15/07/2018
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Réflexion nocturne du docteur Philippe Géminéon

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Ce que nous faisons, ce que nous sommes

Commençons comme une évidence : Carnavale n’est pas unique. Quiconque voit dans ses foules aliénées une armée de drones rendus fous par les drogues et la misère passe à côté de la plus terrible des vérités : à Carnavale il n’y a que des hommes libres, car à Carnavale il n’y a que de vrais hommes. Comme le vieux Diogène de Sinope, la Cité noire brandit un cadavre de poulet et hurle : voilà l’homme ! Voilà l’homme car l’homme n’existe qu’à Carnavale. Hors de nos frontières il n’y a que des animaux fous. Étrangement, notre peuple est le plus sincère et le plus lucide de tous. Notre peuple voit la vérité du monde dans son horreur et sa cruauté, se faisant il est maître chez lui. Mieux vaut une existence de philosophe malheureux que celle d’un esclave illusionné.

Il existe plusieurs Carnavale. La Carnavale du haut et la Carnavale du bas. Chaque grande famille porte un regard particulier sur l’univers. Même nous qui voyons vrai, nous n’accédons pas à une vérité unique ou révélée. Dépouillé des voiles et des brumes de la morale, l’homme n’atteint pas pour autant le réel car le réel n’existe pas. Premier enseignement. Au même titre qu’il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de réel. L’homme est donc libre et seul, l’un étant la condition de l’autre. Seul dans le désert de la déraison, certains deviennent fous, d’autres se réfugient dans l’irréel, d’autres enfin bâtissent des monuments de poussières, gratuité de ce qui n’est destiné qu’à s’évanouir dans le néant. D’autres enfin décident d’avancer vers l’horizon, sachant que celle-ci avance avec eux et que jamais ils ne l’atteindront. Le progrès pour le progrès, car c’est ce que fait l’homme lorsqu’il n’a rien d’autre à faire, avancer ou mourir, avancer ou rêver pour retrouver ses illusions perdues.

Carnavale a plongé son peuple dans l’enfer, non parce qu’elle l’opprime et l’exploite, comme certaines belles âmes le prétendent, mais parce qu’elle l’a jeté dans la vérité crue et nue et que désormais il erre seul, sans seigneurs pour le guider, sans dirigeants pour le dresser, sans État et sans clergé. Carnavale est une anarchie aboutie, quoique comme toute les expérience révolutionnaire qui triomphe, se débatte en elle des volontés réactionnaires. Ces volontés portent le sceau infâmant des Castelage, les Castelage sont la défaite de Carnavale car ils sont l’Etat qui reprend forme, la bête immonde de la structure qui dévore ses enfants. Nous ne nous laisserons pas dévorer, Carnavale a plus de ressources que n’en croient ces misérables banquiers. Voilà pourquoi je voue une fidélité indéfectible aux Dalyoha, dernier espoir de l’humanité gangrenée par l’Etat.

Carnavale est la plus grande et la plus glorieuse chose du monde. C’est à la fois une prière et un blasphème, une espérance totale et un nihilisme sans borne. La Cité noire proclame : rien n’a de sens, tout est possible. Rien n’a de sens parce que tout est possible. Tout est possible parce que rien n’a de sens. Voilà le don que nous faisons à l’humanité : deux vérités dans un écrin de crasse.

A Carnavale tout est dual et paradoxe. Bourg-Léon est un paradis immaculé. Sous la surface de ses jardins, un enfer clinique. La Cité noire est une merveille suintante de pue et de merde, une croute pourrie qui, dans sa nécrose, dévoile des couleurs inconnues jusqu’alors. Carnavale est un corps agonisant, purulant de maladies, rongé par les parasites. Pourtant il refuse de mourir et sa souffrance est un spasme de plaisir. Nos vices nous maintiennent en vie car ils nous rappellent que nous sommes vivant. Troisième cadeau que nous offrons au monde : la mort et avec la mort, la vie. Soyez heureux d’être en vie, vous les êtres les plus misérables du monde, vous vivez comme des esclaves mais au moins vous n’êtes pas Carnavalais. Et nous nous disons : nous mourrons comme des hommes, mais au moins nous ne sommes pas vous.

Plutôt une existence de terreur et de malheur debout, qu’une douce joie à genoux.

Carnavale c’est le refus de tout et nous refuserons jusqu’à la lie : les alliés, les ennemis. La némésis n’est pas pour nous, contentez-vous de nous regarder et de dire : là, là est le vice et la mort, et nous nous ne vous voyons même pas. Vous êtes des fourmis que nous ignorons comme nous avons ignoré toutes les règles et toutes les lois. Il n’appartient qu’à nous de vous balayer et de dire, vos fausses consciences, votre moral et vos lois sont si basses que nous ne les voyons même pas.

A Carnavale, certains ont cru à la fin du monde. Dans l’aboutissement de l’humanité nous n’avons trouvé à la fin que la mort. La lutte des classes, remportée par nous, ne déboucha que sur le vide affligeant de sa propre vacuité. A quoi bon si tout doit finir. Nous qui sommes plus communistes que les communistes ne croyons même pas à l’héritage : nous ne lèguerons rien derrière nous. Après nous le néant. Après nous l’apocalypse, nous vous emportons tous. Voilà le rêve des catholans, le rêve des millénaristes, de ceux qui ont espéré trouver dans l’ultime soubresaut de l’histoire humaine un éclat de sens, ou au moins un éclat de paix. Rien. Il n’y eut rien. Ni Dieu ni Diable, ni personne pour nous délivrer de notre lucide misère. Le désert n’adressa pas même un écho à nos cris. Deux millions de morts, et nous aurions pu en provoquer cinquante millions de plus si Blaise Dalyoha n’avait pas levé son pouce magnanime et sonné la fin de la boucherie.

Les millénaristes sont morts. Sur leurs cadavres naissent les lucifériens, ces rationalistes athées. Si Dieu nous méprise ou n’existe pas, faisons sans lui. Dieu pour tous, proclament-ils dans la Cité noire et dans le désert rouge. A chacun une torche et que chacun devienne titan. Certains ont des ambitions et promettent d’apporter le feu à l’humanité entière, d’autres se contentent d’être libres jusqu’à leur dernier souffle. Le progrès les guides non parce qu’ils y trouvent une moralité, mais parce que le progrès c’est le mouvement et ils n’ont rien d’autres à faire que d’avancer. Mourir d’extase ou marcher sans but, un pas après l’autre, juste pour savoir ce que l’on trouvera derrière la prochaine colline, derrière le prochain mont. Certains se comparent à Sisyphe mais Sisyphe stagne, il parcourt toujours le même chemin. Nous nous avançons, simplement nous sommes conscient qu’il n’y a pas de fin et que personne ne nous regarde.

Restent les hédonistes, ceux pour qui rien ne vaut que l’extase des sens et de l’esprit. Une part entière de notre économie est consacrée à la création des drogues de synthèse les plus puissantes et les plus exaltantes. Comme nous connaissons les mécanismes d’habitation, nous revenons sans cesse avec de nouveaux produits. Nos molécules sont inégalables et viennent ravager jusqu’aux espaces les plus intimes et insoupçonnés de la conscience. Le corps connait des expériences inimaginables. A quoi bon habiter cette masse de chair à peine stimulée lorsqu’il est possible de s’élever au-dessus du monde et de crier : je ressens tout ce qu’il y a à sentir, je suis l’homme le plus absolu qui ait jamais foulé cette terre. Qu’ils sont bas, qu’ils sont viles les terriens, les gens qui n’ont connu que leur corps, et encore, pas le dixième. Que nous les méprisons nous les dieux, nous qui avons jouit et vécu plus intensément que dans leurs rêves les plus fous. Les rêveurs, les drogués, ceux-là sont une humanité nouvelle et quand nous les croisons dans nos rues, dans nos salons, dans nos salles de shoot, nous ne savons jamais si nous avons affaire à des loques ou à des génies.

Enfin il y a nous. Ou plutôt mon maître, mon patron, mon fils, tout cela à la fois. Blaise Dalyoha, héritier du clan, l’aboutissement de quelque chose que je peine à saisir. Blaise toi l’immense, toi l’absolu, tu foules cette terre comme un géant et tu proclames : il existe d’autres domaines que l’humain, d’autres champs à découvrir, à apprivoiser, à détruire et à faire renaître. Car si les millénaristes parlent de Dieu et de la mort, si les lucifériens croient en l’homme et les drogués exultent dans leurs corps fébriles, nous nous proclamons un blasphème supplémentaire : qu’est-ce qu’un humain qui n’est pas un homme, qu’est-ce qu’être une plante, un animal, un écosystème ? Qu’est-ce qu’être le vent et la conscience de toute chose, démultipliée ? Renier la création divine, renier celui qui fit l’homme à son image, renier l’image de l’homme. Nous ne serons plus des hommes, nous serons autre chose et cet autre peut être faible, misérable et insignifiant. Tous nous parlent d’être des dieux et de tutoyer les cieux, mais nous nous pensons aux plus petites choses qui existent. Le règne du vivant ne saurait se limiter à nos échelles médiocres. Nous voulons voir à travers les yeux d’une molécule, ressentir ce que cela fait d’être un atome, nous voulons êtes une onde ou une décharge électrique. Non pas l’humanité complète, mais un pas de côté.

Ultime blasphème, en dehors de nous-même, en dehors de notre race. Traitres à tout ce qui nous a été donné, détruire pour mieux reconstruire à notre image, une image inhumaine. Dieu créa l’homme à son apparence, nous serons des dieux mais nous refusons sa filiation. Carnavale refuse tous les héritages, elle se tuera elle-même pour renaître autre chose, elle mourra sans fois pour triompher cent-une. Car nous sommes les êtres les plus malheureux du monde et c’est notre fardeau d’aller là où personne d’autre ne s’aventure. Humanité contemple nous, condamne et maudit, nous avançons cent pas devant toi et pour cela tu nous hais. Humanité crache ton venin tant qu’il te plaira, c’est à peine si nous entendons le bourdonnement de tes insultes car nous savons, nous, et tu sais, toi, que bientôt ce chemin odieux que nous traçons, toi aussi tu t’y aventureras.
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