12/07/2018
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[Chandekolza] Le journal de bord de Che Poevara

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Journal de bord de Che Poevara
ÉPISODE 1 : VOYAGE À MOTOCYCLETTE


30 juin 2018

Le Soleil était fort et, quoique ce fût quelque chose d'habituel depuis la nuit des temps au Chandekolza, il demeurait vrai que cette saison-ci s’illustrait comme l’une des plus tenaces depuis de nombreuses années. Tous l’affirmaient : l’unanimité des paysans et des scientifiques n’était plus à prouver. Les émissions grésillantes sur les ondes de ma radio mal réglée débattaient des chaleurs aux aspects caniculaires tout en omettant d’indiquer le pire de ce qu’il advenait ces temps-ci pour le peuple. Je crois n’avoir jamais pensé véritablement que l’on pût cesser d’être en démocratie par le fait pourtant simple de remplacer la société par la météo dans les programmes populaires… Et pourtant, chaque fois que j’allumais la radio, sur mon modeste bureau d’étudiant comme à l’avant de ma vieille motocyclette, me revenait cet âpre sentiment de vengeance encore non débutée. Quelquefois, je me surprenais à penser, sans trop de conviction cependant, à ce qu’aurait été notre pays sans… tout cela. Et pays est encore un bien grand mot – je ne songe plus même à l’idée d’un État quelque peu souverain – car c’est à peine si nous sommes une Nation, si nous n’en sommes pas mille ou si nous ne sommes pas, en fin de compte, à peu près rien du tout pour le reste du monde.

Hier j’étais chez mon oncle, ferme partisan du nouveau régime. Je songe sérieusement à ne plus lui rendre visite, je crois qu’il devient sénile. Il me dit que tout est mieux comme ça, que l’on cesse d’utiliser l’île seulement comme un avantage géostratégique niant le bien-être de sa population. Il faut dire que nous n’habitons vraisemblablement pas dans des lieux comparables. Lui, il a accès à tout un tas de services qui relèvent au plus du fantasme dans la campagne où je suis né et où je continue de grandir. La médecine, par exemple, c'est pour lui une chose tout à fait banale, une chose ordinaire comme mille autres choses lui sont ordinaires, quand moi, c’est justement ce qui, je crois, m’a manqué toute ma vie à moi et à mes pairs.

Je dois avouer que j’ai toujours observé sa position avec une forme de jalousie malsaine, et que je ne l’ai jamais tout à fait compris. Il a toujours été plus riche, mieux vu en société, un bon fonctionnaire qui se figure que le droit existe, voire qu’il pourrait prévaloir sur tout le reste, comme si la faim ou la force n’existaient pas et n’étaient pas les seules règles de l’île. Je trouve cela un peu facile, à vrai dire, de considérer le monde comme ce que l’on connaît, et de refuser que d’autres puissent avoir une conduite différente non par choix, mais justement parce que les personnes de son espèce n’ont jamais songé à regarder au-delà de la couronne urbaine. Je pense sincèrement que c’est là l’une des plaies profondes du Chandekolza.

Il reconnaît cependant l’aide du Jashuria qui, il faut le dire, a été admirable. L’une des seules puissances à aider, et dans des quantités dépassant amplement ce qui aurait été attendu comme minimum de la part des autorités. Leur posture de leader ne gêne cependant pas mon oncle, qui ne voit pas que dans leur position, ils auraient pu faire bien davantage… Si une puissance avait bien cette capacité d’action, c’est le Jashuria dont la diplomatie lui permet les actes les plus audacieux… Mais non, et au contraire le Jashuria jouira d’une diplomatie renforcée d’autant qu’elle nous aura aidés, quoique insuffisamment.

Mon oncle réfute notamment le fait que l’on ait pu être aidé de la Poëtoscovie, alors que je lui parle de conserves que j’ai reçues moi-même, moi et tout un chacun dans mon village. Mais je crois qu’il fait désormais davantage confiance aux informations transmises par le nouveau régime qu’à son propre neveu. De mon côté, ses dires et ceux de l’administration sont d’une égale véracité, laquelle semble difficilement sous-estimable. J’ai alors pris la liberté de laisser sur sa boîte aux lettres l’une des conserves qui nous avait été distribuée et où la traduction en latin démontre qu’il ne pouvait s’agir que de la Nation littéraire… Sans doute s’en servira-t-il pour s’entraîner au tir avec sa carabine toute neuve.

Au village, nous sommes plusieurs à considérer les Poëtoscoviens comme membres d’un peuple ami. À dire toute la vérité, leur aide ne nous a pas tant marquée que cela, et bien qu’elle fût tout à fait correcte, quoique nettement inférieure à celle des Jashuriens, nous la voyons comme un symbole. Les deux pays bleu et blanc mériteraient au fond toute notre inimitié, car nous avons été un prétexte, et ce prétexte, mis sous leur perfusion, a fait tenir un régime entièrement corrompu et qui nous asservissait. Au moins était-ce notre régime à nous, et il arrivait encore que nous soyons surpris par le peu de démocratie qu’il nous restait.

Avec l’invasion qui est arrivée, tout cela a disparu. Les étrangers ont débarqué, tous de l’Empire Xin et avec l’appui du Jashuria, nous a-t-on dit. Tout ce que je sais véritablement, c’est que cette coalition se foutait royalement des pertes civiles, et que certaines de mes connaissances ont péri misérablement sans armes sous le feu ennemi. Le prélude de cette situation a justement été l’injonction de quitter leur base pour Hernani-centre. C’était là, véritablement, le coup de force contre notre souveraineté, et c’est ce qui, je crois, a marqué l’opinion publique. Comment une coalition peut-elle exiger le retrait d’une base d’une nation qui, certes, ne s’était pas trop engagée non plus, mais l’avait été plus que d’autres qui n’avaient pas bougé ? Et puis, qui donc pouvait se targuer de posséder une telle autorité sur une terre qui nous appartenait – du moins le devions, nous disait-on.

Alors je n’étais pas tout à fait certain ni du bien ni du mal. Tout allait assurément trop vite, et je ne connaissais personne qui fût pareillement informé que je ne l’étais déjà. Mais depuis la fin de l’invasion et l’installation des colons, c’est au contraire un déferlement médiatique qui s’abat sur nous, et leurs paroles sont autant de tentatives de propagande qui arrachent, tour à tour, des membres à nos familles, cela même qui étaient à l’origine tout à fait révoltés.

Je ne sais pas vraiment quand la Poëtoscovie s’est cassée, et à vrai dire je m’en fous plutôt pas mal. Personne ne le sait je crois, car tout le monde s’en fout. Le symbole avait survécu à leur départ malgré tout, et c’était déjà pas mal. Depuis, personne ne nous a reparlé de la Poëtoscovie.

Depuis l’invasion, la vie à l’université n’est plus tout à fait la même. Les enseignants se taisent quant à la situation, et j’aime à croire que ce n’est pas leur volonté qui s’exerce là, bien au contraire, mais que ce ne sont que des ordres, de simples ordres. Certains étudiants de la faculté de philosophie où je suis ont dans un premier temps affiché leur soutien à l’ancien régime, mais je crois qu’ils se sont fait convoquer chez le directeur. Quelques-uns ne sont pas revenus – non pas qu’ils se soient fait arrêter, mais qu’ils ont préféré abandonner à ce stade et partir où ils le pouvaient encore. D’autres, dans des études d’histoire ou de droit, sont arrivés avec sur leurs épaules le drapeau de l’Empire Xin. L’un d’eux s’est pris un œuf sur la tête, et on dit que toute la journée la fouille des sacs avait été organisée afin de savoir qui avait des œufs sur soi. C’est tout simplement pathétique. Ce système me répugne foncièrement. Je crois que l’on nous a trop vite arraché le goût de la Liberté, et ce qui me dégoûte autant c’est que personne ne semblait visiblement y tenir sincèrement. C’était plus un rêve qu’autre chose, et quand il est parti, tout le monde l’a regardé de loin. Parfois je me dis que moi aussi, et alors moi aussi j’ai envie de partir, ou de brandir un drapeau – n’importe lequel, pourvu que ce ne soit pas celui de l’Empire Xin.

Un ami à moi, du moins un gars de la bande dont je faisais partie, s’est radicalisé lui-même, et pas dans la bonne direction. Alberto l’a dégagé sans sommation. Je ne sais pas si c’était une bonne idée, je crois que oui. En tout cas nous sommes désormais plus tranquilles et nous avons le sentiment de pouvoir parler librement entre nous. Je ne suis pas le seul à ne pas tout comprendre à ce qu’il se passe, à m’interroger constamment et à vouloir agir. Je ne sais pas exactement quelle forme cela pourra bien prendre… Je me laisse la nuit pour y réfléchir.


8 juillet 2018

Les vacances ont commencé. Je crois que c’est plus tard que l’année dernière, mais ce n’est pas grave. De toute façon on ne nous donne plus d’explication, et personne n’en demande. Alberto et notre groupe de potes avons décidé de partir ensemble faire un tour de l’île à plusieurs. Nous sommes cinq au total. En général Alberto se met derrière moi sur la moto, et les autres prennent une sorte d’ancienne voiture tout-terrain qui devait sans doute servir aux safaris des étrangers. « Avec des pièces détachées », qu’on nous a dit. Forcément, avais-je envie de rétorquer. Le métal neuf était hors de la portée de la majorité des habitants de l’île pour des quantités suffisantes à la conception d’une véritable carrosserie – encore étais-je sceptique quant au fait que ces pièces n’aient pas été volées dans des décharges.

Il faut dire que « voler » n’avait pas vraiment de sens, car beaucoup de choses n’appartenaient à personne, car trop sales, trop usées ou simplement trop anciennes, et seuls certains trouvaient à ces choses-là une utilité bien particulière que nul autre n’eût pu ne serait-ce que soupçonner.

Nous poursuivîmes ainsi notre périple, prenant soin toujours d’éviter les lieux trop peuplés, car notre projet de vacances gardait un sens du fait que nous nous extrayions du malheur quotidien par une misère de Bohème. Et cette vie de bohème qui nous était promise un mois durant au moins, il nous fallait la savourer en pleine nature : c’était précisément l’idée que, tous, nous en avions.

Parmi nous se trouvait une amie, Milena, qui était la seule femme du groupe. Elle n’avait guère de souci à se faire, car tous mes amis étaient pédés. Moi-même je ne le savais pas trop, je crois que je ne l’ai jamais été mais que tous ont toujours retrouvé sur moi des traits qu’ils jugèrent propres à l’homosexualité. Cela ne m’a jamais dérangé le moins du monde, et je l’ai pris avec ce message implicite qui me vaut d'être progressiste. On me dira que les fascistes comptaient sans doute parmi leurs électeurs de nombreux homosexuels… Certes, mais penser ces gens-là comme tout le monde, c’est aussi admettre que beaucoup d’entre eux demeurent profondément ignorants. Je crois fondamentalement que, de manière générale, si l’homme n’était pas ignorant, il ne serait pas fasciste. À l’université par exemple, j’ai l’impression que le nombre de jeunes acquis à l’extrême droite est très faible, quand beaucoup de ceux qui n’y vont pas se sont fait avaler tout crus, incapables de discerner les sophismes nombreux qui forment aujourd’hui les piliers de leur raison.

Milena ne m’aimait pas. Cela au moins, c’était une certitude. Elle avait reçu une éducation religieuse d’une rigidité difficile, et je crois que malgré elle et toutes ses tentatives pour s’en défaire, il lui est impossible d’aimer quelqu’un comme moi. Elle trouve les gros cigares que nous fumons entre nous parfaitement ridicules, quoiqu’il lui arrive parfois de se joindre à nous. Mais c’est une femme, alors c’est différent. Sur l’île, de manière générale, beaucoup de clichés perdurent, et notre groupe en faisait fi je crois. Nous agissioins comme si nous étions tous des hommes, ou comme si nous étions tous des meufs. Bref, on s’en foutait stratosphériquement. Un soir qu’elle avait trop bu, ou plutôt une nuit, elle m’avait devant tout le monde avoué ses sentiments. Je m’en souviens : il y avait eu un grand silence. Elle disait aimer le fait que je me batte pour mes convictions. Bien sûr, elle n’était qu’ivre, et les vomissements qui suivirent confirmèrent le caractère improbable de la déclaration. Je crois cependant qu’elle admirait véritablement ma quête de principes. Il faut dire qu’entre elle et moi il y avait un petit fossé. Je n’avais rien, et elle avait un petit peu. Mais ce petit peu que sa famille avait et dont elle jouissait, c’était déjà assez pour ne pas avoir à chercher autre chose. Moi je n’ai toujours eu que quelques convictions toujours sur moi. Et si la propagande m’inquiète autant, c’est que je crains qu’elle parvienne à me les ravir.


Ambiance :

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Ce post étant relativement peu semblable au véritable Chandekolza, en voici une version réécrite pour être plus proche de la réalité locale.
(Jai bien mis en ignore tout ce qui n'est pas de moi vous en faites pas)


Nouvelle version du post
Journal de bord de Che Poevara
ÉPISODE 1 : VOYAGE À MOTOCYCLETTE


30 juin 2018

Le Soleil était fort et, quoique ce fût quelque chose d'habituel depuis la nuit des temps au Chandekolza, il demeurait vrai que cette saison-ci s’illustrait comme l’une des plus tenaces depuis de nombreuses années. Tous l’affirmaient : l’unanimité des paysans et des scientifiques n’était plus à prouver. Les émissions grésillantes
(étant donc d'une qualité inhabituellement bonne) sur les ondes de ma vieille radio mal réglée que j'avais réussi à fabriquer grâce à des pièces détachées trouvées dans l'une des nombreuses décharges d'ordures envoyées par les pays développés chez nous débattaient des chaleurs aux aspects caniculaires tout en omettant d’indiquer le pire de ce qu’il advenait ces temps-ci pour le peuple. Je crois n’avoir jamais pensé véritablement que l’on pût cesser d’être en démocratie par le fait pourtant simple de remplacer la société par la météo dans les programmes populaires (ceux que la centaine de chandekolzans dotés d'un poste de radio fonctionnel écoutaient habituellement)… Et pourtant, chaque fois que j’allumais la radio, sur mon modeste bureau d’étudiant rongé par les termites et prêt à s'effondrer si j'appuyais mon vieux stylo récupéré dans la même décharge que les pièces détachées trop fort sur le vieux bout de papier usé qui me servait de "cahier" comme à l’avant de ma vieille motocyclette arrachée à un touriste eurysien de passage au Chandekolza, me revenait cet âpre sentiment de vengeance encore non débutée. Quelquefois, je me surprenais à penser, sans trop de conviction cependant, à ce qu’aurait été notre pays sans… tout cela. Et pays est encore un bien grand mot – je ne songe plus même à l’idée d’un État quelque peu souverain – car c’est à peine si nous sommes une Nation (bien que le Chandekolza regroupe au moins quatre grandes ethnies ainsi que d'autres mineures voire inconnues), si nous n’en sommes pas mille ou si nous ne sommes pas, en fin de compte, à peu près rien du tout pour le reste du monde.

Hier j’étais chez mon oncle, ferme partisan du nouveau régime. Je songe sérieusement à ne plus lui rendre visite, je crois qu’il devient sénile. Il me dit que tout est mieux comme ça, que l’on cesse d’utiliser l’île seulement comme un avantage géostratégique niant le bien-être de sa population. Il faut dire que nous n’habitons vraisemblablement pas dans des lieux comparables. Lui, il a accès à tout un tas de services qui relèvent au plus du fantasme dans la campagne où je suis né et où je continue de grandir. La médecine, par exemple, c'est pour lui une chose
qu'il a pu lui arriver de voir de ses propres yeux (mais pas appliquée à lui évidemment), une chose presque ordinaire comme mille autres choses lui sont presque ordinaires, quand moi, c’est justement ce qui, je crois, m’a manqué toute ma vie à moi et à mes pairs.

Je dois avouer que j’ai toujours observé sa position avec une forme de jalousie malsaine, et que je ne l’ai jamais tout à fait compris. Il a toujours été plus riche, mieux vu en société, un bon fonctionnaire qui se figure que le droit existe, voire qu’il pourrait prévaloir sur tout le reste, comme si la faim ou la force
étaient moins horribles chez lui et n’étaient pas les seules règles de l’île. Je trouve cela un peu facile, à vrai dire, de considérer le monde comme ce que l’on connaît, et de refuser que d’autres puissent avoir une conduite différente non par choix, mais justement parce que les personnes de son espèce n’ont jamais songé à regarder au-delà de la couronne urbaine de bidonvilles. Je pense sincèrement que c’est là l’une des plaies profondes du Chandekolza.

Il reconnaît cependant l’aide du Jashuria qui, il faut le dire, a été admirable. L’une des seules puissances à aider, et dans des quantités dépassant amplement ce qui aurait été attendu comme minimum de la part des autorités. Leur posture de leader ne gêne cependant pas mon oncle, qui ne voit pas que dans leur position, ils auraient pu faire bien davantage… Si une puissance avait bien cette capacité d’action, c’est le Jashuria dont la diplomatie lui permet les actes les plus audacieux… Mais non, et au contraire le Jashuria jouira d’une diplomatie renforcée d’autant qu’elle nous aura aidés, quoique insuffisamment.

Mon oncle réfute notamment le fait que l’on ait pu être aidé de la Poëtoscovie, alors que je lui parle de conserves que j’ai reçues moi-même, moi et tout un chacun dans mon village
(nous avons mis plusieurs jours à comprendre de quoi il s'agissait, la nourriture étant tellement rare quelque soit sa forme). Mais je crois qu’il fait désormais davantage confiance aux informations transmises par le nouveau régime qu’à son propre neveu. De mon côté, ses dires et ceux de l’administration sont d’une égale véracité, laquelle semble difficilement sous-estimable. J’ai alors pris la liberté de laisser sur sa boîte aux lettres l’une des conserves qui nous avait été distribuée (vide, je n'allais pas laisser passer une occasion d'avaler ma dizaines de calories d'aujourd'hui) et où la traduction en latin démontre qu’il ne pouvait s’agir que de la Nation littéraire… Sans doute s’en servira-t-il pour s’entraîner au tir avec sa carabine toute neuve miraculeusement obtenue par le marché noir et pour un prix plus qu'exorbitant.

Au village, nous sommes plusieurs à considérer les Poëtoscoviens comme membres d’un peuple ami. À dire toute la vérité, leur aide ne nous a pas tant marquée que cela, et bien qu’elle fût tout à fait correcte, quoique nettement inférieure à celle des Jashuriens, nous la voyons comme un symbole. Les deux pays bleu et blanc mériteraient au fond toute notre inimitié, car nous avons été un prétexte, et ce prétexte, mis sous leur perfusion, a fait tenir un régime entièrement corrompu et qui nous asservissait. Au moins était-ce notre régime à nous, et il arrivait encore que nous soyons surpris par le peu de démocratie qu’il nous restait.

Avec l’invasion qui est arrivée, tout cela a disparu. Les étrangers ont débarqué, tous de l’Empire Xin et avec l’appui du Jashuria, nous a-t-on dit. Tout ce que je sais véritablement, c’est que cette coalition se foutait royalement des pertes civiles, et que certaines de mes connaissances ont péri misérablement sans armes sous le feu ennemi. Le prélude de cette situation a justement été l’injonction de quitter leur base pour Hernani-centre. C’était là, véritablement, le coup de force contre notre souveraineté, et c’est ce qui, je crois, a marqué l’opinion publique
après le violent siège de la base achosienne, dont les occupants étaient très appréciés dans la région pour leurs cargos remplis à ras-bord de poissons comestibles. Comment une coalition peut-elle exiger le retrait d’une base d’une nation qui, certes, ne s’était pas trop engagée non plus, mais l’avait été plus que d’autres qui n’avaient pas bougé ? Et puis, qui donc pouvait se targuer de posséder une telle autorité sur une terre qui nous appartenait – du moins le devions, nous disait-on.

Alors je n’étais pas tout à fait certain ni du bien ni du mal. Tout allait assurément trop vite, et je ne connaissais personne qui fût pareillement informé que je ne l’étais déjà. Mais depuis la fin de l’invasion et l’installation des colons, c’est au contraire un déferlement médiatique qui s’abat sur nous, et leurs paroles sont autant de tentatives de propagande qui arrachent, tour à tour, des membres à nos familles, cela même qui étaient à l’origine tout à fait révoltés.

Je ne sais pas vraiment quand la Poëtoscovie s’est cassée, et à vrai dire je m’en fous plutôt pas mal. Personne ne le sait je crois, car tout le monde s’en fout. Le symbole avait survécu à leur départ malgré tout, et c’était déjà pas mal. Depuis, personne ne nous a reparlé de la Poëtoscovie.

Depuis l’invasion, la vie à l’université n’est plus tout à fait la même. Les enseignants se taisent quant à la situation, et j’aime à croire que ce n’est pas leur volonté qui s’exerce là, bien au contraire, mais que ce ne sont que des ordres, de simples ordres. Certains étudiants de la faculté de philosophie où je suis ont dans un premier temps affiché leur soutien à l’ancien régime, mais je crois qu’ils se sont fait convoquer chez le directeur. Quelques-uns ne sont pas revenus – non pas qu’ils se soient fait arrêter, mais qu’ils ont préféré abandonner à ce stade et partir où ils le pouvaient encore. D’autres, dans des études d’histoire ou de droit, sont arrivés avec sur leurs épaules le drapeau de l’Empire Xin
offert par des ushongs qui ont les moyens de faire autre chose que des vêtements avec leur tissu. L’un d’eux s’est pris un œuf sur la tête (un immense sacrifice pour le lanceur, qui perdait par cette action une semaine entière de provisions envoyées par sa famille), et on dit que toute la journée la fouille des sacs avait été organisée afin de savoir qui avait des œufs sur soi. Tous les étudiants se sont donc mis à cacher leur nourriture, depuis que les agents chargés de la fouille avaient mangé la demi tranche de pain trouvée dans un sac d'étudiant. C’est tout simplement pathétique. Ce système me répugne foncièrement. Je crois que l’on nous a trop vite arraché le goût de la Liberté, et ce qui me dégoûte autant c’est que personne ne semblait visiblement y tenir sincèrement. C’était plus un rêve qu’autre chose, et quand il est parti, tout le monde l’a regardé de loin. Parfois je me dis que moi aussi, et alors moi aussi j’ai envie de partir, ou de brandir un drapeau – n’importe lequel, pourvu que ce ne soit pas celui de l’Empire Xin.

Un ami à moi, du moins un gars de la bande dont je faisais partie, s’est radicalisé lui-même, et pas dans la bonne direction.
Quốc Trung l’a dégagé sans sommation. Je ne sais pas si c’était une bonne idée, je crois que oui. En tout cas nous sommes désormais plus tranquilles et nous avons le sentiment de pouvoir parler librement entre nous. Je ne suis pas le seul à ne pas tout comprendre à ce qu’il se passe, à m’interroger constamment et à vouloir agir. Je ne sais pas exactement quelle forme cela pourra bien prendre… Je me laisse la nuit pour y réfléchir.


8 juillet 2018

Les vacances ont commencé
, c'est pendant cette période que les étudiants sont libérés de leurs quelques heures de cours pour pouvoir travailler plus de douze heures par jour dans leurs jobs. Je crois que c’est plus tard que l’année dernière, mais ce n’est pas grave. De toute façon on ne nous donne plus d’explication, et personne n’en demande. Quốc Trung et notre groupe de potes avons décidé de partir ensemble faire un tour de l’île à plusieurs pendant notre heure de pause mensuelle. Nous sommes cinq au total. En général Quốc Trung se met derrière moi sur la moto, et les autres prennent une sorte d’ancienne carcasse de voiture tout-terrain qui devait sans doute servir aux safaris des étrangers. « Avec des pièces détachées », qu’on nous a dit. Forcément, avais-je envie de rétorquer. Le métal neuf était hors de la portée de la majorité des habitants de l’île pour des quantités suffisantes à la conception d’une véritable carrosserie – encore étais-je sceptique quant au fait que ces pièces n’aient pas été volées dans des décharges. Cet engin parvenait parfois presque à avancer, mais il fallait toujours que je l'accroche à ma motocyclette pour le tracter, et les montées de plus de 3 % se faisaient en poussant. Heureusement, le Chandekolza est plat.

Il faut dire que « voler » n’avait pas vraiment de sens, car beaucoup de choses n’appartenaient à personne, car trop sales, trop usées ou simplement trop anciennes, et seuls certains trouvaient à ces choses-là une utilité bien particulière que nul autre n’eût pu ne serait-ce que soupçonner.

Nous poursuivîmes ainsi notre périple, prenant soin toujours d’éviter les lieux trop peuplés
, ceux dépassant les dix mille habitants au kilomètre carré, car notre projet de vacances gardait un sens du fait que nous nous extrayions du malheur quotidien par une misère de Bohème. Et cette vie de bohème qui nous était promise un mois durant au moins, il nous fallait la savourer en pleine nature : c’était précisément l’idée que, tous, nous en avions.

Parmi nous se trouvait une amie,
Minh Thúy, qui était la seule femme du groupe. Elle n’avait guère de souci à se faire, car tous mes amis étaient p*dés. Moi-même je ne le savais pas trop, je crois que je ne l’ai jamais été mais que tous ont toujours retrouvé sur moi des traits qu’ils jugèrent propres à l’homosexualité. Cela ne m’a jamais dérangé le moins du monde, et je l’ai pris avec ce message implicite qui me vaut d'être progressiste. On me dira que les fascistes comptaient sans doute parmi leurs électeurs de nombreux homosexuels… Certes, mais penser ces gens-là comme tout le monde, c’est aussi admettre que beaucoup d’entre eux demeurent profondément ignorants. Je crois fondamentalement que, de manière générale, si l’homme n’était pas ignorant, il ne serait pas fasciste. À l’université par exemple, j’ai l’impression que le nombre de jeunes acquis à l’extrême droite est très faible, quand beaucoup de ceux qui n’y vont pas se sont fait avaler tout crus, incapables de discerner les sophismes nombreux qui forment aujourd’hui les piliers de leur raison.

Minh Thúy ne m’aimait pas. Cela au moins, c’était une certitude. Elle avait reçu une éducation religieuse d’une rigidité difficile, et je crois que malgré elle et toutes ses tentatives pour s’en défaire, il lui est impossible d’aimer quelqu’un comme moi. Elle trouve les gros cigares fais avec des vieux bouts de papier qui traînent et des algues de l'estuaire que nous fumons entre nous parfaitement ridicules, quoiqu’il lui arrive parfois de se joindre à nous. Mais c’est une femme, alors c’est différent. Sur l’île, de manière générale, beaucoup de clichés perdurent, et notre groupe en faisait fi je crois. Nous agissions comme si nous étions tous des hommes, ou comme si nous étions tous des meufs. Bref, on s’en foutait stratosphériquement. Un soir qu’elle avait trop bu, ou plutôt une nuit, elle m’avait devant tout le monde avoué ses sentiments. Je m’en souviens : il y avait eu un grand silence. Elle disait aimer le fait que je me batte pour mes convictions. Bien sûr, elle n’était qu’ivre, et les vomissements qui suivirent confirmèrent le caractère improbable de la déclaration. Je crois cependant qu’elle admirait véritablement ma quête de principes. Il faut dire qu’entre elle et moi il y avait un petit fossé. Je n’avais rien, et elle avait un petit peu. Mais ce petit peu que sa famille avait et dont elle jouissait, c’était déjà assez pour ne pas avoir à chercher autre chose. Moi je n’ai toujours eu que quelques convictions toujours sur moi. Et si la propagande m’inquiète autant, c’est que je crains qu’elle parvienne à me les ravir.
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