
Le désert rouge
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- Ah les salauds, ah les petits fils de pute, ils pensaient m'avoir hein ? Détrôner le grand, l'UNIQUE Camille Printempérie ??? Qu'ils aillent au diable et pas à leur Lucifer non le vrai Satan celui qui vous crame le cul là-bas tout en bas... oui tout en bas, et moi, et moi, à moi le ciel, la Jérusalem Céleste, le projet Mars, les anciennes milices Obéron, les colons catholans, ceux-là me sont encore fidèles oui j'ai les cartes en main, s'ils croient m'avoir eu et bien... tel est pris qui croyait prendre ! Camille Printempérie n'a pas dit son dernier mot, ça non, je lèverai les foules, je réunirai mes partisans et alors, la RAC© sera à moi. A MOI ! J'ai tué un pape noir, je peux bien en zigouiller un autre, et un PDG-Protecteur s'il faut avec ! Nous sommes assis sur des mines de ressources, Carnavale m'accueillera en triomphe si je leur rapporte le magot, je serai anobli, mieux ! Prince de Carnavale, oh oui c'est évident ! Mais d'abord...
Il appuie sur quelques boutons de sa montre connectée, ce qui déclenche la communication holographique.
- Igore, mon fidèle laquais ! M'entends tu ?
- Monsieur Printempérie nous en avons déjà parlé : je ne suis pas votre laquais... je suis salarié, vous me payez mais j'ai des droits...
- Igore, ramène la voiture, nous entrons en clandestinité ! C'est une guerre de l'ombre qui s'annonce, gloire au vainqueur et malheur au perdant !
- Monsieur Printempérie ? Vous êtes sous substances ?
- De rien du tout, mais ramène en quand même, et de l'eau aussi, 10... 12... 15 litres ça ira bien, il fait chaud dans ce pays de con. Allez va, vole mon fidèle Igore, en avant et viens à moi ! Nous prenons le maquis, toi et moi pour commencer mais demain, par un prompt renfort, nous serons cinq mille en arrivant au port !
- Au port ? On va à Petipont-ville ?
- Ah ne prononce pas ce nom devant moi, et puis c'est trop risqué de t'en dire trop au téléphone : on me traque comme une bête, mais je m'en vais leur montrer ce qu'un loup alpha peut faire ! Non, pas alpha, sigma ! Je suis le loup sigma !
- Mais vous êtes où exactement ?
- Quelque part sous la ceinture d'Orion et juste à droite de la constellation du cheval. Il y a deux grosses dunes dans mon dos.
- Ah oui je vois très bien. J'arrive tout de suite monsieur Printempérie.
- Sois comme le vent mon fidèle Igore ! Tel le zéphyr qui souffle sur les braises de la vengeance !!!
Posté le : 11 jan. 2026 à 18:25:59
Modifié le : 12 jan. 2026 à 00:44:32
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Il y a deux sortes de Kabaliens : les Kabaliens du désert, ceux qui, par astuce ou par chance, on réchappé au bombardement chimique, et ceux des villes, embourgeoisés, qui ont adopté le mode de vie Carnavalais. Les premiers parlent de syndrome de Stockholm à propos des seconds, et les seconds qualifient les premiers de têtes de mules qui refusent d’avancer. Pourquoi s’attacher au passé, pourquoi pleurer sur des dunes rougies de sang quand l’avenir se dresse devant nous comme une route étoilée ? Les Carnavalais sont venus parce qu’ils étaient forts, ils se sont emparés du pays parce qu’ils le pouvaient et qu'ils n’avaient pas de considération pour nous autre. La Kabalie était un pays dont tout le monde se fout. Nous sommes morts parce que nous étions faibles et insignifiants. Nos ancêtres, nos traditions, nos familles étaient faibles, incapables de se défendre, incapables de riposter. Elles sont mortes par notre faute : il est de la nature des forts d’écraser les faibles, tout comme on ne reproche pas à la vipère à cornes de chasser les oiseaux. On peut regretter qu’un si bel animal soit dévoré par une créature aussi immonde, mais telle est la nature et s’en plaindre n’y changera rien.
Il y a des Kabaliens, nombreux et choqués par leur impuissance, qui ont fait le choix de devenir forts, et la force se trouve à Carnavale, sa technologie et sa cruauté.
Et puis il y a les Kabaliens qui sont restés dans le désert. Peu nombreux, beaucoup moururent dans les premiers mois, à boire de l’eau contaminé, faute de gibier à chasser et d’air pur à respirer. Une poignée demeure dans les sables rouges. Ils ont combattu l’envahisseur jusqu’à ce que l’envahisseur cesse de combattre. Les commandos carnavalaise ne chassent plus dans le désert, repliés autour de leurs postes avancés, de leurs villes splendides, de leurs casernes et de leurs bunkers enfouis. Les Kabaliens les observent de loin, ce sont deux espèces d’hommes qui ne se fréquentent que de loin. Deux humanité à deux âges différents. Les uns regardent les étoiles et racontent des histoires à propos des dieux et de la nuit, les seconds ont le cœur sec et l’esprit froid, mais leurs fusées s’envolent vers le ciel comme des comètes folles.
Les Kabaliens sont un peuple dont tout le monde se fout.
Voilà comme le désert était présenté dans les fiches techniques du projet CRAMOISIE©. Aujourd’hui, par conformisme, les nations du monde signent la déclaration sur la CRAMOISIE© sans rien connaitre à ce peuple, à son histoire. On leur demanderait de rendre ce peuple à ses droits qu’ils ne sauraient comme s’y prendre. Le désert rouge est une cicatrice chimique qu’aucune politique ne refermera, qu’aucune loi, aucune réparation ne dissimulera. Désormais il faut aller de l’avant, ce qui était est mort et ne reviendra pas à la vie, fut-ce toute la science de Bourg-Léon et des cliniques Dalyoha.
Quel avenir pour le peuple de Kabalie ? L’un est tout tracé : celui de la collaboration, saisir la main tendue du bourreau. Tant pis pour les dieux, les traditions, les ancêtres, tout cela est crevé. L’âme est sèche, nos tripes sont froides, nous sommes des coquilles vides et nous aspirons à être remplies, victime hier, dieux demain, puisqu’il faut bien être quelque chose et que tous nos destins ont été balayés par la puissance balistique de la Principauté.
Pourtant il en existe un autre, dans les dunes, dans les contreforts des ruines des anciens caravansérails, à l’ombre des rochers soufflés par le feu, vivent encore les derniers héritiers du cadavre de la Kabalie. « Des vers grouillants sur un mort » disent parfois l’autre peuple de Kabalie. Ce sont des mouches qui s’accrochent à un passé mourant et pourtant eux héritent réellement du désert. Dans les grandes villes carnavalaises, le désert est un horizon lointain, un grain de sable dans la machine de la glorieuse civilisation techno-solutionniste. Un détail qui se règle. On creuse par en dessous, on érige des digues, des paravents, le désert est nié dans sa beauté et sa complexité, nié par la mort chimique. La ville nie le désert, comme Carnavale nie le reste du territoire de la Principauté. La ville est tout, passé présent futur, le centre névralgique de toute une nation. En dehors de la ville il n’y a rien, comme à CRAMOISIE©, hors de la ville, le désert mort que nos autoroutes transpercent, que nos trains contournent, que nos avions survolent.
Le désert rouge appartient à ceux qui l’habitent, bien qu’il soit devenu inhabitable. Ceux qui s’obstinent, qui le revendiquent. Les Cramoisiens ne revendiquent rien, ils rasent et construisent par-dessus un monde à leur image. La Kabalie est un non-sujet, les héritages, les contes aussi. Il faut nettoyer pour élever sur les cendres quelque chose de neuf. La véritable et authentique tabula rasa. Ils ont purgé le cœur de notre peuple, brisé par la mort absolue et la fatalité que ce qui a disparu ne reviendra pas. Purger l’âme d’un peuple pour bâtir dessus le peuple nouveau, les fils et filles de Lucifer.
En dehors, point de salut, juste une âme qui doucement, inéluctablement s’éteint, quelques milliers d’êtres éplorés qui refusent de lâcher le grand corps mort du désert. On ne peut pas sauver quelqu’un qui refuse de l’être, alors laissons les mourir, s’ils y tiennent tant que cela.
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Pet pet pet pet pet…
- Merde ! On n’a plus d’essence !!!
Printempérie frappe le conducteur.
- Igore ! Je t’avais dit de prendre des réserves !
- J’ai pris cinq jerricans monsieur Printempérie c’est le maximum que pouvait en contenir le coffre…
- Bordel… qui aurait pu prédire que tourner en rond dans le désert épuiserait nos stocks si vite… il nous reste des sandwichs ?
- Deux, un au poulet et un à la viande humaine.
- Pouah, répugnant. Donnez-moi quand même celui à la viande humaine Igore.
- Oui monsieur Printempérie.
L’ex-PDG-Protecteur de CRAMOISIE© grignote son sandwich rectangle en contemplant les dunes d’un air pensif.
- Je ne pensais pas dire ça un jour mais les choses tournent mal… nous allons peut-être devoir nous résoudre à nous manger nous-mêmes, comme les astronautes.
- Nous n’en sommes pas encore-là monsieur Printempérie ?
- Aujourd’hui non, mais demain ? Et après-demain ? En tout cas sache que tu me manqueras Igore.
- Merci monsieur Printempérie, mais je crois qu’être mangé ne fait pas partie de mon contrat.
- Tu l’a sur toi ton contrat ?
- Heu il est sur mon portable mais je n’ai plus de batterie.
- Bon alors on va dire que c’était dedans et si finalement ce n’est pas le cas je te verserai des indemnités compensatoires.
- D’accord monsieur Printempérie ?
Ce-dernier soupire.
- Qu’allons-nous faire maintenant ?
- Marcher ?
- Vous êtes désespéré à ce point ?
- On ne va quand même pas rester dans la voiture…
- Pourquoi pas ? Nous y sommes protégés et il y a de la musique.
- Plus maintenant que mon portable est déchargé. Et la voiture n’a pas de toit.
- Ah c’est pour ça que ça a coupé ? Et si on renversait la voiture ? Ca nous ferait une petite maison.
- Nous mourrons de soif en très peu de temps PDG-Protecteur, le désert est hostile.
- Heureusement qu’on a tué tous les serpents et les scorpions au CRAMOISI, ça fait un problème de moins.
- C’est vrai monsieur Printempérie. Nous avons bien anticipé.
- Dans le doute, tout raser, au moins on voit clairement ce qu’il y a à reconstruire. C’est comme ça que j’ai vendu le projet aux actionnaires, ils étaient enchantés ! Ca aurait dû être un beau projet, Igore, ça l’était avant que ces lucifériens ne fassent leur coup d’État… d’ailleurs la croissance est quasi-nulle depuis un an et demi, ça c’est à cause de leurs politiques woke à vouloir incluser des Kabaliens partout… mais ces gens ne savent rien faire de leurs dix doigts ! Je n’ai pas envie que le pilote de mon avion ait le boulot juste parce qu’il a le teint basané enfin ! Je veux qu’il soit compétent avant tout ! Est-ce trop demander, la compétence ?
- Non monsieur Printempérie.
- Exactement ce que j’ai dit à Petipont : « attention à mettre des noirs et des arabes partout ça va partir en couilles… » et ça n’a pas manqué ! mais bon on ne m’écoute jamais, même pas le conseil actionnarial et voilà qu’ils élisent un Kabalien à moitié mort comme PDG-Protecteur. Si tant est qu’il se réveille un jour.
- Il est réveillé monsieur Printempérie, le pape noir doit le sacrer aujourd’hui.
- Quoi ? Mais comment tu sais ça toi ?
- Ils l’ont dit à la radio tout à l’heure pendant que vous dormiez monsieur Printempérie.
- Une radio ? On a une radio ?
- Bien sûr monsieur Printempérie.
- Mais c’est génial on va pouvoir appeler à l’aide ! Il faut juste que ça n’alerte pas les forces lucifériennes… peut-être un message crypté ? Que seuls nos partisans reconnaitront ?
- On pourrait le réciter en latin ?
- Bonne idée ! Tu parles le latin toi ?
- Ah non.
- Merde moi non plus…
- Zut.
- Peut-être que si on fait semblant de parler latin ça attirera des gens à cheval sur la grammaire des langues anciennes pour venir nous corriger.
- Ba, foutu pour foutu… passe-moi la radio Igore !
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- Vous voyez quelque chose à l'horizon Igore ?
- Rien du tout monsieur Printempérie.
- Même pas des dunes ? Du sable ? Êtes vous aveugle Igore ?
- Ah si, des dunes du sable je ne vois que ça... je pensais que vous vouliez dire...
- Stop. Ne pensez plus Igore, je m'en charge. Vous savez quel est notre vrai problème Igore ? Ce qui à l'origine de tout ce pataquès ? Notre erreur fondamentale ? Ce qui a précipité notre chute ?
- Non monsieur Printempérie ?
- C'est que nous manquons d'eau.
- Ah oui.
- Il faut donc en trouver Igore.
- Si vous parlez encore de boire mon sang je vous préviens monsieur Printempérie que...
- Oh vous n'allez pas remettre le couvert avec ça. Je vous ai déjà dit que j'attendrais que vous soyez mort naturellement pour me repaitre de votre cadavre.
- Promettez le.
- Quoi vraiment ?
- S'il vous plait. Ça me rassurait.
- Bon, je promets.
- Vous promettez quoi ?
- D'attendre votre mort naturelle avant de vous manger.
- Vous avez mis la main dans le dos !
- Non !
- Si ! Pour croiser les doigts je le sais !!!
- Je vous dis que non !
- Menteur !
- Connard !
Ils se battent.

- Igore… je me meurs…
- Mais non voyons, ne dites pas cela monsieur Printempérie.
- Je suis assoiffé…
- Vous avez bu il y a une demi-heure monsieur Printempérie.
- J’ai les mains qui tremblent…
- C’est le sevrage monsieur Printempérie, il faut tenir bon.
- Quelle folie de s’enfuir dans ce désert idiot, nous allons mourir ici Igore, nous allons mourir alors que je pourrai être bien tranquillement en train de me faire lécher les pieds par une afaréenne sexy tandis que je prendrai un bain d’eau chaude et de bulles multicolores parfumées pain d’épice… nous allons mourir ici Igore et c’est insupportable. Je ne suis pas fait pour l’inconfort, moi, je suis Carnavalais ! Nous sommes des gens raffinés ! Délicats… et ces dunes qui n’en finissent pas Igore, c’est la fin je le sens, mon esprit flanche, je vois deux soleils à l’horizon…
- Je n’en vois qu’un seul, moi.
- C’est pour ça que vous êtes mon assistant et moi le PDG-Protecteur Igore, je vous dis qu’il y en a deux et ils me brûlent aaaaah ! ma peau se déchire sous la brûlure de leurs rayons infernaux aaaaaaah ! Igore ! Igore !
- Je suis là monsieur Printempérie, tenez bon…
- Redonnez moi un peu de cocaïne Igore, dites-moi qu’il vous en reste… ?
- De quoi sniffer un rail, mais ne préférez-vous pas attendre encore un peu ? Il ne vous en restera plus pour ce soir sinon et vous savez que vous avez du mal à vous endormir sans…
- Non ! donne… foutu pour foutu Igore, je meurs les pupilles dilatées au moins, abandonne moi ici Igore, laisse-moi avec la drogue…
- Vous êtes sûr monsieur Printempérie ?
- Non, à la réflexion non, porte moi plutôt sur ton dos Igore.
- Je ne vais pas y arriver monsieur Printempérie, moi aussi je commence à fatiguer.
- Tu vois deux soleil toi aussi ?
- Non un seul…
- Alors tu es plus en forme que moi ! Hue fidèle bourrique ! Hue !
- Je vous répète que j’ai des droits monsieur Printempérie, vous ne pouvez pas me traiter comme ça !
Camille Printempérie lui assène plusieurs coups sans convictions.
- Corniaud ! Ingrat ! Syndicaliste ! Je t’ai tout offert ! Une vie de rêve au palais et tu m’abandonnes dans le pire des moments ! Si tu n’avais pas assassiné Petipont…
L’assistant manque de s’étrangler.
- Moi ??! C’est vous qui me l’avez ordonné !
- Peut-être mais c’est toi qui pilotait le drone.
- Sur votre ordre !
- Tu avais le droit de refuser…
- Vous avez menacé de me faire jeter par la fenêtre si je n’obéissais pas !
- Et alors ? Tu n’avais qu’à mettre un parachute et nous nous serions quitté bons amis.
- Un parachute ne fonctionne pas depuis le quatrième étage…
- Toujours des excuses, Igore, toujours des excuses, cela te perdra…
- Je vous retiens, vous…
Printempérie lui plaque la main sur le torse et désigne les dunes au loin.
- Igore, vois-tu ce que je vois ?
- Toujours qu’un seul soleil…
- Mais non bougre d’âne, en dessous, tu la vois ?
L’assistant met sa main en visière.
- On dirait ? un être humain ?
- Nous sommes sauvés Igore ! Nous sommes sauvés ! Je t’avais dit qu’ils viendraient nous secourir si nous faisions des fautes de latin ! Ah ces braves obsédés de la grammaire, ces loyaux fondamentalistes, comme je les aime ! A moi ! Ici ! Ici ! A moi mon peuple !!!

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- Igore, ce ne sont pas des Carnavalais.
- Je ne crois pas, monsieur Printempérie.
- Jésus-Marie-Jospeh, nous sommes tombés sur des natifs.
Il fait le signe de croix. Face à eux, deux silhouettes, enveloppées dans des tenues amples et des morceaux de cuirasses traditionnelles de la région, s’approchent en marchant.
- Ils n’ont pas l’air hostiles.
- Non en effet monsieur Printempérie.
- Vérifiez quand même votre pistolet on ne sait jamais.
- Je ne vais pas sortir mon arme maintenant ?
- Non mais tâtez votre poche juste pour vérifier.
- Le pistolet est là.
- Bien. Je crois qu'on devrait leur demander de l’aide, ces gens ils n’ont rien mais ils donnent tout. Hola, تحياتي أيها الأصدقاء !
- Vous avez appris à parler le kabalien ??
- Oui Petipont m’y a forcé, finalement on dirait que ce n’était pas qu’une perte de temps.
Les Kabaliens se regardent, peut-être surpris de rencontrer un Carnavalais capable de s’exprimer leur langue de ne pouvoir parler entre eux sans être compris.
- Votre accent est bon, monsieur.
- Merci j’ai eu de bons professeurs. Mon ami et moi sommes perdus dans le désert, accepteriez-vous de nous apporter un peu d’aide ?
- Toute personne perdue dans le désert a le droit à de l’aide.
Printempérie à son assistant :
- Ils vont nous aider Igore, ce sont vraiment des braves gens.
- Oui de bien braves gens monsieur Printempérie.
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Une serre, grande comme une cathédrale. Le verre teinté filtre la lumière rouge du ciel au profit d’un éclairage plus doux, et davantage propice à la pousse des plantes. Il s’agit d’une serre expérimentale, à distinguer des grandes serres hydroponiques qui nourrissent les Cramoisiens. Ici on met en place des protocoles, on compare des échantillons, on teste des souches de plantes OGM et des graines créées sur mesure par les Laboratoires Dalyoha pour grandir dans la pollution chimique de l’agent CRAMOISI.
Un adolescent intimidé avance parmi les plantes étranges et envahissantes.
- Professeur Crogère ? Professeur Crogère, vous êtes là ?
Le vieil homme est en train d’ausculter les petites pouces d’un nouveau prototype, récemment importé. Si elles atteignes l’âge adulte, elles donneront des fruits qui, une fois pressés, augmenteront naturellement le taux d’iode présent dans le corps. Parfait pour les travailleurs du nucléaire, énergie nécessaire à l’électrification de tout ce bordel.
- Ah Thimothésée, venez ici mon garçon.
Il s’approche.
- Le PDG-Protecteur demande si nous pouvons avancer son rendez-vous de dix-sept heure ? J’ai essayé de vous appeler mais…
Le professeur sort son portable de sa poche. Quatre appels manqués.
- Effectivement. Est-ce que seize heure lui conviendrait ?
- Quinze heure trente ?
- Quinze heure trente, oui ça ne posera pas de problème. Venez, approchez-vous, regardez.
Il lui montre une tige qui sort de la terre et, sauf pour un connaisseur, ressemble à s’y méprendre à un brin d’herbe.
- C’est un perce-sable, une fleur, elle annonce l’hiver.
- Comme un perce-neige ?
- Exactem… vous connaissez les plantes Thimothésée ?
- J’avais une encyclopédie botanique chez moi dans le quartier des oranges.
- Ah oui, l’édition de 78 ? On en avait distribué gratuitement aux quartiers pauvres si je me souviens bien. De l’éducation populaire.
- Elle avait un coquelicot sur la couverture.
- Alors c’est l’édition de 74, plus rare. Vos parents avaient de l’argent ?
- Non. Ils l’ont peut-être trouvé dans des ruines. Ou volé.
- C’est possible. Regardez, là.
Très délicatement, il écarte le bout de la tige, révélant qu’elle est en fait composée de deux feuilles entrelacées. Un petit pistil jaune est dissimulé dedans.
- Si nous attendons encore quelques semaines, nous aurons une fleur. Ce qui est prodigieux c’est que cette petite plante tire le gros de ses nutriments d’un environnement stérilisé. C’est une grande avancée pour le désert rouge mais j’y vois une forme de leçon : alliée à la science, la vie est toujours possible.
- Vous croyez ?
- Ne sommes-nous pas allé dans l’espace ? Nos cosmonautes survivent des mois entiers dans l’environnement le plus inhospitalier qui soit, et pourtant. C’est nous, les hommes, qui avons rendu cela possible. Le génie triomphe toujours. N’ayons jamais honte de nos accomplissements.
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- Merci beaucoup.
Camille Printempérie et Igore se font servir deux plats fumants accompagnés de galettes de semoules. Affamés, ils se jettent sur la nourriture.
- Monsieur Printempérie, ce n’est pas très bon…
- Ne faites pas le difficile Igore, ils font ce qu’ils peuvent.
Face au regard curieux de leurs hôtes, Camille Printempérie traduit :
- Mon ami dit que c’est délicieux. Il vous réclamera sûrement la recette tout à l’heure.
- Macha'Allah.
- A vous aussi.
Les grandes tentes des Kabaliens sont pour moitié recouvertes du sable rouge, déguisées aux yeux de ceux qui ne savent pas voir et des avions des commandos qui, autrefois, traquèrent le peuple du désert. La chaleur de l’été rend l’air étouffant mais la structure des murs, faits de draps et de tentures, ventilent l’intérieur. Une dizaine de Kabaliens, vêtus de leurs cuirasses traditionnelles, observent les étrangers qui boivent et mangent leurs maigres réserves.
Quand ils ont terminé, un silence s’installe. Une femme sert du thé à tout le monde dans des petites tasses en céramique.
- J’espère qu’ils ont bien filtré l’eau parce que j’ai pas trop confiance dans les sources du désert, moi.
- Au moins elle est bouillie.
- Oui mais ça n’enlève pas la contamination chimique.
- De toute façon j’ai trop soif.
Ils boivent, ainsi que les Kabaliens. Le thé est bon. Parfumé, sans saveurs synthétiques. Une jeune femme que rien ne distinguait du reste de l’assemblée prend soudain la parole.
- D’où venez-vous, Carnavalais ?
Printempérie lui répond dans un kabalien impeccable :
- Nous sommes des marchands. Nous arrivons de Salem-Aleykoum la capitale, notre voiture est tombée en panne et nous voilà.
- Des marchands ? Et que vendez-vous ?
- Qu’est-ce qu’on vend ? Qu’est-ce qu’on vend Igore ?
- Des voitures ?
- Voilà. On vend la voiture, celle qui est tombée en panne. Pas de chance.
La jeune kabalienne ne semble pas du tout convaincue par leurs explications. Elle trempe ses lèvres dans le thé en les fixant du regard.


