
Derrière le miroir
Posté le : 21 déc. 2025 à 20:42:15
10532

Il existe au cœur du Mandat Divin de Vélèsie une institution que l’on évoque rarement en public, un système entier, dissimulé sous les oripeaux de la sainteté et de la pureté revendiquées du régime de Syl'Nyy, protégé par des murs sombres et austères, des couloirs aseptisés et des archives verrouillées au fond des vieilles bibliothèques humides des religieux fous qui dirigent (ou dirigeaient) l'un des pires pays de cette planète. Les prêtres continuent d’en parler comme d’une « œuvre sacrée de purification nationale ». Mais derrière eux, dans leurs ombres, s’activent désormais les véritables maîtres silencieux de ce dispositif : les administrateurs du nouveau régime, architectes d’une machine totalitaire qui, depuis 2014, éclipse progressivement le pouvoir traditionnel des clercs vers une pieuvre terrible qui cherche à se doter de tous les moyens de contrôle, de surveillance et de pression possibles et imaginables. Car dans la Vélèsie de 2018, la religion sert encore de justification morale et de guide idéologique, mais ce sont les nouveaux bureaucrates qui commencent à tenir les leviers, hommes sans visages, calculateurs, méthodiques, dénués des derniers restes d'Humanité que la religion sauvegardait de manière quasi anecdotique.
Le programme des pouponnières s’inscrit dans cette étroite collaboration entre théologie instrumentalisée et rationalité glaciale de l’administration dégoûtante qui sévit dans ce petit pays glacé. Les textes religieux fournissent le mythe, la sacralité, la rhétorique. Les fonctionnaires, eux, fournissent la méthode, la standardisation, la logique déshumanisante. Ce n’est plus un fanatisme mystique désordonné : c’est une industrie de la reproduction humaine, dirigée par des bureaux aux milliers de classeurs, peuplée d'inspecteurs d'hérédité ou commissaires politiques, et de techniciens du << vivant >> qui remplissent des formulaires interminables pour décider de la vie, de la mort, de l’avenir génétique d’un pays entier. D'un pays qui, en 2012 ne comptait encore que moins de 7 millions d'habitants et qui aujourd'hui en compte 8.6 millions malgré la guerre civile interne, les purges, les massacres et un niveau de vie effroyables pour le monde moderne. Le Maréchal Régent aura bien déclaré que le pays avait besoin de futurs soldats et de futurs ventres féconds, et ce, le plus tôt possible.
La violence commence bien avant les murs des pouponnières. Les << inspecteurs d'hérédité >>, autrefois délégués des autorités religieuses, désormais personnel administratif à part entière, parcourent les écoles, les usines, les zones rurales, et les terres ravagées par la prétendue croisade de l'État dans les terres du nord, armés de dossiers statistiques et de grilles de classification standardisées. Ils ne jugent plus comme des fanatiques en brandissant des textes sacrés, mais ils évaluent comme des comptables fanatisés sur des critères majoritairement raciaux et pseudo-scientifiques en se référant aux édits du gouvernement et aux recueils doctrinaux. Ils traquent les enfants ou adolescents et jeunes adultes présentant des « critères de conformité biologique élevée », selon un protocole mis au point par un nouveau département qui sera sûrement un futur Ministère de l’Hérédité et supervisé par la Direction Centrale des Populations, une entité bureaucratique qui a pris une importance démesurée en à peine quatre ans.
Les familles ne sont jamais consultées bien évidemment. Les sélections se font via des documents tamponnés, enregistrés, archivés. Les enfants disparaissent au petit matin, enlevés par des équipes dont l’efficacité rappelle davantage un service de livraison qu’une autorité religieuse et emmené dans des camions militaires qui sillonnent les routes de terre battue du pays. Tout est consigné : taille, forme du crâne, rythme cardiaque, potentiel comportemental, pureté raciale. Ceux qui protestent sont incriminés pour obstruction à une procédure administrative, sanction punie aujourd’hui aussi sévèrement que le blasphème. C’est là la nouvelle réalité du Mandat : la banalité bureaucratique étouffe l’horreur sous des tonnes de papier timbré. Le pays qui était dirigé par des clercs ne prenant en note à la plume que des actes religieux ou intéressants et dont l'administration était chaotique tend à devenir un État procédurier qui archive et consigne frénétiquement, comme pour conserver les preuves de leur prétendue dévouement à la cause divine qui guiderait le régime, autant de litres d'ancre à brandir aux yeux des Dieux comme témoignage.
À l’opposé, les individus jugés indésirables, à savoir les handicapés, dissidents, issus de familles réputées pour leur dévergondage ou problèmes divers, ou tous les individus ne répondant pas aux critères raciaux du régime sont triés par des procédures internes, puis envoyés vers des zones de réaffectation. Les camps de travail parfois camp de la mort, les zones d’exil, les centres de << correction bio-comportementale >> remplissent des registres dont personne ne prononce jamais le nom, car tout est justifié par un code administratif. Ce qui aurait autrefois été une purge religieuse est devenu un processus vaste et complexe de gestion démographique mêlant purge et planification génétique. Des dizaines de fosses anonymes bordent les périphéries du Mandat, vestiges d’opérations de déstockage humain menées par des équipes techniques sans même la présence d’un prêtre pour ces populations et individus faisant partie de << sous-espèces endémiques ou exogènes >> moins considérés que les chiens errants. Ces massacres indicibles ont principalement lieux dans les zones de guerre au nord et dans les territoires reculés, où les charniers collectifs ne dérangent pas grand monde d'important.
Car le Mandat n'a clairement pas encore les moyens logistiques ou administratifs d'appliquer ce système glaçant, il ne touche << que >> une famille sur vingt pour le moment
À l’intérieur des pouponnières, l’horreur atteint une forme d’absolu glacé. Les lieux ressemblent à d'immenses laboratoires : murs blancs ou gris, lumière quasi-constante et artificielle, son permanent d'un bourdonnement du aux néons et machines. Les nourrissons ne pleurent presque plus, les calmants qu’on leur administre, selon une directive de stabilisation précoce, annihilent toute agitation. Les prêtres-infirmiers persistent, mais leur rôle est devenu protocolaire : ils bénissent les berceaux tandis que ce sont les administrateurs biologiques qui décident des doses de nutriments ou des corrections comportementales. Dans ces couloirs, la religion n’est qu’un vernis moral pour des opérations technocratiques. Et des femmes soumises à l'État servent de petites mains pour cet élevage en batterie.
Les enfants n’ont pas de nom, mesure nouvelle qui tend à être étendu bientôt dans le pays dans le but de pouvoir remplacer quelqu'un facilement et effacer des registres plus efficacement. Le faire pour ces nouvelles générations permet d'enraciner cette mesure. L’administration ne reconnaît que des codes : numéro de lignée, cohorte de naissance, standard morphologique. Les rapports journaliers consignent la masse musculaire, l’efficience respiratoire, l’évolution des cartilages. Un millimètre de déviation par rapport aux normes fait l’objet d’un signalement. Un centimètre de trop déclenche une évaluation intrusive menée par les techniciens biologiques dont le matériel et la technologie sont encore dans le passé, de même que les mentalités. Dans un passé digne des plus sombres heures de l'Histoire. Lorsqu’un nourrisson est jugé irrécupérable, il est radié du registre. Le terme utilisé est << résignation biomédicale >>, un mot froid, administratif, qui enterre la réalité : le meurtre pur et simple de l'enfant puis l'utilisation des restes à des fins agricoles, esthétiques ou ritualistiques, entre autres.
Les mères du Mandat sont divisées elles aussi selon une classification bureaucratique. Les mères sanctifiées, autrefois sélectionnées par les prêtres, le sont aujourd’hui via des examens génétiques et des grilles de quotas ainsi qu'à la fidélité au régime. Elles vivent dans des hospices d’où elles ne sortent plus, enchaînant grossesse sur grossesse sous surveillance médicale constante, détruisant à petit feu leur corps et leur esprit au nom d'une foi qui leur a inculqué le consentement permanent. À côté d’elles, les mères captives - femmes razziées dans des régions rurales, dissidentes arrêtées, minorités soumises mais disposant de la génétique suffisante - sont maintenues dans des dortoirs surveillés et soumises à des viols systématiques, désormais encadrés par des vérifications cliniques régulières. L’État totalitaire a rationalisé et industrialisé des viols de masse destiné à faire bondir la démographique et créer de nouveaux soldats.
Les hommes sélectionnés pour leurs caractéristiques jugées supérieures connaissent un traitement similaire pour ceux qui sont désignés comme reproducteurs permanents : enfermés dans des casernes hermétiques, leur semence est prélevé de force dans des salles d’extraction supervisées par le Bureau de Préservation Masculine. Ce qui était autrefois présenté comme un rituel sacré est devenu une simple procédure logistique. Le personnel ne connaît même plus leurs noms ; seuls comptent les volumes, les taux, les pourcentages. Un administrateur peut ainsi retirer à un homme ce dernier moyen de survie sur une simple anomalie constatée dans un rapport. D'autres hommes ne viennent que pour une fois ou deux, triés selon les mêmes critères mais cette fois ce n'est pas une récolte à la source, c'est le viol qui sert de vecteur de grossesse. Quelques règles existent, histoire de ne pas aboutir à de fausses couches ou de dégâts trop important sur les mères. Ce sont souvent des militaires, parfois des religieux.
Tout dans le système vise à abolir les liens humains. Les parents ne connaissent jamais leurs enfants. Les enfants ne connaissent jamais leurs parents. Les administrateurs ne prononcent jamais un prénom. L’État a remplacé les liens familiaux par une relation exclusive entre l’individu et l'État lui-même. Dans certaines pouponnières, les chants religieux, diffusés par tradition, ne sont plus là que pour couvrir les pleurs, afin de maintenir un environnement << psychoacoustique >> stable.
À huit ou neuf ans selon les prévisions du système, les enfants entreront dans la phase de consolidation , une série d’épreuves physiques, mentales et idéologiques. C’est à ce stade que la symbiose entre religion et bureaucratie atteint son paroxysme : les textes sacrés servent de support moral, les administrateurs établissent les seuils, les commissaires envoient les rapports de performance. Ceux qui échouent disparaissent dans des centres de remembrement moral. Ceux qui réussissent deviennent les serviteurs dociles du Mandat : prêtres, agents, soldats, cadres administratifs, tous produits d’une enfance sans identité, sans affection, sans alternative. Ces enfants sont parfaits pour le Mandat : ils ne savent pas dire non, ne connaissent pas les mécanismes d'esprit critique, de curiosité, ne connaissent rien à l'expression des émotions et des sentiments. Certains mots et concepts n'ont jamais été évoqués ou prononcés comme démocratie, dissidence, opinion, consentement, etc.
Cette machine totalitaire n’est pas le résultat du fanatisme religieux incontrôlé qui a pu avoir cours durant les décennies précédentes, car avec la prise de pouvoir du Maréchal-Régent, la politique du Mandat est devenue l’expression froide d’un État qui a choisi la religion comme prétexte mais la bureaucratie comme instrument. La barbarie n'est plus du délire mystique et chaotique, elle vient de la gestion, du fichier, du protocole, de la logique comptable appliquée aux corps.
Dans les pouponnières du Mandat, tout est propre, tout est ordonné, tout est justifié par un numéro de dossier. Les murs blancs n’effacent pas la vérité : ces lieux ne fabriquent pas un peuple nouveau, mais détruisent ce qui fait un peuple et créent des générations sacrifiées sur l’autel d’un fantasme idéologique et d'une ambition démesurée. En prétendant purifier la nation, le Mandat détruit ce qu’il reste d’humain.