25/11/2018
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Grand Hôpital et ses fantômes

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Bourg-Léon

Comme dans une scène de film, trois Carnavalais se tiennent au bord de la falaise de l'île de Bourg-Léon. Ils font face à une cabine bleue posée au milieu de la pelouse. Le vieil homme, son majordome nain, et le portrait. Les derniers vestiges authentiques, si l’on peut dire, de ce qu'avait été autrefois l’entourage, ou la cour, d’Ambroise Dalyoha, père de Blaise, patriarche du clan désormais réduit à son unique héritier. Et quel héritier. Une chair si précieuse qu’on la multiplie en laboratoires de peur de la perdre pour toujours. Des héritiers, le clan Dalyoha en a un, un et des milliers. Il suffit de piocher dans la cuve et d’en sortir un embryon, l’élever soigneusement, le dresser, et vous avez un Blaise, fonctionnel et efficace aux tâches qu’on désire lui confier. Il existe une infinité de Blaise, tous plus compétents les uns que les autres, certains jetables, d'autres sont irremplaçables. Toute sa vie, le vieux professeur Basilic de Brouille les a accueilli dans son domaine où il les a initié aux secrets du monde et de Bourg-Léon, comme il l'a fait avec leur père Ambroise, et le père d'Ambroise avant lui.

Basilic de Brouille regarde sa montre. Dans les sous-sols de l'île, une capsule d’ascenseur est en train d'être projetée à toute vitesse vers eux. Elle arrivera à 11h pile. La scène est troublante, carnavalesque. Un vieillard appuyé sur sa canne, un majordome agité dont les bagues d’or et d’argents brillent au soleil, le grand écran d’Alexandrame de Brouille, où elle apparait de pied en cape, à taille humaine. C’est une vieille dame, telle qu’elle présentait un peu avant sa mort. Apprêtée, élégante. Un esprit digitalisé, un modèle de langage sur un avatar virtuel disent les mauvaises langues. Peut-être que ce n’est que ça. Peut-être. Trois êtres, deux de chair, un de pixel, venus attendre l’arrivée de l’héritier.

Ils se tiennent en silence, jusqu’à ce que la femme s’adresse au vieil homme :

- Mon ami, vous êtes tout décoiffé, et votre foulard est de travers. Septembre, occupe-t-en.

- C'est le vent, ma douce, c'est le vent.

Alors que le majordome se hisse sur la pointe des pieds pour réajuster le col de son maître, ce-dernier semble ailleurs. Il avait passé la matinée entière à suivre les préparations d’Alexandrame pour l'arrivée de leur hôte mais n'avait presque pas dit un mot. Appuyé avec force sur sa canne plantée dans le sol moelleux de Bourg-Léon, un vin deux fois centenaire dans le creux de son autre main, il semblait absent, désinvesti.

- J'espère que vous saurez vous montrer un peu plus aimable avec le petit Blaise, mon ami. Je vous trouve un peu abattu ces derniers jours et ce n'est pas le moment du tout. Cet enfant a besoin d'une éducation solide, je n'ai pas besoin de vous rappeler ce que nous a expliqué Géminéon, et je n'ai aucune envie d'accueillir une espèce de petit diable adorateur d’étrangers à la maison s'il n'est pas capable de se tenir, fut-il de sang Dalyoha.

Basilic de Brouille fronça les sourcils. Ce que lui avait décrit son cousin de la situation du jeune Blaise était en effet préoccupant. Il n'était pas rare - surtout à leur époque - que de jeunes clones fassent défection de leurs devoirs. Les tentations étaient nombreuses et à Bourg-Léon, il fallait mener la chasse constante aux plus indisciplinés, malgré tout l’illustre perfection de leurs gènes, qui s'écartaient du droit chemin pour répondre à quelque mode, quelque esprit de groupe qui les avilissait.

Bien que les de Brouille eux-mêmes n'aient pas été exempts de ce genre de moutons noirs, que Géminéon lui envoie le dernier né de la dernière fournée indiquait indiscutablement du sérieux de la situation. Pour autant et malgré les réticences d’Alexandrame, il ne parvenait pas complètement à voir cette arrivée d'un nouveau membre de la famille au Domaine. Ce n’était qu’un clone de plus, et jeune qui plus est, comme il en avait élevé tant et plus, un simple passage, le temps d'être remis dans le droit chemin. Mieux valait cela qu’envoyer son enfant dans un centre de correction ou pire, à l’incinérateur des projets avortés.

Philippe Géminéon ne l'avait pas explicitement dit mais l'art de l’horticulture savante semblait quelque peu perdu de son côté de Bourg-Léon et il comptait sur Basilic pour transmettre certains savoirs à Blaise. De Brouille, lui, soupçonnait également une part d'intérêt pour l'héritage virtualisé de la famille et surtout l'immense collection de d’esprit digitalisés du Domaine, collection qu’Ambroise avait mise de côté le temps que son fils soit prêt à reprendre le flambeau. Les de Brouille avaient pour mission, depuis l’arrivée de leur premier ancêtre à Carnavale, de garder le plus intact possible la grande œuvre de la famille Dalyoha sous forme de portraits, un temps sous formes de peinture et de codex, puis d’avatars virtuels dans lesquels s’incarnaient la mémoire vivante de la plus vieille famille noble de Carnavale. Il s’agissait à la fois de préserver cet héritage intact, de le passer aux nouvelles générations et d’empêcher que des indésirables mettent la main dessus. Un secret de plus à ajouter à la longue liste des mystères de Bourg-Léon.

Pour ces raisons, Basilic de Brouille avait consenti à accueillir le petit Blaise, dernier louveteau de sa portée. C'était la voie de la raison davantage que celle de Géminéon qui dictait cela et il n'était pas assez sénile pour voir qu'il était plus que temps d'envisager avec sérieux un passage de flambeau. Pour autant, alors que la date d'arrivée du garçon se rapprochait, le vieil homme s'était progressivement senti envahi d'un sentiment nouveau et plus intime, dont il n'avait pas encore fait part à sa femme.

Ce n'était pas tant la peur de voir ses petites habitudes bouleversées par la venue d'un nouveau membre dans la famille, mais comme si le poids de la responsabilité de cet enfant s'était soudain plus concrètement fait sentir. Basilic de Brouille avait passé une vie entière à surveiller et tenter de discipliner les rejetons de la famille Dalyoha à Bourg-Léon, mais ce Blaise... il serait sans doute son dernier. Sa mission prenait une dimension nouvelle, aux allures de testament, d'autant plus que Géminéon et ses équipes concédaient à demi-mot avoir eux-mêmes échoué dans son éducation.

L'espace d'un instant, Basilic de Brouille avait senti un souffle sur sa nuque, et le sentiment inexplicablement tangible que la survie de sa propre lignée et de ses traditions atteignait maintenant un point de non-retour.

- Les voilà mon ami. Mais enfin, vous êtes encore décoiffé !

Le vent du Golfe de Carnavale ne laissait guère de répits à la chevelure clairsemée du professeur. Devant eux trois, la cabine s'était mis à trembler et le temps d'un sifflement de piston, s’alluma de l’intérieur avec un petit ding sonore. La porte s’ouvrit, dévoilant deux nouvelles personnes à l’intérieur.

Alexandrame sourit - c'était une femme grisonnante, mince, au nez aquilin et aux épaules anguleuses mais qui gardait malgré son air austère une forme de malice froide qui donnait envie de l'avoir dans son camp. Septembre, le majordome, se tordit les doigts d'anxiété tandis que Basilic s'avançait d'un pas, toujours appuyé sur sa canne pour ne pas perdre l'équilibre malgré le vent.

- Bienvenue à toi Géminéon et à toi aussi Blaise.

- C'est un plaisir de vous accueillir ici !

- En effet, en effet. Vous pardonnerez le mauvais temps, nous aurons de l'orage ce soir, je le crains. Septembre va prendre les affaires de Blaise. Géminéon, vous prendrez quelque chose à boire ou vous devez nous quitter tout de suite ?

Le regard du professeur allait du jeune clone au directeur de Grand Hôpital, comme un balancier. Parcouru d'une étrange métamorphose, à l'instant où le garçon était apparu devant lui, il semblait s'être soudainement ressaisi et même redressé. Certes, ce n'était pas un enfant comme les autres, mais cela ne rendait ses devoirs que plus grands encore et comme toujours, il se montrerait à la hauteur. Quelque en soit le prix.
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Blaise balaya du regard la chambre qu’il partageait, jusqu’à aujourd’hui du moins, avec ses frères, vérifiant qu’il n’avait rien oublié d’important. La pièce mansardée, et les colocataires qui l’occupaient, ne lui manquerait pas le moins du monde, pourtant, il ne pouvait nier qu’une légère pointe tiraillait son cœur. Nostalgie naissante ou anxiété ? Il ne saurait dire.

- Blaise, pressez-vous ! L’ascenseur va bientôt partir !

La voix de la nurse, surgissant depuis l’étage inférieur, le fit sursauter : perdu dans ses pensées, énumérant tout ce qu’il devait emporter avec lui, le jeune homme en avait presque oublié la raison de ces préparatifs. Jetant un coup d’œil rapide au contenu de sa chambre, il s’empara de son projecteur holographique et le rangea dans la poche avant de son sac avant de le refermer et de le jeter sur son épaule.

La nurse n’était déjà plus au deuxième étage ; la vieille femme qui s’occupait des clones de Bourg-Léon l’attendait dans le salon au rez-de-chaussée. La petite pièce avait été spécialement aménagé pour l’occasion : habituellement chargée en bibelots, fauteuils et tables, tout avait été poussé contre les murs afin de laisser de la place à la trappe centrale, ordinairement dissimulée sous le tapis, pour s’ouvrir et laisser monter la cabine de l’ascenseur. La valise de Blaise trônait juste à côté.

La nurse était accompagnée du docteur Géminéon, ainsi que de plusieurs autres clones, venus lui dire au revoir. Blaise repéra Akira et plusieurs Améthystes, le petit Camille qui était souvent le plus timide et d’autres personalités carnavalaises, que leur apparence juvénile rendait difficile à reconnaitre pour qui ne les connaissait pas personnellement. Les enfants étaient affalés dans les seuls fauteuils qui avaient survécus au réaménagement temporaire de la pièce. Si Akira était prompt à le charrier, Izidor et qu’Octobre faisait mine de l’ignorer tout bonnement, les autres lui adressèrent immédiatement de petits signes de la main. Le départ d’un clone était chose fréquente, au centre, mais cela n’en faisait pas pour autant un moment moins touchant, surtout lorsque c’était un ami, un frère ou un amoureux qui s’en allait. La nurse, qui lui avait jadis changé les couches, vint vers lui, quelque peu fébrile ; plusieurs nurses officiaient dans ce département de Bourg-Léon mais chacune n’avait à sa charge qu’une demi-douzaine d’enfants au maximum, leur éducation et la vigilance à ce qu’ils ne s’abiment pas étant prise très au sérieux. La nurse n’avait pas de nom, si les clones avaient autrefois été interdits de les appeler « maman » pour ne pas encourager la tendance de certains à se prendre pour des originaux, l’usage s’était finalement popularisé. La nurse de Blaise était donc sa mère, et Blaise son fils, bien que ces mots revêtent un sens tout à fait différent de celui qu’on emploi pour des familles ordinaires. Elle était dans un état semblable à celui qu’elle avait lorsque l’aînée de ses enfants avait quitté le centre, quelques années plus tôt. Sans doute n’était-ce pas simple de voir des êtres qu’elle avait élevé depuis leur naissance quitter le nid pour faire leur vie, mais lorsqu’il s’agissait du plus jeune, alors même qu’il n’avait même pas encore mué, l’appréhension devait être colossale.

- Laissez votre sac à dos ici Blaise, je l’enverrai avec le reste des affaires après le départ de l’ascenseur. Il est inutile de vous charger pour rien.

Comme à son habitude, elle lui parlait en lobjan, cette langue artificielle fabriquée pour converser avec les machines. C’était sa langue maternelle, bien qu’il ait également appris à parler le français et, dès son plus jeune âge, été initié aux autres langues d’Eurysie. On formait ici des ubermensch, au sens le plus aristocratique et traditionnel du terme, des membres de l’élite carnavalaise destinés à gérer la Principauté une fois adultes.

Géminéon jeta un coup d’œil à sa montre.

- L’ascenseur part dans cinq minutes.

Le directeur de Grand Hôpital désigna la trappe à leurs pieds tout en faisant les gros yeux à un clone qui semblait tenter de s’en approcher trop. Dans quelques instants, il serait donc à l’autre bout de l’île... sans possibilité de retour. Jusque-là, le jeune Blaise n’avait pas véritablement réalisé le chamboulement qu’occasionnerait son départ, mais maintenant que tout se concrétisait, il commençait à en prendre conscience. Masquant son anxiété en faignant de se recoiffer, geste par ailleurs tout à faire inutile, il s’approcha finalement de la trappe. La nurse lui attrapa le bas vigoureusement :

- Tachez d’être poli avec vos hôtes, Blaise, je n’ai pas envie d’entendre dire que mon fils est mal élevé ! Et donnez-nous des nouvelles, le docteur Géminéon ne vous ont pas offert ce projecteur holographique pour rien.

Le garçon hocha la tête plus pour faire plaisir à sa mère que par réel assentiment. Il n’accorda aux autres clones qu’un bref salut de la tête ; à l’encontre d’Akira, le geste relevait d’ailleurs plus de la grimace moqueuse que de réels adieux. Géminéon gardait les yeux rivés sur sa montre :

- Dans une minute !

Une fébrilité s’était emparée des enfants, plusieurs autres Blaise Dalyoha, plus jeunes que lui, se hissaient sur la pointe des pieds derrière les grands pour apercevoir la trappe.

- Attention.

Il me tardis qu'il arrivât.
Dans un siffle d’air froid, celle-ci s’ouvrit soudain et en sortit une grande cabine de couleur bleue nuit, toute fumante de son voyage sous vide à travers les sous-sols de l’île.

- Allons-y.

Le docteur Géminéon le poussa dans le dos pour faire entrer Blaise dans la cabine et le jeune homme n’eut même pas le privilège d’un dernier coup d’œil d’adieu. Bien qu’il les ait dédaigné jusqu’ici, il s’en sentit soudain chagrin. Pas le temps de trop y penser cependant, déjà les portes se refermaient sur lui et Géminéon dans un siffle caractéristique. Blaise supposa qu’on venait de dépressuriser le tube autour de la cabine et qu’autour d’eux, une machinera complexe s’activait pour les propulser à toute vitesse dans les entrailles de l’île.

- Accrochez-vous à la barre, Blaise.

Il s’éxécuta. Presque aussitôt, la cabine fut prise d’une secousse et le garçon sentit au fond de ses tripes que tout s’accélérait, bien qu’aucun indice visuelle ne permette de le deviner. L’expérience dura plus d’une minute où l’oreille interne de Blaise se trouva un peu malmenée dans un labyrinthe invisible de conduits, puis il sentit que la cabine ralentissait. De nouveaux des bruits de machinerie et de tuyaux se firent entendre et soudain, les portes s’ouvrirent sur une pelouse taillée de près, balayée par un vent marin bien moins accueillant que le salon qu’ils venaient de quitter.

Blaise ne fit pas immédiatement attention au comité d’accueil ; passablement irrité par le transport et surtout par l’impression dérangeante d’avoir été complètement remué de l’intérieur, il glissa ses doigts dans sa chevelure, tentant vainement de remettre sa mèche bien en place.

- Bienvenue à toi Géminéon et à toi aussi Blaise.

À l’énoncé de son nom, l’intéressé abandonna toute idée d’être bien coiffé. L’homme qui venait de parler semblait d’ailleurs du même avis : la météo ne laissait de répit à personne, sauf peut-être à la seconde personne présente, ou ce qu’il en restait : son avatar projeté sur un écran taille humaine. Le garçon ne put réprimer un sourire amusé en voyant que son hôte avait fait venir un si grand objet jusque sur la pelouse ; l’emportait-il partout avec lui comme les autres leur projecteurs holographiques, ou était-ce simplement pour donner l’illusion d’un accueil chaleureux ? Il répondit machinalement au mot d’accueil, pas très convaincu par les intentions de ses nouveaux protecteurs.

- Merci.

Vraisemblablement, Blaise était le seul à trouver la présence de l’avatar étrange, car Géminéon, lui, ne parut nullement surpris :

- Le plaisir est partagé Alexandrame, je suis content de vous revoir en personne, vous et Basilic.

La femme de l’écran se nommait donc Alexandrame, songea Blaise. Géminéon l’avait-il connu de son vivant ? Il ne parvenait à se remémorer tout ce qu’on lui avait dit sur Basilic de Brouille… l’homme n’avait pas de progéniture, mais avait-il été marié ? Ce dernier reprit la parole :

- Vous pardonnerez le mauvais temps de ce côté de l’île, nous aurons de l'orage ce soir, je le crains. Un mal nécessaire si on en croit les ingénieurs du projet HARPE, il faut bien arroser les fleurs de temps en temps. Septembre va prendre les affaires de Blaise.

Le garçon retint un sursaut de surprise en apercevant le majordome de maison : il n’avait pas fait attention au petit être, trop occupé à observer son vieil hôte et l’écran qui l’accompagnait. Le majordome ne semblait plus de la dernière jeunesse ; sans doute travaillait-il pour les de Brouille depuis des temps immémoriaux, aux yeux d’un enfant de onze ans tout du moins. Mais surtout, malgré son âge, il ne dépassait pas la taille de Blaise et était vraisemblablement atteint de nanisme. C’était une chose extrêmement rare à Carnavale, où la majeure partie de ces maladies génétiques avaient été éradiquées par le génie génique Dalyoha depuis plusieurs générations. Ce majordome était donc soit un rescapé de l’un de ces cirques monstrueux qui faisaient fureur dans la Principauté, soit un rejeton malformé des bas-quartiers, élevé il ne savait pourquoi à la dignité de travailler à Bourg-Léon, soit, enfin, il était si vieux qu’il n’avait pu bénéficier de la science eugéniste Dalyoha. Blaise avait du mal à le croire.

Courtaud mais obéissant, Septembre se précipita vers la valise de Blaise, qui était arrivée à leur suite, envoyée par sa mère par un conduit appropriés aux choses mortes, comme elle l’avait promis. Blaise eut un réflexe de rejet face à la démarche mal assuré du nain et se saisit du bagage avant que le majordome ne mette la main dessus.

- Je vais garder le sac avec moi !

Il ne souhaitait pas se séparer de son projecteur holographique, bien qu’il ne lui soit pas d’une grande utilisé en ces lieux. C’était le seul lien qu’il lui restait pour le moment avec le reste des clones du centre et il se sentit soudain terrifié à l’idée de s’en retrouver privé.

Le majordome fit demi-tour sans se formaliser. Le vieux monsieur ne semblait pas non plus lui accorder beaucoup d’importance.

- Géminéon, vous prendrez quelque chose à boire ou vous devez nous quitter tout de suite ?

Blaise regarda le docteur avec espoir, mais fut bien vite déçu lorsque celui-ci répondit, l’air contrit :

- Malheureusement, je ne puis profiter de votre hospitalité plus longtemps, je dois me rendre à la tour de l’Ange sans tarder.

Même si Géminéon avait davantage incarné une figure de crainte et d’autorité que rassurante, il était à cet instant la seule personne qui ne soit pas un étranger pour Blaise. Un instant effrayé, le garçon se ressaisit. Si le docteur espérait que le laisser ainsi à la merci de ses hôtes suffirait à l’intimider assez pour qu’il rentre dans le rang, il se fourvoyait. Géminéon se tourna vers lui avec un regard appuyé :

- Je ne sais comment vous remercier assez d’accueillir Blaise chez vous. J’espère que tout se passera pour le mieux... n’est-ce pas Blaise ?

- Bien sûr ! Il n’y a pas de raison que ça se passe mal.
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Alexandrame de Brouille
Alors que sa femme échangeait quelques politesses avec Géminéon, Basilic ne parvenait que difficilement à trouver de l'intérêt à la conversation. Alexandrame avait toujours été un peu plus mondaine que lui - caractéristique de femme, de son avis - et c'était d'autant plus vrai depuis qu’il avait reproduit un avatar de sa conscience au moment de sa mort, pour toujours rayonnante d'esprit et d'assurance à l'âge de soixante-cinq ans. Lui, malheureusement, n'avait pas encore pu goûter au privilège de l'immortalité et constatait parfois avec amertume une certaine déchéance de ses attributs intellectuels : sa mémoire, sa vivacité et surtout sa capacité attention.

A sa décharge, le garçon qu'il avait désormais sous les yeux était de son point de vue bien plus intéressant que tout le reste, dans ses réactions et réticences, Basilic de Brouille se surprenait toujours à s’étonner de ce que les Blaise étaient les portraits de meur père au même âge, au prix sans doute quelques retouches de circonstances à ses souvenirs de l'époque. Il lui semblait que ce petit Blaise était en bien des façons fort semblable à Ambroise et cette vision le ramena des décennies en arrière, quand il jouait sur cette même falaise avec le patriarche des Dalyoha. Ils étaient jeunes alors et avaient une vie entière devant eux...

Il s'entendit machinalement demander au directeur si ce dernier souhaitait prendre une collation mais ce dernier déclina et ce n'était pas plus mal en soit. A vrai dire, beaucoup de choses avaient déjà été dites par holographies depuis des semaines, ce rendez-vous n'était que le point final d'une longue affaire qui trouvait à présent sa conclusion. Revenir sur tout cela, commenter, rappeler, aurait été superflu. Il hocha la tête sans rien ajouter, donc, et une fois de plus son regard se déporta machinalement vers le petit Blaise.

Alexandrame terminait la discussion :

- Bien entendu Géminéon, les responsabilités avant tout n'est-ce pas ? Vous saluerez Balthazar pour nous ?

Comme pour se raccrocher à la conversation ou reprendre ses esprits, le professeur de Brouille hocha la tête aux paroles de sa femme :

- Oh, il y a toujours des raisons pour que les choses se passent mal...

Certainement que ce n'était pas vraiment la réponse appropriée et croisant le regard mi-interrogateur mi-agacé de sa femme, il toussa et reprit.

- Mais nous travaillerons à les contrecarrer, bien sûr.

Géminéon eut un hochement de tête poli, Alexandrame également et quelques dernières salutations passées, le directeur de Grand Hôpital remonta dans son ascenseur qui, en quelques instants, s’engouffra par là où il était arrivé : dans les entrailles de la terre. A l'instant où il eut disparu, trois paires d'yeux se posèrent simultanément sur Blaise.

- Eh bien jeune homme, je pense qu'il faut vous souhaiter officiellement la bienvenue au Domaine. Je vais m'assurer que tout est prêt à l'intérieur, Septembre ?

Alexandrame avait parlé d'un ton doux mais sans chaleur, qui ne laissait guère savoir si elle faisait preuve de politesse ou de tolérance.

Le vieux majordome se mit en branle avec déférence et attrapa les poignées du diable sur lequel était installé l’écran de la vieille femme, qu’il entreprit de pousser jusqu’au manoir derrière eux. Cette fois, ils n'étaient donc plus que deux. C'était une situation quelque peu étrange, pour la première fois de sa vie, Basilic de Brouille se trouvait dans une position qui n'exigeait pas seulement de lui qu’il incarne l'autorité et la discipline. Pour la première fois de sa vie, il semblait réaliser qu'il allait devoir faire preuve d'une subtilité de caractère dont il n'avait jusque-là jamais seulement envisagé l'existence. S'imposant à lui, cette idée le laissait quelque peu dubitatif.

Alors, à nouveau, il hocha la tête et tirant sa canne, zébra l’herbe a ses pieds comme si ce geste avait pu dissimuler la trappe en plein milieu de la pelouse.

- Notre île, Blaise, est l'un des lieux les mieux protégés du monde. Et le domaine où tu te trouves est l’un des lieux les mieux protégés de Bourg-Léon. Tu découvriras bien vite que nous prenons certaines précautions et qu’il faudra te tenir à un stricte protocole si tu veux que les choses se passent bien durant ton séjour, et ne pas nous mettre tous en danger.

Il jeta un regard au garçon pour voir si ce dernier suivait et reprit.

- Bien sûr, avec le temps, certaines portes s’ouvriront à toi si nous t’estimons mériant. Cela afin de te montrer que nous te faisons confiance et que le domaine n'a pas pour but de te retenir contre ta volonté.

Ancien juge au Tribunal Populaire, pour Basilic de Brouille le monde se résumait en deux sortes de lieux : la prison ou la civilisation. Son domaine, il l'assumait, se trouvait quelque part entre les deux et il aurait été aisé d'en fermer tout accès, dans un sens comme dans l'autre. Aussi avait-il cru bon de préciser à Blaise que telle n'était pas son attention, quand bien même cette idée n'ait jamais effleuré l'esprit du garçon.

- Nous allons rentrer, à présent. N'oublie pas ton sac.

Comme sa femme, il parlait toujours d'un ton calme mais qui n'exprimait aucune chaleur. Loin d'être monocorde, on sentait au contraire quelque chose de lointainement bouillant quand il s'exprimait, comme on aurait posé un bouchon de politesse sur une bouteille, ou sur un volcan.

D'un pas lent, il commença à remonter la plage vers un sentier qui remontait la falaise et les menait aux jardins.

- J'espère que tu te plairas ici. C'est un lieu un peu austère pour un petit garçon mais il y a de quoi s'occuper et tu t'en rendras vite compte, on ne s'y sent pas seul. Bien sûr, et la vie est ainsi faite, il y aura quelques règles à suivre... certaines pour ta sécurité, d’autres pour ton éducation.

Bien que lent, Basilic de Brouille tenait un rythme soutenu et ne semblait pas s’essouffler. Les médicaments qu'il buvait jour et nuit pour préserver sa santé n'y étaient pas pour rien, bien entendu, mais surtout à mesure qu'il parlait, il semblait progressivement reprendre la main sur la situation et éloigner le trouble qui l'avait au départ saisi. Il était maître des lieux et il n'appartenait qu'à lui de souffler le chaud et le froid en son royaume, qu'avait-il donc à se sentir ainsi démuni devant un simple gamin ?

- Nous te demanderons de ne pas courir à l'intérieur, principalement pour ne pas risquer d'abimer un écran. Ensuite et dans un premier temps, j'aimerai que tu nous demande la permission à moi ou Alexandrame avant d'entrer dans certaines pièces dont la porte est fermée. Je serai ravi de t'en montrer le contenu... en temps voulu.

Son regard se fit un instant plus insistant et il reprit.

- Également, tu seras prié d'éviter le lojban que je ne maîtrise pas ce qui serait donc fort impoli. Si tu as la passion des langues, sache que Alexandrame parle couramment la plupart des langues écrites du monde grâce à son programme et je suis certain que tu trouveras des ancêtres capables de t’enseigner à peu près n'importe quelle langue morte de ton choix.

Il énumérait ainsi les commandements quand il se figea soudain, soucieux, comme prenant conscience d'une règle fondamentale qu'il avait failli omettre d'énoncer.

- Ah et n'écoute rien de ce que pourra te dire Edinlbert Dalyoha. C'est un farfelu. As-tu des questions jusque-là ?
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Bourg-Léon et ses fantômes
Blaise restait en retrait, préférant laisser les adultes discuter entre eux, par une habitude tenace issue d’une enfance passée majoritairement en compagnie d’individus de son âge, qui le laissait un peu pris au dépourvu dès lors qu’il se trouvait face à des adultes, surtout si ceux-ci ne lui accordaient pas d’attention. En onze ans de vie, il avait eu le temps d’apprendre que les clones occupaient une place assez particulière dans la hiérarchie de Bourg-Léon, et suivaient avant tout un rôle utilitaire au regard duquel seulement ils étaient considérés. Le reste du temps, on attendait d’eux qu’ils soient sages et discrets. Blaise faisait partie de ces enfants suffisamment futés pour comprendre que certaines bêtises se devaient d’être faites dans l’intimité des relations les plus étroites et qu’il était parfois préférable d’user de faux-semblants pour mieux duper l’adulte, surtout lorsqu’il ne vous connaissait pas encore. Il avait une bonne tête, on lui donnait le bon dieu sans confession, tous les clones de Dalyoha avaient un jour ou l’autre appris à se servir de leur bouille d’ange pour dérober du chocolat, justifier une violation du couvre-feu ou obtenir un contrat bancaire arrangeant pour investir dans le complexe militaro-industriel des armes chimiques.

Dans son arrogance, toutefois, Blaise avait un moment imaginé s’en prendre à son hôte, vieillard branlant sur sa canne et isolé au bord d’une falaise d’un recoin perdu de Bourg-Léon. Mais il avait très vite compris que ce ne serait pas une approche très habile : au-delà de l’évidence même de la différence d’âge, qui octroyait sans nul doute l’avantage de l’expérience, et du risque que la canne ou la veste ne dissimule une mécanique mortelle, il émanait de Basilic de Brouille une aura que Blaise ne saurait totalement qualifier... cette impression ne contribuait pas à le mettre totalement en confiance et il était, par conséquent, sur la défensive.

Attitude renforcée par les mises en garde du vieil homme. En d’autres circonstances, le garçon se serait sans doute offusqué plus ouvertement de ces précautions qu’il estimait indignes de lui, n’était-il pas un Dalyoha après tout ? Mais ces mises en garde sonnaient, dans un esprit un tantinet paranoïaque comme le sien, comme une menace dissimulée et il jugea préférable de se taire tant qu’on ne lui demanderait pas explicitement de s’exprimer. Pour toute réponse, Blaise se contenta de froncer légèrement les sourcils en une mimique quelque peu irritée pour marquer sa désapprobation, et rappeler que tout cela ne l’impressionnait franchement pas.

Quelques instants plus tard, après un dernier échange de politesses avec la maîtresse des lieux et un regard lourd de sens destiné à son création, Philippe Géminéon prit congé et reprit l’ascenseur en sens inverse, disparaissant par là où il était venu. Comme si le départ du maître des lieux avait sonné la fin d’une sorte de cérémonie, le majordome de maison prit à son tour le chemin de la maison, emportant la valise et l’écran de Alexandrame. Blaise était désormais seul avec le vieux de Brouille : était-ce une bonne chose, ou au contraire devait-il se méfier ? Il ne saurait réellement dire s’il trouvait la présence de la femme virtuelle rassurante ou, au contraire, oppressante... les mondanités dont faisait preuve son occupante semblaient cacher une relation plus complexe entre l’avatar et son propriétaire. Mais y avait-il au moins une chose de limpide en ces lieux ? Comme une réponse à ses questionnements, son grand-oncle tacha de lui démontrer que rien ici n’était simple.

Basilic de Brouille débuta ses explications, lui assurant qu’il était ici de son plein gré et qu’il n’était pas dans son intention de le retenir. Derrière les paroles se voulant rassurantes, c’était une façon de lui rappeler que le vieil homme ne prenait aucun engagement envers lui, et sans doute qu’il n’irait pas l’attraper par le col s’il ne jouait pas le jeu. Blaise s’en sentit soulagé, mais aussi légèrement responsabilisé parce que pour la première fois de son existence, il sentait qu’on lui plaçait entre les mains un morceau de son destin, dont il pouvait prendre soin ou bazarder à son envie. C’était une impression étrangement fascinante, mais également agaçante parce qu’elle signifiait que la pédagogie dissimulée du vieil homme avait en quelque sorte fonctionné.

De toute façon, Basilic de Brouille pouvait bien dire ce qu’il voulait, ce n’était pas son courroux à lui que craignait Blaise, mais celui de Géminéon. La colère du Directeur de Grand Hôpital était glaciale pour un clone, et il avait cette façon de vous rappeler instantanément que s’il vous avait donné la vie, il pouvait parfaitement la reprendre, et que vous n’aviez à ses yeux pas plus de valeurs qu’une souris ou un singe dans une cage sur lesquels on testait du rouge à lèvre et des cigarettes.

- Si vous dites que je suis libre de partir… peut-être devriez-vous le dire à mon père... je ne serais pas surpris qu’il espère me voir croupir ici jusqu’à ce que les gens oublient mon existence.

Cette remarque déclamée d’un ton quelque peu amer venait du cœur et non de l’esprit. On lui avait toujours intimé l’ordre de réfléchir avant de parler, et il suivait en général ce conseil... mais l’adolescence prenant peu à peu le pas sur la raison, il n’avait pu s’empêcher ce sarcasme qui révélait la complexité de leurs relations père-clone.

A l’amertume s’ajoutait par ailleurs une autre sorte d’appréhension, plus sourde et qui montait maintenant depuis quelques minutes : là d’où il venait, les punitions existaient, bien sûr, mais une fois administrées il lui suivait de passer une porte pour être accueilli par l’immensité du parc de Bourg-Léon ou un salon plein de rire, une chambre pleine de jeux et d’enfants de son âge, de nombreux frères à lui avec qui partager sa condition. Ici, en revanche, il était seul, et la falaise ne dévoilait guère d’échappatoire. Autour de lui, il n’y avait rien d’autre que la mer et les rochers.

Ils quittèrent finalement l’à-pic pour se diriger à leurs tours vers le domaine, Blaise calquant son rythme sur celui de son aîné. Alors qu’ils marchaient, ce dernier reprit la parole, lui souhaitant de se plaire en ces lieux. Un lieu austère pour un petit garçon qu’il disait... ce qui eut pour effet de faire bougonner Blaise :

- Je ne suis plus un petit garçon.

La remarque était sans doute bien puérile, mais comme beaucoup de jeunes de son âge, il avait besoin de le dire, comme si le simple fait de signaler qu’il avait grandi suffisait à en faire une réalité. Bien vite, Basilic de Brouille aborda un sujet qui ne plaisait guère au garnement qu’il était, mais qu’il ne fut pas particulièrement surpris d’entendre ; les règles à suivre. Au-delà de l’interdiction, pour le moins convenue, de courir à l’intérieur, une des instructions de son hôte attira plus particulièrement son attention. L’accès à certaines pièces lui était prohibé : cette requête n’avait en soit rien d’étonnant, après tout les nurses leurs refusaient également d’entrer dans certaines parties de la pouponnière et jamais il ne lui serait venu à l’idée de descendre dans les sous-sols sans autorisation. Mais l’allusion au contenu de ces pièces était bien plus surprenante et eut tôt fait d’éveiller chez Blaise une curiosité un peu coupable. Il y avait aussi cette mention d’Edinlbert Dalyoha à qui il ne devait apparemment pas parler… autant de mystères qui se gravèrent presque aussitôt dans l’esprit du jeune homme.

C’était le moment de poser des questions, s’il en avait. Blaise hésita quelques instants. En apprenant son départ, il n’avait vu que le bon côté des choses : il était désormais débarrassé de ses frères et de la pression que son père et sa mère s’évertuaient à lui faire peser sur les épaules, sans compter qu’il aurait désormais sa propre chambre et personne pour l’empêcher de dessiner quand il en avait envie... mais il n’avait pas envisagé, jusqu’à très récemment, quelles en étaient les contreparties. Finalement, il se décida donc à aborder le sujet de but en blanc, préférant le faire alors qu’il n’était pas scruté par les yeux réprobateurs d’Alexandrame, ou de tout autre écran occupé par un membre de la famille mort depuis des décennies.

- Oui... qu’est-ce que mon père et ma mère vous ont dit sur moi ?

Pour une fois, ni détour, ni faux-semblants. Il était curieux de savoir jusqu’où ils avaient pu aller dans les révélations... ou même comment ils le considéraient réellement.
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