25/11/2018
11:06:24
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La Cité noire

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Carnavale - la Cité noire
code[justify][indent=20%][indent-right=20%][center][img=https://i.postimg.cc/tTHpyx8K/CARNAVALE-CITY.webp]Carnavale - la Cité noire[/img][/center][/indent-right][/indent][/justify]
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Carnavale - la Cité noire

- Je vais prendre par la 27ème avenue si ça vous fait rien. La 66ème est dangereuse de nuit, avec toutes ces meutes de chien. On a vite fait d'en taper un et ça vous défonce le par-brise, c'est des sacrés bestiaux ces molosses, et puis je vous conseille pas d'y tomber en panne, ça non.

- Faites comme vous voulez, vous connaissez mieux la ville que moi.

- Ça c'est sûr, trente ans que je fais le taxi dans la Cité noire je connais tous les quartiers est ! Et même quelques uns au sud aussi.

- Trente ans comme taxi ? Il vous est jamais arrivé d'ennuis ?

- Des emmerdes, oh si et pas qu'un peu, des drôles d’anecdotes, des drôles de rencontres. Et puis il y a ce que les clients racontent, on a de tout, des grands des petits, chacun avec sa vie. Il y aurait beaucoup à dire, vous êtes pas pressé de toute façon ?

- J'ai un avion dans deux jours.

- Alors vous avez un peu d'avance, s'il y a pas de bouchons ça le fera et au pire je connais les raccourcis pour les esquiver, faites moi confiance.

Le passager se roule en boule dans les couvertures sur la banquette arrière.

- Alors je vous écoute...

- J'ai justement deux ou trois histoires que ça me ferait plaisir de vous raconter.
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Carnavale - la Cité noire

L'organisation des rues de Carnavale, en particulier dans les bas-quartiers dépourvus de grandes avenues lumineuses, tient davantage du tourbillon intestinal que du quadrillage bourgeois. Ici les rues se faufilent, s'emberlificotent, se contournent, se dépassent et parfois même se superposent. Certaines sont plus longues vu de dedans qu'au dessus, des passerelles se jettent dans le vide, des trous ouvrent sur les égouts noirs comme des fours. Penchez y l'oreille pour entendre les lointaines lamentations des canaux enterrés, ou celles de la ventilation, le souffle de Carnavale.

Enveloppée dans ses châles, une silhouette féminine s'aventure parmi les poubelles. Elle semble savoir où elle va et hésite très peu sur le chemin à prendre, s'arrête seulement pour reprendre son souffle et s'assurer qu'elle n'est pas victime d'hallucinations. Soudain, là où il n'y avait qu'un mur, il y a une porte dissimulée dans les ombres. Une petite lumière verte s'allume au dessus : c'est ouvert. La femme aux châles pénètre dans la boutique de bougie.

- Bienvenue bienvenue comment puis-je oh c'est vous madame Blondejonquille.

- Bonjour monsieur Potpourri.

- Est-ce que votre dernier achat vous a plu ?

- Beaucoup vraiment beaucoup c'est pour ça que je reviens.

Ils rient de connivence.

- Est-ce que je peux vous proposer quelque chose en particulier ?

- Je ne sais pas ce que je cherche exactement, vous pourriez me faire des suggestions ?

- Bien entendu, c'est pour vous ou pour quelqu'un d'autre ?

- Pour la maison, j'ai une mauvaise odeur d'eau croupie qui remonte dans le salon depuis quelques semaines et j'aimerai la camoufler.

- Ah oui c'est vrai qu'il a beaucoup plu depuis quelques temps. Monsieur Dalyoha arrose ses fleurs à ce qu'on dit.

Monsieur Potpourri sort de derrière son comptoir. Les murs de sa boutique sont tout entier couverts d'étagères sur lesquelles s’amoncellent des centaines, des milliers de bougies et chandelles parfumées qu'il fabrique lui-même dans son sous-sol. Il s'approche de l'une des étagère et se saisit d'une grande bougie en cire verte.

- Celle-ci évoque l'herbe fraichement tondue au printemps. Si vous fermez les yeux cela vous fera comme si vous aviez un jardin et un mari dévoué pour l'entretenir.

- C'est un peu banal...

Il attrape un sac de poudre et l'agite d'un air malicieux.

- Brûlez ceci avec si vous préférez. C'est légèrement musqué, à la place d'un mari vous aurez un beau jardinier tout en sueur comme amant...

- Tentant. Mais je cherche quelque chose de plus sulfureux.

- Bien sûr, voyons voir...

Il repose le sachet et la bougie et se dirige vers un autre mur de la boutique. Il en tire un chandelier à trois branches.

- Une chandelle par âge de la vie. Chacune est prévue pour durer huit heure, un tiers de journée. La première évoque l'odeur si caractéristique des petits enfants à la naissance et vous replongera dans votre prime jeunesse. La seconde la force solaire de l'âge adulte, pleine de confiance et de possibles. La troisième, le pourrissement et la maladie, le déclin de l'existence. Une vie en une journée, parfait pour prendre un peu de recul, ou si vous désirez vous repasser le fil de votre existence et vous suicider à minuit. C'est une sacrée expérience...

- Je ne me sens pas trop d'humeur suicidaire en ce moment...

- Bien sûr madame Blondejonquille alors j'ai peut-être ce qu'il vous faut...

Il repose le chandelier et ouvre une grande malle où sont entassés tout un tas de longues bougies brunes et légèrement tachetées.

- Cire humaine, je partage mon fournisseur avec un marchand de savon. Chaque individu a une odeur unique alors on n'est jamais totalement sûr du résultat final mais c'est là l'épice d'un tel produit. Elle vous durera environ seize heure, assez longtemps pour apprendre à connaitre un frère en humanité dans toute l'intimité de ses derniers instants. Cela sent très fort, un être humain qui regarde la mort en face.

- Je ne sais pas... tout cela est très morbide... je cherchais une expérience plus tournée vers moi-même. Un cheminement intérieur, pour apprendre à se connaitre.

- Vrai vrai, pardonnez moi, je vais chercher autre chose voyons voir...

Il se dirige vers le fond de sa boutique et revient avec des petites bougies bleue électriques qui tiennent dans le creux de sa main.

- Sentez cela, dites moi ce que vous en pensez ?

- Quelle drôle d'odeur !

- Les effets devraient se faire sentir très vite, patientez un instant.

- Je patiente... mais qu'avez vous dit ?

- Moi ? Rien.

Il sourit.

- Ce chuchotement pourtant.

- Vous entendez quelque chose ?

- J'entends... cela murmure... est-ce ma voix ou ? Qu'est-ce que c'est que cette bougie monsieur Potpourri ?

- Huile essentielle de schizophrénie. Parfumez en votre maison et je vous assure que vous serez changée à jamais.
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Carnavale - la Cité noire

"Tout a commencé dans un garage" voilà comment se présentent les grands entrepreneurs à succès. Croyant y voir une causalité, la Banque Princière Castelage avait financé la construction d'une centaine de milliers de garage dans la Cité noire, prioritairement dans les bas-quartiers, espérant y voir mécaniquement éclore les grandes entreprises de demain. Mais commencer dans un garage ne suffit pas toujours à faire fortune et l'investissement se révéla à perte.

Dans un pâté de maison résidentiel, deux amis partagent une bière devant des caisses de matériel mécanique.

- Tu dis que t'as récupéré ça où ?

- Des ferrailleurs qui me les ont revendus pour que dalle, ils disaient qu'ils avaient les milices au cul alors ils ont tout bradé.

- Cool.

- Regarde ça :

Il ouvre l'une des caisses.

- C'est un moteur d'avion tanksien.

- Trop cooool ! Mais ça sert à quoi ?

- Je compte le démonter et réutiliser les pièces pour en faire une batterie pour mon mécha-scaphandrier.

- Putain je savais que c'était pour ça. Alors t'as toujours pas abandonné l'idée ?

L'autre lève sa bière, goguenard.

- Ah mon génie d'entrepreneur ! Tu feras moins le malin quand je serai riche ! Je te filerai pas un sous !

- C'est ça, à ton génie de doux rêveur plutôt. Tu penses pas que si c'était si simple les grandes familles l'auraient déjà fait depuis longtemps ?

- Mais non c'est parfaitement logique : les grandes familles sont déjà pétées de thune, l'argent attire l'argent elles ont pas besoin d'aller le chercher dans les quartiers inondés, c'est pour ça que les trésors des princes de Vale dorment toujours sous l'eau. Qui sait ? Je pourrai bien récupérer la couronne d'Eugénie ?

Son ami semble dubitatif.

- Si elle a pas rouillée depuis le temps.

- L'or et les pierres précieuses ça ne rouille pas nigdouille. Imagine si j'arrive à construire mon mécha-scaphandrier : je pourrai explorer dans les endroits où personne n'ose aller. Pas de problème de pollution, les crocos me foutront la paix et si je croise des cannibales je les dégomme au harpon ! Avec les pièces détachées que j'ai récupéré mon armure sera indestructible !

- Tu vas surtout te faire avaler par un python géant, tu pourras rien faire dans ton armure. C'est pas pour rien que personne va dans les quartiers inondés, on dit qu'il y a des courants acides là dessous, des immeubles qui s'effondrent, et des tourbillons... ton mécha il fera pas long feu.

Son ami donne un coup de pied dans un morceau de carlingue.

- Avec ça ça tiendra.

- Ça a pas tenu contre les chasseurs Obéron.

- Fais pas ton relou, tu peux pas comparer un python à un avion de chasse.

- Non mais tu sais ce que je peux comparer à un avion de chasse ?

- Ta mère.

- Ta gueule.

Ils se resservent une bière.
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Carnavale - la Cité noire

- Monsieur ? Vous êtes là ? C'est les urgences.

Pas de réponse.

- Monsieur vous nous avez appelé, ouvrez la porte s’il vous plait.

Pas de réponse.

- Monsieur ?

Pas de réponse.

- Merde j’espère qu’il a pas fait une dinguerie. On enfonce la porte.

- Tu crois ? Et si c’était une de ces arnaques où les gens appellent à l'aide pour ensuite nous accuser d’être entré chez eux par effraction ?

- Tu lis trop les chiens écrasés toi, il y a un type qui a besoin de nous là-dedans. Ouvre moi ça vite fait.

- Bon bon, recule toi.

Pendant que son collègue s’écarte, il place une charge explosive sur la serrure de la porte, allume une mèche et s’éloigne à son tour en se bouchant les oreilles. La porte explose dans un bruit sourd de ferraille vaporisée.

- Monsieur ? Monsieur vous êtes là-dedans ?

Bruit étouffé.

- Ça vient de la cave… Monsieur ? Tout va bien ? Vous nous avez appelé, on est les médecins…

- Joseph, ça pue, la déco est bizarre.

Le petit appartement tout en couloirs encombrés de matériel informatique et mécanique, de pièces détachées et détournées de leur usage d’origine fait davantage penser à un syndrome de Diogène qu’à la demeure d’un homme sain d’esprit. Il faut se méfier des maboules, ils sont de la responsabilité du Palais d’Hiver mais surtout imprévisibles et donc dangereux. Dépêchés sur un appel d’urgence, un accident domestique décri entre deux sanglots du père, les médecins sont venus quasiment désarmés. A Carnavale, la possibilité d’un piège n’est jamais inexistante : la ville est une chausse-trappe à ciel ouvert.

- Monsieur ?

- En bas…

- En bas, on y va.

- Joseph… j’ai un mauvais pressentiment.

- T’es gentil tu le gardes pour toi le temps qu’on sauve une vie ok. Putain on y voit rien ici. Monsieur vous pouvez allumer ?

Un sanglot leur répond. A tâtons, Joseph Emère, médecin urgentiste à la clinique Sainte-Eloïsidore du quartier des lucarnes, trouve le cordon permettant d’allumer l’ampoule de la cave. Sur le sol, un homme à genoux se tient courbé au-dessus d’un petit corps qu’il dissimule partiellement de sa carrure voutée.

- Monsieur c’est les urgences, c’est votre fils ? qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Le visage du garçon est pâle comme une poupée de cire, ses paupières fermées ont pris la teinte bleue de l’encre.

- Je… il était… je ne sais pas quoi faire… il ne bouge plus…

- Vous pouvez le lâcher, je vais prendre son pouls attendez…

Pas de pouls.

- Pas de pouls, monsieur s’il vous plait.

Joseph Emère lui claque des doigts sous le nez.

- Vous savez ce qui lui est arrivé ? Antonin prépare une dose d’adrénaline on va tenter un massage cardiaque.

- Il était comme ça… quand je suis descendu…

- Ok, écartez-vous monsieur, je vais tenter une réanimation. Attention, un ! deux ! trois ! CRAAAC

Glapissement d’horreur.

- Mon dieu…

- Mais putain ?

- VOUS L’AVEZ CASSÉ !!!

- Monsieur… c’est un robot ?

- Mon fils ! Mon fils c’est mon fils vous me l’avez cassé !

- Merde alors, une machine… c’est hyper réaliste.

- C’est dingue c’est plein de rouages à l’intérieur. T’es complètement passé à travers le torse.

- Mon fils !!!!

- Monsieur calmez-vous, ce n’est pas votre fils c’est un automate, c’est vous qui l’avez construit ?

- Faut pas appeler les urgences pour des bêtises monsieur.

- Mon fils vous me l’avez cassé… vous me l’avez cassé…

- Merde le vieux est cinglé.

- Laisse tomber, c’est toi qui avait raison, on a perdu notre temps. Ca doit être un de ces adorateurs de poupées.

- Mon fiiiils…

- Vieux fou.

- Papa ?

Une petite voix féminine s’élève du haut des escaliers. Dans la pénombre, on n'en distingue que la silhouette menue. L’homme se redresse en panique et hurle :

- Va-t’en ! Sors d’ici ! Je te dirai quand tu pourras venir !

- Monsieur c’est votre fille là-haut ? Vous devriez vous calmer.

- Petite ? Tout va bien ? N’ait pas peur, on est médecin, on est là pour vous aider ton papa et toi.

Mais l’enfant s’est déjà enfuie dans un grincement mécanique.
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Carnavale - la Cité noire

A Carnavale, le ferraillage est une activité rentable. Dans les bas-quartiers, nombreux sont ceux à survivre grâce à la débrouille et la récup. Le bricolage est élevé au rang d’art ici car la Cité noire regorge de trésors accumulés depuis des milliers d’années et qui ne demandent qu’à être extirpés des ombres pour obtenir une nouvelle vie. C’est le royaume des antiquaires, les bas-quartiers récupèrent les déchets électro-ménagers et toute la machinerie de la haute pour goûter un peu à leur restes, et les grands bourgeois, eux, se payent l’illusion d’être des héritiers de la grande histoire en s’entourant d’œuvres d’art et d’artisanat daté du siècle dernier. On a tous quelque chose à trouver dans les poubelles de Carnavale : un peu de confort, un peu de luxe ou un peu de légitimité.

Les meilleurs coins à ferrailles, ceux où on trouve les objets les plus précieux (cartes mères, micro conducteurs, fils électriques, morceaux de machines industrielles sans parler de toutes les pièces mécaniques encore utilisable qu’on peut séparer du truc qui a cassé autour) sont aussi ceux que les gangs dominent et gardent jalousement. La mafia métallique, les expéditions du roi lépreux, la secte des automatiques, autant de groupes dangereux et armés qui se disputent les riches ruines de la Cité noire.

Pour se faire de l’argent malgré la concurrence, il faut être prêt à prendre des risques. Certains s’infiltrent dans les déchèteries privées à la faveur de la nuit. Ils espèrent trouver quelque chose de précieux et courir assez vite, ou ramper assez discrètement pour s’échapper sans être repérés par un guetteur, ou par un sniper. Beaucoup n’en reviennent pas. D’autres préfèrent explorer les immeubles et les maisons abandonnées. Il y en a tant, Carnavale est un cimetière d’œuvres grandioses, le squelette décharné d’un urbanisme délirant qui semble sans cesse regénérer sa chair sur ses os. Visiter les bâtiments abandonnés est plus discret, plus aléatoire aussi, on ne sait jamais sur quoi on tombe : bonne ou mauvaise surprise. Les lieux en ruines sont hantés par toutes sortes de choses : fantômes, squatteurs, animaux sauvages. Sans compter les pièges que certains placent à dessein pour cueillir les visiteurs imprudents comme du gibier.

En ce qui me concerne, j’ai fait un autre choix : je pêche à l’aimant. Cela non plus n’est pas sans risque car les meilleurs coins sont dans les quartiers inondées, ceux où tout le monde a de bonnes raisons de ne pas vouloir mettre les pieds. Moi je m’y aventure car la faune ne m’effraie pas et je préfère être seule. Les crocodiles, eux au moins, ne violent pas.

Même en restant aux abords des quartiers inondés, je prends toujours mon masque à gaz. On ne sait jamais quel mouvement de vase libèrera là-dessous une poche de gaz ou de vapeurs chimiques oubliées d’un autre temps. Carnavale a noyé ses trésors, mais pas que, et pour chaque couronne de pierres précieuses ou tableau de maître qu’elle dissimule, la Cité noire dégueule cent fois plus de merdre immondes et mortelles sur ses ressortissants. Chasser les reliques des princes de Vale revient à jouer au chien truffier dans une fausse à purin.

Et pourtant me voilà, comme tous les jours maintenant depuis plusieurs semaines, mon long fil et au bout mon aimant. Il m’a coûté une petite somme celui-là, mais c’est un investissement qui vaut le coup : sous les eaux croupies la ferraille est un peu rouillée c’est vrai, mais les meilleures pièces n’ont pas toutes encore été dépecées et il vaut mieux se pêcher quelque chose à nettoyer qu’une carcasse inutilisable parce qu’il lui manque la moitié des morceaux.

Je tire toutes sortes de choses des eaux stagnantes. Des objets d’un temps ancien et certains plus modernes, jetés là pour être oubliés. Un jour, un grand mannequin de fer, haut de deux mètres qu’il a fallu rameuter mes cousins pour le sortir de la vase. Son regard vitreux et couverts de ces algues noires et globuleuses qui tapissent le fond de l’eau : à la place des iris, deux lames de jade polie. Un autre jour, des chandeliers en argent, gravés de signes kabbalistiques. De bonnes prises, des pièces de collection. Un meuble de bureau où se trouvaient sans doute des papiers, réduits à rien par le temps. Un voiture que je devine sous la surface mais qui est trop lourde pour être pêchée. Des récipients, du matériel d’alchimiste, toutes sortes de décorations de maison, un exosquelette crevé de plusieurs trous de balles et dedans, un cadavre aux os rongés. La broche d’un linge d’enfant, les menottes de fer qui ont servi à noyer un homme, des disques durs illisibles, plusieurs armes de toutes sortes.

A chaque fois que je tire mon fil de l’eau, je me prends à rêver que sortira la couronne d’Eugénie de Vale, la couronne perdue, le véritable trésor de Carnavale. Mais si la couronne se trouve quelque part ce n’est sans doute pas ici si près des berges. Il faudra s’enfoncer plus loin et plus profond dans les quartiers inondés pour espérer mettre la main dessus.

Tous les jours ne sont pas si miraculeux. Ma présence et mon aimant qui racle le fond de l’eau attirent l’attention de ses habitants. Des formes serpentines glissent sous la surface et m’obligent à prendre la fuite. Le moindre clapotis d’eau est suspect, cela peut être un poisson, un crocodile, un homme grenouille qui s’approche dissimulé dans l’eau opaque ? Même avec mon masque, l’air donne de drôles d’idées si on n’y fait pas attention, des suggestions de baignades, ou de joindre mes mains en coupe pour recueillir un peu d’eau croupie et la porter à mes lèvres. J’ai entendu dire que certaines colonies de bactéries mangeurs de chair étaient devenues si nombreuses qu’elles formaient désormais des réseaux neuronaux comparables à celui d’un être humain et que leur intelligence équivalait celle d’un enfant. J’ignore si cela est vraiment possible mais par prudence, j’évite de parler tout haut près de l’eau, de peur que quelque chose décide de me répondre.

Je change régulièrement d’emplacement, pour éviter les embuscades. Il n’est jamais bon d’avoir trop longtemps ses habitudes. Se rendre prévisible, c’est la mort, alors prudence. Un jour au bout d’une passerelle pour moitié effondrée, l’autre depuis la fenêtre éventrée d’un immeuble suspendu au-dessus de l’eau noire. Une berge de pierres si parfaitement rondes que je les suspecte d’être artificielles. Des hautes herbes parfumées dont je ne m’approche pas. Les gradins d’un ancien amphithéâtre dont seuls les plus hautes marches demeurent émergées. Le sommet de ce qui fut autrefois la tour d’un château. Je pêche depuis les meurtrières.

Un jour que je cherchais mon emplacement de la journée, j’aperçus de loin, perchée sur un monticule de crasse, la forme d'un pêcheur qui semblait faire la même chose que moi. Le premier réflexe aurait été de s’enfuir, mais il s’agissait d’une femme et je me sentie curieuse de cette étrangère qui, peut-être comme moi, avait décidé de devenir pêcheuse dans les quartiers inondés, dans l’espoir de trouver un peu de paix et un peu moins d’hommes aux alentours. Son fil pendait dans l’eau sans tension, laissant penser que son aimant avait déjà atteint le fond de l’eau mais la femme ne semblait chercher ni à remuer la vase ni à tenter sa chance ailleurs, ni même à remonter sa prise. Elle attendait là inerte. Je m’approchais.

- Madame, pardon, je ne voulais pas vous faire peur.

Elle sourit.

- Vous ne me faites pas peur jeune fille.

- Vous aussi vous pêchez à l’aimant ?

Je lui montrais mes propres outils, espérant créer une forme de connivence, mais elle dénia presque aussitôt de la tête.

- A l’amant.

- A l’aimant ?

- Non à l’amant. Je pêche à l’amant.

Au bout de son fil, je distinguais désormais mieux l’ombre d’une silhouette humaine immobile et immergée dans l’eau.

- C’est singulier, qu’espérez-vous pêcher ainsi ?

- Toutes sortes de prédateurs, il suffit d’attendre qu’ils flairent l’appât.

- Et est-ce bien nécessaire que votre appât soit votre amant ?

- Nécessaire je ne sais pas, mais c’est plus efficace. Vous savez ce qu’on dit : à Carnavale, les jeux de mots sont des formules magiques.

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Carnavale - la Cité noire

Quelqu'un tape sur la vitre de la voiture.

- Hyppo ! Hyppo c'est moi !

Hyppolicare ÉpithètePhilippe Pine

Hyppolicare Épithète ouvre finalement la fenêtre de la portière arrière du taxi où il se trouve.

- Philippe ?

- Hyppo, mais ça fait plaisir de te voir ! Sacrée coïncidence dis donc... toi aussi tu passes par l'avenue des épines ? Tu rentre de la rédaction ?

- Non, j'y vais, avec tous ces bouchons j'ai préféré partir la veille pour ne pas être en retard.

- Ah c'est vrai que ça n'avance pas beaucoup, vivement qu'ils finissent le métro, hein ? Je devrais peut-être faire comme toi mais j'aime trop mes petites promenades à pied. Flâner l'air... laisser traîner ses yeux et ses oreilles... c'est important pour saisir l'ambiance, le zeitgeist comme disent les Kaulthes. On n'est pas un très bon journaliste si on ne flaire pas l'air du temps tu ne penses pas ?

- Si tu le dis.

- Et toi quoi de neuf ? Sacrée fête à l'Hôtel d'Eurysie hein ? On ne s'est pas rappelé depuis, c'est dommage, on devrait se faire une bouffe un de ces quatre, parler boulot... ou pas ! On a trop le nez dans les papiers, les articles, il faut savoir sortir, prendre l'air, élargir nos horizons... on devrait vraiment dîner ensemble, je pense que ce serait bien.

- On devrait peut-être, oui. J'ai lu que tu as réagi au classement de Bonnebouille ?

- Ah oui oui, son analyse est bonne, je sais que tu ne l'apprécies pas trop mais je me suis dit, après tout, on ne crache pas sur les bonnes nouvelles n'est-ce pas ? Une expertise positive et un peu honnête, c'est rare, ça devrait faire la Une. Et puis son papier dit vraiment quelque chose de la situation, le regard change, les gens commencent à se rendre compte de ce que nous accomplissons... tu devrais t'y pencher aussi, pour tes analyses géopolitiques, j'ai lu ton dernier article, un peu technique, j'ai bien aimé le passage sur Messalie. L'Azur c'est sympa mais honnêtement les gens ne sont pas capables de le placer sur une carte alors que Teyla, c'est à portée de missiles, les lecteurs visualisent, ça vend bien.

- Ce n'est pas le problème, depuis quand tu écris sur la géopolitique internationale ?

- C'est plus un article généraliste, sur l'économie, la société...

- Tu plaisantes j'espère ? Attention, Pine, tu t'aventures hors de ton domaine d'expertise... la géopolitique, c'est pour Carnavale Internationale.

- Enfin, ne te fâche pas...

- Et je te ferai dire qu'il n'y a pas que les tirages dans la vie, Bonnebouille est excessivement optimiste y compris en ce qui nous concerne.

- Tu penses ? Peut-être.

- C'est mon boulot de penser, je ne tâcheronne pas, moi. Donc tu seras gentil de ranger Bonnebouille dans son placard et de me laisser commenter l'actualité.

- Vraiment, c'était un article sur la culture... très généraliste...

- Et puis de toi à moi, ton parti pris est trop visible, on dirait un tract de propagande loduarienne, ça frôle l’indécence. On te lit on a l'impression que Carnavale est devenue la première puissance mondiale, tes lecteurs ont des yeux pour voir tu sais, si tu mets trop le bordel sous le tapis les gens font juste arrêter de faire confiance aux médias. Il faut saupoudrer... un petit peu de problèmes par-ci et beaucoup de succès par-là, ça fait plus objectif, on y croit davantage.

- C'est parce qu'Améthyste nous a demandé...

- De faire valoir le point de vue de la Principauté, pas de lui sucer goulument la queue qu'elle n'a pas. Nous sommes des journalistes, merde, on peut démonter la propagande de l'OND sans tomber dans un truc inversement outrancier, cela va finir par se voir.

- Oui je... je pense que tu as raison...

- Et puis tout ce baratin sur le "peuple", qu'est-ce que c'est que ça "le peuple" ? Une masse de types et de bonnes femmes à moitié cramés par la drogue et la peste, on te lit on dirait presque que mon poissonnier est un héros de guerre. Redescend un peu, tu veux ? On ne va pas s'en sortir si tout le monde se met à réciter la litanie techno-mystique d'Améthyste. Je veux bien qu'elle soit charmante mais enfin heureusement que ses communicants repassent derrière, son discours à l'Hôtel d'Eurysie c'était n'importe quoi.

- Ah tu penses ? J'ai trouvé ça convaincant, moi... Mais c'est vrai qu'on dit que Folcanon doit tout réécrire à chaque fois...

- Entre ça et les IA diplomates, les Castelage pètent complètement un câble, ils confondent excès et mauvais goût. L'excentrisme carnavalais ce n'est pas en faire trop, avant l'Armageddon't...

- Oui ?

- Disons qu'il y avait une certaine maîtrise de l'outrance. La noblesse était décadente, mais elle savait se tenir. Il ne faut jamais oublier que les Castelage ne sont que des bourgeois parvenus, comme la moitié de sa petite cour...

- Mais enfin Hyppo... toi non plus tu n'es pas noble...

- Figure toi que j'ai du sang de duchesse au troisième degré par alliance.

- Ah oui ? Ta femme ?

- Non, mon chien. De race, attention. Une sublime créature OGM DalyohaTM, la portée appartenait à la cousine de la chienne de la Duchesse de Perce-neige.

- Oh toutes mes félicitations.

- C'est ça. Bon, ça a l'air de rouler devant.

Il donne un coup de taser au chauffeur qui s'était endormi au volant.

- Hue taxi ! A la rédaction ! Pine, à plus tard.

- Salut Hyppo... licare...! A plus tard ! On se fait une bouffe ? On en rediscute ? Ça m'intéresse d'avoir ton avis !

- On verra ! Et n'écris plus sur Bonnebouille, c'est un con !
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Carnavale - la Cité noire

- Hello les loulous ! Papa est rentré !

Une dizaine de jeunes garçons se précipitent dans le salon, tous sont le portrait craché de leur père.

- Alors dites moi ? ça s'est passé comment à l'école aujourd'hui ?

- Génial !

- Trop bien !

- Horrible...

- Un par un les loulous, numéro 17 ?

- Le prof d'espagnol m'a tapé sur les doigts.

- Alala... comment ça se fait ?

- Je connaissais pas ma récitation.

- Alors il a eu raison, quand on te dit de faire quelque chose il faut le faire.

- Mais toi tu ne fais jamais ce qu'on te dit de faire !

- Mais moi je suis riche mon loulou, ce qui me donne le droit de tout faire. Et toi tu es riche ?

- Non...

- Alors tu obéis quand ton professeur te donne un ordre. Qu'est-ce que je vous dis toujours quand quelque chose ne vous plait pas ?

Les enfants, récitant en chœur :

- Il faut enfouir son chagrin, sa douleur et sa rancœur bien tout au fond de son cœur !

- Bravo les loulous, on serre les dents, et quand vous serez grands vous ferez le tri entre les vengeances qui valent le coup d'être soldées et celles qu'il vaut mieux laisser tomber. Numéro 18 ?

- Mon implant me fait mal...

- Mince alors ? Depuis combien de temps ?

- Cette après-midi...

- Tu l'as dis à la dame de la salle d'informatique ?

- Non...

- Pourquoi mon loulou ?

- Je sais pas...

- Gredin, va. Bon, laisse moi une minute et je vais jeter un coup d’œil d'accord ? Numéro 15 ?

- J'ai eu 18/20 au parcours d'obstacle !

- Excellent ! Et pourquoi pas 20 alors ?

- J'ai manqué une prise au mur d'escalade...

- Toi qui adore grimper partout pourtant... bon 18/20 c'est très bien quand même, le professeur t'a félicité ?

- Oui, devant tout le monde !

- Bravo mon loulou ! Et toi numéro 21 ?

- Ça va.

- Juste ça va ?

- Moyen en cours d'anatomie.

- Ah bon ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

- C'est la jugulaire...

- C'est vrai qu'on peut facilement la rater.

Il penche la tête en arrière.

- Regarde bien, tu vois cette partie qui ressort ? C'est là qu'il faut viser.

- Mais le couteau est trop grand, j'ai du mal à bien le tenir...

- Et si tu utilises tes deux mains ?

- Le professeur dit qu'il faut s'entraîner avec une seule.

- Il n'a pas tort. Numéro 16, tu voudras bien aider ton petit frère à s'entraîner ce week-end ? tu es le meilleur d'entre nous au couteau.

- Oui papa !

- Merci mon loulou, et vous autres l'école, pas de problème ?

- Non !

- Non ça va !

- Aucun mot dans le carnet ? Pas d'autorisation de sortie dans les égouts que je dois signer ? Si il y a des fournitures à racheter ne vous y prenez pas à la dernière minute comme quand j'ai dû aller courir vous trouver un masque et un tuba à 22h30, hein numéro 23 ?

Le petit garçon se cache la figure dans les mains pour rigoler.

- C'est ça, fiche toi de moi sacripant. Bon et si on préparait à manger les loulous ? Vous avez faim ?

- Des frites !

- Du saucisson !

- On ne va pas manger des frites tous les soirs... je suis passé nous acheter du saumon de synthèse DalyohaTM à la poissonnerie, c'est délicieux et plein de bonnes choses pour la santé. Numéro 18, viens là me montrer ton implant.

Colin Caramel
1175
Carnavale - la Cité noire

DONG DONG sonnent les cloches de l’église du quartier des grelots. DONG DONG c’est la mort qui sonne à la porte, la famille et les amis sont appelés à rendre un dernier hommage au défunt. Alléluia in excelsis deo ! Requiescat in pace.

DONG DONG une procession silencieuse s’étire dans la nef où le corps est exposé. Les vêtements sont du dimanche mais élimés ou recousus. Les pauvres vivent sur les restes des vivants, Carnavale ruisselle de richesse qui trempent les misérables.

DONG DONG résonnent les cloches dans l’église. Éplorée, la veuve s’avance vers le cercueil ouvert, mains jointes et voile noir. Le mort est blanc et bien habillé, se sont ses derniers vêtements, ceux dans lequel il comparaitre devant Notre Seigneur.

DONG DONC les croyances païennes se mêlent aux rituels catholans. Entre modernité et tradition. Des branches de houx sont accrochés au-dessus du cercueil. Pour payer son passage, la veuve glisse entre les doigts du mort un Chèque Carnavalais.

- Madame Bouillon ? Madame Bouillon ?

Le prête, discret, fait signe à la veuve de s’approcher pour lui dire un mot.

- Mon père ?

- Le cour du Chèque a baissé ce matin, rien de bien grave mais il faudrait mettre un peu plus, un Chèque dix, ou quinze, ça suffira.

- Merci de m’avoir prévenue mon père.

On a frôlé la catastrophe. L'âme vient de s'assurer son passage dans l'au-delà. A Carnavale, le mystique n’échappe pas aux lois du marché.
605
Carnavale - la Cité noire

Les quais du quartier des hélicons, en pleine interview déambulée de Carnavale Internationale avec Hyppolicare Épithète. De l'autre côté de l'eau, un passant les interpelle.

- JETTE TOI DANS LE CANAL ! JETTE TOI DANS LE CANAL HYPPOLICARE ! MEEEEEEEERDE !

- Il a dit quoi ?

- Jette toi dans le canal.

- Non mais il parlait... est-ce qu'il m'a reconnu vous pensez ?

- Oui.

- Ah vraiment il m'a il m'a appelé par mon nom ?

- Il vous a insulté.

- Mais il a dit quoi ? il a dit luciférien, non ?

- Jette toi dans le canal Hyppolicare.

- Hyppolicare ?

- Oui.

Il jette un coup d’œil de l'autre côté des quais.

- C'est extraordinaire parce qu'il reprend sa marche, d'un air débonnaire, comme si de rien n'était... et normalement je devrai juste lui envoyer un drone tueur... Bon.
2367
Carnavale - la Cité noire

Oscar NavalGilbert Camélia

- Monsieur Naval ?

- Votre Sainteté ?

- Oh veuillez m'excusez, je cherche le juge Oscar Naval, on m'a dit que...

- C'est moi. Je suis transgenre, vous pouvez m'appeler monsieur le juge.

- Ah, toutes mes félicitations.

- Que puis-je pour vous, Pape noir ?

- Je viens vous parler de l'arrestation et des perquisitions qui ont eu lieu hier à la rédaction de la Cloche fêlée. Certains de mes adeptes s'inquiètent et y voient une attaque infondée contre la liberté de la presse.

- Infondée ? Connaissez vous le dossier Votre Sainteté ?

- Seulement ce qu'on a bien voulu m'en dire monsieur le juge.

- Si vous l'aviez lu vous sauriez que nous avons de sérieuses raisons de penser que la Cloche fêlée est compromise avec certaines agences de renseignement étranger. Nous ne savons pas encore lesquelles, bien sûr, mais je compte bien l'apprendre pendant les interrogatoires.

- Monsieur le juge, loin de moi l'idée de remettre en question les compétences du Tribunal Populaire mais ce ne serait pas la première fois que les grandes familles instrumentalisent la justice pour poursuivre des objectifs politiques. Cette accusation de collusion azuréenne, n'y a-t-il pas matière à craindre qu'il s'agisse d'un coup symbolique ? Un message envoyé à d'éventuels contestataires mais dont la Cloche fêlée ferait injustement les frais ?

- Les interrogatoires nous le diront, Pape noir.

- Il arrive que des dépositions soient falsifiées lors d'interrogatoires. Qu'on invente des crimes qui n'ont pas eu lieu.

Le juge lui passe devant avec un regard malicieux.

- M'accusez vous de quelque chose ?

- Pouvez vous au moins de dire si le dossier d'accusation repose sur des preuves incriminantes ou sur un faisceau d'indices ?

- Un faisceau d'indices c'est parfois suffisant.

- Puis-je vous demander qui a porté l'accusation ?

- Ce serait violer le secret de l'enquête Pape noir, je ne peux pas faire ça.

- Maître Gauthierry Nioble m'a demandé de vous transmettre une proposition d'accord à l'amiable. Il est l'avocat choisi par la Cloche fêlée.

Il sort un papier de sa poche et le lui tend. Le juge s'en empare.

- Nioble, Nioble, c'est l'avocat de Ventbranle celui-là.

- Il me l'a dit en effet.

Un silence.

- Bien sûr cela ne change rien qu'il s'agisse de l'avocat du futur maire.

- Bien sûr.

- Si vous voulez savoir, mais je ne vous ai rien dit, c'est le SAD BB qui a réclamé un mandat de perquisition. Quelqu'un enquête, visiblement, mais sur quoi je ne sais pas encore.

- Pouvez vous faire quelque chose pour la Cloche fêlée ?

- Ne pas trop les rudoyer, oui. Et m'assurer qu'on ne les accuse de rien dont ils ne soient pas coupables. Mais si je découvre quelque chose dans leurs disques durs, je ne pourrai rien pour eux Pape noir.

- J'en ai bien conscience. Je vous remercie monsieur Naval.

- Pape noir ?

- Oui ?

- Bénissez moi.

Il s'approche. Pose ses mains sur les tempes du juge.

- Vous êtes le héraut du genre humain. Transcendez-vous en paix mon fils.
1718
Carnavale - la Cité noire

Un vieil homme chez lui, dans son lit médicalisé. Il est intubé et respire dans une machine marquée DalyohaTM. Autour de lui, une femme et un hommes murmurent. Probablement sa famille.

- Quand va-t-il mourir ? Chaque jour nous coûte un fric monstre…

- C’est de mon père dont tu parles.

- Il n’est même plus parmi nous ton père, c’est une carcasse, une coquille vide.

- Non, parfois il ouvre les yeux, il me parle.

- Il balbutie des phrases sans sens, il faut t’y résoudre, il est mort. Ou sinon c'est nous qui serons morts bientôt.

La nuit tombe, le vieil homme est seul dans son lit. Une petite fille, six ou sept ans peut-être, s’approche. Elle tient dans ses mains un avion en plastique modèle MASCAR III fabrication Obéron.

- Vrouuum vrouuuum hiiiiihaaaaan vroum !

Le vieil homme remue, gémit.

- Marilyne ? Marilyne c’est toi ?

- Pépé !

Elle grimpe sur le lit.

- Marilyne, ma petite, viens là, dis moi quel jour nous sommes ?

- Le 30.

- Le 30 tu en es sûre ?

- Oui, dans trente dodo c’est mon anniversaire.

- Tu deviens grande, tu veux bien m’aider mon champignon ?

La petite hésite.

- Est-ce que tu pourrais pousser mon lit ? près de la fenêtre ? Regarde il y a des petites roues ce sera facile.

Elle hoche la tête, descend du lit et commence à pousser le lit.

- Attends je me débranche.

La trompe du respirateur tombe flasque sur le sol. Le vieil homme a la respiration sifflante.

- Oui voilà, comme ça, place ma tête au niveau du cadre.

- Tu fais quoi pépé ?

- Regarde.

Il se redresse de toutes ses maigres forces, sa respiration est rauque, essoufflée. Sa nuque repose sur le bord de la fenêtre. Il semble épuisé.

- Quelle heure est-il Marilyne ?

La petite regarde sur sa montre à l’effigie d’un personnage de dessin animé.

- 8…

- 8 heure ? et tu n'es pas couchée ?

- Moins… 5 !

- Merci mon champignon. Viens regarde par la fenêtre.

- Il y a des gens aux balcons.

- Oui, c’est une nuit spéciale. Regarde le ciel.

Il n’y a rien.

- On fait quoi pépé.

- Patiente un peu mon champignon, encore un peu.

Soudain, la Cité noire s’éteint et les étoiles apparaissent d’un coup. Un dôme de constellations, débarrassées de toute pollution lumineuse.

- Oh ! Pépé regarde ! Pépé !

Le vieil homme est mort.
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