
Le désert rouge
1883

- Ah les salauds, ah les petits fils de pute, ils pensaient m'avoir hein ? Détrôner le grand, l'UNIQUE Camille Printempérie ??? Qu'ils aillent au diable et pas à leur Lucifer non le vrai Satan celui qui vous crame le cul là-bas tout en bas... oui tout en bas, et moi, et moi, à moi le ciel, la Jérusalem Céleste, le projet Mars, les anciennes milices Obéron, les colons catholans, ceux-là me sont encore fidèles oui j'ai les cartes en main, s'ils croient m'avoir eu et bien... tel est pris qui croyait prendre ! Camille Printempérie n'a pas dit son dernier mot, ça non, je lèverai les foules, je réunirai mes partisans et alors, la RAC© sera à moi. A MOI ! J'ai tué un pape noir, je peux bien en zigouiller un autre, et un PDG-Protecteur s'il faut avec ! Nous sommes assis sur des mines de ressources, Carnavale m'accueillera en triomphe si je leur rapporte le magot, je serai anobli, mieux ! Prince de Carnavale, oh oui c'est évident ! Mais d'abord...
Il appuie sur quelques boutons de sa montre connectée, ce qui déclenche la communication holographique.
- Igore, mon fidèle laquais ! M'entends tu ?
- Monsieur Printempérie nous en avons déjà parlé : je ne suis pas votre laquais... je suis salarié, vous me payez mais j'ai des droits...
- Igore, ramène la voiture, nous entrons en clandestinité ! C'est une guerre de l'ombre qui s'annonce, gloire au vainqueur et malheur au perdant !
- Monsieur Printempérie ? Vous êtes sous substances ?
- De rien du tout, mais ramène en quand même, et de l'eau aussi, 10... 12... 15 litres ça ira bien, il fait chaud dans ce pays de con. Allez va, vole mon fidèle Igore, en avant et viens à moi ! Nous prenons le maquis, toi et moi pour commencer mais demain, par un prompt renfort, nous serons cinq mille en arrivant au port !
- Au port ? On va à Petipont-ville ?
- Ah ne prononce pas ce nom devant moi, et puis c'est trop risqué de t'en dire trop au téléphone : on me traque comme une bête, mais je m'en vais leur montrer ce qu'un loup alpha peut faire ! Non, pas alpha, sigma ! Je suis le loup sigma !
- Mais vous êtes où exactement ?
- Quelque part sous la ceinture d'Orion et juste à droite de la constellation du cheval. Il y a deux grosses dunes dans mon dos.
- Ah oui je vois très bien. J'arrive tout de suite monsieur Printempérie.
- Sois comme le vent mon fidèle Igore ! Tel le zéphyr qui souffle sur les braises de la vengeance !!!
Posté le : 11 jan. 2026 à 18:25:59
Modifié le : 12 jan. 2026 à 00:44:32
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Il y a deux sortes de Kabaliens : les Kabaliens du désert, ceux qui, par astuce ou par chance, on réchappé au bombardement chimique, et ceux des villes, embourgeoisés, qui ont adopté le mode de vie Carnavalais. Les premiers parlent de syndrome de Stockholm à propos des seconds, et les seconds qualifient les premiers de têtes de mules qui refusent d’avancer. Pourquoi s’attacher au passé, pourquoi pleurer sur des dunes rougies de sang quand l’avenir se dresse devant nous comme une route étoilée ? Les Carnavalais sont venus parce qu’ils étaient forts, ils se sont emparés du pays parce qu’ils le pouvaient et qu'ils n’avaient pas de considération pour nous autre. La Kabalie était un pays dont tout le monde se fout. Nous sommes morts parce que nous étions faibles et insignifiants. Nos ancêtres, nos traditions, nos familles étaient faibles, incapables de se défendre, incapables de riposter. Elles sont mortes par notre faute : il est de la nature des forts d’écraser les faibles, tout comme on ne reproche pas à la vipère à cornes de chasser les oiseaux. On peut regretter qu’un si bel animal soit dévoré par une créature aussi immonde, mais telle est la nature et s’en plaindre n’y changera rien.
Il y a des Kabaliens, nombreux et choqués par leur impuissance, qui ont fait le choix de devenir forts, et la force se trouve à Carnavale, sa technologie et sa cruauté.
Et puis il y a les Kabaliens qui sont restés dans le désert. Peu nombreux, beaucoup moururent dans les premiers mois, à boire de l’eau contaminé, faute de gibier à chasser et d’air pur à respirer. Une poignée demeure dans les sables rouges. Ils ont combattu l’envahisseur jusqu’à ce que l’envahisseur cesse de combattre. Les commandos carnavalaise ne chassent plus dans le désert, repliés autour de leurs postes avancés, de leurs villes splendides, de leurs casernes et de leurs bunkers enfouis. Les Kabaliens les observent de loin, ce sont deux espèces d’hommes qui ne se fréquentent que de loin. Deux humanité à deux âges différents. Les uns regardent les étoiles et racontent des histoires à propos des dieux et de la nuit, les seconds ont le cœur sec et l’esprit froid, mais leurs fusées s’envolent vers le ciel comme des comètes folles.
Les Kabaliens sont un peuple dont tout le monde se fout.
Voilà comme le désert était présenté dans les fiches techniques du projet CRAMOISIE©. Aujourd’hui, par conformisme, les nations du monde signent la déclaration sur la CRAMOISIE© sans rien connaitre à ce peuple, à son histoire. On leur demanderait de rendre ce peuple à ses droits qu’ils ne sauraient comme s’y prendre. Le désert rouge est une cicatrice chimique qu’aucune politique ne refermera, qu’aucune loi, aucune réparation ne dissimulera. Désormais il faut aller de l’avant, ce qui était est mort et ne reviendra pas à la vie, fut-ce toute la science de Bourg-Léon et des cliniques Dalyoha.
Quel avenir pour le peuple de Kabalie ? L’un est tout tracé : celui de la collaboration, saisir la main tendue du bourreau. Tant pis pour les dieux, les traditions, les ancêtres, tout cela est crevé. L’âme est sèche, nos tripes sont froides, nous sommes des coquilles vides et nous aspirons à être remplies, victime hier, dieux demain, puisqu’il faut bien être quelque chose et que tous nos destins ont été balayés par la puissance balistique de la Principauté.
Pourtant il en existe un autre, dans les dunes, dans les contreforts des ruines des anciens caravansérails, à l’ombre des rochers soufflés par le feu, vivent encore les derniers héritiers du cadavre de la Kabalie. « Des vers grouillants sur un mort » disent parfois l’autre peuple de Kabalie. Ce sont des mouches qui s’accrochent à un passé mourant et pourtant eux héritent réellement du désert. Dans les grandes villes carnavalaises, le désert est un horizon lointain, un grain de sable dans la machine de la glorieuse civilisation techno-solutionniste. Un détail qui se règle. On creuse par en dessous, on érige des digues, des paravents, le désert est nié dans sa beauté et sa complexité, nié par la mort chimique. La ville nie le désert, comme Carnavale nie le reste du territoire de la Principauté. La ville est tout, passé présent futur, le centre névralgique de toute une nation. En dehors de la ville il n’y a rien, comme à CRAMOISIE©, hors de la ville, le désert mort que nos autoroutes transpercent, que nos trains contournent, que nos avions survolent.
Le désert rouge appartient à ceux qui l’habitent, bien qu’il soit devenu inhabitable. Ceux qui s’obstinent, qui le revendiquent. Les Cramoisiens ne revendiquent rien, ils rasent et construisent par-dessus un monde à leur image. La Kabalie est un non-sujet, les héritages, les contes aussi. Il faut nettoyer pour élever sur les cendres quelque chose de neuf. La véritable et authentique tabula rasa. Ils ont purgé le cœur de notre peuple, brisé par la mort absolue et la fatalité que ce qui a disparu ne reviendra pas. Purger l’âme d’un peuple pour bâtir dessus le peuple nouveau, les fils et filles de Lucifer.
En dehors, point de salut, juste une âme qui doucement, inéluctablement s’éteint, quelques milliers d’êtres éplorés qui refusent de lâcher le grand corps mort du désert. On ne peut pas sauver quelqu’un qui refuse de l’être, alors laissons les mourir, s’ils y tiennent tant que cela.