25/11/2018
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Mémoires de Matteo Di Grassi - l'Etat du monde

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L’État du Monde - Mémoires de Matteo Di Grassi
Pensées sur les grands et les petits personnages de l'univers


Depuis sa propriété d'Achosie du Nord, le Sénateur et ancien Maître de l'Arsenal Matteo Di Grassi a eu à cœur de coucher sur le papier les impressions nombreuses d'une Eurysie de la fin du XXème et du début du XXIème siècle au travers des personnages ayant contribué au façonnement de la géopolitique mondiale, de préférence toutefois, à évoquer les étrangers et compatriotes ayant joué un rôle plus ou moins important dans la conduite des affaires de la cité velsnienne, qu'il s'agisse en mal ou en bien. Ces mémoires prennent la forme d'un échange entre lui et son épouse, Clara Di Grassi, qui a charge de rédaction de l'ensemble de l'ouvrage. Cet exercice de pensée s'inscrit dans la prise de distance que l'intéressé a mis entre lui et la politique à partir du mois de mai 2018.


Lorenzo Geraert-Wojtkowiak et la jeunesse du monde



Clara: Pourquoi commencer cet ouvrage par l'ancien secrétaire de la Loduarie ?

Matteo: De tous les personnages que j'ai rencontré, le "camarade" Lorenzo est, je le pense, symptomatique de ce qu'est l'Eurysie, dans son profond: rien de moins qu'une histoire de rapport de force perpétuel entre ses différents acteurs. Il nous a appris à tous, nous les premiers, que c'est le rapport de force avant tout qui détermine la crédibilité de nos positions, de leur portée, et il est l'un de ceux paradoxalement, à en avoir fait les frais à la fin de sa vie. Il est également le premier dirigeant du monde communiste/communaliste à avoir pris contact avec la Grande République durant mon mandat de Maître de l'Arsenal, en 2012, sous le gouvernement Dandolo.

Le premier contact n'a pas été...des plus amical, il est vrai, mais il a été riche d'enseignement pour nous. Durant la guerre d'Okaristan, en début d'année 2012, l'aviation loduarienne a effectuée un survol de l'espace aérien velsnien, ignorant au passage notre souveraineté dans son trajet pour instaurer ce qui deviendra par la suite l'Oblast de Zladingrad. Cet évènement a appris durement au gouvernement communal et à moi-même, que le monde politique eurysien était déterminé par le rapport de force: notre aviation était alors faible, et la Loduarie a prit ce fait comme tel, et ne s'est pas gênée pour enjamber Velsna comme un marche-pied. C'est d'ailleurs à la suite de cet évènement, parmi d'autres il est vrai, que le gouvernement communal a acté la naissance du programme aérien moderne de la cité sur lequel nous reposons notre doctrine, encore aujourd'hui en 2018. Le camarade Lorenzo nous a appris durement que la souveraineté se méritait, et qu'il fallait la défendre avec le matériel approprié, et que nous devions partir à la recherche du rapport de force approprié.

Du reste, j'ai choisi cet individu pour commencer cet exercice, parce que je pense que nous sous-estimons le caractère exceptionnel du personnage. Lorenzo était bien davantage qu'un "tyran" ou qu'un vulgaire "dictateur" d'un pays obscur. Les gens de l'OND ont tendance à le réduire à cette dimension, mais c'est là une grande erreur, à mon humble avis. Ils ont tendance à oublier le contexte dans lequel le "camarade" Lorenzo est arrivé au pouvoir: avant le "tyran", il y a eu le "libérateur des peuples". Nous parlons tout de même d'un jeune homme qui a pris le contrôle d'un pays dans la fleur de sa vingtaine d'années, en 2001, et qui a été à l'origine du renversement d'un régime fasciste. En 2001, Lorenzo n'était pas un tyran pour son peuple, il était quelque chose de plus, des choses qui pour certains aspects de sa personnalité, ont perduré jusqu'à sa mort. Lorenzo a placé la Loduarie sur une carte du monde, ce qu'aucun de ses gouvernants n'avait fait avant lui, et ce avec des moyens très limités. Certes, ce ne sont pas des élections qui l'ont porté au pouvoir, mais ce sont des idées qui avaient de la valeur aux yeux du peuple loduarien: la recherche de la justice, le courage, l'avènement d'une forme de paradis où toutes les formes de souffrance n'existeraient plus, qu'importe qu'il ait échoué dans toutes ces choses, le régime qu'il a fondé en 2001 était avant tout le reflet de cette introspection, née dans la fureur de la révolution.

Lorenzo Geraert-Wojtkowiak n'était pas qu'un vulgaire tyran, loin de là, c'était un personnage digne d'une tragédie grecque, tel que les velsniens les affectionnent tant: le héros condamné à l’échec, dont on connait déjà le destin avant même que nous ayons connaissance de ses actes. Lorenzo Geraert-Wojtkowiak était la jeunesse du monde, tant dans sa fougue que dans la passion qu'il transmettait aux autres, que ce soit par la bravoure ou la peur. J'ai croisé d'autres révolutionnaires par la suite: des communalistes, des anarchistes et d'autres eurycommunistes, mais aucun de ceux là portait en lui un tel feu. Je compare souvent le loduarien avec les kah tanais dont j'ai fait la rencontre par la suite: et j'ai coutume de dire qu'une kah tanaise comme Actée Iccauthli était un souffle de braise à la Révolution, tandis que Lorenzo était un feu de forêt.


Clara: Peux tu m'en dire davantage sur ta première rencontre avec le personnage ?


Matteo: C'était en 2013. Le Triumvirat avait débuté six mois auparavant, des suites de l'assassinat du Patrice Enrico, et je savais très bien que la Loduarie était toujours en quête d'influence autour d'elle, comme c'est là le lot de toutes les nations révolutionnaires, ou de leurs pendants libéraux, seule la méthode change. De mon côté, je devais m'assurer que les troubles dans la cité velsnienne ne l'attire pas outre mesure, dans une brèche dans laquelle il s’empresserait de s'engouffrer. On m'avait beaucoup fait de récits du personnage: on m'avait vendu le fait qu'il était impossible de négocier ou de traiter avec le personnage, qu'il était imprévisible et ne respectait pas les traités. Quelque part, je voulais donner tort à tous ces dires, mais je concevais également le fait que Velsna avait tout intérêt à ce qu'une Loduarie puissante existe, ne serait-ce que pour contrebalancer un tant soi peu la puissance du bloc onédien. Comme je l'ai déjà dit, Lorenzo nous a appris le principe du rapport de force, et son existence permettait à Velsna de continuer à jouir d'une situation dans laquelle l'OND ne prêtait pas attention à nos affaires. En un sens, il était le paratonnerre de la région, ce dont le gouvernement Dandolo, puis le gouvernement du Triumvirat, et enfin le gouvernement Visconti, ont su profiter. Il était normal, dans ce cadre, qu'une telle rencontre se fasse.

J'ai croisé le "camarade" Lorenzo à deux occasions, à chaque fois très instructives. La première fois comme dit, à la veille de la Guerre des Triumvirs.Je n'ai pas eu de pudeur à y négocier la neutralité de la Loduarie dans ce conflit en échange d'un bon traitement des eurycommunistes velsniens, et d'une garantie de leurs droits politiques après la guerre, promesse que nous avons tenu. Mais l'objet de cette rencontre au fond, n'est que du détail: le point d’intérêt premier était e secrétaire général loduarien lui-même. J'ai vu en ce personnage une honnêteté déconcertante, qui tranchait grandement avec le langage politique velsnien. Il était une brute et un barbare, que beaucoup qualifiaient également de tyran, mais rarement je vis un tel degré de franchise chez un personnage public: un dictateur qui disait la vérité, ce qui n'est pas commun. Il n'avait pas la pudeur de me cacher sa vision du monde, totalement à rebours de celle de la cité velsnienne, mais cela ne nous empêcha pas de partager des avis communs sur l'état du monde, car sa situation avait quelques traits communs avec celle de Velsna, et il était le reflet de ce que nous ne voulions pas que notre cité soit: une puissance isolée et marginalisée, et c'est là le drame de la Loduarie, qui pèsera certainement sur la vision que l'on aura de Lorenzo dans les livres d'Histoire, son échec le plus grand. Mais comme il s'agit de Lorenzo Geraert-Wojtkowiak, cet échec est d'autant plus flamboyant, d'autant plus héroïque: le fait de lutter seul contre cinq, parfois six puissances. J'ai eu de l'admiration pour le personnage, et je n'ai point peur de le dire encore aujourd'hui.

J'ai eu le luxe de partager un verre de whiskey avec lui, dans cet observatoire isolé des montagnes du Zagros: il était un ancien soldat, comme moi. Et je vis en lui le reflet de ce que j'aurais pu devenir si le destin ne m'avait point sourit. Les problèmes d'alcool du secrétaire général étaient de notoriété publique, et le puis confirmer que c'était là chose vraie.


Matteo se lève pour aller voir de plus près un jeune sculpteur de marbre dont il a loué les services pour réaliser plusieurs œuvres, fondées sur des portraits dont il a donné la description. Celui-ci est en train de tailler un buste du secrétaire général loduarien.


Matteo: Splendide. Impeccable. Il faut que l'on voit la souffrance, une frustration, il y a de la profondeur dans le regard, qu'il voit au loin. Lorenzo était un tyran, mais il était un rêveur également , qui a su en embarquer beaucoup dans sa vision. Davantage qu'on ne veut bien le croire. Personne ne voudra l'admettre, mais cet homme a changé la visage de la géopolitique mondiale: l'homme du rapport de force, c'est ainsi que l'on devrait le nommer. Condamné à l’échec, tel Prométhée apportant le feu aux Hommes, se livrant de lui-même à l'opprobre.

Clara: Au delà ce cette première impression, quels enseignements tu as tiré de tes deux rencontres avec le personnage ? Un bilan ?

Matteo: Ce que j'ai appris ? Peut-être que le secrétaire général valait que l'on ne le traite pas comme un simple proxy de la diplomatie étrangère velsnienne. Il était trop incontrôlable pour cela, trop "libre". Indéniablement, il a propulsé la Loduarie au sommet, mais a aussi été responsable de son isolement, puis de sa chute, tout ambivalent qu'est l'Homme. Rien n'est simple avec Lorenzo. Ses réussites et ses échecs ne sont jamais en demi-teinte: il faut toujours qu'il y ait cette approche maximaliste. Ses défaites sont aussi flamboyantes que ses victoires. Il remporte allègrement la guerre en Okaristan pour se faire chasser par les pharosi le mois qui suit. Il ordonne une gigantesque expédition au Mokhai, qui échoue, mais qui ne se contente pas d'être une simple défaite: c'est un échec magistral qui fait ouvrir les yeux du monde sur la bravoure des loduariens, de cet "état major héroïque".

C'est indéniable: Lorenzo fait partie des perdants de l'Histoire. Il n'a pas su briser l'isolement diplomatique qui l'a toujours caractérisé, au sein même du monde socialiste. Il s'est battu, en héros d'une tragédie grecque qu'il est, contre le vent de moulins dix fois plus grands que lui: Grand Kah, ONC, OND... Une telle politique, qui ignore l'existence du rapport de force, ne pouvait que se solder en echec, mais comme je l'ai dit, un échec riche d'enseignements. Encore aujourd'hui, c'est le souvenir de cet échec qui détermine la politique étrangère mise en œuvre par notre cité, ce qui ne doit pas être copié. L’échec de la Loduarie n'est pas tant sur son bilan économique que sur cet isolement permanent. La Loduarie aurait pu faire davantage en prenant acte de la multipolarité du monde, et en se rapprochant des autres puissances socialistes, plutôt qu'en se mettant à dos toutes ses composantes.

Beaucoup de gens ont jubilé lorsque l'on a apprit sa mort, en début de l'année 2015: on a vu des manifestations de joie à Teyla, et dans bien d'autres pays. Cela n'a pas été mon cas. J'ai pleuré la mort de Lorenzo, car je voyais en lui un individu dévoré par ses propres passions, et qui avait le don de les transmettre aux autres. Un tel homme ne pouvait que mourir jeune, et c'est quelque part ce que l'Histoire attendait de lui. Débordant de défauts il l'était sans aucun doute, mais que l'on ne nous dise jamais qu'il ne portait pas en lui la vision d'un monde simple et sans faux semblants que ceux arborés par une diplomatie hypocrite: le secrétaire général loduarien nous indiquait toujours la vérité, à sa manière, UNE vérité. Ce n'est pas pour rien qu'il reste à Velsna une figure populaire: si il avait vécu à une autre époque, on lui aurait dédié un culte héroïque pour nous attribuer son courage, et je partage cette opinion.
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L’État du Monde - Mémoires de Matteo Di Grassi
Pensées sur les grands et les petits personnages de l'univers


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L'Empereur Stanislav, l'imprudence et les crises hotsaliennes



Depuis son balcon, l'ancien Maître de l'Arsenal observe le sculpteur de marbre faire son office. Sur la terrasse, aux côtés du buste désormais achevé du "camarade" Lorenzo, un deuxième personnage ressort lentement mais surement de la roche effritée à coup de billon, chacun plus millimétré que le précédent. Un homme à la figure glabre prend forme: il est jeune, beau, avenant, mais pour une raison quelconque, le sculpteur, sortant tout droit des plus prestigieuses écoles fortunéennes, a eu pour instruction de lui immortaliser le visage de la surprise. L'Homme est comme qui dirait figé dans sa prise au dépourvu, peu sûr de lui. Il n'est pas souriant, il n'est pas triste, il n'est pas vaniteux, il paraît tout simplement surpris par quelque chose qui semble se dérouler sous ses yeux, un évènement sur lequel il n'a guère de prise. Penchée aux côtés de Matteo, Clara remarque:


Clara: Il est très réussi. Qu'est-ce que tu en penses, Matteo ?

Matteo: Je suis entièrement d'accord. Je le trouve tout aussi bien fait que Lorenzo. Nous avons contacté le bon artiste.

Clara: Je suppose que nous devrions reprendre sur le chapitre raskenois... A moins que...

Matteo: Non. C'est parfait. Parlons de Rasken, et de Stanislav. L'empereur est un personnage bien plus intéressant qu'on ne le pense, et j'observe que beaucoup de monde pensent le contraire. Ils ont tort: ce jeune homme n'est ni idiot, ni un niais. Il est simplement arrivé au mauvais endroit et au mauvais moment un nombre incroyable de fois. Mais cela, ce n'est point de sa faute, la plupart du temps, ce qui ne cessera jamais de me surprendre: Dame Fortune, parfois, choisit des manières très originales de rappeler qu'elle s'intéresse à nous, et elle l'a montré un certain nombre de fois à Stanislav Schutzenberger.

Clara: J'aurais pensé que tu aurais été plus sévère avec lui. Après tout, tu n'es pas parvenu à tous tes objectifs en Eurysie centrale.

Matteo: Certes. Mais est-ce de la faute de l'Homme ? Ou celle du contexte très difficile dans lequel il a été embarqué, lui et son gouvernement ? Le bilan de ma mandature est contrasté en Eurysie centrale, mais je pense que nous pouvons en tirer beaucoup de leçons.

Clara: Ne voudrais-tu pas commencer par la relation privilégiée entre la cité et Rasken ?

Matteo: Tu lis dans dans mes pensées. Reprenons depuis le début, cela nous amènera à la crise permanente de l'Eurysie centrale, et à quel point j'exècre ces contrées. Résumer l'histoire de nos deux nations n'est pas simple: l'origine de tout cela remonte à plusieurs siècles à vrai dire. Les échanges entre Rasken et notre cité ont toujours été très denses, que ce soit en termes d'échanges de biens, de capitaux et de cadeaux. Mais l'Histoire débute en premier lieu par des échanges humains. Depuis plus de six siècles, les raskenois ont prit l'habitude de percevoir en la cité velsnienne un employeur idéal pour toutes les activités liées au mercenariat. Nous faisons beaucoup de guerres, il faut l'avouer, et Rasken produit des guerriers et les armes qui vont avec. C'est dans ces circonstances exactes que que ma relation personnelle avec Rasken a débuté, un peu avant le début de la Guerre du Triumvirat.

Clara: Pour être plus précis, tu m'as déjà dit que ce n'était pas toi, à la base, qui avait l'idée de renouer le lien historique avec l'Empire. Il s'agissait de ton frère.

Matteo: Oui, tu as raison. C'était Frederico qui fut le premier à avoir eu l'idée, et c'est lui le premier qui s'est rendu à Rasken: le premier représentant de la République à effectuer le voyage depuis longtemps, alors qu'il était membre du Gouvernement communal à mes côtés, lorsque le Triumvirat n'avait pas encore éclaté en mille morceaux. Mais nous sentions que nous tirions sur la corde, et que celle-ci s'apprêtait à craquer, alors le dossier raskenois est arrivé sur notre bureau à point nommé.

Au départ, toute cette histoire n'avait que peu à voir avec ma personne. C'était là Rasken en premier lieu qui avait fait le contact pour faire ce qu'ils savent faire de mieux: intégrer Velsna au circuit de production et d'exportation d'Apex Energie, groupe qui possède une emprise extrêmement forte sur les affaires du gouvernement impérial. C'était une occasion en or: en tant que personne, j'avais besoin de m'assurer d'un soutien international, et en tant que nation, la cité velsnienne avait grand besoin de s'assurer un approvisionnement en ressources fossiles de manière permanente. Le fondement de la confiance entre nos deux pays s'est avant tout fait sur l'étroite relation d'interdépendance qui lie Velsna à Rasken, d'importateur à exportateur. Nous avons une belle cité, nous sommes prospères, mais la triste réalité est que nos sols sont pauvres, excepté pour l'agriculture, et que nous sommes fondamentalement sans ressources, excepté quelques rares gisements en Achosie du Nord et dans l'outre-mer, dont nous partageons actuellement l'exploitation avec Apex. Dans ce contexte, le partenariat avec Rasken, une économie fondée sur le secteur secondaire, un des seuls pays eurysiens à avoir résisté à la vague de la désindustrialisation, allait de soi.

Depuis 2014, cette interdépendance a permis en grande partie la prospérité de la cité, par l'importation de pétrole et de gaz à moindre coût, qui a dopé notre croissance. Aussi, avant même de placer l'empereur Stanislav dans le tableau, tout gouvernement communal de Velsna doit bien garder à l'esprit que de toutes les alliances contractées par notre cité, il n'en est aucune qui doit être choyée avec autant de soin que celle du pays raskenois. Il en va de l'interêt premier de Velsna, et j'avec le fait que tout gouvernement qui gagerait de l'inverse se rendrait coupable de la mise en danger de notre entreprise. Et dans ce cadre, l'empereur Stanislav a été un intermédiaire précieux avec nous. Comme à leur habitude, les raskenois se sont révélés bons soldats durant la Guerre des Triumvirs, et ils ont été parmi les unités de l'armée républicaine dont la force combattive a été la plus utile, se battant parfois mieux que mes propres troupes, qui avaient pourtant la guerre de l'AIAN dans les jambes.

Aussi, et note le bien Clara, à l'attention de tous les futurs gouvernants de notre cité: je ne connais que peu de combattants plus utiles, disciplinés et loyaux que les raskenois. Si ils sont égaux en courage aux loduariens, ils leur sont supérieurs grâce à quelque chose dont la plupart des autres unités de mercenaires sont dénués: la loyauté. Le jour où Rasken tourne le dos à Velsna, nous n'aurons plus ni pétrole, ni hommes courageux pour nous défendre, et notre cité va courir un grand danger. Nous devons faire en sorte que ce jour n'arrive jamais.

Clara: Si tu es aussi mélioratif de Rasken, pourquoi donner à l'Homme cet aspect dans le marbre ? Il n'a ni l'air d'un conquérant comme Lorenzo, ou même d'un grand Homme d'état.

Matteo: Ce que je veux faire transparaître dans cette sculpture n'est pas tant la bêtise que les doutes de la jeunesse, qui vient avec ses maladresses. L'empereur Stanislav et son gouvernement sont empreints de cette jeunesse qui les pousse à l'imprudence. C'est là le revers de la de la médaille de l'amitié raskeno-velsnienne: les raskenois sont parfois impétueux et imprudents, et l'empereur Stanislav est le reflet de son gouvernement en son entier. Tu ne t'es pas demandé pourquoi je voulais que le buste de l'empereur raskenois devait être placé en face de celui du "Camarade Lorenzo" dans la galerie que je constitue, cela a pourtant une signification précise: à bien des égards, Lorenzo et Stanislav sont des reflets de la jeunesse: dans sa fougue pour Lorenzo, dans ses hésitations pour Stnaislav. Lorenzo s'est forgé par la lutte et le combat, et a fondé son règne sur sa force de caractère. Stanislav en a hérité, cela lui a tombé dessus sans que l'on questionne l'intéressé sur la pertinence de cette décision arbitraire. A bien des égards, cette différence dans la manière d'accéder au pouvoir a eu des conséquences significatives sur leur manière à tous deux de gérer les affaires de l'Etat. A de nombreuses occasions, nous avons pu le constater: ces hésitations en l'occurence. Je suis en grande partie responsable des deux déploiements de la cité velsnienne à Rasken, en 2014 et en 2017, et j'ai de nombreuses observations à faire de ce personnage.

Avec notre alliance, les problèmes de Rasken sont devenus nos problèmes, et ceux ci ont été nombreux. Pour des raisons qui ne sont guère de sa faute, l'empereur de Rasken a hérité des erreurs de ses prédécesseurs. Rasken est un grand pays, mais en proie à de grands problèmes: il a fallu à ce jeune homme gérer les suites d'un conflit séculaire avec la Confédération de Krestchénie, dont il n'est pas à l'origine. Il lui a fallu relever un pays ruiné par l'une des guerres civiles les plus sanglantes de l'Histoire eurysienne. Il a fallu traiter les activités des terroristes de la Rache. Croire que la position de cet empereur eut été confortable un jour est une bêtise sans nom, et je trouve jusqu'à présent que l'Histoire a été très dure avec lui, et lui a imposé de grands défis. Défis dont j'ai donné mon concours pour les surmonter: parfois avec succès, parfois avec une issue plus mitigée.

Clara: Et comment qualifierais tu ton bilan dans ces contrées ? Tu as dit toi même avoir des regrets vis à vis de ce qui s'est passé là bas ces quatre dernières années.

Matteo: En effet. Je n'ai pas aidé le gouvernement raskenois aussi bien que je l'aurais voulu. Certes, la plupart des analystes te diront que l'action velsnienne à Rasken a été globalement profitable à notre cité: notre approvisionnement en pétrole a été préservé, la crise du Gradenbourg semble toucher à sa fin, Rasken est sur le point d'intégrer l'ONC, et de solidifier ses liens indéfectibles avec notre cité. Mais j'estime que d'une demi victoire est également l'aveu d'un demi échec, et j'en nourris de grands regrets.

Le but de l'action velsnienne en Eurysie centrale était de sécuriser autant l'alliance raskenoise que l'alliance krestchène, et de les intégrer dans un système d'alliance régionale. Or, sur ce point là, j'ai échoué. J'ai commis plusieurs erreurs dans la gestion du dossier Grandenbourg. Tout d'abord, fais l'erreur de penser qu'une simple intervention miraculeuse suffirait à enterrer la hache de guerre entre deux nations qui alors, n'avaient aucun interêt à le faire. Ensuite, j'ai pensé avec prétention que les raskenois et les hotsaliens fonctionnaient selon les mêmes principes de clientélisme que nous autres, qu'il suffirait de régler la crise du Gradenbourg avec de l'argent. Là encore, c'était une erreur de ma part, comme quoi, il n'y a pas que la jeunesse qui porte atteinte au jugement. Il y a aussi la prétention de la vieillesse. C'était là l'occasion de ma première rencontre avec l'Empereur Stanislav. Ce dernier a été malmené par la ministre Dovhan durant la totalité de la rencontre. Celle-ci n'a jamais eu l'intention d'accepter quelque marché que ce soit, et a bien profité de cette position. Mais Stanislav a tenu bon. Dans un prmeier temps, je lui en avais voulu d'avoir refusé en bloc notre proposition. Mais si je ne fus pas en accord avec lui ce jour là, je comprenais cette réaction, et il me fut donc difficile de lui porter ombrage. C'est au terme de cette réunion que j'ai compris que toute perspective d'alliance tri-partite avec ces deux nations était tout bonnement impossible, et que je dû changer mon fusil d'épaule pour ne pas retourner à Velsna avec une défaite complète, qui aurait porté préjudice à notre gouvernement, et aurait fourni à l'opposition au Sénat un motif pour avoir ma tête.

Clara: Et quelle fut ta réaction ?

Matteo: Je suis arrivé à la réalisation que parfois, la meilleure solution est de choisir un camp, et que l'on ne peut pas plaire à tout le monde. Cette leçon est enfantine, mais elle se vérifie presque tout le temps: la neutralité est une situation temporaire, qu'il convient de balayer d'un revers de main lorsqu'elle n'est plus appropriée. J'ai suivi ces conseils dés lors que la seconde crise hotsalienne a éclaté en 2018, et je n'ai pas reproduit les mêmes erreurs. J'ai attendu une autre erreur de l'empereur Stanislav, là encore associée à sa jeunesse et son inexpérience, qui a été de grandement différer la tenue d'un référendum sur le rattachement du Gradenbourg à la confédération. A ce stade, je suis d'avis que le Grandebourg était déjà une cause perdue, et représentait pour le gouvernement impérial un fardeau plus qu'autre chose: cela n'a pas empêché Stanislav de temporiser, sans succès: finalement, il a perdu le Grandebourg sans rien obtenir en retour, sans obtenir les réparations dont nous avions fait la proposition en 2014. Est arrivée la question fatidique dans cette affaire: qui choisir entre l'Empire et la confédération à l'heure du référendum ? Et finalement, celui-ci s'est révélé être un calcul très facile.

Qui choisir entre un pays raskenois qui nous a aidé durant la guerre civile, qui fournit 80% de nos ressources pétrolières, qui a toujours été un allié fidèle et loyal en toutes circonstances, qui ne nous a jamais trahi. Et entre une Confédération qui n'a rejoint la Ligue de Velcal que pour bénéficier d'un parapluie opportun, dont la loyauté est inexistante et dont la politique était ouvertement offensive vis à vis de la plupart de ses voisins. Le pays raskenois a ses défauts, tout comme le gouvernement de l'empereur: c'est un allié qui commet parfois des erreurs de jugement. Mais les raskenois possèdent la caractéristique première qui rattrape toutes les autres: jamais ceux-ci n'ont commis la moindre traitrise à notre égard, jamais n'avons nous eu besoin de questionner leur fidélité à leurs principes. Toujours nous avons partagé les mêmes avis, les mêmes préoccupations. Finalement, la question était déjà élucidée avant même d'avoir à la poser. Le réferundum du Gradenbourg a été un moment de clarification de nos objectifs, sous couvert d'une neutralité de façade: nous avons réaffirmé notre soutien au processus démocratique, et avons annoncé ne pas nous impliquer dans cette affaire "interne" à l'Eurysie centrale, tout en laissant d'autres acteurs internationaux laisser paraître leur négligence sur cette question, en leur laissant les déclarations pompeuses qui frôlaient l'ingérence. Nous sommes sortis de l'affaire les mains propres, et la réputation intacte, tout en réaffirmant l'amitié raskeno-velsnienne, avec une promesse d'intégration de l'ONC à la clé. C'était là le petit succès que je recherchais.

Finalement, la crise Hotsaline-Altrecht constitue l'épilogue logique de cet épisode, qui nous a rappelé à quel point notre choix d'alliance a été le bon. Le pays hotsalien est passé pour un danger public opérant des frappes préventives contre ses voisins, qui a consommé le capital politique teylais, qui a dû justifier son soutien à un pays objectivement agresseur pour ne pas perdre ses positions. De notre côté, malgré encore quelques maladresses rasknoises, je pense que nous avons tiré le meilleur parti de ces évènements. Il est difficile de concevoir une issue qui aurait pu être meilleure avec le peu de cartes que nous avions en mains. Nous nous en sommes bien sortis, mais j'ai horreur des entreprises inachevées. Aussi, j'entretiens des regrets, et je me demande ce qu'une Eurysie centrale apaisée aurait pu donner comme potentialités. Je ne perds pas espoir que cela arrive un jour.
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L’État du Monde - Mémoires de Matteo Di Grassi
Pensées sur les grands et les petits personnages de l'univers


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Actée Iccauthli, la tentation de l'Empire et la politique du fait accompli



Aujourd'hui, l'ancien sénateur Di Grassi a de la visite: son jeune fils Patrizio, qui vient tout juste de faire son entrée à l’École de l'Arsenal est de retour en Achosie du Nord après avoir effectué son inscription à la capitale. Après avoir fait le beau pendant de longues minutes auprès de sa mère avec son dossier rempli de l'institut, celui-ci retrouve son père dans l'un de ses vergers de choux-fleurs qui sont progressivement aménagés progressivement au fil des semaines qui passent tout autour de sa propriété.


Patrizio: J'ai du mal à comprendre pourquoi t'arrêtes pas de faire pousser ces machins. Je sais que le terrain n'est pas très bon, et qu'on est en Achosie, mais tu pourrais quand même faire autre chose. Les roses poussent bien.


Matteo: On peut manger des roses ?


Patrizio: Non ?


Matteo: Alors les roses ne servent à rien. Un chou, ce n'est pas très beau à regarder, il est vrai. C'est plein de terre, et il est immonde s'il est mal cuisiné, mais il ne faut pas en sous-estimer les vertus. Qu'importe la manière dont on le cuisine, il est nourrissant, et bon pour la santé...sauf si tu le noies dans le beurre dans la poêle. Tu peux le faire braisé, bouilli, avec des épices exotiques comme on en trouve au Jashuria, avec du curcuma par exemple: il sera toujours mangeable.


Patrizio: C'est donc pour ça que maman m'a dit que tes mémoires prenaient une éternité à se faire... Tu veux pas plutôt les faire sur la cuisson du chou-fleur ?


Matteo: C'est une bonne idée, mais non, je dois d'abord terminé ce que j'ai commencé. Il faut que Di Saltis, que j'ai recommandé à mon poste, et les autres du gouvernement communal sachent à qui ils auront affaire: l'Empire du monde est cruel, et il nécessite des conseils. Les affaires de la cité sont moins agréables que le potager, mais elles sont plus nécessaires. Tu seras mon "scribe" aujourd'hui: ta mère est occupée avec la préparation du Carnaval de Strombola, nous avons promis aux magistrats que nous allions donner une contribution financière. Rejoins moi sur la terrasse quand tu auras pris tes aises, et ne salis pas les tapis en entrant avec tes chaussures pleines de terre.

Le père et le fils rejoignent Fabio, le sculpteur fortunéen, qui est occupé avec un autre buste, le troisième de la collection à venir qui trônera dans la galerie d'entrée de la propriété. La première femme. Son sourire est effacé, et laisse transparaître une fausse sérénité, tempérée par un sentiment plus pesant. Il est difficile de savoir qui de la statue ou des observateurs paraissent le plus gêné par une tension indescriptible. Non, la statue est loin d'être en paix, loin de là.


Patrizio: C'est elle ? Elle a pas l'air si méchante ?


Matteo: Tu penses ? C'est que tu n'es pas un assez bon observateur. Au début, je voulais la faire sans le sourire, plus "neutre", mais Fabio a insisté. Et comme d'habitude, il avait raison: elle est très bien comme ça. Prends ta place, nous avons à parler d'elle pour un bon bout de temps aujourd'hui. Je vais en profiter pour questionner un peu les connaissances de mon fils.

Le Grand Kah. Tu peux m'en dire quelque chose ? Juste ce qui te vient à l'esprit.


Patrizio: Pas trop non. Il font plutôt des bons films, et personne ne les comprend.

Matteo: C'est un début...Sans le vouloir, sans doute, tu soulignes quelque chose: la première chose à laquelle tu penses, ce n'est pas leur façon de se diriger ou de se gouverner, mais ce sont leurs films. La manière dont eux entendent communiquer comment ils conçoivent leur existence, et leur perception de la réalité. C'est intéressant: dans la même phrase tu enchaînes en disant que tu les comprends pas. Pourtant, à titre personnel, j'ai rarement vu des individus communiquer autant sur les raisons de leurs actions que les kah-tanais. Il est pourtant assez facile de deviner la nature des actions d'un groupe de personnes qui planifient souvent leurs manœuvres politiques en fonction du long-terme, voire du très long-terme. Tu vois: dés lors que tu comprends les raisons qu'une personne à d'agir d'une certaine façon, c'est à ce moment qu'elle cesse d'être effrayante. On a toujours plus peur de ce que l'on ne comprend pas, et je trouve que le buste que Fabio est en train de nous faire laisse transparaître cela à la perfection. Si tu veux devenir un bon citoyen, tu dois comprendre pourquoi elle sourit. La question qui m'intéresse aujourd'hui, et dont tu vas m'aider à trouver la réponse, ce serait davantage: quelle est la place de cette personne dans la société kah-tanaise, et que représente t-elle pour sa "patrie", si on peut appeler le Kah ainsi ? Que l'on décrit d'ailleurs bien trop à tort comme monolithique, mais ce n'est là qu'une observation d'étranger peu adroit à laquelle nous allons nous attaquer également.

J'ai écrit une série de questions, étant donné que tu manques peut-être de matière. SI jamais tu sens que tu commences à te noyer.


Patrizio: Ah. Merci. Donc... Concrètement, c'est quoi le Kah ? Et pourquoi, alors que toute la classe politique velsnienne dédaignait faire le contact avec eux, tu as tenté cette manoeuvre le premier ?


Matteo: Je crois que tu t'es trompé dans ta seconde question: je ne suis pas le premier velsnien à avoir été en contact avec le Kah. Ce fut Vittorio Vinola, à ce que l'on dit. En revanche, je pense être le premier à avoir compris leurs intentions, et c'est ce qui m'a permis de manoeuvrer avec eux en pleine connaissance de cause. La géopolitique est régie par des rapports de force permanents, qui peuvent nous balloter de manière favorable ou défavorable, parfois de notre propre fait, parfois parce que nous n'avons pas su saisir le sens de l'Histoire. Et je trouvais contre-productif que le Kah, deuxième puissance mondiale, soit laissée hors de portée des radars de la diplomatie de notre cité pour des histoires d'idéologie qui n'ont pas lieu d'être dans un cadre géopolitique. Nous nous gargarisons à Velsna, se posséder un système juste. Juste parce que stable et durable dans le temps. Mais la triste réalité est que la géopolitique ne laisse à personne le luxe de choisir ses interlocuteurs. Velsna n'existe pas pour une raison spécifique: notre cité existe, et c'est tout ce qu'il y a à savoir. Nous n'avons pas de but, sinon de perpétuer l'existence de l'Etat velsnien. C'est une conception de l'Etat qui nous est propre, car elle va à contrecourant des modèles onédiens et libertaires, mais la triste réalité est que nous n'avons pas n'avons pas le choix, si nous voulons perpétuer l'existence de la cité, que de traiter avec des individus dont la conception du monde est radicalement différente de la nôtre, sans quoi nous serions condamnés à être un pays de parias, vulnérable aux invasions et dont nous n'aurions plus le contrôle de notre Histoire. Et c'est là que notre cité prendrait fin. Notre cité existe, et nous n'avons à à nous questionner du pourquoi tant que celle-ci est dirigée par un groupe d'Hommes libres, des citoyens. Le conservatisme est incontestablement confortable. Cette conception est simple certes, mais elle nous permet plusieurs choses qu'onédiens, libertaires, eurycommunistes et fascistes ne peuvent pas se permettre:
  • Premièrement, la cité velsnienne n'étant pas dotée d'un idéal inatteignable, sinon de défendre sa liberté quelque qu'en soit le prix, nous ne sommes pas restreints par une pudeur idéologique qui nous dicte vers qui nous tourner sur le plan diplomatique. Si un pays est ouvert à nos produits et au commerce, nous irons vers lui de nous-mêmes. C'est pour cette raison que nous entretenons des liens tant du Kah que de nations barbares comme le Drovolski.
  • Deuxièmement, cette absence d'idéal nous permet de nous passer de justifications permanentes suscitées par nos actions. Nous n'avons pas de priorité, sinon d'assurer la survie de la cité, et c'est une raison amplement suffisante, toute extrémité gardée bien entendu. Les idéaux sont les moteurs des empires, un carburant que nous ne pouvons pas dépenser de notre côté. C'est une faiblesse de notre part certes, mais aussi une force. Cela nous rend moins prévisibles qu'ils ne le sont. Un onédien va faire la guerre sous prétexte de la défense de "droits humains", quoique ça veuille dire. Un kah tanais fera la guerre pour contribuer à l'avènement d'un paradis socialiste. Un velsnien, lui, peut tout aussi bien faire la guerre pour des ressources que pour satisfaire les besoins électoraux de certains sénateurs. A mon sens, celui qui prétend ne pas comprendre les manœuvres diplomatiques du Kah est soit un idiot, soit est de mauvaise foi et un bien mauvais menteur.

Comme je le disais, je ne suis pas le premier à avoir reçu le contact du gouvernement kah tanais: durant la guerre des Triumvirs, en 2013, les kah tanais ont d'abord tendu la main à Vittorio Vinola, paix à son âme. Mais celui-ci ne comprenait pas les mécanismes de la grande politique, et s'est fourvoyé dans ses idéaux onédiens d'anti-communisme absurde, plutôt que de s'en faire un allié. J'en ai alors profité, en premier lieu pour m'assurer d'une neutralité complaisante durant ce conflit, mais aussi pour m'assurer que la cité de Cerveteri ne subirait pas d'invasion ou d'une tentative d'annexion, alors que je prélevais une partie de la garde de la ville pour constituer l'armée qui allait battre Scaela. Une autre raison de cette tentative de rapprochement consistait en penser à l'après-guerre, et la place que Velsna aurait dans cet univers. Je préfigurais déjà l'hégémonie onédienne à venir, et une hégémonie aurait été dommageable à la conduite des affaires de notre cité. Dans ce cadre, j'ai très vite conçu que le Kah était l'autre face d'une pièce, au dessous de laquelle l'OND était liée. L'équilibre de la géopolitique est important, car il conditionne la liberté de nos actions, et un monde dans lequel l'OND et le Liberalintern forment une balance harmonieuse est le meilleur qui puisse être donné à Velsna. C'est à cette occasion que j'ai fait la rencontre, pour la première fois, d'Actée Iccauthli.


Patrizio: Tu n'as pas répondu à la question, sur ce qu'est le Kah.


Matteo: J'y viens. On ne peut faire la connaissance du Kah qu'en faisant la connaissance d'Iccauthli. Parce que si le Kah est une somme d'individualités qui forme un collectif, cette personne en est la représentante la plus connue. Elle en est le visage, l'intercesseur de la "volonté publique" à l'international, comme ils disent là bas, et c'est la raison pour laquelle j'ai choisi de faire son portrait, plutôt que d'autres membres tout aussi notables du gouvernement kah tanais. J'aurais pu commander un buste de cette "Meredith", mais cela n'a pas été mon choix, et tu vas comprendre pourquoi.

Cette première rencontre fut intéressante, et elle m'a suffit pour comprendre la nature du Kah. Au delà d'en apprendre davantage sur une personne que j'ai trouvé cultivée et agréable à la parole, elle m'a permis de comprendre à quel point il était tragique d'être kah-tanais, tragique non pas pour le confort de vie et le sentiment de justice, mais pour l'âme.


Patrizio: Pourquoi donc ?


Matteo: Quelle serait ta réaction si tu étais un révolutionnaire, que tu renversais l'univers tout entier, que tu instaurerais un régime juste, pour que finalement, l'Histoire continue ? Les kah tanais vivent dans une société qui est voulue pour être parfaite, le plus possible tout du moins, à défaut de l'être vraiment. Pourtant, les souffrances ne s'arrêtent pas. La Révolution était censée être la réponse à tous leurs problèmes. Et pourtant, certains problèmes ont continué à exister. A leur place, je serais totalement désemparé de cette fatalité insupportable, plus que si j'étais loduarien par exemple. A Lyonnars, on peut sentir sur nos épaules le poids d'une Révolution qui ne s'est jamais terminée, dans ce que cela implique de plus magistral comme de plus tragique. A Axis Mundis, la Révolution est étouffée par l'abondance et la tranquillité. Le Grand Kah fonctionne désormais selon les règles d'une géopolitique normée, adaptée à ses interlocuteurs, et qui ne distingue pas son gouvernement d'un autre, comme si finalement cette Révolution avait un goût amer d'inchangé. J'ai eu cette pensée au terme de ma première rencontre avec Iccauthli, et je me souviens avoir eu beaucoup de peine pour elle. Un eurycommuniste velsnien sera toujours plus heureux qu'un libertaire kah tanais, car pour lui, sa lutte ne s'est jamais terminée, et cette force qui le pousse à agir est toujours là. De même que je pense que Lorenzo est mort beaucoup plus heureux qu'aucun kah tanais ne le sera jamais à l'heure de son trépas: pour lui, la Révolution ne s'est jamais terminée et pour le kah tanais, elle est passée depuis très longtemps. C'est pour cela que j'ai jugé pertinent que Fabio inscrive ce sourire sur son visage: doux amer, et qui laisse apparaître une grande peine.


Patrizio: Sur un autre sujet, que conseillerais tu à tes lecteurs sur la manière de procéder et de manoeuvrer avec les kah tanais ?


Matteo: Toute l'Histoire des relations entre notre cité et le Grand Kah a été déterminée par un équilibre nécessaire des forces politiques en présence en Eurysie et au delà. Pour conserver ces relations cordiales, il ne faut donc sous aucun prétexte que cet équilibre d'en retrouve brisé. Dans le cas contraire, des tensions apparaissent, et qui se matérialisent sous la forme d'interventions telles que nous avons pu le voir en Eurysie centrale, lorsque l'Hotsaline a déclaré la guerre aux Communes Unies d'Altrecht. Ce à quoi nous avons assisté est un affrontement entre deux mondes, qui chacun estiment que cet équilibre est à leur désavantage, et doit être corrigé. Dans les faits, je me permets d'affirmer que le Liberalintern part avec un train de retard, mais ce n'est pas l'important dans mon propos.

Face à ce désavantage, les kah tanais utilisent des stratégies que je qualifierais d'opportuniste, tandis que d'autres n'hésiteraient pas d'ouvertement agressives. C'est là, je le pense, une réminiscence: un souvenir du temps où le Grand Kah avait quelque chose de révolutionnaire. Il est toujours chargé d'idéaux, tout comme l'OND, qui pousse à convaincre ses dirigeants que ce qu'ils font est juste. Mais nous sommes velsniens, et nous ne sommes pas assez naïfs pour penser de la sorte. Le terme de "politique du fait accompli" serait autant approprié que le terme "d'opportunisme". Nous en avons vu la démonstration aux Marquises, à Altrecht, au Slaviensk. Ce procédé, en temps normal, serait considéré par les velsniens comme au mieux "vulgaire", au pire "dangereux", mais pour le moment, cela a aboutit au confort de notre position en Manche Blanche. Cette guerre froide entre le Liberalintern et l'OND a été très bénéfique en plusieurs points:
  • En premier lieu, il permet d'éviter ce funeste avenir que serait l'hégémonie d'un bloc sur un autre. L'équilibre parfait.
  • Dans les faits, une alliance avec le Kah est à double tranchant: ce serait peut-être contre-intuitif de le dire, mais le rapprochement entre Achos et le Kah a été probablement la meilleure nouvelle que notre cité a reçu de l'île celtique depuis très longtemps. D'une part, la présence libertaire et onédienne s'est ainsi équilibrée sur l'île, les onédiens étant à Menkelt et les libertaires à Achos. Et en plus de cela, cela prive potentiellement Achos du moindre soutien venant du monde libéral tant que cet accord avec le Kah est en vigueur. Comme je l'ai souvent dit, ne rien faire suffit parfois à arracher des victoires.

Pour conclure donc, je pense pour le bien de notre cité, qu'un ménage à trois avec le Kah et l'OND est plus avantageux qu'un ménage à deux avec l'OND. Tant que cette situation perdurera, alors cette relation de cordialité avec le Kah aura toutes les raisons de continuer, et ne ne saurais encourager mes successeurs à écouter ces conseils. Prudence cependant, parce que cela ne signifie en rien que cette puissance est foncièrement amie: ce n'est pas le cas, comme pour toutes les nations se vivant dans la certitude qu'un modèle est meilleur qu'un autre. Traiter avec le Kah est comme charmer un serpent: il s'agit en premier lieu de ne pas se faire mordre. Je pointe souvent au Gouvernement communal leur tendance à proposer des marchés d'ordre économiques qui ne font que les avantager, et d'une nature très déséquilibrée. Aussi, accepter un quelconque marché de cette nature est à examiner avec la plus grande méfiance. Il ne faut jamais oublier que le Kah reste un Empire, qui a vocation à s'étendre. En l'occurrence, "l'Empire kah tanais" s'est formé par la nécessité s'étendre une Révolution qui n'existe déjà plus sur son territoire, et qui est devenu une nécessité, car c'est son seul moteur, désormais que la société idéale a vu le jour sur son sol. Actée Iccauthli n'est que le reflet de toutes ces contradictions.
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L’État du Monde - Mémoires de Matteo Di Grassi
Pensées sur les grands et les petits personnages de l'univers


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Angel Rojas, Manticore et la tyrannie des monarques



Sur la terrasse haute de la villa, l'ancien Maître de l'Arsenal daigne parfois déranger Fabio, le sculpteur de marbre, qui semble s'attaquer aujourd'hui à un nouveau buste: un homme, peut-être la quarantaine ou cinquantaine d'années. Ses traits sont fins: il pourrait être beau si son visage arborait une autre expression que celle d'une gêne étrange qui le pousse à avoir un sourire aussi crispé.


Matteo: Rojas ?

Fabio: En effet. Il n'est pas très facile.

Matteo: Je comprends. Il n'est pas très facile à lire dans la vraie vie. *Rit* Ma fille, quand elle l'a rencontré à Manticore en 2013, m'a rapporté, je cite: "Père, je me suis rapproché au plus près du visage d'un homme qui retient son sphincter.". Je dois admettre que j'ai ri à cette remarque: je n'aurais pas dû, Angel Rojas est une brave personne, même si je n'en ai fait qu'une seule fois la rencontre. Il essaie de rester droit avec le logiciel de pensée qui est à sa disposition, le logiciel des teylais, qui parfois est un peu étriqué je trouve. Mais c'est tout autant une faiblesse qu'une force pour les gens de ce pays. Que dirais tu de prendre des notes , Fabio ?

Fabio: Bien entendu excellence.

Matteo: Ne m'appelle pas "excellence". Regarde moi: je passe ma journée à faire du jardinage, j'ai les mains dans la terre et ma seule utilité dans cette maison consiste à déplaire systématiquement à Clara.

Fabio: Vous restez sénateur, excellence.

Matteo: Certes. Et notre Rojas reste premier ministre... Comme je le disais, Angel Rojas est persuadé d'être une bonne personne avec les carte qu'il a dans sa main, et j'ai le sentiment qu'il dort tranquillement la nuit. J'aimerais avoir ce luxe. Si mon existence eu été différente, et si j'avais grandit de l'autre côté de la frontière chez nos voisins du sud, peut-être est-ce à cela que j'aurais fini par ressembler: un humble serviteur de la volonté d'un monarque. Monarchie... En y pensant, Velsna aurait pu devenir une monarchie tout autant que l'est Teyla de nos jours. Les deux états sont géographiquement proches, si leurs systèmes politiques divergent, le langage que nous employons à l’international est similaire. Que s'est-il passé dans la tête de nos prédécesseurs afin qu'ils se délivrent de la tyrannie d'un seul de laquelle nos voisins ne se sont jamais vraiment sortis.

Fabio: Teyla n'est pas une monarchie constitutionnelle ?

Matteo: Oui, bien sûr, mais cela ne répond pas à mon affirmation: la tyrannie peut s'exercer de mille façons différentes, mais elle commence toujours par l'adoration d'une figure fédératrice: un individu qui brille comme un phare dans la nuit, qui indique le bon chemin, et qui finit par devenir le geôlier de toutes nos considérations politiques, qui conditionne tout débat, dont la présence étouffe tous les autres sujets, ou qui force ceux ci à s'articuler autour de sa personne. Se voir rabâcher sans cesse le nom de quelqu'un à longueur de journée, c'est là le début d ela tyrannie. Rojas est un homme brillant qui ne vit que pour servir un idéal monarchique, un carcan qui retient de grands talents de diplomate qui ont placé le pays teylais sur une carte du monde. Velsna aurait pu devenir semblable, nous aurions pu avoir un roi, mais il s'est produit une série d'évènements tout à fait fascinants qui ont conduit là où nous en sommes. Et nous ne pouvons pas comprendre la personne d'Angel Rojas si nous ne pouvons pas décrire le carcan qui s'est construit autour de lui.

Pour comprendre cela, revenons aux origines de ces divergences de culture politique. Notre cité n'a pas toujours été une République, et cette même organisation politique n'a pas toujours eu le même visage. Du temps du Patriciat Fortunéen, la cité-mère nommait directement un magistrat chargé de gouverner ce qui n'était qu'un simple comptoir, avec l'appui des familles locales. Mais petit à petit, cette fonction est devenue héréditaire. Ce "contrat" entre les élites de la métropole et les élites locales était acceptable tant que le Patrice était directement nommé depuis Fortuna, car cela permettait d'éviter une forme de compétition entre les familles velsniennes pour une charge qu'ils n'auraient jamais. Mais les fortunéens ont commis une erreur: ils fini par nommer des locaux au Patriciat, en l'occurrence la lignée des Di Canossa. Sauf que le caractère héréditaire de la fonction est resté, lui, et cette situation a abouti à la guerre civile du Patriciat. Si les partisans du Patrice avaient vaincu, qui sait de ce qui serait advenu de Velsna. Une monarchie parlementaire peut-être. Mais c'est l'exact inverse qui s'est produit, et la victoire des sénateurs a eu des conséquences majeures sur ce que nous sommes aujourd'hui, et la manière dont nous concevons le pouvoir.

Velsna est avant tout un groupe d'individus plutôt qu'un emplacement géographique. Une communauté de destin. Teyla l'est aussi, mais c'est la manière dont cette fédération de tant d'individus s'est faite qui compte. Ce contrat de départ est le consensus qui fait la communauté de destin. A partir de la fin du Patriciat, Velsna est devenue une République de manière indiscutable, et l'intégralité du concept d'hérédité du pouvoir est parti aux oubliettes de l'Histoire, il est sorti de ce qui est acceptable dans la pratique du pouvoir. Et les velsniens ont un mot pour ce qui vient bousculer notre modèle politique: la tyrannie. La tyrannie, c'est tout ce qui peut potentiellement compromettre un système tel qu'il a été conçu, que ce soit par un facteur interne ou externe. C'est ainsi que la Monarchie est devenue tyrannie à Velsna: elle est sortie de l'ordinaire pour devenir l'intolérable, il a simplement suffit de l'évènement déclencheur. Cet épisode nous a également laissé un autre héritage: le refus fondamental du consentement et de l'obéissance de la part de nos élites. Velsna est dirigée par un groupe d'Hommes libres, tel que nous le définissons, une somme d'individualités qui sont bien souvent en conflit. Il n'y a de consensus que la République, rien d'autre. Cela nous a souvent joué des tours, et nos disputes sont nombreuses, mais nous nous accrochons avec une fierté étrange à ce qui fait de nous des velsniens: la culture du conflit permanent, et pour un nombre incroyablement varié de sujets, parfois à la limite du ridicule. De nos jours, cela s'observe encore dans le déficit de popularité flagrant de factions se voulant être des synthèses "centristes". Le choix à Velsna est simple quand il s'agit d'élections: la conservation ou la Révolution.Tout ceci n'existe pas à Teyla.

La nation teylaise s'est construite sur autre chose. Les teylais sont consciencieux, ils sont ordonnés, ils sont prévisibles. Angel Rojas est un personnage qui a évolué dans une culture du consensus qui tire ses origines de l'instauration d'un État royal teylais. La royauté n'y a jamais prit fin, au contraire, elle s'est renforcée et a survécu parce que ses gouvernants ont réussi à mettre dans la tête de suffisamment de citoyens que la Monarchie formait un cadre, le cadre qu'il s'agit de ne pas dépasser, exactement comme nous avec la notion de tyrannie. Ces gens sont des "velsniens à l'envers", comme je le dis souvent. La monarchie est devenue un horizon indépassable, un ciment social: il suffit de voir à quel point tous les partis qui n'obéissent pas à ce contrat tacite sont affreusement bas dans les sondages. C'est un miracle si un parti républicain parvient à faire 10% dans ce pays. Pour devenir quelqu'un à Velsna, il faut accuser untel d'être monarchiste, pour être quelqu'un à Teyla il faut être monarchiste. Je plains les formations communalistes et eurycommunistes qui entendent s'implanter dans le pays: leur tâche sera difficile. L'image de la famille royale teylaise est partout, à tel point que cela en est devenu un argument de soft power poussé à la limite du culte de la personnalité: il existe des voitures qui portent le nom de Courvoisier, un groupe industriel, des parcs et des avenues, des statues... Je pense sérieusement que le teylais moyen est davantage confronté à la tête du prince héritier dans son quotidien que le loduarien moyen l'est d'avec Lorenzo.

Cette culture du consensus, pour Rojas et les autres personnages politiques teylais, j'estime qu'elle est autant un bien qu'un mal. D'un côté, Teyla est un Royaume dont les institutions sont d'une stabilité extraordinaire, à l'épreuve du temps. Il y a des élections ouvertes, certes, mais la quasi totalité des programmes des partis politiques sont pour le moins similaires, sinon identiques, ce qui leur permet de ne pas avoir à truquer le scrutin pour obtenir le résultat voulu. Il y a bien des formations marginales et minoritaires, comme je l'ai dit, mais en avez vous seulement entendu parler ? Dans les faits, il n'y que le Mouvement royaliste d'union, et "les Royalistes". Ils structurent une vie politique dont ils sont des acteurs jumeaux jusque dans leurs noms. Aucun des deux ne propose un projet de société radicalement différent de l'autre: les vues géopolitiques sont les mêmes, les vues économiques sont les mêmes. Aucun parti ne remet en cause les semaines de travail à 47 heures et le reste des réformes libérales des années 80, un secret dont certains à Velsna sont bien jaloux. Bref, qu'est-ce que tout cela nous dit de monsieur Rojas, Fabio ?


Fabio: Je donne ma langue au chat, excellence.


Matteo: Cela signifie qu'Angel Rojas est né et a grandit dans un environnement stable, où quasiment tous les grands questionnements ont déjà leurs réponses toutes faites. Le Premier ministre a fait toute sa carrière dans un univers où la notion même d'opposition politique est une affaire pudique. Par conséquent, quand il est arrivé à sa fonction, il n'avait probablement pas cette culture du choc et de la confrontation, ce qui je pense, s'est ressenti dans certaines des décisions de son gouvernement bien plus tard, mais cela, nous allons le voir ensemble. Cette fameuse réaction, dés lors que l'on éprouve un sentiment de frustration.

La politique menée par le gouvernement Rojas est brillante sur bien des aspects, qu'on se le dise. Il m'est d'avis que l'OND ne serait pas l'OND sans le gouvernement Rojas: l'organisation utilise ses mots, elle utilise ses codes diplomatiques et même culturels. Pas ceux de Tanska, pas ceux du Faravan, pas ceux de Caratrad, mais de Teyla. Avec peut-être une participation sylvoise de tant à autre, quand il s'agit d'être plus provocateur et rentre-dedans. Manticore est incontestablement la capitale de l'OND, si une telle organisation eut été un État. Angel Rojas, entre 2012 et aujourd'hui, a permis à son pays de constituer un réseau diplomatique exceptionnel, qui n'est surpassé que par quelques pays, comme le Grand Kah. Les contrats teylais permettent de le lier à des nations aussi lointaines que la Westalie ou le Slaviensk, même si ce dernier tend désormais la main bien davantage au Kah. Lorsque la Westalie, le Stérus et la Lermandie ont accusé des tensions, ce sont aux teylais qu'il ont fait appel pour réaliser une médiation. Parce que la culture du consensus politique place le Royaume teylais dans une situation idéale pour ce type d'action, et monsieur Rojas s'en est très bien servi durant la majeure partie de son mandat. Mais que se passe t-il quand la machine se grippe ?


Fabio: Nous en revenons à la culture du choc ?


Matteo: Exactement. Quand il s'agit de gérer la paix, les teylais font de formidables diplomates: c'est comme cela qu'ils acquièrent la plupart de leurs partenariats, de leurs alliances et de leurs positions. Mais dés lors que la guerre est là, c'est en ces occasions que le gouvernement teylais commet ses erreurs les plus magistrales, dés lors que monsieur Rojas ici présent est sous pression. Une situation qui ne se produit que très rarement dans la très douce vie politique teylaise. Cela l'a conduit à certaines maladresses, selon moi, la première d'entre elle étant celle que ma propre fille a pu observer en 2013, lorsque celle ci a été reçue par le gouvernement de sa majesté. Même si elle également a commis ses propres fautes, elle a suivi mes conseils: initier un choc entre deux phases d'une discussion pacifiée. En l'occurence, les espions teylais que nous avions coincés à Cerveteri, et qui me semble t-il étaient chargés de me nuire. Angel Rojas a nié avec une maladresse certaine, en bloc, et a menti ouvertement en face de la personne que j'avais envoyé pour me représenter. Cela m'a permis de définitivement déduire l'intention des teylais de s'ingérer dans la guerre civile en cours à Velsna, et de percer à jour la trahison de Vinola. Des exemples comme celui-là, il y en a d'autres: lorsque les tensions avec la cité velsnienne étaient à leur comble, durant la formation de la Ligue, avec la tentative avortée de convaincre les alliés antériniens de renoncer à nos liens, ou lorsqu'une base a délibérément été installée à Menkelt dans le but d'une ingérence en île celtique. Parfois, de telles initiatives réussissent, parfois elles échouent, mais jamais les teylais ne parviennent à le faire avec subtilité et discrétion.

Le dernier exemple en date de cette précipitation peut être considérée comme la seconde crise d'Hotsaline. Certes, la contre-attaque contre la flotte aérienne du Liberalintern était à mon sens l'option la moins pire pour sauver la face, et du même coup l'alliance avec cette nation. Mais comment se fait-il en premier lieu qu'on ait permis à cette situation d'en arriver là ? Résultat: le gouvernement Rojas a sauvé son alliance hotsalienne au prix de l'alliance kartienne, de la méfiance des partenaires lermandiens et westaliens qui étaient pourtant des régimes amicaux à l'origine. Un succès amer.

Pour conclure, il est indéniable qu'Angel Rojas est un homme de talent, un interlocuteur reconnu pour sa constance, sa consistance dans ses jugements et le respect de la parole donnée. Mais il est tributaire d'une culture politique qui n'est pas adaptée à toutes les situations, et qui trouve ses limites dés lors que des tensions sont à l'ordre du jour. Heureusement, le gouvernement teylais est souvent assisté de ses partenaires onédiens dans ces circonstances. Je prends l'exemple de la diplomatie tanskienne qui dans ces moments, est particulièrement brillante, et qui comble une partie des lacunes de Rojas.

Pour mes sucesseurs éventuels, mes recommandations vis à vis de Teyla sont les suivantes: cordialité, subtilité, courtoisie, mais distance prudente avant tout. Des partenariats économiques profitables, tout en gardant conscience que nous ne sommes pas eux, et qu'ils ne sont pas nous. Nos affaires ne doivent pas être entremêlées aux leurs, et l'inverse est tout aussi vrai.
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