25/11/2018
14:20:06
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Guerre dodécaliote - La bataille du Rocher de Couroupédion (participation RP tractations diplomatiques)

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RP MAJEUR (ACTE I, participation recommandée)


La Guerre dodécaliote: la bataille du rocher de Couroupédion

Une dernière chance pour arrêter un massacre



Gina Di Grassi (Avril 2018)

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Les berges du nord de la péninsule d'Apamée sont un endroit béni par sa beauté, une froide beauté. Bien que le temps y soit par souvent maussade, comme tout le pays de l'île des têtes de pierre (hrp: nom donné par les velsniens à l'île au nord de la Manche Blanche), la péninsule toute entière bénéficie de courants favorables, à la fois au commerce, mais au climat. Ils sont doux, assez fort pour permettre la bonne circulation des navires, pas assez pour dégénérer en violentes tempêtes. Ses cités: Apamée en tête, Porto Rosso et Nuevo Fortuna, se sont enrichies du passage des étrangers, avant de devenir dans les décennies qui m'ont précédé, un centre culturel valorisé par le tourisme naissant. Si cette patrie n'a jamais eu le privilège de devenir nation à l'ère moderne, elles se sont données corps et âme à la culture, de la manière la plus sophistiquée qui soit, les jeux confédéraux de Dame Fortune prenant place tous les quatre ans sur le territoire de la démocratie appaméenne. Le climat est doux au vu de sa latitude, mais cette péninsule est elle également pour sa magnificence piégeuse. Par beaucoup de fois, des générations de marins se sont laissés prendre par le charme verdoyant de cette terre, aveuglés par les brumes qui font entrer cette patrie dans l'horizon observable bien trop tard, et se sont ainsi laissés entraînés trop près des côtes. Il n'est pas rare que des malheureux, encore aujourd’hui, viennent s'échouer dans des hauts-fonds, bordés de rochers tranchants comme des rasoirs. Les vagues qui viennent s'abattre sur la côte ont sculpté au fil du temps cette merveilleuse arnaque qu'est le nord de la péninsule apaméenne, comme un coup du sort organisé par le destin, et qui a interdit à Porto Rosso et à Nuevo Fortuna de ravir l'Empire des mers à Apamée. Cette beauté les a condamné à la petitesse de leurs ports et de leurs flottes: ces rochers noirs dépassant de la plaine herbeuse au loin sont les principaux contributeurs de l'hégémonie d'une ville sur les deux autres.

Au sud du territoire de Nuevo Fortuna, se dressait la plus immense de ces lames, une lame noire dépassant de l'horizon comme un avertissement adressé aux pêcheurs: "Accostez plus loin, étrangers.". Le rocher de Couroupédion, comme l'ont appelé les colons fortunéens lorsqu'ils l'ont découvert, se rappelant peut-être de leur mythique origine héllène, est ainsi un messager de bonne augure: il est l'un des seuls de ces récifs que l'on peut voir de suffisamment loin pour ne pas se laisser emporter sur les rocs volcaniques, il observe depuis plus de mille ans les travailleurs de la pêche et les chercheurs de perles, impassible. Bien que je n'y ait jamais été, c'est là une description que je tire des récits d'autres, dont la plume fut bien plus aiguisée que la mienne, et dont les mots sont justes au vu des photographies et des vues m'étant parvenues. En hauteur au dessus de la plage de galets où trône ce roi des rocs, se dressait une autre merveille, cette fois faite par l'Homme, au sommet d'une falaise. Des petits fortins comme ceux là, il en sortait régulièrement le long des côtes des anciennes colonies fortunéennes. La plupart eurent été bâtis du temps où les pirates, qu'ils soient achosiens, pharosi de la péninsule d'Albe, ou norrois de Tanska, venaient razzier ces terres des richesses qu'ils n'avaient guère l'habilité de produire. La plupart ont disparu, mais pas celui-ci, qui a été reconstruit encore et encore, au fil du temps, car il gardait la baie donnant accès aux pêcheries et arsenaux de la cité de Nuevo Fortuna par la mer. On dit que les velsniens s'en emparèrent en 1241, lors de la Guerre d'Apamée, et qu'ils se servirent de celui-ci comme d'une base pour faire le siège de la cité du sud. Lorsque la ville d'Apamée se fut rendue aux velsniens, ceux-ci gardèrent le fort comme garnison, qu'ils remirent à un commandant de manière héréditaire. Le fortin devint un château inspiré des demeures palatiales de l'Eurysie du sud et de la Renaissance fortunéenne, centre d'un grand domaine agricole, perdant sa vocation militaire. Puis, il tomba dans l'oubli de l'Histoire, et sa silhouette ne devint qu'un fantôme visible par tous les marins approchant du rocher, l'ombre menaçante d'une forteresse qui fut redoutable, symbole d'une Dodécapole perdant elle aussi tout rôle militaire ou politique majeur dans cette Manche Blanche battue par les flots de la géopolitique.

On y voyait parfois des passants et des locaux passer devant, arracher les mauvaises herbes de ce qui restait de ses ruines, par respect pour l'Histoire et par réflexe. Mais en ce début du mois d'avril, alors que la saison des pluies printanières débutait, des mouvements allaient renvoyer le rocher de Couroupédion dans la lumière aveuglante de la grande Histoire, tout comme le reste de la Dodécapole. Les premiers pourparlers entre Porto Rosso et Nuevo Fortuna ayant échoués, les deux cités furent sur le pied de guerre depuis le début de l'année, ponctuée de coups de main et de massacres sans envergure. Trop modestes pour être appelés la guerre, mais trop cruels pour être appelés des jeux. La mise en marche de la guerre fut longue et laborieuse pour deux cités dont l'appareil militaire était modeste, et dont les soldats n'étaient que de simples miliciens. Ainsi, ils travaillaient la semaine, et s'entretuaient le dimanche. Mais ce conflit prit une autre tournure, car dés lors que les apaméens échouèrent à ramener la paix entre les deux cités, qui se tenaient griefs en vertu de différents territoriaux immémoriaux, gravés dans la pierre par une vendetta sans fin, ont comprit de tous les bords que l'affaire fut plus grave qu'à l'accoutumée.

Aux coups de main meurtriers succédèrent des troupes plus grandes, mieux armées, mieux organisées et dont la mobilisation fut plus durable Ceux qui allaient à la guerre on comme pique-nique y étaient désormais en permanence, vivant de la terre, pillant les campagnes et les petits bourgs de part et d'autre de la frontière. Les deux cités avaient monter au fil des mois des petites forces armées capables de subir le coût d'une guerre longue, par des réformes militaires inspirées de la cité velsnienne, par la création d'une Garde civique dont ces deux patries ne disposaient plus depuis des décennies. Les camps temporaires laissèrent place à des bases en dur, et une chaîne hiérarchique plus stricte, et on commença même à voir poindre de ci et de là, un armement plus lourd: quelques canons, des camions et des citernes pour ravitailler des véhicules civils reconvertis pour la guerre, qui nécessitait un plus grand investissement en hommes et en argent, qui bientôt vint à manquer pour ces deux villes de 60 000 âmes chacune. La Zecca de Velsna contracté des prêts auprès de chacun pour que la machine ne se grippe pas, et les affrontements pouvaient ainsi durer tout l'hiver et le printemps qui se profilait.

Dans cette pièce de théâtre, le rocher de Couroupédion et sa ruine seraient le premier décor: ainsi il a été décidé de par l'importance stratégique du lieu, et par la faiblesse de Nuevo Fortuna, dont la campagne du début du printemps se déroulait sur son sol. Au début de l'année, les porto rossiens et les néo-fortunéens se battaient à la frontière: trois mois plus tard, les milices de Porto Rosso arrièrent en vue du rocher de Couroupédion: une erreur stratégique par-ci, une faiblesse numérique par là permirent à l'un d'être l'attaquant, et à l'autre, la contrainte d'être défenseur. Du rocher, les porto rossiens s'installèrent das les ruines, reconstruisant l'esquisse d'un camp entre ses quatre murs, avec la pierre pour paroi et le ciel pour plafond, car cela faisait depuis bien longtemps que la bâtisse n'avait point eu de toit. Ils étaient un peu plus d'un millier d'envahisseurs, mettant la campagnre à feur et à sang par intermittence, rentrant les bras chargés de vivres, car les camions de ravitaillement étaient encore rares, et de butin, car ce n'est pas parce que c'était la guerre qu'il ne fallait pas faire ses affaires de l'argent et du commerce. Mais plus qu'une base avancée perchée sur un promontoire rocheux, le rocher de Couroupédion permettait aux militiens de Porto Rosso un contrôle de l'entrée de la baie de Nuevo Fortuna. Le stratège de l'armée rossienne, Dom Petrucci, avait placé ses quelques pièces d'artillerie, non pas vers la campagne, mais vers les flots d'où les navires allant et venant à Nuevo Fortuna, qu'ils soient civils ou militaires, furent pilonnés systématiquement. En l'espace d'une prise de position, de ce vieux chapeau détruit et reconstruit, toujours pour de bonnes raisons, les gens de Porto Rosso avaient coulé un nœud autour de la gorge de la cité adverse.

Ce qui était une situation précaire pour Nuevo Fortuna fut le cinglant rappel de leur faiblesse, qui poussa la cité a une réponse forte: sa campagne incendiée, son territoire en partie occupé constituaient un affront fait à la liberté de cette patrie, qui fut piquée au vif. Dans un élan de patriotisme défensif, Nuevo Fortuna, qui fut repoussée encore et encore durant ces trois mois de guerre, organisa une nouvelle levée militaire exceptionnelle sous le commandement du Stratège Dom Farna, illustre et habile personnage en qui Dom Petrucci avait trouvé son égal. Farna réorganisa de fond en comble la Garde civique néo-fortunéenne, et attendit le bon moment, que l'imprudence de Petrucci l'emporte sur sa raison. La cité fut vidée de ses gens capables: 2 000 soldats en armes, un sacrifice immense pour une si petite ville. Couroupédion, position avancée, pu facilement se changer en un piège pour ses occupants. D'une manœuvre énergique, la milice locale coupa le ravitaillement des assaillants, telle une faux, enfermant les mille malandrins de Porto Rosso. D'assiégeants, ces derniers se retrouvèrent du jour au lendemain dans la misérable condition d'assiégés. Porto Rosso réagit immédiatement, elle aussi en mobilisant la totalité des effectifs à sa disposition, tentant de provoquer une rupture dans le dispositif assiégeant le rocher. D'une escarmouche, on assista bientôt à un affrontement dont l'issue serait cruciale, et où les deux cités jouèrent leur va-tout. La situation était ainsi au début du mois d'avril: deux forces équivalentes, se fixant au loin, avec deux stratèges, hésitant à lancer la première attaque d'une bataille décisive pour l'avenir de leurs cités.

En coulisses, on sentit la gravité de la situation, tant du côté des démocrates apaméens, qui avaient convenu d'une dernière tentative pour rétablir la paix entre les deux ennemis, que du côté du césariste Lograno, guettant chaque opportunité pour établir un cadre permettant la chute d'Apamée, et poser un pied dans la péninsule. L'hésitation des deux armées constituait probablement la dernière fenêtre de tir pour que la paix s'impose...ou bien une simple pause dans un massacre à venir. A n'en point douter, au dessus de Porto Rosso et de Nuevo Fortuna se déroulait une bataille à distance entre Apamée et Volterra. Et dans le sillage des armées, allaient et venaient observateurs et émissaires dans les camps retranchés de chacun. L'heure fut cruciale, et la diplomatie avait l'occasion de s'exprimer pour la dernière fois: alliances et marchés, encouragements à la guerre ou appel désespéré à la paix, la décision était désormais dans les mains de tous les acteurs de cette triste pièce...


Forces en présence et contexte a écrit :

  • Les deux cités ont mobilisé des forces d'envergure équivalente, peut-être 2 000 gardes civiques chacune, ce qui rend l'issue d'un affrontement très incertaine. Si la milice de Porto Rosso paraît mieux équipée, elle est toutefois épuisée par des mois de campagne, est loin de ses bases et a été coupée en deux par la vive réaction des néo-fortunéens.
  • Les armées de Porto Rosso et de Nuevo Fortuna se préparent pour un affrontement d'envergure qui aura certainement des conséquences importantes. Celui qui emportera la décision aura sans aucun doute la main haute dans d'éventuelles négociations de paix, voire même, en cas de défaite décisive, l'une des deux cités pourrait être vaincue et son territoire occupé durablement.
  • Si les deux forces sont légèrement équipées, un armement lourd commence à faire son apparition, de même que des moyens logistiques. Porto Rosso semble avoir l'avantage en nombre de pièces d'artillerie, mais la rupture des communications avec ses bases devrait affecter sous peu les réserves en obus et munitions de l'armée si rien n'est fait pour la sortir de cette situation.
  • Les deux stratèges militaires des forces en présence, Dom Petruci (Porto Rosso) et Dom Farna (Nuevo Fortuna) ont organisé leurs armées "à la velsnienne": un noyau de citoyens-soldats autour duquel évolue des troupes mercenaires et étrangers venant du monde fortunéen et d'au delà, et une doctrine générale axée sur le déploiement de petites unités autonomes très mobiles. La prise d'initiative personnelle y est fortement valorisée, de même que la rapidité. Les deux armées sont donc d'une composition et adoptent une approche de la guerre très similaire.
  • L'armée de Porto Rosso, s'il elle est coupée de ses ravitaillements, est solidement retranchée sur le rocher de Couroupédion. La déloger ne se fera pas sans lourdes pertes.
  • Attention, une armée de renfort de Porto Rosso devrait tenter de briser l'encerclement du rocher.
  • Les deux armées sont facilement influençables par la perspective du butin facile.


Lieu de l'évènement: Péninsule apaméenne

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HRP: Règles de l'évènement:
  • Tous les joueurs peuvent influer sur le déroulement de cette bataille, ou même si il aura bien lieu. Il sera laissé à chaque joueur un laps de temps raisonnable pour déployer leurs talents de diplomate (ou de soldat), contacter chaque camp pour en favoriser un, ou prôner un arbitrage.
  • Tout contact par courrier doit être fait dans le topic ci-joint, et toute arrivée de diplomate ou de soldats dans le QG de campagne de l'un ou l'autre camp devra être RP dans le topic de rencontre.
  • Si l'évènement s'étale trop dans le temps, le MJ avertira les joueurs de la fermeture imminente de la fenêtre de négociation. Si aucune issue pacifique n'est trouvée à ce stade, l’affrontement aura lieu.

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La bataille du Rocher de Couroupédion: Don Farna et les messagers



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Buste de Dom Farna, 1er stratège de Néo-Fortuna



Le rocher de Croupédion se dressait là, comme une excroissance de la terre dans le royaume de la mer, un promontoire rocheux battu par le vent et taillé par la pluie et la neige au fil des siècles. Depuis le camp des assiégeants néo-fortunéens, qui encerclaient ce caillou, on pouvait apercevoir la petite bâtisse en aux pierres noires poindre le bout de son nez à son sommet. Le rocher était exigu, mais il dominé la côte et les terres alentours, où pullulaient désormais les patrouilles des néo fortunéens, qui bloquaient désormais tout échappatoire aux troupes de Porto Rosso: les attaquants, qui avaient forcé la chance jusque dans les terres de Néo-Fortuna, se retrouvaient désormais piégés dans cette nasse comme des rats. Ils n'en étaient pas encore venus à en manger, certes, mais les rations s'amenuisaient, de même que les munitions nécessaires pour repousser les assauts de l'homme qui s'était le plus distingué depuis le début des affrontements: Dom Farna.

Ce petit propriétaire terrien à l'allure grincheuse devint 1er stratège de la ville de Néo Fortuna par la force des choses. Autodidacte, il a appris la stratégie sur le tas, à la manière des velsniens et de bien d'autres: tout ce qu'il apprit dans les ouvrages, de la Guerre de l'AIAN en Achosie du Nord, de la Guerre des océniens au Bajusid, de celle du légendaire Lorenzo en Okaristan, il le mit à profit pour tendre ce piège patiemment tendu. Ce dernier usa de l'une des plus vieilles tactiques au monde pour créer cette poche: laisser simplement le terrain convoité à l'adversaire, en l'occurence une position avantageuse d'où les gens de Porto Rosso estimaient pouvoir faire feu de leur artillerie sur les navires allant et venant du port de Néo Fortuna. Quelques jours plus tard, nous sommes là, aux côtés de ce stratège au crane dégarni et à la mine renfrognée, qui contemple depuis une pierre sur laquelle il est assit le résultat d'une œuvre, avec moquerie et dédain, mais non avec orgueil.

"Bien fait pour leurs gueules..."



Les pensées injurieuses du cinquantenaire, qui étaient devenues un rituel quotidien, furent coupées net par la venue d'un jeune homme, une recrue conscrite de la Garde civique de cette petite ville, qui daigna déranger Don Farna dans son activité préférée: la satisfaction de coincer quelqu'un. Le ton hésitant, presque craintif, il l’interrompit dans son rituel:

- Euh...Stratège ?
- Qu'y a t-il encore ?
- Il y a une délégation qui est arrivée au baraquement de commandement. Elle veut vous rencontrer.
- Une délégation de qui ? Si c'est de Porto Rossi, dis leur que nous n'accepterons qu'une reddition de leur part.
- Ce n'est pas Porto Rosso, il s'agit d'une délégation de son excellence Salvatore Lograno, de Volterra. Un certain Tony Scarla vous attend au poste de commandement.
- Tony Scarla ? Le mercenaire ?
- Lui-même, stratège. Accompagné d'une délégation disons...bariolée.
- ...D'accord, dis aux volterrans que j'arrive. Et sers leur à boire.


Dans le désordre du camp de base, la délégation volterrane fut reçue, circulant sous les regards méfiants des gardes civiques de Neuvo-Fortuna, dont certains avaient pu penser dans un premier temps qu'il s'agissait de représentants du camp adverse. Il n'en était rien: Tony Scarla s'avançait parmi ces hommes et ces femmes qui campaient là dans des conditions précaires depuis des jours, en plein saison des pluies froides, au crépuscule du printemps. Sa vision, celle d'un mercenaire connu en Dodécapole, qui a suivit Lograno depuis ses débuts, en imposait à ceux qui le connaissait. Chef de guerre devenu conseiller par la force des choses. Sa délégation était tout aussi atypique que sa personne, et la réputation des mercenaires mandrarikans, par exemple, n'était plus à prouver, même dans cette contrée lointaine. Le jeune homme qui avait importuné Farna revint vers les volterrans:
- Mes excellences. Le Stratège Farna vous attend dans sa tente.

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Tony Scarla, plus proche conseiller de Lograno

Le poste de commandement était spartiate au possible: on avait simplement caché les cartes sous un drap le temps de la visite des étrangers, et un aide de camp avait été chargé de virer les données stratégiques de la table et de les remplacer par des carafes de vin. A leur irruption, le stratège ne daigna point se lever, même à la vue de Tony Scarla. La jambe posée sur l'un des accoudoirs de son fauteuil, une pomme verte en mains, il se feint d'un commentaire:
- Vous êtes loin de chez vous, Scarla. Le Protecteur Lograno est-il las de s'engraisser dans sa villa ? Il a voulu envoyer ses hommes assister à une bataille pour se rappeler ce qu'est la guerre ? Je vous en prie, prenez place. Et dites moi ce qui vous amène ici, certainement pas une œuvre de charité j'imagine...

Avant même que Scarla ait introduit sa garde rapprochée à la personne de Farna, le jeune homme fit de nouveau irruption dans la tente, visiblement essoufflé:
- Stratège !
- PUTAIN MAIS QU'EST CE QUE T'AS ENCORE !
- Il y a une autre délégation qui est arrivée au camp.
- C'est pas possible...Je vais recevoir une visite de toutes les villes de la Dodécapole avant de finir ce siège à la con ? Quelle délégation ?
- Apamée, stratège.



Un autre groupe fit alors sont apparition, traversant la toile de la tente sous l'escorte de deux gardes. Ce fut le visage de vieil homme du citoyen Pisistrati d'Apamée, qui se dévoila au chef de guerre. Le regard de ce dernier croisa celui de Scarla, déjà installé, ainsi que de toute cette petite troupe hétéroclite. Les deux hommes avaient l'air aussi surpris l'un que l'autre. Par politesse dont le mépris vis à vis de Scarla était à peine voilé, l'apaméen fit ses salutations à Farna sans même adresser un autre regard au premier conseiller de Lograno.
- Don Farna. C'est un honneur.
- De même. Prenez donc place, et dites moi donc tous ce que vous me voulez, par Dame Fortune ! Je sens que je vais m'amuser...


La Grande et Majestueuse Flotte de Pêche Icamienne à Neo-Fortuna


Les Volterrans avaient appris à les connaître, les Dodécaliotes à les craindre. Les Pêcheurs Icamiens - dont le titre, à force de les côtoyer et d'être témoin de leurs pratiques, pouvait mener à penser qu'il y avait un accent mal placé - accompagnaient Tony Scarla sur les rives de Neo-Fortuna, dans le cadre de ses tractations diplomatiques avec le haut-commandement de la petite cité dodécaliote. C'est avec la foi des nouveaux convertis que les plus vaillants des pêcheurs et des pêcheuses s'étaient embarqués sur leurs navires les plus clinquants pour porter fort et loin la parole du Grand Protecteur de Volterra, celui qui, par décret de la Sélène Mère en personne, avait été choisi pour unifier sous une seule bannière l'ensemble des cités de la Manche Blanche. Un destin aussi flamboyant que les flammes produites par les écorces qui avaient offertes aux chamanes icamiennes la vision de cette conquête.

Nonobstant, malgré toutes les réserves que Tony Scarla pourrait ou avait pu émettre, en public ou en son for intérieur, il n'en restait pas moins qu'une cohorte d'emplumés aleuciens sur des bateaux peinturlurés avec des lances-missiles et des fusils de dernière génération décorés selon leurs coutumes, ça ne devait pas manquer de faire son petit effet. Sans compter que quiconque avait suivi l'actualité mondiale du vingtième siècle se rappellerait des photos d'icamiennes mangeant des colons listoniens à même les sacristies de leurs chapelles.

On peut penser que l'Icamienne est une sauvage, certes, mais quand l'homme en toge accompagné du groupe de lourds sauvages avec des armes de dernière génération s'exprime, le stratège de la petite cité écoute.

Tout va bien, on vous dit !
La chamane attitrée de l'Aimable Magali, la cheffe des Pêcheurs au service de Lograno.
Elle accompagne Tony Scarla depuis qu'il a exprimé son manque de foi envers le destin divin de Salvatore Lograno.
Elle fait aussi un peu plus de deux mètres de haut, enfume les alentours avec des psychotropes plus ou moins puissants et ne s'exprime qu'en langues tribales icamiennes. Ou en répétant ce qui a déjà été dit, en plus fort et avec un accent à couper au couteau.

Les Icamiens, qui ont enfilé leurs plus belles parures traditionnelles au mépris du froid de la Manche Blanche pour mieux impressionner les locaux - alors qu'ils privilégient d'ordinaire les maillots d'équipe de football ou d'ulama et les équipements de surplus militaires -, escortent le bras droit de Salvatore Lograno dans sa visite du camp, paradant l'arme à la main, avec la démarche basse et précautionneuse du prédateur à l'affût de sa proie. La chamane qui les mène, elle, se tient droite et féline dans l'ombre de Tony Scarla, dépassant toute l'assemblée sans guère se soucier de tout cela, comme si la pipe qu'elle fumait la transportait ailleurs.

Au moment d'entrer dans la tente, elle lève son bras, absente, et l'une de ses ouailles, vêtu d'un T-shirt floqué d'un "Icama-Chan Être Ici !" stylisé sous ses breloques, sort de son sac à dos une tablette reliée à une antenne téléphonique à main. Il pénètre dans la tente, en explore tous les recoins, braquant son antenne en tout sens et contrôlant sa tablette. Il finit par hocher la tête en direction de sa supérieure, qui lui répond par la même.

" Nous pouvons parler en paix. " énonce le petit traducteur de la chamane vers Scarla.

Et le traducteur, peu après, relate les propos du Stratège Farna à la chamane, qui prend une grande bouffée de sa pipe, qu'elle souffle quelques secondes plus tard dans la direction de Dom Farna en le toisant avec dédain.

Sa réaction n'est pas plus amicale quand la délégation d'Apamée finit par faire irruption. Ceux-là ne sont pas des fidèles du grand destin de Lograno, non plus. Ceux-là sont d'autres barbares occidentaux qu'il faudra convertir à la Vérité, à la Destinée Manifeste du Fils de la Lune. Mais chaque chose viendra en son temps. Et elle laisserait parler Tony Scarla, l'envoyé du Grand Protecteur, d'abord. Il n'était pas encore pleinement converti, mais il le serait bien assez tôt. Et la chamane le corrigerait au besoin, et exposerait la Vérité à Dom Farna et à ces intrus apaméens.
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La bataille du Rocher de Couroupédion: Don Farna et les messagers



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Buste de Dom Farna, 1er stratège de Néo-Fortuna


"Dois-je accepter de subir les parlotes d'une bande d'indiens de rien vêtus ? Le Protecteur de Volterra a t-il tant succombé à la folie qu'il attire à lui des gens aussi fous que lui ? Dois-je vraiment écouter une bande de soudards payés par Apamée..et pour quoi faire, finalement ?"


La vue des deux délégations, ces deux groupes d'hommes et de femmes bariolés qui n'avaient pas plus l'air de diplomates que Scarla était Homme d'église ne semblait pas impressioner le stratège, bien au contraire. Lui et ses lieutenants fixèrent les deux groupes un instant, avant de leur signifier de prendre place autour de la table que l'un de ses aides de camps mettait en ordre. Des documents stratégiques se promenaient encore de ci et de là, cachés et rangés par les adjudants de Don Farna, qui aurait apprécié être prévenu en avance de telles intrusions. L'Homme, peu courtois à l'accoutumée, volontiers jureur et charretier, était dans des dispositions encore moins bonnes que d'habitude. Il fixait les "pêcheurs" avec mépris, mais fut bien forcé de les accueillir en vertu de ce qu'ils représentaient.

L'un des lieutenants prévenu Farna:
- Je pense qu'il s'agit des Hommes dont on a repéré les navires il y a quelques jours dans les eaux de Porto Rosso. Ils étaient...caractéristiques...
- Alors c'est donc vous...qui vous amusez à dépouiller des cargos dans les eaux dodécaliotes depuis des mois ? Du moment qu'il ne s'agit pas de nos navires...pour ce que cela peut me faire. Mais je ne savais pas que Lograno s'abaisserait à employer de telles méthodes....enfin...nan j'ai rien dit, il est tout à fait le genre de personne à le faire. Mais je ne pense pas, excellence Scarla, qu'il eut été nécessaire d'emmener votre petite bande carnavalesque en promenade...


Tony Scarla prit place devant le regard du citoyen Pisistrati d'Apamée, qui en fit de même, et qui paru souriant à l'écoute des saillies répétées du Stratège Farna. Le fidèle de Lograno avait toujours gardé ses pensées pour lui à l'égard de ceux dont lesquels le Protecteur de Volterra s'était attaché les services. Croyait-il vraiment ce que Salvatore ne cessait de dire au sujet de son ascendance de Dame Fortune ? Avait-il confiance en tous ses plans ? C'était là son travail d'être réservé, de cadrer Lograno afin qu'il ne s'écarte pas des questions requérant le plus son attention. Une aide bienvenue au vu de la facilité déconcertante avec laquelle le Protecteur avait tendance à se disperser dans ses objectifs et ses buts. Toutefois, cette réserve partait en éclats dés lors que quelqu'un remettait en cause ses choix, et la provocation de Farna fut accueillie comme il se doit:
- Ce que le Protecteur de Volterra estime comme étant des hommes et des femmes de confiance n'a pas à être remis en question par vous, excellence, et ne regarde que lui. Ce que nous voulons n'est rien de moins que de nous assurer de votre bonne fortune.
- Bonne fortune ?
- reprit Don Farna, en posant les pieds sur sa table, croquant dans sa pomme au passage - Ne pensez vous pas que je ne suis pas déjà béni par Dame Fortuna en ce moment au vu de ma situation ? Je suis là, dans mon camp, à m'empiffrer pendant que les types que j'ai piégé comme des rats à flanc de falaises sont en train de manger leurs lacets de chaussures. Pardonnez moi mais...je pense que je suis assez béni pour toute une année déjà. Je sais que vous, volterrans, et vous, appaméens, cherchez désespérément à attirer qui de droit dans votre sympathie, mais la vérité c'est que vous avez davantage besoin de moi que je n'ai besoin de vous. Après tout, j'aurais juste à attendre deux semaines que les gens de Porto Rosso crèvent de faim, et j'aurais gagné cette petite guerre. Pourquoi donc est-ce que je devrais accepter de subir les parlotes de chacun d'entre vous. Apaméens, volterrans... Alors que j'ai juste à rester le cul posé sur ma chaise et attendre la victoire ? Je peux vous parier que d'ici deux semaines grand maximum je poserai le siège devant Porto-Rosso.

Le Stratège Farna semblait gagné par la confiance: était-ce une tentative de bluff ? Etait-ce là le reflet de la réalité ? Toujours était-il que son armée campait bel et bien devant ce promontoire rocheux, en position de force. Mais cette confiance ne cachait-elle pas autre chose ?


tips hrp: N'hésitez pas à relire le RP introductif de la rencontre, ou bien les derniers évènements de de la Guerre dodécaliote avant de répondre, et de placer vos arguments. Le contexte de la rencontre vous aidera à ne pas répondre à côté de la plaque, et à évaluer correctement la position réelle de votre interlocuteur.


L'argentier était demeuré silencieux depuis le début de cette étrange entrevue multi-partite, se contentant de balayer chacun des intervenants du regard non pas tant car admiratif de leurs atours ou de leurs expressions en elles même que pour jauger initialement tout ce beau monde car si il avait bien appris une chose c'est que les premières impressions si elles ne faisaient pas le moine tendaient à en dire long sur les individues. Assez pour permettre de tirer des pré-bilans significatifs la plupart du temps. Et autant dire que l'intéressé n'avait pas été déçu le moins du monde de ses premières estimations, il fallait dire que entre la délégation Apaméenne d'une part et la clique de Don Farna de l'autre, cela en faisait des pièces de diverses formes dont il fallait déterminer s'il était possible de les imbriquer les unes aux autres tel un puzzle. Quels étaient leurs intentions, leurs aspirations, leurs cartes ? Autant de détails à supputer et à établir.

Apamée la vieillissante était-elle là afin à travers Pisistrati pour remettre de l'ordre là où l'anarchie avait prit place ? Réconcilier les deux cités ? Aligner l'une d'elle sur l'autre ? Prendre un parti ? Difficile à dire. Il n'y avait pas une réponse potentielle à cette question. Toutefois il y avait dans cette marée de possible une certitude absolue, de toute évidence le fleuron de la démocratie de la péninsule s'intéressait de prêt à cette affaire comme l'on pouvait s'y attendre et il y avait assurément encore des hésitations. Preuve en était de la présence d'un si important personnage de la cité en question à cette entrevue au lieu d'une armée complète en bonne et due formes. Ce qui en d'autres termes sous entendait que les jeux n'étaient pas encore fait et qu'il y avait encore manière à pouvoir manoeuvrer à l'avantage de Lograno. Quand bien même de toute évidence Don Farna n'avait que peu d'estime pour les Icamiens et leurs "atours", de même qu'il n'avait pas la patience d'un roc ou l'humilité d'un saint. Mais pouvait-on lui en vouloir ? Oh bien évidemment qu'il était bénit. La Bonne Fortune lui souriait ici, mais aussi par delà les océans, même si de toute évidence, cela il ne le savait pas encore sinon il s'en serait vanté aux yeux de tous et chacun il y a quelques instants.

L'argentier s'était constitué un sourire sur son faciès lorsqu'il avait fait cette réalisation, qu'il ne savait pas encore. Les méfaits de l'Amiral Deria faisaient le bonheur des autres, et il y avait fort à parier que Pisistrati n'était pas encore au fait de la chose, sinon il aurait immédiatement tenté quelque chose afin de "forcer à la soumission" si tant est qu'il puisse se le permettre ou de s'attirer les faveurs du Stratège de Nuevo Fortuna. Le conseiller des triades se pencha à l'oreille de Scarla afin de lui susurrer quelques mots que lui seul pourrait entendre. Il fallait se dépêcher avant que l'information ne se répande et que l'ouverture ne se ferme, ce qui pouvait arriver d'un moment à l'autre.


L'argentier - << Sieur Scarla. Ecoutez moi attentivement, Farna est en effet un homme béni par Dame Fortune, mais il ne sait pas encore à quel point. Ses estimations sont largement en dessous de la réalité. Les honorables représentants des Triades de Kelangia m'ont transmis il y a peu une information inédite qui n'a pas encore atteint ce lieu, même si cela ne saurait tarder. Il y a de cela quelques heures, Porto Rosso a perdu la totalité de sa flotte combattante après que celle ci se soit fait annihiler à l'orée de la Messalie par l'Amiral Deria de Fortuna. Ce qui veut dire que toutes les troupes de Porto Rosso présentes sur ce rocher, sont coincés sans aucun espoir de salut à moins de briser d'elle même le siège, ou de recevoir une aide d'un acteur tiers.

Si Pisistrati est là, c'est certainement qu'ils espèrent eux aussi négocier, mais dans quel direction ça je l'ignore. Aussi dans le doute, faut-il leur damer le pion. Soyons clair, l'issue la plus favorable aux intérêts du Seigneur Protecteur est à cet instant précis de s'assurer par tous les moyens possibles que Nuevo-Fortuna penche dans son camp. Ce sera l'occasion de tester la résolution d'Apamée à ce titre... Forcer cette dernière à sortir du bois et à saigner pour une récompense ingrate voire inexistante. Ou bluffons en les faisant passer pour les... "méchants" de ce conte.

La bataille est théoriquement déjà gagnée à condition qu'aucun acteur externe ne s'ingère contre Don Farna, c'est à ce prix là uniquement qu'il pourra accomplir ses desseins. Charmez le donc en lui donnant l'information le premier comme quoi ses adversaires n'auront aucun soutient naval et que leurs demeures sont mures pour la cueillette, et continuez immédiatement en affirmant que c'est par inquiétude que Apamée ne s'en vienne essayer d'imposer un nouveau diktat à Nuevo Fortuna, claire vainqueur de ces affrontements ne cherchant qu'à révoquer l'injustice qu'elle a subit, que le bon seigneur protecteur s'en est venu offrir son honnête amitié et sa sincère assistance. Après tout leur présence ici n'est-elle pas douteuse par essence ? Eux qui ont de toute évidence conspiré contre Nuevo Fortuna en arbitrant à la faveur de leurs oppresseurs ? L'information ne sera plus inédite bien assez tôt, alors autant l'utiliser afin de démontrer notre bonne foi et gagner des points. Le cas échant et en fonction de la réaction de la concurrence, nous pourrons contre attaquer avec des arguments complémentaires, notamment monétaire, après tout il va falloir reconstruire tout ce qui a été détruit par la guerre ne pensez vous pas ? >>


L'argentier se retira alors, laissant le représentant de Lograno faire, même si ceci étant dit, il ne se gênerait pas pour lui même prendre la suite et appliquer son début de stratégie si Scarla ne se sentait pas l'esprit stratégique assez éclairé pour le faire.

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Dans les eaux de Nuevo Fortuna (Développement de personnage)

La pluie tombait en gouttes noires et épaisses. Elle formait un rideau de théâtre, ouvert par un vent de furie, révélant sans cesse d’autres grands draps gris. L’horizon était bouché ; devant s’étendait une scène vide qui laissait tout à l’imagination. L’océan, la côte, la cité. Le froid mordait la peau. L'eau giflait la tôle. Sur le pont, les flaques s'étendaient, des miroirs froids et hostiles. C’était une saison de titan, faite pour écraser les hommes. Et eux se serraient, sous le pont, aux côtés des machines, défiant l’orage et cette mer démontée. Ses vagues immenses et monstrueuses, poussées par des courants plus vieux que le genre humain, animées d’énergies primordiales. Et l’odeur de la mer, l’iode, le fer, et quelque chose de plus gras et vivant, comme la chair d’un poisson mort, jetée aux gros morceaux sur le pont. L’odeur du sang, en pire. Et bientôt l’odeur de la sueur. Vivante. Forte et rance. Les hommes et femmes de l’équipage qui luttaient pour garder la machine sur le droit chemin. Leurs muscles poussés à bout, leurs doigts serrés sur des outils longs comme des bras, resserrant les écrous, gémissant sous l’effort. Une souffrance abjecte et, au fond, inutile.

Les hommes l’ignoraient, évidemment. L’équipage était bon. L’esprit de chaque pirate vidé de toute substance. Une machine habituée à la torture, faite à ses choix de vie. Refusant pour toujours les cas de conscience, ou la réalisation soudaine : pourquoi suis-je ici ? Quel est le sens de mon action ? Des tueurs prêts à tuer, acquis à leur cause. Ils ont trop donné pour reculer. Et Khatan, leur reine, croyait que la nature se rangeait de son côté, cherchant à cacher son approche par les seuls moyens qu’elle connaissait. Le capitaine le savait pourtant bien. Pauvre nature. Ses subterfuges antiques étaient inutiles, du temps du radar, du laser, de la guerre électronique. Elle appréciait l’effort, cependant. L’horizon bouché avait quelque chose de rassurant. Elle rapetissait le monde, lui redonnait un aspect appréhendable. Et l’eau noire était comme un jus froid et clair, une lymphe du monde, un liquide vital qui livrait tout le romantique qui manquait à la guerre.

En principe, Khatan n’était pas favorable au romantisme. Trop souvent, il se substituait à la recherche de moralité. Qu’est-ce qui était plus attirant, entre le meurtre et le pillage, et une « aventure potentiellement exotique » ? Sémantique. Les deux fusionnaient, en fait. Pendant mâle et femelle d’un même fait d’arme. Elle refusait la morale. Elle vomissait la morale. Et ainsi, le romantisme la mettait mal à l’aise, en principe au moins. Mais elle acceptait le charme de l’eau, de la tempête.

Une vague plus haute que les autres explosa contre la coque, projetant une gerbe d'embruns qui s'écrasa sur la verrière. Le navire fit une embardée pour s’enfoncer comme un pieu dans la chair de l’océan, avant d’en ressortir. Un homme d’équipage, harnaché et encordé, avançait sur le pont sans que Khatan ne sache bien dire pour quelle raison. Autour d’elle, les officiers s’étaient accrochés à leurs consoles, l’un d’eux eut un rire qui puait le stress. La capitaine, enfoncée dans son fauteuil, se pencha en avant, les yeux rivés sur la verrière, et la petite tache en combinaison orange, qui avançait vers le guindeau. Avait-il fait ses prières ? Quel dieu avait eu droit à ses faveurs ?

Les marins étaient superstitieux, ce qu’elle comprenait bien, mais étant entrée dans la marine tardivement, par nécessité ou opportunisme, toute leur culture lui semblait étrangère. Leur rapport à l’immatériel, parmi tous. Une survivance inexplicable de pensées médiévales. Quelque chose d’assez pur, qui avait résisté aux assauts de la modernité et à l’éradication progressive de l’âme humaine. La violence des éléments taillait le marin comme l’océan taillait les côtes. Les récifs escarpés et les grandes falaises. C’étaient des êtres chthoniens, oui. Des brutes par nature, encore rattachées à des religions plus vieilles encore que les religions. Et certains, elle le savait, se vouaient entièrement au mal, conscient qu’on ne trouverait aucune morale en haute mer.

Khatan s’était toujours dit que l’existence de cultes obscurs, dans l’histoire de l’humanité, s’expliquait facilement par la nature même de l’être humain. Il s’était toujours trouvé des fléaux. Des individus brutaux, en marge, qui justifiaient la violence et l’érigeaient en système d’existence. Et puisqu’il fallait comprendre ces systèmes, que le mal n’était qu’une négation ou un dépassement du bien, alors il fallait se définir en rapport à ce qu’était la morale. Dans un monde tout entièrement soumis à la croyance en Dieu, ceux poussés au mal, à la violence, à la domination sans partage, pouvaient s’imaginer pris par le Diable. Dans un monde de panthéon, on s’orientait vers les dieux sombres.

Parfois, dans de rares moments d’introspection, Khatan enviait ces hommes et femmes. La disponibilité infinie des savoirs qui, il lui semblait, caractérisait le monde moderne s’accompagnait d’une dévaluation générale des croyances. Elle ne pouvait trouver le moindre intérêt aux pensées si celles-là ne régnaient pas sans partage. Refusait de se définir vis-à-vis d’une philosophie qui n’était pas absolue. Dépossédée de son statut de « vérité », la philosophie n’était rien qu’une pensée parmi d’autres : il n’existait plus d’universel. Les normes à dépasser étaient un amas, une bouillie, une moyenne cosmopolite. Sa transgression, sa norme naturelle, son dépassement instinctif de toute limite, s’en retrouvait ramené à une simple psychose. Oui. Elle n’était au fond rien. Pas l’ennemie d’un ordre précis ou d’une pensée particulière.

Puis elle se reprenait, et réalisait qu’elle pouvait être la transgression de tout à la fois, et le dépassement de tout à la fois; Que son action pouvait fixer les frontières et jeter les lumières sombres sur les rares creux et vallées de ce paysage moral. Révéler les fractures du néant, et projeter des ombres longues jusqu’aux limites de la civilisation. Alors, retournée à elle-même et à ses ambitions, elle se comprenait enfin, et comprenait son rôle. Elle était, ultimement, le grand révélateur.

Inutile de croire qu’il existait un Dieu. Dieu était l’absolu. Plus encore, Dieu était la croyance commune, impossible à comprendre, perçue sans être décryptée. Elle pouvait s’élever jusqu’à ce point. Elle y travaillait. Et s’il se trouvait déjà quelqu’un au sommet, installé dans un trône d’or serti de jade et de rubis, elle poserait ses belles mains fraîches sur sa nuque maigre. Sentirait les tendons, le cartilage et l’œsophage sous la pulpe blanche de ses doigts. Une peau sèche et crevassée, qu’elle serrerait jusqu’à la déchirer. Et elle étranglerait le seigneur. Serrerait jusqu’à rompre sa nuque. Jusqu’à réduire sa chair. Jusqu’à ce que son sang glisse entre ses doigts, jusqu’au poignet. Imbibe la dentelle subtile de sa chemise. Et sur la langue asphyxiée du vieux, comme une grosse larve sortant d’une fleur, elle déposerait un bouton de manchette d’or, puis un baiser, et jetterait le corps en bas du trône, et le regarderait dévaler la pente vers l’infini, et aurait un rire comme la foudre et des larmes en déluge, car l’univers entier serait défini par l’ombre de son action.

La pirate eut du mal à déglutir, la salive resta un instant coincé dans sa gorge, comme une bulle de morve ou de sang coagulé. Elle avait un goût de fer en bouche. Sa mâchoire était crispée, ses dents serrées les unes contre les autres, prêtes à éclater. Tous ses muscles étaient tendus, figés dans l’attente d’un coup qui ne viendrait pas. Elle se redressa lentement sur son siège, puis fit rouler ses épaules en arrière, fit l’inventaire de ses muscles. Soudainement, elle était frustrée. Et en colère. Et curieusement excitée. Une chaleur pure, pleine de vitalité, remontait de son ventre jusqu’à son crâne. Elle se passa une main sur le front et dans les cheveux. Une pellicule de sueur tiède couvrait sa peau.

Il faisait pourtant froid, sur la passerelle. Un froid glacial. Comme l’air dans ces putains de régions. Mais tant mieux. Elle préférait ça. La pluie tropicale de son pays natal était une pluie grasse et sale, qui ne permettait pas de distinguer ses gouttes de la sueur humaine. Et on se retrouvait, brûlant, soumis aux caprices d’éléments aveugles et sanguins. Ici, au moins ; il n’y avait pas de chaleur humaine. Pour vivre il fallait agir. On ne pouvait pas se contenter de lever la face vers le ciel, d’ouvrir la bouche et fermer les yeux, de crier, crier connement, « regardez, je vis ». Personne ne vivait vraiment, là-bas.

En fait, elle en avait la conviction, personne ne vivait vraiment nulle part.

Elle bondit de son siège et se retourna pour attraper sa veste, dont elle se vêtit d’un geste sec. Les pin’s accrochés aux épaules s’entrechoquèrent en une série de tintements joyeux. Collection de gadgets en plastique et en aluminium commémorant des évènements personnels. Des victoires, des pillages de haut rang, le viol d’un tortionnaire, l’assassinat d’un autre, son intégration à l’équipage, la fois où elle avait vaincu De Clerq en duel, celle où son équipage lui avait organisé une fête surprise. Bientôt, peut-être, peut-être, bientôt autre chose. Il y avait une ville qui l’attendait.

Autour d’elle, les officiers s’étaient figés. Pas tout à fait au garde-à-vous – aucun kotioïte n’aurait accepté la discipline exigée des militaires – l’idée n’en restait pas moins la même. Ils étaient à ses ordres, ils attendaient. Elle se passa le pouce sur le bout du nez, et renifla. Ils étaient à ses ordres, mais elle ne se faisait aucune illusion. La Compagnie Franche de la Tempête était encore la chose d’Evert De Clercq. Ils lui obéissaient parce que le citoyen Éon leur en avait donné la consigne. Elle n’était rien de plus que sa voix. Sa commissaire politique. Ce pouvoir n’avait rien de l’absolue transcendance qu’elle atteindrait un jour. Elle pivota vers l’officier de quart.

– Jenny ?
– Oui citoyenne ?
– Je vais discuter avec l’espion.

L’espion présomptif aurait été plus juste, mais elle avait décrété qu’il était « l’espion », et il resterait à jamais l’espion. Elle se foutait de savoir si ce type était un marin néo-fortunéen, velsien, d’ailleurs. Lui et tout son équipage avaient croisé le sien, et s’étaient retrouvés condamnés. Il y avait une guerre, qui opposait deux villes, deux villes qui revenaient de droit à ses maîtres. Apamée. La vie de chacun de leurs citoyens, et de quiconque passait sur leur territoire, était l’objet, le sujet d’Apamée. Et elle en était, dans ces eaux, la représentante.

La lieutenante soutint le regard de Khatan.

– Je te ferai signe si on a des bonnes nouvelles de Couroupédion.
– C’est quoi une bonne nouvelle, Jenny ?
– S’il y a besoin de toi ici, sur le pont. Tu sais...
– Pour quelle raison par exemple ?

La seconde jeta un regard en coin aux autres officiers, lesquels étaient très concentrés sur leurs consoles, outils de navigations, sur la tempête derrière la verrière. Une nouvelle vague se fracassa contre le pont : l’eau s’abattit sur la verrière comme une volée de flèches.

– Si les négociations permettent de prendre la ville, dit-elle enfin.

C’était une réponse raisonnable. La citoyenne Khatan acquiesça pensivement.

– Il n’y a plus personne à Néo-Fortuna. On pourrait entrer, et tous les tuer.
– Sans doute, oui, capitaine.
– Mais je suis sûr que le citoyen Éon trouvera un moyen d’éviter ça.
– C’est aussi mon avis.

Khatan lui fit un clin d’œil, puis approcha d’un grand pas pour lui attraper les deux épaules, les serrant de toutes ses forces. Elle affichait un grand sourire, un peu stupide, qui se heurtait à l’air imperturbable de la première officière de quart.

– C’est bien Jenny. Tu me tiens au courant, donc.

Puis elle exécuta un salut d’aviateur adressé à l’ensemble du pont, et pris la direction de la sortie. La dernière chose que Khatan entendit avant d'en passer le seuil fut la lieutenante annonçant à la prison de bord l’arrivée prochaine du capitaine. Puis elle fut seule avec les boyaux du navire, et le son de ses semelles contre la tôle des passerelles. L’écho résonnait à travers la cage d’escalier, précédait son arrivée. Elle aimait s'imaginer que les ombres et les hommes se cachaient à son approche. Qu'elle était, au fond, une autre forme de tempête, hantant les coursives comme un vent mauvais.

Le trajet jusqu'à la prison de bord ne fut pas très long. L’Elfshot était un beau navire, bien conçu, marin. Sans doute le plus bel appareil de la flotte kotioïte. Patrouilleur lourd pharois à l'origine, il avait fini entre les mains d’un riche armateur de la Cité Noire qui l’avait équipé et rééquipé, encore et encore, avant de le vendre à un obscur syndicat kah-tanais. C’était là qu’une série d’accords occultes avaient transformé le navire : nouveaux canons, guerre électronique moderne, baie de drones, tubes lance-torpilles. On avait dû rogner sur les quartiers d’équipage et le stockage mais, à vrai dire, le confort restait au-dessus des standards militaires.

C’était un appareil pensé pour les pirates. Après quelques années à faire la transocéanique avec les convois commerciaux, il avait finalement été racheté par le Tribunal Révolutionnaire, qui l’avait mis à disposition de l’Armada Noire. Une brève aventure afaréenne avait convaincu l’amirale Varpu de sa valeur, et elle l’avait ramené d’urgence en Eurysie, soucieuse de trouver un rôle à ce qui était, à plus d’un titre, le plus atypique des bâtiments de sa flotte.

Son prêt à la brigade d’Éon en disait long sur l’influence du citoyen, ou de ses protecteurs. Ou encore sur la terreur d’un parlement trop veule pour accepter la radicalité qu’exigeait la Révolution. On avait donné les plus beaux jouets de la Fédération à des hommes prêts à les employer, c’était déjà ça, puis on les avait catapultés sur un front dont on estimait sans doute qu’ils ne sortiraient pas vivant.

Oui, bien tenté. Et à vrai dire, elle pensait même que le plan des parlementaires n’était pas totalement abruti. C’est vrai : Lograno avait des armes lourdes, les moyens de ses ambitions. Quant à ces petites putes d’Adria, protégés par les universitaires et leurs pleureuses de chevaliers, ils avaient une partie de la flotte de l’hégémon. En d’autres termes, Apamée était la troisième roue, le canard boiteux, l’agneau sacrificiel, le point de convergence de la guerre, qu’on imaginait déjà mort, brisé par un conflit que la démocratie directe à l’ancienne, désorganisée, rhétorique, sans colonne vertébrale ou grande idée faisant office de précédent et guide d’usage, une guerre que cette démocratie de faibles, aurait été inapte à affronter.

– Bien tenté, misérables fils de pute, bien tenté.

Elle porta une main à son front, une douleur aiguë lui montait aux tempes. Confondant le mouvement pour un salut, deux marins qui passaient dans les coursives le lui rendirent, agrémentés d’un « Citoyenne » respectueux. Elle acquiesça, continua son chemin, se concentra sur le claquement régulier de ses bottes contre la tôle. Quand elle fut sûre qu’ils étaient éloignés, elle s’adossa à la paroi. Une poutre apparente lui rentrait entre les omoplates. Les yeux un peu écarquillés, elle fouilla l’intérieur de sa veste à la recherche de son inhalateur. Depuis combien de temps elle n’avait pas consommé de dope ? Maladivement attachée à sa santé, elle surveillait sa consommation, souhaitait plus que tout éviter les overdoses. Elle en avait trop vu, des grands guerriers qui finissaient en flaques, morts sur le sol, lâchés par un corps trop faible pour les plaisirs terrestres.

Le destin lui réservait autre chose, ça, elle le savait. Enfin sa main heurta le petit réceptacle de plastique vert. Son pouce caressa le bouton poussoir en alliage, appuyant doucement dessus. Pas assez pour actionner son mécanisme, mais assez pour le sentir. Sentir la limite, le point où elle l’aurait dépassé. Pour se rassurer sur son existence. Elle retira la main de sa veste.

La consommation de drogue était formellement interdite à l’équipage. Elle-même gardait ses excès secrets. Moins par honte ou souci des règles que par instinct de survie. Paranoïa. Un peu des deux. Les camés étaient des cibles faciles. Preuve en est, elle avait récupéré l'inhalateur chez une de ses victimes : avant de partir pour la Dodécapole, elle avait souhaité régler son compte à une vieille connaissance de la pègre Nazumi. Le type se faisait appeler le Jashurien. Elle doutait qu’il le soit vraiment, mais il avait adopté l’accent, quelques tropes de la culture du nord du pays, et il avait la bonne ethnie, alors personne ne remettait vraiment le nom en cause. De toute façon c’était pas le pseudo le plus con sur lequel on pouvait tomber, et au-delà de ça, le Jashurien était un bon fixer. Le souci bien sûr, c’est que les fixer sont tous un peu consanguins, et surtout, n’ont aucun honneur. Khatan avait interdit au type de fouiller dans son passé, et lui avait proposé un accord à l’amiable pour éviter qu’il ne vende des informations à son sujet à d’autres clients. Il avait accepté, et pour un temps, ils avaient eu un partenariat honnête. Il évitait de répandre des « sales rumeurs », lui permettait de prendre un nouveau départ dans la seule ville qui voulait bien d’elle. En échange, elle lui rendait quelques services. Recouvrement de dettes, menaces et torture à domiciles. Une fois, elle avait scié les freins d’un député.

Le Jashurien avait prétendu qu’en intégrant la piraterie il avait mis fin à leur accord. Bien sûr, elle n’était pas de cet avis, alors elle s’était rendue dans ses bureaux, à deux pas de la Coupole, l’ancien quartier général du mouvement fasciste qui avait tenté de prendre la ville. Elle avait cassé une fenêtre et était rentrée au premier étage. Puis elle était arrivée dans son bureau et l’avait trouvé là, comme une espèce d’énorme grenouille posée sur son fauteuil, tout gras et suant. Il lui avait fait cette espèce de grand sourire qui veut dire « on est ami, on s’entend bien », et lui avait demandé ce qu’elle venait faire ici. Elle lui avait répondu qu’elle l’avait prévenu, qu’il n’avait pas le droit de dire aux autres qui elle était, d’où elle venait. Il avait trouvé ça très amusant.

– Ne t’en fais pas, les gens sont curieux mais ce que tu as fait au Nazum, c’est du beau boulot en fait. C’est bon pour ton CV. Quand ils l’apprennent, les autres lâches l’affaire, ou me demandent s’ils peuvent te contacter. Pour te faire bosser, tu vois ?

Il avait arrêté de la regarder, et faisait mine de consulter son ordinateur sans plus trop faire attention à elle. Pour lui, à ce moment, le sujet était traité. Elle avait crié.

Mais putain j’en ai rien à branler de ça.
C’est juste le boulot, avait-il répondu en relevant les yeux de l'écran. Il lui sourit avec compassion, comme pour lui dire "sois raisonnable. Ces informations sont... Inoffensives, tu vois ? Et tu sais, elles sont disponibles publiquement. Et plus ça ira, plus les gens finiront par savoir qui tu es. C'est bon pour toi, à mon avis.

Ce qui, bien entendu, était inacceptable. Sur le moment elle avait eu un petit vertige. En fait elle se foutait bien que les gens sachent qui elle était, d’où elle venait. Il était très agréable de les laisser digresser, se poser des questions sur son identité, émettre les théories les plus grotesques. Celle en vigueur dans les milieux les plus intellectuels faisaient d’elle une princesse du Tahoku en rupture avec sa famille. Hilarant. Mais si on savait qu’elle n’était rien, une petite gamine du béton et de la sueur, populaire et malade, rien qu’un chien fou de la pègre, ça ne tuerait pas sa légende, ça ne tuerait pas son action, mais ça jetterait un lumière différente, dessus. Hors de son contrôle.

Putain mais connard, j'en ai rien à foutre, j'en ai rien à foutre le Jashurien. Tu comprends au moins ? T'es con ou quoi espèce de merde ?!

Elle avait senti un vertige, oui. Comme si on l’avait arraché à son corps pour la renvoyer dans une cellule capitonnée, un tube dans la bouche, pesant contre son œsophage, une sensation lourde et acide dans le vendre, une envie de vomir jamais assouvie. Elle s’était revue, les ongles arrachés contre le rebord d’une porte fermée, les doigts en sang, criant encore et encore.

Elle avait donné un coup dans la gorge du Jashurien, qui était tombé de son fauteuil, sur la jolie moquette bleu sombre du bureau. Puis elle était montée sur le meuble pour récupérer l’ampoule du plafond. Elle l'avait dévissée et la salle s'était retrouvée plongée dans une obscurité relative. Elle avait sautée au sol, et avait retourné sur le dos, le corps adipeux du Jashurien, puis plongé l’ampoule dans sa bouche, qu’elle avait maintenue ouverte d’une main. Puis elle avait envoyé un coup de botte contre son menton, clac, et roué le corps de coups jusqu’à être trop fatiguée pour continuer. Ensuite, elle avait ouvert le tiroir du bureau, et avait trouvé des petits dossiers en plastique jaune, un pistolet de modèle kartyen qu’elle avait empochée, une plaquette de timbres anciens sous un film plastique, et plusieurs inhalateurs verts, dont un qu’elle avait encore dans sa poche à ce jour.

Elle ne se souvenait plus très bien du reste. Elle avait un peu consommé avant de venir, et avait sans doute testé les inhalateurs. Elle devait être hors d’elle dans tous les sens du terme, car le Jashurien avait fini en morceaux, et l’intérieur crapuleux de l’énorme crapaud avait servi pour écrire quelque chose au mur. « Restez à votre place » ? Elle ne s’en souvenait plus trop bien. Elle ne savait pas non-plus ce qu'elle avait fait du corps. Il lui semblait qu'elle était arrivée avec un plan précis, mais elle savait d'expérience qu'elle s'y tenait rarement.

En fouillant le bureau, elle avait aussi trouvé de l’argent en liquide, avec lequel elle avait payé un groupe de pirates pour trouver l’identité des clients du Jashurien ayant acheté des informations sur elle. Et parce qu’elle devait partir en Dodécapole pour cette mission, avait payée un groupe de nettoyeurs pour trouver et tuer chacun de ces clients. Et quelques autres, pour faire semblant de brouiller les pistes. Pas sérieusement, évidemment. Il fallait que les gens sachent – au moins vaguement – qui avait fait le coup. Se chient dessus, un peu, pour voir. Qu’on arrête de la faire chier. Mais assez pour maintenir l’illusion. Pour que tout le monde prétende ne pas vraiment savoir qui était à l'origine de tout ça. Quant à la justice, elle ne la craignait pas. Les règlements de compte entre pirates étaient totalement tolérés tant qu'ils ne menaçaient personne d'autre. Elle n'avait jamais tué d'innocents. Ces ectoplasmes sans ambitions n'existaient pas à ses yeux.

Le souvenir du sang sur la moquette bleue se mélangea un instant aux taches de rouille sur la cloison du couloir. Elle cligna des yeux. La douleur s’était un peu dissipée. Khatan se décolla du mur et se força à sourire. Maintenant elle était là, au milieu de l'océan, dans un pays qui ne la connaissait pas, qui ne savait ni qui elle était, ni ce qu'elle voulait. Une région du monde qui attendait encore d'être graciée par ses marques, enrichie de sa bénédiction. Un pays de rhétorique creuse, de guerre d'usurpation, où l'on pouvait, par amour, prendre la moitié d'une flotte à son pays. Où l'on pouvait, par ambition, voler une ville à ses habitants. Et elle qui était la femme la plus aimante du monde, qui était la femme la plus ambitieuse du monde. Elle qui entre toutes, incarnait le mieux les qualités que l'on cherchait et attendait, elle qui était peut-être le concentré le plus pur de libre-arbitre, ne s'y taillerait-elle pas une place de choix ? Ils voulaient faire d'Apamée une nouvelle Kotios, et de cette nouvelle Kotios, elle ferait son antre, depuis laquelle elle s'élèverait à la rencontre du monde. Combien de temps, encore, avant que les journaux ne filment son visage en gros plan, que les familles ne dissertent sur son ambition sur leurs canapés ? Combien de temps avant qu'on ne vienne lui lécher les bottes, tirer son portrait dans des revues spécialisées.

Ce qu'elle voulait était au fond très simple : sa tête sur un billet de banque, dans chaque pays du monde. Et sur la couverture des magazines. Et dans les églises, à la place des icônes. Et entre deux publicités pour de la lessive, et dans ces publicités. Et pendant les films récompensés chaque années par des statuettes dorées et kitsch. Et au cœur des minutes de la haine de chaque société, et au cœur des fantasme de chaque homme, de chaque femme. L'exemple pour chaque fils et filles, le contre-exemple pour chaque fils et fille. Elle voulait tout. La célébrité, et le pouvoir, et l'ambition, et se rassasier enfin d'être au centre des libidos.

Et pour ça il fallait qu'elle travaille, et qu'une étape après l'autre, une étape après l'autre, pas à pas, elle parvienne à avancer, à éliminer tout ce qui se dressait entre elle et le rêve, et le rêve et le réel, et que tout soit un jour fusionné, et qu'il n'existe plus qu'elle. Qu'enfin, dans son esprit, dans son environnement, tout ne reflète que sa propre personne. Un monde à son image, à la limite de sa perception, rien que sa propre personne. Et qu'elle ne soit plus jamais dérangée par les autres. Elle posa la main sur la poignée de la porte, ravala un rire de collégienne, et la poussa d'un geste lent. La porte coulissa sur ses gonds sans un grincement. Elle passa le seuil de la prison. Conformément à ses instructions, on l'avait laissée dans l'obscurité la plus totale.
La bataille du Rocher de Couroupédion: Don Farna et les messagers



a
Tony Scarla est concentré...


"Tu parles beaucoup trop, mais tes conseils t'honorent, petit serpent. Aussi, je les appliquerai"


Le grand argentier était un être de parole, Tony Scarla était un être vivant de l'action, et de l'économie de salive. Il n'appréciait certes pas les mots tirant dans la longueur, mais savait reconnaître les bons appuis. Il méprisait allègrement l'odeur de métal fondu émanant de la bouche de cet Homme, tout comme la valeur qu'il apportait aux pierres précieuses davantage qu'aux Lograno-coins dont il était l'un des instigateurs. Il était cet éternel stoïque, et adepte des loduarismes (hrp: équivalent du terme de "laconisme") bien davantage que de la rhétorique apaméenne, ce qui était bien utile pour prendre des décisions rapides sur un champ de bataille, mais bien moins pour se consacrer à la reflexion des grandes questions de ce monde. Scarla avait suivi Lograno pour sa valeur propre, et non pas ses aptitudes ou sa compréhension des choses de l'économie, qu'il laissait bien volontiers à d'autres. Mais ce que cet Homme lui dit d'appliquer en conseil à l'entrée de la tente le marqua suffisamment pour qu'il le laisse graver dans un coin de son esprit cette information aussi capitale qu'il aurait apprécié d'avoir eu avant.

La désastre de Messalie était donc arrivé...et avec lui, des conséquences probables sur l'équilibre de ces discussions. Le stratège Farna était déjà bravache, il sera probablement enchanté, et d'autant plus déterminé... Aussi, dés lors que Dom Farna eut terminé son laius, les pieds sur sa propre table et savourant les quartiers de son fruit bien mûr, Tony Scarla s'apprêta à préparer celui de Porto-Rosso, qui paraissait sur le point de tomber de son arbre, devant la délégation d'Apamée, qui en face de lui, travaillait aussi à son argumentaire:

" Mes amis icamiens sont en effet au service de son excellence, le seigneur-protecteur Salvatore Lograno, Salvatore "le magnifique", le fils caché de Dame Fortune. Ils sont bien davantage que des décorations du prochain carnaval de Pontarbello. Vous auriez tort de prendre leur présence aussi légèrement: mon maître ne s'entoure que des meilleurs, des plus braves et des plus malins. C'est exactement pour cette raison que nous sommes là, en face de vous, vous je trouverez guère autre chose que de simples observateurs d'un spectacle que nous venons voir se produire, sans y interférer. C'est ainsi que tombent les avions: c'est là horrible accident auquel nos yeux ne peuvent s'empêcher de vouloir assister. Nous n'avons aucune sorte d'amitié pour eux, pas plus que pour toi. J'admire simplement l'Homme de guerre en toi, et à quel point tu es efficace pour te battre, que ce soit à la "velsnienne" (hrp: désigne des manœuvres rapides et offensives en petites unités mobiles), à "l'achosienne" (hrp: désigne une pratique de guérilla) ou à "l'onédienne" (hrp: désigne la capacité à projeter une armée en territoire ennemi et assurer une bonne logistique). Tu maîtrises l'art de la guerre dans la plupart de ses formes, tes compatriotes t'admirent pour cela, et nous ne sommes guère là pour t'empêcher d'achever ton œuvre..."

Devant tout cet étalage de mots, Dom Farna fut toujours sur la défensive, prenant chaque flatterie de la même manière qu'un ennemi manoeuvre une armée autour de lui:

"Cesse donc de me lustrer le canon du fusil, et dis moi ! Dis moi pourquoi je t'écoutes en ce lieu et ce temps ! Tu me fais attendre, et j'ai la sainte horreur de cela. "


"Tu fais vrai et tu fais bien. J'ai chose à te dire, et chose à te demander, tout cela à la fois. Je viens en premier lieu t'apporter nouvelle qui devrait te conforter, et qui devrait te convaincre que nous venons là en amis et en frères, contrairement à ces gens que tu trouveras en face de toi. Vous, apaméens, pourquoi êtes vous donc ici parmi nous, si ce n'est pour annoncer nouvelle funeste ?"


Le porte-parole des citoyens d'Apamée ne compta pas de laisser donner la réplique par la créature du "magnifique" sans répondre, et il mis à son service toute l'étendue de son expérience, toutes ces années passées à prouver à bien des tribunes à quel point Apamée, en tout, était la plus grande des patries par la perfection de ses institutions, et son régime politique, producteur de bien davantage de talents d'orateurs que toutes les oligarchies parmi lesquelles Volterra figurait en bonne place, bien que son élite céda depuis longtemps place à la tyrannie de Lograno:

" Sache que jamais Apamée ne vient à l'oreille d'un Homme sans raison ni sans bonne volonté, Scarla. Tu es la bête d'un Homme, je suis la voix d'un peuple, voilà la différence qui règne entre nos deux personnes. Jamais aucun prince n'apportera bonne nouvelle à autre Homme, car c'est là son but que de mettre sous le joug tous ses congénères. Apamée n'a jamais fait preuve de velléité à l'endroit de Neuvo Fortuna, pas plus qu'à l'adresse de Porto Rosso, et nous ne sommes pas plus aujourd'hui qu'hier des oiseaux de mauvais augure. Tu présumes des intentions d'Hommes que tu ne connais point, et c'est là une première erreur de ta part. Mais comme tu es rustre, je te pardonne cet écart, dont je me doute qu'il y en aura d'autres. Je suis ici pour préserver la paix, car la Péninsule apaméenne est un écosystème fragile qui nécessite la cohabitation des trois cités qui la compose..."

Dom Farna paru agacé de cette intervention, et fit signe de la main, qu'il adressa à Frabrizio Pisistrati:

" Je te respecte en tant qu'Homme de parole, Pisistrati, mais je respecte tout autant la parole de Scarla. Celui-ci a parlé le premier, laisse le finir, et j'aviserai de t'écouter ensuite."

Derrière Tony Scarla, parmi la petite troupe de délégués volterrans, l'argentier esquissait son sourire, rappelant davantage un réflexe mesquin qu'une humeur heureuse. Le volterran asséna aussitôt toute l'audience d'une information fatidique:

" La flotte de Porto Rosso n'existe plus. Elle a été coulée par le fond dans les eaux de la cité des messaliotes. Ses rivages sont nus, ses défenses ne sont plus, pour la simple raison que Dame Fortune a touché de sa main les éperons des croiseurs fortunéens, et a frappé la mer de son fouet, comme pour lui rappeler qui en était le maître: Francisco Di Déria, le prince fortunéen a mis en pièces leurs patrouilleurs aussi facilement que l'on peut déchirer une feuille de papier, et a réglé une affaire en quelques coups de canons. Vois-tu, je viens te livrer des bonnes nouvelles, comme je te le dis. Et je suis là pour t'assurer que ta victoire est imminemment proche. Il te suffit simplement de persévérer jusqu'à ce que la faim vienne leur tenir le ventre. Et sache que le Protecteur de Volterra viendra te tendre la main une fois son succès acquis, et te félicitera avec de grands cadeaux. Tu n'es pas obligé d'accepter cette main tendue, mais elle te sera toujours offerte en vertu de tes mérites, et de tes lauriers. Comme dis-je, mon maître ne s'entoure que des meilleurs, et ces combats nous ont bien prouvé qui avait la faveur de Fortuna. C'est toi, Dom Farna, et son excellence Lograno t'apportera le soutien politique qu'il faut pour sécuriser sa conquête au prochain congrès dodécaliote, et bous entérinerons tous tes choix au cours de cette guerre comme étant nécessaires, les bons et les moins bons."

" C'est à d'une grande sollicitude de m'annoncer telle nouvelle, et de me proposer concours aussi avantageux..."

Le stratège Farna avait paru satisfait et intrigué de cette proposition, mais il n'y répondit pas immédiatement, se tournant vers la délégation apaméenne:

" Et vous ? Que pourriez vous me proposer d'aussi avantageux que l'on m'annonce présentement ?"



tips hrp: N'hésitez pas à relire le RP introductif de la rencontre, ou bien les derniers évènements de de la Guerre dodécaliote avant de répondre, et de placer vos arguments. Le contexte de la rencontre vous aidera à ne pas répondre à côté de la plaque, et à évaluer correctement la position réelle de votre interlocuteur.

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