21/06/2018
20:40:06
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La Survivante du Silence. Prochaine tête couronnée ?!

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Il y a bien des années au début du règne de Sa Majesté Louis II

Alméa d’Estrasie était née un matin où la neige recouvrait encore les pelouses du domaine, faisant taire jusqu’au moindre bruit. On disait que les premiers cris du nourrisson s’étaient perdus dans ce manteau blanc, absorbés par la vieille maison comme un secret de plus à conserver. Le domaine d’Estrasie, avec ses façades de pierre pâle, ses jardins à demi sauvages et ses longs couloirs chargés de portraits, n’était pas une demeure comme les autres. C’était un endroit qui se souvenait. Les regards peints des ancêtres suivaient chaque mouvement, comme pour rappeler à ceux qui vivaient encore là qu’ils n’étaient pas les premiers, et qu’ils n’avaient pas le droit d’oublier. La Maison d’Estrasie avait autrefois été légitime à la couronne. On ne prononçait presque plus ces mots, mais ils restaient en suspens dans chaque conversation qui s’interrompait trop vite. Un vieux oncle, un soir de vin, avait déjà laissé échapper « Nous aurions pu être rois. » Sa sœur s’était empressée de le faire taire d’un regard. Ce passé-là ne se disait pas. Il se devinait. Il pesait dans la façon de se tenir, dans la manière de marcher, dans l’exigence permanente de dignité.

Alméa grandit entre un père qui lui donnait des livres et une mère qui lui donnait des couleurs. Adrien d’Estrasie, grand, sec, les cheveux déjà grisonnants, lui lisait l’histoire des anciennes reines du royaume, celles dont on avait effacé le nom des manuels officiels mais qui, disait-il, avaient « tenu le pays debout quand les hommes se perdaient dans leurs querelles ». Il lui montrait du doigt les tapisseries, expliquait les batailles, les successions, les trahisons, avec cette douleur sourde de celui qui sait que sa lignée a été laissée sur le bord du chemin. Séraphine, elle, posait un chevalet près de la fenêtre et lui apprenait à mélanger la peinture jusqu’à obtenir exactement la teinte du ciel après la pluie ou la couleur du vieux bois du grand escalier. Enfant, Alméa ne parlait pas beaucoup, mais elle regardait tout. Elle avait ces grands yeux sombres qui absorbaient les scènes, les expressions, les silences. Lorsqu’un invité de la cour venait dîner, elle observait la façon dont son père se redressait un peu plus, dont sa mère choisissait la vaisselle la plus ancienne, dont les domestiques devenaient plus rapides, plus précis. Elle comprit très tôt que le monde n’était pas une chose simple. Il y avait ce qui se disait, ce qui se taisait, et ce qui se devinait.

C’est lorsqu’elle avait huit ans qu’on lui annonça l’arrivée d’une autre enfant au domaine, une certaine Élénia Linehart. Elle se souvint encore du jour où la petite carriole officielle s’était arrêtée devant le perron, et où une fillette en était descendue, droite comme un soldat, les cheveux soigneusement attachés, le menton déjà un peu trop haut. Élénia avait dix ans, et était la fille d’un diplomate important. On l’envoyait chez les d’Estrasie « pour lui inculquer les usages ». Elle-même se considérait déjà comme quelqu’un en devenir, et lorsqu’elle croisa le regard d’Alméa pour la première fois, il y eut un moment suspendu, un éclat de curiosité mutuelle. Les premiers jours, elles s’observèrent à distance. Élénia posait mille questions à Adrien sur le royaume, les traités, les frontières ; Alméa l’écoutait, fascinée, assise un peu plus loin sur un tapis, un livre ouvert sur les genoux mais les yeux tournés vers la nouvelle venue. Puis, un après-midi, Élénia avait échappé à la surveillance de sa préceptrice et s’était glissée dans le jardin. Elle avait trouvé Alméa en train de dessiner le vieux cyprès. Elle s’était approchée, s’était penchée sans demander la permission.

« On dirait qu’il pleure », avait-elle dit, en fixant l’arbre sur le papier.
« Il pleure toujours, celui-là », avait répondu Alméa en haussant à peine les épaules.

Elles avaient éclaté de rire en même temps. Ce fut le point de départ. À partir de ce jour-là, elles ne se quittèrent plus. Élénia parlait beaucoup, inventait des scénarios où elles régnaient ensemble sur des royaumes imaginaires ; Alméa suivait, ajoutant des détails, dessinant leurs bannières, leurs palais, les cartes de leurs territoires rêvés. Elles se glissaient dans les couloirs déserts en prétendant espionner un complot, se cachaient derrière les rideaux pour écouter les conversations des adultes, puis se racontaient ce qu’elles avaient compris, dans des versions toujours plus romancées.

La nuit, dans le grand dortoir d’été où on les laissait parfois partager la même chambre, elles se chuchotaient des promesses.
« Moi, je serai conseillère, tu verras. Je parlerai pour le royaume », déclarait Élénia, déjà certaine d’elle.
« Moi, je… je ne sais pas », murmurait Alméa. « Peut-être que je peindrai. Ou que je resterai ici. »
« Non, tu ne resteras pas ici », insistait l’autre. « Tu es faite pour être… regardée. Ceux qui t’écouteront seront forcés de faire attention. Tu ne le vois pas, mais moi, je le vois. »

Ces paroles restèrent longtemps accrochées quelque part dans la poitrine d’Alméa, comme une braise discrète.
Les années passèrent. Élénia repartit vers la capitale, vers ses études, vers le monde. Chaque nouveau départ était un arrachement. Elles s’écrivirent, longtemps, avec application. Les lettres d’Élénia sentaient l’encre et l’ambition. Celles d’Alméa sentaient l’encre et la campagne. Puis les correspondances s’espacèrent. Les devoirs, les examens, les obligations de chacune remplirent l’espace. On se promettait de se revoir « bientôt ». Un bientôt élastique, qui s’éloigna jusqu’à devenir un souvenir.

À dix-sept ans, un nom commença à circuler plus souvent au domaine, Caël Vorence. Il venait parfois dîner, accompagné de son père, pour des discussions avec Adrien sur la politique intérieure. Caël était beau, avec ce genre de beauté polie par le pouvoir, des gestes mesurés, un sourire impeccable, un regard qui savait se faire à la fois chaleureux et pénétrant. Il s’intéressa à Alméa assez vite. Ou plutôt, il remarqua qu’elle ne cherchait pas à se faire remarquer. Il la surprit un soir, dans la bibliothèque, en train de feuilleter un vieux recueil de discours royaux.

« Tu aimes la politique ? » avait-il demandé, amusé.

Elle avait secoué la tête. « J’aime les mots. »

Il avait souri. « Les mots, c’est déjà la moitié de la politique. »

Ils parlèrent longtemps ce soir-là. Puis d’autres soirs. Elle découvrit en lui un homme attentif, qui lui posait des questions et écoutait les réponses avec une vraie curiosité. Il demandait ce qu’elle pensait des décisions du roi, des lois, des rumeurs sur les pays voisins. Elle rougissait parfois, intimidée, mais il ne riait jamais d’elle. Il la rassurait, la mettait en valeur, l’écoutait. Leur mariage, conclu un an plus tard, fut accueilli avec enthousiasme. Les d’Estrasie voyaient là un moyen de revenir dans l’orbite du pouvoir, sans le dire à voix haute. Les Vorence gagnaient une alliance historique avec une maison ancienne. La cour applaudit. On parla d’un « beau signe de réconciliation entre l’histoire et le présent ».

Au début, tout sembla confirmer ces attentes. Caël se montrait prévenant, attentif, protecteur. Il dînait en tête-à-tête avec elle, lui offrait des livres, lui décrivait la vie à la cour, l’avenir qu’ils auraient ensemble. Il se vantait même parfois, avec un sourire doux : « Grâce à toi, ils me regardent autrement. Tu donnes du lustre à mon nom. » Elle ne savait pas si c’était vrai, mais elle avait envie de le croire. Puis, un soir, lors d’une réception, Alméa fit une remarque à table qui fit rire un invité que Caël cherchait à impressionner. La remarque n’était pas méchante, juste un peu naïve, un peu trop honnête. L’invité rit du mauvais côté. Caël le prit mal. De retour chez eux, la voix de son mari se fit plus dure.
« Tu ne peux pas dire n’importe quoi devant n’importe qui », lui reprocha-t-il.
Elle s’excusa.
Il garda le silence une heure entière.

Les reproches devinrent plus fréquents avec le temps. Elle parlait « trop doucement », « pas assez », « ou pas comme il faut ». Elle souriait « au mauvais moment ». Elle choisissait des robes « qui n’étaient pas à la hauteur ». Elle commença à douter d’elle-même. Chaque geste lui semblait suspect, chaque phrase potentiellement embarrassante. Elle apprit à mesurer les mots avant de les prononcer, à s’effacer dans les conversations. Il y eut un soir où, en refermant une porte un peu trop fort pour marquer sa colère, Caël la heurta au bras. La douleur fut vive. Elle sursauta. Il se retourna, la regarda, eut l’air réellement surpris.

« Je… ce n’était pas voulu », dit-il. « Tu sais que je ne ferais jamais ça exprès. »

Elle hocha la tête. Elle voulait le croire. Elle avait besoin de le croire.

Mais d’autres « accidents » suivirent. Une fois, il la saisit par le poignet pour l’empêcher de quitter la pièce pendant une dispute. Une autre fois, il la poussa légèrement pour lui barrer la route. À chaque fois, il y avait des excuses, des fleurs le lendemain, une tendresse excessive pour adoucir la veille. Pendant un moment, elle se persuada qu’elle exagérait. Que les choses n’étaient pas si graves. Que les bleus qu’elle voyait sur sa peau étaient la preuve de sa propre maladresse. Ce ne fut qu’avec l’accumulation qu’elle comprit. Non pas d’un coup. Mais comme on comprend qu’on se perd dans une maison où les pièces se referment une à une derrière soi. Caël contrôla progressivement son emploi du temps, ses invitations, ses sorties. Certaines de ses amies furent « écartées » sous prétexte de mauvaise influence. Les lettres de sa famille arrivèrent moins souvent. Lorsqu’elle mentionna un jour Élénia, il eut un sourire un peu raide.

« Tu sais bien qu’elle n’a plus rien à voir avec notre vie. Elle est conseillère, maintenant. Tu crois qu’elle a le temps de repenser à des jeux d’enfance ? »

Alméa se tut. Et quelque chose en elle, ce soir-là, se contracta.

La robe qu’elle portait se fit plus longue au fil des saisons. Les manches plus couvrantes. On la complimentait sur sa « modestie », sur son « élégance pudique ». Elle souriait poliment. Sous le tissu, la peau racontait une autre histoire.

Le soir du Grand Banquet du Solstice, l’air était lourd dès le matin. Une chaleur moite s’infiltrait dans les pièces, même à travers les volets. Caël entra dans leur chambre en ajustant déjà son col, l’air pressé, concentré.
« Ce soir, le roi sera là. Et la plupart des conseillés avec. Il faut que tout soit parfait », annonça-t-il.

Il ouvrit lui-même l’armoire, sortit plusieurs tenues, les posa sur le lit. Alméa les regarda, un peu perdue. La première robe était d’un ivoire délicat, à manches courtes, sublime. Elle eut le réflexe de porter la main à son épaule. La marque jaunâtre n’avait pas encore complètement disparu. Caël suivit son geste, serra la mâchoire.
« Non. Pas celle-là. »

Il la remit sur son cintre avec un peu trop de brusquerie. Il en prit une autre, bleu pâle, au décolleté élégant. Lorsqu’elle l’essaya, le tissu glissa légèrement au niveau de la clavicule, laissant deviner une ombre. Il posa les doigts sur le tissu, comme pour effacer la tache qui se dessinait dessous.
« Non plus », lâcha-t-il.

La troisième robe, couleur champagne, avait des manches trois-quarts. En se penchant pour la fermer, il aperçut un bleu qui mordait encore la peau au-dessus du coude. Il resta un moment silencieux, puis referma la fermeture éclair d’un geste sec.
Sans un mot, il alla chercher, tout au fond de l’armoire, une robe que Séraphine lui avait offerte pour l’hiver précédent. Un velours pourpre, lourd, des manches longues, un col délicatement brodé, mais fermé, trop fermé. Il la lui tendit comme un verdict.
« Celle-là. »

Elle la prit, sentit le poids du tissu entre ses mains. « Caël, il fait très chaud… »
Il s’approcha d’elle, glissa ses doigts sous son menton pour lui relever le visage. Son sourire n’atteignait pas ses yeux.
« Tu mettras celle-là. Tu préfères qu’on voie tes marques ? »

Elle baissa le regard. Elle savait qu’il n’y avait pas de bonne réponse. Elle enfila la robe en silence. Il attacha lui-même les derniers boutons, resserra un peu trop sa taille. Elle dut retenir un souffle. Il se recula, la détailla, hocha la tête avec satisfaction.
« Voilà. Parfaite. Maintenant, écoute-moi bien. Tu souris. Tu restes près de moi. Et tu ne dis rien de… déplacé. C’est clair ? »
Elle acquiesça. « Oui, Caël. »

Le trajet jusqu’au palais se fit dans un silence de verre. Dehors, la ville vibrait à peine, écrasée par la chaleur du soir. Dans la voiture, Alméa sentait déjà la sueur lui coller la robe aux omoplates. Elle fixait un point sur le siège en face, essayant de ne pas penser, de ne pas ressentir, de simplement tenir son rôle.

Le Grand Palais était illuminé comme une constellation, ses grandes marches couvertes de tapis. Des valets, des musiciens, des invités dans des tenues éclatantes. Dès qu’ils franchirent les portes, Caël posa sa main dans le bas de son dos, un geste qui, aux yeux de tous, ressemblait à une marque tendre. Elle, elle sentit la pression légère mais constante qui lui disait : « Reste à ta place. »
Les premières minutes se passèrent comme dans un tableau. Des salutations, des compliments sur la robe (qu’on trouvait « très élégante, très distinguée pour la saison »), des verres qui s’entrechoquaient, des sourires qui n’atteignaient jamais les yeux. Alméa sentait la chaleur monter dans sa nuque, l’air lui manquer légèrement. Caël lui soufflait à l’oreille le nom des gens à saluer, la ponctuation des « enchantée », des « ravie », des « merci ». Puis il aperçut un cercle d’hommes qu’il voulait absolument rejoindre Il resserra donc sa main sur son dos.
« Reste là. Je dois parler avec eux », murmura-t-il. « Tu ne bouges pas. Et tu te tiens droite. »

Il la laissa au bord de la salle, près d’un pilier, comme un élément de décor qu’on pose où il faut.

Les minutes passèrent. Personne ne vint la voir. On lui lança quelques regards distraits, quelques sourires polis, puis on retourna à ses intrigues. La chaleur devenait insupportable. Sous le velours, sa peau brûlait. Elle sentit un vertige. Une coupe de vin passa à portée de main. Elle la prit. Une gorgée. L’alcool lui coula dans la gorge comme une morsure, puis laissa une légère torpeur derrière. Une autre coupe passa. Elle en reprit une. Puis une troisième. Les contours se firent moins nets. Les voix plus lointaines. La robe plus lourde encore.

C’est alors que la porte principale du salon s’ouvrit à nouveau, et que l’atmosphère changea. On ne disait pas qu’Élénia Linehart arrivait. On le sentait. Un léger mouvement parcourut la foule, comme une vague invisible. Les conversations se firent plus mesurées, plus attentives. Les têtes se tournèrent. Elle entra entourée de ses gardes comme une planète entourée de satellites. Quatre silhouettes en uniforme sombre, impeccables, disciplinées, ouvraient la voie. Derrière eux, Élénia avançait à pas mesurés, dans une robe bleu nuit qui absorbait et renvoyait la lumière à la fois. Ses cheveux étaient relevés avec une précision sobre, laissant son visage entièrement visible. Il y avait dans sa manière de marcher une sécurité absolue, ni arrogance, ni timidité. Juste la conscience de sa place.

« La Conseillère Linehart… » murmura quelqu’un près d’Alméa.
« Celle qui fait plier les ambassadeurs », ajouta un autre.
« Regarde son escorte. On dirait une reine. »

Alméa sentit son cœur rater un battement. Elle ne l’avait pas vue depuis des années. Pourtant, elle l’aurait reconnue entre mille. La femme qui traversait la salle n’était plus exactement la fillette qui courait dans les jardins du domaine, mais quelque chose d’elle subsistait dans le pli de sa bouche lorsqu’elle souriait, dans le léger froncement de ses sourcils quand elle écoutait quelqu’un trop attentivement. Alméa sentit un souvenir, un été, une promesse remonter à la surface. Élénia serrait des mains, inclinait la tête, échangeait quelques mots avec les plus hauts dignitaires du royaume. Elle avançait avec une élégance qui forçait le respect. Aucun garde ne touchait les invités, mais leur simple présence créait un espace autour d’elle. On s’écartait. On s’ouvrait. On attendait.

Puis, leurs regards se croisèrent.

Pendant un instant, la salle disparut. Il n’y avait plus que deux petites filles sur un chemin de gravier, une qui tenait un carnet de dessins, l’autre un bâton en guise d’épée. Élénia s’arrêta net. Les politesses qu’elle s’apprêtait à prononcer moururent sur ses lèvres. Elle eut un sourire surpris, presque fragile.
« Alméa… ? » souffla-t-elle, sans titre, sans formule.

Les verres tintèrent au loin. La musique continua. Mais Élénia venait de briser, l’espace d’une seconde, la barrière entre la conseillère et l’enfant qu’elle avait été.

Alméa, déjà un peu ivre, sentit la gorge lui brûler. L’alcool, la fatigue, la robe, les années, tout se mélangea. Les mots lui échappèrent plus vite que sa raison.

« Élééénia ! » lança-t-elle, un peu trop fort. « C’est toi… ? Vraiment toi ? »

Autour d’elles, plusieurs têtes se tournèrent. Certains sourcils se levèrent. La Conseillère, tutoyée comme une sœur, par une femme que beaucoup dans cette salle ne connaissaient qu’à travers son nom de famille. Il y eut un flottement. Un mince courant de malaise. Élénia, elle, ne sembla pas s’en formaliser. Son sourire s’élargit, sincère, presque ému. Elle fit un pas vers elle. Ses gardes s’écartèrent d’un geste fluide, habitués à suivre ses décisions sans les discuter.

« Ça fait… si longtemps », dit Élénia. « Tu n’as presque pas changé. »

Elle tendit la main, un geste à la fois amical et spontané, pour la soutenir. Alméa vacilla légèrement en voulant s’avancer, ses talons accrochant le tapis. Élénia se pencha pour la rattraper, mais une silhouette sombre s’interposa.

Caël venait d’arriver.

Sa main saisit le bras d’Alméa avec une vitesse et une force qui faisaient contraste avec ses sourires publics. Le geste n’avait rien de tendre. Elle sursauta. La manche de sa robe remonta d’un demi-centimètre. Ce fut suffisant pour qu’Élénia voie ce qu’elle n’aurait jamais dû voir, une bande de peau jaunie, violacée à certains endroits, à la forme qu’aucune chute ne donne. Le temps se contracta. Élénia sentit quelque chose, au fond d’elle, se serrer. Elle ne formula pas encore d’hypothèse. Mais un fil venait d’être tiré.

« Madame la Conseillère », dit Caël avec un sourire impeccable, comme si de rien n’était. « Ma femme a bu un peu trop vite, je le crains. Quelle joie de vous revoir ici. »

Il força légèrement Alméa à se redresser, la tenant bien droit, comme une poupée qu’on repositionne sur une étagère. Elle gardait les yeux baissés, soudain consciente du volume de sa voix quelques instants auparavant. L’alcool, qui la portait encore, se mélangeait à une honte froide. Élénia la regarda. Pas comme on observe une inconnue. Comme on fixe un tableau dont un détail vient de changer, sans qu’on sache pourquoi. Un bleu qui dépasse d’une manche longue. Une robe d’hiver en plein été. Un tutoiement lancé comme un appel au secours.

« Tout va bien ? » demanda Élénia, et cette fois, sa voix avait repris un peu de sa gravité de conseillère.

Alméa ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit.

« Oui », dit-elle. « Oui… tout va bien. Je suis juste… un peu fatiguée. »

Le mensonge lui râpa la gorge.

Caël acquiesça, hochant la tête, comme pour clôturer la conversation.

« Nous allons prendre l’air. Profitez bien de la soirée, madame la Conseillère. Votre présence honore le royaume. »

La formule était parfaite, polie, irréprochable. Mais dans ses yeux, il y avait autre chose. Une alerte. Une hostilité. Comme si, en une poignée de secondes, il avait mesuré la menace que représentait cette femme qui ne se laissait pas impressionner par son sourire. Il entraîna Alméa vers la sortie avec une précipitation mal dissimulée. Elle trébucha presque sur un tapis, se rattrapa à son bras. Élénia fit un pas pour l’aider, mais se retint. À ce moment précis, elle comprit l’importance de ne pas se précipiter. Elle observa. Elle grava tout.

Le couple disparut par la grande porte. Les conversations reprirent, un peu trop vives, comme pour recouvrir la brève dissonance. La musique monta d’un ton. On parla de vin, de commerce, de guerre, de tout sauf de ce qui venait de se passer. Élénia resta un moment immobile au centre de la salle, les mains croisées devant elle, son regard errant là où Alméa avait été quelques instants plus tôt. Elle n’avait pas l’habitude de se laisser déstabiliser. Mais quelque chose avait bougé. Une fissure avait creusé sa certitude que tout était à sa place dans ce royaume. Elle se détourna brusquement et se dirigea vers le fond de la salle, là où les domestiques s’affairaient en silence. Deux femmes de chambre rangeaient des verres derrière un long rideau, à l’abri des regards. Elle les aborda sans hausser la voix, mais quelque chose, dans sa posture, dans son aura, fit qu’elles se raidirent immédiatement.

« Vous travaillez ici depuis longtemps ? » demanda-t-elle.

« Oui, madame la Conseillère », répondit l’une en baissant la tête.

« Vous avez déjà servi le couple Vorence, je suppose. »

Une seconde. Un battement de cœur. Un regard échangé entre les deux femmes. L’une se mordit la lèvre, l’autre serra son plateau si fort que ses jointures blanchirent.

« Oui, madame », finit par dire la plus âgée.

« Et… tout va bien pour eux ? » demanda Élénia, d’un ton parfaitement neutre.

Le silence qui suivit fut plus parlant que n’importe quelle phrase. La plus jeune déglutit. La plus âgée détourna les yeux. Il n’y avait pas de réponse simple à cette question, et elles le savaient.

« Nous ne sommes que des domestiques, madame », murmura finalement la plus jeune. « Nous n’avons pas… à juger la vie des grands. »

Ce n’était pas une réponse. C’était une fuite. Une protection. Un aveu déguisé.

Élénia les regarda quelques secondes, puis inclina légèrement la tête.

« Merci », dit-elle simplement.

Elle s’éloigna, le cœur lourd. Chaque détail de cette soirée s’additionnait, la robe d’hiver, le bleu, le tutoiement, le geste de Caël, le silence des femmes de chambre. Rien, pris isolément, n’était une preuve. Ensemble, cela dessinait la silhouette d’une vérité qu’elle refusait de laisser s’enfouir. Elle ne retourna pas dans le cercle des diplomates. Elle se dirigea vers la sortie, ses gardes se levant instantanément pour la rejoindre, comme si la salle elle-même se réajustait autour de sa décision. Les invités s’écartèrent d’instinct lorsqu’ils la virent approcher, formant un couloir humain sur son passage. Certains s’inclinèrent légèrement. D’autres se contentèrent de baisser les yeux. L’air extérieur lui frappa le visage comme une douche froide. Sur le parvis, son cortège attendait : deux motos, une voiture de tête, sa berline, et une autre voiture de soutien. Les emblèmes du Royaume brillaient sur les portières noires. C’était plus qu’un moyen de transport. C’était un symbole. Celui de son rang.
Elle jeta un dernier coup d’œil à l’entrée du palais. Au loin, elle crut distinguer les feux arrière d’une voiture qui quittait la cour à vive allure.

« C’est eux ? » demanda-t-elle à un garde.

« Oui, madame la Conseillère. Le véhicule Vorence vient de partir. »

Elle inspira profondément, sentant l’air lourd lui remplir les poumons.

« Nous les suivons », dit-elle.

Le chauffeur acquiesça. Les moteurs rugirent. Les motos s’élancèrent les premières, ouvrant la voie. La berline d’Élénia suivit, glissant derrière la voiture des Vorence comme une ombre silencieuse.

La nuit de Finejouri, dehors, ne savait pas encore qu’elle allait changer de couleur.
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La voiture d’Élénia s’engagea derrière celle des Vorence, silencieuse comme un prédateur. À l’intérieur, la conseillère s’était légèrement penchée en avant, les mains jointes sous le menton, le regard fixé à travers le pare-brise. Elle n’avait rien dit depuis un long moment. Ses gardes, habitués à la voir interrompre le silence avec des analyses précises, sentaient que quelque chose d’inhabituel se jouait là. L’air dans l’habitacle vibrait de tension, comme juste avant une tempête. À l’extérieur, les deux motos du cortège avançaient en formation serrée. Elles glissaient sur l’asphalte avec élégance, leurs phares ressemblant à deux lances de lumière qui fendait la nuit. Le conducteur de la berline se tourna brièvement vers le rétroviseur intérieur.

« Nous gardons une distance de sécurité, madame la Conseillère », annonça-t-il.

Élénia hocha la tête sans quitter la route des yeux.
Sa voix, lorsqu’elle parla enfin, n’était qu’un souffle :
« Plus vite. »

Les motos accélérèrent. Le chauffeur obéit.

La voiture des Vorence roulait vite, trop vite pour un soir de banquet. Elle tanguait légèrement dans les virages, comme conduite par quelqu’un étouffé par la colère, la panique ou les deux. Élénia fronça les sourcils. Elle sentit un pincement dans la poitrine, une intuition violente la parcourir, quelque chose n’allait pas. Pas seulement « n’allait pas » quelque chose était en train de basculer.
La ville défilait autour d’eux, les lumières des enseignes laissant des traînées dans la nuit, les pavés brillants sous la chaleur persistante. Puis, presque sans transition, les rues devinrent plus calmes, plus résidentielles, bordées d’arbres immobiles. Une fraîcheur étrange pesa soudain dans l’air, comme le premier souffle d’un orage encore invisible. La voiture des Vorence prit une route secondaire, puis une autre. Élénia s’humecta les lèvres un geste qu’elle ne faisait jamais.

« Ils rentrent chez eux », dit-elle à mi-voix.

C’était une évidence, mais dans sa bouche, cela sonnait comme une inquiétude confirmée. La route s’étira sous les phares, les contours du manoir se devinant à mesure qu’ils approchaient. Une grille de fer forgé apparut au bout du chemin, massive, imposante, figée. La voiture Vorence passa devant et s’engouffra dans la propriété La grille se referma derrière eux dans un grincement long, lourd, presque hostile. Lorsque le cortège d’Élénia arriva à son tour, la grille était close, comme si le manoir lui-même refusait leur présence. La pluie commença. D’abord quelques gouttes, grosses comme des perles qui s’écrasaient lentement sur le pare-brise. Puis un rideau serré qui transformait tout en silhouettes incertaines. Le bruit de l’eau frappant la carrosserie rythmait la tension, amplifiait l’oppression.

Le chauffeur ralentit devant les grilles. Les motos se stoppèrent, leurs phares découpant la pluie en milliers d’étincelles.

Élénia inspira profondément.
Ses doigts tremblaient légèrement un détail minuscule, invisible aux autres, mais qui lui révéla à elle-même à quel point elle était affectée.

« Ouvrez-moi ces grilles », ordonna-t-elle.

Un garde s’approcha de l’interphone, appuya.
— « Maison Vorence, ici la conseillère Élénia Linehart. Ouvrez immédiatement. »

Silence.

Une pluie plus dense. Un éclair au loin.

Le garde appuya encore.
— « Ouvrez. »

Toujours rien.

Élénia sortit de la voiture d’un coup, avant même que son garde principal n’ait pu ouvrir sa portière. La pluie se mit à marteler sa cape, ses cheveux, ses épaules. L’eau ruisselait le long de ses tempes comme de la sueur glacée. Elle avança jusqu’aux grilles, posa ses mains sur le métal trempé.

« Caël Vorence ! » lança-t-elle, sa voix puissante fendant la pluie.
« Ouvrez ces grilles immédiatement ! »

Les gouttes frappaient les barres comme une batterie nerveuse. Silence. Un silence insultant, presque provocateur.

Élénia recula d’un pas, le regard durci.

« Ouvrez-les », répéta-t-elle à ses gardes.
Pas besoin d’en dire plus.

Les deux gardes en tête saisirent le mécanisme. Un troisième sortit un outil de forçage discret mais terriblement efficace. En moins de dix secondes, les verrous cédèrent dans un claquement métallique, avalé par la pluie. Les grilles s’ouvrirent avec lenteur, dans un grincement lugubre. La lumière des phares se reflétait sur les gouttes qui coulaient des barreaux comme des larmes.

« Avancez », ordonna Élénia en remontant sa cape détrempée.

Le cortège pénétra dans la longue allée du manoir. Les motos avançaient en éventail, les pneus glissant sur le gravier mouillé. La lumière des phares découpait les arbres alignés de part et d’autre, leurs ombres s’étirant comme des bras noirs cherchant à retenir les passants.

Lorsque la berline arriva devant la porte principale, Élénia sentit son cœur se serrer. Aucune lumière dans le hall. Aucune silhouette derrière les fenêtres Aucun mouvement. Le manoir semblait mort.

« Préparez-vous », dit-elle simplement.

Elle avança vers la porte, les gardes se déployant autour d’elle comme un mur humain. Ses cheveux gouttaient, sa cape pesait lourd, mais elle avançait avec une détermination glacée.
Elle frappa. Fort. Une fois. Rien. Deux fois. Toujours rien. Trois fois. Silence total.

Puis elle entendit quelque chose.

Un bruit. Très faible. Très lointain. Et pourtant terrifiant. Un verre brisé. Puis un cri. Un cri étouffé, étranglé, déformé par les murs épais. Élénia n’attendit pas. Elle se retourna vers ses gardes, l’expression la plus glaciale qu’ils lui aient jamais vue.

— « Défoncez-moi cette porte. »

Le premier garde recula légèrement, prit son élan, et chargea.La porte trembla. Un deuxième coup.La serrure céda. Un troisième.
La porte explosa presque, projetant des éclats de bois dans le hall sombre.

Le manoir exhala un souffle d’air lourd, chargé d’une odeur métallique et d’alcool renversé.

Élénia entra la première.

C’était une maison plongée dans la nuit. Un salon avec des coussins au sol. Un vase éclaté. Une lampe renversée. Des traces d’un chaos précipité. Et au-dessus de tout… Le bruit. Ce bruit. Des coups. Des hurlements étouffés. Un fracas. Une voix d’homme.
Une plainte de femme.

Élénia sentit tout son corps se raidir. Elle ne réfléchissait plus. Elle agissait.

« À l’étage ! » cria-t-elle en se précipitant vers l’escalier.

Ses talons frappaient les marches avec une violence nouvelle. La pluie martelait toujours la toiture, créant un vacarme oppressant.
À chaque pas, le vacarme derrière la porte semblait s’amplifier. Des coups. Des gémissements. Le bruit sourd d’un corps contre un meuble. Élénia ne sentit plus ni la fatigue, ni la peur. Seulement une rage froide, totale. Elle arriva au palier. La lumière sous une porte tremblait. Des ombres passaient derrière.

« Gardes derrière moi ! »

Elle posa sa main sur la poignée. Inspira. Et ouvrit la porte d’un coup sec. Et là tout ce qui suivra changea deux vies à jamais.
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La porte s’ouvrit dans un souffle, et le bruit du bois heurtant le mur sembla déclencher un silence brutal. Pendant une fraction de seconde, toute la pièce fut figée, comme si le temps retenait son propre souffle. Puis la scène se révéla. La chambre était renversée. Une chaise brisée contre un mur. Une lampe au sol, sa lumière chancelant en éclats tremblants. Un drap arraché du lit, traînant jusque dans un coin comme la traîne d’un cauchemar. Au centre de la pièce .Entre la réalité et l’impossible.Alméa.

Elle était au sol, à moitié recroquevillée, les cheveux collés à son visage par les larmes et la sueur. Sa robe pourpre, si noble au banquet, était froissée, tirée, presque arrachée à l’épaule. Ses bras se protégeaient comme ils le pouvaient, frêles boucliers contre la brutalité du monde. Sur sa joue, un bleu noir, encore frais. Sous son œil, une coupure mince, comme un trait de plume rouge. Sa respiration était irrégulière, cassée, sifflante.Au-dessus d’elle ,Caël. Le visage déformé par une rage qu’Élénia n’aurait jamais imaginée chez lui. Les poings encore levés. Les veines gonflées à son cou. Son souffle court, haletant, presque animal. Il la dominait, non pas comme un homme, mais comme une bête. La lumière de la lampe vacillante projetait leurs ombres sur le mur dans une danse grotesque. Pendant un instant, Caël resta paralysé par l’irruption.Puis il se retourna lentement, découvrant Élénia.

Elle entra comme une tempête glacée. Ses yeux prirent immédiatement la scène dans son ensemble. Elle sentit son cœur se tordre, se briser, se reconstruire en pierre dans la même seconde.

« Qu’est-ce que— ? » grogna Caël, surpris, la voix rauque.

Mais sa question ne fit pas un mètre dans l’air.

« Intervenez ! » hurla Élénia.

Ce n’était plus une voix humaine. C’était une injonction qui écrasait les murs. Une décision qui ne laissait aucun espace au doute.
Ses gardes se jetèrent en avant comme des fauves entraînés, traversant la distance en moins d’une seconde.
Caël tenta un pas en arrière. Trop tard. Un garde lui attrapa le bras. Un autre lui saisit l’épaule. Un troisième le plaqua au sol avec une violence contrôlée, maîtrisée, celle d’hommes entraînés à briser les menaces sans les tuer. Caël rugit, tenta de se débattre, mais le poids de trois soldats d’élite mit fin à toute résistance.
Sa joue heurta le parquet avec un bruit sourd.

« Lâchez-moi ! Vous n’avez pas le droit ! Je suis.... »

Élénia s’avança. D’un pas. Puis d’un autre. Sa cape trempée traînait derrière elle comme une ombre plus noire que la nuit. Ses yeux brillaient d’une colère froide que Caël ne comprit que trop tard.

« Tais-toi », dit-elle calmement.

Deux mots. Aussi tranchants qu’une épée. Il se tut.

Alors seulement Élénia s’approcha d’Alméa. Elle s’agenouilla à côté d’elle, lentement, comme on s’approche de quelqu’un qui saigne encore. Elle tendit la main, hésita une seconde; une seconde où le silence devint lourd, vivant, presque douloureux. Puis elle toucha la joue d’Alméa avec une douceur qu’elle ne s’était jamais permise envers personne.

« Alméa… » murmura-t-elle.

La jeune femme leva doucement les yeux. Son regard était flou, perdu, noyé. Mais lorsqu’elle vit Élénia, quelque chose en elle se brisa.

« É… Élénia… ? »
Sa voix était un souffle. Un souffle qui portait des années de souffrance retenue. Elle éclata en sanglots. Pas des pleurs discrets ou retenus. Des sanglots profonds, violents, presque douloureux, comme si chaque larme était arrachée de quelque chose de profondément ancré. Élénia la rattrapa avant qu’elle ne s’effondre complètement. Elle la serra contre elle, la protégeant de ses bras, de son corps, de son ombre, comme si elle pouvait arrêter le monde entier par la seule force de sa volonté.

« Ça va… tu es en sécurité. Je suis là, je suis là maintenant… » murmura-t-elle dans ses cheveux.

La pluie continuait de frapper contre les fenêtres, comme pour accompagner le vacarme intérieur de la scène. Le tonnerre gronda au loin, un grondement sourd qui vibrait jusque dans le plancher.

Derrière elles, Caël tenta un énième mouvement.
« Elle a bu… elle exagère… vous ne comprenez pas… »

Élénia se retourna brusquement. Son regard aurait pu faire fondre la pierre.

« Encore un mot », souffla-t-elle, « et vous regretterez d’être né. »

Un garde posa instinctivement une main sur l’épaule de Caël pour l’empêcher de bouger. Il ravala sa salive. Ses yeux se détournèrent.

Élénia reporta son attention sur Alméa. Elle lui caressa le dos, lentement, pour calmer ses tremblements.
Chaque mouvement de sa main était précis, étudié, protecteur.

« Tu n’es plus seule. Je te le jure. »

Alméa tenta de parler à travers ses sanglots. Des mots brisés, des fragments de phrases :

« Je… je voulais pas… il… il était en colère… je… je voulais juste… arrêter… »

Élénia posa une main sur sa joue.

« Tu n’as rien fait de mal. Rien, tu m’entends ? C’est lui. Seulement lui. »

Alméa hocha la tête, mais on voyait qu’elle n’y croyait pas encore.

Élénia se redressa légèrement, sans la lâcher.

« Gardes ! »
Sa voix claqua comme un ordre militaire.
« Faites sortir Caël Vorence de cette maison. Sur-le-champ. »

Caël ouvrit la bouche, mais le regard d’Élénia le cloua au sol plus sûrement que les genoux du garde sur son dos.

Les gardes le soulevèrent, le traînèrent presque hors de la chambre. Il hurla, injuria, mais rien n’atteignit Élénia. Elle n’entendait plus que la respiration d’Alméa contre son épaule. La porte se referma. Le silence retomba. Un silence lourd. Un silence vivant. Élénia resta un moment là, immobile, tenant Alméa contre elle. Les mains de la jeune femme s’accrochaient à sa robe, comme si elle craignait de retomber dans l’ombre si elle la lâchait.

« Je te ramène avec moi », dit Élénia doucement.
« Tu ne resteras pas ici. Plus jamais. »

Alméa releva les yeux. Dans ce regard noyé de larmes, encore fendu de douleur, il y avait aussi quelque chose d’autre. Un éclat Minuscule. Presque imperceptible. Mais réel. Un éclat de survie. Élénia sourit, un sourire triste mais solide.

« Allez… on rentre. »

Et, dans cette chambre où l’écho de la violence flottait encore, un nouveau chapitre venait de s’ouvrir.
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La pluie martelait toujours la voiture lorsque le cortège fit demi-tour vers le palais. Élénia n’avait pas dit un mot depuis qu’elle avait arraché Alméa à l’enfer du manoir. Dans l’habitacle, la lumière des lampadaires glissait sur les larmes qui coulaient silencieusement sur le visage de la jeune femme. Sa robe pourpre, encore élégante une heure plus tôt, n’était plus qu’un tissu trempé collé à sa peau meurtrie. Les sanglots qui la secouaient ponctuaient la respiration lourde d’Élénia, qui la tenait serrée contre elle, comme si la moindre seconde d’éloignement pouvait la briser pour de bon. Derrière, dans le véhicule suivant, Caël Vorence était plaqué entre deux gardes, menotté, la joue encore marquée par le parquet contre lequel on l’avait écrasé. Le noble ne parlait plus, il respirait fort, comme un animal pris au piège, devinant déjà ce qui allait advenir de lui lorsque la lumière du palais éclairerait son visage.
Le palais apparut enfin au bout de l’avenue, brillant sous la pluie, les drapeaux battant comme des ailes gigantesques. Le banquet était encore en cours, musique, éclats de voix, rires. Comme si le monde n’imaginait pas que le destin de deux vies allait s’y abattre dans un instant.

Lorsque le cortège entra dans la cour, plusieurs valets laissèrent tomber leurs parapluies tant la vision les frappa d’un choc brutal. La portière s’ouvrit, et Élénia sortit la première. Elle coupa la pluie comme une lame. Trempée, les cheveux collés à ses tempes, la cape noire lourde sur ses épaules, elle ressemblait à une reine de guerre revenue d’un champ de bataille. Sa simple présence fit reculer deux gardes qui n’avaient pourtant jamais reculé devant la noblesse. Elle se tourna vers la voiture et tendit les mains. Alméa en descendit difficilement, les genoux tremblants, les yeux rougis. Deux gardes l’encadrèrent, mais Élénia resta tout près d’elle, comme une ombre protectrice. Puis, derrière elles, Caël fut tiré hors du véhicule. Quand les mains menottées apparurent, un silence étrange parcourut la cour. Les murmures commencèrent déjà à filtrer par les portes du palais.

Les grandes portes s’ouvrirent sur l’immense salle de réception. L’orchestre jouait encore une valse lumineuse. Des dizaines de nobles buvaient, riaient, toastaient, discutant de politique et d’alliances sans se douter de ce qui arrivait. Puis la musique s’arrêta.
Pas parce que l’orchestre le décida, mais parce que l’entrée d’Élénia Linehart venait de casser l’air comme une déflagration silencieuse. Elle franchit le seuil. La pluie ruisselait encore de ses vêtements. Ses talons claquèrent sur le marbre.Chaque pas résonna comme un coup de canon. Alméa marcha derrière elle, épaulée par deux gardes. La lumière vive de la salle dévoila son visage tuméfié, la marque violette sur sa joue, la coupure à son sourcil, la robe déchirée. Un frisson parcourut la salle. Plusieurs nobles ouvrirent la bouche sans réussir à produire un son. D’autres posèrent instinctivement leurs mains sur leurs colliers, leurs épées, leurs verres. Et enfin… Caël entra. Menotté. Le visage dur.Tiré par quatre gardes. Un noble enchaîné.

Les chuchotements explosèrent d’un seul coup, comme un feu qui court sur de l’huile.

— « Mon dieu… »
— « Mais c’est Caël Vorence ! »
— « Qu’est-ce que… comment ose-t-elle l’amener comme ça ? »
— « Regarde la femme… c’est une horreur. »
— « Ils ont perdu toute dignité… »
Un noble ricana discrètement. Un autre étouffa un rire. Puis un troisième eut le malheur de dire, un peu trop fort,
— « On dirait une servante alcoolique qu’on aurait tirée hors d’une taverne. »

Élénia s’arrêta net. Elle pivota lentement vers le noble qui venait de parler. Sa cape trempée glissa sur le marbre comme une ombre mouvante. Ses yeux, cernés de colère contenue, se fixèrent sur lui jusqu’à ce que son sourire se fige, puis disparaisse totalement.
Elle s’approcha d’un pas. Puis d’un deuxième. La salle entière se tendit. Sa voix tomba, grave, profonde, tranchante.

« Vous trouvez cela drôle ? Une femme battue ? Une femme que son mari tente de tuer ? Venez donc le répéter devant elle. »
Le noble déglutit. Le rouge lui monta au visage.Il baissa les yeux. Tout autour, les rires s’éteignirent, avalés par une honte soudaine.

Élénia recula et reprit sa marche. Ses talons résonnaient à chaque pas, comme si la salle elle-même battait le rythme. Elle ne cherchait pas à humilier la noblesse. Elle leur montrait ce qu’ils avaient refusé de voir. Elle portait devant eux le miroir de leur lâcheté. Arrivée au centre de la salle, elle fit un signe bref à ses gardes, qui isolèrent un salon privé attenant. Ils repoussèrent des rideaux, fermèrent des portes, et se postèrent pour filtrer l’accès. Un silence d’église tomba dans l’assemblée. On entendait seulement le souffle paniqué d’Alméa, les petits sanglots qui secouaient son thorax, et le cliquetis des menottes de Caël. Élénia prit Alméa par la main.Elle l’installa dans le salon, sur un divan capitonné. Puis elle se tourna vers l’ensemble de l’assemblée.

« Que deux nobles de premier rang entrent. Les autres attendront. »

Deux figures se détachèrent. Lord Vendremen et Dame Aurelia d’Historia, les plus écoutés et les plus respectés. Ils s’avancèrent, pénétrèrent dans le salon d’un pas solennel. La foule, elle, restait à distance, collée contre la baie vitrée, tentant de comprendre ce qui se jouait derrière la porte. Le salon était doré de lumière chaude, contrastant avec la tempête que chacune des personnes présentes portait en elle. Caël fut poussé vers un coin, un garde tenant toujours son bras. Alméa avait le regard perdu, la respiration affolée, les yeux brillants de larmes. Élénia, elle, restait debout, impérieuse, les poings serrés sur son bureau improvisé.

Le silence fut brisé par un éclat.La porte s’ouvrit.Un murmure parcourut la salle.

Le Conseiller principal fit son entrée, accompagné de deux gardes en uniforme. Vaste silhouette droite, cheveux argentés, expression sévère, il imposa immédiatement le respect. Élénia s’avança et lui déposa une bise de chaque côté du visage, geste familier qui fit écarquiller les yeux des deux nobles présents.

Il posa la main sur son épaule.
« Élénia. Je suis là. »

Puis la porte s’ouvrit une seconde fois, et une vague traversa la salle.

Le Roi entra.

Louis II. Droit, calme, les mains derrière le dos, encadré par huit gardes d’honneur. Tous s’inclinèrent. Sauf Élénia.

Elle s’avança, trempée, les cils brillants d’eau. « Bonsoir, Louis », dit-elle doucement. Le roi sourit, un sourire qui brisa les derniers murmures.
« Bonsoir, Élénia. Qu’est-ce qui se passe ici ? »

Elle inspira.Les mots sortirent comme un coup fatal.

« Majesté… Caël Vorence a failli tuer sa femme ce soir. »

Une onde de choc traversa la salle privée. Alméa se mit à pleurer. Caël hurla que c’était faux, que ce n’était qu’une dispute.
Élénia se tourna vers lui, le regard noir.

« Tais-toi. Chaque mot que tu prononces t’enfonce davantage. »

Le roi observa son visage tuméfié, sa robe déchirée, son regard brisé. Et la colère monta dans ses yeux. Une colère froide, royale, sans appel.

« Caël Vorence », dit-il enfin, la voix calme mais lourde comme une sentence divine, « devant la couronne, devant le Conseil principal, devant la noblesse représentée… je te déclare indigne de ton titre. »

Les mots tombèrent comme des pierres. Les gardes resserrèrent leur emprise sur Caël, qui se mit à se débattre.

« Non ! Majesté, non ! »Le roi leva une main. Le silence retomba.

« Tu es déchu, Caël. Du titre, du rang, de la protection de la noblesse. Tu ne porteras plus jamais le nom Vorence. »

Un gémissement d’horreur échappa aux nobles derrière la vitre. Une femme évanouit, un homme recula d’un pas. On venait d’assister à une chute publique, totale, irréversible. Le roi posa ensuite sa main sur l’épaule d’Alméa.
« Madame d’Estrasie… à partir de ce soir, vous êtes sous ma protection. Et sous celle de la conseillère Linehart. Aucun homme ne vous touchera plus jamais. »

Alméa sanglota à nouveau. Élénia s’agenouilla devant elle et prit ses mains dans les siennes.

« Tu n’es plus seule », murmura-t-elle.

Et dans cette salle dorée, devant deux nobles haut placés, devant le roi, devant la couronne, un fragment de l’avenir s’écrivit.

Un futur où Alméa, brisée mais vivante, protégée par la plus puissante femme du royaume, marcherait un jour vers un destin que personne n’aurait cru possible.
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