Posté le : 30 déc. 2025 à 17:29:50
Modifié le : 25 jan. 2026 à 19:55:07
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Troisième lettre
Nous serions malhonnêtes de prétendre avoir été pris au dépourvu : dès le début du siècle les scénarios sur la greffe de cerveau ont occupé une place importante dans nos réflexions sur l'identité personnelle. Celles-ci n’ont fait que s’accélérer à mesure que nous touchions au but, cependant sans jamais apporter de réponse satisfaisante. Je ne vous apprends rien mais je suis obligé de penser à cette célèbre expérience de pensée qui occupait déjà les salons de nos sociétés savantes et ça dès le XVIIème siècle ! L'histoire se déroule à peu près comme suit : imaginez que le cerveau d'une personne soit transplanté dans le crâne vide d'une autre personne (ou dans un corps dont le cerveau a été retiré). On nous demande alors de réfléchir : qui est la personne qui se réveille après l'opération ? La personne qui en résulte est-elle identique au « donneur de cerveau » ou au « donneur de corps », ou s'agit-il d'une personne complètement différente ?
Cette question, centrale vous me l’accorderez, est omniprésente dans le débat moderne en médecine. Ce qui jusque-là n’était qu’une expérience de pensée est fréquemment présentée comme un soutien aux théories de la continuité psychologique, elle est désormais considérée comme particulièrement gênante pour les points de vue concurrents. Beaucoup me répondent « testons ! » demandons au greffé qui il est mais c’est là tout le piège de la situation car le testé n’a pas plus conscience de l’altération de lui-même que nous. Soit il est un cerveau qui s’est déplacé, soit il est une nouvelle personne mais dans un cas comme dans l’autre, il ne peut en avoir conscience car du point de vue de l’intériorité il n’y a pas de différence entre la continuité psychologique et la reconstruction d’une nouvelle identité. Vous ne pouvez pas vous « souvenir » d’avoir été quelqu’un d’autre puisque dans ce cas-là, vous n’êtes pas quelqu’un d’autre, puisque ce sont les souvenirs qui font notre identité. De la même façon un esprit copié et virtualisé n’a pas conscience d’être la copie, de son point de vue il y a une continuité psychologique alors même qu’il vient littéralement de naitre quelques secondes plus tôt.
Les défenseurs des théories de la continuité corporelle, ont affirmé qu'une variante des transplantations cérébrales, parfois décrite comme un « échange de corps », joue en fait en faveur des conceptions de la continuité corporelle. Ils présentent plusieurs arguments remettant en question le prétendu soutien aux théories de la continuité psychologique tiré des greffes de cerveau. Une autre critique, plus générale, affirme qu'en raison d'un manque inévitable d’informations sur l’intériorité des patients, les conclusions qui sont tirées des expériences de greffes de cerveaux conduisent souvent à se fier à tort aux prédictions sur la manière dont notre concept d'identité personnelle s'appliquerait dans les cas imaginés. Selon ce point de vue, les scénarios sur la greffe de cerveau ne soutiennent pas les théories de la continuité psychologique, mais reflètent simplement des intuitions qui n'ont aucune incidence sur notre concept d'identité personnelle.
Ambroise Crogère a récemment fait valoir que rejeter les scénarios sur la greffe de cerveau qui semblent aller dans le sens des théories de la continuité psychologique comporte « deux erreurs coûteuses ». Il estime que (1) lorsqu'ils évaluent ces cas imaginaires, les philosophes commettent l'erreur d'essayer de déterminer les intuitions que devraient avoir, selon eux, les personnes vivant dans un tel monde possible, au lieu de réfléchir à leurs propres intuitions. Crogère ajoute que (2) les scénarios sur la greffe de cerveau ne peuvent confirmer aucune théorie donnée de l'identité personnelle, mais qu'elles peuvent plutôt exclure certaines théories. Nous ne devrions donc pas les considérer comme capables de produire des résultats positifs, mais simplement comme capables de réfuter des théories. Dans cette optique, Crogère affirme que même si les scénariossur la greffe de cerveau n'apportent pas de soutien direct aux théories de la continuité psychologique, elles rendent néanmoins les points de vue concurrents peu plausibles et, ce faisant, elles apportent un soutien « indirect » aux points de vue sur la continuité psychologique. Il vise à le démontrer en appliquant ses « deux erreurs coûteuses » à la « vision de la vie de la personne » de Jacqueline de Fuite, qui constitue une alternative prometteuse aux théories de la continuité psychologique.
Dans ce qui suit, je soutiens, sur la base de considérations conceptuelles et en tenant dûment compte des données empiriques récentes, que Crogère fait fausse route, tant dans ses affirmations générales en faveur des scénarios sur la greffe de cerveau comme soutien indirect aux théories de la continuité psychologique que, en particulier, dans son attaque contre la « vision de la vie de la personne ». Je tente de démontrer cela en mettant en lumière l'ontologie sociale de la personnalité, en soutenant que, puisque notre concept de personnalité est façonné et influencé par des normes et des structures contingentes de facto du monde naturel, et qu'il est donc fortement chargé sur le plan normatif, la genèse conceptuelle de la personnalité doit être prise en compte et les scénarios doivent être construites de manière aussi réaliste que possible afin de susciter des intuitions fiables. En outre, un examen empirique des scénarios sur la greffe de cerveau, dans le cadre d'une « cognition incarnée », révèle que les arguments de Crogère ne suffisent pas à soutenir les théories de la continuité psychologique. Au contraire, une telle analyse suggère plutôt un avantage de la « vision de la vie de la personne ».
Crogère utilise des scénarios sur la greffe de cerveau pour soutenir indirectement les théories de la continuité psychologique, une opinion qu'il approuve pour des raisons positives ailleurs. Le soutien qui découle de ces hypothèses est « indirect », car il estime que les scénarios ne peuvent jamais confirmer une théorie, mais seulement en exclure certaines. Cependant, si ces scénarios sur la greffe de cerveau réfutent d'autres points de vue, elles nous laissent alors la continuité psychologique comme la candidate la plus plausible. C'est du moins ce qu'affirme Crogère. Il convient de noter que Crogère, du moins implicitement, prône une forme particulière de théorie de la continuité psychologique ; une théorie qui, tout en insistant sur la continuité de la psychologie distincte d'une personne comme condition nécessaire et suffisante de l'identité personnelle, repose sur la persistance d'une partie intégrante de l'organisme humain, à savoir le cerveau (ou plus précisément le cerveau) comme siège supposé de la continuité psychologique. Ainsi, le point de vue que Crogère cherche à défendre indirectement n'est pas une théorie de la continuité psychologique « toute cause » qui permet de dissocier les états mentaux des états cérébraux (du moins en principe), mais plutôt ce que l'on pourrait appeler une vision « cause cérébrale ». Selon cette conception, c'est la psychologie distincte d'une personne qui importe pour l'identité personnelle au fil du temps, et cela se réalise par l'instanciation continue de cette psychologie par le cerveau.
Cela montre que Crogère ne s'intéresse pas exclusivement à de simples questions métaphysiques se déroulant dans un monde possible, mais à une discussion sur l'identité personnelle quelque peu en rapport avec des considérations empiriques. Or, étant donné le fait empirique que le cerveau ne peut être simplement déconnecté du corps, l'organisme humain dans son ensemble doit jouer au moins un rôle dérivé majeur dans la constitution de l'identité personnelle, c'est-à-dire si la théorie de Crogère sur la « cause cérébrale » est censée résister à un examen empirique. Cependant, Crogère présente son point de vue de manière légèrement différente : l'identité personnelle est garantie par la continuité psychologique qui s'instancie dans le cerveau d'une personne, de sorte que la personne va là où va son cerveau. Il est certain que le point de vue de Crogère n'est pas exempt de contraintes empiriques ; sinon, il semblerait étrange d'accorder explicitement une telle importance au cerveau dans la mise en œuvre et le maintien de la continuité psychologique.
Compte tenu de l'insistance de Crogère sur l'implication du cerveau, il est raisonnable de supposer qu'il ne se préoccupe pas uniquement de spéculations métaphysiques, mais qu'il s'intéresse également à la réalité du monde. Dans cette optique, on pourrait penser qu'il devrait accueillir favorablement les préoccupations méthodologiques de Mathieugène Sombreclerc concernant les cas de puzzles contrefactuels. Sombreclerc suggère que toute expérience de pensée visant à révéler les caractéristiques ontologiques de l'identité personnelle nécessiterait une masse d'informations avant que le phénomène puisse être « établi ». Elle souligne à juste titre qu'il existe une différence cruciale entre les préoccupations linguistiques concernant la manière dont notre concept de personne serait utilisé dans un monde où ces contrefactuels se produiraient réellement, et les caractéristiques ontologiques de ce concept dans le monde naturel. Il semble controversé de tirer des conclusions en comparant notre concept aux conventions linguistiques supposées dans un monde possible aux caractéristiques ontologiques du monde naturel. Néanmoins, Crogère conteste ce qu'il considère comme deux hypothèses erronées concernant la critique des scénarios dont Sombreclerc et Jacqueline de Fuite se rendraient coupables selon lui. Il le fait dans le but de montrer que lorsque ces deux hypothèses erronées sont corrigées, les scénariossur la greffe de cerveau soutiennent indirectement son type de vision de la continuité psychologique. Je vais examiner chacun des arguments de Crogère tour à tour.
Crogère partage l'avis de Sombreclerc selon lequel si l'on recourt à des scénarios contrefactuelles sur l'identité personnelle dans le but de découvrir ce que « nous » dirions si nous vivions dans ce monde fictif, nous sommes voués à l'échec. Crogère précise toutefois que l'exigence de savoir comment nous réagirions, en termes de conventions linguistiques et de convictions ontologiques, si nous vivions dans un tel monde possible afin de déterminer si, et dans l'affirmative, comment « notre » concept d'identité personnelle est plausible en l'absence de ce phénomène contrefactuel, est une exigence trop difficile à satisfaire. Selon Crogère, le mécontentement de Sombreclerc face au manque de détails circonstanciels fournis dans les scénarios est donc déplacé, car l'exigence elle-même est déplacée. Voici la mise en garde cruciale dans l'argumentation de Crogère, qui nécessite une citation plus longue dans laquelle il discute des plaintes de Sombreclerc concernant les scénarios de division, celles-ci, bien que différentes des transplantations cérébrales, jouent un rôle similaire en tant que cas tests pour les théories de l'identité personnelle. Il est important de souligner que dans la version bien établie de Sombreclerc, les scénarios de division s'inspirent d'événements réels et que Sombreclerc s'efforce de discuter des considérations empiriques.