Posté le : 20 fév. 2026 à 10:13:13
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--------Bien que surpris, le vieux loup vlastique ne laissa absolument rien transparaître.
--------Léonin Frejnès n’était pas un débutant. Des impudents qui tentent de déformer ses propos pour le pousser à l’erreur, il en avait vu d’autres. Après tout, cela faisait plus de cinquante ans qu’il luttait face à des stratégies de déstabilisation (souvent efficaces pour les non-initiés) qui étaient très similaires à celles dont le président Duval semblait faire usage aujourd’hui.
--------S’il était parvenu à se hisser à la tête de l’un des dictatures les plus sévères d’Aleucie, ce n’était pas en se laissant décontenancer à la moindre petite provocation qui aurait pu lui être apportée. Et puis bon, il n’allait pas se laisser faire par un petit jeune lermo, qui n’était en plus même pas encore né au moment où Frejnès combattait en Viétie dans les années 1950.
--------Il parla d’une voix posée, calme, montrant à la fois une certaine consilience et un désir de garder le contrôle :
---–----Concernant la Crise des Aleumissiles, je comprends que nous ne pouvons pas réduire nos arsenaux, de même pour vous, et les simulations informatiques sont d’hors et déjà un standard largement répandu. Même si, après ces négociations, la Lermandie ne représentera plus un danger pour nous et que Vlastie ne sera désormais plus une menace pour vous, avec ce que nous espérons être une nouvelle détente, nos deux nations auront besoin de pouvoir disposer d’une force de frappe suffisante pour parer à toute éventualité.
--------La situation au sujet de ladite Crise des Aleumissiles était bien plus compliquée qu’il ne pouvait y paraître.
--------Sur une période allant de 2016 à 2017, la Lermandie faisait des essais balistiques (dont une petite partie avec de réels missiles), jusque-là rien d’anormal, néanmoins ces tests arrivaient à des instants peu propices. En effet, au moment où lesdits essais avaient été entamés, la Vlastie avait déjà commencé une modernisation depuis quelque mois des lanceurs et systèmes de guidages destinés à son arsenal de destruction massive.
--------Les dirigeants vlastiques, d’un naturel méfiant (voir paranoïaque, au vu de leur âge), avaient toujours craint que les autorités lermandiennes ne souhaitent attaquer la Vlastie pour se venger de sa participation à la Grande Guerre de 1958. Ils virent donc dans ces banals entraînements une provocation, un moyen de tester leurs nerfs dans cette Guerre Froide qui s’éternisait depuis le début des années 1950 et qui avait vu grand nombre de projets venir du côté vlastique de l’échiquier.
--------Il prit une gorgée d’eau :
---–----Nous devons donc trouver un moyen de montrer que nous sommes en train de trouver une issue pacifiste à cette crise, tout en n’entravant pas la production de nos Armements de Dissuasion Massive afin de nous défendre contre des menaces extérieures. Nous savons quels genre de problèmes des nations aux dérives agressives et menaçantes à l’international telles que le Sterus peuvent causer, et avoir une force dissuasive pour calmer leurs velléités est plus que primordial pour vous comme pour nous.
--------Il continua ensuite :
---–----Puisque vous abordez le sujet de votre programme spatial, sachez que jamais les vlastiques n’entraveraient les efforts d’une nation dans ce domaine, et ce peu importe laquelle. Pour nous, les recherches sur l’Espace extra-atmosphérique revêtent un caractère disons...
--------Il donna l’air de chercher ses mots avant de reprendre.
---–----... "inviolable", en quelque sorte. Après tout, nous savons quelle importance elles requièrent au vu du fait que la Vlastie a été l’un des premiers pays au monde à envoyer un satellite artificiel, en mille-neuf-cent quatre-vingt-sept. Une célébration nationale est même prévue pour fêter l’anniversaire de trente ans du lancement le quatre octobre prochain.
--------Parmi les grands projets vlastiques de la seconde moitié du XXème siècle, l’on comptait des programmes à portée symbolique, comme le Stratos CO-144, un avion de ligne supersonique qui servait en véritable instrument de soft power. Mais, dans le hard power, il était possible de compter un important réseau de satellites espions (développé depuis les années 80 et mis en service au début des années 2010) sillonnant en continu le sol de la Lermandie pour arriver à détecter des lancements de missiles offensifs lermandiens.
--------Dans les débuts paroxystiques de cette appréhension d’une vengeance, en 1971, avait été inauguré par Nicétas Sergio Rouchtchès (prédécesseur de Léonin Ilyas Frejnès) un gigantesque mur couvrant une très grande partie de la frontière terrestre de la Vlastie avec le reste de l’Aleucie. Ce mur était un rempart militaire très moderne pour l’époque et constamment tenu à jour, et avait été complété au fil des années par des fortifications maritimes et sous-marines (notamment de mines navales) ainsi que d’immenses champs de mines antipersonnelles.
--------Un véritable symbole de cette Guerre Froide qui n’avait que peu de portée dissuasive puisque ce rôle était en réalité tenu par l’arsenal de dissuasion massive vlastique. Ce fut en revanche un moyen efficace mais beaucoup trop onéreux (par rapport à son inutilité) de préparation du pays en cas d’attaque frontale, mais aussi de parvenir à mettre à absolument tout risque d’exode de population vers l’étranger de la part de personnes qui souhaitaient fuir le régime communiste autoritaire.
--------Allant au prochain sujet, Léonin Frejnès resta conciliant, faisant la même mine qu’une personne dont on aurait mal compris les propos :
---–----Monsieur le président, je crains qu’il n’y ait une sorte de quiproquo. En ce qui adjoint à la désignation de la population vlastique, nous n’imposerions jamais de censure à une nation étrangère, nous formulons simplement la requête que vous services officiels utilisent la gentilité correcte.
--------Frejnès était un autoritaire, mais pas un imbécile. Demander à la Lermandie une telle censure de ses médias, ce serait le meilleur moyen de s’assurer un incident diplomatique et les négociations deviendraient rapidement bien plus complexes.
---–----Nous ne pensons pas qu’il faille imposer des directives à vos médias d’information, en réalité cela ne les concerne pas. Cela étant dit, cela prouverait le grand professionnalisme des porte-parole du gouvernement lermandien si lesdits porte-parole utilisaient une désignation établie et actuelle, au lieu d’une expression tombée dans la désuétude il y a de cela plus de quatre-vingt ans.
--------En guise de cerise sur le gâteau, il ajouta à son argumentaire :
---–----De plus, ne serait-il plus accommodant d’assurer des communications par nos ambassades si nos nations ont rationalisé les termes utilisés par leurs représentants ? Les journalistes peuvent utiliser les termes avec lesquels ils sont les plus à l’aise, mais des protocoles diplomatiques clairs entre nos dignitaires sont nécessaires dans les prises de contact bilatérales.
--------Ils en vinrent au sujet qui ne pourrait pas être réglé aujourd’hui mais qui était tout du moins primordial : la question des sanctions économiques sur la Vlastie. En effet, depuis un long moment maintenant la Vlastie subissait de plein fouet des embargos et blocus de la part de la Lermandie, qui avait coordonné ses efforts avec d’autres pays de l’Aleucie opposés aux dictatures sur le continent, principalement Westalia.
--------Même si la Vlastie avait pu se développer, grâce à sa forte démographie et à ses grandes réserves de matières premières, les embargos et blocus avaient toujours porté un lourd coup à son économie. Depuis les années 1980, peu après l’arrivée au pouvoir de Léonin Frejnès, le pays avait principalement axé son économie sur les exportations de matières précieuses telles que les hydrocarbures.
--------Il ne fallut pas longtemps pour que les conséquences s’en fassent ressentir sur l’économie, au vu du fait que le vieux dirigeant vlastique avait délaissé tous les autres secteurs. À cause de cela et de la corruption gangrénant la société, le pays connut petit à petit un long déclin économique étalé sur plus de trente ans mais surtout caché à toute la population et aux nations étrangères, avec l’épuisement des réserves qui avaient été accumulées par les prédécesseurs de Frejnès.
--------Les réserves souterraines regorgeaient toujours de ressources naturelles, mais les quantités qui avaient déjà été forées et stockées en prévision de mauvaises périodes étaient de plus en plus proches du tarissement. Mais plutôt que de réformer le pays, de stimuler la croissance par la recherche et le développement, l'optimisation des processus de production ou de nouveaux forages, les vieux dirigeants préféraient négocier l’exportation de leurs matières premières.
---–----En ce qui attrait à la fin des sanctions économiques et la mise en place d’échanges dans ce domaine, nous comprenons qu’il faille mettre en place une nouvelle rencontre diplomatique à ces fins. Pour arriver à ce que notre pays pourrait exporter en Lermandie et au sein de l’Aleucie, nous pensons principalement à des produits issus du secteur primaire, tels que des ressources brutes ou transformées en ressources intermédiaires, ainsi que des denrées alimentaires.
--------Il prit une nouvelle gorgée dans son verre d’eau :
---–----Néanmoins, nous considérons, pour l’instant, que les échanges économiques seraient principalement par des échanges internationaux de produits. Voyez-vous, nous ne pouvons décemment pas accepter en Vlastie des entreprises capitalistes étrangères. Cela étant dit, les détails seront à préciser et à négocier lors de prochaines entrevues avec nos homologues westaliens, qui concerneront les sanctions.
--------Il fallait dire que les vlastiques, bien que prêts à coopérer de façon multilatérale sur le plan des échanges, étaient très attachés au fait que l’économie soit sous le contrôle quasi-intégral de leurs concitoyens. En effet, en conséquence des nombreuses sanctions économiques et de l’isolation du pays provenant des violences sous la régence de la dictatrice Joséphine Talin (ayant dirigé le pays 1937 à 1963), la Vlastie n’avait jamais cessé de nourrir un rêve autarcique.
--------Laissant la parole à son homologue lermandien, Léonin Frejnès prit une des petites bouchées au caviar, tout en ne lâchant pas du regard le président Duval pour signifier qu’il l’écoutait désormais attentivement.