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« L'ESPRIT ALTAÏ EST UN ESPRIT D'OFFENSIVE » : SOFIA SHAKÛR À LA CONQUÊTE DES NATIONALISTES

« C'est une guerrière » ; en privé, les commentaires sur Sofia Shakûr, actuelle leader du Parti libéral azuréen au Sérail, déléguée pour la mudharaba des ouvriers et techniciens du secteur gazier, ne sont ni tendres ni timides. « Elle s'est imposée contre la direction précédente », rappelle un élu du parti, qui raconte l'ascension de celle qu'il surnomme comme « la lionne. » « C'est un peu notre Pervenche Obéron à nous », veut croire, prophétique, un militant libéral qui fera campagne pour Sofia Shakûr dans le nord du pays. Fière, « agressive », la cheffe de file du parti historique technosolutionniste, pro-capitalisme, libéral et laïque s'est révélée au grand public par son langage châtié à l'égard des décroissantistes et de l'opposition écosocialiste. Jusqu'à devenir la meneuse d'un Parti libéral en pleine refonte, qui fait désormais cavalier (des steppes ?) seul pour les élections de 2020.
« Sofia Shakûr est une fervente défenseuse du secteur gazier azuréen », estime un observateur à l'oeil bien affûté qui n'aura pas loupé que l'actuelle élue pour la corporation gazière a publiquement soutenu le Plan Gazier de Beylan Pasha en 2015, et vilipendé les écologistes durant l'affrontement politique qui a finalement vu l'abandon des espoirs de renouveau fossile en Azur. « Elle a tenu le pavé pour défendre nos emplois, nos salaires, notre dignité et notre histoire », se réjouit un technicien de PETRAZUR, qui estime que la cause gazière est, au-delà d'une simple question économique ou énergétique, « un enjeu de civilisation. » Certaines régions, notamment au nord du pays, ont en effet fait de la production des hydrocarbures leur spécialisation ― et une manne financière considérable, qui alimente les caisses de l'Etat califal.
« Je ne suis pas là pour faire front commun ni avec les décroissantistes, ni avec les séparatistes », avait cinglé en 2017 l'alors devenue présidente des Libéraux, actant le divorce avec l'ancienne coalition d'opposition. L'Alliance démocratique, qui rassemblait jusqu'alors tous les opposants au régime califal derrière une bannière de laïcité, de parlementarisme et de défense des droits humains, s'était alors brisée en deux : d'un côté, la gauche écologiste et sociale-démocrate, plus ou moins favorable aux orientations des réformateurs islamiques imprégnés d'écologisme et de réchauffisme ; de l'autre, le Parti libéral, avocat historique de l'industrie et du développement technique. Un divorce qui aura signé une nouvelle ère inédite pour l'opposition au régime califal.
« Avec Sofia, rien ne semble perdu d'avance » ; malgré la domination politique et électorale du Parti de la Renaissance Islamique, la Nahda, et la popularité historique du Grand Vizir Afaghani Pasha, l'opposante iconoclaste ne veut « rien lâcher. » Dernière offensive en date : une offensive sur le plan symbolique. Ainsi, Sofia Shakûr a représenté une délégation azuréenne à Khydan, au Talaristan, pour la fête nationale d'une « nation soeur » ; une première depuis 1978 de la part d'un parti qui n'a jamais réussi à se sortir d'une relation lourde et ambiguë au passé dictatorial de l'Azur. Contrairement aux Jeunes-Altaïs, qui affirment une certaine sympathie à l'égard de la période républicaine (1922 à 1978), les Libéraux tentent de formuler un nouveau projet politique basé sur le libéralisme politique et institutionnel, appuyé sur la coalition Alliance démocratique. Enfin, tentaient ; par des déclarations très amicales à l'égard de l'histoire altaïe, et de la nature « steppique » et « turcique » de la nation azuréenne, Sofia Shakûr, qui n'est pourtant pas de langue altaïe et qui fait partie d'une génération moins préoccupée par les questions ethnoculturelles, revendique un attachement à un enjeu symbolique fort pour le peuple national azuréen.
« L'Azur devrait reconstruire son économie et son armée », estime le Parti libéral à travers ses représentants rassemblés en meeting à Mysore, au Mirobansar. « Cela suffit, la doctrine de stricte défense et de passivité ! » Pour le parti à l'emblème de barrage, symbole hérité de la grande période des développements d'infrastructures hydroélectriques sous la République, le gouvernement califal « détricote notre histoire glorieuse » et veut « mettre fin à des millions d'emplois à travers le pays. » Néanmoins, Sofia Shakûr juge que « l'action à l'égard de la Cramoisie est satisfaisante », même si elle reste « minimaliste » : « si nous avions une armée de terre digne de ce nom, nous pourrions déjà occuper le terrain. La politique du missile arrive à ses limites », une critique historique portée par les Jeunes-Altaïs, sur les platebandes desquels le Parti libéral vient désormais jouer.
« Industrie, armée, patriotisme » : telle semble être la ligne que veut incarner Sofia Shakûr pour les élections de 2020, qui verront le renouvellement des conseils de collectivités territoriales à travers le pays, ainsi que celui d'une majeure partie des sièges au Sérail, pour la partie des délégués élus ― les sièges occupés par des délégués permanents venus des mudharabas et des organisations confessionnelles, eux, resteront occupés par leurs titulaires après l'élection. « Le Parti libéral est en train de quitter l'orbite démocratique et humaniste », a regretté un élu social-démocrate peu de temps après le divorce d'avec l'Alliance démocratique. Pour les écologistes, c'est en revanche un « soulagement » de ne plus faire équipe avec des « productivistes déments » : le Plan Gazier a été le moment d'une fracture interne profonde, remarque un toutologue toujours pas kidnappé (mais que fait la police ?). « Entre les pro-hydrocarbures et les pro-décarbonation, il y a un fossé qui se creuse » alors que le Grand Vizir, Afaghani Pasha, semble faire de la question environnementale un cheval de bataille pour recomposer l'économie azuréenne en panne de diversification.
« Nous sommes favorables à l'abolition des spécificités religieuses », clame Sofia Shakûr, dans un registre étonnamment éloigné de la position traditionnelle visant à privilégier une laïcité dans l'Etat favorable à l'inclusion de toutes les communautés ; au contraire, pour Shakûr, « la Constitution califale garantit des privilèges à certains groupes minoritaires » au détriment du reste de la population. Qui est visé ? « Les hindouistes du Mirobansar », réplique immédiatement un participant au meeting, interrogé en marge du rassemblement à Mysore. Pour lui, « sous couvert de tolérance vis-à-vis des prétendus "Gens du Livre", on a donné une surreprésentation et des avantages à certaines communautés », dont la plus importante, devant les Juifs et juste derrière les Chrétiens, est celle des Hindous, qui forment la majorité de la population au Mirobansar. « Nous nous opposerons systématiquement aux tentatives de démembrer notre grande nation turcique », a conclu la leader libérale sous les applaudissements, en plein coeur de la province sud ; à travers cette promesse, c'est un engagement à faire obstacle aux tentatives répétées du Nand Sangh, le « Parti de la Joie » mirobansari, autonomiste, particulariste et confessionnaliste pro-hindou, d'obtenir un statut particulier et, pourquoi pas, l'indépendance.
« Sofia Shakûr prétend ne pas agresser l'électorat musulman dans ses convictions », juge un ouléma conservateur, « même si elle défend toujours l'avortement et l'abolition de la morale islamique » ; certains autres membres d'associations conservatrices ont une opinion mitigée de la nouvelle orientation libérale. « Elle a beau dire défendre l'unité territoriale de l'Azur et vouloir renforcer sa puissance, elle reste une jeune femme de grande ville », peu au fait des problématiques rurales, paysannes, auxquelles le Grand Vizir tente de répondre à travers une politique axée sur la protection des ressources naturelles. « Nous avons un problème de pollution et de diversification économique », dit un économiste de la Nahda, qui juge que le Parti libéral « est plutôt archaïque que moderne » sur les questions technologiques et industrielles. Une critique rejointe par les Verts : « avec Sofia Shakûr, c'est la crise assurée, l'eau empoisonnée, le dérèglement climatique. »
Les Jeunes-Altaïs ont accueilli favorablement les déclarations de Sofia Shakûr sur la « grande nation altaï. » Çerkes Haslan, ténor du parti d'extrême-droite nationaliste, a même fait part de son « optimisme » : « la décadence afaghanienne prendra fin un jour ou l'autre », prophétise-t-il ; « nos idées se répandent dans la société. »
« Je ne suis là ni pour vous caresser ni pour vous endormir », a asséné l'ambitieuse représentante libérale à ses partisans à Mysore. « Vous n'êtes ni des imbéciles ni des enfants. Vous n'avez pas besoin qu'on vous parle avec une petite voix douce en vous berçant dans un landau. Je ne suis pas là pour vous faire plaisir. Je suis là pour vous dire qu'il existe un moyen de prendre le pouvoir. Ce moyen, c'est la voie que je choisi et que je mène. Cette voie, c'est celle qu'ont toujours emporté nos ancêtres les Altaïs ; c'est celle de l'audace, et de l'offensive. Laissez la lâcheté et la pleutrerie aux sédentaires. L'esprit altaï est un esprit d'offensive. »
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