14/08/2018
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De l'Anarchisme Renouvelé - principes dialectiques de l'husakisme

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De l'Anarchisme Renouvelé de Pyotr Husak.


  • Disclaimer : Ce topic a pour rôle de présenter plus sérieusement et de manière explicite les principes de base de l'Anarchisme Renouvelé, aussi appelé familièrement dans la scène politique estalienne "l'husakisme". Etant donné que c'est de la théorie politique et cela nécessite énormément de développements, les posts publiés ici seront certainement revus et réécris au fur à mesure du temps afin de complexifier les raisonnements suivis, donner plus de sources, s'appuyer sur davantage d'auteurs et d'écrits, etc. Je ne suis pas spécialement très doué à ce type d'exercices donc il risque d'y avoir des imprécisions, des choses inachevées ou des raisonnements simplistes qui viendront au fil de l'écriture, alors ne prenez pas tout au pied de la lettre. Si vous souhaitez utiliser des extraits idéologiques présentés dans ce topic, à des fins d'appropriation ou à des fins critiques ou de propagande, demandez moi quand même si l'extrait que vous prenez est sujet à réécriture, à réinterprétation, etc. car il est probable que j'explique mal, n'étant pas rôdé à ce type d'exercices. Enfin, comme souvent dans le RP, je vais reprendre des auteurs réels afin d'appuyer et d'illustrer mes propos mais cela ne signifie pas nécessairement que ces auteurs aient l'obligation d'exister sous les mêmes noms dans l'univers de Géokratos, je le fais uniquement pour me faciliter la tâche à la rédaction.


  • Sommaire :

  • Introduction : Pour une refondation de la pensée libertaire à l'ère de la nécessité historique

  • Livre I : critique de la raison libertaire.
  • Chapitre 1 : La contradiction anarchiste fondamentale.
  • Chapitre 2 : Le fétichisme de l'anti-autoritarisme.
  • Chapitre 3 : L'illusion du fédéralisme volontaire.
  • Chapitre 4 : Le pacifisme comme complicité objective (partie 1).

  • Déclaration de l'Anarchisme Renouvelé de Pyotri Husak (Novembre 2013). a écrit :A l’attention des travailleurs, paysans, ouvriers, soldats et autres marginalisés du monde, déclarons la liberté pleine et totale de la race humaine sur celle des oligarques capitalistes qui asservissent nos frères et sœurs sans états d'âme. Déclarons ici les principes fondamentaux de l’Anarchisme Renouvelé, celui qui libérera l’Humanité de ses fers, de la guerre et des souffrances causées par l’égoïsme d’une poignée de rejetons de l’Humanité, celui qui mènera au nom de tous les Hommes et toutes les Femmes la lutte finale, la dernière des guerres afin d’obtenir une liberté complète et absolue de l’Homme. Déclarons les points suivants :

    1. Face à la puissance démesurée de l’Etat capitaliste, il doit être combattu par les mêmes armes avec lesquelles le Prolétariat est martyrisé. L’Etat, de nature anarcho-communiste à sa base, doit promouvoir une forte décentralisation et une autonomie générale des villages et villes tout en s’accordant les pouvoirs régaliens principaux dans des perspectives de défense et de stabilité intérieure. L’Etat doit pouvoir se constituer sur un modèle fédéraliste pour pouvoir exister en toute cohérence.

    2. L’Etat doit être militariste pour exister. Il ne peut exister une quelconque forme de pacifisme dans un monde où deux États coexistent, il est du devoir des travailleurs de fournir les moyens nécessaires afin de défendre son foyer et celui de ses camarades travailleurs.

    3. Le troc et l’économie du présent sont des moyens primitifs de mener à bien la lutte internationale pour sauver nos frères et sœurs à travers le monde. Nous devons donc être prêts à conserver une monnaie comme valeur d’échange sociale véritablement utile, tant que son contrôle soit laissée au vœu démocratique commun.

    4. La démocratie directe est la plus pure des libertés politiques qui puissent être apportées à l’Homme. Les formes de démocraties indirectes comme la démocratie représentative ne sont, dans une certaine mesure et sans contrôle populaire concret, une perpétuation des aristocraties qu’elles soient de sang ou ploutocrates.

    5. Le salariat est une forme d’exploitation similaire à l’esclavage. C’est un esclavage économique moderne qui, par sa subtilité, ose faire croire à ses adhérents à la liberté des salariés alors qu’elle n’est que la continuation de l’esclavage moderne dans un rôle de dictature parfaite où la masse se croit libre alors qu’elle est en réalité esclave.

    6. Le patriotisme, le nationalisme et le libéralisme sont les poisons qui mènent aux massacres des peuples, guident les Hommes vers les chemins de la guerre éternelle, créant des frontières artificielles entre les membres d’une même espèce.

    7. L’industrie est le seul moyen pour la cause de l’Humanité d’avancer, elle permet la production en masse des outils qui serviront à l’avenir à la libération de nos confrères du joug capitaliste tyrannique et oppressif.

    8. Aucun patron ou supérieur n’est en droit de disposer du temps et de la vie de ses subordonnés, aucun concept ne peut justifier qu’un homme soit supérieur à un autre au sens hiérarchique, chaque travailleur doit pouvoir apprendre à se gérer soi-même afin de reprendre le flambeau de ses camarades si ces derniers venaient à faillir.

    9. L’individualisme au sens personnel pousse à l’égoïsme et donc au péché capitaliste. L’égoïsme détruit les relations humaines comme elle pousse à la guerre de tous contre tous, un prolongement indirect de l’état de nature. C’est au collectivisme de régner dans le monde civilisé car l’Homme est un animal politique et social, il ne peut avancer sans l’assistance de ses compères.

    10. Aucune race, aucune langue, aucune religion, aucune ethnie, aucune culture, aucune moeur et encore moins aucun sexe ne peut être discriminé, marginalisé, censuré ou réprimé. L’Humanité ne fait qu’un et l’acharnement sur les différences individuelles est un combat futile qu’il convient de dépasser si l’Homme souhaite un jour pouvoir vivre en paix. L’anarchiste renouvelé n’est aucunement anti-religieux, il respecte les croyances de chacun, fait preuve d'ouverture d'esprit, ne remet pas en question l'hypothèse d'une existence divine et les met à pied d’égalité aux yeux de la loi commune et universelle.

    11. L’héritage est une continuation absurde de l’aristocratie terrienne et financière qui domine et asservit le monde. Elle détruit des familles entières, perpétue les inégalités sociales et mène au déracinement des peuples. Or, le déracinement entraîne l’aliénation et donc l’esclavage des masses face à un potentiel tyran.

    12. La famille traditionnelle est, force est de le constater, le modèle le plus sain que l’Humanité ait pu créer jusqu’alors. Elle doit être protégée des volontés décadentes et destructrices du libéralisme progressiste qui n’est autre qu’un passager clandestin dans la lutte de la liberté de l’Humanité vis-à-vis de l’ogre capitaliste. La famille doit être protégée des vices que le monde moderne tente de lui asséner, notamment l'ultra-consumérisme, la destruction du moralisme et l'encouragement légal au divorce.

    13. Chaque être humain, même le plus vile des capitalistes ou un de ses soutiens, reste un être humain. Il doit être traité dignement une fois rendu ou capturé à nos glorieuses troupes, nous devons nous montrer dignes afin de constituer l’exemple phare sur le monde entier. Nous devons faire preuve d'exemplarité quant aux sorts des vaincus s'étant opposés à la Révolution afin de préserver des vies et conserver la dignité de notre cause que nous voulons juste et noble.

    14. L’éducation est le bien le plus précieux de l’Homme qui le différencie du reste du monde animal, l’éducation doit être laïque, gratuite, universelle et obligatoire pour l’ensemble de nos confrères car c’est la connaissance et le capital humain qui assure à l’Homme sa liberté en toutes circonstances, même en cas de défaite, et qui le pousse jusqu’aux derniers retranchements les plus ingénieux pour défendre ce qui est juste.

    15. Notre cause est internationale et totale, aucune parcelle de terre de notre belle planète ne doit échapper à la vague rouge, notre guerre contre le capitalisme sera totale, mondiale et acharnée. Le monde capitaliste tremblera au simple retentissement des manifestes publiés au sein du monde ouvrier qui se lèvera et se soulèvera contre l’oppression capitaliste.


    Introduction : Pour une refondation de la pensée libertaire à l'ère de la nécessité historique

    I/ Le paradoxe anarchiste face à l'Histoire.

    L'anarchisme, depuis ses premières formulations théoriques, a toujours porté en lui une contradiction fondamentale que ses détracteurs n'ont cessé d'exploiter et que ses partisans ont tenté, avec plus ou moins de succès, de résoudre ou de contourner. Cette contradiction peut se formuler ainsi : comment une philosophie politique fondée sur le rejet de toute autorité coercitive, de toute hiérarchie imposée et de tout appareil étatique peut-elle prétendre s'imposer dans un monde où ces mêmes structures dominent avec une violence sans précédent ? Comment l'idéal de la liberté absolue peut-il survivre, et plus encore triompher, dans un univers régi par la contrainte, l'exploitation et la domination systématique des masses ? Cette question n'est pas nouvelle. Bakounine lui-même, dans sa polémique avec Marx, avait entrevu le dilemme : rejeter l'État dans l'absolu, c'est se priver des moyens de combattre efficacement l'État bourgeois. Refuser toute forme d'organisation centralisée, c'est s'exposer à être écrasé par des forces qui, elles, n'hésitent pas à mobiliser l'appareil répressif dans toute sa puissance. Kropotkine, de son côté, a tenté de résoudre cette tension en insistant sur l'entraide mutuelle comme principe naturel de l'organisation sociale, sur la commune libre comme cellule de base d'une société anarchiste, sur la fédération volontaire comme mode de coordination entre ces communes. Mais si l'entraide est naturelle, pourquoi donc a-t-elle été si systématiquement écrasée par les structures de domination ? Si la commune libre est viable, pourquoi n'a-t-elle jamais pu résister durablement aux assauts des armées régulières, des polices organisées, des États centralisés ? La vérité, aussi douloureuse soit-elle pour ceux qui se réclament de la tradition anarchiste classique, est que l'anarchisme, dans sa forme pure et originelle, n'a jamais réussi à s'imposer durablement face aux forces coalisées du capital et de l'État dans la plupart des cas, seul le Grand Kah figure comme une exception qui confirme la règle. Mais dans le reste du monde, à chaque fois, le même scénario se répète : un soulèvement populaire spontané, une brève floraison de liberté et d'autogestion, puis l'écrasement brutal par des forces infiniment plus organisées, plus disciplinées, plus impitoyables. Faut-il en conclure que l'anarchisme est une utopie irréalisable, un beau rêve condamné à rester lettre morte face à la brutalité du réel ? Faut-il se résigner, comme l'ont fait tant de révolutionnaires désabusés, à accepter la nécessité d'un État de transition, d'une dictature du prolétariat, d'un parti d'avant-garde qui guiderait les masses vers un avenir communiste toujours repoussé à plus tard ? Ou existe-t-il une troisième voie, une synthèse dialectique qui préserverait l'essentiel des principes libertaires tout en reconnaissant les impératifs tactiques et stratégiques imposés par la confrontation avec un ennemi implacable ? C'est précisément cette troisième voie que nous nous proposons d'explorer dans cet ouvrage. Nous l'appelons l'Anarchisme Renouvelé, non pas parce qu'il s'agirait d'une rupture totale avec la tradition anarchiste, mais au contraire parce qu'il représente, à nos yeux, la seule manière de rester fidèle à l'esprit profond de cette tradition tout en l'adaptant aux réalités impérieuses de notre époque. L'Anarchisme Renouvelé n'est pas un reniement de l'anarchisme, c'est sa maturation nécessaire, son passage de l'adolescence idéaliste à la maturité révolutionnaire.

    II/ L'anarchisme classique et ses impasses.

    Pour comprendre la nécessité de cette refondation, il nous faut d'abord examiner honnêtement les limites de l'anarchisme classique. Cet examen ne procède pas d'un désir de dénigrer nos prédécesseurs, dont le courage et la lucidité nous inspirent toujours, mais d'une exigence de vérité sans laquelle aucun progrès théorique n'est possible. La critique, chez nous, n'est jamais une fin en soi mais toujours le préalable nécessaire au dépassement.

    A/ Le pacifisme comme impasse stratégique.

    Le premier point d'achoppement concerne la question de la violence révolutionnaire. Une part importante de la tradition anarchiste, notamment dans sa version tolstoïenne ou gandhienne, a prôné la non-violence comme principe absolu. Même chez les anarchistes qui n'allaient pas jusqu'à ce pacifisme intégral, on trouve une profonde méfiance envers toute forme de violence organisée, perçue comme incompatible avec l'idéal libertaire. L'argument est le suivant : la violence, par sa nature même, crée des hiérarchies (entre ceux qui donnent les ordres et ceux qui les exécutent), impose une discipline contraire à la liberté individuelle, et risque de corrompre ceux qui l'exercent au point de les transformer en nouveaux oppresseurs. Cet argument n'est pas sans fondement. L'histoire du XXe siècle, et encore aujourd'hui dans certains Etats issus de mouvements révolutionnaires comme la Loduarie, nous a effectivement montré comment des mouvements révolutionnaires, en s'engageant dans la lutte armée, ont pu dériver vers l'autoritarisme, la bureaucratisation, et finalement la reproduction des structures de domination qu'ils prétendaient combattre. Le cas de la révolution loduarienne est à cet égard paradigmatique : partie d'un projet d'émancipation universelle, elle a accouché d'un État totalitaire qui n'avait plus rien à envier, en termes de répression et de contrôle social, aux pires tyrannies de l'histoire. Mais ce constat historique, aussi tragique soit-il, ne peut nous conduire à abandonner toute forme de résistance armée. Car le refus de la violence, dans un monde structurellement violent, n'est pas un choix éthiquement neutre : c'est un choix qui favorise objectivement ceux qui, eux, n'ont aucun scrupule à l'employer. Le pacifisme intégral, face à un ennemi qui dispose d'armées, de polices, de prisons, de tout l'appareil répressif de l'État moderne, n'est pas une posture morale supérieure, c'est un suicide politique. Il revient à désarmer les opprimés tout en laissant les oppresseurs armés jusqu'aux dents. Proudhon lui-même, pourtant peu suspect de bellicisme, avait compris cette vérité élémentaire lorsqu'il écrivait : "Celui qui met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran ; je le déclare mon ennemi." Et que fait-on avec un ennemi, sinon le combattre ? La question n'est donc pas de savoir si nous devons user de violence, mais comment nous en usons, dans quel but, avec quelles limites, et selon quelles modalités organisationnelles qui préservent autant que possible les principes libertaires. L'Anarchisme Renouvelé assume pleinement cette nécessité de la lutte armée, non pas comme une concession regrettable à la "realpolitik", mais comme une conséquence logique de l'analyse matérialiste de la domination. Le capital et l'État ne se laisseront jamais renverser par de belles paroles ou des manifestations pacifiques. Ils ne cèderont le pouvoir que contraints et forcés, face à une force supérieure capable de briser leur monopole de la violence légitime. Cela ne signifie pas que toute violence soit justifiable, ni que la fin justifie tous les moyens. Cela signifie simplement que le refus de principe de toute violence révolutionnaire condamne l'anarchisme à l'impuissance politique.

    B/ L'hostilité dogmatique à toute forme d'Etat.

    Le deuxième point concerne le rejet absolu de l'État qui caractérise l'anarchisme classique. Pour Bakounine, comme pour la plupart des théoriciens anarchistes qui l'ont suivi, l'État est par essence un instrument de domination de classe, une machine de répression au service des possédants, et ce quel que soit son régime politique apparent. Que l'État soit monarchique, républicain, fasciste ou même "socialiste", il demeure fondamentalement oppressif car sa fonction même est de maintenir les privilèges d'une minorité contre la majorité. D'où la conclusion que tout État doit être détruit, et qu'aucune forme de pouvoir centralisé ne peut être tolérable dans une société libre. Cette analyse contient une part essentielle de vérité. L'État, historiquement, a bien été l'instrument par lequel les classes dominantes ont perpétué leur domination. Le monopole de la violence légitime, la bureaucratie, l'appareil judiciaire, tout cela a effectivement servi à maintenir l'ordre social capitaliste et à réprimer les tentatives d'émancipation des exploités. Et les expériences d'États prétendument "ouvriers" ou "socialistes" ont montré que le simple changement de discours idéologique ne suffisait pas à transformer la nature profonde de l'appareil étatique. Mais de cette analyse juste, les anarchistes classiques tirent une conclusion qui ne l'est pas : que toute forme de pouvoir centralisé, toute institution dépassant le cadre de la commune locale, toute coordination à grande échelle est nécessairement oppressive et doit être rejetée. Cette conclusion, qui procède d'un raisonnement purement déductif et a priori, ignore un fait historique fondamental : l'État moderne, avec son administration centralisée, ses forces armées organisées, sa capacité à mobiliser des ressources à grande échelle, s'est développé précisément parce qu'il était plus efficace, d'un point de vue strictement fonctionnel, que les formes d'organisation politique qui l'ont précédé. Les féodalités médiévales, avec leur morcellement territorial et leur absence de coordination centralisée, ont été balayées par les monarchies absolues capables de lever des armées permanentes et de financer des guerres prolongées. Ces monarchies elles-mêmes ont cédé la place aux États-nations modernes qui, en mobilisant l'ensemble de leur population et de leurs ressources économiques, se sont révélés infiniment plus puissants. Cette évolution n'est pas un accident de l'histoire, c'est le résultat d'une sélection darwinienne entre formes politiques : dans un monde de compétition et de conflit entre entités politiques, les structures les plus efficaces tendent à l'emporter sur les moins efficaces. Or, que propose l'anarchisme classique face à cette réalité ? Une confédération de communes libres, reliées entre elles par des accords volontaires et révocables, sans aucun pouvoir centralisé capable d'imposer des décisions contraignantes. C'est un modèle séduisant sur le papier, mais qui présente un vice rédhibitoire : il est structurellement incapable de résister à une agression extérieure coordonnée. Une fédération de communes autonomes, où chacune conserve son indépendance et peut à tout moment se retirer de l'accord commun, ne peut pas organiser une défense efficace contre un État centralisé capable de concentrer ses forces sur un point précis, de mener des opérations de grande ampleur, et de soutenir un effort de guerre prolongé. L'histoire l'a prouvé maintes fois : chaque fois qu'un territoire anarchiste a été confronté à une invasion extérieure, il a été vaincu. Pas parce que ses combattants manquaient de courage ou de détermination, mais parce que l'absence de coordination centralisée, l'impossibilité d'imposer une stratégie commune, la dépendance vis-à-vis de décisions prises localement et parfois contradictoires entre elles, ont rendu toute résistance efficace impossible. Les milices anarchistes peuvent tenir un quartier, une ville, voire une région, mais elles ne peuvent pas soutenir une guerre totale contre un ennemi organisé et discipliné. Faut-il en conclure que l'anarchisme est condamné à être écrasé par l'État, et qu'il n'y a d'autre choix que de se rallier à l'eurycommunisme avec son État de transition censé dépérir un jour ? Nullement. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le problème ne réside pas dans l'existence d'une forme de pouvoir centralisé en soi, mais dans la nature de ce pouvoir, dans qui le contrôle, dans quel but, et selon quelles modalités. Un pouvoir centralisé contrôlé démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes, limité dans ses prérogatives aux fonctions strictement régaliennes nécessaires à la survie collective, et constamment soumis au contrôle populaire avec possibilité de révocation immédiate, n'est pas la même chose qu'un État bourgeois ou qu'une bureaucratie de parti se substituant au prolétariat. L'Anarchisme Renouvelé propose précisément cette synthèse : accepter la nécessité d'une forme d'organisation centralisée pour certaines fonctions (défense, coordination économique à grande échelle, gestion des ressources stratégiques), mais en la soumettant à un contrôle démocratique si strict, à une décentralisation si poussée pour tout ce qui peut l'être, et à des mécanismes de révocabilité si efficaces, qu'elle ne puisse jamais se transformer en instrument de domination d'une classe sur une autre. C'est un équilibre difficile, certes, et qui nécessite une vigilance permanente, mais c'est le seul moyen d'échapper au dilemme mortel entre l'impuissance politique de l'anarchisme pur et le despotisme de l'État totalitaire.

    C/ Le fédéralisme volontaire et l'illusion de la coordination spontanée.

    Le troisième point d'achoppement concerne le mode de coordination entre les unités de base de la société anarchiste. Les théoriciens classiques, conscients du besoin de coordination à une échelle dépassant la commune locale, ont proposé le principe du fédéralisme : les communes s'associent librement en fédérations pour gérer les affaires communes, ces fédérations pouvant elles-mêmes se regrouper en fédérations de niveau supérieur. Mais (et c'est là le point crucial) cette association est toujours volontaire et révocable : aucune commune ne peut être contrainte de participer, et chacune peut se retirer à tout moment si elle juge que ses intérêts ne sont pas respectés. Ce modèle repose sur une hypothèse implicite : que les intérêts des différentes communes seront naturellement convergents, ou du moins suffisamment compatibles pour permettre une coordination harmonieuse. Dans un monde débarrassé du capitalisme et de l'État, affirment les anarchistes classiques, les sources principales de conflit auront disparu, et les êtres humains pourront enfin coopérer librement sur la base de leur intérêt mutuel bien compris. Cette hypothèse est doublement problématique. D'abord, elle sous-estime considérablement la diversité des intérêts réels entre différentes communautés, même dans une société postcapitaliste. Une commune industrielle et une commune agricole n'ont pas les mêmes besoins ni les mêmes priorités. Une commune située dans une région riche en ressources naturelles et une commune pauvre en ressources se trouveront nécessairement en position asymétrique. Une commune pacifiste et une commune menacée par une invasion extérieure auront des visions radicalement différentes de l'urgence de la défense commune. Comment coordonner efficacement ces intérêts divergents sans aucun mécanisme de décision contraignant ? La réponse anarchiste classique est que la négociation, le compromis, la recherche du consensus permettront de résoudre ces tensions. Mais que se passe-t-il quand aucun compromis n'est possible ? Quand une commune refuse de participer à l'effort de guerre commun, ou de partager ses ressources avec des communes moins favorisées, ou d'accepter des décisions qui vont à l'encontre de ses intérêts immédiats ? Si l'on s'en tient au principe de la libre association révocable, la seule option est de laisser cette commune faire sécession. Mais alors, comment maintenir la cohésion nécessaire à la survie collective face à des menaces qui, elles, ne respectent aucun principe de libre association ? Le second problème, plus fondamental encore, est que ce modèle ignore complètement la question du temps de la décision. Dans un système où chaque décision importante doit être approuvée par toutes les communes concernées, où chaque commune conserve son droit de veto, où les décisions ne peuvent être prises que par consensus, le processus décisionnel devient interminable. Or, dans des situations de crise, particulièrement en temps de guerre, la rapidité de la décision est souvent aussi importante que sa qualité. Une bonne décision prise trop tard est souvent pire qu'une décision imparfaite prise à temps. Les armées modernes, avec leur structure hiérarchique et leur chaîne de commandement claire, peuvent réagir en quelques heures à une situation changeante. Elles peuvent concentrer leurs forces là où c'est nécessaire, redéployer leurs unités, modifier leur stratégie en fonction des circonstances. Comment une fédération de milices communales, où chaque unité décide de manière autonome de sa participation et où aucune autorité centrale ne peut imposer une stratégie globale, pourrait-elle rivaliser avec une telle efficacité opérationnelle ? L'expérience historique, une fois de plus, apporte une réponse sans ambiguïté : elle ne le peut pas. Chaque tentative de coordination horizontale en temps de guerre s'est heurtée aux mêmes problèmes : lenteur des décisions, incohérence stratégique, impossibilité d'imposer une discipline nécessaire, conflits entre différentes unités aux priorités divergentes. Et chaque fois, ces problèmes ont conduit à la défaite militaire et à l'écrasement de l'expérience anarchiste. L'Anarchisme Renouvelé ne rejette pas le principe fédéral, qui demeure au cœur de notre conception de l'organisation politique. Mais nous reconnaissons qu'il existe des domaines où la coordination horizontale purement volontaire est insuffisante, et où une certaine forme de centralisation décisionnelle est nécessaire. Ces domaines doivent être strictement délimités – essentiellement la défense contre les agressions extérieures, la gestion des ressources stratégiques à grande échelle, et la coordination économique pour éviter les pénuries ou les gaspillages massifs. Pour tout le reste, la décentralisation maximale et l'autonomie communale demeurent la règle. Mais pour ces fonctions régaliennes, nous acceptons la nécessité d'une autorité fédérale capable de prendre des décisions contraignantes, même si certaines communes s'y opposent. Cette autorité doit être démocratiquement élue, strictement limitée dans ses prérogatives, et constamment soumise au contrôle populaire, mais elle doit exister. Car sans elle, toute société anarchiste est condamnée à être écrasée par ses ennemis ou à sombrer dans le chaos.

    III/ L'eurycommunisme et ses trahisons.

    Si l'anarchisme classique pèche par excès d'idéalisme et sous-estime les nécessités de l'organisation centralisée, l'eurycommunisme, lui, a versé dans l'excès inverse. Prétendant tirer les leçons de l'échec des révolutions spontanées du XIXe siècle, il a développé une théorie de l'État de transition et du parti d'avant-garde qui, loin de conduire à l'émancipation des travailleurs, a abouti à l'instauration de nouvelles formes de domination parfois pires que celles qu'elles prétendaient renverser.

    A/ La dictature du prolétariat ou la dictature sur le prolétariat ?

    Marx lui-même avait théorisé la nécessité d'une "dictature du prolétariat" comme phase transitoire entre le capitalisme et le communisme. L'idée était la suivante : la bourgeoisie ne se laisserait pas exproprier pacifiquement, elle utiliserait toute la violence de son appareil d'État pour préserver ses privilèges. Il fallait donc que la classe ouvrière, une fois parvenue au pouvoir, établisse son propre État pour briser la résistance bourgeoise, réorganiser l'économie sur des bases socialistes, et défendre la révolution contre les tentatives de restauration. Cet État prolétarien n'aurait rien de commun avec l'État bourgeois : il serait l'expression directe de la volonté de l'immense majorité contre une minorité d'exploiteurs, et il serait destiné à dépérir progressivement à mesure que disparaîtraient les classes sociales. Les eurycommunistes ont développés cette théorie en insistant sur le rôle du parti d'avant-garde. Selon eux, la classe ouvrière, livrée à elle-même, ne pouvait développer qu'une "conscience trade-unioniste", c'est-à-dire une capacité à lutter pour des améliorations immédiates de ses conditions de travail, mais pas à comprendre la nécessité d'un renversement révolutionnaire du système capitaliste dans son ensemble. Cette conscience révolutionnaire devait être apportée de l'extérieur par les intellectuels marxistes organisés en parti. Le parti était ainsi conçu comme l'avant-garde de la classe, composée de révolutionnaires professionnels disciplinés, organisés selon le principe du centralisme démocratique, et capables de diriger les masses vers la révolution. En pratique, cette théorie a conduit à une substitution progressive du parti à la classe. Le parti parlait au nom du prolétariat, mais ce n'était pas le prolétariat lui-même qui décidait. Et au sein même du parti, le centralisme l'a rapidement emporté sur la démocratie. Les dirigeants du parti décidaient de la ligne, et cette ligne devait être appliquée sans discussion par tous les membres, au nom de l'unité révolutionnaire. Toute dissidence était dénoncée comme une déviation, toute critique comme un sabotage de la révolution. Le résultat était prévisible : l'État prolétarien s'est transformé en État bureaucratique, contrôlé non pas par les travailleurs mais par l'appareil du parti. La police politique, créée pour réprimer les contre-révolutionnaires, s'est mise à traquer les révolutionnaires eux-mêmes dès qu'ils osaient critiquer la ligne officielle. Les camps de travail, censés rééduquer les éléments anti-sociaux, se sont remplis de socialistes, d'anarchistes, de communistes dissidents. Ce n'est pas, comme le prétendent les apologistes du système, une déviation regrettable due aux circonstances difficiles du régime, de la contre-révolution ou à la personnalité de tel ou tel dirigeant. C'est la conséquence logique et nécessaire d'un système qui place le pouvoir entre les mains d'un parti se substituant à la classe, et d'un État prétendument transitoire mais disposant de tous les attributs d'un État totalitaire. Comme Bakounine l'avait prophétiquement annoncé dans sa polémique avec Marx : "Prenez le révolutionnaire le plus ardent, conférez-lui un pouvoir absolu, et au bout d'un an il sera pire que le tsar lui-même.". L'Anarchisme Renouvelé rejette catégoriquement ce modèle. Nous refusons l'idée qu'un parti d'avant-garde puisse se substituer au prolétariat et décider en son nom. Nous refusons le centralisme démocratique qui n'est en réalité qu'un centralisme tout court, sans rien de démocratique. Nous refusons la dictature sur le prolétariat qui se pare des oripeaux de la dictature du prolétariat. Le pouvoir doit rester entre les mains des travailleurs eux-mêmes, organisés en conseils, en assemblées, en structures de démocratie directe où chacun peut participer aux décisions qui le concernent. Cela ne signifie pas que nous rejetons toute forme d'organisation ou de coordination. Mais l'organisation doit partir de la base et remonter vers le sommet, jamais l'inverse. Les organes centraux ne sont légitimes que dans la mesure où ils sont l'émanation directe des organes de base, élus par eux, révocables par eux, et strictement limités dans leurs prérogatives à ce qui ne peut être géré localement. C'est le principe du fédéralisme intégral : la centralisation des fonctions qui l'exigent, la décentralisation maximale de tout ce qui peut l'être.

    B/ L'étatisme comme horizon indépassable.

    Au-delà de la question du parti et de la bureaucratie, l'eurycommunisme souffre d'un vice plus profond : il conçoit l'État comme l'instrument nécessaire et indépassable de toute transformation sociale. Pour les eurycommunistes, et plus encore pour leurs épigones loduaristes, l'État n'est pas un mal nécessaire dont il faudrait se débarrasser le plus vite possible, c'est l'outil par excellence de la construction du socialisme. C'est l'État qui nationalise les moyens de production, c'est l'État qui planifie l'économie, c'est l'État qui organise le travail, c'est l'État qui éduque les masses. Cette vision conduit logiquement à un renforcement continu de l'appareil étatique, au nom même de la construction du socialisme. Plus l'État contrôle tous les aspects de la vie économique et sociale, plus il a besoin d'une bureaucratie nombreuse pour gérer cette complexité. Plus la bureaucratie croît, plus elle développe ses propres intérêts corporatistes, plus elle échappe au contrôle démocratique. Et plus elle échappe au contrôle, plus elle a besoin de répression pour maintenir son pouvoir face à la contestation inévitable qu'elle suscite. Le résultat, nous le connaissons : un système où l'État possède tout, contrôle tout, décide de tout, au nom du peuple mais sans le peuple. Les travailleurs ne sont plus exploités par des capitalistes privés, certes, mais ils sont exploités par l'État-patron qui fixe leurs salaires, leurs conditions de travail, leur affectation géographique, sans qu'ils aient le moindre mot à dire. La propriété privée capitaliste a disparu, mais elle a été remplacée par une propriété d'État qui, du point de vue du travailleur ordinaire, ne change pas grand-chose à son absence de contrôle sur les moyens de production. Marx lui-même avait pourtant été clair : le but final n'est pas la propriété d'État, c'est l'association des producteurs libres qui organisent collectivement leur travail. La nationalisation n'est qu'un moyen, pas une fin en soi. Mais les régimes eurycommunistes ont fait de la nationalisation un fétiche, confondant la propriété formelle de l'État avec la propriété réelle des travailleurs. Ils ont oublié que ce qui compte, ce n'est pas qui possède nominalement les moyens de production, c'est qui les contrôle effectivement, qui décide de ce qui est produit, comment, pour qui, et dans quelles conditions. L'Anarchisme Renouvelé, tout en acceptant la nécessité d'une forme de coordination centralisée pour certaines fonctions, refuse catégoriquement cette étatisation totale de l'économie et de la société. La propriété collective des moyens de production doit être une propriété réelle, exercée directement par les travailleurs organisés en coopératives autogérées, pas une propriété nominale de l'État gérée par une bureaucratie échappant à tout contrôle. L'État fédéral peut et doit coordonner, orienter, réguler l'économie pour éviter les déséquilibres majeurs et assurer que les besoins essentiels de tous sont satisfaits. Mais la gestion concrète, quotidienne, de la production doit rester entre les mains de ceux qui produisent. De même, l'État ne doit pas aspirer à contrôler tous les aspects de la vie sociale. L'éducation, la culture, l'organisation de la vie quotidienne, tout cela doit relever de l'initiative locale et de l'autogestion communale. Un État qui prétend éduquer les masses à penser correctement, qui contrôle toute expression culturelle, qui régente jusqu'aux détails de la vie privée, n'est pas un État socialiste, c'est un État totalitaire, quelle que soit l'idéologie dont il se réclame.

    C/ L'internationalisme comme impérialisme déguisé.

    Le troisième problème majeur de l'eurycommunisme concerne son rapport à l'internationalisme. En principe, le marxisme se veut internationaliste : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" proclame le Manifeste Communiste. La révolution doit être mondiale, car le capitalisme est un système mondial, et aucun pays ne peut construire le socialisme isolément tant que le capitalisme domine ailleurs. Mais dans la pratique, cet internationalisme s'est rapidement transformé en quelque chose de profondément contradictoire. D'un côté, les États eurycommunistes telles que la Loduarie proclamaient leur solidarité avec tous les mouvements révolutionnaires du monde et leur volonté d'exporter la révolution. De l'autre, cette solidarité était toujours subordonnée aux intérêts géopolitiques de l'État révolutionnaire lui-même. Les mouvements de libération nationale n'étaient soutenus que dans la mesure où ils servaient ces intérêts, abandonnés ou trahis dès qu'ils devenaient gênants. L'aide apportée aux révolutionnaires étrangers était conditionnée à leur allégeance idéologique et politique, transformant la solidarité internationaliste en un système de clientélisme impérial. Plus grave encore, le modèle eurycommuniste d'organisation, avec son parti d'avant-garde et son centralisme bureaucratique, était exporté comme un package obligatoire. Les révolutionnaires du monde entier étaient sommés d'adopter les mêmes structures, les mêmes modes d'organisation, les mêmes stratégies, indépendamment des conditions locales spécifiques. Comme si la révolution dans un pays agraire arriéré devait nécessairement suivre le même chemin que dans un pays industrialisé, comme si les traditions politiques et culturelles locales ne comptaient pour rien, comme si l'histoire universelle devait se dérouler partout selon le même script préétabli. Le résultat fut catastrophique pour le mouvement révolutionnaire mondial. Au lieu de favoriser l'émergence de formes d'organisation adaptées aux réalités spécifiques de chaque pays, ce pseudo-internationalisme a produit une uniformisation stérile qui a souvent conduit les mouvements révolutionnaires à l'impasse. Des stratégies inadaptées étaient appliquées mécaniquement, conduisant à des échecs qui auraient pu être évités. Des alliances contre-nature étaient nouées au nom de l'unité du camp socialiste, trahissant souvent les aspirations réelles des peuples concernés. Et surtout, l'internationalisme authentique (cette solidarité horizontale entre exploités de tous les pays) était remplacé par une relation verticale de dépendance vis-à-vis d'un centre de pouvoir étatique. L'Anarchisme Renouvelé propose une conception radicalement différente de l'internationalisme. Notre internationalisme n'est pas celui d'un État qui se prétend révolutionnaire et cherche à étendre son influence sur d'autres mouvements. C'est un internationalisme fédéraliste, fondé sur la solidarité horizontale entre peuples en lutte, sur le respect des spécificités culturelles et historiques de chaque nation, sur l'autonomie de chaque mouvement révolutionnaire dans l'élaboration de sa propre stratégie. Nous ne cherchons pas à imposer notre modèle comme une recette universelle. Ce qui fonctionne dans un contexte donné peut être inadapté dans un autre. Les formes d'organisation, les tactiques, les alliances, tout cela doit être déterminé par les révolutionnaires eux-mêmes en fonction de leur situation concrète. Notre rôle n'est pas de diriger ou de contrôler, mais de soutenir, d'assister, de partager notre expérience sans jamais la transformer en dogme obligatoire. Cela ne signifie pas un relativisme absolu où toutes les stratégies se vaudraient. Il existe des principes fondamentaux qui nous unissent : le rejet du capitalisme et de l'exploitation, la défense de l'autonomie populaire contre toute forme de domination étatique ou bureaucratique, l'égalité radicale entre tous les êtres humains indépendamment de leur origine, de leur sexe, de leur religion ou de toute autre caractéristique. Mais dans le cadre de ces principes, une grande diversité de formes est non seulement possible mais souhaitable. L'internationalisme véritable est un internationalisme pluriel, respectueux des différences, fondé sur la coordination volontaire et non sur la subordination.

    IV/ La synthèse dialectique : l'Anarchisme Renouvelé comme dépassement.

    Nous voici donc face à deux impasses symétriques. D'un côté, l'anarchisme classique qui, fidèle à ses principes de liberté absolue et de rejet de toute autorité, se condamne à l'impuissance politique et à l'écrasement par des forces mieux organisées. De l'autre, l'eurycommunisme qui, au nom de l'efficacité révolutionnaire, crée de nouvelles structures de domination souvent pires que celles qu'il prétendait renverser. Entre l'idéalisme impuissant et le réalisme cynique, entre la pureté doctrinale stérile et le pragmatisme dénaturant, y a-t-il une troisième voie ? L'Anarchisme Renouvelé se propose précisément comme cette synthèse dialectique. Non pas un compromis mou entre deux positions inconciliables, non pas un centrisme fade qui se contenterait de prendre un peu de chaque côté, mais un véritable dépassement qui préserve ce qu'il y a de juste dans chacune de ces traditions tout en corrigeant leurs erreurs respectives.

    A/ Principes fondamentaux de l'Anarchisme Renouvelé.

    Le premier principe est celui de la primauté de la liberté collective sur toute forme de domination institutionnalisée. Contrairement à l'eurycommunisme, nous ne considérons pas l'État comme un instrument neutre qui pourrait être utilisé au service de l'émancipation. L'État, par sa nature même, tend à reproduire des structures hiérarchiques, à créer une séparation entre gouvernants et gouvernés, à concentrer le pouvoir entre les mains d'une minorité qui échappe au contrôle de la majorité. Cette tendance n'est pas accidentelle, elle est inhérente à la forme de l'État elle-même. Mais (et c'est là que nous nous séparons de l'anarchisme classique) nous reconnaissons qu'il existe des fonctions qui, dans le monde tel qu'il est actuellement, ne peuvent être assurées que par une forme d'organisation centralisée dépassant le cadre de la commune locale. La défense contre les agressions extérieures en est l'exemple le plus évident, mais ce n'est pas le seul. La coordination de vastes systèmes techniques (réseaux de transport, de communication, d'énergie), la gestion de ressources stratégiques rares, la planification économique à grande échelle pour éviter les déséquilibres majeurs, tout cela requiert une capacité de décision et d'action dépassant ce qu'une fédération purement volontaire de communes autonomes peut accomplir. Le défi est donc de créer des structures capables d'assurer ces fonctions sans pour autant se transformer en appareil de domination. Comment y parvenir ? Par une série de mécanismes institutionnels qui, combinés, limitent drastiquement le pouvoir de ces structures centralisées :

    Premièrement, la stricte délimitation des compétences. L'autorité fédérale ne peut intervenir que dans les domaines explicitement définis comme relevant de sa compétence. Tout le reste appartient aux communes et aux régions. Et même dans ses domaines de compétence, elle doit respecter le principe de subsidiarité : ne centraliser que ce qui ne peut absolument pas être géré à un niveau inférieur.

    Deuxièmement, le contrôle démocratique direct. Tous les responsables des institutions fédérales sont élus directement par le peuple, avec des mandats courts et révocables à tout moment si une proportion significative de la population le demande. Il n'y a pas de bureaucratie de carrière, pas de fonction publique permanente échappant au contrôle populaire. Les mandats sont impératifs : les élus doivent rendre compte régulièrement de leurs actions et peuvent être révoqués s'ils s'écartent du mandat qui leur a été confié.

    Troisièmement, la décentralisation maximale au sein même des institutions fédérales. Plutôt qu'un gouvernement monolithique, nous avons des commissions spécialisées largement autonomes, élues séparément, et qui ne rendent compte qu'au congrès législatif et au peuple, jamais à un quelconque chef de l'exécutif. Le pouvoir est ainsi fragmenté, empêchant qu'une seule personne ou un petit groupe ne puisse concentrer entre ses mains l'ensemble de l'autorité fédérale.

    Quatrièmement, le droit à l'insurrection. Et ce n'est pas une clause de style : c'est un mécanisme juridiquement codifié permettant à une proportion définie de la population de bloquer une décision fédérale, de révoquer des responsables, voire de remettre en cause l'organisation institutionnelle elle-même si celle-ci dérive vers l'autoritarisme. L'insurrection n'est plus un acte illégal et désespéré, c'est un droit constitutionnel, la dernière garantie contre la tyrannie.

    Le deuxième principe fondamental est celui du fédéralisme intégral. Contrairement au fédéralisme purement volontaire de l'anarchisme classique où chaque commune peut se retirer à tout moment, notre fédéralisme implique un engagement mutuel contraignant. Une fois qu'une communauté a décidé démocratiquement de rejoindre la fédération, elle accepte de se soumettre aux décisions fédérales dans les domaines de compétence fédérale, même si elle n'est pas d'accord avec une décision particulière. C'est le prix à payer pour la cohésion nécessaire à la survie collective. Mais cet engagement n'est pas absolu ni éternel. D'une part, les décisions fédérales les plus importantes doivent être ratifiées par référendum, et une commune peut s'y opposer sans être contrainte si la décision n'atteint pas un certain seuil de majorité. D'autre part, le droit de sécession existe, mais il est encadré : une communauté qui souhaite quitter la fédération doit suivre une procédure démocratique rigoureuse, avec un débat approfondi et un délai de réflexion, pour éviter les décisions impulsives prises dans le feu de l'action. Et si la sécession est finalement votée, des mécanismes de transition doivent être mis en place pour éviter que cela ne déstabilise l'ensemble.

    Le troisième principe est celui de l'autogestion économique combinée à la coordination fédérale. Nous rejetons l'étatisation totale de l'économie, qui transforme les travailleurs en employés d'un État-patron aussi despotique que n'importe quel capitaliste privé. Mais nous rejetons également l'illusion qu'une économie composée uniquement de coopératives autogérées, sans aucune coordination centrale, pourrait fonctionner efficacement dans un monde moderne complexe. La solution réside dans une économie à deux niveaux. Au niveau de base, les unités de production sont des coopératives autogérées où les travailleurs décident collectivement de l'organisation du travail, de l'utilisation des ressources, de la répartition des bénéfices. Ces coopératives sont propriétaires de leurs moyens de production et jouissent d'une large autonomie dans leur gestion quotidienne. Mais au niveau macroéconomique, une planification indicative coordonne l'activité de ces coopératives pour éviter les déséquilibres majeurs, orienter l'investissement vers les secteurs prioritaires, assurer que les besoins essentiels de tous sont satisfaits. Cette planification n'est pas directive comme dans les économies eurycommunistes. L'État fédéral ne dit pas à chaque coopérative ce qu'elle doit produire, comment, et en quelle quantité. Il fixe des orientations générales, établit des priorités, utilise des incitations économiques (plutôt que des ordres administratifs) pour orienter l'activité productive. Les coopératives restent libres de leurs choix concrets, mais ces choix s'inscrivent dans un cadre qui assure la cohérence de l'ensemble.

    Le quatrième principe est celui de l'internationalisme fédéraliste. Notre objectif n'est pas de construire le socialisme dans un seul pays tout en laissant le reste du monde sous la domination capitaliste. Ce serait à la fois moralement inacceptable et stratégiquement suicidaire : un îlot socialiste isolé dans un océan capitaliste est condamné à être écrasé tôt ou tard. La révolution doit être mondiale, ou elle ne sera pas. Mais cet internationalisme ne signifie pas l'imposition d'un modèle unique à tous les peuples. Chaque nation, chaque région, a ses spécificités historiques, culturelles, économiques qui doivent être respectées. L'objectif est de créer une fédération mondiale de peuples libres, où chacun conserve son autonomie dans la gestion de ses affaires internes tout en participant à une coordination globale pour les questions qui dépassent les frontières : l'environnement, les ressources stratégiques, la défense contre les derniers bastions du capitalisme, la solidarité économique entre régions riches et pauvres. Cette fédération mondiale ne sera pas construite en un jour. Elle émergera progressivement, au fur et à mesure que de nouveaux territoires rejoindront le mouvement révolutionnaire. Et elle ne sera pas imposée par la force à des populations récalcitrantes : chaque peuple doit faire sa propre révolution, déterminer sa propre voie vers l'émancipation. Notre rôle est de soutenir ces révolutions, de partager notre expérience, d'offrir notre aide matérielle, mais jamais de nous substituer aux peuples eux-mêmes dans leurs luttes.

    B/ Le militarisme comme nécessité temporaire.

    Un des aspects les plus controversés de l'Anarchisme Renouvelé, celui qui scandalise le plus les anarchistes traditionnels, est notre acceptation du militarisme comme nécessité historique temporaire. Comment, nous demandent nos critiques, peut-on se dire anarchiste tout en prônant le développement d'une armée permanente, organisée hiérarchiquement, soumise à une discipline stricte ? N'est-ce pas la négation même des principes libertaires ? Cette critique repose sur une incompréhension fondamentale de ce que nous entendons par militarisme. Nous ne glorifions pas la guerre pour elle-même, nous ne considérons pas la violence comme une valeur en soi, nous ne prétendons pas que la société tout entière doive être organisée selon des principes militaires. Notre militarisme est purement instrumental : dans un monde où des États capitalistes et fascistes disposent d'armées puissantes et n'hésitent pas à les utiliser pour écraser tout mouvement d'émancipation, refuser de se doter soi-même d'une force militaire efficace revient à se condamner à la défaite. L'histoire l'a prouvé à maintes reprises. Les milices anarchistes, aussi courageuses soient-elles, ne peuvent pas résister durablement à des armées régulières dotées d'un commandement centralisé, d'une logistique performante, d'un entraînement rigoureux. Le courage individuel ne suffit pas quand l'ennemi dispose d'une supériorité écrasante en termes d'organisation, de discipline, de coordination. Une armée moderne n'est pas une simple collection d'individus armés, c'est une machine de guerre complexe où chaque élément doit fonctionner de manière coordonnée avec tous les autres. Construire une telle machine sans renoncer aux principes démocratiques est un défi immense, mais pas impossible. Nous proposons un modèle d'armée populaire qui combine efficacité militaire et contrôle démocratique. Les officiers sont élus par les soldats de leur unité, mais une fois élus, ils disposent de l'autorité nécessaire pour commander en situation opérationnelle. Les décisions stratégiques importantes sont prises par des organes démocratiques où les représentants des troupes siègent aux côtés des spécialistes militaires. L'engagement dans l'armée est volontaire, mais une fois engagé, le soldat accepte la discipline nécessaire au fonctionnement d'une force militaire efficace. Cette armée n'est pas une caste séparée du reste de la société. Elle est profondément enracinée dans les communes, dont elle est issue et à qui elle rend compte. Les soldats ne sont pas des professionnels de la guerre coupés du monde civil, ce sont des citoyens en armes qui reprendront leur vie normale une fois la menace écartée. Mais tant que cette menace existe, tant que le capitalisme et le fascisme disposent d'armées prêtes à écraser toute tentative d'émancipation, nous devons nous doter des moyens de nous défendre. Et défendre ne signifie pas uniquement repousser les agressions. Dans un monde où le capitalisme est un système global, où l'exploitation des travailleurs d'un pays dépend de l'exploitation des travailleurs d'autres pays, où le maintien des privilèges d'une minorité repose sur la misère de la majorité de l'humanité, la défense de notre révolution passe nécessairement par l'extension de cette révolution. Nous devons soutenir activement les mouvements révolutionnaires dans d'autres pays, leur apporter une aide matérielle et militaire si nécessaire, voire intervenir directement pour empêcher l'écrasement de révolutions sœurs. Mais au-delà de ces interventions ponctuelles, aussi nécessaires soient-elles, nous devons nous préparer à ce que nous appelons la Grande Guerre Finale. Ce concept, qui peut sembler apocalyptique ou millénariste à ceux qui ne comprennent pas la nature du conflit historique dans lequel nous sommes engagés, désigne en réalité une vérité matérielle incontournable : le capitalisme ne disparaîtra pas par érosion progressive, par réformes successives, ou par un effondrement spontané de ses contradictions internes. Il devra être détruit, et cette destruction prendra nécessairement la forme d'un affrontement militaire d'une ampleur sans précédent. Pourquoi cette certitude ? Parce que le capitalisme n'est pas seulement un système économique, c'est un ordre mondial soutenu par la force armée de dizaines d'États, par des alliances militaires, par des bases dispersées sur tous les continents, par des arsenaux capables de génocider des populations entières. Les classes dominantes qui tirent leur pouvoir et leurs privilèges de ce système ne le lâcheront jamais volontairement. Elles mobiliseront tous les moyens de violence dont elles disposent pour le préserver. Elles ont déjà prouvé, à maintes reprises dans l'histoire, qu'elles préféraient noyer le monde dans le sang plutôt que de renoncer à leur domination. La Grande Guerre Finale ne sera pas une guerre de plus dans la longue série de conflits qui ont jalonné l'histoire humaine. Ce sera la guerre qui mettra un terme définitif à toutes les guerres, parce qu'elle détruira les structures mêmes qui engendrent la guerre : l'État-nation compétitif, le capitalisme prédateur, l'impérialisme qui dresse les peuples les uns contre les autres. Ce sera une guerre totale, mobilisant l'ensemble des ressources matérielles et morales de l'humanité révolutionnaire, parce que l'ennemi mobilisera lui-même toutes ses forces pour sa survie. Ce sera une guerre mondiale, parce que le capitalisme est un système mondial et qu'aucune révolution locale ne peut survivre durablement tant que ce système domine ailleurs. Cette perspective peut effrayer, et elle doit effrayer, car nous ne cherchons pas à minimiser l'ampleur du sacrifice qu'elle implique. Des millions d'êtres humains mourront dans ce conflit. Des villes seront détruites. Des régions entières seront dévastées. La civilisation matérielle que l'humanité a mis des millénaires à construire subira des dommages considérables. Nous ne nous réjouissons pas de cette perspective, nous ne la désirons pas, mais nous la considérons comme inévitable. Car quelle est l'alternative ? Accepter de coexister indéfiniment avec le capitalisme en espérant que nos exemples de sociétés libres finiront par le convaincre de se dissoudre pacifiquement ? L'histoire nous a appris que cela ne fonctionnera jamais. Attendre que le capitalisme s'effondre de lui-même sous le poids de ses contradictions ? Mais entre-temps, combien de générations devront encore souffrir sous le joug de l'exploitation ? Et surtout, combien de temps reste-t-il avant que les crises écologiques engendrées par le capitalisme ne rendent la planète inhabitable ? Nous sommes dans une course contre la montre. Chaque année de retard dans le renversement du capitalisme rapproche l'humanité de catastrophes irréversibles. La Grande Guerre Finale n'est donc pas un fantasme belliciste ou une glorification romantique de la violence. C'est une analyse matérialiste de la situation historique objective dans laquelle nous nous trouvons. Nous sommes en guerre, que nous le voulions ou non, parce que les classes dominantes sont en guerre contre nous depuis toujours. La seule question est de savoir si nous acceptons cette réalité et nous préparons en conséquence, ou si nous nous berçons d'illusions pacifistes qui ne servent qu'à perpétuer notre oppression. Cette guerre aura une fin. Quand le dernier bastion du capitalisme sera tombé, quand le dernier État oppresseur aura été dissous, quand les armées permanentes des classes dominantes auront été vaincues, alors et seulement alors pourra commencer le processus de démilitarisation. Les armées révolutionnaires, ayant accompli leur mission historique, pourront être progressivement dissoutes. Les soldats retourneront à leurs communes, à leurs familles, à leurs travaux pacifiques. Les usines d'armement seront reconverties pour produire les outils de la paix. Les ressources immenses actuellement consacrées à la guerre pourront être redirigées vers la construction d'une civilisation véritablement humaine. Mais nous n'en sommes pas là. Nous sommes encore dans la phase de lutte à mort entre deux systèmes inconciliables. Et dans cette phase, le militarisme n'est pas une option parmi d'autres, c'est une nécessité vitale. Ceux qui refusent de le comprendre condamnent non seulement leur propre révolution à l'échec, mais l'humanité tout entière à une domination perpétuelle ou à une extinction dans le chaos climatique. Le pacifisme, dans un monde structurellement violent, n'est pas une position morale supérieure, c'est une complicité objective avec l'oppression. Nous assumons donc pleinement notre militarisme, non pas comme une trahison des principes anarchistes, mais comme leur seule application conséquente dans les conditions historiques actuelles. Nous construisons une armée non pas pour dominer, mais pour libérer.

    C/ La question du temps et l'urgence révolutionnaire.

    Un dernier point mérite d'être souligné, car il sous-tend toute notre démarche théorique et pratique : la question du temps. Les révolutionnaires du XIXe et du début du XXe siècle pouvaient se permettre de penser en termes de siècles. Marx croyait que le capitalisme finirait par s'effondrer sous le poids de ses propres contradictions, mais il ne prétendait pas savoir quand exactement cela se produirait. Les anarchistes classiques imaginaient une lente maturation des consciences, une progressive généralisation des pratiques d'entraide et d'autogestion qui finirait par rendre l'État obsolète. Même les eurycommunistes, malgré leur volontarisme révolutionnaire, concevaient la révolution mondiale comme un processus s'étendant sur plusieurs générations. Nous n'avons plus ce luxe. Le monde dans lequel nous vivons est confronté à des crises existentielles qui ne nous laissent pas des siècles, ni même des décennies, pour agir. La destruction de l'environnement, l'effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique menacent les conditions mêmes de la survie de l'humanité. Et ces menaces ne sont pas le fruit du hasard ou d'une erreur de parcours, elles sont la conséquence directe et nécessaire de la logique capitaliste : l'accumulation sans fin, la croissance perpétuelle, l'exploitation illimitée des ressources naturelles. Si nous ne renversons pas le capitalisme rapidement, ce n'est pas seulement l'avenir d'une société libre qui est compromis, c'est l'avenir de la civilisation humaine elle-même. Chaque année qui passe voit s'aggraver ces menaces, franchir de nouveaux seuils d'irréversibilité. Chaque décennie de retard rend la catastrophe un peu plus certaine, un peu plus proche. Nous ne pouvons plus nous permettre d'attendre patiemment que les conditions objectives de la révolution mûrissent d'elles-mêmes. Nous devons créer ces conditions, les forcer si nécessaire, précipiter le mouvement de l'histoire avant qu'il ne soit trop tard. Mais il y a une autre dimension à cette urgence, encore plus pressante peut-être. À mesure que le capitalisme se développe, à mesure qu'il perfectionne ses instruments de contrôle social et de répression, la possibilité même de la révolution se réduit. Les technologies de surveillance permettent aujourd'hui un contrôle des populations d'une ampleur que les tyrans d'autrefois n'auraient jamais pu imaginer. L'intelligence artificielle, la reconnaissance faciale, l'analyse des données massives, tous ces outils offrent aux États et aux corporations des moyens de prévoir, de prévenir, de réprimer toute tentative de soulèvement avant même qu'elle ne se manifeste ouvertement. Chaque année qui passe voit se perfectionner ces mécanismes de domination. Chaque avancée technologique offre de nouveaux outils de contrôle. Chaque génération qui grandit dans cet environnement numérique totalement contrôlé développe des structures cognitives moins aptes à la pensée critique, à la projection dans un avenir radicalement différent, à l'action collective coordonnée. La fenêtre d'opportunité révolutionnaire se referme progressivement. Si nous attendons trop longtemps, nous nous retrouverons face à un système tellement verrouillé, tellement capable d'anticiper et de neutraliser toute menace, que même la possibilité matérielle d'une révolution aura disparu. Non pas parce que les conditions objectives de l'exploitation auront changé, non pas parce que les contradictions du capitalisme se seront atténuées, mais simplement parce que les moyens techniques de maintenir l'ordre existant auront atteint un tel degré de perfection qu'aucune force insurrectionnelle ne pourra plus les briser. Cette perspective doit être prise au sérieux. Nous ne sommes pas en train de fantasmer sur un futur dystopique de science-fiction. Les éléments de ce système de contrôle total existent déjà, ils se mettent en place sous nos yeux, ils se perfectionnent année après année.
    Les utopistes sont-ils nos alliés ou nos ennemis ?


    Livre I : critique de la raison libertaire.

    Chapitre 1 : La contradiction anarchiste fondamentale.

    1) Liberté et nécessité : la dialectique occultée.

    L'anarchisme, depuis ses premières formulations théoriques, s'est construit autour d'une affirmation centrale : la liberté humaine comme valeur absolue et principe organisateur de toute société désirable. Proudhon proclamait que "la liberté est anarchie". Bakounine, lui, disait plutôt que "l'homme n'est réellement libre que parmi d'autres hommes également libres". Kropotkine, quant à lui, pensait que la liberté et la solidarité sont les piliers de toute organisation sociale authentiquement humaine. Cette insistance sur la liberté comme fondement indépassable n'est pas une particularité accidentelle de la pensée anarchiste, c'est l'essence même de l'idéologie, c'est ce qui la distingue de tous les autres courants de pensées révolutionnaires.

    Mais qu'est que la liberté ? Les anarchistes classiques ont généralement défini la liberté de manière négative : être libre, c'est n'être soumis à aucune autorité extérieure, n'obéir à aucun maître, ne dépendre d'aucune volonté autre que la sienne propre. "Ni Dieux, ni Maîtres", c'est la formule qui résume le mieux la conception anarchiste de la liberté ! La liberté s'identifie alors à l'absence de contrainte, à l'autonomie absolue de l'individu ou du groupe, au refus de toute forme d'hétéronomie en quelque sorte. C'est de cette déduction que découle en toute logique le rejet de l'Etat, des hiérarchies instituées sous toutes ses formes, de toute organisation qui prétendrait imposer sa loi à des individus qui ne l'auraient pas librement choisie. Cependant, bien que cette conception de la liberté soit séduisante sur le plan moral, elle se heurte dans l'immédiat à un problème que les penseurs anarchistes ont aussitôt ignoré à l'écriture de leurs thèses pour certains ou tenté de résoudre par des moyens conceptuels inadéquats et souvent creux : le problème de la nécessité. Les êtres humains ne vivent pas dans un vide social où leur volonté pourrait se déployer sans rencontrer d'obstacles, c'est factuel. Ils vivent dans un monde matériel qui leur impose ses lois physiques, dans un environnement naturel qui limite leurs possibilités d'action, dans des sociétés complexes où les actions des uns ont inévitablement des conséquences sur les autres, dans une histoire qui les précède et qui pèse sur leurs choix présents par pur déterminisme. La nécessité se manifeste sous plusieurs formes. Il y a d'abord la nécessité naturelle, la plus évidente : les êtres humains doivent manger, se loger, se protéger des intempéries et des maladies. Ces besoins fondamentaux ne disparaissent pas par décret idéologique et leur satisfaction exige un travail social organisé. Ensuite, on retrouve la nécessité sociale : dans une société un tant soit peu complexe, les individus dépendent les uns des autres, la division du travail crée obligatoirement des interdépendances et les décisions prises par certains affectent forcément la vie des autres. Enfin, il y a ce que l'on pourrait nommer ici la nécessité stratégique : dans un monde où cohabitent des forces hostiles cherchant à détruire toute tentative d'émancipation, la survie d'une société libre exige des formes d'organisation, de coordination et de discipline qui semblent aller à l'encontre de l'idéal de liberté absolue de la pensée anarchiste.

    Dans ce cas, comment articuler liberté et nécessité ? C'est la question philosophique fondamentale devant laquelle les anarchistes classiques échouent systématiquement à répondre. Soit ils nient la nécessité, tombant alors dans un idéalisme volontariste qui croit qu'il suffit de vouloir la liberté pour qu'elle advienne, que les contraintes matérielles s'évanouiront devant la pureté de l'intention révolutionnaire ; soit ils reconnaissent la nécessité mais sans vraiment parvenir à la penser dans une articulation dialectique cohérente avec la liberté, oscillant alors entre un réalisme qui les conduit à accepter des compromis vidant de sa substance le projet libertaire et un purisme qui les condamnent à l'impuissance politique. Or, cette question n'est pas une simple curiosité spéculative comme on pourrait souvent le penser. C'est une question absolument décisive pour tout projet révolutionnaire qui se veut authentique car si l'on conçoit la liberté comme l'absence pure de toute contrainte, alors toute organisation devient suspecte, la coordination centralisée est une trahison des principes libertés en somme. On en arrive donc à une forme de situation paradoxale où ceux qui se réclament plus radicalement de la liberté sont également les moins capables de créer les conditions matérielles et sociales à sa réalisation effective. La tradition philosophique, de Spinoza à Hegel, a pourtant depuis longtemps fourni les outils conceptuels pour dépasser cette impasse. Spinoza nous enseigne par exemple que la liberté n'est pas l'absence de la nécessité mais la compréhension de la nécessité. L'homme libre n'est pas celui qui échappe aux lois de la nature ou de la société, c'est celui qui les comprend suffisamment pour agir en connaissance de celles-ci. Il utilise en somme sa connaissance de ces règles comme levier de sa propre puissance d'agir. Dans l'Ethique, par exemple, Spinoza nous dit bien que "nous sommes d'autant plus libres que nous connaissons davantage". La liberté n'est donc pas donnée au départ comme une propriété naturelle de l'Homme, c'est davantage une conquête à acquérir par un processus d'intellectualisation et de maîtrise de nos conditions d'existence. En bref, ce n'est pas un droit naturel, l'état de nature n'est pas une forme de liberté en soi. Hegel, de son côté, nous montre davantage que la liberté abstraite, la liberté comme pure négation de toute détermination, est la forme la plus pauvre et la plus vide de la liberté. La vraie liberté, la liberté concrète, c'est celle qui se réalise à travers les institutions, les lois et les formes d'organisation sociale qui, loin de nier la liberté, lui donnent au contraire sa substance narrative et sa réalité matérielle. "L'Etat est la réalité en acte de la liberté concrète" disait-il dans les Principes de la philosophie du droit. Formue qui a fait hurler les anarchistes, et à juste titre si l'on comprend que Hegel dit par Etat l'Etat bourgeois qui est l'instrument de domination de classe par excellence mais la provocation hégelienne contient tout de même une vérité profonde que nous, anarchistes, devons nous approprier : il n'y a pas de liberté sans médiation institutionnelle et il ne peut y avoir d'émancipation sans que cela passe par des formes d'organisation collectives. Marx lui-même, bien qu'il n'ait jamais développé systématiquement une théorie de la liberté, a constamment insisté sur ce point : la liberté se conquiert dans et par la transformation des conditions matérielles d'existences. Le règne de la liberté, disait-il, commence seulement là où cesse le travail déterminé par la nécessité. Bien sûr, il ajoute directement après que ce règne de la liberté ne peut s'épanouir qu'en se fondant sur le règne de la nécessité. Autrement dit, la liberté authentique présuppose la maîtrise collective de la production matérielle, l'organisation rationnelle du travail social et la planification consciente de l'activité économique, le tout exigeant des formes d'organisation qui dépassent de loin la simple commune locale ou l'association volontaire.

    L'anarchisme classique a constamment refoulé cette dialectique de la liberté et de la nécessité. Il a préféré s'accrocher à une conception abstraite et négative de la liberté plutôt que d'affronter la complexité du réel. Ce refoulement n'est pas sans conséquences pratiques dramatiques car une théorie qui ne pense pas correctement le rapport entre liberté et nécessité est condamnée soit à l'impuissance en refusant toute organisation efficace au nom de la pureté des principes, soit à l'incohérence en acceptant dans la pratique des formes d'organisation que sa théorie devrait lui interdire mais sans pouvoir les penser et donc sans pouvoir en contrôler les dérives. L'Anarchisme Renouvelé se propose précisément de surmonter cette contradiction fondamentale. Le but n'est pas d'abandonner l'idéal de la liberté car il demeure notre boussole et notre horizon indépassable mais il faut le repenser dans son articulation dialectique avec la nécessité. La liberté n'est pas le point de départ mais le point d'arrivée de notre idéologie car la liberté ne se décrète pas, elle se construit puisqu'elle exige, pour se réaliser dans le réel, la transformation des conditions matérielles et sociales qui la rendent possible et que cette transformation passe nécessairement par des formes d'organisation et de coordination qui ne sont pas la négation de la liberté mais la mise en condition de son existence. En d'autres termes, il faut accepter qu'il existe des contraintes objectives avec lesquelles il faut composer, il faut accepter que certaines formes de centralisation sont nécessaires même si elles contredisent l'idéal de décentralisation absolue et il faut enfin accepter que la coordination efficace d'une société complexe ne peut reposer uniquement sur la bonne volonté et la spontanéité de ses acteurs. Cela signifie qu'il faut reconnaître que dans certaines situations, surtout dans des temps de crise, la liberté de quelques-uns devra être temporairement limitée pour préserver la liberté de tous. Il faut admettre que le chemin vers la société libre passe par des étapes intermédiaires qui ne réalisent pas encore l'idéal libertaire mais n'y renoncent pas non plus puisqu'il continue d'agir comme un horizon régulateur. Certains pourraient prétendre que ce serait une trahison à l'anarchisme mais c'est en vérité un sauvetage de lui-même en le tirant de l'ornière idéaliste où il s'est enfoncé et lui donner enfin les moyens théoriques et pratiques de se réaliser de manière effective car au fond, qu'est qui sert davantage la cause de la liberté : une théorie pure et intransigeante qui conduit inexorablement à la défaite politique ou une théorie capable de penser les médiations nécessaires entre l'idéal et le réel, entre le but final et les étapes du chemin ?

    2) L'idéalisme comme vice originel de l'anarchisme classique :

    Si l'anarchisme classique a échoué à penser correctement la dialectique de la liberté et de la nécessité, ainsi que sa cohérence entre ces deux fondements, c'est aussi et surtout parce qu'il est resté prisonnier d'une conception fondamentalement idéaliste du changement social. Par idéalisme, nous n'entendons pas ici une position métaphysique abstraite sur la primauté de l'esprit sur la matière mais la manière même de concevoir l'Histoire et la transformation sociale qui privilégie les idées, les valeurs et la conscience des masses au détriment des conditions matérielles et des rapports de forces réelles, ce qui est une erreur impardonnable. Cette tendance idéaliste se manifeste de multiples façons dans la pensée anarchiste classique. On la trouve d'abord dans la conviction, largement partagée parmi les intellectuels libertaires, que la transformation sociale résulte principalement d'une transformation de la conscience des masses. Si les êtres humains sont opprimés, ce serait d'abord parce qu'ils ne comprennent pas qu'ils le sont ou parce qu'ils intériorisent les valeurs de leurs oppresseurs, par bêtise ou par réflexe défensif bien souvent. La tâche première du révolutionnaire serait donc de nature pédagogique en éduquant les masses, en leur faisant ouvrir les yeux et ainsi les éclairer sur leur véritable condition et une fois cela fait, l'émancipation suit automatiquement. Proudhon est exemplaire de cette tendance. Pour lui, la révolution sociale, c'est d'abord une révolution intellectuelle et morale. Pour lui, il suffirait de démontrer rationnellement l'absurdité de la propriété privée, l'injustice du salariat et l'inutilité de l'Etat pour que ces institutions s'effondrent d'elles-mêmes. Les masses, convaincues, se détourneraient spontanément de ces structures oppressives et organiseraient librement une société mutualiste fondée sur l'échange équitable et l'association volontaire.

    Sauf que cette conception se heurte à un obstacle de taille : historiquement, les masses ne se sont jamais contentées de connaître leur oppression pour s'en libérer. L'Histoire est remplie de situations où des populations sont parfaitement conscientes de leur exploitation et de l'injustice de leur condition mais continuent néanmoins d'obéir, de se soumettre voire même de défendre activement le système qui les opprime. La servitude volontaire, que la Boétie avait déjà identifiée au XVIe siècle, ne s'explique pas simplement par l'ignorance ou le mensonge idéologique, elle a des racines matérielles, psychologiques et institutionnelles beaucoup plus profondes qui font que la simple explication rationnelle des structures oppressives ne suffit clairement pas à pousser à l'abandon de ces structures par les masses. Marx l'avait lui-même bien compris : "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience". La conscience n'est pas une instance autonome qui pourrait se transformer indépendamment des conditions matérielles d'existence. Elle est produite par des conditions, elle en est le reflet plus ou moins déformé. Vouloir transformer la conscience sans transformer d'abord les rapports sociaux et les structures économiques qui la produisent, c'est prendre le problème à l'envers, c'est juste s'épuiser dans un travail de Sisyphe sans fin où chaque progrès apparent de la conscience est aussitôt annulé par la pression des conditions matérielles qui continuent de reproduire l'idéologie dominante. Alors cela ne signifie pas que la conscience ne joue pas de rôles particuliers et qu'elle serait qu'un simple reflet passif des conditions matérielles, il existe bien une dialectique entre base et superstructure, entre conditions matérielles et conscience où chacun agit sur l'autre mais dans cette dialectique, c'est en dernière instance la base matérielle qui est déterminante. On ne peut pas vraiment transformer durablement les consciences sans transformer les rapports sociaux qui les produisent en premier et cette transformation des rapports sociaux, elle ne se fait pas par la persuasion rationnelle comme le veut Proudhon mais par la lutte politique et donc nécessairement par la violence.

    L'idéalisme anarchiste se manifeste également dans une certaine conception de l'organisation révolutionnaire. Pour beaucoup de penseurs anarchistes, l'organisation elle-même est suspecte puisqu'elle impose nécessairement une certaine discipline et une certaine coordination qui limite la liberté individuelle. L'idéal serait celui d'une révolution purement spontanée qui surgirait de l'initiative libre et décentralisée des masses, sans direction, sans chef, sans coordination centralisée et encore plus sans structure organisée qui transcenderait les individus et les groupes locaux. Cette vision romantique de la révolution ignore totalement les leçons de l'Histoire. Jamais une révolution spontanée n'a triomphé durablement contre un Etat organisé disposant d'une police, d'une armée et d'un appareil administratif viable. Les soulèvements spontanés peuvent renverser un gouvernement particulièrement faible ou déligitimé et créer une situation de double pouvoir temporaire mais s'ils ne sont pas rapidement consolidés par des formes d'organisation plus stables, plus centralisés et capables de coordonner des actions à grande échelle et de résister à l'inévitable contre-offensive réactionnaire, ils seront systématiquement écrasés.

    L'idéalisme anarchiste se manifeste encore également dans la conception du rapport entre moyens et fins. Un principe souvent affirmé dans la tradition de la pensée libertaire, c'est que les moyens doivent être conformes aux fins, qu'on ne peut construire une société libre par des moyens autoritaires et qu'on ne peut instaurer l'égalité par la violence et donc que toute organisation hiérarchique, même temporaire ou tactiquement justifiée, compromet irrémédiablement l'objectif libertaire. Cette position, apparemment vertueuse sur le plan éthique, repose tout de même sur une incompréhension fondamentale de la nature de l'action historique. Les moyens ne créent pas mécaniquement les fins. Il n'y a aucun lien de causalité directe et nécessaire entre le type d'organisation qu'on adopte durant la lutte révolutionnaire et le type de société qui résultera de cette lutte. Une armée centralisée et disciplinée peut parfaitement servir à instaurer une société décentralisée et libertaire à la seule condition que cette armée soit démocratiquement contrôle, que sa fonction soit strictement limitée à la phase de lutte armée et qu'elle soit dissoute une fois sa mission accomplie. Inversement, des moyens apparemment libertaires peuvent conduire à des résultats catastrophiques. Une coordination purement horizontale et volontaire, dans une situation de lutte révolutionnaire, conduit presque inévitablement au chaos, à la défaite militaire et donc finalement au retour de l'ordre ancien, souvent en pire. L'absence d'autorité ne produit pas automatiquement la liberté, elle peut tout aussi bien produire l'impuissance collective qui permet justement, comme du pain béni, aux forces réactionnaires de triompher et d'instaurer une répression encore plus féroce et efficace qu'auparavant. La question n'est donc pas de savoir s'il faut que les moyens soient conformes à l'idéal libertaire abstrait mais qu'ils soient adéquats avec les conditions concrètes de la lutte en sachant qu'ils augmentent ou diminuent nos chances de victoire et s'ils nous rapprochent de notre objectif ou nous en éloignent. Cette approche matérialiste et stratégique du rapport entre moyens et fins n'implique pas que tous les moyens soient forcément justifiés et qu'on peut faire n'importe quoi au nom de l'efficacité car il faut conserver au fond des limites éthiques et politiques acceptables pour le plus grand nombre mais ces limites doivent être pensées de manière concrète et contextuelle et non déduites a priori d'un principe abstrait sur la conformité entre moyens et fins.

    L'idéalisme anarchiste, enfin, se manifeste dans une certaine méconnaissance, ou plutôt sous-estimation, des mécanismes de pouvoir réels. Beaucoup d'anarchistes ont cru qu'il suffirait de détruire les institutions formelles du pouvoir telles que l'Etat, la propriété, le salariat ou les structures hiérarchiques pour que le pouvoir lui-même disparaisse. Ils n'ont pourtant pas compris que le pouvoir circule de manière beaucoup plus diffuse à travers tout le corps social et qu'il se reconstitue toujours sous de nouvelles formes. Il n'a donc pas besoin d'institutions formelles pour s'exercer dans les faits. Foucault, bien qu'il ne soit pas un écrivain anarchiste, a fourni sur ce point quelques analyses. Le pouvoir n'est pas une chose qu'on possède ou qu'on conquiert, c'est simplement une relation qui s'exerce sous la forme d'un réseau de forces qui traverse toute la société. Il ne se localise pas précisément dans l'Etat ou dans les institutions officielles, le pouvoir est par définition capillaire. Détruire l'Etat ne supprime pas le pouvoir mais le rend plus au contraire plus difficile à identifier et donc à combattre. Une société anarchiste qui croirait avoir éliminé le pouvoir simplement en abolissant les structures hiérarchiques formelles risque fort de voir se reconstituer des rapports de domination sous d'autres formes, que ce soit par la domination de ceux qui maîtrisent l'information sur ceux qui ne la maîtrisent pas, des charismatiques sur les dociles, de ceux qui disposent des compétences techniques rares sur ceux qui en dépendent, des groupes organisés sur des masses atomisées et désorganisées. Le pouvoir se reconstitue toujours sous une forme différente, d'une manière ou d'une autre. C'est pourquoi l'abolition de l'Etat ne suffit pas. Il faut également créer les conditions matérielles et institutionnelles qui empêchent la reconstitution de rapports de domination sous de nouvelles formes. Cela passe par l'éducation universelle qui doit réduire les asymétries de savoir, la rotation des tâches qui empêche la professionnalisation et la spécialisation excessive, la transparence radicale qui rend visible l'exercice de toute influence ou par des mécanismes institutionnels qui permettent de révoquer immédiatement ceux qui commencent à accumuler trop de pouvoir informel. Mais tout cela, ça nécessité justement des institutions, des lois, des règles, des procédures ; bref, des formes d'organisation qui transcendent les individus et que l'idéalisme anarchiste a tendance à rejeter par principe.

    Le matérialisme que nous prônons n'est pas un déterminisme mécaniste qui nierait toute efficacité de l'action consciente, c'est une méthode d'analyse qui part toujours du réel pour comprendre ses contradictions et identifier les leviers d'action possibles. Nous reconnaissons donc que la conscience joue un rôle, que les idées ont une force et que la volonté compte dans l'action historique mais il faut insister sur le fait que cette conscience et ces idées ne peuvent être efficaces que si elles sont appuyées par une compréhension correcte des conditions matérielles, des rapports de force et des contraintes objectives. L'idéalisme anarchiste néglige cette dimension et c'est exactement ce qui condamne ses partisans à l'impuissance malgré la noblesse de leurs intentions.

    3) Bakounine contre Marx : un faux débat qui masque la vraie question.

    La polémique entre Bakounine et Marx au sein de la Première Internationale a durablement structuré le champ de la pensée révolutionnaire en créant une opposition irréductible entre anarchisme et marxisme qui perdure encore aujourd'hui entre libertaires et eurycommunistes. Pourtant, si on regarde de plus près, ce conflit repose en grande partie sur un malentendu ou plutôt une focalisation très excessive sur des questions secondaires qui masque l'accord profond sur l'essentiel et occulte les vraies questions qui auraient dû être abordées. Sur quoi portait le désaccord ? Sur deux points principalement : la question de l'Etat de transition et celle de l'organisation révolutionnaire. Bakounine reprochait à Marx de vouloir instaurer une dictature du prolétariat, en somme un Etat contrôlé par les travailleurs mais qui demeure un Etat avec toute la violence, la bureaucratie et la centralisation que cela implique. Il prophétisait que cet Etat, autoproclamé prolétarien, ne dépérirait jamais, qu'il créerait une nouvelle classe dominante composée des dirigeants du parti et de l'appareil d'Etat et que finalement, cette "dictature du prolétariat" deviendrait davantage une dictature sur le prolétariat. L'Histoire lui a donné raison sur ce point, on le constate aujourd'hui pour la quasi-totalité des régimes eurycommunistes actuels ou anciens telles que la Loduarie ou les pays de la Confédération Socialiste du Nazum. Les expériences des régimes eurycommunistes on effectivement montré que l'Etat de transition tendait à se pérenniser et que la bureaucratie devenait la nouvelle classe dominante sous la forme d'une nomenklatura impossible à déboulonner. Bakounine avait vu juste dans sa critique mais cette victoire posthume masque le fait que sa propre position n'était guère plus satisfaisante car en alternative, ce que Bakounine proposait, c'était l'abolition immédiate de l'Etat, la fédération libre de communes et la coordination volontaire sans aucun pouvoir centralisé contraignant. Magnifique sur le papier mais comment une telle organisation aurait-elle pu résister aux armées des Etats bourgeois ? Comment aurait-elle pu coordonner une économie complexe à l'échelle d'un grand territoire ? Bakounine n'avait pas de réponse satisfaisante à ces questions car pour lui, la spontanéité révolutionnaire masses et leur instinct de liberté suffiraient à surmonter tous les obstacles. En vérité, le désaccord entre Marx et Bakounine ne portait pas tant sur les principes ultimes que sur la stratégie de transition. Tous deux voulaient une société sans classes, sans exploitation et sans domination de l'homme sur l'homme. Tous deux considéraient que le capitalisme devait être renversé par la force et que les travailleurs étaient en capacité de s'auto-organiser. La divergence portait sur le chemin pour y parvenir : la phase transitoire où le prolétariat organise son propre Etat pour briser la résistance bourgeoise et réorganiser l'économie pour Marx, la destruction de l'Etat bourgeois pour Bakounine. Avec le recul historique dont nous disposons aujourd'hui, on peut constater qu'aucun des deux n'avait entièrement raison. Marx avait raison de penser qu'une certaine forme d'organisation centralisée était nécessaire pendant la période de transition mais il a complètement sous-estimé le danger de la tendance de tout Etat, même prolétarien, à se bureaucratiser et à échapper au contrôle de ceux qu'il est censé servir. Bakounine avait raison de se méfier de l'Etat et de la bureaucratie mais lui aussi a sous-estimé les nécessités pratiques de la coordination à grande échelle et de la défense contre des ennemis organisés. Notre problème ici n'est pas vraiment de choisir entre Marx et Bakounine car c'est une fausse opposition qu'il faut dépasser pour élaborer une synthèse qui soit capable de prendre en compte à la fois les exigences de l'efficacité organisationnelle et les impératifs de la démocratie libertaire. C'est précisément ce que l'Anarchisme Renouvelé se propose se faire.

    Nous reconnaissons avec Marx qu'une certaine forme de pouvoir centralisé est nécessaire pendant la période de transition révolutionnaire car il est impossible de coordonner la défense d'un territoire vaste et de réorganiser une économie complexe sans aucune structure qui dépasse la commune locale. Le fédéralisme volontaire pur conduit au chaos et à la défaite. Néanmoins, nous reconnaissons aussi avec Bakounine que tout Etat tend à se pérenniser, que la bureaucratie a tendance à développer ses propres intérêts et devient de fait une nouvelle classe dirigeante. La vigilance libertaire de Bakounine demeure absolument nécessaire. L'Etat de transition doit être conçu dès le départ pour s'auto-détruire en rendant progressivement le pouvoir aux structures de base pour disparaître une fois sa fonction historique accomplie. Alors comment concilier ces deux impératifs ? Par une série de mécanismes institutionnels que nous développerons plus tard : limitation stricte des compétences de l'Etat fédéral aux seules fonctions régaliennes incompressibles, démocratie directe avec mandats impératifs et révocables, rotation obligatoire des charges, transparence totale, droit d'insurrection constitutionnalisé. Bref, tout un tas de mécanismes qui ne garantissent certes pas totalement les dérives bureaucratiques mais les rendent beaucoup plus difficiles et réversibles. Le débat entre Marx et Bakounine était un faux débat de ce fait parce qu'il opposait deux demi-vérités au lieu de chercher leur synthèses.

    Mais il y a une autre dimension à ce débat qui mérite d'être soulignée car au-delà des questions d'organisation et de stratégie, Marx et Bakounine s'opposaient aussi sur une question philosophique fondamentale : le rôle de la conscience et de la volonté dans l'Histoire. Pour Marx, la révolution était le produit nécessaire du développement des forces productives et de l'aggravation des contradictions du capitalisme, la conscience révolutionnaire émergeait directement des conditions matérielles objectives. Le rôle des révolutionnaires était de comprendre ce mouvement objectif de l'Histoire et de l'accompagner mais pour Bakounine, la révolution est d'abord une affaire de volonté, de passions collectives, d'instinct et de révolte. Les masses opprimées en elles-mêmes, spontanément, ont le désir de liberté et la capacité de s'organiser en eux. Le rôle des révolutionnaire est de libérer cette énergie et de la catalyser. Là encore, chacun des deux avait partiellement raison et partiellement tort. Marx avait raison de souligner l'importance des conditions matérielles objectives car on ne fait pas la révolution par la seule force de la volonté en ignorant obstinément les contraintes économiques et sociales réelles. Néanmoins, il avait quand même tort de minimiser le rôle de la subjectivité et de la volonté organisée car l'Histoire ne se déroule pas mécaniquement selon des lois immuables mais elle est faite par des êtres humains conscients qui, dans les limites imposées par leurs conditions objectives, disposent d'une marge de manoeuvre réelle. Bakounine avait raison, quant à lui, de célébrer la spontanéité révolutionnaire des masses ainsi que leur capacité créatrice mais il avait tort de croire que cette spontanéité suffisait et qu'aucune organisation consciente n'était nécessaire pour canaliser cette énergie vers un projet cohérent. Comme nous l'avons déjà dit, la révolte spontanée peut renverser un gouvernement mais elle ne peut rien construire derrière car elle manque d'une vision stratégique et d'une organisation cohérente. L'Anarchisme Renouvelé assume cette double nécessité : conditions objectives et volonté subjective, spontanéité des masses et organisation consciente, déterminisme historique et liberté humaine. Nous ne croyons pas que la révolution est inscrite par téléologisme dans le cours de l'Histoire et qu'elle adviendra automatiquement dans des conditions mûres mais nous ne croyons pas non plus qu'elle peut être fait n'importe où n'importe quand par la seule force de la volonté révolutionnaire car il faut que les conditions objectives soient favorables tout en disposant d'une force révolutionnaire qui sache s'organiser efficacement et agir au bon moment. La polémique entre Marx et Bakounine a empoisonné le mouvement révolutionnaire pendant plus d'un siècle en créant une division artificielle entre marxistes et anarchistes qui a souvent servi les intérêts de l'ennemi commun. Il est temps de dépasser cette querelle stérile pour construire une synthèse qui prenne le meilleur des deux pensées.

    4) Le spontanéisme comme impuissance théorisée :

    Si l'idéalisme est le vice originel de l'anarchisme classique, la spontanéisme en est la manifestation la plus dangereuse sur le plan pratique. Par spontanéisme, nous entendons cette conviction largement répandue dans la pensée libertaire que les masses opprimées portent en elles-mêmes, de manière immanente, la capacité de se soulever et de s'organiser librement, sans besoin d'une organisation révolutionnaire préalable, sans stratégie élaborée. Il suffirait que les conditions objectives soient suffisamment insupportables pour que la révolte éclate spontanément et cette révolte spontanée porterait naturellement en elle les germes de la société future. Cette conception romantique de la révolution traverse toute l'histoire du libertarisme. On la trouve chez Bakounine quand celui-ci célébrait les soulèvements paysans spontanés et y voyait la capacité révolutionnaire instinctive des masses. On la trouve chez Kropotkine quand celui-ci voyait dans l'entraide spontanée le fondement naturel de l'organisation sociale anarchiste. Encore aujourd'hui, on la trouve encore dans certains courants libertaires contemporains qui rejettent toute forme d'organisation structurée au profit de l'action directe décentralisée et de la coordination horizontale.

    Cette vision repose tout de même sur plusieurs postulats implicites qui méritent que l'on les examinent de manière critique. Le premier, c'est que les masses possèderaient une sorte de sagesse collective naturelle qui, libérée des contraintes de l'autorité, saurait spontanément trouver les formes d'organisation les plus justes et les plus efficaces. Le second est que l'organisation préalable et la préparation stratégique sont non seulement inutiles mais elles sont mêmes contre-productives car elles imposeraient de l'extérieur des schémas qui étoufferaient la créativité révolutionnaire des masses. Enfin, le dernier postulat est que la spontanéité garantirait l'authenticité révolutionnaire là où l'organisation consciente comporterait toujours le risque de la manipulation et du détournement. L'Histoire, malheureusement, dément systématiquement ces postulats. Les soulèvements spontanés ont certes joué un rôle important dans de nombreuses révolutions mais jamais un soulèvement spontané n'a suffi à renverser durablement un système de domination établi. Ces échecs répétés sont justifiés par l'insuffisance de la spontanéité face à un ennemi organisé, discipliné et disposant d'un appareil répressif centralisé et efficace. Un soulèvement spontané peut profiter d'un moment de faiblesse du pouvoir pour le renverser temporairement mais dès lors que le pouvoir reprend ses esprits et qu'il mobile ses forces, la révolte spontanée, désorganisée, est écrasée dans le sang.

    Le spontanéisme ne se limite pas à la question militaire. Il affecte aussi la conception anarchiste de l'organisation économique. Beaucoup d'anarchistes croient qu'une fois le capitalisme aboli, les travailleurs sauront spontanément s'organiser pour produire ce qui est nécessaire, sans besoin d'aucune coordination centrale. Chaque usine, chaque coopérative déciderait de manière autonome de ce qu'elle produit, combien et pour qui. Les besoins et les ressource s'ajusteraient naturellement par un processus de coordination horizontale entre unités de production. Cette vision ignore cependant complètement la complexité d'une économie moderne. Dans une économie de subsistance simple, où chaque communauté produit l'essentiel de ce dont elle a besoin localement, un tel système pourrait fonctionner mais dans une économie industrielle complexe, caractérisée par une division du travail poussée et des chaînes de production interdépendantes, la coordination spontanée est totalement inadéquate. Prenons un exemple concret. Pour produire une voiture, il faut de l'acier, du plastique, du verre, de l'électronique, des pneus et quelques centaines d'autres composants. Chacun de ces composants est lui-même le produit de processus industriels complexes nécessitant d'autres matières premières, d'autres équipements, d'autres compétences. Comment coordonner tout cela sans aucune planification centrale ? Comment s'assurer que chaque maillon de la chaîne produit exactement la quantité nécessaire au bon moment ? Comment éviter les goulots d'étranglement, les pénuries de certains composants ou même la surproduction pour d'autres ? Les anarchistes répondent généralement que les coopératives négocieront entre elles, s'ajusteront mutuellement et trouveront ainsi spontanément l'équilibre mais cette réponse ignore allègrement le problème du temps de coordination. Combien de temps faut-il pour que des milliers de coopératives autonomes, communiquant de manière horizontale, parviennent à un accord sur un plan de production cohérent ? Et qu'est que l'on fait pendant ce temps ? On arrête la production ? On continue avec les anciens plans obsolètes ? On improvise au jour le jour ? De plus, cette conception ignore totalement le problème des choix stratégiques à long terme. Une économie doit non seulement satisfaire les besoins immédiats mais aussi investir pour l'avenir en développant de nouvelles technologies, en formant de nouvelles compétences, en accroissant son capital humain, en prévoyant ses besoins futurs. Comment des unités autonomes, chacune préoccupée par sa situation immédiate, peuvent-elles prendre ces décisions qui concernent l'avenir de toute la société ? Comment peuvent-elles arbitrer entre satisfaction des besoins présents et investissement pour le futur ? Le spontanéisme économique conduit donc soit au chaos, soit à la reconstitution spontanée de formes de coordination qui ressemblent étrangement à ce qu'on voulait éviter au départ.

    Il existe une troisième dimension du spontanéisme qui concerne l'organisation révolutionnaire elle-même. Beaucoup d'anarchistes rejettent l'idée d'une organisation révolutionnaire structurée au profit de réseaux informels, de collectifs autonomes et des mouvements spontanés. L'argument est que toute organisation formelle tend nécessairement à se bureaucratiser, à reproduire des hiérarchies et à créer une séparation entre dirigeants et base. Mieux vaut donc, selon eux, s'en passer et compter sur la coordination spontanée entre individus et groupes qui partagent des objectifs communs. Sauf que l'organisation structurée est nécessaire car la lutte révolutionnaire n'est pas une simple manifestation du mécontentement, nous devons voir cette lutte comme un conflit prolongé contre un ennemi puissant et impitoyable. Ce conflit nécessite de la continuité, de la mémoire, de la capacité à apprendre de l'expérience, à accumuler des compétences, à former des cadres, à élaborer des stratégies et à mobiliser des ressources. Tout cela est impossible sans une forme d'organisation qui dépasse les initiatives spontanées et éphémères. Cela ne signifie pas qu'il faille reproduire le modèle eurycommuniste du parti d'avant-garde avec son centralisme démocratique qui n'a de démocratique que le nom. Nous reviendrons plus tard sur les formes d'organisation révolutionnaire que l'Anarchisme Renouvelé propose mais cela signifie qu'il faut tout de même rompre avec le spontanéisme naïf qui croit qu'on peut faire la révolution sans organisation préalable et sans préparation stratégique.

    Le spontanéisme est en réalité une forme d'impuissance théorisée. En refusant l'organisation au nom de la pureté des principes, en rejetant la planification stratégique au nom de la spontanéité créatrice et en méprisant le travail patient de construction d'une force révolutionnaire au profit de l'action spectaculaire immédiate, la spontanéisme garantit l'échec. Il permet aux anarchistes de préserver leur bonne conscience morale tout en se condamnant à l'impuissance politique. C'est pourquoi l'Anarchisme Renouvelé rompt radicalement avec le spontanéisme. Nous ne croyons pas que les masses possèdent spontanément la conscience révolutionnaire et la capacité organisationnelle nécessaires au renversement du capitalisme. Cette conscience doit être construite et cela nécessite un travail organisé et patient. Cela ne signifie pas mépriser la spontanéité révolutionnaire des masses. Au contraire, nous reconnaissons que les grandes révolutions sont toujours portées par des mouvements populaires de masse qui dépassent ce que les organisations révolutionnaires avaient anticipé. La spontanéité populaire est essentielle, c'est même le carburant de la révolution ! Mais elle doit être canalisée et organisée pour qu'elle aboutisse à quelque chose de plus qu'une révolte éphémère.

    5) Pour un matérialisme libertaire :

    Au terme de cette critique de l'anarchisme classique, il nous faut maintenant esquisser les fondements philosophiques de l'Anarchisme Renouvelé. Nous appelons notre approche comme une forme de matérialisme libertaire, formule qui peut sembler paradoxale tant les deux termes ont été historiquement associés à des traditions différentes : le matérialisme au marxisme, le libertaire à l'anarchisme. Mais c'est précisément dans cette synthèse apparemment contradictoire que réside l'originalité et la fécondité de notre démarche. Par matérialisme, nous entendons une méthode d'analyse qui part toujours des conditions matérielles concrètes de l'existence humaine plutôt que des idées abstraites ou des principes a priori. Nous affirmons avec Marx que ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être mais au contraire leur être social qui détermine leur conscience. Les idées, les valeurs et les institutions politiques ne tombent pas du ciel, elles sont produites par des êtres humains vivant dans des conditions matérielles déterminées et organisées dans des rapports sociaux spécifiques. Cela ne signifie pas un déterminisme mécaniste qui nierait toute efficacité de la conscience et de l'action volontaire. Les êtres humains font leur propre histoire, comme le disait Marx, mais ils ne la font pas dans des conditions qu'ils ont librement choisies. Ils la font dans des conditions héritées du passé, contraints par des structures économiques et sociales qui pèsent sur leurs possibilités d'action. La conscience révolutionnaire n'émerge pas spontanément de la seule volonté de quelques individus éclairés mais elle est rendue possible par certaines conditions objectives du système existant qui ouvrent un espace pour la contestation. Mais notre matérialisme n'est pas celui du marxisme orthodoxe. Nous rejetons l'idée d'une infrastructure économique qui déterminerait mécaniquement une superstructure idéologique et politique. Les rapports entre économie, politique et société sont beaucoup plus complexes et dialectiques que ne le suggère ce schéma simpliste. Les idées ont une efficacité propre, les institutions politiques ne sont pas des reflets des rapports économiques et les luttes socio-culturelles ne sont pas secondaires par rapport aux luttes économiques. Nous rejetons également le déterminisme historique qui caractérise certaines versions du marxisme. L'Histoire n'a pas de sens préétabli, elle n'obéit pas à des lois nécessaires qui conduiraient inévitablement du capitalisme au socialisme. Le capitalisme ne s'effondrera pas de lui-même sous le poids de ses contradictions. Il doit être renversé par une action consciente et organisée et cette action peut autant réussir qu'échouer. En bref, l'avenir n'est pas écrit, il dépend de ce que nous ferons.

    Par libertaire, nous entendons un engagement indéfectible en faveur de la liberté comme valeur suprême et comme but ultime de toute politique révolutionnaire. Nous partageons avec l'anarchisme classique la conviction profonde que toute forme de domination, qu'elle soit économique, politique, sociale ou culturelle, doit être combattue et abolie. Nous croyons en la capacité des êtres humains à s'auto-organiser, à prendre collectivement des décisions qui concernent leur vie commune et à créer des formes d'organisation sociale qui n'ont pas besoin de maîtres ni de dirigeants permanents. Mais notre libertarisme n'est pas celui de l'anarchisme classique. Nous rejetons la conception négative de la liberté comme simple absence de contrainte. La liberté véritable n'est pas l'absence de déterminations mais la capacité à maitriser consciemment les conditions de notre existence. Nous ne serons libres que lorsque nous comprendrons les nécessités qui pèsent sur nous et que nous saurons les utiliser pour nos propres fins. La liberté n'est pas donnée au départ, elle doit être prise par un processus de transformation de nos conditions matérielles et sociales. Nous rejetons également le fétichisme de l'anti-autoritarisme qui caractérise l'anarchisme classique. Toute autorité n'est pas oppressive. Il existe une autorité légitime, fondée sur la compétence reconnue et librement acceptée qui n'a rien à voir avec la domination. Un maître d'école exerce une autorité sur ses élèves mais cette autorité n'est pas oppressive si elle vise à développer leur autonomie plutôt qu'à les maintenir dans la dépendance. Un médecin exerce une autorité sur son patient mais cette autorité est légitime dans la mesure où elle est fondée sur une compétence que le patient reconnaît et accepte librement. De même, certaines formes de coordination centralisée et de décision contraignante sont nécessaires dans toute société complexe. Le problème n'est pas la centralisation en soi mais de savoir qui contrôle les instances centrales, dans quel but, avec quelles limites et selon quelles procédures de contrôle démocratique. Une fédération démocratique où les instances centrales sont élus par la base, strictement limitées dans leurs compétences et constamment soumises au contrôle populaire n'est pas oppressive même si elle dispose d'un pouvoir de décision contraignant dans certains domaines.

    Le matérialisme libertaire que nous prônons est donc une tentative de synthèse entre deux traditions qui se sont trop longtemps ignorées ou combattues. Du marxisme, nous retenons la méthode d'analyse matérialiste, l'attention aux conditions objectives, la compréhension des structures économiques et sociales et le réalisme stratégique. De l'anarchisme, nous retenons l'exigence libertaire, le refus de toute forme de domination, la méfiance envers l'Etat et la bureaucratie et la foi en la capacité d'auto-organisation des opprimés. Mais nous ne nous contentons pas d'additionner mécaniquement ces deux héritages. Nous les transformons l'un par l'autre. Notre matérialisme est libertaire en ce sens qu'il ne se contente pas d'analyser les structures de domination mais il cherchera plutôt à trouver les possibilités de leur dépassement, les espaces de liberté qui subsistent dans les systèmes les plus oppressifs et les pratiques de résistance et d'auto-organisation qui préfigurent la société future. Notre libertarisme est matérialiste en ce sens qu'il ne se contente pas d'affirmer des principes abstraits mais à comprendre les conditions matérielles de leur réalisation, les obstacles concrets qu'ils rencontrent et les médiations nécessaires entre idéal et réel.
    C'est bien beau, l'anti-autoritarisme mais ça fait plus de mal que de bien à la cause.


    Chapitre 2 : le fétichisme de l'anti-autoritarisme :

    1) Critique de la notion d'autorité chez Proudhon et Bakounine :

    L'anti-autoritarisme constitue sans doute le principe le plus fondamental et le plus intransigeant de la tradition libertaire classique. "Ni Dieux, ni Maîtres" : cette formule résume à elle seule l'essence de l'anarchisme tel qu'il s'est historiquement constitué. Proudhon affirmait "qu'être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé". Bakounine proclamait que "la liberté d'autrui étend la mienne à l'infini" mais ajoutait immédiatement que toute autorité imposée, quelle qu'elle soit, constitue une négation de cette liberté. Cette position repose sur une équation fondamentale : autorité = domination = oppression. Pour les anarchistes classiques, ces trois termes sont synonymes et interchangeables. Toute forme d'autorité, du simple fait qu'elle implique une relation asymétrique où l'un commande et l'autre obéit, est nécessairement oppressive. Peu importe que cette autorité soit librement acceptée, qu'elle soit fondée sur la compétence, qu'elle soit temporaire et révocable : le simple fait qu'elle existe constitue une atteinte à l'autonomie de l'individu et donc à sa liberté. Cette conception absolutiste de l'anti-autoritarisme trouve son expression la plus radicale dans le fameux texte de Bakounine de Dieu et l'Etat où il écrit : "Le principe de l'autorité, appliqué aux hommes qui ont dépassé ou atteint l'âge de la majorité, devient une monstruosité, une négation de l'humanité, une source de l'esclavage et de la perversion intellectuelle et morale". Pour Bakounine, il ne peut y avoir d'autorité légitime entre adultes. Toute relation d'autorité entre êtres humains majeurs est par nature une perversion, une régression vers l'enfance, une négation de l'humanité même. Proudhon, de son côté, développe une critique tout aussi radicale mais légèrement différente. Pour lui, l'autorité est le principe de la vieille société, fondée sur la foi et l'obéissance, tandis que la liberté est le principe de la société nouvelle, fondée sur la raison et le contrat social : "Nous ne voulons plus de lois votées par une majorité, ni même par l'unanimité. Nous ne reconnaissons que la loi naturelle, inscrite dans la conscience de chaque homme et manifestée par la science.". L'autorité politique, même démocratique, même fondée sur le consentement universel, reste pour Proudhon un principe archaïque qui doit être remplacé par l'organisation rationnelle de la société selon les lois naturelles de l'économie et de la justice.

    Cette position soulève immédiatement plusieurs questions fondamentales que les anarchistes classiques n'ont jamais résolues de manière satisfaisante. La première est celle de la distinction entre différents types d'autorité. Est-ce que l'autorité d'un professeur sur son élève, d'un médecin sur son patient, de l'ingénieur dirigeant un chantier ou du capitaine d'un navire en mer sont vraiment identiques à l'autorité d'un tyran sur ses sujets, d'un patron sur son ouvrier ou d'un policier sur un citoyen ? N'y a-t-il aucune différence qualitative entre ces différentes formes de relations asymétriques ? La seconde question concerne le fondement de l'autorité. Une autorité librement reconnue et acceptée, fondée sur la compétence et l'expertise, limitée dans son champ d'application et dans le temps, révocable à tout moment, est-elle vraiment équivalente à une autorité imposée par la force, arbitraire dans ses décisions, illimitée dans son pouvoir et irrévocable ? Les anarchistes classiques tendent à répondre par l'affirmative : dès lors qu'il y a autorité, il y a domination, quelles que soient les modalités de cette autorité. Mais cette position est insoutenable dès qu'on l'examine sérieusement. Prenons l'exemple classique de l'autorité technique. Un navire en pleine mer nécessite un capitaine qui prend les décisions en cas d'urgence. Faut-il, au nom de l'anti-autoritarisme, organiser une assemblée générale de l'équipage chaque fois qu'une décision doit être prise ? Bakounine lui-même reconnaissait qu'il était absurde de nier "l'influence naturelle" que certains individus exercent sur d'autres en raison de leurs qualités supérieures. Mais alors, où placer la frontière entre cette "influence naturelle" acceptable et l'autorité inacceptable ? Proudhon, confronté à ce problème, proposait de distinguer entre l'autorité politique, toujours oppressive, et l'autorité technique, acceptable parce que fondée sur la compétence reconnue. Mais cette distinction est beaucoup plus difficile à maintenir qu'il ne le pensait. Dès qu'une société atteint un certain degré de complexité, la distinction entre technique et politique devient floue. Les décisions techniques ont des implications politiques et les décisions politiques nécessitent des compétences techniques. Qui décide de ce qui est technique et de ce qui est politique ? Et selon quels critères ? La troisième question, la plus fondamentale, concerne la possibilité même d'une société complexe sans aucune forme d'autorité contraignante. Les anarchistes classiques imaginaient une société où toutes les décisions seraient prises par consensus, où personne n'aurait le pouvoir d'imposer quoi que ce soit à personne d'autre, où la coordination se ferait spontanément par ajustement mutuel. Mais comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, cette vision ignore complètement les nécessités pratiques de la coordination à grande échelle, de la prise de décision rapide en situation d'urgence et de la gestion de conflits d'intérêts irréductibles.

    Dans la pratique, toutes les tentatives historiques de créer des sociétés anarchistes ont rapidement buté sur ce problème. Même les expériences les plus réussies comme celle du Grand Kah ont dû accepter l'existence de formes d'autorité coordonnatrice. Des comités ont été créés pour gérer les questions économiques, pour coordonner les forces armées, pour organiser l'approvisionnement. Ces comités disposaient nécessairement d'un certain pouvoir de décision, même s'il était limité et contrôlé. L'anti-autoritarisme absolu s'est révélé impossible à maintenir dès que la nécessité pratique de l'organisation se faisait sentir. Le problème fondamental de l'anti-autoritarisme radical est qu'il confond deux choses très différentes : l'autorité comme relation sociale asymétrique et la domination comme système d'oppression institutionnalisé. Toute domination implique certes l'exercice d'une autorité mais toute autorité n'implique pas nécessairement la domination. Il existe des formes d'autorité qui n'oppressent pas, qui n'aliènent pas et qui ne créent pas de privilèges permanents pour ceux qui l'exercent. L'erreur des anarchistes classiques a été de fétichiser l'anti-autoritarisme, c'est-à-dire d'en faire un principe abstrait et absolu, indépendant des conditions concrètes de son application. Ils ont transformé le rejet légitime des formes oppressives d'autorité en un rejet dogmatique de toute forme d'autorité, y compris celles qui sont nécessaires au fonctionnement de toute société complexe. Ce fétichisme a eu des conséquences désastreuses pour la pensée et la pratique anarchistes, les condamnant à l'impuissance politique et à la marginalité historique. L'Anarchisme Renouvelé propose donc de dépasser ce fétichisme en opérant une série de distinctions conceptuelles que nous allons maintenant développer. Il ne s'agit pas d'abandonner la critique de l'autorité qui reste au cœur de notre projet émancipateur mais de la raffiner, de la rendre plus précise, plus opératoire et plus capable de distinguer entre ce qui doit être combattu sans merci et ce qui peut être accepté sous certaines conditions strictes.

    2) Autorité, domination, coercition : distinctions conceptuelles nécessaires.

    Pour sortir de l'impasse de l'anti-autoritarisme absolu, il nous faut d'abord établir clairement les distinctions conceptuelles que l'anarchisme classique a systématiquement négligées. Ces distinctions ne sont pas de simples subtilités académiques, elles sont absolument cruciales pour élaborer une politique révolutionnaire cohérente et efficace. Commençons par définir ce que nous entendons par autorité dans son sens le plus général. L'autorité désigne une relation sociale asymétrique dans laquelle un individu ou un groupe dispose de la capacité reconnue d'influencer, de diriger ou de commander les actions d'autres individus ou groupes. Cette définition est volontairement large et neutre : elle n'implique pas en elle-même que l'autorité soit oppressive ou légitime, acceptée ou imposée, temporaire ou permanente. Cette autorité peut se fonder sur différentes bases. Max Weber en distinguait trois types d'autorité légitime : l'autorité traditionnelle (fondée sur la coutume et la prescription), l'autorité charismatique (fondée sur les qualités personnelles exceptionnelles d'un individu) et l'autorité légale-rationnelle (fondée sur des règles impersonnelles et des procédures formelles). À ces trois types, nous pouvons en ajouter un quatrième particulièrement pertinent pour notre analyse : l'autorité de compétence, aussi appelée l'autorité épistémique, fondée sur un savoir, une expertise ou une capacité technique quelconque reconnue. Ces différentes bases de l'autorité n'ont évidemment pas la même valeur émancipatrice. L'autorité traditionnelle, qui se réclame du passé et de la coutume, est généralement conservatrice et oppressive. Elle demande l'obéissance au nom de ce qui a toujours été, sans justification rationnelle. L'autorité charismatique, bien qu'elle puisse dans certaines circonstances jouer un rôle révolutionnaire mobilisateur, comporte des dangers évidents : elle personnalise le pouvoir, elle crée une dépendance affective, elle est difficilement contrôlable et tend à dériver vers le culte de la personnalité. L'autorité légale-rationnelle, caractéristique de l'État moderne, est plus ambiguë. D'un côté, elle représente un progrès par rapport aux formes traditionnelles et charismatiques en ce qu'elle dépersonnalise le pouvoir et le soumet à des règles impersonnelles. De l'autre, comme l'a montré Weber lui-même, elle tend inévitablement vers la bureaucratisation, créant une classe de fonctionnaires professionnels qui développent leurs propres intérêts et échappent progressivement au contrôle démocratique. L'autorité de compétence, enfin, est celle qui nous intéresse le plus. Elle se fonde sur une asymétrie cognitive reconnue : celui qui sait davantage dans un domaine particulier dispose d'une autorité dans ce domaine. Cette autorité n'est pas nécessairement oppressive. Lorsque je consulte un médecin et que je suis ses prescriptions, je reconnais son autorité fondée sur sa compétence médicale. Cette reconnaissance ne me diminue pas, elle me permet au contraire d'accéder à un savoir que je ne possède pas et qui est nécessaire à mon bien-être, ici la santé. Mais cette autorité de compétence devient problématique dans plusieurs situations. D'abord, quand elle dépasse son domaine de validité : le fait que quelqu'un soit expert en médecine ne lui donne aucune autorité particulière en politique ou en économie. Ensuite, quand elle devient monopolistique et irrévocable : si je ne peux consulter qu'un seul médecin et que je n'ai aucun moyen de contester son diagnostic, l'asymétrie cognitive devient domination. Enfin, quand elle se transforme en privilège social permanent : si les médecins forment une caste fermée qui contrôle l'accès au savoir médical et utilise ce monopole pour extorquer des avantages économiques et sociaux, l'autorité de compétence s'est transformée en domination de classe.

    Ce qui nous amène à la seconde notion fondamentale : la domination. Alors que l'autorité désigne simplement une relation asymétrique, la domination désigne un système institutionnalisé de relations de pouvoir où certains individus ou groupes disposent de manière stable et durable de la capacité d'imposer leur volonté à d'autres, généralement contre les intérêts de ces derniers et au profit des premiers.
    La domination se caractérise par plusieurs éléments qui la distinguent de l'autorité simple. D'abord, elle est systémique : elle ne dépend pas des qualités personnelles de tel ou tel individu, elle est inscrite dans des structures sociales, économiques, politiques qui se reproduisent indépendamment des volontés individuelles. Ensuite, elle est asymétrique en termes de pouvoir réel : les dominants disposent de ressources (économiques, coercitives, symboliques) qui leur permettent d'imposer leur volonté aux dominés. Enfin, elle tend à se reproduire et à se légitimer : les systèmes de domination développent des idéologies, des institutions, des pratiques qui naturalisent la hiérarchie et la font apparaître comme inévitable ou même désirable. La domination capitaliste en est l'exemple paradigmatique. Le patron ne dispose pas seulement d'une autorité de compétence sur l'organisation du travail, il dispose d'un pouvoir de domination fondé sur la propriété des moyens de production. Ce pouvoir lui permet d'extraire la plus-value du travail de ses employés, de décider de leur embauche ou de leur licenciement, de contrôler leurs conditions de travail et même une partie de leur vie privée. Et ce pouvoir n'est pas fondé sur une reconnaissance libre et révocable de sa compétence, mais sur une contrainte économique : l'ouvrier qui n'a que sa force de travail à vendre doit se soumettre ou mourir de faim. C'est cette domination que nous combattons sans merci. Mais pour la combattre efficacement, il faut comprendre qu'elle ne se réduit pas à l'exercice d'une autorité. Un système de production où les travailleurs éliraient démocratiquement leurs coordinateurs de travail, où ces coordinateurs exerceraient une autorité technique limitée à l'organisation du processus productif, où ils seraient révocables à tout moment et ne disposeraient d'aucun privilège économique ou social, ne serait pas un système de domination même s'il comporterait des relations d'autorité.

    La troisième notion à clarifier est celle de coercition. La coercition désigne l'usage ou la menace d'usage de la force physique pour contraindre quelqu'un à agir contre sa volonté. La coercition est la forme la plus visible et la plus brutale du pouvoir, mais elle n'est pas la seule. On peut dominer sans user directement de coercition, par le contrôle des ressources économiques, par la manipulation idéologique, par l'organisation de la dépendance structurelle. L'anarchisme classique a souvent confondu autorité et coercition, considérant que toute autorité reposait in fine sur la menace de la violence. Cette confusion est problématique. L'autorité du professeur sur l'élève ne repose généralement pas sur la coercition (même s'il peut y avoir des cas de violence pédagogique qu'il faut évidemment combattre). Elle repose sur une asymétrie cognitive reconnue et sur une relation pédagogique qui vise précisément à réduire cette asymétrie en transmettant le savoir. Il est vrai que dans nos sociétés actuelles, l'ensemble du système éducatif repose sur la coercition : l'école est obligatoire, les enfants sont contraints d'y aller sous peine de sanctions contre leurs parents mais cette coercition n'est pas inhérente à la relation pédagogique elle-même. On peut imaginer une société où l'éducation serait librement choisie mais où subsisterait néanmoins, dans le cadre de cette éducation librement choisie, une autorité du professeur fondée sur sa compétence. De même, la coercition n'est pas toujours oppressive. Il existe des formes de coercition qui peuvent être justifiées même dans une perspective libertaire. Si un individu tente d'en agresser un autre, l'usage de la force pour l'en empêcher est une forme de coercition, mais elle est légitime parce qu'elle protège la liberté de la victime potentielle. Si une communauté décide démocratiquement de certaines règles et qu'un individu refuse de les respecter tout en bénéficiant des avantages de la vie commune, la contrainte exercée pour le faire respecter ces règles n'est pas nécessairement oppressive. Le problème n'est donc pas la coercition en soi, mais qui l'exerce, dans quel but, selon quelles procédures et avec quels mécanismes de contrôle et de limitation. Une coercition exercée démocratiquement par la communauté pour faire respecter des règles qu'elle s'est librement données, limitée aux cas où c'est strictement nécessaire, proportionnée à la gravité de la transgression et soumise au contrôle de la communauté elle-même, n'est pas équivalente à la violence arbitraire d'un État policier.

    Ces distinctions conceptuelles nous permettent maintenant de reformuler la critique de l'autorité de manière beaucoup plus précise. Ce que nous combattons, ce n'est pas toute forme d'autorité mais la domination, c'est-à-dire les systèmes institutionnalisés de pouvoir asymétrique qui permettent à certains d'exploiter, d'opprimer et d'aliéner les autres. Ce que nous combattons, c'est la coercition arbitraire, celle qui s'exerce sans légitimité démocratique, sans nécessité réelle, sans contrôle possible. En revanche, nous pouvons accepter, sous certaines conditions strictes, des formes d'autorité de compétence, à condition qu'elles soient :

    1) limitées à leur domaine de validité

    2) librement reconnues et révocables

    3) temporaires et rotatives dans la mesure du possible

    4) transparentes et contrôlables

    5) non assorties de privilèges économiques ou sociaux


    De même, nous pouvons accepter certaines formes de coercition démocratique, à condition qu'elles soient :

    1) décidées collectivement selon des procédures démocratiques

    2) strictement nécessaires à la protection des libertés fondamentales

    3) proportionnées et limitées dans le temps

    4) soumises au contrôle démocratique permanent


    Cette reformulation peut sembler une trahison de l'anti-autoritarisme libertaire. En réalité, c'est la seule manière de le sauver de lui-même, de le transformer d'un dogme stérile en un principe opératoire capable de guider l'action révolutionnaire car l'anti-autoritarisme absolu, en refusant toute distinction et en rejetant par principe toute forme d'autorité condamne l'anarchisme à l'impuissance. Il le rend incapable de construire les organisations nécessaires à la lutte révolutionnaire, incapable de coordonner l'action à grande échelle, incapable de prendre les décisions rapides qu'exigent les situations d'urgence. L'Anarchisme Renouvelé assume ces nécessités pratiques sans renoncer à l'exigence libertaire fondamentale. Nous voulons une société sans domination, pas une société sans aucune forme d'autorité. Nous voulons éliminer la coercition arbitraire, pas toute forme de contrainte sociale. Nous voulons maximiser l'autonomie individuelle et collective, mais nous reconnaissons que cette autonomie ne peut se réaliser que dans et par une organisation sociale complexe qui nécessite certaines formes de coordination et de décision collective contraignante.

    3) L'autorité légitime existe-t-elle ?

    Après avoir établi ces distinctions conceptuelles, nous pouvons maintenant aborder la question la plus controversée de ce chapitre : existe-t-il des formes d'autorité que nous pouvons considérer comme légitimes, même dans une perspective libertaire ? La réponse de l'anarchisme classique est un "non" catégorique. Pour un anarchiste pur jus, toute autorité est illégitime par nature car elle viole l'autonomie de l'individu. Cette position, nous l'avons vu, est insoutenable dès qu'on l'examine sérieusement. Commençons par un exemple simple mais révélateur. Imaginons un groupe de randonneurs perdus en montagne, pris dans une tempête de neige. L'un d'eux est un guide professionnel expérimenté qui connaît parfaitement la région, un autre est un citadin qui n'a jamais fait de randonnée de sa vie. La situation est urgente car ils doivent prendre une décision rapidement pour trouver un abri avant la nuit. Faut-il organiser une assemblée générale où chacun, quelle que soit sa compétence, aurait une voix égale dans la décision ? Ou est-il raisonnable que le groupe reconnaisse l'autorité du guide et suive ses instructions ? La plupart des gens, y compris la plupart des anarchistes dans une situation réelle, accepteraient que le guide exerce une autorité dans cette situation. Cette autorité est fondée sur sa compétence reconnue, elle est limitée à la situation d'urgence, elle ne donne aucun privilège permanent au guide une fois le groupe revenu en sécurité. Il serait absurde, et potentiellement fatal ici, de nier cette autorité au nom d'un anti-autoritarisme dogmatique. Mais cet exemple peut sembler trop simple. Après tout, il s'agit d'une situation d'urgence exceptionnelle impliquant un petit groupe. Qu'en est-il dans des situations plus complexes, impliquant de grandes organisations sur des périodes plus longues ? L'autorité de compétence peut-elle rester légitime dans ces contextes ?

    Prenons l'exemple d'une entreprise industrielle autogérée par ses travailleurs. Cette entreprise produit, disons, des équipements médicaux complexes nécessitant une coordination précise entre différents ateliers, un contrôle de qualité rigoureux et une planification en amont de la production. Peut-elle fonctionner sans aucune forme d'autorité ? Bien sûr que non. Il faut des coordinateurs pour organiser le flux de production, des contrôleurs sur la qualité pour vérifier que les normes sont respectées et des planificateurs pour anticiper les besoins en matières premières et en main d'oeuvre. Ces fonctions impliquent nécessairement une certaine autorité. Le coordinateur de production doit pouvoir donner des instructions sur l'ordre des tâches et sur l'allocation des ressources, le contrôleur sur la qualité doit pouvoir arrêter une production défectueuse ou refuser un composant qui ne répond pas aux normes et le planificateur doit pouvoir imposer certaines contraintes sur les rythmes de production pour assurer la cohérence de l'ensemble. L'anarchisme classique a trois réponses possibles à ce problème. Le premier est de nier la nécessité de ces fonctions et d'affirmer que les travailleurs peuvent spontanément s'auto-coordonner sans aucune autorité formelle sauf que cette réponse relève du wishful thinking que d'un fait réel car dans toutes les expériences d'autogestion réelles, des formes de coordination et donc d'autorité ont émergé, qu'on le veuille ou non. La deuxième réponse est d'accepter ces fonctions mais d'affirmer qu'elles doivent être exercées collectivement, par l'assemblée de tous les travailleurs mais cela se heurte au problème de la taille et de la complexité car une assemblée de cent ou mille personnes ne peut pas gérer les détails quotidiens de la coordination productive. Elle peut fixer les orientations générales, contrôler les coordinateurs mais elle ne peut pas exercer elle-même la fonction de coordination au jour le jour. La troisième réponse est d'accepter l'existence de ces fonctions mais d'en nier le caractère d'autorité en les présentant comme de simples services rendus à la collectivité mais ça, c'est juste jouer sur les mots. Si le coordinateur peut donner des instructions que les autres travailleurs doivent suivre, il exerce bel et bien une autorité, même si on refuse de l'appeler ainsi.

    L'Anarchisme Renouvelé propose une quatrième réponse, plus honnête et plus opératoire : reconnaître franchement que ces fonctions impliquent une autorité mais définir les conditions strictes qui rendent cette autorité légitime et non-oppressive. Ces conditions sont les suivantes :

  • Premièrement, l'autorité doit être fondée sur une compétence réelle et reconnue. Les coordinateurs ne sont pas désignés en fonction de leur origine sociale, de leurs relations personnelles ou de leur appartenance à un parti mais en fonction de leurs capacités démontrées à exercer la fonction. Cette compétence peut être validée par une formation, par l'expérience ou par des réalisations passées reconnues.

  • Deuxièmement, l'autorité doit être conférée démocratiquement. Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui élisent leurs coordinateurs après un processus de discussion ouverte où différents candidats peuvent présenter leur vision ou leur programme. Cette élection n'est pas une simple formalité de ratification d'un choix fait ailleurs, il doit être le véritable et le seul processus où l'autorité est nommée.

  • Troisièmement, l'autorité doit être strictement limitée dans son champ d'application. Le coordinateur de production a autorité sur les questions de coordination productive, point final. Il n'a aucune autorité sur les questions de salaire, sur l'organisation du temps de travail, sur les investissements stratégiques, en bref toutes les décisions qui relèvent de l'assemblée générale des travailleurs. L'autorité de compétence doit rester confinée au domaine de la compétence.

  • Quatrièmement, l'autorité doit être révocable à tout moment. Si le coordinateur abuse de son autorité, s'il est incompétent ou si les travailleurs perdent juste confiance en lui, ils peuvent le révoquer par un vote démocratique sans avoir à attendre la fin de son mandat. Cette révocabilité permanente est la garantie essentielle contre les dérives autoritaires.

  • Cinquièmement, l'autorité ne doit donner aucun privilège économique ou social permanent. Le coordinateur reçoit peut-être une légère compensation pour la responsabilité supplémentaire qu'il assume mais cette compensation doit rester modeste et ne doit pas créer un écart de niveau de vie significatif. Surtout, une fois qu'il cesse d'exercer sa fonction, il retourne à son travail ordinaire sans conserver aucun privilège.

  • Sixièmement, l'autorité doit être rotative dans la mesure du possible. Les fonctions de coordination ne doivent pas devenir des carrières permanentes qui créent une caste de spécialistes de la gestion. Dans la mesure où la complexité technique le permet, ces fonctions doivent tourner, ce qui permet à tous les travailleurs qui le souhaitent et qui en ont les capacités d'exercer temporairement ces responsabilités.

  • Septièmement, l'autorité doit être transparente. Les décisions du coordinateur, les informations sur lesquelles il se base ou encore les contraintes auxquelles il fait face doivent être accessibles à tous les travailleurs. Pas de décisions secrètes, pas d'informations privilégiées qui créeraient un pouvoir informel échappant au contrôle démocratique.

  • Huitièmement, l'autorité doit être contrôlée en permanence. L'assemblée des travailleurs ne se contente pas d'élire et de révoquer éventuellement les coordinateurs, elle suit régulièrement leur action, examine leurs décisions et peut donc les remettre en cause. Le coordinateur doit rendre compte régulièrement de son action et justifier ses choix.

  • Ces huit conditions définissent ce que nous appelons une autorité légitime dans une perspective libertaire. Une autorité qui remplit ces conditions n'est pas oppressive. Elle n'aliène pas les travailleurs, elle ne crée pas de domination permanente, elle ne reproduit pas les hiérarchies de classe. Elle est simplement la forme organisationnelle nécessaire pour coordonner efficacement une activité collective complexe tout en préservant le contrôle démocratique des travailleurs sur leur propre travail. Bien sûr, même avec toutes ces garanties, il existe toujours un risque de dérive. L'autorité, même légitime au départ, tend toujours à vouloir s'étendre, à se pérenniser et à échapper au contrôle démocratique. C'est pourquoi la vigilance permanente est nécessaire mais cette vigilance ne doit pas prendre la forme d'un rejet dogmatique de toute autorité, elle doit prendre la forme d'un contrôle démocratique actif et d'une capacité collective à identifier les dérives et à les corriger. L'anarchisme classique, en refusant par principe toute forme d'autorité, se prive de cette possibilité. En ne faisant pas les distinctions nécessaires et en ne définissant pas les conditions de légitimité de l'autorité, il se condamne soit à un purisme stérile qui rend impossible toute organisation efficace, soit à une hypocrisie pratique où l'autorité existe bel et bien mais n'ose pas dire son nom, ce qui la rend encore plus difficile à contrôler. L'Anarchisme Renouvelé assume l'existence nécessaire de certaines formes d'autorité en définissant rigoureusement les conditions de leur légitimité. Cette approche n'est pas une trahison de l'idéal libertaire, c'est au contraire la seule manière de la rendre opératoire dans une société complexe car la vraie liberté n'est pas l'absence de toute contrainte et de toute autorité mais le contrôle collectif et démocratique sur les conditions de notre existence commune.

    4) Le refus dogmatique de l'organisation comme sabotage révolutionnaire :

    Le fétichisme de l'anti-autoritarisme ne se limite pas à une position théorique abstraite sur la nature de l'autorité. Il a des conséquences pratiques désastreuses qui se manifestent particulièrement dans le refus dogmatique de l'organisation structurée qui caractérise une large partie du mouvement anarchiste historique et contemporain. Ce refus, présenté comme une fidélité aux principes libertaires, constitue en réalité un sabotage (conscient ou inconscient) de toute possibilité d'action révolutionnaire efficace. L'hostilité anarchiste à l'organisation n'est pas un phénomène marginal ou accidentel. Elle est profondément enracinée dans la logique même de l'anti-autoritarisme absolu. Le raisonnement est le suivant : toute organisation formelle crée nécessairement des structures, des procédures et des rôles différenciés. Ces différenciations engendrent inévitablement des hiérarchies, même informelles. Ces hiérarchies créent des positions de pouvoir et ces positions de pouvoir finissent toujours par être utilisées pour dominer donc toute organisation est intrinsèquement autoritaire et doit être rejetée. Ce raisonnement, apparemment logique, repose sur une série de glissements conceptuels problématiques. Il confond différenciation fonctionnelle et hiérarchie de domination. Il confond pouvoir comme capacité d'action collective et pouvoir comme domination. Il confond structure formelle et bureaucratie oppressive et surtout, il ignore complètement la différence fondamentale entre une organisation contrôlée démocratiquement par ses membres et une organisation qui échappe à ce contrôlée. L'histoire du mouvement anarchiste est parsemée de débats interminables sur cette question. Faut-il créer des organisations révolutionnaires structurées, avec des instances de coordination et des responsables de tâches ? Ou faut-il se limiter à des réseaux informels et des collectifs autonomes qui se coordonnent spontanément sans structure permanente ? Le mouvement anarchiste s'est déchiré sur cette question et continue de le faire à ce jour. Dans la pratique, cette hostilité à l'organisation prend plusieurs formes. La première est le refus de toute structure formelle permanente. Beaucoup de collectifs anarchistes fonctionnent selon le principe de l'horizontalité absolue : pas de bureau, pas de coordination stable, pas de porte-parole désigné, pas de répartition formelle des tâches. Chaque décision doit être prise en assemblée générale, chaque action doit être approuvée par consensus et chaque responsabilité doit être assumée collectivement. Ce fonctionnement peut sembler merveilleux sur le papier : personne ne domine personne, tous sont égaux et la démocratie est totale mais dans la réalité, il conduit à une série de problèmes prévisibles. D'abord, il est extrêmement chronophage. Les assemblées s'éternisent pendant des heures pour prendre des décisions qui pourraient être prises en quelques minutes par une instance coordinatrice. Le temps et l'énergie des militants sont gaspillés dans des discussions procédurales infinies au lieu d'être consacrés à l'action concrète. Ensuite, il favorise paradoxalement l'émergence de hiérarchies informelles. En l'absence de rôles formellement définis, ce sont les individus les plus charismatiques et les plus éloquents (et ceux qui ont le plus de temps libre, bien sûr) qui finissent par exercer une influence disproportionnée mais comme cette influence n'est pas formalisée, elle n'est pas contrôlable. Au moins, dans une organisation structurée, on sait qui occupe quelle position de responsabilité et on peut les révoquer sauf que dans une organisation informelle, les leaders de facto exercent leur pouvoir sans qu'on puisse les tenir responsables puisque officiellement, il n'y a pas de leaders. Jo Freeman, dans son texte "La Tyrannie de l'absence de structure", a magistralement analysé ce phénomène dans le contexte du mouvement féministe des années 1970 mais son analyse s'applique parfaitement au mouvement anarchiste. Elle montre que l'absence de structure formelle ne supprime pas le pouvoir mais le rend, au contraire, simplement invisible et donc incontrôlable. Elle crée ce qu'elle appelle une "élite informelle" qui dispose de tous les attributs du pouvoir sans aucune des responsabilités qui vont avec. Ensuite, l'absence de structure rend impossible toute continuité dans l'action car les collectifs informels se forment et se dissolvent au gré des circonstances. Il n'y a pas de mémoire institutionnelle, aucune capacité à apprendre de ses erreurs passées et donc aucune accumulation d'expérience. Chaque génération de militants doit tout réinventer, refaire les mêmes erreurs et ce, sans pouvoir capitaliser sur ce qui a fonctionné ou éviter ce qui a échoué. De même, l'absence de structure rend impossible la coordination à grande échelle car des collectifs informels peuvent des actions locales mais comment coordonner l'action de douzaine ou de centaines de collectifs dispersés sur un vaste territoire ? Comment élaborer une stratégie commune ? Comment prendre des décisions qui engagent l'ensemble du mouvement ? Sans structure fédérative, chaque collectif reste isolé et le mouvement dans son ensemble reste une constellation dispersée incapable d'action unifiée. Enfin, l'absence de structure rend le mouvement vulnérable à la répression. Certes, sans organisation identifiable, il est plus difficile pour l'Etat de décapiter le mouvement en arrêtant ses dirigeants mais c'est un avantage très relatif. En l'absence de coordination centrale, chaque collectif peut être isolé et réprimé séparément et surtout, l'infiltration est d'autant plus facile qu'il n'y a aucune procédure formelle d'adhésion, aucun mécanisme de vérification et encore une structure qui puisse identifier et exclure les infiltrés.

    La seconde forme que prend le refus de l'organisation, c'est le rejet de toute spécialisation des tâches. L'idée est que la spécialisation crée des positions de pouvoir fondées sur des compétences que tout le monde ne possède pas donc tout le monde doit tout faire. Chacun doit tour à tour s'occuper de la communication, de la logistique, des finances, de la théorie, de l'action directe, etc. Cette rotation permanente des tâches, présentée comme une garantie contre la professionnalisation et la bureaucratisation, conduit en pratique à l'incompétence généralisée. Certaines tâches nécessitent des compétences spécifiques qui ne s'acquièrent pas en une semaine de rotation. La comptabilité, la communication publique, l'analyse stratégique ou encore l'organisation logistique, toutes ces activités nécessitent une certaine maîtrise qui ne peut s'acquérir que par la pratique prolongée. De plus, tous les individus n'ont pas les mêmes aptitudes. Certains sont doués pour la communication, d'autres pour l'organisation pratique et d'autres encore pour l'analyse théorique. Ignorer ces différences au nom d'un égalitarisme abstrait, c'est gaspiller les talents et condamner chacun à faire des tâches pour lesquelles il n'est pas compétent. La vraie égalité ne consiste pas à ce que chacun fasse exactement la même chose mais à ce que chacun puisse contribuer selon ses capacités et soit reconnu pour sa contribution.

    La troisième forme du refus de l'organisation est le rejet de toute discipline collective. L'argument est que la discipline est contraire à la liberté individuelle. Chaque militant doit rester libre et participer ou non à telle action, d'appliquer ou non telle décision collective et de suivre ou non telle orientation stratégique. Toute tentative d'imposer une ligne commune, même décidée démocratiquement, est dénoncée comme autoritaire. Ce refus de la discipline a des conséquences catastrophiques pour l'efficacité de l'action collective. Comment mener une action coordonnée si chacun fait ce qu'il veut au moment où il veut ? Comment tenir des secrets tactiques si chacun peut décider de les divulguer selon son bon vouloir ? Comment construire une stratégie à long terme si chacun peut à tout moment décider de ne plus y participer sans préavis ? L'histoire militaire du mouvement anarchiste illustre tragiquement ce problème. Les milices anarchistes, organisées souvent sur le principe du volontariat total et du refus de la discipline, ont été des désastres militaires. Les soldats désertaient dès que les combats devenaient difficiles, les commandants élus ne pouvaient pas donner d'ordres sans passer par des assemblées interminables et les colonnes refusaient de se coordonner entre elles, chacune voulant garder son autonomie. Face aux armées bourgeoises et fascistes disciplinées, c'était juste un massacre annoncé. Certains anarchistes, confrontés à cette réalité, ont fini par accepter la nécessité d'une certaine discipline militaire, comme l'a finalement adopté les forces armées kah-tanaises. Mais ils l'ont fait presque à contrecœur, comme une concession douloureuse aux circonstances, sans jamais l'intégrer théoriquement à leur conception de l'organisation révolutionnaire. D'autres ont persisté dans le refus de toute discipline, condamnant ainsi leurs troupes à la défaite certaine.

    La quatrième forme du refus de l'organisation est le rejet de toute représentation. L'idée est que personne ne peut parler au nom du collectif et que toute délégation de parole est une forme d'aliénation. Dans les négociations avec l'extérieur, que ce soit avec l'Etat, avec d'autres organisations ou avec les médias, il ne peut y avoir de porte-parole désigné, c'est soit le collectif entier qui intervient (ce qui est évidemment impraticable dans la plupart des cas), soit le refus de toute communication externe. Cette position, outre qu'elle rend très difficile toute interaction avec l'extérieur, repose sur une incompréhension de ce qu'est la représentation. Désigner quelqu'un pour communiquer une position collective n'implique pas nécessairement qu'on lui délègue le pouvoir de décider de cette position. Le porte-parole peut être un simple transmetteur, mandaté pour communiquer ce que le collectif a décidé démocratiquement, sans aucune marge d'interprétation personnelle, et si le collectif se méfie de son propre porte-parole, il peut le révoquer à tout moment et en désigner un autre. En pratique, le refus de toute représentation formelle aboutit au même résultat que l'absence de structure : l'émergence de représentants informels. Les médias, dans leur recherche de figures identifiables, finissent toujours par trouver quelqu'un qu'ils présentent comme représentant du mouvement, que ce soit officiellement le cas ou non mais comme cette personne n'a aucun mandat formel, elle peut dire n'importe quoi sans qu'on puisse la tenir responsable et le mouvement n'a aucun contrôle sur ce qui est dit en son nom.

    Toutes ces formes de refus de l'organisation ont un point commun : elles confondent organisation et bureaucratie, structure et domination, coordination et autoritarisme. Elles partent du principe que toute organisation formelle est nécessairement oppressive alors que c'est précisément l'absence d'organisation formelle qui permet l'émergence de formes de pouvoir informelles et incontrôlables. L'Anarchisme Renouvelé rompt radicalement avec ce refus dogmatique de l'organisation. Nous affirmons ici que l'organisation n'est pas l'ennemi de la liberté mais sa condition première. Une action collective efficace nécessite de l'organisation, tout comme la lutte révolutionnaire contre un ennemi puissamment organisé. Refuser l'organisation au nom de principes abstraits, c'est se condamner à l'impuissance et donc, objectivement, c'est saboter la révolution elle-même. Mais nous ne proposons pas n'importe quelle forme d'organisation. Nous rejetons le modèle eurycommuniste du parti d'avant-garde avec son centralisme bureaucratique. Nous rejetons les structures hiérarchiques rigides où les décisions descendent du sommet vers la base sans possibilité de contestation. Nous proposons des formes d'organisation démocratique où le pouvoir reste fermement entre les mains des membres, où les instances de coordination sont élues et révocables à tout moment, où la transparence est totale et où la spécialisation des tâches n'engendre pas de privilèges permanents. Ces formes d'organisation démocratiques ne sont pas une utopie irréalisable. Elles ont existé historiquement dans certaines organisations ouvrières ou certains mouvements révolutionnaires et existent encore aujourd'hui dans certaines coopératives, certains syndicats de base et même dans certains mouvements sociaux. Elles sont possibles, à condition d'accepter qu'organisation ne signifie pas automatiquement domination et que la vigilance démocratique peut empêcher les dérives bureaucratiques. Le refus dogmatique n'est pas une position révolutionnaire radicale, c'est une position qui garantit l'impuissance du mouvement révolutionnaire. C'est un luxe que seuls peuvent se permettre ceux qui ne visent pas réellement à renverser le système et qui se contentent de manifester symboliquement en sachant qu'ils n'auront jamais à assumer quelconque responsabilité que ce soit. Pour ceux qui veulent sérieusement transformer le monde, l'organisation n'est pas une option, elle est absolument nécessaire.

    5) Dépasser l'anti-autoritarisme abstrait :

    Au terme de ce chapitre, nous pouvons maintenant synthétiser notre critique de l'anti-autoritarisme anarchiste et esquisser les principes d'un anti-autoritarisme renouvelé, concret, opératoire. Le problème fondamental de l'anti-autoritarisme classique, nous l'avons vu, est qu'il fonctionne comme un principe abstrait, détaché des conditions concrètes de son application, incapable de distinguer entre différentes formes d'autorité et de pouvoir. Cette abstraction conduit à une série d'impasses pratiques. En refusant toute forme d'autorité, on se prive des moyens organisationnels nécessaires à l'action collective efficace. En rejetant toute hiérarchie fonctionnelle, on crée paradoxalement des hiérarchies informelles encore plus difficiles à contrôler. En méprisant la spécialisation et la compétence, on condamne le mouvement à l'amateurisme perpétuel. En niant la nécessité de la discipline collective, on rend impossible toute action coordonnée à grande échelle. L'Anarchisme Renouvelé propose de dépasser cet anti-autoritarisme abstrait par un anti-autoritarisme concret, fondé non pas sur le rejet dogmatique de toute autorité, mais sur l'analyse matérialiste des formes réelles de domination et sur la construction d'institutions capables de les combattre efficacement. Cet anti-autoritarisme concret repose sur plusieurs principes fondamentaux.

    Le premier principe est la distinction entre autorité et domination. Nous ne combattons pas toute forme d'autorité, nous combattons les systèmes de domination, c'est-à-dire les structures institutionnalisées de pouvoir asymétrique qui permettent à une minorité d'exploiter et d'opprimer la majorité de manière stable et durable. Cette distinction nous permet d'accepter certaines formes d'autorité fonctionnelle nécessaires à l'organisation collective, tout en restant intransigeants contre toute forme de domination.

    Le deuxième principe est celui de la légitimité démocratique. Une autorité n'est acceptable que si elle est conférée démocratiquement, limitée dans son champ d'application, révocable à tout moment, transparente dans son exercice, et soumise au contrôle permanent de ceux sur qui elle s'exerce. Ces conditions transforment l'autorité d'un instrument de domination potentiel en un simple outil de coordination au service du collectif.

    Le troisième principe est celui de la nécessité fonctionnelle. Nous n'acceptons l'existence d'une autorité que dans la mesure où elle est fonctionnellement nécessaire à la réalisation d'objectifs collectivement définis. Toute autorité doit justifier son existence par son utilité concrète, et doit disparaître dès qu'elle n'est plus nécessaire. Nous ne créons pas d'autorités pour le principe, nous les créons uniquement quand et où elles sont indispensables.

    Le quatrième principe est celui de la limitation et de la dispersion du pouvoir. Même les autorités légitimes et nécessaires doivent être limitées dans leurs prérogatives et dispersées entre de multiples instances plutôt que concentrées dans un centre unique. Le fédéralisme, la séparation des fonctions, la décentralisation maximale de tout ce qui peut l'être, tous ces mécanismes visent à empêcher qu'un pouvoir même démocratique ne devienne excessif et n'échappe au contrôle démocratique.

    Le cinquième principe est celui de la temporalité. Les positions d'autorité ne doivent jamais être permanentes. La rotation des charges, les mandats courts, l'interdiction du cumul dans le temps, tous ces mécanismes visent à empêcher la professionnalisation de l'autorité et la formation d'une caste de dirigeants séparée du reste de la population. Chacun doit pouvoir exercer temporairement des responsabilités, mais personne ne doit pouvoir en faire une carrière permanente.

    Le sixième principe est celui de l'égalité économique et sociale. Les positions d'autorité ne doivent donner lieu à aucun privilège matériel significatif. Celui qui exerce une fonction de coordination ne doit pas gagner dix fois plus que celui qui produit. Au contraire, les différences de revenus doivent rester minimales, juste assez pour reconnaître les responsabilités différentes sans créer de véritables écarts de niveau de vie et ces différences doivent être strictement liées à l'exercice de la fonction : dès qu'on cesse d'exercer cette fonction, on retrouve le niveau de revenu commun.

    Le septième principe est celui de la compétence et de la formation universelle. Pour que la rotation des charges soit réellement possible, il faut que chacun ait accès aux compétences nécessaires pour exercer les différentes fonctions. Cela implique une éducation universelle de haut niveau, une formation continue tout au long de la vie, un partage généralisé des savoirs techniques et organisationnels. Le monopole du savoir est une forme de pouvoir qu'il faut briser par la démocratisation radicale de l'accès aux connaissances.

    Le huitième principe est celui de la vigilance permanente. Même avec toutes ces garanties institutionnelles, il existe toujours un risque que l'autorité dérive vers la domination, que les mécanismes de contrôle soient contournés ou que de nouveaux privilèges émergent. La vigilance anti-autoritaire ne doit jamais se relâcher. Elle doit prendre la forme d'un contrôle démocratique actif et d'une capacité collective à identifier les dérives et à les corriger avant qu'elles ne deviennent irréversibles.

    Le neuvième principe est celui du droit à l'insurrection. En dernière instance, si tous les mécanismes institutionnels de contrôle échouent, si l'autorité légitime se transforme en domination malgré toutes les garanties, le peuple doit conserver le droit de se révolter, de renverser même les structures qu'il a lui-même créées. Ce droit à l'insurrection ne doit pas être une simple clause rhétorique, il doit être constitutionnellement garanti et organisationnellement possible.

    Ces neuf principes définissent ce que nous appelons un anti-autoritarisme concret, par opposition à l'anti-autoritarisme abstrait de l'anarchisme classique. Cet anti-autoritarisme concret n'est pas un affaiblissement de l'exigence libertaire, c'est au contraire son accomplissement car la vraie liberté ne consiste pas à vivre dans une société sans aucune forme d'organisation et d'autorité, ce qui est de toute façon impossible dans une société complexe. Elle consiste à vivre dans une société où toutes les formes d'autorité sont sous contrôle démocratique, où aucune domination stable ne peut s'établir, où chacun participe réellement aux décisions qui concernent sa vie. L'anti-autoritarisme abstrait de l'anarchisme classique, en refusant de faire les distinctions nécessaires, en rejetant dogmatiquement toute forme d'organisation structurée, se condamne à l'impuissance politique. Il peut inspirer des révoltes sporadiques, des expériences locales temporaires, des espaces de liberté éphémères mais il ne peut pas construire une alternative durable au système capitaliste et étatique. Il ne peut pas organiser une révolution victorieuse. Il ne peut pas gérer une société complexe de millions d'êtres humains. L'anti-autoritarisme concret de l'Anarchisme Renouvelé, en acceptant les nécessités organisationnelles tout en les soumettant à un contrôle démocratique rigoureux, se donne les moyens de ses ambitions. Il ne sacrifie pas l'exigence libertaire à l'efficacité, il comprend que l'efficacité organisationnelle est la condition de la réalisation de l'exigence libertaire. Il ne renonce pas au but final d'une société sans domination, il élabore les moyens concrets d'y parvenir. Cette approche suscitera inévitablement l'accusation de "trahison" de la part des anarchistes puristes. Ils diront que nous avons abandonné les principes fondamentaux de l'anarchisme, que nous avons capitulé devant la logique de l'État et de l'autorité et que nous ne sommes plus vraiment anarchistes. À ces accusations, nous répondons ceci : nous sommes plus fidèles à l'esprit profond de l'anarchisme que ceux qui s'accrochent à sa lettre. L'anarchisme n'est pas un catéchisme de principes abstraits à réciter pieusement, c'est un projet d'émancipation totale et de sauvetage de l'humanité et ce projet ne peut se réaliser que si nous acceptons d'adapter nos moyens aux conditions concrètes de la lutte. Les anarchistes classiques ont échoué parce qu'ils ont préféré la pureté des principes à l'efficacité de l'action. Ils ont préféré perdre avec honneur plutôt que de gagner en acceptant les compromis nécessaires. Nous refusons ce choix. Nous voulons gagner, parce que la victoire est la seule chose qui compte pour les millions d'êtres humains qui souffrent sous le joug de l'exploitation et de la domination du capitalisme et du fascisme et pour gagner, nous devons être prêts à adapter nos principes, à les rendre concrets et à les soumettre à l'épreuve de la réalité. Cela ne signifie pas abandonner tout principe, accepter n'importe quel compromis, justifier n'importe quelle dérive autoritaire au nom de l'efficacité. Les principes que nous avons énoncés dans ce chapitre tracent une ligne claire entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ils définissent les conditions strictes sous lesquelles une autorité peut être considérée comme légitime et ils établissent des mécanismes concrets pour prévenir et corriger les dérives. L'avenir jugera si nous avons eu raison. Si notre approche conduit effectivement à l'émancipation ou si elle reproduit simplement les structures de domination sous une forme à peine modifiée. Nous ne prétendons pas avoir toutes les réponses, nous ne garantissons pas que notre système ne connaîtra aucune dérive. Ce que nous affirmons, c'est que notre approche a au moins une chance de réussir là où l'anarchisme classique a systématiquement échoué et dans la situation d'urgence historique où nous nous trouvons, une chance vaut mieux que l'échec garanti.
    Je dis pas que Kropotkine dit de la merde, je dis juste que vous devez arrêter de vivre dans un conte de fées.


    Chapitre 3 : l'illusion du fédéralisme volontaire.

    1) Kropotkine et le mythe de l'entraide naturelle :

    Pierre Kropotkine occupe une place singulière dans l'histoire de la pensée anarchiste. Là où Proudhon philosophait et que Bakounine agitait, Kropotkine prétendait démontrer scientifiquement. Son œuvre maîtresse, "L'Entraide, un facteur de l'évolution" de 1902 constitue une tentative sans précédent de fonder l'anarchisme non pas sur des principes moraux abstraits ou sur une révolte romantique contre l'autorité mais sur les lois mêmes de la nature et de l'évolution sociale. Si l'entraide est inscrite dans la nature et si elle constitue un facteur évolutif aussi important que la lutte pour l'existence, alors l'organisation anarchiste de la société n'est pas une utopie contre-nature mais au contraire le prolongement logique des tendances les plus fondamentales du vivant. La démonstration kropotkienne se déploie en trois temps. D'abord, une critique du darwinisme social et de son interprétation unilatérale de la sélection naturelle comme une lutte pour la survie. Kropotkine accumule les observations naturalistes montrant que dans le monde animal, la coopération intra-spécifique joue un rôle au moins aussi décisif que la compétition dans la survie des espèces. Les fourmis, les abeilles, les castors, les singes, tous ces animaux sociaux prospèrent précisément grâce à leur capacité à coopérer. "La sociabilité est le plus grand avantage dans la lutte pour la vie" avait-il écrit, renversant la lecture hobbesienne de la nature comme une guerre de tous contre tous. Ensuite, une archéologie anthropologique des sociétés humaines primitives et médiévales. Les tribus sauvages, loin d'être plongées dans une violence perpétuelle, pratiquent l'entraide sous des formes institutionnalisées comme le partage du gibier, l'assistance mutuelle ou encore la résolution collective des conflits. Les communes médiévales, les guildes de métiers, les corporations ou encore les fraternités religieuses sont toutes des institutions qui témoignent d'une capacité humaine spontanée à s'organiser collectivement sans la nécessité d'un Etat et sur la base de la solidarité volontaire. C'est l'émergence de l'Etat plus précisément qui a détruit ces formes organiques d'entraide en imposant par la violence une organisation sociale qui, de ce fait, est contre-nature. Enfin, Kropotkine se projette dans l'avenir en considérant que si l'entraide est naturelle et qu'elle a déjà historiquement produit des formes d'organisation sociale viables, alors la société anarchiste n'est pas un saut dans l'inconnu mais une simple restauration à l'échelle supérieure de développement technique des formes naturelles de sociabilité humaine. "Nous sommes convaincus que la commune libre, le canton libre et la fédération libre sont des formes d'organisation sociale qui conviennent le mieux aux besoins de l'humanité moderne." proclame-t-il.

    Cette construction théorique appelle une critique radicale qui ne peut se contenter de nier empiriquement l'existence de l'entraide qui est un phénomène réel et important mais on doit en révéler les limites structurelles comme principe organisateur d'une société complexe. C'est précisément ce que permet ici la sociologie durkheimienne avec sa distinction fondamentale entre la solidarité mécanique et la solidarité organique. Dans "De la division du travail social", Durkheim établit une typologie qui ruine par avance toute tentative de fonder une société moderne sur le modèle des communautés primitives. La solidarité mécanique caractérise les sociétés à faible division du travail où les individus se ressemblent, partagent les mêmes croyances et accomplissent des tâches relativement similaires. Cette similitude crée un lien social fort et une conscience collective intense mais au prix d'une faible différenciation individuelle et un conformisme écrasant. C'est le type de solidarité que Kropotkine observe effectivement lorsqu'il prend en exemple les tribus primitives et les communes médiévales. Mais Durkheim montre que ce type de solidarité devient structurellement impossible dans les sociétés modernes caractérisées par une division du travail poussée. Dans ces sociétés, les individus sont profondément différents, ils occupent des positions sociales hétérogènes, ils développent des compétences spécialisées et ils ont des intérêts et des visions du monde divergents. La solidarité ne peut plus reposer sur la similitude, elle doit reposer en grande partie sur la complémentarité. C'est ce qu'on nomme la solidarité organique. Les individus sont liés non parce qu'ils se ressemblent mais précisément parce qu'ils sont différents et mutuellement dépendants dans un système complexe de coopération fonctionnelle. Et c'est là que le raisonnement de Kropotkine présente une faille mortelle : il extrapole à partir de formes sociales simples comme des tribus ou des petites communes vers des formes sociales complexes telle que la société industrielle moderne, sans même comprendre que cette extrapolation est structurellement impossible à tenir. L'entraide spontanée fonctionne dans les relations individuelles, les petits groups homogènes où chacun connaît tout le monde ou plus ou moins tout le monde, où les normes sociales sont intériorisées par tous et où la pression communautaire suffit généralement à maintenir la coopération mais dans une société de millions d'individus interdépendants à travers des chaînes de production anonymes, la spontanéité ne suffit plus. Durkheim insiste d'ailleurs sur un point crucial : la solidarité organique nécessite des institutions formelles. Elle ne peut émerger spontanément de la bonne volonté des individus car elle requiert un système juridique qui réglemente les contrats, des organisations professionnelles qui coordonnent les métiers, des lois qui encadrent le comportement de tous et un Etat qui arbitre les conflits entre les différents groupes d'intérêts, aux intérêts généralement divergents. Comme le disait Durkheim : "Plus la division du travail progresse, plus la conscience collective faiblit, et plus la réglementation juridique doit se développer." Ce n'est pas une contingence regrettable mais bien une nécessité fonctionnelle.

    Max Weber, dans "Economie et Société", complète d'ailleurs cette critique par son analyse de la rationalisation. Les sociétés modernes se caractérisent par le passage de la Gemeinschaft (communauté organique) à la Gesellschaft (société contractuelle). En somme, de l'action traditionnelle à l'action rationnelle en finalité, ou comme nous l'avions montrés dans le précédent chapitre, de la domination charismatique à la domination d'une autorité légale-rationnelle. Ce processus de rationalisation n'est pas accidentel car il répond en vérité aux exigences fonctionnelles de la coordination à grande échelle dans des contextes de complexité croissante imposées par la société industrielle moderne. Weber montre donc que les formes d'organisation modernes telles que la bureaucratie ou les autorités légales-rationnelles émergent précisément parce qu'elles sont plus efficaces que les autorités traditionnelles ou charismatiques pour gérer la complexité des sociétés. On peut déplorer leurs effets aliénants, leur tendance à mettre en cage les populations mais on ne peut pas simplement les abolir et espérer par miracle revenir à des formes communautaires pleinement spontanées. La question n'est donc pas de savoir si nous voulons ces formes rationnelles d'autorité mais comment nous pouvons les contrôler à notre guise dans un cadre démocratique pour qu'elles ne deviennent pas des instruments de domination. Le mythe kropotkinien de l'entraide naturelle repose donc sur une triple erreur face à ce constat sociologique implacable : une erreur d'échelle tout d'abord car il prétend que ce qui fonctionne pour des petits groupes fonctionnera à grande échelle (ce qui est faux, on vient de le voir), une erreur de temporalité puisqu'il estime que ce qui fonctionne dans des sociétés simples fonctionnera dans des sociétés complexes et enfin une erreur de spontanéisme puisqu'il croit que ces formes d'organisation émergeront automatiquement des tendances naturelles à la coopération, qu'il suffit d'abolir l'Etat pour que la nature reprenne le terrain. L'Anarchisme Renouvelé doit abandonner ce mythe consolateur pour affronter la question la plus difficile qui soit : comment organiser rationnellement et démocratiquement la complexité moderne sans reproduire les structures de domination ?

    2) La libre association comme utopie non-opérationnelle :

    Si l'entraide naturelle constitue le fondement anthropologique du fédéralisme anarchiste, la libre association en est le principe organisationnel cardinal. L'idée semble lumineuse dans sa simplicité : une société juste ne peut reposer que sur des associations volontaires d'individus libres. Personne ne peut être contraint d'appartenir à une collectivité qu'il n'a pas choisie et personne ne peut être forcé d'obéir à des décisions auxquelles il ne consent pas. C'est le principe du contrat social porté à son accomplissement le plus logique : une société entièrement contractuelle où tout lien social résulte d'un consentement explicite et révocable. Proudhon en donne la formation la plus classique : "La fédération, du latin foedus, génitif foederis, c'est-à-dire pacte, contrat, traité, convention, alliance, etc., est une convention par laquelle un ou plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs communes, un ou plusieurs groupes de communes ou Etats, s'obligent réciproquement et également les uns envers les autres pour un ou plusieurs objets particuliers." L'essence du fédéralisme est donc contractuelle. Des unités autonomes s'associent librement pour gérer ensemble certaines affaires communes tout en conservant leur souveraineté sur tout ce qui ne relève pas explicitement du pacte fédéral. Ce principe implique trois corollaires qui structurent toute la pensée fédéraliste anarchiste. Premièrement, la subsidiarité absolue : toute décision doit être prise au niveau le plus bas possible, par les acteurs directement concernés car ce n'est pas pour les questions qui dépassent nécessairement le cadre local qu'on remonte à un niveau fédéral et même là, le niveau fédéral n'a qu'une compétence déléguée, strictement limitée aux domaines explicitement consentis. Deuxièmement, la révocabilité permanente : toute association étant volontaire, chaque membre conserve le droit de se retirer à tout moment si l'association ne répond plus à ses attentes. Enfin, troisièmement, le consensus ou la règle de l'unanimité : puisque personne ne peut être contraint, toute décision collective doit être acceptée par tous ceux qu'elle concerne. Hannah Arendt, dans "De la Révolution", par exemple, voyait dans le système des conseils la manifestation récurrente de ce principe fédéraliste car à chaque moment révolutionnaire émerge selon elle spontanément cette même forme organisationnelle que sont les assemblées de base où les citoyens délibèrent directement sur les affaires communes, fédérées en conseils de niveau supérieur par un système de délégation ascendante : "Le système des conseils semble correspondre à l'expérience même de l'action politique et aux exigences de celui qui agit et qui est en même temps celui qui parle", disait-elle. Mais Arendt notait aussi, de façon assez douloureuse, que ces systèmes ont toujours été éphémères. Ils fleurissent certes dans le moment révolutionnaire, quand l'Etat s'effondre et laisse un vide de pouvoir mais ils ne parviennent jamais à se stabiliser durablement. Soit ils sont écrasés par la répression, soit ils sont récupérés et bureaucratisés par des partis politiques. Cette récurrence de l'échec ne peut être simplement imputée aux circonstances extérieures. Ce n'est SEULEMENT la faute de la Réaction ou de la trahison des partis, notamment eurycommunistes. Elle révèle aussi un vice structurel.

    Cornélius Castoriadis, dans "L'institution imaginaire de la société" met le doigt sur ce vice à notre sens : la confusion entre l'autonomie comme projet et l'absence d'institution comme réalisation. L'autonomie, au sens fort, signifie que la société se donne à elle-même ses propres lois (auto-nomos) et qu'elle s'institue elle-même au lieu de recevoir ses institutions d'une source transcendante, qu'importe laquelle, que ce soit Dieu, l'ordre naturel, la tradition ou la simple raison. Le problème, c'est que cette auto-institution nécessite précisément des institutions, donc des formes stables et durables qui transcendent les volontés individuelles immédiates. "Toute société est création d'un monde, de son propre monde. Son identité n'est rien d'autre que ce 'système de significations' que nous appelons magma de significations imaginaires sociales" Ces significations instituées comme le langage, les règles, les rôles sociaux ou les institutions ne sont pas des obstacles à la liberté en soi mais au contraire ses conditions de possibilité. Une société purement volontaire où rien ne serait institué et où tout resterait en permanence à l'état fluide et révocable ne serait pas une société autonome mais une société tout simplement impossible qui ne serait que pure abstraction. Le fantasme de la libre association absolue repose sur une méconnaissance de ce que Castoriadis appelle "l'imaginaire instituant" et "l'imaginaire institué". Toute création sociale nouvelle, donc issu de l'imaginaire instituant, doit nécessairement se cristalliser en formes stables, en imaginaire institué, afin d'avoir une effectivité réelle. Alors certes, ces formes instituées tendent toujours à s'autonomiser, à se rigidifier et à échapper au contrôle de ceux qui les ont créées, Marx le définissait lui-même en ce qu'il appelait la réification, mais la solution n'est pas de refuser toute institution car ça rendrait impossible toute création durable. La solution serait davantage de maintenir ouvert le processus d'auto-institution et de préserver la capacité de remettre en cause et de transformer les institutions existantes.

    Le problème de la libre association se manifeste aussi dans la gestion des communs. Alexis de Tocqueville observait déjà que dans les communautés locales aleuciennes, tout en conservant une large autonomie, ces dernières devaient néanmoins répondre à un cadre juridique plus large qui définissait les droits et les limites. Cette enchâssement n'est pas accidentel, il répondait déjà à l'époque à la nécessité de coordonner les intérêts divergents de communautés différentes et de protéger les minorités contre la tyrannie locale. Tocqueville met d'ailleurs en garde contre ce qu'il appelle la "tyrannie de la majorité" mais il identifie une tyrannie plus insidieuse : celle de l'opinion publique dans les petites communautés. Dans les petites communautés où tout le monde se connaît, la pression sociale peut être étouffante et le conformisme y est écrasant. La libre association est loin de garantir la liberté individuelle, elle créait au contraire des formes de contrôle social total. La théorie contemporaine de l'action collective apporte un éclairage complémentaire. Mancur Olson, dans "La logique de l'action collective" démontre que dans les grands groupes, l'action collective volontaire est structurellement impossible sans contrainte ou des incitations sélectives. Le problème du passager clandestin (celui qui bénéficie des biens collectifs sans contribuer à leur production) devient insoluble dès que le groupe dépasse une certaine taille et que la surveillance mutuelle directe n'est plus possible. Elinor Ostrom, dans "Governing the Commons" nuance cette conclusion en montrant que des communautés peuvent effectivement gérer durablement des ressources communes sans recourir ni au marché ni à l'Etat MAIS (et c'est absolument crucial ici) elle montre aussi que ces systèmes de gestion collective réussis reposent toujours sur des institutions robustes avec des règles clairement définies, des mécanismes de surveillance, des sanctions graduées contre les tricheurs et des procédures de résolution des conflits. Ce ne sont pas des associations purement volontaires où chacun ferait ce qu'il veut, ce sont des systèmes institutionnalisés où l'adhésion implique l'acceptation de contraintes collectives strictes. Les "huit principes de conception" qu'Ostrom identifie dans les systèmes de gestion collective réussis sont révélateurs :

  • Limites clairement définies.
  • Congruence entre règles d'appropriation et conditions locales.
  • Arrangements de choix collectifs (mais avec des règles contraignantes).
  • Surveillance.
  • Sanctions graduées.
  • Mécanismes de résolution des conflits.
  • Reconnaissance minimale des droits d'organisation.
  • Enchâssement des institutions locales dans des systèmes à niveaux multiples.

  • Aucun de ces principes ne correspond au modèle de la libre association volontaire sans contrainte. La contradiction que l'on perçoit entre Olson et Ostrom est d'ailleurs apparente seulement. Olson démontre l'impossibilité de l'action collective purement volontaire dans les grands groupes sans institutions contraignantes et Ostrom confirme cette impossibilité tout en montrant qu'il existe d'autres formes d'institutions que l'Etat ou le marché mais toutes ces formes alternatives requièrent quand même des règles, des contraintes et des sanctions. Bref, tout ce que le fédéralisme volontaire anarchiste prétend refuser. L'Anarchisme Renouvelé doit donc opérer une rupture franche avec l'illusion de la libre association comme principe suffisant d'organisation sociale. Nous ne rejetons pas la valeur de l'association volontaire comme protection contre l'oppression et comme garantie de la liberté individuelle mais il faut reconnaître qu'une société complexe ne peut fonctionner sur ce seul principe, une telle société a besoin d'institutions contraignantes, de règles qui s'imposent à tous même quand tous ne sont pas d'accord et des mécanismes de sanction contre ceux qui violent les règles communes.

    3) Volonté générale et volonté particulière, le dilemme rousseauiste revisité :

    La critique du fédéralisme volontaire nous confronte inévitablement à l'une des apories fondamentales de la philosophie politique moderne : comment concilier l'autonomie individuelle avec la nécessité de décisions collectives contraignantes ? Cette aporie trouve sa formulation classique chez Rousseau, avec sa célèbre distinction entre la volonté générale et la volonté particulière. Une distinction que les anarchistes ont d'ailleurs systématiquement rejetée en y voyant au contraire la source de toutes les tyrannies modernes. Le problème rousseauiste peut se formuler ainsi : dans toute collectivité, il existe des situations où une décision commune doit être prise mais où les intérêts des individus divergent. Comment prendre cette décision sans opprimer ceux qui se trouvent en minorité ? La solution libérale classique est de limiter au maximum le champ des décisions collectives pour laisser à chacun la plus grand sphère possible d'autonomie privée mais cette solution se heurte à une limite : il existe des décisions qui affectent nécessairement tout le monde et qui ne peuvent donc être laissées à la discrétion des individus. Rousseau propose donc une solution pour le moins audacieuse : la distinction entre la volonté de tous (simple agrégation arithmétique des volontés particulières) et la volonté générale (ce qui est véritablement dans l'intérêt commun de tous). Pour la faire simple, quand je vote dans une assemblée, je ne cherche pas à imposer ma préférence personnelle, je chercherais à découvrir ce qu'est la volonté générale. Si je me retrouve en minorité, cela ne signifie pas que la majorité m'opprime mais simplement car je me suis trompé dans mon jugement de l'intérêt commun et de ce qu'il était vraiment. En obéissant à la décision majoritaire, je ne fais qu'obéir qu'à ma propre volonté en tant que membre du corps politique et non pas à cause de la volonté d'autrui. Comme disait Rousseau : "Celui qui refuse d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre". Cette formulation scandaleuse, celle d'être "forcé d'être libre" a fait hurler les anarchistes. Bakounine y voyait la matrice de tous les totalitarismes modernes : "Qui dit volonté générale dit volonté de tous, et la volonté de tous est une abstraction meurtrière qui sert toujours de prétexte à la domination d'une minorité sur la majorité". Pour les anarchistes, il n'y a pas de volonté générale distincte des volontés particulières. Il n'y a que des individus concrets avec des intérêts divergents et toute décision majoritaire qui ne fait pas l'unanimité est nécessairement une oppression de la minorité.

    Pourtant, cette position anarchiste se heurte elle-même à une impossibilité pratique : le principe du consensus. Si toute décision collective doit faire l'unanimité, alors un seul individu peut bloquer n'importe quelle décision. Cela donne à chacun un droit de veto absolu, ce qui rend impossible toute action collective dès que les intérêts divergent tant soit peu. De plus, un seul individu utilisant son veto pour bloquer la décision du reste de l'assemblée, n'est-ce pas non plus une oppression d'une minorité (un seul individu) sur la majorité (le reste de l'assemblée) ? Les groupes anarchistes qui tentent de fonctionner par consensus développent inévitablement des mécanismes informels pour contourner cette impossibilité, on l'a vu : pression sociale pour obtenir le consentement des réticents, exclusion de ceux qui bloquent trop souvent, décisions prises en l'absence des opposants, etc. Le dilemme est donc le suivant : soit on exige l'unanimité et on se condamne à l'impuissance collective, soit on accepte la règle majoritaire et on risque l'oppression de la minorité. Y a-t-il une issue ? L'Anarchisme Renouvelé propose une reformulation du problème qui permet de dépasser cette fausse alternative.

    Premièrement, il faut distinguer différents types de décisions selon leur degré de contrainte et leurs effets sur les libertés fondamentales. David Held, dans sa typologie des modèles de démocratie, montre qu'il existe une pluralité de conceptions démocratiques selon qu'on privilégie la démocratie directe ou représentative, la protection des droits individuels ou la souveraineté populaire, l'autonomie locale ou la cohésion nationale. Aucun modèle ne peut réaliser simultanément toutes ces valeurs : il faut opérer des arbitrages. L'Anarchisme Renouvelé propose l'arbitrage suivant : les décisions qui touchent aux libertés fondamentales individuelles ne peuvent jamais être prises à la majorité simple. Elles nécessitent soit l'unanimité, soit au minimum une majorité qualifiée très importante. En revanche, les décisions qui concernent la gestion collective sans affecter les libertés fondamentales peuvent être prises à la majorité simple, à condition que des mécanismes robustes protègent les minorités contre l'arbitraire.

    Deuxièmement, il faut reconnaître que la volonté générale, si elle existe, n'est pas une essence métaphysique préexistante qu'on découvrirait par le vote mais un construit procédural qui émerge d'un processus délibératif bien organisé. Murray Bookchin, dans sa théorie de l'écologie sociale et du communalisme, insiste sur l'importance de la délibération à l'échelle individuelle dans des assemblées de taille humaine. La volonté générale n'est pas la somme des opinions préformées des individus mais elle se constitue dans le processus même de la délibération collective où chacun est amené à considérer les arguments des autres et à transformer sa propre position. Bookchin montre que la démocratie directe n'est pas simplement une technique de prise de décision mais une pédagogie politique visant à transformer ses participants. Dans une assemblée bien conduite, les citoyens apprennent par eux-mêmes à distinguer leur intérêt particulier immédiat de l'intérêt commun à long terme. Ils développent ce que les républicains plus classiques appelleraient la vertu civique, c'est-à-dire la capacité à transcender l'égoïsme individuel pour se soucier du bien de la communauté. Mais, et c'est un point tout aussi crucial, Bookchin reconnaît aussi que cette démocratie directe ne peut fonctionner qu'à l'échelle locale, dans des communes de taille limitée. Pour les décisions à grande échelle, un système fédéral reste nécessaire et ce système fédéral ne peut reposer uniquement sur la libre association volontaire, il nécessite là aussi des structures contraignantes et des règles communes qui s'imposent à tous les membres de la fédération.

    Troisièmement et dernièrement, il faut reconnaître avec Claude Lefort que la démocratie moderne se caractérise précisément par le fait que le lieu du pouvoir reste vide, qu'aucune instance ne peut prétendre incarner définitivement la volonté du peuple : "La démocratie se laisse définir comme une dissolution des repères de la certitude", avait écrit Lefort. Personne, que ce soit un individu, un parti ni même une majorité, ne peuvent prétendre posséder la vérité sur ce qu'est l'intérêt commun. Cette indétermination constitutive de la démocratie est précisément ce qui la distingue du totalitarisme. Les régimes totalitaires prétendent incarner la volonté du peuple en connaissant l'intérêt général de celui-ci et de ne réaliser au fond que le sens de l'Histoire. La démocratie, au contraire, maintient ouverte la question de ce qu'est le bien commun en institutionnalisant le conflit et la contestation et en acceptant que toute décision soit provisoire et révisable. L'Anarchisme Renouvelé s'inscrit dans cette conception lefortienne de la démocratie comme espace de conflit réglé plutôt que comme un consensus harmonieux. Nous ne prétendons pas qu'il existe une volonté générale objective qu'il suffirait de découvrir par les bonnes procédures. Par contre, nous reconnaissons que les intérêts divergent réellement, que les conceptions du bien commun s'opposent légitimement et que toute décision collective est un compromis provisoire entre positions antagonistes. Nous affirmons également qu'il existe des situations où une décision collective contraignante est nécessaire, même en l'absence de consensus parce que l'alternative, c'est-à-dire l'absence de décision ou le maintien du statu quoi, serait pire pour tout le monde. Dans ces situations, la règle majoritaire, encadrée par des garanties pour protéger les minorités et par la possibilité permanente de remettre en cause la décision, est le moins mauvais des systèmes. Ces garanties incluent la limitation stricte du champ des décisions majoritaires (les droits fondamentaux sont hors d'atteinte de la majorité), la subsidiarité radicale (décider au niveau le plus bas possible), la séparation des pouvoirs (éviter la concentration du pouvoir), les mécanismes contre-majoritaires (possibilité pour les minorités de bloquer certaines décisions), la réversibilité (toute décision peut être remise en cause) et le droit d'insurrection comme ultima ratio contre la tyrannie.

    Le dilemme rousseauiste entre volonté générale et volonté particulière ne peut être résolu définitivement. Il doit être géré pragmatiquement par un système institutionnel complexe qui combine démocratie locale, fédéralisme contraignant, protection des droits individuels et possibilité permanente de contestation. Ce n'est ni la dissolution de l'individu dans le collectif, ni l'atomisation anarchiste qui rend impossible toute action maintenue. C'est une tension maintenue, une dialectique vivant entre l'autonomie et la solidarité, entre la liberté et la nécessité.

    4) Pourquoi la coordination spontanée échoue toujours :

    Après avoir déconstruit les fondements théoriques du fédéralisme volontaire (le mythe de l'entraide naturelle, l'illusion de la libre association et la méconnaissance du problème de la volonté générale), il nous faut maintenant examiner les raisons pratiques et fonctionnelles de l'échec systématique de la coordination spontanée à grande échelle. Ces raisons ne relèvent pas de l'idéologie ou de la mauvaise volonté mais tiennent à la structure même des problèmes de coordination dans les systèmes complexes. La coordination spontanée repose sur un postulat implicite : que les ajustements locaux, par des mécanismes de retour décentralisés, convergeront vers un équilibre global satisfaisant. C'est le modèle qu'emprunte Adam Smith dans sa métaphore de la "main invisible du marché", sauf qu'on l'étend ici à la sphère sociale toute entière. Chaque commune gère ses affaires selon ses besoins et ses capacités, communique horizontalement avec les communes voisines, ajuste sa production et sa consommation en fonction des informations dont elle dispose et de la somme de tous ces ajustements locaux émergerait spontanément un ordre global cohérent.

    Ce modèle ignore complètement ce que les sciences de la complexité ont établi : que dans les systèmes fortement interconnectés avec des boucles de rétroaction non-linéaires, les ajustements locaux peuvent produire des émergences globales chaotiques, des oscillations incontrôlables et des effondrements catastrophiques. Un système économique moderne, avec ses millions d'acteurs interdépendants, ses chaînes de production souvent transcontinentales et ses flux financiers à l'échelle mondiale, c'est précisément ce type de système complexe où la coordination décentralisée sans régulation produit systématiquement des crises. Prenons le cas de l'information. Dans une économie moderne, la coordination efficace nécessite d'intégrer des quantités massives d'informations dispersées entre des millions d'acteurs : qui produit quoi, où, combien, avec quelles ressources, quelles compétences, quels besoins, quelles capacités de transport et de stockage ? Friedrich Hayek, dans son célèbre article "L'Usage de la connaissance dans la société" reconnaît que cette intégration d'informations dispersées est impossible pour une instance centralisée. C'est pourquoi le système des prix du marché capitaliste, malgré ses défauts, reste supérieur à la planification centralisée : il transmet l'information essentielle sous forme condensée et permet à chaque acteur d'ajuster son comportement sans avoir besoin de connaître l'ensemble du système. Mais Hayek ne tire pas la conclusion que la coordination spontanée sans aucun cadre institutionnel fonctionnerait mieux que le marché. Bien au contraire même ! Il montre que le système des prix ne fonctionne que parce qu'il repose sur un cadre institutionnel robuste : le droit de propriété qui est clairement défini, les contrats exécutoires, une monnaie stable, des mécanismes de sanction contre la fraude, etc. Sans ces institutions, le marché s'effondrerait presque immédiatement. Or, le fédéralisme volontaire anarchiste prétend fonctionner sans ces cadres institutionnel contraignants. Comment l'information circulerait-elle ? Comment chaque commune saurait-elle ce que les autres produisent, ce qu'elles consomment, ce dont elles ont besoin ? La réponse anarchiste est généralement que cette information circulerait par des canaux de communication horizontale, par des forums décentralisés ou encore par des assemblées régionales où chaque commune rapportera son activité mais la quantité d'information à traiter serait tout simplement astronomique et les mécanismes proposés sont complètement inadéquats pour en assurer le traitement efficace. Hayek lui-même reconnaît que le système des prix, bien qu'efficace, ne transmet que certains types d'information et en laisse d'autres de côté. La planification indicative, même centralisée, peut être utile pour corriger certains défauts du marché en intégrant des informations qualitatives que les prix ne capturent pas mais cette planification suppose aussi une capacité de traitement de l'information et une capacité décisionnelle qui ne peut exister que chez une instance fédérale centralisée qui disposerait de la compétence en analyse économique et en prévision.

    Le second problème est celui des externalités et de l'action collective à grande échelle. Certaines décisions produisent des effets qui débordent largement ceux qui les prennent directement. La pollution d'une rivière par une usine affecte les communes en aval qui n'ont participé à aucune décision la concernant. Le changement climatique, produit par les émissions de CO² dispersées mondialement, affecte l'ensemble de l'humanité indépendamment de leur participation aux émissions de gaz. Ces externalités ne peuvent être gérées par la coordination spontanée entre communes autonomes car aucune commune n'a d'incitations immédiates à internaliser les coûts qu'elle impose à d'autres. Olson montre que ce problème devient insoluble dans les grands groupes sans coercition ou incitations sélectives. Si une commune décide de polluer pour accroître sa production, elle bénéficie entièrement des gains économiques, nécessairement localisés, tandis que les coûts environnementaux bien plus dispersés sont supportés par l'ensemble de la société. Dans la logique individualiste, chaque commune est rationnelle à polluer et si chaque commune agit rationnellement, le résultat collectif est catastrophique pour tous. La seule solution consiste à imposer des règles contraignantes s'appliquant à toutes les communes avec des mécanismes de surveillance et de sanction contre ceux qui les violent. C'est une autorité fédérale ayant le pouvoir coercitif d'imposer des normes environnementales, de collecter des taxes de pollution de révoquer les licences de production des contrevenants. Rien de tout cela ne peut émerger spontanément de la coordination horizontale.

    Le troisième problème est celui de la justice distributive. La coordination spontanée entre communes autonomes reproduit et amplifie les inégalités initiales. Une commune dotée de ressources naturelles abondantes prospérera rapidement, ses habitants accumuleront du capital et elle pourra investir davantage dans l'éducation et la technologie. Une commune dans une région désertique ou qui est appauvrie reste coincée dans la subsistance. Avec le temps, les inégalités explosent. Les communes riches et pauvres divergent, créant des tensions croissantes, ce qui rend toute solidarité collective impossible. La solidarité volontaire entre communes n'est jamais suffisante pour compenser ces mécanismes d'accumulation inégale. Comme Tocqueville l'avait observé, les communes prospères tendent à être égoïstes en refusant de partager leurs richesses et même si elles y consentaient, la quantité de ressources à redistribuer serait si importante que le volontarisme serait rapidement épuisé. Seule une redistribution institutionnalisée et imposée par une autorité fédérale ayant le pouvoir de lever des impôts et de les répartir selon une logique égalitaire peut maintenir un niveau acceptable de cohésion sociale et d'égalité.

    Le quatrième problème est celui de la planification à long terme et de l'investissement stratégique. La coordination spontanée gère efficacement les ajustements à court terme, les décisions qui produisent leurs effets rapidement mais beaucoup de décisions importantes produisent leurs fruits que plusieurs décennies plus tard : la formation de cadres, la recherche fondamentale, la construction d'infrastructures, la transition écologique, etc. Pour ces domaines, il faut anticiper les besoins futurs et mobiliser des ressources massives dans l'instant présent sans aucune certitude que l'investissement sera rentabilisé. Le marché est notoire pour son incapacité à investir suffisamment dans la recherche fondamentale et l'éducation parce que ces investissements produisent des bénéfices trop diffus et trop distants pour être capitalisés par l'investisseur individuel. La coordination spontanée entre communes aurait exactement le même problème : comment convaincre les communes d'investir aujourd'hui dans une formation qui bénéficiera à d'autres communes dans vingt ans ? Seule une instance fédérale capable de définir une stratégie collective à long terme, d'imposer des contributions aux communes pour financer cette stratégie et d'imposer des obligations de participation peut gérer efficacement ce type de problèmes. C'est la raison d'être historique de l'Etat-nation d'ailleurs : coordonner les investissements stratégiques qui dépassent les horizons temporels et les capacités financières des acteurs individuels.

    Le cinquième problème est celui de l'urgence et de la crise. La coordination spontanée suppose une temporalité lente, celle du consensus et de l'ajustement progressif mais les crises comme les catastrophes naturelles, les épidémies, les guerres ou les effondrements écologiques exigent des décisions rapides et imposent des actions immédiates. Une fédération de communes autonomes, gouvernées par le seul consensus, n'a aucun mécanisme pour réagir rapidement à une crise majeure. C'est pourquoi, même dans les sociétés les plus décentralisées et attachées à l'autonomie locale, il existe toujours des mécanismes d'urgence permettant à une autorité centrale de prendre temporairement le contrôle en cas de crise. Pendant les pandémies, même les pays fédéralistes ont dû renforcer généralement le pouvoir du gouvernement central pour mettre en œuvre des mesures cohérentes de santé publique. Les communes autonomes individuellement n'auraient jamais pu organiser une réponse coordonnée à l'urgence globale.

    Sixièmement, il y a le problème de l'innovation technologique et organisationnelle. Une société qui fonctionne uniquement par coordination spontanée entre petites unités ne peut mobiliser les ressources massives nécessaires aux grands projets technologiques. Construire des réseaux de chemin de fer, développer l'électrification, créer des systèmes de communication à grande distance, développer des technologies numériques : tous ces accomplissements ont nécessité la mobilisation de ressources et de compétences à une échelle qui dépasse largement ce que des communes autonomes pourraient coordonner spontanément. On pourrait objecter que nous ne devrions tout simplement pas vouloir ces grandes technologies, qu'une société anarchiste serait plus simple et moins ambitieuse technologiquement mais cette objection revient à accepter que la coordination spontanée ne peut produire qu'une société appauvrie et techniquement régressive. Ce n'est pas un progrès mais une simple capitulation lâche face aux défis de la modernité.

    Enfin, septièmement, il y a le problème récurrent de la défense collective contre les menaces externes. Une fédération de communes autonomes, sans armée centralisée, sans coordination militaire et sans ressources concentrées et dédiées à la défense, serait militairement impuissante face à un ennemi organisé, notamment face aux armées, gouvernements et mouvements réactionnaires qui émergent face aux anarchistes. C'est une leçon que nous, anarchistes, avons appris durement au fil des insurrections. Les anarchistes les plus naïfs répondent généralement que dans un monde anarchiste, il n'y aurait pas d'ennemis extérieurs, que tous les peuples auraient embrassé le fédéralisme libertaire et que les guerres disparaîtraient mais cette réponse est un fantasme car il suppose une forme de "Grand Soir" unilatéral, unique et mondial aux quatre coins du monde et en même temps, ce qui est strictement impossible. Même si nous construisions une société véritablement anarchiste dans un pays, nous serions immédiatement confrontés à des puissances capitalistes et réactionnaires agressives déterminées à nous écraser. La question de la défense collective ne peut être éludée.

    L'accumulation de ces six ou sept gros problèmes structurels de la coordination spontanée ne constitue pas nécessairement la réfutation empirique d'une quelconque expérience anarchiste, on peut toujours au fond arguer que les circonstances des expériences anarchistes ayant échoué dans l'Histoire sont liées à des circonstances défavorables. Il s'agit plutôt ici de constituer une démonstration théoriquement que la coordination spontanée entre communes autonomes, sans institutions fédérales contraignantes, est structurellement incapable de gérer les défis d'une société moderne complexe. Mais avant de conclure, il faut clarifier ce que nous entendons par "fédéralisme contraignant" pour éviter le malentendu que pourrait susciter cette formule apparemment paradoxale. Le mot "contraignant" ne signifie pas un retour au pouvoir centralisé oppressif. Il signifie simplement que l'adhésion à la fédération implique l'acceptation de certaines règles communes qui s'imposent même à ceux qui seraient en désaccord avec certaines d'entre elles. C'est une contrainte de même nature que les règles d'une coopérative ouvrière : si je suis membre, je dois respecter les décisions prises collectivement, même si je les désapprouve en tant qu'individu.

    5) Vers un fédéralisme contraignant démocratiquement :

    La critique du fédéralisme volontaire nous a menés à une impasse apparente : nous ne pouvons pas nous passer d'institutions fédérales contraignantes mais nous ne pouvons pas non plus accepter un Etat centralisé oppressif. Comment sortir de cette contradiction ? La réponse consiste à élaborer une théorie du fédéralisme qui soit à la fois institutionnellement robuste et démocratiquement contrôlée. David Held, dans son "Models of Democracy", propose une classification plutôt utile des différents systèmes démocratiques : la démocratie directe qui consiste en la participation de tous à toutes les décisions, la démocratie représentative qui délègue le pouvoir à des représentants et la démocratie participative qui combine les deux. Chacun de ces modèles présente des avantages et des inconvénients en fonction de l'échelle territoriale à laquelle on les appliquent ainsi que la complexité des enjeux auxquels ces démocraties sont confrontées. Held montre qu'aucun modèle unique ne peut être appliqué à tous les niveaux de gouvernement de manière viable. Le fédéralisme contraignant que nous proposons combine ces trois modèles selon l'échelle. A l'échelle de la commune, la démocratie directe est le modèle privilégié : tous les citoyens peuvent participer aux assemblées communales et voter sur les décisions qui les concernent directement. A l'échelle régionale, une démocratie participative combine des assemblées directes pour les grandes orientations avec une délégation à des conseils régionaux pour la gestion quotidienne. A l'échelle fédérale, une démocratie mixte combine le suffrage universel direct pour les élections principales avec des mécanismes de démocratie directe (référendums) pour les décisions majeures. Mais contrairement au fédéralisme volontaire, ce système repose sur des règles constitutionnelles contraignantes qui définissent précisément :

    Premièrement, les compétences de chaque niveau. La commune a compétence sur les affaires locales telle que l'éducation, les aménagements et les services publics. La région a compétence sur la coordination économique régionale, les infrastructures se répartissant sur le territoire de plusieurs communes et les questions qui concernent plus généralement plusieurs communes en même temps. Le niveau fédéral a compétence sur la défense, la monnaie, les relations internationales, la politique macroéconomique et la protection des droits fondamentaux des communes et des citoyens. Cette délimitation n'est pas figée, elle peut être renégociée mais elle s'impose pendant sa durée de validité dans tous les cas.

    Deuxièmement, les mécanismes de prise de décision à chaque niveau. Aucun niveau ne peut décider par simple majorité sur tous les sujets. Les décisions affectant les libertés fondamentales nécessitent une majorité qualifiée de trois quarts ou plus, les décisions imposant des charges importantes à une minorité aussi. Les décisions ordinaires peuvent être prises à la majorité simple mais avec des délais permettant aux minorités de se manifester et avec la possibilité de référendums populaires.

    Troisièmement, les mécanismes de coordination et d'information. Un système fédéral contraignant nécessite une circulation robuste d'informations entre les niveaux. Les communes doivent rapporter régulièrement sur leur activité économiques, leurs ressources, leur production et leurs besoins. Le niveau régional agrège cette information et la communique au niveau fédéral. Ce système d'information n'émerge pas spontanément, il doit être institutionnalisé avec des procédures claires, des sanctions contre ceux qui ne rapportent pas ainsi que des audits externes.

    Quatrièmement, les mécanismes de garantie des droits et de protection des minorités. Une fédération contraignante doit inclure une charte des droits fondamentaux qui s'impose à tous les niveaux de gouvernement. Aucune majorité locale ne peut violer ces droits. Les minorités disposent de recours devant des cours fédérales indépendantes. Les groupes opprimés ont le droit de saisir les instances fédérales si leurs droits sont bafoués au niveau local.

    Cinquièmement, les mécanismes de redistribution et de solidarité. Une fédération contraignante signifie aussi que les communes riches ont l'obligation légale de contribuer à la péréquation en faveur des communes pauvres. Ce n'est pas du volontarisme, c'est une obligation inscrite dans les lois constitutionnelles fédérales. Les taux et les modalités de cette péréquation sont négociés périodiquement mais l'obligation en elle-même n'est pas négociable.

    Sixièmement et dernièrement, les mécanismes de révision et d'adaptation. Contrairement à un Etat autoritaire, un fédéralisme démocratique doit prévoir les procédures pour remettre en question ses propres règles. Une majorité qualifiée peut proposer des amendements aux lois constitutives de la fédération. Les citoyens disposent du droit d'initiative législative pour proposer des modifications. Les institutions elles-mêmes sont évaluées régulièrement et peuvent être restructurées si elles s'avèrent défaillantes.

    Murray Bookchin, dans ses derniers écrits sur le communalisme, propose un modèle assez proche de celui-ci, bien qu'il insiste davantage sur l'importance de la délibération collective et de la formation d'une conscience civique partagée. Pour Bookchin, un fédéralisme qui serait purement formel, sans processus d'éducation politique et sans culture démocratique partagée reproduirait simplement les problèmes de l'Etat libéral moderne. C'est pourquoi le fédéralisme contraignant démocratiquement doit s'accompagner d'une transformation profonde de la culture politique. Les citoyens doivent être éduqués à comprendre les enjeux collectifs, à distinguer l'intérêt particulier de l'intérêt commun et à respecter les droits des minorités tout en acceptant les décisions majoritaires. Cela nécessite une éducation civique de haut niveau, dès le plus jeune âge, tout au long de la vie. Bookchin met aussi l'accent sur ce qu'il appelle "l'écologie de la liberté" : l'idée que la liberté ne peut se réaliser que dans un cadre écologiquement soutenable. Un fédéralisme qui détruirait l'environnement pour satisfaire des intérêts économiques à court terme serait auto-destructeur. La fédération doit donc inclure des mécanismes puissants de protection écologique, des limites constitutionnelles sur l'exploitation des ressources et des droits de la nature reconnus légalement.

    Enfin, Claude Lefort nous rappelle que même le meilleur système institutionnel ne peut pas éliminer définitivement le risque de la dégénérescence autoritaire. La vigilance démocratique doit être permanente. Le droit à l'insurrection, reconnu constitutionnellement, demeure la garantie ultime contre la tyrannie, même d'une majorité démocratique. Si les institutions commencent à dériver vers l'autoritarisme, si une classe bureaucratique commence à se constituer ou si le pouvoir s'échappe au pouvoir populaire, alors la population conserve le droit, et même le devoir, de se révolter et de réinstituer la démocratie. Cette conception d'un fédéralisme contraignant démocratiquement ne satisfera ni les anarchistes purs qui rejettent tout principe de contrainte collective, ni les libéraux qui pensent que la démocratie majoritaire menace les libertés individuelles mais elle offre une voie réaliste et opérationnelle entre deux utopies également stériles : l'anarchie sans institutions qui s'effondrera rapidement face aux défis de la complexité et la démocratie sans limites qui dégénère également en tyrannie de la majorité. Le fédéralisme de l'Anarchisme Renouvelé que nous proposons reconnaît que toute société complexe nécessite des institutions mais il refuse que ces institutions deviennent des instruments de domination permanente d'une classe sur une autre. Il accepte que les décisions collectives contraignantes soient parfois nécessaires mais il soumet ces décisions à des procédures démocratiques rigoureuses, à des protections pour les minorités et à la possibilité permanente de remettre en cause et de transformer les institutions en elles-mêmes. C'est ce qui distingue fondamentalement ce fédéralisme du fédéralisme volontaire anarchiste. Là où les anarchistes voient la contrainte et concluent qu'il y a domination, nous voyons la coordination collective et affirmons qu'elle peut être libératrice si elle est démocratiquement contrôlée. Là où les anarchistes font confiance à la spontanéité de l'entraide naturelle, nous reconnaissons que la solidarité à grande échelle nécessite des institutions. Enfin, là où les anarchistes rêvent de communes entièrement autonomes, nous reconnaissons qu'une véritable autonomie collective exige une fédération qui protège les conditions matérielles et institutionnelles de cette autonomie. Le fédéralisme contraignant démocratiquement n'est pas l'anarchisme purifié que rêvent les anarchistes classiques mais c'est le seul fédéralisme réellement viable et efficace pour construire une société sans exploitation, sans oppression de classe et sans domination permanente d'une minorité sur une majorité. C'est pourquoi c'est le modèle que l'Anarchisme Renouvelé propose et défend.
    Le véritable quotidien du révolutionnaire est entouré d'armes et de doutes omniprésents, pas de marches pacifiques ou de grèves syndicales.

  • Disclaimer sur cette partie : Comme vous le savez, ce livre fait référence à beaucoup d'auteurs et de personnages IRL, notamment des personnages historiques ainsi que certains philosophes ; sur cette partie, je me suis rendu compte que pour certains auteurs, je ne pouvais pas vraiment expliquer en profondeur leurs positions et les justifications posées autour sans avoir à parler du contexte historique dans lequel il évolue, en l'occurrence le contexte de l'histoire IRL. Bien que ces passages sont strictement limitées, je serais dans l'obligation à certains moments de faire le parallèle avec la réalité historique, ça casse assez fort l'immersion dans l'univers de Géokratos et j'en suis navré. Ces passages ne seront pas en police barrée mais (entre parenthèses et en italique) afin de les reconnaître distinctement et vous permettre de discerner ce qui est, dans Géokratos, vraiment le livre en lui-même et les justifications IRL a posteriori. J'espère de mon côté que je n'aurais qu'à développer IRL que sur cette partie.


  • Chapitre 4 (première partie) : le pacifisme comme complicité objective.

    1) L'idéalisme de la non-violence :

    Le pacifisme constitue l'un des courants à la fois les plus respectables et les plus dangereux de la pensée politique moderne. Respectable parce qu'il procède d'une répugnance légitime face à l'horreur de la violence et d'un désir sincère de sortir du cycle infernal de la vengeance et de la contre-vengeance. Dangereux parce qu'en refusant par principe toute violence révolutionnaire, il désarme objectivement les opprimés face à la violence systémique de leurs oppresseurs. Cette ambiguïté traverse toute l'Histoire du pacifisme, de ses formulations religieuses les plus anciennes ancrées dans des religions mondialement étendues comme le christianisme à ses versions laïcisées contemporaines. Léon Tolstoï représentait justement le courant le plus radical du pacifisme intégral en développant, dans "Le Royaume de Dieu est en vous" de 1894 une doctrine de la non-résistance au mal par la violence, une doctrine qui se veut d'un christianisme authentique et débarrassé de toute compromission historique avec le pouvoir politique. Pour Tolstoï, le commandement évangélique du "Ne résiste pas au méchant" (Matthieu 5:39) doit être pris au pied de la lettre, sans aucune exception car toute violence, même défensive, même en réponse à l'agression la plus injuste et inhumaine qui soit, est une transgression de la loi divine et une corruption de l'âme humaine. Cette position repose sur une métaphysique chrétienne assez classique mais cohérente avec la morale chrétienne : le monde matériel et ses conflits sont purement transitoires, seul compte le salut de l'âme immortelle car comme dit dans Matthieu 16:26, "que sert à l'Homme de gagner le monde entier s'il perd son âme ?". C'est en somme la même logique que prit les chrétiens orthodoxes lorsqu'il s'agit de répondre aux appels aux croisades menées par les catholiques, les implications orthodoxes dans les croisades ont toujours étés justifiées politiquement mais elles n'ont usées d'aucune instrumentalisation religieuse explicite pour justifier les guerres contre les musulmans. C'est une morale qui implique que la violence, même au service d'une cause juste, souille l'âme de celui qui l'exerce. Le martyr qui accepte la mort plutôt que de tuer sauve son âme et témoigne de la vérité divine. Sa défaite temporelle sur Terre est une victoire éternelle au Paradis. Tolstoï pousse cette logique jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes : refus du service militaire, refus de payer l'impôt qui finance les armées, refus de toute participation aux institutions étatiques puisque l'Etat repose ultimement sur la violence, etc. Il prêche à l'inverse la désobéissance civile non-violente, le retrait de toute coopération avec l'Etat et la constitution de communautés chrétiennes autonomes vivant selon la loi de l'amour et du divin. Si tous les hommes suivaient cette voie, selon lui, les Etats s'effondreraient d'eux-mêmes, privés de la coopération de leurs sujets. Un projet qui se rapproche énormément du projet politique libertaire, à la seule différence que la religion prend ici l'ascendant sur tout le reste et que la méthode pour y parvenir diffère radicalement de l'anarchisme libertaire aux inspirations bakouniniennes ou proudhoniennes.

    Mohandas Gandhi hérite de cette tradition tolstoïenne en partie et le synthétise avec des éléments issues de la philosophie hindoue pour élaborer ce qu'on appelle la doctrine de la satyagraha, littéralement "la force de la vérité" ou "l'insistance sur la vérité". Pour Gandhi, la non-violence (ahimsa) n'est pas simplement l'absence de violence physique mais une force qui se révèle positive quand il s'agit de résister activement contre le mal. Le satyagrahi refuse donc d'obéir aux lois injustes, accepte les conséquences de sa désobéissance tels que l'emprisonnement, les coups ou même les condamnations à mort mais aussi par son sacrifice même qui révèle en vérité l'injustice du système et émeut la conscience morale de l'oppresseur. Gandhi distingue soigneusement la non-violence du lâche de la non-violence du brave car la non-violence gandhienne ne se veut pas passive mais comme la forme ultime de courage en affrontant l'oppresseur sans armes, en acceptant la souffrance sans riposter et en maintenant malgré tout l'amour face à la haine. C'est cette force morale qui, selon Gandhi, finit toujours par triompher car elle désarmerait psychologiquement l'oppresseur en lui révélant sa propre brutalité. L'expérience historique de Gandhi (en Afrique du Sud et en Inde) semble confirmer l'efficacité de cette méthode car ses campagnes de désobéissance civile non-violence ont mobilisés des millions de personnes et ont créés des situations où le pouvoir (britannique) a dû soit céder, soit massacrer ouvertement les manifestants pacifiques, (ce qui aboutit in fine à l'indépendance indienne en 1947). Ces succès apparent confère à la non-violence de Gandhi un prestige immense et fait de la non-violence un modèle pour tous les mouvements d'émancipation du XXe et du XXIe siècle.

    Mais cette lecture triomphaliste de l'expérience gandhienne occulte plusieurs dimensions essentielles. D'abord, le contexte historique spécifique. (Gandhi affronte un Empire britannique affaibli par deux guerres mondiales, confronté à une opinion publique métropolitaine de plus en plus hostile au colonialisme et surtout un empire libéral qui, malgré toute sa violence, reste sensible à certaines normes morales et à la pression de l'opinion). La non-violence gandhienne fonctionne précisément parce qu'elle exploite les sensibilités résiduelles des pays où sa doctrine est pratiquée. George Orwell, observateur lucide de son époque, avait d'ailleurs noté avec perspicacité : "Il est difficile de voir comment les méthodes de Gandhi auraient pu fonctionner contre des régimes où les opposants disparaissaient simplement dans la nuit et dont on n'entend plus jamais parler. Sans presse libre et sans droit de réunion, il est impossible non seulement de faire appel à l'opinion mondiale, mais aussi de faire naître un mouvement de masse, ou même de faire connaître vos intentions à votre adversaire." Car face à tout mouvement totalitaire, que ce soit la dictature fasciste ou kohliste, au régime de terreur loduarien, tout régime totalitaire de cette trempe n'aurait aucun scrupule à massacrer méthodiquement des manifestants pacifiques sans que l'opinion mondiale ne puisse même en être informée, la non-violence gandhienne y serait parfaitement impuissante. Elle présuppose en vérité un adversaire qui conserve un minimum de sensibilité morale ou qui dispose au moins d'une vulnérabilité patente à la pression de l'opinion publique sauf que contre un adversaire qui a déjà franchi ce seuil depuis longtemps, elle n'offre au moins qu'un objet de martyrisation stérile. Mais qu'en est-il des régimes libéraux, ceux qui précisément conservent cette sensibilité morale à l'opinion publique que les régimes totalitaires abolissent systématiquement ? N'est-ce pas précisément contre ces régimes que la non-violence gandhienne a été historiquement efficace ? Les défenseurs du pacifisme vous citeront volontiers nombre d'exemples pour le confirmer, (la Révolution de Velours de Prague de 1989, les révolutions dans les pays baltes, les révolutions colorées comme en Géorgie ou en Ukraine, notamment le Maïdan). Autant de régimes renversés par des mouvements de masse pacifiques, souvent sans qu'une seule balle révolutionnaire n'ait été tirée. Cette objection mérite une réponse dialectique qui ne se contente pas de nier cyniquement ces expériences mais en analyse lucide de la nature et des limites de ces révolutions car il est vrai que certains régimes se sont effondrés face à des mobilisations pacifiques de masse mais il faut comprendre quels régimes, dans quelles circonstances et surtout au profit de qui ?

    Premièrement, ces révolutions "pacifiques" ne renversent généralement que des régimes déjà profondément affaiblis, en crise de légitimité terminale, souvent abandonnés par leurs protecteurs internationaux, (la chute du bloc soviétique en 1989 ne s'explique pas par la seule mobilisation populaire pacifique (aussi courageuse et réelle fut-elle) mais par l'effondrement économique de l'URSS et le refus de Gorbatchev d'intervenir militairement dans le Pacte de Varsovie). Les manifestations ont étés, bien souvent, seulement le coup de grâce donné à des cadavres politiques déjà moribonds mais en aucun cas l'instrument initial qui a fait chuter ces régimes. Quand un régime conserve à l'inverse sa cohésion interne, le soutien de son appareil répressif et la volonté politique d'user de la force, les manifestations pacifiques sont écrasées sans pitié, même dans des régimes libéraux, (que ce soit la répression du mouvement Occupy, les violences policières systématiques contre les Gilets Jaunes ou la brutalité avec laquelle les manifestations de BLM ont été dispersées), ce qui montre que même les démocrates libérales n'hésitent pas à user de la violence répressive quand leurs intérêts fondamentaux sont menacés. La différence avec les régimes totalitaires n'est pas que les régimes libéraux renoncent à la violence pour les beaux yeux de leur population mais qu'ils savent seulement la doser et la légitimer plus habilement que les dictatures qui ne se cachent pas de l'être. Deuxièmement et c'est absolument crucial : ces révolutions pacifiques dans les régimes libéraux ou semi-libéraux ne changent généralement que les équipes dirigeantes, pas la structure même du système ainsi que ses structures d'oppression et de violence. Elles remplacent un gouvernement par un autre, un président par un autre mais elles laissent intactes les rapports de propriété capitalistes, l'appareil d'Etat répressif par nature ainsi que les structures de domination de classe. Ce ne sont pas des révolutions au sens le plus fort du terme, en l'occurrence dans la société moderne des révolutions anticapitalistes qui sont par nature les seules révolutions qui transforment radicalement les rapports sociaux, ce sont des alternances politiques au sein du système libéral qui lui reste inchangé, (en témoigne le Maïdan ukrainien de 2014 qui renversa son président et permit à la société civile de gagner mais au fond, qu'est-ce qui a réellement changé dans la structure oligarchique ukrainienne ? L'économie ukrainienne est à ce jour toujours dominé par les mêmes oligarques; la corruption y reste endémique, les réformes néolibérales qui sont à l'origine de l'exploitation du peuple ukrainien par les grandes entreprises euro-américaines ont accélérés entre temps ; la seule différence, c'est le revirement géopolitique vers l'Occident au dépend de la Russie. Le Maïdan n'a rien changé pour le travailleur ukrainien ordinaire, les structures d'exploitation restent en place et pire que ça, elles ont ouverts la voie à une guerre aussi meurtrière que stupidement évitable). Troisièmement, et c'est peut-être le point le plus délicat mais aussi le plus nécessaire à affronter, c'est que beaucoup de ces révolutions, (notamment les révolutions colorées) sont activement soutenues, organisées et parfois fomentées par des puissances étrangères et leurs services de renseignement. Les ONG financées par des fondations, des formations de militants de la société civile organisées par des agences gouvernementales, la couverture médiatique internationale ainsi que le soutien souvent explicite de certaines grandes puissances, tout cela démontre l'instrumentalisation de ces dites révolutions depuis l'étranger et pour des intérêts géopolitiques déconnectés du peuple fomentant elle-même sa révolution. Cela ne signifie pas que les participants à ces mouvements étaient des agents manipulés ou conscients ou encore des idiots utiles. Beaucoup étaient sincèrement motivés par le désir de démocratie et de justice mais cela signifie malgré tout qu'en dépit de cette sincérité, ces mouvements ont été instrumentalisés et que leur spontanéité apparente masquait en vérité une organisation sophistiquée pensée en amont, leurs résultats ont eux-mêmes servis systématiquement les intérêts géopolitiques et économiques des puissances extérieures mais jamais l'émancipation réelle des populations concernées. Le pacifisme de ces révolutions n'était donc pas un choix stratégique des opprimés mais bien une condition qui leur a été imposée par leurs sponsors externes qui voulaient des changements de régimes favorables à l'opinion publique sans la radicalisation sociale qui accompagne généralement les véritables révolutions violentes. Un mouvement pacifique est plus facile à contrôler, à orienter, à récupérer et à instrumentaliser qu'une insurrection armée qui développe nécessairement ses propres logiques internes qui échappent aux parrains initiaux du mouvement.

    Il faut néanmoins chercher plus loin pour comprendre pourquoi structurellement les régimes libéraux ne tolèrent que des révolutions qui restent elles-mêmes libérales. Ce n'est pas une contingence historique ou une simple coïncidence mais bien dans la nature des régimes libéraux que la réponse se trouve. C'est ce que Claude Lefort appelait la "révolution démocratique" moderne ou ce qu'identifiait Carl Schmitt comme la neutralisation libérale du politique. Pour Lefort, dans ses livres de "L'Invention démocratique" et "Essais sur le politique", les sociétés démocratiques modernes se caractérisent par la séparation structurelle entre le pouvoir politique, le savoir et la loi. Contrairement aux sociétés d'Ancien Régime où ces trois instances étaient incarnées dans le corps du monarque qui était à la fois source de la loi, détenteur de l'autorité politique et garant de la vérité, la démocratie moderne maintien ces sphères séparées. Le pouvoir politique est devenu électif et temporaire, la loi a été posée comme transcendant tout pouvoir particulier et le savoir est pluralisé afin qu'aucune instance ne puisse prétendre au monopole de la vérité. Cette séparation structurelle produit ce que Lefort appelait "l'indétermination démocratique" qui se caractérise par un lieu du pouvoir symboliquement vide car personne ne peut justement prétendre l'incarner définitivement puisqu'il est temporaire et électif, qu'il ne dispose pas de contrôle sur la vérité du régime et qu'il est transcendé par la loi et non l'inverse. C'est justement cette indétermination qui distingue une démocratie d'un régime totalitaire car les régimes totalitaires reprennent en vérité la même structure que les sociétés d'Ancien Régime à l'exception notable que c'est le parti, la bureaucratie ou une instance spécifique comme l'armée qui prétendent incarner simultanément le pouvoir, la vérité et la loi comme les rois autrefois mais cette même indétermination, elle explique aussi pourquoi les sociétés libérales ne peuvent tolérer que des contestations qui acceptent leur propre cadre structurel. Une révolution qui se contente de changer les occupants du pouvoir politique tout en maintenant la séparation structurelle entre le pouvoir, la loi et le savoir dans un cadre libéral-démocratique sont des alternances in fine, elles restent ancrées dans la nature même de l'indétermination démocratique qui considère que le pouvoir est temporaire. En revanche, une révolution qui prétendrait réunifier pouvoir, loi et savoir, en affirmant par exemple qu'une classe sociale spécifique telle que le prolétariat détient simultanément la légitimité politique, la connaissance scientifique de l'Histoire à travers le matérialisme historique et le droit de refonder la loi selon ses propres intérêts indépendamment de ce que souhaite la bourgeoisie, c'est une révolution structurellement incompatible avec l'ordre libéral et qui doit donc être écrasée par tous les moyens nécessaires car elle menace non pas le gouvernement en place mais le cadre même de la société libéral. Antonio Gramsci, dans ses "Cahiers de prison" avait fourni une autre clé d'analyse à ce sujet en distinguant la domination (dominio) et l'hégémonie (egemonia). Dans les sociétés pré-capitalistes, la classe dominante gouvernait principalement par la domination directe et avec une coercition ouverte et assumée. Dans les sociétés capitalistes, la bourgeoisie gouverne par l'hégémonie en universalisant sa vision du monde, en faisant accepter ses valeurs comme normes de toute une société et en présentant ses intérêts particuliers comme l'intérêt général. Cette hégémonie bourgeoise s'exerce à travers la société civile comme les écoles, les médias, les églises, les associations et toutes les institutions privées (ou du moins non-étatiques) qui ne sont pas formellement soumises à l'Etat mais qui produisent et reproduisent le consentement de l'ordre capitaliste à travers les classes dominées. L'Etat policier au sens restreint (police, justice, armée) n'intervient alors que comme ultima ratio, quand l'hégémonie faillit et que la domination redevient nécessaire. Dans les sociétés où l'hégémonie est forte, la coercition pure est rarement nécessaire car le consentement est intériorisé par les populations elles-mêmes (d'où ce phénomène d'aliénation ou de fausse conscience que décrivait Marx et qui explique pourquoi les classes populaires ou moyennes votent et défendent des riches qui les exploitent, tel un immense syndrome de Stockholm qui se répand à travers des générations entières de prolétaires). Les révolutions libérales, justement, ne menacent pas cette hégémonie. Vous pouvez contester n'importe quel gouvernement, n'importe quelle politique mais elles ne remettent jamais en cause les présupposés fondamentaux de l'ordre libéral et capitaliste : la propriété privée des moyens de production, l'économie de marché, la démocratie représentative, les libertés individuelles formelles ou encore la séparation entre l'Etat et la société civile. Ces révolutions sont internes au cadre hégémonique bourgeois et en mobilisent souvent les mêmes valeurs (liberté, droits de l'Homme, Etat de droit, égalité devant la loi, etc.).

    Et c'est pourquoi ces révolutions restent justement pacifiques : elles ne rencontreront jamais la résistance totale de l'appareil d'Etat pourtant largement en capacité de museler des mouvements entiers car elles ne menacent juste pas les intérêts fondamentaux de la classe dominante. Au contraire même, ces révolutions servent à moderniser le cadre politique en éliminant les élites corrompues ou dysfonctionnelles et ainsi réintégrer des populations contestataires dans le cadre hégémonique qui, autrement, auraient pu se radicaliser ou pire encore, développer une conscience de classe. L'Etat libéral peut donc se permettre d'être tolérant envers ces contestations pacifiques précisément parce qu'elles ne le mettent pas en danger. Louis Althusser, dans "Idéologie et appareils idéologiques d'Etat" développe une distinction justement entre les Appareils Répressifs d'Etat (ARE : armée, police, tribunaux) qui fonctionnent par la violence et la domination et les Appareils Idéologiques d'Etat (AIE : école, famille, médias, culture) qui fonctionnent principalement par l'idéologie et l'hégémonie. Dans les sociétés capitalistes avancées, ce sont les AIE qui jouent le rôle dominant dans la reproduction sociale du système, les ARE ne sont que l'ultime rempart mais jamais l'outil primaire de ces régimes. Les révolutions pacifiques tolérées sont celles qui ne menacent que la surface politique visible telle que le gouvernement ou les ARE signalées pour abus mais elles laissent intactes les AIE qui reproduisent l'idéologie dominante et assurent la pérennités à long terme du système par l'hégémonie culturelle. Vous pouvez renverser un dirigeant, dissoudre un parlement ou même réorganiser la police, l'armée ou la justice, mais dans ces révolutions, ce n'est jamais les structures éducatives qui forment les subjectivités capitalistes ou les médias qui façonnent l'opinion qui sont remises en cause. Une fois la "révolution" terminée, ces AIE reprennent simplement leur travail de sape et de reproduction idéologique et la nouvelle équipe dirigeante, même en étant sincèrement révolutionnaire au départ, se retrouve progressivement réintégrée dans la logique du système. Jürgent Habermas, dans "L'Espace public", montre comment la bourgeoisie a d'ailleurs construit historiquement ce qu'il nomme l'espace public ou Öffentlichkeit qui se présente comme l'arène neutre de la discussion rationnelle entre citoyens libres et égaux. Cet espace public est structurellement distinct de l'Etat et du marché car c'est la "société discutant avec elle-même" et rien de plus. C'est dans cet espace public que se déroulent les débats politiques, où se forment les opinions, où on donne son avis sur tel sujet et où on légitime ou non un gouvernement. Les révolutions libérales se contentent de se dérouler justement dans le cadre de cet espace public en mobilisant l'utilisation de tous ses codes telles que l'argumentation rationnelle, l'appel aux droits universels, la communication médiatique et politique ou la référence aux principes démocratiques garantis par l'Etat de droit. Toutes ces révolutions visent en vérité à restaurer le fonctionnement idéal de l'espace public lorsque celui-ci est perverti par des régimes corrompus ou filtrant avec l'autoritarisme mais elles ne remettent pas en cause l'espace public bourgeois lui-même et toutes ses exclusions cachées car oui, l'espace public exclut une partie de la société et des sujets : ceux qui n'ont pas le capital culturel pour participer aux débats dits "rationnels" (d'ailleurs jugés rationnels sur la seule base de ce que la bourgeoisie considère elle-même comme rationnelle) sont exclus du processus, tout sujet abordant les questions économiques cruciales sont évitées par la sacro-sainte indépendance de la sphère privée et l'ordre de propriété n'est jamais remis en cause radicalement. Tout cela participe pleinement à la dépolitisation systématique des rapports sociaux fondamentaux tels que Chantal Mouffe et Ernesto Laclau le décrivaient dans "Hégémonie et stratégie socialiste" car en présentant l'économie de marché comme un ordre naturel ou technique (en présentant le capitalisme et l'égoïsme comme inhérent à la nature humaine ou en expliquant que le capitalisme est plus performant que le socialisme) plutôt que politique en confinant la politique à la sphère étatique séparée de l'économie et en réduisant la démocratie au simple pluralisme des partis politiques dans un cadre constitutionnel fixe. Le libéralisme ne fait que soustraire à la contestation politique les structures de la domination capitaliste. Les révolutions pacifiques acceptent justement cette dépolitisation en exigeant plus de démocratie à l'intérieur du cadre représentatif et libéral, sans jamais énoncer de formes de démocratie directe qui donnerait aux masses le pouvoir de refonder entièrement l'ordre social, en contestant les politiques économiques gouvernementales mais pas la structure même de l'économie capitaliste et surtout, et beaucoup se reconnaîtront, en demandant plus de justice sociale mais en le demandant sous la forme d'un Etat-providence qui doit tout à sa population tout en omettant toute idée d'abolir la propriété privée des moyens de production qui est le premier objet, parmi tous, de l'injustice sociale dans les sociétés capitalistes et libérales. C'est de la pure neutralisation politique et cette neutralisation, pourtant, est essentielle car elle remplit une fonction de classe évidente : elle rend impossible la constitution d'un véritable antagonisme politique entre exploités et exploiteurs, les classes sociales sont dissoutes en groupes d'intérêts qui négocient dans un cadre parlementaire, la lutte des classes s'évapore petit à petit pour se transformer en dialogue social. C'est comme ça que des mouvements de prime abord révolutionnaires, notamment dans les partis de gauche institutionnalisés deviennent in fine de purs éléments réformistes et que toute tentative de réintroduire un logique d'ami et d'ennemi afin de constituer un antagonisme politique devient directement disqualifiée comme de l'extrémisme ou du populisme, bien que ça ne soit pas entièrement faux. Les révolutions libérales sont précisément la représentation de cette neutralisation politique parce qu'elles restent dans le cadre du pluralisme démocratique où tous les participants se reconnaissent mutuellement comme légitimes, au-delà des apparences d'antagonisme qu'il peut y avoir. Elles peuvent renverser un gouvernement mais elles doivent le faire dans le respect des procédures constitutionnelles ou en se référant au moins à celles-ci. Elles peuvent mobiliser des masses mais dans un cadre pacifique. Or, ces masses ne sont jamais des forces politiques autonomes prêtes à assumer pleinement l'antagonisme avec l'Etat en nommant clairement l'ennemi de classe et à se préparer à une confrontation inévitable. Bien que ces mouvements peuvent être spontanés, les comportements de ces mouvements sont normalisés et produits par le système, ce qui permet aux sociétés libérales de s'abstenir d'utiliser l'interdiction ou la répression la plupart du temps. Le biopouvoir ne dit pas que "tu ne dois pas faire ceci" mais que "tu dois être ceci". En bref, être un citoyen responsable, un consommateur rationnel, un homo economicus, un individu autonome et un bon père de famille, tant politiquement qu'économiquement. Pas interdit de contester mais jamais autorisé à prendre les armes pour défendre sa liberté. Sauf si cette liberté est indispensable, bien entendu, à la préservation du système ou de la reproduction sociale des élites nationales. Et c'est tout à fait normal, en somme : les citoyens participant à de telles révolutions ont été formés, qu'ils le veuillent ou non, à l'école libérale, s'informant par les médias mainstream et socialisés dans la culture de la consommation, leur révolte est donc intrinsèquement liée à leurs catégories mentales, leurs désirs et leur imaginaire, celui-là même que le système qu'ils sont censés combattre à instiller en eux. Ils veulent "plus de démocratie, plus de liberté et plus de justice" mais ne remettent en cause ni la démocratie représentative qui bloque tout accès au pouvoir au peuple, ne vont pas plus loin que la liberté de consommer et ne remettent pas en cause non plus la structure de classe de la société capitaliste. Ce sont des sujets libéraux en révolte contre leurs monarques libéraux, ça n'a rien de révolutionnaire.

    Voilà pourquoi structurellement, les régimes libéraux ne tolèrent que des révolutions libérales, l'hégémonie culturelle et idéologique est si efficace qu'elle façonne les catégories mêmes de pensée et d'action des révoltés. Une révolution anticapitslite romprait complètement avec tout cela car là où les révolutions libérales mobilisent le langage des droits, de la liberté et de la démocratie dans des termes plus que libéraux, l'anticapitaliste produit ses propres catégories de pensée, forge son propre langage politique, créait ses propres formes d'organisation et invente ses propres répertoires d'action indépendamment de ce que l'Etat libéral considère comme bon ou mauvais, légal ou illégal. C'est une contre-hégémonie fondamentalement radicale qui se heurte inévitablement à la violence répressive de l'Etat car la réussite même d'une révolution anticapitaliste mettrait en jeu la survie même de l'Etat libéral. C'est pourquoi le pacifisme, même dans les régimes libéraux (il n'était pas nécessaire de développer pourquoi être pacifique devant un fasciste était peu futé), est inefficace et même structurellement complice de l'ordre qu'il prétend pourtant contester car il accepte le cadre hégémonique libéral, mobilise son langage et ses formes, respecte les règles du jeu libéral et renonce donc par avance à toute transformation révolutionnaire radicale et véritable. Il peut obtenir des réformes, des changements de gouvernement et même quelques améliorations marginales pour les classes populaires mais jamais le cadre ne se brise, jamais les structures de domination capitalistes ne sont menacées. L'Anarchisme Renouvelé affirme donc que même contre les libéraux, une stratégie révolutionnaire doit préparer inévitablement la violence. Non pas que nous fétichisons la violence mais parce qu'elle est le seul moyen de menacer véritablement l'ordre capitaliste. C'est du pur réalisme politique.

    Nous avions débutés en citant Tolstoï et Gandhi ; et bien, fondamentalement, le pacifisme intégral de ces deux auteurs repose sur une conception idéaliste de l'Histoire où la vérité morale finit toujours par triompher et où la conscience est fondamentalement bonne et peut donc être éveillée par le témoignage du juste. C'est à la fois une vision qui s'inscrit dans du pur essentialisme et surtout, c'est du providentialisme assumé : l'univers moral est structuré de telle sorte ici que le bien finit toujours par triompher sur le mal, à condition d'avoir la patience et la foi. Cette conception méconnaît complètement la nature réelle du pouvoir qui ne s'est jamais reposée en priorité sur sa légitimité morale ou sur le consentement des gouvernés mais sur sa capacité à effectuer la coercition et en organisant sa domination matérielle sur les populations. Un Etat peut parfaitement survivre pendant des décennies sans aucune légitimité morale mais si celui-ci contrôle l'appareil répressif et est en capacité d'écraser toute contestation, alors il peut se maintenir par la terreur pure pendant plusieurs générations. De même, cette idée que la violence corrompt nécessairement celui qui l'exerce et qu'on ne peut donc pas utiliser des moyens violents pour des fins justes conduit à une conclusion catastrophique : mieux vaut accepter indéfiniment l'oppression que de se révolter violemment contre elle. C'est ce que Tolstoï disait ouvertement, vaut mieux se laisser tuer que de tuer, mieux vaut accepter l'esclavage que de se révolter car la révolte violente, même victorieuse, ne fait que produire un autre système de domination sur un autre. C'est une résignation déguisée en vertu morale supérieure qui est tout bonnement inacceptable pour quiconque souhaite sérieusement l'émancipation humaine. Oui, la violence révolutionnaire comporte des risques immenses pouvant dégénérer en terreur arbitraire et produire de nouvelles formes de domination, nous ne le nions pas mais ces risques ne justifient malgré tout pas de renoncer à la seule arme dont disposent les opprimés face aux oppresseurs qui, eux, n'ont aucune scrupule à non seulement utiliser la violence pour maintenir leur domination mais également à faire valoir leurs justifications morales de la violence tout au long de l'Histoire. Les vainqueurs écrivant l'Histoire, même la morale elle-même dont se revendique les pacifistes se base sur les montagnes de cadavres accumulés par des régimes oppressifs qui n'ont pas hésités à tuer et ensuite se faire voir comme les gentils de l'Histoire. Bien entendu, ce n'est pas le rapport de force qui remplace le critère scientifique ni la victoire qui fonde la morale prolétarienne, c'est la science de l'Histoire qui fonde la morale prolétarienne, la victoire n'en est qu'un moment politique contingent. Nous rejetons donc catégoriquement le pacifisme intégral. Nous reconnaissons la valeur des méthodes non-violentes comme tactiques dans certains contextes telle que la grève ou la désobéissance civile qui ont leur place dans l'arsenal révolutionnaire mais nous refusons d'établir par principe une idée qui interdirait par avance toute forme de violence révolutionnaire car le refus principiel de la violence révolutionnaire dans un monde structuré lui-même par la violence systémique du capital et de l'Etat n'est pas une position moralement neutre, quoi qu'en dise les pacifistes. C'est objectivement une position qui favorise le maintien de l'ordre existant en désarmant les opprimés et en demandant aux victimes de renoncer à se défendre. En fin d'analyse, c'est donc un acte de complicité objective avec l'oppression et un complaisant à l'oppression est lui-même oppresseur in fine. Donc un ennemi.

    2) L'asymétrie morale entre la violence structurelle et la violence révolutionnaire :

    Pour comprendre pourquoi le pacifisme constitue une complicité objective avec l'oppression, il faut aussi dissiper la confusion entretenue par le discours dominant sur la nature de la violence. Ce discours prétend qu'il existe une différence morale fondamentale entre la paix et la violence, que notre société serait essentiellement pacifique et que seuls les révolutionnaires et les fauteurs de troubles sont à l'origine de la violence dans un ordre qui serait autrement harmonieux sans eux. Cette représentation mystificatrice occulte le fait que la violence n'a jamais cessé de structurer nos sociétés, seulement, elle prend des formes diverses qui sont rendues invisibles par leur normalisation même. Johan Galtung avait établi dans ses travaux de recherche une distinction conceptuelle entre la violence directe, la violence structurelle et la violence culturelle. La violence directe est celle qui saute aux yeux : coups, meurtres, guerres, répressions policières. C'est la violence telle que l'on l'imagine à l'état brut, au sens spectaculaire du terme, produisant des victimes visibles et identifiables, que l'on voit dans les médias et que l'on condamne mais Gatlung montre que cette violence est en vérité la partie émergée de l'iceberg. La violence structurelle désigne les processus sociaux et économiques qui produisent systématiquement la souffrance et la mort sans qu'aucun acteur ne soit individuellement identifié comme responsable direct. Quand des millions d'êtres humains meurent de faim dans un monde qui produit suffisamment de nourriture pour nourrir plusieurs fois toute l'humanité, c'est une violence structurelle. Quand des travailleurs meurent plus tôt à cause de maladies professionnelles ou d'accidents du travaux à cause de conditions de sécurité douteuses, c'est une violence structurelle. Quand des populations entières sont condamnées à la misère par les mécanismes du marché mondial et des politiques d'ajustement structurel, c'est une violence structurelle. Et lorsque des travailleurs d'un pays aussi développé soit-il sont aliénés et exploités par leur travail et réduits, dans un liberticide flagrant, au divertissement marchandisé et à la consommation béate en dehors du travail, tel du bétail forgé au seul désir du travail 5 jours sur 7, c'est une violence structurelle. C'est une violence qui tue à une échelle qui dépasse de très loin toutes les violences révolutionnaires du XXe siècle réunies. Selon les estimations les plus conservatrices, environ 9 millions de personnes meurent chaque année de causes évitables liées à la pauvreté et à l'inégalité : malnutrition, maladies curables, absence d'eau potable, conditions de travail mortifères. C'est un holocauste permanent, un génocide silencieux et non reconnu, ou du moins reconnu comme conséquence inévitable dur progrès dans les pays développés, un génocide relativisé par les libéraux comme un moindre mal puisque les pauvres gagnent un peu dans le tas (en témoigne la fameuse courbe de l'éléphant de Milanovic, bien que cet argument est lui-même fallacieux puisque la statistique ne tient compte ni de la précarité, ni de la dépendance aux chaînes globales, ni la destruction des économies locales, ni l'exposition aux crises, ni l'écart de pouvoir politique, ni l'accès réel à la santé, à l'éducation et à la sécurité pour chaque décile ; la courbe est utilisée pour amalgamer revenu monétaire et bien-être, ce qui n'a strictement rien à voir). Mais à cette violence structurelle s'ajoute une autre forme : la violence répressive, celle qui est exercée par l'Etat et ses appareils au service de la perpétuation de la violence structurelle. C'est la police qui expulse les locataires insolvables, les milices privées qui protègent les plantations contre les paysans sans terre, les armées qui sécurisent les routes commerciales et les zones d'extraction des ressources, les systèmes carcéraux qui enferment les déviants et les récalcitrants. Cette violence répressive n'est pas issu d'un quelconque dysfonctionnement, c'est même le gardien du système. La violence révolutionnaire, quant à elle, est celle qui est exercée par les opprimés contre les structures de leur oppression et contre ceux qui les maintiennent. C'est la révolte de l'esclave contre le maître, du colonisé contre le colon, du prolétariat contre le patron ou du paysan sans terre contre le propriétaire foncier. Cette violence ne naît cependant pas néant, c'est une réponse tardive et désespérée à la violence structurelle et répressive qui s'exerce depuis leur naissance contre eux.

    Le scandale moral de notre époque, c'est que ces trois formes de violence sont jugées de manière radicalement asymétrique par l'opinion dominante et ses porte-paroles. La violence structurelle par exemple, qui tue par millions, est invisible, normalisée, considérée comme naturelle ou inévitable. Personne ne s'indigne de ces millions de morts évitables sauf à de très rares occasions de lucidité, personne ne parle de crime contre l'humanité ou n'exige des responsables sur les tribunaux. C'est simplement la crise économique, la mondialisation ou les lois du marché qui sont en cause de cette violence, ce sont des forces impersonnelles auxquelles nous ne pourrions rien. La violence répressive qui protège cette violence structurelle est légitimée par le droit et l'ordre public. Les policiers qui tuent "ne font que leur travail" et les soldats qui massacrent des populations civiles "défendent la nation". Cette violence est rendue acceptable, voire même glorifiée dans certains cas, par l'idéologique étatique de la sécurité et de l'ordre public. A l'inverse, la violence révolutionnaire fait l'objet d'une condamnation morale universelle et immédiate. Cette asymétrie, Bertolt Brecht l'avait résumé en une phrase à l'époque : "Qu'est-ce que la cambriolage d'une banque comparé à la fondation d'une banque ? Qu'est-ce que le meurtre d'un homme comparé à l'exploitation qui tue des milliers d'hommes ?". Cette inversion des indignations morales n'est pas un accident, c'est une construction idéologique visant précisément à désarmer moralement les opprimés en criminalisant toute forme de résistance violente à leur oppression. Bien sûr, il n'est pas question ici de glorifier non plus la violence révolutionnaire car comme le disait Arendt : "La violence peut détruire le pouvoir, elle est parfaitement incapable de le créer". La violence peut briser les anciennes structures et éliminer les anciens oppresseurs, elle ne pourra jamais par elle-même créer de nouvelles formes d'organisation sociale qui permettraient l'émancipation. Pire, la violence a une tendance inhérente à l'escalade car elle appelle à la contre-violence, elle brutalise ceux qui l'exercent et créait des habitudes de commandement et de hiérarchie verticale qui persistent bien après la victoire révolutionnaire. C'est ce type de critiques arendtiennes que l'Anarchisme Renouvelé approuve : nous ne sommes ni adorateurs de la violence ni ne croyons en ses vertus purificatrices ou créatrices, la seule violence ne produira jamais miraculeusement une société libre et juste. La violence est un instrument, nécessaire dans certaines circonstances qui sont les nôtres, mais il en reste un instrumental brutal et dangereux avec des risques élevés de dégénérescence. Mais il faut retenir malgré tout que reconnaître les risques de la violence révolutionnaire ne justifie pas le pacifisme pour autant car elle revient à laisser intacte la violence structurelle et répressive infiniment plus meurtrière. Entre le romantisme irresponsable qui glorifie la violence et le pacifisme complice qui la condamne sans distinction, il existe une troisième voie : le réalisme révolutionnaire qui reconnaît la nécessité de la violence tout en restant lucide sur ses dangers en la limitant en permanence. Premièrement, la violence révolutionnaire ne doit jamais être une fin en soi mais un moyen au service de l'émancipation de l'humanité. Deuxièmement, elle doit être proportionnée et ciblée en frappant les structures de domination et ceux qui les incarnent directement, donc il est parfaitement insensé que les populations civiles innocentes en fassent les frais. Troisièmement, elle doit être limitée dans le temps en se limitant à la destruction des structures de domination avant de laisser place à la construction politique. Quatrièmement, elle doit être démocratiquement contrôlée en déléguant le pouvoir de la violence à des organisations de masse d'opprimés et non à des avant-gardes auto-proclamées. Ces principes ne garantissent pas contre toute dérive, en vérité aucun principe écrit sur quelconque papier le peut mais ils tracent au moins une ligne claire entre ce que nous considérons comme la violence révolutionnaire légitime et la terreur arbitraire. Ils permettent de distinguer entre l'exécution d'un criminel fasciste, simple légitime défense collective contre la violence répressive, et le massacre de civils innocents qui reste un crime inexcusable, même au nom de la révolution.
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