de celui des manifestations. Richter lit les mots d'Assayas. Insurrectionnel. Le mot est lâché. Il se frotte les tempes. Ewald Reiner, debout près de la cheminée, secoue la tête. C’en est assez. Il faut réprimer maintenant. L’État d’urgence a été voté, on peut déployer les blindés, capturer les leaders et calmer le jeu, pour de bon.
Mais le Chancelier s’obstine. Il pense aux morts du pont. Il pense à l'image de la Mährenie. Il pense, avec une naïveté touchante et tragique, qu’il reste le choix légitime de la majorité silencieuse, qu’il a une mission vis à vis des citoyennes et citoyens du pays. Richter refuse de déployer les blindés. Il saisit son téléphone, et appelle le Dr Günther Schmidt , président de la Convention Générale. Il a une nouvelle idée pour assurer la paix et préserver son gouvernement.
Reiner le regarde comme on regarde un cheval blessé, qu'il va falloir achever. Il ne dit rien, sort de la pièce, et claque la porte.
33928
Depuis les évènements de fin septembre, le Commissariat à l’Intérieur a produit une liste de bâtiments et de personnalités à « risque », c'est à dire, pouvant être la cible d'activités « révolutionnaires » et utilisés comme otages par les ennemis de l'ordre gouvernemental. L'existence d'une telle liste représente un paradoxe intrinsèque : s'il est indéniablement nécessaire de pointer du doigt les failles du régime pour organiser leur protection, les sympathies insurgées, de plus en plus visibles au sein de la gendarmerie, vont de pair avec un important risque de fuite de cette liste. Or, les manifestants sont désorganisés, c'est la seule chance du pouvoir. Ils n'ont pas une idée très claire du rapport de force, et ne semblent pas savoir précisément ce qu'ils doivent attaquer, ou prendre, ni pourquoi, et encore moins comment.
On a donc diffusé cette liste, dans le plus grand secret, à une poignée d'officiers de haut rang et d'individus que leurs convictions partisanes affichées rendent sûrs, aux yeux du gouvernement. Des coursiers directement issus des rangs du Commissariat ont traversé la ville à pied, à vélo, parfois en voiture, pour trouver des généraux et colonels de la Garde, des militants des Ligues, et leur transmettre des fiches annotées de la main même d'Ewald Reiner. Il faut organiser la défense de la ville. C'est en somme ce qu'il avait écrit. Organiser la défense de la ville, et éviter qu'elle ne tombe pour de bon aux mains de l'ennemi.
Cette liste de lieux et de personnes, moins pensée sur les bases d’une méthode particulière que d’un « sentiment » largement alimenté par l’idéologie, fait naturellement la part belle aux institutions régaliennes du pouvoir, mais aussi aux contre-pouvoirs jugés « fidèles » à la coalition ou à la constitution – justice, chambre communale, certains commissariats. Enfin, dans un souci d’égard pour ses partenaires de coalition, et malgré une méfiance instinctive envers tout ce qui échappait au pouvoir direct de l’État, Reiner a aussi ordonné la protection de certaines structures directement associées à la santé économique du pays. Place financière, grand boulevard commercial, quelques sièges d’entreprise particulièrement notables tels que la compagnie mährenienne de pétrochimie.
Les effectifs de gardes fidèles, ou plus simplement fiables, ne sont pas particulièrement élevés. Il faut le dire, à ce stade le pouvoir échappait déjà des doigts du gouvernement, et une mobilisation trop importante de la soldatesque, sans compromis importants ou gages visant à apaiser les troupes, aurait pu avoir des conséquences désastreuses, et agir comme le catalyseur d’un conflit plus ouvertement armé. C’est à cause de ce risque, dépassant la simple chute d’une coalition et commençant à menacer directement la structure du pays – c’est-à-dire pas son État mais son unité conceptuelle – que la Capitaine-Inquisitrice Godeliève Thiers, a timidement tenté d’entrer en jeu.
Il faut dire les choses comme elles sont : Godeliève Thiers est une femme qui s’ennuie. C’est peut-être sa caractéristique la plus frappante, aux yeux du public Mährenien, et d’une partie des observateurs internationaux. Celle qui avait libéré la région par les armes au nom de la justice kah-tanaise, puis posé les fondamentaux de la Confédération Mährenienne, a depuis longtemps rendu son autorité aux pouvoirs et contre-pouvoirs des jeunes communes. Passant ses journées entre la forteresse servant de siège à l’Égide, et les locaux tout à fait modernes qu’on lui a construits sur le bord du fleuve, en plein centre-ville, elle hante la vie mondaine et politique de Sankt-Josef, tissant des amitiés personnelles avec certains représentants du peuple mährenien, et observant de loin le respect des institutions du pays.
C’est que l’Égide a fait de son mieux pour se sortir du jeu de pouvoir local. Servant un rôle de garant constitutionnel, ses capacités policières sont exclusivement réactives, et ne s’activent désormais qu’à la demande des autorités locales. Pensé comme un multiplicateur de puissance pour les forces locales de police, l’Égide est, en fait, bien inactive depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition des droites et du centre. Celle-là refuse de faire ingérer cette force « étrangère » dans ses affaires policières. Plus cyniquement, on sait désormais qu’il aurait été problématique qu’une instance ne dépendant pas directement du gouvernement mette à jour les liens entre ce dernier et les milices d’extrême droite ayant attenté à la vie d’un homme de l’opposition.
Ce qu’en sait précisément l’Égide, on ne peut pas le savoir. Quant à la nature exacte de ses moyens de pression, on ne peut que l’imaginer. En pratique, l’honorable institution s’est faite discrète. Les manifestants considèrent cette inactivité comme un soutien tacite, et le gouvernement comme une distance appréciable, lui laissant le loisir de gérer la crise selon ses propres modalités.
C’est un lundi matin, à 10h, que la capitaine inquisitrice Godeliève Thiers s’est rendue au Palais de la Convention. Elle n’y a pas mis les pieds depuis très longtemps. Vêtue de son uniforme bleu et noir, elle est entourée de deux gardes du corps. Polie, elle retire son béret sur le seuil, remercie sincèrement la jeune hôtesse d’accueil lui demandant de patienter avant de l’abandonner dans le hall. L’Inquisitrice n’a pas rendez-vous, mais c’est acté : l’Égide peut se rendre où elle l’entend, sans s’annoncer. D’autant plus que pour beaucoup de Mähreniens, Godeliève Thiers n’est pas tant « l’inquisitrice » que la « Protectrice de la Mährenie ». Un titre que le jeune imaginaire politique confédéral a déjà entouré d’une aura puissante.
10h20, la même jeune hôtesse est de retour. Godeliève est restée assise sur une banquette, sous l’immense fresque représentant une bataille entre chevaliers kaulthiques et païens slaves. Elle se relève à son approche, incline la tête en avant. L’échange est bref : le chancelier fédéral n’est pas présent. Quand arrivera-t-il ? Impossible à dire. Godeliève sourit. Généralement le chancelier fédéral arrive vers neuf heures. L’hôtesse est troublée. Elle finit par répondre qu’il a du retard. L’inquisitrice lui sourit en retour, s’installe sur sa banquette. Dix minutes plus tard, Klaus Richter en personne pénètre le hall depuis l’escalier menant à l’étage du palais. Godeliève se lève, plante son poing droit au niveau de son cœur et, conformément à la coutume kah-tanaise, s’incline légèrement avant. Elle se redresse, traverse la distance la séparant du chancelier. Gustave Fielder, un agent du protocole, assistera à la scène. Les échanges sont polis, presque obséquieux. On évoque d’abord aucun sujet important, et les voix sont basses, presque comme si on avait honteux de parler, comme s’il était trop tôt, dans la journée mais aussi dans l’Histoire, pour avoir ce genre de discussions.
Enfin ils s’élancent côte à côte en direction des escaliers. Fielder notera la petite taille du chancelier, légèrement voûté, fatigué, et à ses côtés la kah-tanaise, droite dans son uniforme, rutilante. Assez curieusement, elle est de bonne humeur. Ses gardes du corps sont restés dans le hall.
« La mort est un vieil homme », dira-t-il. « Il négociera peut-être un sursis. ». C’est peut-être vrai. Au fond, l’Égide a la crédibilité et les moyens pour sauver le régime, ou au moins éviter que la situation n’évolue en totale conflagration. La discussion avec le Chancelier a été un tête-à-tête, donc on ne peut que supposer du contenu exact. Des notes écrites après les faits et des échanges ultérieurs se référant à la scène permettent au moins d’établir quelques faits. L’Inquisition souhaitait proposer son aide au gouvernement dans la gestion de la crise, sous la forme d’éléments d’analyse et de soutien humain à la protection des institutions. Ce n’est pas une aide idéologisée, ou même commandée par Axis Mundis, mais un simple respect des prérogatives constitutionnelles du Chapitre Mährenien.
Secondement, cette aide a été refusée, de ses éléments les plus contraignants – une reprise en main des unités rebelles de la Garde par l’Égide – aux plus simples – un partage d’informations et d’analyse.
Enfin, l’Inquisitrice aurait, sur un ton plus personnel et en dehors du cadre de sa mission, conseillée à Richter d’établir un gouvernement d’unité nationale réel, c’est-à-dire, en fait, de se trouver une bonne excuse pour faire des concessions, en nombre, sous peine de voir la situation lui échapper totalement. Plusieurs interprétations coexistent quant aux raisons de la capitaine-inquisitrice. On pourrait supposer qu’en tant que kah-tanaise, elle est plutôt portée à une sympathie immense envers les insurgés, ce que corroborerait de plus son amitié personnelle avec la citoyenne Layla Rosenstock. On peut aussi supposer qu’elle craint la possibilité d’une guerre civile, et préférerait que le gouvernement organise lui-même sa disparition, progressivement et sans effusions de sang.
Au fond c’est sans importance. L’impact initial de cette réunion matinale fut nul. Vers 11h30, la Protectrice de la Mährenie est de retour dans le grand hall, accompagnée d’un chargé du protocole mais sans le chancelier. Ses deux gardes du corps viennent se placer autour d’elle alors qu’elle va saluer une dernière fois l’hôtesse d’accueil avant de passer le seuil de la porte. Sa berline noire se rendra aux locaux modernes de l’Égide, le long du fleuve, et l’Inquisition Mährenienne restera, pour l’heure, inactive.
C’est pour ça que la chambre du commerce, vers laquelle converge le cortège qu’a chassé la Commune de Sankt Josef, n’était en tout et pour tout protégé que par un maigre contingent d’une dizaine de soldats, veillaient sur la façade de vieille pierre de l’ancien théâtre néoclassique. Deux d’entre eux fumaient sur les marches, trois étaient à l’intérieur, installés sur les canapés du hall. Les cinq derniers tenaient la rue, plantés à intervalles irréguliers. Tuant l’ennui. Le quotidien du soldat, en temps de guerre comme en temps de paix, semble être principalement constitué d’ennui. Ceux-là devaient supposer qu’il ne se trouverait personne pour prendre d’assaut la chambre du commerce. Lorsque Stanislav Pestkovsky faisait face à la Commune, qu’un représentant issu du Parti Populaire tournait les demandes du peuple en dérisions, à ce moment précis, on pouvait encore croire que le gouvernement avait les moyens de tenir la foule à l’écart en agitant l’illusion d’une réponse régalienne.
La vérité, maintenant, c’est que malgré les meilleurs efforts de la Liste Nationale, la politique n’est pas vraiment l’affaire du monde économique. La bourgeoisie de la confédération, si elle reste détestable par ses racines ou sa nature, a un pouvoir encore limité sur les affaires publiques, et n’a pas eu le temps d’ériger ses chambres et organes consultatifs en cénacles d’influence réel. En d’autres termes, la chambre du commerce n’est rien que ça, un outil de coordination entre la planification démocratique et les entreprises échappant au statut coopératif. S’il doit y avoir une révolution – c’est ce qu’on se dit à ce moment dans les rangs des conservateurs et à la table des citoyens non-alignés – s’il doit y avoir une révolution, la chambre finira dissoute. Personne ne supposait qu’on marcherait dessus, à plusieurs milliers, en chantant l’Internationale.
Bien sûr, les soldats se tiennent informés. Bien que personne ne prit la peine de faire remonter la direction prise par la foule à une quelconque hiérarchie – faute d’ordres allant dans ce sens ce n’était tout simplement la responsabilité de personne – les troupes se tenaient tout de même informée. Le soldat Remy, membre de la protection civile postée en faction devant le Palais de la Révolution, a entendu la foule s’élancer, et fait attention aux cris qu’elle reprenait. À la chambre du commerce, à la chambre. Le reste fut l’affaire la plus banale du monde. Il saisit son téléphone, qu’il avait sur lui malgré plusieurs réglementations l’interdisant explicitement, et envoya un message à un ami, aussi membre de la protection qui – il s’en souvenait vaguement – devait être posté dans les quartiers de la ville à proximité de la chambre.
Quand la foule arriva en vue de la façade néoclassique, le petit contingent de sécurité avait déjà eu le temps de réfléchir à la situation et, en fait, à sa situation. Le consensus au sein de la soldatesque était qu’il était très improbable que des renforts arrivent à temps pour éviter un massacre, si toute fois on tentait d’interdire le passage à une foule. Foule que l’on supposait échaudée, après avoir été chassée sans gain de cause de la Commune. Le sergent en charge de la sécurité, un certain Alexandre Woodlen, n’est pas convaincu. Sans affiliation politique précise, ce grand homme au visage maigre se définit lui-même comme un « légaliste ». Attaché aux institutions, il ne comprend ces manifestations que comme autant d’émeutes inacceptables à « seulement deux ans des élections ». Pour dire les choses franchement, tout ce qui n’est pas explicitement prévu par le système lui parait inacceptable. Woodlen manque franchement d’imagination.
Pour autant il est en charge de la sécurité, mission qu’il prend très à cœur, d’autant plus qu’on lui a fait miroiter de l’avancement. Alors malgré le consensus quant aux chances de succès d’une opposition aux manifestants, il demande à ses hommes d’attendre devant la Chambre de Commerce et se rend, pistolet au poing, en direction du cortège qui approche. Vraissemblablement, le sergent n’a en fait aucune intention de tirer. Mais il est plus simple de définir son rang et son rôle en exposant une arme qu’un badge en plastique. Derrière lui, les gendarmes jettent leurs cigarettes, les écrasent à coup de talons sur le marbre rose de l’escalier, attrapent leurs pistolets mitrailleurs. Ils ne vont pas tirer dans la foule, mais les consignes du Commissariat, profitant tant que possible des largesses offertes par l’État d’urgence, a changé la Mährenie en « front intérieur ». Tout indisciplinés qu’ils soient, ces gendarmes restent des soldats, et ils ont leurs habitudes.
Alexandre Woodlen est maintenant à douze mètres de la Chambre du commerce. Devant lui se dresse un océan de bannières tricolores et de visages qu’il reconnaît de plus en plus distinctement. Il est d’abord surpris d’y voir quelques députés, puis ulcéré fasse aux uniformes des gardes réfractaires ayant rejoint les rangs de la contestation. La foule, elle, est parfaitement indifférente à sa présence. Au moins en apparence, personne ne fait attention à cet officier, seul, tenant son arme comme un hochet. Elle s’approche à la façon d’une masse continentale, où de la marée. Comme une puissance géologique qu’un homme seul serait bien incapable d’arrêter. Alors Woodlen s’immobilise au milieu de l’avenu, et évalue rapidement ses chances.
Finalement, le sergent se retournera pour revenir au petit trot auprès des troupes. Il rangera son arme, prendra une grande inspiration, puis indiquera en termes sobrement choisis qu’il n’est pas possible, selon lui, de tenir les lieux, ou de raisonner avec ce qui vient. Un peu moqueur, l’un des hommes lui demandera s’il a essayé de leur parler. Le sergent n’offre pas de réponse. Il part dans la direction inverse à la foule, suivi de six aux autres hommes. Les trois restant s’allument de nouvelles cigarettes et se postent à l’écart, assez loin des portes pour ne pas représenter un obstacle, mais bien en vue, comme un public curieux. L’un d’eux, celui qui s’était moqué du sergent, évoquera la possibilité de prévenir le personnel de la chambre. Les autres rient. L’un demandera un briquet : il ne retrouve plus le sien. Enfin la foule et là. Les portes ne sont pas verrouillées mais, comme personne ne le sait, on les force tout de même.
Au vu de l'importance historique que prendra plus tard la "Maison du Peuple" et son "Comité Central des Communes", on aurait pu espérer que sa capture et sa création représentent des grands moments de bravoures, authentiquement héroïques et vécus par ses acteurs avec l'immanent sentiment de cette importance. Bien entendu la réalité est toujours à des lieues de ce qu'on en dit, et les récits héroïques de révolution tendent à se focaliser sur des évènements mineurs, isolés, ou sur les conséquences d'action de masse dont on efface volontairement le détail. La Révolution, comme toute action majeure, est principalement faite d'attente, de quiproquos, de tout les petits temps de latence, d'incompréhension et de questionnement qui tendent à animer l'ensemble des rapports humains – et au-delà – l'ensemble des tentatives humaines.
C'est en tout cas le cas en Mährenie. L'existence de plusieurs partis de masse, de très solides mécanismes de solidarité militante et d’au moins trois avant-gardes révolutionnaires distinctes mais collaborant sans relâches, ne l'aura pas vraiment épargné du côté un peu pathétique propre à toute entreprise humaine. Le mieux que l’on puisse dire, sans doute, sur la naissance de la Maison du Peuple et du Comité Central des Communes, au moins concernant l’action physique de la capture des lieux, fut son caractère éminemment festif. Pour beaucoup de Mährenien c’est déjà une fierté. On imagine pas la révolution comme autre chose qu’une fête, quand au moins elle remplie ses objectifs. Et son objectif, quand elle pénétra le seuil de la chambre du commerce, était d’en « chasser les bourgeois ».
Les portes, comme nous l'avons vu, ont donc été forcées. Les soldats insurgés, soucieux de gagner des points auprès d'une société civile encore très méfiante, prirent les devants et frappèrent les crosses de leurs fusils le bois massif des battants. Le Capitaine Osvald Denis, constatant que les portes ne cèdent pas, chargera finalement des munitions perforantes dans son revolver. Il recommandera aux hommes de s'éloigner et, dans un élan théâtral qu'on ne lui connaissait pas, tirera une, deux, trois fois dans la serrure avant d'ouvrir la porte d'un coup de pied. Helena Bauer frappe ses mains l’une contre l’autre et rit. « Les premiers tirs de la Révolution », déclare-t-elle, oubliant un peu vite les martyrs de septembre. Le trait d’esprit fait rire. Alphonse Schmitt note dans ses mémoires « la révolution change tout le monde en acteurs », sans préciser quel jugement il porte sur ce constat.
Les soldats sont les premiers à entrer dans les lieux, mais on ne tient pas à faire de cette insurrection un fait de soldats. Ils ont le temps de constater qu'on y trouve pas un soldat, tout juste des employés droits debout au milieu du hall, un peu décontenancés, et un autre caché derrière le comptoir de l'accueil, s'y étant jeté après les tirs. Puis la foule entre à son tour, avec des rires et des cris de joie. Les semelles trempées et pleine de boue maculent le tapis vert de grosses traces de glaise, et on cherche immédiatement ou accrocher les étendards. Un cadre de la Chambre, dans un complet impeccable acheté à une grande marque velsnienne, descend en urgence de son bureau. D'abord incapable de trouver un responsable à qui parler, il se dirigera tout naturellement vers les seules figures d'autorité qu'il croit pouvoir discerner : le petit groupe de députés de gauche qui se tiennent au centre des lieux. Il évalue la situation. Elle est mauvaise. C’est sans doute ce qu’il se dit en apercevant Helena Bauer, encore que les slogans socialistes qu’on accroche à la mezzanine sont un indicateur suffisant.
Un orchestre s'est installé à côté du comptoir et joue de la musique à fond, reprise en chants par certain des militants. D’autres invitent les employés à les rejoindre. Pas tout à fait convaincus, ceux-là partent se réfugier derrière leur chef, lequel a finalement décidé que son interlocutrice serait Rosenstock. L'ancienne commissaire aux affaires extérieures jouit d'un vernis institutionnel puissant, et dans l'esprit de beaucoup, les Verts et Agraires sont les moins radicaux de la bande. Il va à sa rencontre, suivit d’une foule d’hommes et femmes en costumes et tailleurs. Il doit crier pour être entendu, sans quoi les chants, les cris et l’agitation couvrent largement le son de sa voix. Qu'est-ce qui se passe ? La députée le regarde des pieds à la tête. Elle comprend avoir affaire à un genre de décideur, qui du reste n’en mène pas large. Sans ambiguïté, et parce que le rapport de force lui est favorable, elle répond qu’on prend possession des lieux. Mais ce n'est pas possible madame. Et pourtant ça a lieu. Mais il y avait de la sécurité ! Ils vont bien, citoyen, je vous en assure, mais en attendant nous sommes ici.
L’homme est un peu décontenancé. Que faire, vraiment ? Layla Rosenstock prend un ton raisonnable et lui demande s’il y a des grandes salles, dans la Chambre de Commerce. L'homme hésite. Il y a la salle de réunion dite "historique", au second étage. Elle prend note. Finalement, le cadre lui indique une porte située dans le prolongement direct du hall d'entrée. Il y a aussi une salle de délibérations, pensée comme un auditorium. Oui, c'est ce qu'elle cherchait, précisément. Elle se souvient des interminables séminaires et des rencontres entre ses collègues en charge de l'économie et les instances consulaires du monde industriel. Ces images de tables alignées en arc de cercle devant un pauvre écran de projection, chacun son micro, buvant dans des petits gobelets en plastique. Le moderne engoncé entre les colonnades, la grande mezzanine aux barrières de fer noir, les ornements or et blancs surmontant les fenêtres.
L’homme ira ouvrir la porte, puis on lui confisquera les clefs. Et d’un commun accord, évacuera l’ensemble des employés de la chambre. Certains, demandant s’ils peuvent récupérer des effets personnels ou arguent qu’ils ont du travail à finir chez eux. Ils obtiennent un délai de quelques minutes pour l’aller-retour entre la porte et leur poste de travail. Après quoi, les soldats du Capitaine Denis se placeront à la porte, aux fenêtres, et en faction dans les couloirs, et la foule se massera dans l’auditorium. Ses représentants aux tables, et les autres le long des murs, collés aux barrières, sur deux étages de mezzanines. Il faudra une vingtaine de minutes pour qu’un régisseur du théâtre national arrive à activer les micros et le système d’enceintes des lieux. Dans le même temps, des jeunes de l'Union Générale des Travailleurs Mährenien épinglera des cartes de la ville sur les portraits de marchands historiques. Soucieux d'éviter des "dégradations", leurs ainés sélectionneront une salle où ils iront entasser les portraits et bustes leur semblant représenter un intérêt historique ou artistique spécifique.
Les micros allumés, les chants et la liesse laissera place à des discours improvisés, parfois hésitant, parfois brillant et poétique, tous assez courts, et faisant le constat des évènements de la journée : ce que l'on sait ? La Commune de Sankt Josef, contrairement à d'autres, refuse de soutenir le peuple. Ce que l'on veut ? Un organe pour faire travailler ensemble les communes, dans un esprit de démocratie directe, en opposition au gouvernement central, qui ne représente plus rien. Ces mots historiques sont lus par Rav Zdravko, que l'on surnomme l’homm du rail, et qui représente une importante centrale syndicale représentant, curieusement, le monde agraire et ferrovière. Il doit hausser le ton pour être entendu, car pendant qu'il parle, des militants équipés de barre en fer délogent les grosses lettres d’aluminium écrivant "Chambre de Commerce de Sankt Josef" du mur situé dans son dos. Quand Zdravko termine son discours, l'odeur du tabac bon marché à remplacer celle du cigare, le chou et la graisse d'une cantine celle de la cire, et la façade du bâtiment a été ornée d'une large bannière rouge, sur laquelle des lettres noires indiquent "Maison du Peuple – Comité Central des Communes de Mährenie". Quand un modéré demandera s’il s’agit de remplacer la commune ou toutes les communes, on lui répondra par la positive.
Maintenant c'est acté, il y a rupture avec le gouvernement central. C'est un moment sérieux, qui demande de l’organisation, et c'est celui que Layla Rosenstock choisi pour capitaliser sur son leadership manifest. Sa relative passivité lui a paradoxalement permis de sortir du lot, tandis que sa rivale directe, Helena Bauer, a disparu au milieu des autres radicaux. Elle n'est plus qu'une "femme d'action comme les autres", tandis que l'ancienne commissaire, parce qu'elle s'est tu, passé pour une femme en mesure de présenter une contre offre gouvernementale. À partir de ce jour, on peut dire que Rosenstock ne dort plus beaucoup. Elle et tous les autres ont en tête la lointaine révolution kah-tanaise. Deux siècles plus tôt, le peuple de Lac-Rouge s'est dressé, a organisé ses comités, et a mis le gouvernement du Daïmio à terre. C'était un contre gouvernement de jeunes gens, clercs de notaires, petits auteurs. Des gens qui buvaient beaucoup de café, dormaient très peu, travaillaient sans cesse.
Elle installe un "Secrétariat Général" dans la salle de réunion à l'étage, et demande aux différentes instances présente de nommer des représentants temporaires. On bouche les trous avec des volontaires au sein de la foule, approuvés par acclamation. L'énergie est encore celle de la fête, et tout le monde fait mine de se faire confiance. Elle sait pourtant qu'il existe d'authentiques différences de lignes entre les syndicats, entre les partis, entre les individualités même. Ce temps dont elle dispose encore est un temps dont elle doit faire le maximum. Il faut – c'est ce qu'elle dit et répète – organiser des élections pour nommer ceux qui siégeront pour de bon au sein de cette nouvelle commune. En attendant, sa composition est plutôt équilibrée. Sur soixante sièges, dix-sept sont aux mains de la gauche « Rossmanienne », qui appelle à un noyautage du pouvoir, treize sont aux mains de la gauche radicale, qui souhaite une révolution armée immédiate, vingt sont aux mains des « modérés », républicains, centre gauche, favorables à la chute du gouvernement et à quelques réformes superficielles, huis sont aux mains des syndicats, dont les intérêts divergent d’une question à l’autre, et deux à des idéalistes qu’on a du mal à classer. Ada Bach, journaliste héritant du rôle ingrat d’écrire les comptes rendus de séance, et Anselm Bergsen, poète écologiste et candidat malheureux à la chancellerie, dont le mouvement agrarien plutôt réactionnaire s’est curieusement rattaché aux exigences communalistes.
Ce Comité Central des Communes et assez immédiatement renommé « Commune Suprême », et reçoit en l’espace d’une journée la reconnaissance officielle des communes supérieures de Walschar, Laschborn, Ustarine. Ce qui, à vrai dire, ne les engage à rien en termes d’actions et de politique. On est encore dans le monde des symboles. C’est aussi au nom des symboles que Rosenstock, Baueur, Alphonse Schmitt, tous les élus présents et siégeant au sein de ces institutions, se font remplacer à la Convention par leurs suppléants. De toute façon, Rosenstock n’a pas le temps de siéger dans cette institution boueuse et aux mains du gouvernement. Elle a du travail à faire.
En une poignée de jour, son secrétariat général jette les bases d'une élection communale à venir, créer les contours d'une future instance de décisions intercommunales, établit une base programmatique assez consensuelle pour ancrer le mouvement dans une forme de longévité passé ce coup de force. Elle écrit aussi des lettres. Des dizaines et des dizaines de lettres. Aux journaux de tout bord politique, aux autres communes, aux personnalités de la société civile qu'elle juge partisane de la Révolution, le mon est désormais employé très librement. Au gouvernement, aussi, exigeant de sa part la reconnaissance de cette commune de substitution, et le retrait des attributions de la Commune Supérieure de Sankt Josef. La demande est éminemment illégale et parfaitement populiste, ce qu'elle n'ignore pas. L'absence de réaction du gouvernement, qui semble-t-il a à ce stade décidé d'ignorer la contestation, aura cependant les effets attendus.
Nous sommes désormais fin octobre, et la situation est plus que jamais bloquée. C'est que personne ne peut vraiment faire le premier mouvement. La commune "insurgée" est largement aux mains d'une modération politique qui espère pouvoir "sortir par le haut" de la crise, et le gouvernement refuse d'utiliser son capital politique et militaire pour écraser des insurgés qui, c’est établi, jouissent d’un fort soutien et d’une bonne réputation. Au fond, le gouvernement pourrait simplement ignorer cette occupation de la Chambre du Commerce, dont on a d'ailleurs tôt fait de déménager les employés dans une aile du commissariat à la planification démocratique. Et c'est le plan présenté par le conseil des commissaires au Chancelier Richter.
Anna Ziegler en est pour sa part persuadée : tout ceci n'est qu'un coup de pression de la part des chambres communales de gauche. Cette Commune Suprême est un levier comme un autre pour tenter de bloquer le gouvernement de coalition. Il faut donc se recentrer sur le pouvoir parlementaire et préparer une "défaite de la gauche aux prochaines élections" communales. En attendant, donc, on prétend ne rien faire. Par un heureux coup du destin, c'est à ce moment précis que les lumières se sont éteintes à travers tout le quartier gouvernemental. Si les générateurs de secours prennent rapidement le relais, l'historiographie révolutionnaire aime à rappeler que les lumières sont éteintes, précisément, à la fin du discours de la commissaire en charge de l'économie. Cette fois il ne s'agit pas d'une invention, des témoignages directs et multiples le confirment. Puisque les communes ne bougent pas, et puisque le gouvernement ne fait rien, les syndicats ont décidé de s'activer.
C'est en fait une action de sabotage ciblée, quoi que pas toujours menée avec finesse. On a coupé l'alimentation de plusieurs quartiers d'habitation, d'affaire, gouvernementaux. Certaines centrales sont entrées en grève sans préavi. Les syndicats des autres communes s'activent dans le même pour pour s'assurer qu'aucune commune ne puisse venir en aide à la capitale. La revendication tombe le lendemain. Transmise à la radio, par tract et via des grandes affiches collées à la hâte sur les panneaux dédiés en périphérie et dans les quartiers concernés. Le texte est de Rav Zdravko, qui ne s'en cachera pas et sera largement critique par la part modérée de la Commune Suprême : c'est sans importance. L'intersyndicale est formelle, il n'y aura pas de mouvement sans gains. Ce que cela signifie est assez flou, et au fond, l'intersyndicale n'a rien revendiqué du tout. Chacun est libre de supposer de leurs intentions, notamment le gouvernement, qui pour sa part estime avoir assez de réserves pour tenir l'hiver sur générateurs, et commence enfin à envisager une réponse armée. Après tout oui, nous sommes en guerre, et ce sabotage mets la sécurité nationale en danger.
Une réponse beaucoup plus directe sera organisée, assez curieusement, par un homme que tous les partis impliqués dans ce conflit avaient jusque-là un peu oublié. Cet homme, c'est Jakob Vranov, le maire de Sankt Josef, proche du Parti Populaire. Un centriste d'affaire en bonne et due forme, qui se considère lui-même comme plutôt progressiste et qu'une série de mesures sur la propreté de l'air et la limitation en taille des immeubles au sein de la capitale ont rendus plutôt populaire. Certainement pas un "allié objectif" des insurgés, ce père de famille de quarante ans a cependant eu l'intelligence de rester plus que discret depuis le début des évènements, rendant tout de même hommage aux morts et soutenant "tous les efforts visant à pacifier la situation".
Pour Vranov, la situation est inacceptable. Les égouts menacent de déborder, le syndicat des éboueurs a déclaré son intention de se joindre à la grève – sans ajouter de revendications particulières, et les réserves en carburant de la ville ne pourront pas tenir très longtemps. Il tente d’abord une approche moralisatrice, indiquant dans un discours télévisé qu’il est inacceptable de « menacer des hôpitaux pleins des blessés du bombardement dont a été victime la capitale ». Sans succès. Il fera ensuite parvenir des demandes d’aides à d’autres municipalités, demandant l’envoie de techniciens capables de réparer les lignes sabotées, et de raccorder la ville à des centrales de l’arrière-pays, qui – il le suppose – ne sont elles pas en grève. Aucune de ses demandes n’aboutira, et dès le lendemain, une grève du train et des camionneurs aura pour effet de littéralement isoler la ville du reste du pays. Le maire s’étrangle.
Faute d'autres choix, cet élu qui n'avait jusque-là négocié qu'avec des gens propres sur eux du gouvernement, et des envoyés bien en vue des syndicats de copropriété ou du monde des affaires, va se rendre à la Maison du Peuple. L'évènement fait l'objet d'énormément d'attention : des journalistes sont conviés sur place, et une foule épaisse de miliciens et d'ouvriers remplie la rue. On l'arrêtera à plusieurs reprises pour le fouiller. Le maire s'agace : il n'a pas d'armes sur lui. Il n'a rien. Il veut simplement parler à... Il ne trouvera pas les mots. Se refuse à qualifier ce qu'il nommait la veille de "comité des squatteurs" de représentants de qui que ce soit. On le laissera finalement rentrer dans l'ancienne chambre du commerce.
Une fois à l'intérieur, tout est très cordial. Bonjour monsieur le maire, merci de votre visite, par ici s'il vous plaît. L'homme montera des escaliers qu'il connaît bien mais ne reconnaît plus. Ses yeux parcourront les lieus. Les bannières accrochées çà et là. Quelqu'un a peint les premiers mots de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen sur le mur longeant l'escalier. On l'amène enfin dans la salle de réunion servant au Secrétariat Général. Des montagnes de dossiers, de photocopies, de tasses vides maculent une table de réunion en bois noir. Des représentants sont installés autour de Vlatko Karanovic, qui présidence la réunion, et du citoyen Zdravko. On fera s'asseoir le maire ensemble.
Il faut reconnaître que cette réunion fut, à plus d'un titre, pensée et construite comme un exercice d'humiliation pour cet homme qui avait jusque-là refusé de prendre position. Il vient pour demander la fin des blocages, plaide, livre tous les arguments possibles et inimaginables. Humanitaires, patriotiques, prétend même avoir quelques sympathies pour le mouvement ouvrier, et ne pas comprendre la ligne du gouvernement. Rien. Il ne se passe rien. Finalement, Zdravko – qui représente l'intersyndicale et y prend un plaisir manifeste – lui explique qu'il n'y a pas de revendications. Le maire tombe des nues. Alors pourquoi sa ville va-t-elle geler en plein hiver ? Le syndicaliste hausse les épaules. Au fond, ses gars ne bougeront que sur un ordre signé par le comité. Karanovic acquiesce d'un air sérieux et pensif, comme si il n'était pas déjà au courant. Finalement, il se penche en avant, griffonne quelque chose sur une feuille, et signe l'ordre de déblocage, qu'il remet au syndicaliste. On remercie le maire pour son passage, on l’incite à reconnaître l’autorité de la Commune Suprême. Qui sera son interlocuteur ? Il y a quelques rires. L'ancien commissaire hausse les épaules. Le Secrétariat Général, monsieur le maire.
Tout ce spectacle servait en fait trois objectifs distincts. Le premier et le plus évident était une démonstration de force, servant le second, qui consistait à placer la municipalité sous tutelle. Son pouvoir est maigre, mais symboliquement important. Le dernier objectif recherché par les radicaux et leurs alliés syndicalistes, était de préparer la grande assemblée plénière du Comité, dans l'ancien hall de la bourse. Cette première assemblée jouit d'une ambiance particulière. La fumée de cigarette est épaisse dans l'air de la salle. On l'a aéré avant les faits, en prévision de la lourdeur pressentie des évènements. L'Ordre du jour, décidé en sessions restreintes, est finalement assez simple : Quelle attitude adopter face au gouvernement Richter ? À la demande des radicaux, on a ajouté une question subsidiaire, quoi qu’orientée : Faut-il le renverser maintenant ?
L'atmosphère dans l'ancien hall de la bourse devient rapidement irrespirable, non seulement à cause du tabac brun que l'on consumait par paquets entiers, mais parce que la gravité de l'instant pèse sur les épaules de délégués qui, quelques jours plus tôt, n'étaient que des chefs d'équipe ou des caporaux obscurs. C’est dans ce théâtre d’ombres que Helena Bauer monte à la tribune, avec la vivacité d’une flamme qui cherche de l’oxygène. Sa rhétorique, rapportée par les greffiers de l’assemblée avec une précision qui trahit leur propre position, ne s’embarrassait pas de nuances. Pour elle, le gouvernement Richter n’était plus une autorité à contester, mais un cadavre politique dont la décomposition menaçait d’empoisonner l’air de toute la Confédération. Il fallait l’enterrer, tout de suite, et saisir ce pouvoir qui traînait dans le ruisseau. Son discours fut une charge violente, appelant à l’insurrection immédiate, galvanisant les jeunes militants, les soldats mutins et cette frange de la gauche qui n’avait jamais digéré les compromis de la coalition. Les applaudissements qui suivirent ne furent accompagnés du claquement des bottes sur le parquet ciré.
Ce fut ensuite au tour du citoyen Markus Adler. La tâche qui lui incombait était ingrate : celle d’être la voix de la raison dans une salle ivre de romantisme révolutionnaire. Le chef de file des socialistes modérés, le visage creusé par l’insomnie et l’inquiétude, savait qu’il jouait sa survie politique. Il ne chercha pas à égaler la ferveur de Bauer. C’était un combat qu’il savait perdu d’avance depuis la rupture de cette dernière avec son mouvement. Alors il choisit le terrain glissant du réalisme. Il évoqua le spectre de la guerre civile, la fragilité de leur position militaire, et surtout, l’incertitude quant à la réaction des garnisons de province. Pour Adler, renverser Richter maintenant, c’était offrir à la réaction le prétexte qu’elle attendait pour noyer Sankt Josef dans le sang. Il plaida pour le contrôle du pouvoir, plutôt que sa capture. Une nuance sémantique qui, dans l'esprit échauffé de l'assemblée, ressemblait furieusement à de la lâcheté.
La résolution qu'il proposa ensuite restera dans les annales comme l'un des chefs-d'œuvre d'ambiguïté politique dont seule la gauche mährenienne a le secret. Adler suggéra que le Comité Central des Communes apporte son soutien au gouvernement Richter. Un murmure d’indignation parcourut les rangs radicaux, vite étouffé par la suite de la phrase. Ce soutien ne serait accordé que « dans la mesure où » les décrets du gouvernement seraient validés par le Comité et ne contrediraient pas les intérêts du peuple. C’était un soutien qui était, en réalité, une mise sous tutelle absolue. Une laisse passée au cou du Chancelier, suffisamment longue pour qu'il croie encore marcher, mais assez courte pour l'étrangler au moindre écart.
Le sort de la motion reposait désormais sur Layla Rosenstock. Assise au centre de la table du Secrétariat, elle avait écouté les deux tribuns avec une impassibilité feinte. Elle savait que Bauer avait raison sur le fond, mais qu’Adler avait raison sur le temps. Au fond, Rosenstock avait surtout besoin de temps pour transformer cette cohue de délégués en une véritable machine administrative capable de remplacer l’État. Avec un pragmatisme qui fit grincer des dents les plus purs des idéologues, elle apporta son soutien à la motion d’Adler. Son ralliement fit basculer la salle. Les modérés, soulagés, et les indécis, rassurés par l’autorité de l’organisatrice, votèrent pour le compromis. Bauer et ses partisans, isolés, hurlèrent à la trahison, ce qui ne les empêcha pas de terminer minoritaires.
Le résultat de cette nuit fut la naissance officielle d’un double pouvoir. Une aberration constitutionnelle qui allait paralyser la Mährenie pour les mois à venir. D’un côté, un gouvernement légal enfermé dans son palais, signait des ordres que personne n’exécutait sérieusement. De l’autre, une Commune illégale mais souveraine, disposant de la force et du ravitaillement, mais refusant d’assumer officiellement la charge de l’État. Richter pouvait garder son titre et ses ors, tant qu'il acceptait de n'être que le notaire de sa déchéance. C'était une situation intenable, grotesque et dangereuse, mais qui offrait à la révolution ce dont elle avait le plus besoin à cet instant : un sursis pour s'armer.