06/01/2020
05:37:48
Index du forum Continents Aleucie Dakora Territoire des Punks

Correspondances de la mission des Sœurs Réginistes à Dakoraville

2990
Titrage du sujet : Correspondance de la mission des Sœurs Réginistes à Dakoraville
Photographie, artistique,  noir et blanc, film noir, année 50, dans la cellule d'un couvent, une religieuse jeune et belle écrit une lettre au stylo éclairée par une lampe tempête, dehors on voit dans la nuit les ruines d'une métropole du wasterland. Sur la table il y a des photos d'une métropole du Wasterland, elle est vue de dos et de dessus, elle est en habit blanc et voile noir et il y a un crucifix sur pied sur la table

Ce sujet a pour fonction de narrer la vie — ou ce qu’il en reste — dans la métropole de Dakoraville, capitale dévastée de feu l’État du Dakora. Il s’agit d’une narration par le biais de correspondances, c’est-à-dire de courriers. Ce choix découle de mon mode d’expression privilégié, à savoir la presse écrite, le journal. Or, il est évident qu’un lieu aussi dévasté que la capitale dakorane ne dispose plus d’aucun journal fonctionnel, lequel n’aurait, de toute façon, que fort peu de lecteurs, puisque la majorité des punks, qui sont les habitants de la ville — ou occupants diraient les autorités de l’Administration militaire qui contrôlent la lointaine banlieue nord — ne savent pas lire, faute d’avoir jamais eu de maîtres pour leur apprendre. C’est donc le couvent des sœurs réginistes, à travers leurs relations épistolaires, qui fera office d’yeux dans les territoires dévastés de la capitale. Il va de soi — mais est-il réellement nécessaire de le rappeler ? — qu’une correspondance n’est pas, par nature, plus objective qu’un article de journal. Elle a toutefois l’avantage de ne pas subir le poids de la censure. Évidemment, la plupart de ces lettres, peut-être même toutes, seront privées, sauf mention contraire. l es autres nations n’en auront donc pas connaissance. Les joueurs, en revanche, pourront s’en servir pour se représenter mentalement Dakoraville telle qu’elle est aujourd’hui.

Puisqu’on y est, disons quelques mots de la capitale du Dakora elle-même. Dakoraville était une métropole gigantesque, peuplée de plusieurs dizaines de millions d’habitants, caractérisée par une urbanisation exceptionnellement dense en son centre, avec d’innombrables et impressionnants gratte-ciels, ainsi que des réseaux souterrains d’une ampleur et d’une complexité tout aussi remarquables. Cette description ne s’appliquait cependant pas à l’ensemble de la ville. Aussi, si chaque quartier, à lui seul, atteignait déjà la taille et la population d’une grande cité. La plupart se composaient de blocs plus classiques, faits de petits immeubles et d’infrastructures souterraines limitées aux égouts et à quelques voix de métro. Enfin, les banlieues, peu denses, étaient parsemées de maisons individuelles, de pavillons, voire de manoirs ou de véritables châteaux. Quant à la population, elle se chiffrait, comme indiqué, à plusieurs dizaines de millions avant le funeste matin du 5 mai 1990. Aujourd’hui, on estime qu’il ne reste plus, en tout et pour tout, qu’environ 400 000 punks dans l’ensemble de l’agglomération — chiffre incluant hommes, femmes, enfants et vieillards. Cette population est en constante diminution, les punks ne parvenant pas à se maintenir de manière démographiquement viable.

Liste des Correspondances

Correspondances des soeurs réginistes en Punkland (documentaire)
Les sœurs de la Mission à Dakoraville profite de la projection de leur documentaire pour quêter pendant le festival(mouvement de jeu)
Une après-midi baignade à la mare du Chêne (RP)
Le silence assourdissant de la Nécropolis (RP)
Un campement punk à quelques rues du couvent(RP)
Ceux qui errent dans le Smog(RP)
Pays producteur(s) : Terres Dévastées du Dakora (Despotat punk)

Catégorie : Documentaire

Nom de la production : Correspondances des soeurs réginistes en Punkland

Affiche ou visuel : Facultatif

affiche du film

Genre ou thème abordé : Documentaire social

Synopsis ou résumé :
Le documentaire débute par une scène de distribution de nourriture à des enfants abandonnés dans les ruines de Dakoraville. On voit sœur Mahaut, qui est la réalisatrice et narratrice du documentaire, ainsi que deux de ses compagnes, en habits religieux makotans (le grand habit réginiste) mais également armées d’armes à feu, distribuer de la viande bovine séchée makotane à une petite foule d’enfants sales et méfiants en haillons, le tout sous le regard distant et louche de quelques lascars aux crêtes colorées dont on devine qu’ils sont tout à la fois sous l’emprise de l’alcool et des drogues. La caméra suit les échanges brefs, les gestes prudents et les sourires timides des religieuses qui tentent tant bien que mal d’approcher ces enfants sauvages, abandonnés et dénutris. Une voix off, celle de sœur Mahaut, nous apprend que les religieuses sont installées depuis plusieurs semaines dans l’ancien couvent à proximité, qu’elles ont fortifié elles-mêmes pour se protéger des déprédations des punks et de la violence furieuse des Raiders.

Puis le film remonte le fil de leur arrivée. On découvre sœur Mahaut, vingt-cinq ans, ancienne infirmière issue d’une famille de ranchers du Makota, qui explique face caméra la force du songe qui l’a poussée à tout quitter : une ville en ruine noyée dans une brume verdâtre, où elle avançait seule en traînant une lourde croix. Le documentaire alterne ensuite entre les images actuelles de la vie quotidienne au couvent – prières dans une chapelle à moitié effondrée, tours de garde armées, réfection des tombes anonymes, distribution de nourriture aux enfants et même la construction d’un début d’orphelinat – et les récits de la préparation de cette mission sur deux ans, du recrutement des quatre compagnes et des négociations délicates avec les autorités militaires de la République de l’État du Dakora (RED) ainsi qu’avec Zed, le chef des Kradocs, ce despote « pas vraiment éclairé » qui règne plus ou moins sur le Punkland.

Le ton reste sobre mais tendu. On voit les religieuses se livrer à leur œuvre pie tout en maintenant des distributions régulières de canettes de bière afin d’entretenir une fragile coexistence avec les clans punks et de ne pas leur donner de raisons de leur être hostiles. On sent la précarité permanente : regards méfiants, portes barricadées le soir, prières murmurées dans un silence coupé par des tirs lointains, des cris monstrueux et des hurlements incohérents dont on apprend qu'ils sont ceux des raiders, ces malheureux déments qui ont respiré le Smog, sans parler, justement, des épisodes de Smog qui obligent parfois tout le monde à méthodiquement se calfeutrer durant de longues périodes.

Le documentaire pose d’emblée la question centrale à laquelle il va tenter de répondre : que peuvent vraiment accomplir cinq femmes de foi dans une ville largement livrée au chaos et sise au milieu d’un pays qui, de toute évidence, est mort ? Au fil de l’avancée du documentaire, on comprend peu à peu que cette implantation n’est ni une simple œuvre caritative ni une croisade naïve, mais une tentative courageuse pour ramener Dieu au milieu des ruines de Dakoraville et y apporter un peu de Sa lumière et de Son amour, et ce au prix d’un combat quotidien et d’un confort quasi inexistant.

Commentaire :
Le documentaire est manifestement produit à très bas coût, et cela se ressent dans certaines scènes dont la qualité formelle est en deçà de ce qui est normalement attendu d’une production convenable et elle évoque parfois le fontfootage amateur . Cela dit, c’est largement contrebalancé par les effets réels — et ils sont d’autant plus réels qu’ils sont authentiques — ainsi que par la grande sincérité des interventions (rien n’est joué).

Société de production / Producteur : Ordre Réginiste

Réalisateurice : Soeur Mahaut

Distribution : Il n'y a aucun acteur dans ce documentaire, ce n'est pas une fiction.

Date de sortie : le Festival a le droit à l'avant première, le film sera diffusé après.
0
Les sœurs de la Mission à Dakoraville profitent de la projection de leur documentaire pour quêter pendant le festival

Des nonnes en mission au Punkland, que l’on voit dans le documentaire, sont installées devant une salle de cinéma du festival où le documentaire est justement projeté. Elles y font la quête en faveur des enfants de Dakoraville

Narration de l’événement

Venues initialement pour présenter leur documentaire Correspondances des soeurs réginistes en Punkland, Sœur Mahaut et une poignée de ses consœurs en ont profité pour joindre l’utile à l’agréable. Cela signifie qu’outre profiter gratuitement du transport, du gîte et du couvert pendant toute la durée du festival (elles partagent toutes la même chambre ; elles ont empilé les deux lits et dorment à même le sol sur leurs paquetages, c’est beaucoup plus rustique et convenable et cela permet de loger toute la délégation gratuitement et de sous-louer le reste), elles en profitent aussi pour quêter. L’Église du Makota finance déjà la mission à Dakoraville, mais il n’y a jamais assez d’argent pour nourrir, habiller et vêtir les enfants de la ville dévastée, sans parler de la différence abyssale de niveau de vie entre Dakoraville et le Grand Kah qui fait qu’une pièce ou même un petit billet kahtanais représentent une vraie fortune dans la cité dévastée (via la fameuse mécanique de parité de pouvoir d’achat, ou PPA). Quand elles le peuvent, elles ne se bornent pas au festival et vont aussi quêter en ville, dans les restaurants, bistrots et bars, et partout où l’on trouve des attroupements, peu importe leur nature. Elles sont aimables et affables, mais insistantes, n’hésitant pas à remuer bruyamment leurs troncs si l’on a la méchanceté de ne rien donner.
En termes de jeu

Le festival et ses alentours immédiats vont faire les frais de la mendicité active des sœurs de Dakoraville. Cela dit, il n’y a aucune entourloupe : tout ira pour les enfants pauvres et malades de la ville dévastée. Evidemment, l'organisation du festival ou les autorités de la ville pourront trouver que c'est une nuisance, il faudra alors justifier pourquoi les religieuses seront empêchées de quêter.
2318
Une après-midi baignade à la mare du Chêne

Un photographie en couleur montrant une métropole en ruines. Partout s’étendent des gravats, des décombres et des bâtiments effondrés. Au milieu de ce paysage dévasté s’élève un immense chêne, majestueux et colossal, très certainement mutant, dont les racines puissantes et noueuses percent les égouts partiellement effondrés, révélant une rivière souterraine aux eaux brunâtres et troubles. Cinq enfants à la peau claire, vêtus de hardes déchirées et sales, posent pour la photographie et rient joyeusement. Deux d’entre eux se baignent dans l’eau brunâtre de l’égout, tandis que les deux autres se tiennent sur les gravats. L’un d’eux brandit un bâton duquel pend un petit crocodile suspendu dans les airs, la gueule fermement plantée dans le bois.

… Je ne sais pas bien ce que cette mare a de particulier, mais elle semble fasciner nos pensionnaires. Cela tient sans doute à ce chêne énorme qui semble avoir poussé en quelques années sur les gravats de ce parking. C’est lui qui a éventré le vieux réseau d’égouts d’où provient l’eau qui alimente la « mare ». J’ai essayé de faire comprendre aux enfants qu’ils ne devaient pas se baigner dans cette eau manifestement polluée et dangereuse. Ils ne m’ont bien évidemment pas écoutée et sont allés tout naturellement se jeter dedans pour se livrer à tous les jeux enfantins auxquels nous avons tous déjà joué à leur âge.

Les choses ont cependant pris une tournure aussi inattendue que terrifiante quand un crocodile — je dis bien un crocodile — est sorti des égouts pour attaquer les enfants. Comme je surveillais la baignade, j'ai aperçu sa silhouette troubler l'eau à la sortie des égouts. Prise soudainement de panique et voyant déja survenir un drame, j’ai hurlé vers le enfants pour qu’ils sortent de l’eau au plus vite, puis, devant leur nonchalance — ils sont, en effet, très difficiles à impressionner —, je les ai suppliés de m'obéir. Mais quand ils ont vu le crocodile, loin de comprendre ma terreur, ils ont ri et ont décidé de jouer avec lui.

Heureusement, j’ai appris plus tard que ce crocodile était un crocodile nain, que l'on appelle aussi crocodile viande-à-bière, une espèce mutante qui vit dans les égouts de Dakoraville et dont les punks se nourrissent beaucoup en les cuisinant, précisement, dans de la bière. Ils ne sont pas vraiment dangereux, si l’on excepte les risques de septicémie après les morsures profondes qu'ils infligent ou les saignements excessifs qui peuvent advenir s’ils vous sectionnent un doigt. Je dois apprendre à mieux connaître l’endroit si je veux pouvoir mieux comprendre mes protégés. En attendant, ma peur les a bien fait rire… c’est déjà ça de pris. Ces enfants ont bien besoin de moments de soulagement dans l’enfer quotidien qui est le leur.
Le silence assourdissant de la Nécropolis

Cette photographie offre une vue directe sur un immeuble éventré. Toute la façade a été détruite, laissant l’intérieur entièrement visible, un peu comme une maison de poupée ouverte. Au rez-de-chaussée, un appartement ravagé apparaît, tandis que l’étage supérieur, partiellement effondré, laisse entrevoir des poutres et des morceaux de béton suspendus. Au milieu de cette cuisine dévastée se tient une jeune religieuse carmélite d’une vingtaine d’années. Partout, les traces de l’abandon et de la dégradation sont visibles : une épaisse moisissure noire recouvre les meubles, les placards et les murs. Le plan de travail en formica est fissuré, l’évier rouillé est rempli de débris, la cuisinière est brisée. Le sol poussiéreux est parsemé de morceaux de béton, et l’on distingue des armatures métalliques à nu ainsi que des pans de plafond effondrés au-dessus d’elle.

Tous les matins, tandis que nous débarricadons la porte du couvent, nous voyons s’étendre autour de nous les cadavres éventrés des immeubles délabrés qui nous cernent. Reliques d’un monde disparu, corps inertes d’une société défunte, vestiges ravagés d’un mode de vie à jamais éteint. Les mots me manquent pour exprimer le sentiment qui nous étreint, mes sœurs et moi, chaque fois que s’offre à notre vue cette indescriptible désolation. Je pense que le terme le plus juste serait de qualifier cet endroit de cimetière. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que les autorités de la République du Dakora nomment ces lieux des Nécropolis : c’est bien cela, au fond, une cité des morts.

Mon cœur se serre d’une angoisse religieuse quand je songe que nous avons eu l’audace de nous installer au milieu d’une terre sacrée — car les sépultures, même irrégulières, sont en quelque sorte des terres sacrées. Mais si nous sommes là, ce n’est pas à cause des morts, bien que nous en enterrions beaucoup, ne serait-ce que pour des questions d'hygiène, c’est d'abord et avant tout pour sauver les vivants. Et je crois que ce sont plutôt les morts qui ont envahi la terre des vivants, et non l’inverse. Ce sont donc eux qui se rendent coupables de profanation et de sacrilège, et d’un comportement indigne et condamnable envers ceux qui, étant encore en vie, ont le droit de jouir sereinement de la terre des vivants sans avoir à la partager avec ceux qui continuent de la peupler bien qu'étant mort.

Et les morts ne s’imposent pas à nous seulement par leur présence physique. Il y a aussi leur présence mystique, pour ne pas dire fantomatique, qui semble émaner de ces ruines — oui, je sais que cela peut paraître insensé, mais je vous assure que ces ruines font silence, et que ce silence est tout bonnement assourdissant. Car ce n’est pas seulement par la vue qu’ils se font connaître : l’ouïe aussi entre en jeu. Le silence qui nous entoure lorsque nous sommes cernées par ces mausolées éventrés et macabres est si lourd, si pesant, qu’on y perçoit distinctement, je crois, le cri de rancœur de ceux qui dorment à jamais dans ces ruines.

On entend également, et souvent, des bruits qui viennent briser ce silence, et leur étrangeté, leur origine inconnue, ne manque pas de nous glacer le sang. Tout semble d’ailleurs retentir plus fort dans ce champ de gravats déprimant et maudit, comme si les morts eux-mêmes s'animaient sous les décombres et portaient ces sons pour continuer un peu à vivre à travers eux comme dans une sorte de grand opéra macabre et très lent. La plupart du temps, ce sont des effondrements partiels que l’on entend, au cœur du silence de la mort : un pan de mur qui s’écroule du dixième étage, une commode déjà les deux pieds dans le vide qui finit par chuter au hasard d’un plancher qui cède, ou quelque autre débris dont on ne distingue pas clairement la provenance ou la nature, mais dont on entend nettement le choc sourd sur les voitures rouillées et à jamais endormies au pied des immeubles. Ces bruits surviennent à toute heure, de jour comme de nuit, par beau temps comme par tempête. Pourtant, c’est lorsque le Smog passe que nous les percevons le plus.

Les esprits les plus rationnels — les esprits forts, comme on dit — prétendent que les phénomènes étranges qui accompagnent les passages du Smog s’expliquent par les actes déments des raiders qui le hantent, le peuplent et l’accompagnent sans relâche dans son errance à travers les terres dévastées du Dakora. Il y a sans doute une part de vérité dans cette explication, et une partie des bruits et des voix que nous entendons dans le Smog provient certainement des raiders. Mais je reste intimement persuadée que la plupart d’entre elles sont celles des morts, réveillés par les propriétés contre nature de ce nuage diabolique. Evidemment, nous ne pouvons être certaines de rien, car il va de soi que nous nous enfermons hermétiquement quand ce sinistre et maudit nuage passe dans les alentours.

Lors de nos rares moments de répit — car nous nous en accordons un peu, lorsque nous n’avons plus rien à apporter à nos petits protégés ni aucun mort à inhumer —, certaines d’entre nous explorent ces tombes éventrées que sont les immeubles des alentours. J’ai d’abord tenté de m’y opposer, mais on m’a fait remarquer, avec raison, que nous manquions de tout et que la plupart des objets dont nous avions besoin et que nous n'avions pas les moyens de nous offrir, se trouvaient gratuitement et à porté de main dans ces lieux sombres et putrides sans que cela ne serve à personne. J’ai donc fini par donner mon autorisation à ces expéditions de collecte, non sans réticence, et après avoir fixé quelques règles de sécurité. J’ai exigé le port du masque dans les espaces clos, interdit à quiconque de s’y rendre seule, et demandé que l’on vérifie la stabilité des lieux avant d’y pénétrer. Surtout, j’ai ordonné que l’on sorte les corps que l’on trouverait, afin de leur accorder une sépulture digne. L’Administration militaire a eu la bonté de nous fournir des sacs mortuaires (qu'il est d'usage, ici, d'appeler sacs à viande) munis de poignées, ce qui facilite grandement l’extraction des dépouilles.

Il est vrai que ces expéditions nous valent un surcroît de travail, mais elles nous ont permis d’acquérir quantité d’objets fort utiles que, comme je l'ai indiquais, nous n’aurions jamais pu acheter ni faire venir dans le Wasteland. Et puisque nous prenons soin d’inhumer convenablement leurs anciens propriétaires, nous nous sentons en droit de disposer des biens qu'ils ont laissé derrières eux. Nous avons ainsi pu meubler correctement le couvent et ses annexes. Nous disposons désormais d’une réserve de bois de chauffage considérable, ainsi que de pétrole et d’autres combustibles pour faire fonctionnaire l'antique chaudière presque en permanence. Nous avons également récupéré de la vaisselle, des produits d’entretien et d’hygiène qui ont notablement assaini nos locaux et simplifié la prise en charge des enfants abandonnés de Dakoraville.

À mesure que nous explorons, exploitons et rationalisons ces ruines tout en rendant aux morts le repos qui leur est dû, l’endroit nous devient plus familier et, d’une certaine façon, moins maudit. Nos petits protégés ne comprennent pas tout le soin que nous mettons à extraire les dépouilles et à leur donner une sépulture convenable. Cela les amuse même, et ils se moquent gentiment de nous en disant que nous sortons les morts de sous un tas de pierres pour les placer sous un tas de terre. Nous leur expliquons alors que Dieu ne veut pas que les morts demeurent dans les maisons des vivants, mais qu’ils doivent reposer dans les maisons des morts et que c'est ainsi qu'ils sont sereins et heureux. Les enfants finissent par comprendre et cherchent même à nous aider — ce que nous leur interdisons naturellement, car les ruines et la proximité des morts, fussent-ils momifiés (c'est à dire secs), ne sont pas faites pour des enfants, même ceux qui peuplent le Wasteland et qui, par conséquent, n'ont jamais rien connus d'autre. C’est par nos efforts envers les enfants et envers les morts que la vie reviendra, j’en suis convaincue, dans ce pays mort et putride. C’est mon combat. Le combat de ma vie.
6533
Un campement punk à quelques rues du couvent

Photographie sur laquelle on voit les ruines d’une grande ville s’étendent sous un ciel uniformément gris. Les immeubles, éventrés et à moitié effondrés, laissent apparaître leurs armatures tordues et leurs étages béants. Partout, des monceaux de gravats et de débris encombrent les rues, dans une atmosphère brute de désolation et de survie. Des punks se sont regroupés autour d’un vieux tonneau rouillé dont les flammes vives crépitent. Ils portent des vestes en cuir noir crasseuses, couvertes de clous, de patches et de chaînes, par-dessus des vêtements déchirés et souillés.  Ils se tiennent sous un pont en béton partiellement effondré, sale et fissuré. Autour d'eux, quelques meubles de squat abandonnés — un canapé taché et déchiré, des chaises cassées — complètent le tableau de désolation. Juste à côté, un tuyau d’égout éclaté laisse couler une eau sale mêlée de débris.

... Voilà un peuple bien singulier que celui des punks. Pauvres créatures perdues dans une ville morte, ces égarés errent de campement en campement, prospectant inlassablement les maigres ressources nécessaires à leur survie. Non loin d’ici, à quelques rues seulement de notre maison, quelques centaines de mètres à vol d'oiseau, on trouve un de ces campement installé sous un pont. Ces pauvres hères y ont trouvé refuge, car l’endroit offre un accès direct et commode aux égouts. Ils aiment d’ailleurs ne jamais trop s’éloigner du réseau souterrain, d’où ils tirent leur subsistance : chasse de petits animaux — essentiellement ces crocodiles nains qu’ils nomment « Viande-à-bière » ou ces rats mutants aux sous-espèces variables dont, si j'en crois un article de Dakora Matin, les colons se plaignent beaucoup — et pêche de poissons et d’autres créatures que nous n’avons pas encore bien identifiées mais dont la plupart des espèces n'existaient certainement pas avant l'Incident. C’est aussi là qu’ils trouvent un abri relatif face au Smog, ce brouillard putride et toxique qui erre sans cesse dans les vestiges dévastés du Dakora et envahit régulièrement sa capitale.

J’ai tenté de leur parler de Dieu, de son Fils et de la religion. Je ne me faisais guère d’illusions, mais une petite part de moi espérait encore que subsistât en eux quelque vestige de la foi de leurs pères. Hélas, la fin du monde qu’ils ont connue semble leur avoir ôté toute pensée religieuse. Le peu de considérations spirituelles dont ils sont encore capables se réduit à la récitation d’histoires et de superstitions locales qui n'ont plus rien de chrétien. Le Smog est pour eux une entité intelligente, presque divine ou plutot démoniaque, que l’on peut fâcher ou apaiser selon les actes que l'on pose à la surface et envers laquelle il convient de se montrer toujours déférent. En vérité, ils en ont une peur viscérale du Smog et inventent une multitude de récits qu’ils se racontent autour du feu pour transmuer cette terreur en merveilleux. Cela dit, ils ont bien raison d'avoir peur car ce nuage est certainement le plus grand danger qui hante ces ruines.

Comme nous prenons soin de leurs enfants, que nous vêtons et soignons, et que nous leur donnons de la bière, à eux comme à leurs chefs, nous passons à leurs yeux pour des êtres bienveillants. En une seule année — et dire que cela fait déjà un an que nous sommes ici —, des histoires ont commencé à circuler à notre sujet. On murmure que nous serions des servantes des morts, des « Crevardières », comme ils disent : des créatures à la fois mortes et vivantes, capables d’entendre les défunts et de leur obéir. Il est fascinant de voir une légende naître et se propager en si peu de temps. Nous avons longuement discuté entre nous pour savoir quelle attitude adopter face à cette origine mythologique qu’on nous prête. Nous sommes arrivées à la conclusion qu’il ne fallait pas en jouer activement, mais qu’il n’y avait aucun mal à ne pas la réfuter systématiquement.

Il est d’ailleurs assez avantageux d’être considérée comme Crevardière : les punks nous respectent et nous laissent pénétrer dans leurs groupes. En acceptant ce titre et en tolérant quelque temps la mythologie qui l’accompagne, nous facilitons grandement notre mission dans cette capitale dévastée et auprès de sa population. Cela n’est pas sans poser quelques menus problèmes, bien sûr. Il arrive que l’un d’eux nous apporte un mort ou un fragment de cadavre, ancien ou récent, et nous demande de lui parler pour savoir où il a caché sa bière et ses armes — les deux seules choses qui aient vraiment de la valeur à leurs yeux. Nous trouvons alors des pirouettes pour éluder la demande, en expliquant que nous ne savons pas parler aux corps frais, ou qu’un morceau de chair isolé n’est pas en mesure de s’exprimer clairement. Avec un peu de finesse, il n’est pas très difficile de convaincre ces gens simples de l'impossibilité ou du danger des pratiques nécromantiques que l'on nous prête.

Sur le plan des mœurs, comme on s’en doute, les punks sont lamentables. Ils n’ont aucune notion de monogamie ni de continence. Je ne peux pas beaucoup plus entrer dans les détails dans cette correspondance, car je sais qu’elle sera lue par un public très large qu’il importe de ne pas scandaliser ; je me contenterai donc d’être allusive. Comme je l’ai déjà indiqué, la notion de couple a complètement disparu au sein des clans punks. On appelle « clan » les groupes tribaux dans lesquels les punks vivent et s’organisent. Chaque punk appartient à un clan, et ces clans entretiennent entre eux des rapports de domination et de soumission. Au sommet de cette hiérarchie se trouvent les Cradocs, dont le chef n’est autre que le fameux Zed, que l’on surnomme le Grand Punk et le Despote — deux titres traditionnels sur lesquels je reviendrai un jour, car ils en disent long sur l'ordre social qui régne à Dakoraville.

Pour en revenir à leur moralité sexuelle : il n’existe ni couple ni monogamie chez les punks. Ils ne reconnaissent qu'à peine les deux sexes, et tout membre adulte d’un clan peut avoir des relations avec un autre membre adulte du même clan. La pratique de l’inversion n’y est absolument pas condamnée ; elle est au contraire tout à fait banalisée et même fréquente. Mais alors, outre donc tout ces désordres que l'on se figure bien, comment éviter l’inceste et ses conséquences biologiques et morales ? Notons déjà, et c'est à mettre au crédit de ces sauvages, que les enfants sont tenus strictement à l’écart du monde des adultes pour tout ce qui touche à la sexualité. Par ailleurs, les jeunes femmes nées dans un clan ne peuvent avoir aucun rapport intime au sein de celui-ci : elles sont échangées contre des femmes provenant d’autres clans lors de rencontres périodiques que les punks organisent entre eux. En somme, les enfants sont protégés de toute promiscuité intime, et les filles demeurent considérées comme des enfants tant qu’elles n’ont pas été échangées et intégrées à un autre clan.

Cependant, je ne suis pas du tout persuadée que la consanguinité soit si faible que cela. Je pense au contraire que la plupart des punks sont assez étroitement apparentés, trop, et que nombre des tares que l’on constate chez eux sont provoquées, ou du moins accentuées, par une forte consanguinité. Mais en tant que Makotane, je me sens mal placée pour condamner cette tare et j'en connais que trop bien les conséquences, puisque la consanguinité touche particulièrement non seulement mon peuple mais encore ma propre famille. Contrairement à nous, qui nous sommes livrés à ce mal sans aucune nécessité véritable — car vouloir conserver jalousement ses terres et leur intégrité n’a jamais constitué une nécessité impérieuse et moralement acceptable —, je pense que ces pauvres gens n’ont tout simplement pas eu d’autre choix que de s'unir entre cousins, compte tenu des conditions de survie extrêmes qui sont les leurs.



7108
Ceux qui errent dans le Smog

Une photographie montrant des ombres dans le Smog


... Si les femmes isolées que nous sommes ressentons le besoin de nous enfermer tous les soirs à la nuit tombée pour des raisons évidentes de sécurité, ce n’est finalement pas grand-chose par rapport au calfeutrage que nous nous imposons quand arrive le Smog. Je serais bien en peine de dire à quelle fréquence nous visite et nous assiège ce nuage verdâtre, aussi toxique que méphitique, ni de comprendre selon quelle logique il se déplace ou décide de s’immobiliser plusieurs jours comme pour nous assiéger. En vérité, j’ai quelques idées, quelques intuitions sur ce qu'est cette chose et ce qu'elle veut, mais ça ne repose que sur des conjectures et des intuitions, aussi je garde tout ça pour moi. D'ailleurs lors d’une réunion du Chapitre, nous avons convenu entre nous que tenter de comprendre le Smog était une erreur et sans doute même un péché. Cette interdiction nous a semblé tellement importante que nous l’avons ajoutée à notre règle de vie communautaire. Je ne sais pas si l’on trouvera un évêque pour nous la valider, mais pour l’heure, c’est à notre survie ici que nous devons songer, et non aux intrigues ecclésiastiques.

Tenter de comprendre le Smog est une erreur, parce que rien ne permet sérieusement d’affirmer que cette entité physico-chimique obéit à une logique autre que les lois de la nature du monde matériel, que nous ignorons en grande partie. Cette initiative est donc vouée à l’échec. Or l’échec face au Smog peut être source de malheurs abominables et de perdition éternelle de nos âmes, à plus forte raison quand on a charge d’âmes comme nous. Mais c’est aussi un péché, car tous ceux qui se penchent sérieusement sur ce nuage toxique finissent immanquablement par adopter un comportement de crainte superstitieuse et païenne, et deviennent, dans une certaine mesure, aussi primitifs et irréligieux que les punks qui nous entourent dans les Terres Désolées du Dakora. Nous le constatons bien avec nos petits protégés. Ils considèrent le nuage comme une entité consciente et malveillante, et ont reçu de leurs parents et de la culture de leur clan un ensemble de rites grotesques et superstitieux censés apaiser le Smog, s’en faire un ami ou l’inciter à partir. Cela dit, leurs rites maudits et idiots ne les empêchent nullement de se calfeutrer avec grand soin quand le nuage arrive. D'ailleurs, ces enfants nous sont d’une aide précieuse quand il faut mettre le couvent en état de siège et en fermer hermétiquement, pour ainsi dire, l’ensemble des accès, portes et fenêtres. Dieu merci, le nuage est lourd et trop épais pour passer par les microfissures ou les surfaces poreuses, et nous parvenons à nous prémunir assez efficacement de ses tentatives de pénétration passive dans l’enceinte de notre maison.

Cependant, il n’y a pas que de l’air empoisonné dans le Smog. Mais c’est un point sur lequel je souhaite être prudente, car j’ai peur de trop en dire et de me laisser aller à des épanchements d’imagination, ou au contraire de ne pas en dire assez et de faillir à mon devoir de témoin véridique et que ma prudence vous empéche de bien saisir les dangers réels que le Smog présente. Je prends le risque de l’épanchement et je vous dis ce que je sais pour l’avoir vu et entendu. Dans les superstitions punks, le Smog déplace avec lui toute une troupe de serviteurs et d’entités surnaturelles plus ou moins malfaisantes. Il y a naturellement les crevardiers, dont je vous ai déjà parlé : ces sortes d’esprits de la mort, doués de pouvoirs de nécromancie et animés du désir d’écouter les morts et de leur rendre service. Comme je vous l’ai dit, on nous prend pour eux, et cela, bien que parfois gênant, nous est globalement utile pour nous maintenir ici. Néanmoins, ni moi ni aucune de mes consœurs n’avons jamais vu un seul de ces crevardiers. Cependant, il n’y a pas qu’eux à déambuler dans le nuage toxique, il s'y trouve des choses, hélas, nettement moins éthérés et fantomatique, je veux dire les Raiders et ceux que l’on appelle les Visiteurs.

Les Raiders sont ceux que tout le monde craint le plus, et nous les craignons nous aussi, car ils représentent un danger bien réel et sont, hélas, tout aussi réels que le danger qu'ils représentent. Nos protégés les appellent les Guerriers-du-Smog quand ils n’emploient pas, comme nous, le mot de Raiders, qui est pourtant un mot punk. Les Raiders ne sont rien d’autre que des guerriers punks qui se sont fait piéger par le Smog et qui l’ont respiré. Il faut bien comprendre, cher lecteur, que le gaz qui compose ce nuage est hautement psychoactif : il suffit de négliger un petit interstice dans son abri pour que, en respirant une faible quantité de ce gaz, on commence à voir apparaître nombre d’hallucinations inquiétantes et que notre comportement commence à changer de façon importante et dangereuse. Les Raiders, eux, en ont trop respiré. Ils sont devenus dépendants et obsédés par cette drogue, ce qui les empêche de ressortir du Smog. Cette exposition permanente leur fait contracter de graves troubles psychotiques qui les poussent, hélas, aux pires cruautés et aux actes les plus sanguinaires contre quiconque se trouve à leur porté. Évidemment, cela ne les empêche pas de devoir satisfaire leurs besoins naturels, notamment celui de se nourrir. C’est aussi pour cette raison qu’ils attaquent les communautés lorsque le Smog les assiège. Mais pour l’heure, nos portes sont renforcées et nos fenêtres munies d’épais barreaux : nous n’avons donc pas encore été attaquées ou bien, trop bien protégées, nous avons repoussé des attaques sans nous en rendre compte. Plaise à Dieu que cela ne nous arrive jamais. Il se dit — et j’espère que c’est faux — que lorsque les Raiders ne trouvent pas assez de nourriture dans leurs pillages, ils pratiquent volontiers le cannibalisme, et qu’une fois le Smog passé, il est fréquent que l'on retrouve des victimes d’attaques de Raiders partiellement dévorées.

Les Visiteurs, que les punks appellent aussi Ceux-Qui-Prospectent-Dans-Le-Smog, sont, dans leur mythologie, la classe servile du Clan-du-Smog. Je ne sais pas si ce clan existe vraiment — sans doute que non —, néanmoins je sais que les Visiteurs, eux, existent. La légende punk raconte qu’ils étaient autrefois des prospecteurs et collecteurs de condition servile, ou tout du moins non guerrière. Je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est qu’ils semblent chercher quelque chose sans jamais le trouver. Ils errent dans le Smog, tentent d’ouvrir les portes et les fenêtres, et cherchent à forcer nos abris avec un calme désarmant. Ils s’ignorent les uns les autres. Ainsi, lorsqu’un d’eux découvre que nous sommes retranchés — parce que la porte est fermée, que la fenêtre est barricadée ou qu’il a aperçu du mouvement à l’intérieur, ou je ne sais quoi d'autre —, c’est à ce moment-là qu’il s’immobilise et qu’il commence à parler. Il ne bougera plus jusqu’à ce que le Smog quitte les lieux. Mais il faut que chacun des autres Visiteurs fasse la même découverte pour s’arrêter à son tour, car ils ne communiquent jamais entre eux et n'écoutent pas ce que l'autre dit. Je pense même, qu'en réalité, ils ne se voient pas les uns les autres. Il est d’usage d’appeler Observateur le Visiteur qui s’est arrêté parce qu’il vous a repéré. Parfois l’Observateur ne se contente pas de parler : il peut aussi ramasser des pierres qu'il trouve dans son environnement immédiat et les lancer contre les fenêtres, qui se brisent si l’on n’a pas eu la présence d’esprit de poser des volets. On peut alors perdre une pièce dans laquelle pénètre le Smog. Tant qu’on reste dans un endroit à l’abri du gaz, on ne court aucun danger, car les Visiteurs — et même les Observateurs — ne sont pas dangereux en eux-mêmes.

Enfin, plus l’épisode de Smog avance, plus les Observateurs se multiplient devant chez vous. Ils parlent peu, mais ne se coordonnent pas, si bien qu’avec le nombre, la fréquence de leurs paroles augmente sans pour autant jamais perdre ce coté froid et désespéré d'autant plus que la voix de l'un peut empiété sur la parole d'un autre. Je pense que ce qu’ils disent n’a aucune importance. Ils ne cherchent pas vraiment d’aide et ne peuvent pas vraiment forcer les accès de notre abri. La seule chose qu’ils veulent, c’est que nous entrions en contact avec le Smog, et que leur attroupement indique aux Raiders la position des survivants. Dieu merci, les Visiteurs n’ont aucune mémoire et ne se souviennent de rien d’un passage du Smog à l’autre. Cependant, ce qui se déplace avec le Smog ne se borne pas aux Raiders et aux Visiteurs, mais pour le reste, je préfère ne pas encore en parler.
Haut de page