
04 août 2018, une nouvelle journée se levait sur Bełków, il y faisait froid, comme à peu près tous les jours de l’année en Boravie, mais ce froid, les Rachites de Kushnir avaient fini par s’y habituer, au point qu’on pourrait les confondre dans leur comportement avec des locaux. Cependant, bien que ce jour soit banal en apparence, il ne l’est qu’en apparence, car ce jour changera à jamais la Boravie : aujourd’hui, les Rachites passent à l’action, l’action qu’ils préparent depuis plusieurs années. Mais malgré ce que promettait cette journée, celle-ci commença normalement, les gardiens du premier tiers se présentant à l’entrée, les gardes vérifiant leurs informations puis, une fois chose faite, se dirigèrent vers la cafétéria pour prendre un café et bien commencer la journée. Parmi ce cortège se trouvaient des Rachites, et pas qu’un peu, près de 1500 dont Kushnir et ses sous-chefs, parmi eux, un certain Anton Levchuk assigné comme technicien en chef dans la centrale géothermique du centre de la prison. Une fois descendu du bus, comme bon nombre de ses collègues, il se dirigea vers la cafétéria, prenant son café et, fumeur oblige, se dirigea vers le coin fumeur de la zone.

Anton Levchuk – Quelle journée de merde, putain, pourquoi je me suis engagé dans ça.
???? – Un problème, Anton ?
Ayant repris une gorgée de café, Anton manqua de s’étouffer quand l’un des gardiens avec qui il avait l’habitude de fumer dans cette pièce juste avant leur prise de poste posa sa main sur son épaule. Même s’il n’avait rien dit de compromettant sur ce qui se déroulait dans l’obscurité, le Rachite ne put s’empêcher de se poser non pas une question, mais LA question : est-ce que toute l’opération va foirer à cause de moi ?
Heureusement pour lui, ce n’était que Dimitri Moroz, un gardien avec qui il avait sympathisé avec le temps, au point où ceux-ci se voyaient régulièrement en dehors de la prison pour discuter ou boire un verre.
Anton Levchuk – Putain, tu m’as fait peur Dimitri.
Dimitri Moroz – Ce n’est que moi pourtant, comme tous les jours on se retrouve ici pour boire notre café et fumer une clope avant de prendre nos postes.
Anton Levchuk – Pas faux, mais vu que tu avais du retard et que je ne t’ai pas vu dans le bus, je me suis dit que tu ne serais pas là aujourd’hui.
Dimitri Moroz – Non, j’ai juste pas pris le même trajet, je devais aller récupérer des médocs à la pharmacie, j’avais un mal de crâne pas possible en me levant, mais assez parlé de moi, parlons de toi, tu n’as pas l’air bien aussi.
Anton Levchuk – Non c’est rien, c’est juste que le loyer arrive et la vieille commence à en avoir marre des retards de paiement, la dernière fois elle m’a dit qu’elle commençait à penser à me dégager.
Dimitri Moroz – Ah merde, si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à demander.
Anton Levchuk – Et puis quoi encore, tu viens d’avoir un gosse, je suis la dernière des merdes si je te demande de l’argent. Par contre, pour revenir à ce qu’on se disait avant, si tu n’es pas bien tu n’aurais pas dû venir, va voir ton chef pour demander ta journée.
Dimitri Moroz – Comme tu l’as dit, j’ai un enfant, cet argent j’en ai besoin.
Anton Levchuk – Vaut mieux prendre un jour de repos que de devoir s’arrêter pendant une semaine après.
Dimitri Moroz – Pourquoi tu dis ça ? Tu as un mauvais pressentiment, tu penses qu’on va attaquer la prison hehe ?
Anton Levchuk – Dis pas de connerie, c’est une forteresse, elle est imprenable, moi je pense à toi, c’est tout.
Si Anton se montrait aussi insistant, c’était bien parce qu’il pensait à ce qu’il considérait depuis quelque temps comme un ami. Cependant, ce n’était pas à son mal de crâne qu’il pensait, mais à ce qui allait arriver, car comme tout Rachite, il savait ce que cette journée allait devenir. Cette journée, c’était les prémices de l’enfer, l’enfer non pas juste pour Bełków mais pour la Boravie dans son entièreté, car si l’opération réussissait, ce seraient 800 000 prisonniers parmi les plus dangereux du monde qui seraient libérés dans un pays de 2 millions d’habitants.
Voyant que Dimitri n’allait pas rentrer chez lui, il laissa tomber et reprit une gorgée de café, c’est à ce moment-là qu’une troisième personne fit irruption dans la zone fumeur, c’était l’officier Korzh. D’une voix sérieuse et légèrement agacée, elle interpella les deux compères.
Nina Korzh – Il y en a qui tirent au flanc à ce que je vois, la cafétéria s’est déjà vidée, vous êtes les derniers, vous Moroz, rejoignez votre poste immédiatement et que je ne vous voie plus en retard, quant à vous Levchuk, j’aurai deux mots à vous dire.
Dimitri Moroz – Oui madame, ça ne se reproduira plus, on se voit à la pause de 4h Anton ;
Dimitri écrasa ce qu’il restait de sa clope dans le cendrier avant de quitter la cafétéria et de rejoindre enfin son poste, mais avant de partir, il lança un dernier regard à Anton comme pour le soutenir, sachant qu’il allait recevoir un savon de l’officier Korzh. Après quelques instants, la zone était complètement vide à l’exception de l’officier et du technicien, un silence de quelques secondes plana avant que l’officier ne prenne finalement la parole, quelques secondes qui semblèrent une éternité.
Nina Korzh – Qu’est-ce que tu essayais de faire avant que j’arrive Anton ? Tu veux faire foirer toute l’opération.
Anton Levchuk – Mais qu’est-ce que tu racontes, dis pas n’importe quoi, je discutais juste avec un collègue, comme nous l’a dit Anatolij, on doit sympathiser et agir normalement.
Nina Korzh – Non, ça va au-delà de la simple sympathie là, tous les jours tu discutes avec lui, tu le vois régulièrement en dehors de la prison, il t’a même invité chez lui pour une fête quand il a appris qu’il allait devenir papa. Si je ne te connaissais pas depuis la Krésetchnie, je penserais que tu es en train de nous trahir.
À l’écoute de ces mots, Anton sentit une goutte de sueur couler le long de son front, lui trahir ? 20 ans, cela faisait 20 ans qu’il était au sein des Raches, 20 ans qu’il se battait au nom de l’idéologie, autant dire qu’il ne trahirait jamais son camp, cela ne lui avait jamais traversé l’esprit à vrai dire. Sa réaction ne se fit pas attendre, d’un ton quelque peu énervé il répondit
Anton Levchuk – Tu te fous de moi ? J’étais présent avant toi dans les Raches et je compte bien y être après. Tu m’accuses de trahison ? Tu mériterais que je t’en colle une.
Nina Korzh – Je sais très bien que tu ne nous trahiras pas, je demande juste ce qui se passe, tu cherches à te racheter une conscience pour tes "crimes" passés ?
Anton Levchuk – Me racheter une conscience ? Après 20 ans je pense que c’est un peu tard tu ne crois pas ?
Nina Korzh – Alors quoi ?
Anton Levchuk – Alors rien du tout, je n’ai fait que sympathiser comme notre mission nous le demandait.
Nina Korzh – On va dire que je te crois.
Après ces mots, Nina se rapprocha d’Anton, une fois proche au point où personne n’aurait pu entendre ce qu’elle allait dire, elle lui dit ceci : À partir de maintenant, tu respectes le protocole à la lettre. Pas d’échanges inutiles. Pas de conversations personnelles. À la moindre anomalie, tu te replies. Compris ? Anton hocha la tête sans discuter. Il savait qu’elle avait raison et qu’il était déjà trop tard pour revenir en arrière. Une fois cela fait, Nina reprit son rôle d’officier de la prison, détourna sans attendre le regard et quitta la cafétéria sans perdre une seconde de plus. Anton était maintenant seul dans la cafétéria, une cigarette dans la main droite et son café refroidissant dans l’autre. Après quelques secondes immobile, il avala ce qu’il restait de son café et écrasa le gobelet avant de quitter la cafétéria pour rejoindre son poste : la centrale géothermique 5 de la prison.
Bełków n’avait pas été conçu comme une prison, mais comme une véritable forteresse capable de résister à n’importe quel assaut venant de l’extérieur, stockage de nourriture pour plusieurs mois, hôpital dédié et bien entendu production électrique au sein même de la prison. Certaines prisons dans le monde peuvent emprunter un chemin similaire, mais là où Bełków faisait mieux que toutes les autres, c’est que la prison pouvait générer son électricité sans limite de temps. Là où les autres sont dépendantes de groupes électrogènes à utiliser uniquement en cas d’urgence si la ligne extérieure est coupée, Bełków se trouve littéralement au-dessus d’un immense champ géothermique, lui permettant de produire sans être dépendant d’une réserve de diesel qui tôt ou tard sera épuisée.
À minuit et douze minutes, Anton arriva enfin devant la salle de contrôle, se rapprochant de la porte il regarda l’écriteau au-dessus sur lequel était marqué accès réserve, cet écriteau, il l’avait vu des centaines de fois depuis qu’il était ici. Une fois au niveau de la porte, il badgea et la lourde porte métallique s’ouvrit automatiquement, une fois dedans, il salua ses collègues qui, eux, ne manquèrent pas de lui faire remarquer son retard. Quand il fut dedans, comme à son habitude, la première chose qu’il fit fut de se diriger vers la machine à café de la salle pour en reprendre un, ceux de la cafétéria n’ayant visiblement jamais réussi à complètement le réveiller. Son deuxième café en main, il descendit enfin dans la salle des machines pour aller voir les techniciens de la précédente rotation qui n’attendaient que lui pour enfin partir.

Anton Levchuk – Comment ça se passe, rien à signaler ?
Technicien 1 – À part ton retard, pas grand-chose, à part une légère surchauffe, on a remarqué que quand on lui demande de tourner au-dessus de 90 %, le condenseur a du mal, à mon avis, une petite révision ne serait pas de trop dans les prochaines semaines. De toute façon, ne dépasse pas les 90 % et tu n’auras pas de problème.
Anton Levchuk – Je vois, rien d’autre sinon ?
Technicien 2 – Non, elle est peut-être vieille mais c’est ce qui fait sa force, elle a été conçue pour durer.
Les quelques informations transmises, les techniciens de la rotation précédente commencèrent à faire leurs affaires pour enfin rentrer chez eux après huit longues heures de travail, il s’agissait sûrement des plus chanceux car ceux-ci seraient chez eux lorsque l’enfer s’abattrait sur la prison.
Après avoir bu une gorgée de café, Anton commença à marcher en direction de la salle de contrôle pour s’installer devant son pupitre de commande, montant les escaliers métalliques, il s’arrêta à mi-chemin, se tourna et regarda une dernière fois la salle des machines. Le bruit était constant et les vibrations également, faisant croire qu’elle était vivante, vivante oui, mais plus pour longtemps, cette petite réflexion passa et Anton se remit à marcher vers la salle de contrôle. Une fois sur place, il enleva sa veste, la posa sur sa chaise et se mit en face de son pupitre de contrôle, les chiffres défilaient, pression, température, débit, toutes les valeurs possibles et imaginables. Cela faisait plus d’un an qu’il avait ce poste et avec le temps, plus besoin d’analyser les valeurs, c’était devenu des automatismes, un simple coup d’œil et il savait si quelque chose n’allait pas. S’il n’avait pas rejoint les Raches, il aurait très certainement eu un poste d’ingénieur en énergie dans un pays d’Eurysie, malheureusement (ou heureusement) pour lui, il avait rejoint très tôt les Raches le coupant à jamais de cette réalité.
Il était maintenant minuit et dix-huit minutes, tout était normal au sein de Bełków, tout était normal, car rien n’avait encore été fait, le plan établi pendant des mois par Kushnir était clair, simple, tout était réglé à la seconde près. En aucun cas, ce plan ne devait échouer, car si cela arrivait c’était assurément la fin pour eux, alors Anton, comme ses pairs, l’avait répété des dizaines, non des centaines de fois. À cet instant précis, tout était normal ou tout semblait l’être car les pupitres n’affichaient pas les vraies valeurs, mais celles qu’on voulait qu’elles affichent, la légère surchauffe mentionnée par les techniciens n’était pas due à un manque d’entretien, mais à une action délibérée d’Anton. Lors de sa journée de travail précédente, tout se passa normalement, mais à un moment Anton se connecta sur la console secondaire servant aux diagnostics de fond et à des tests de redondance, autant dire une console peu utilisée. Peu utilisée certes, mais le 27 juin, c’est ce qu’Anton allait faire, non pas pour un diagnostic mais pour quelque chose de plus sombre, il inséra alors une clé USB dans l’ordinateur. Le logiciel, voulant se protéger des éléments extérieurs, demanda alors le mot de passe administrateur pour confirmer l’accessibilité des données présentes sur la clé, mot de passe que possédait Anton du fait de son poste. Le mot de passe rentré, la clé était accessible, ainsi que son unique fichier, un logiciel créé par les Raches, dont l’objectif était de prendre le contrôle du réseau de la prison, de réfuter les accès excepté à ceux des Rachites infiltrés ainsi que d’induire en erreur les consoles des centrales géothermiques.
En apparence, tout fonctionnait normalement, mais en réalité, les condenseurs des centrales avaient des régimes de fonctionnement tout sauf normaux, rien n’allait casser, mais petit à petit, heure après heure, les condenseurs allaient se rapprocher de la surchauffe. Comme dit, il n’était pas question de casser les centrales, alors les surchauffes se devaient d’être évitées et elles le seraient, grâce au système de sécurité, qui pour préserver le matériel, couperait l’arrivée de vapeur… dans toutes les centrales géothermiques… à l’exact même moment. L’objectif était clair, provoquer un blackout généralisé dans toute la prison.
Minuit trente passa, le moment était venu, Anton regarda une dernière fois les valeurs sur sa console centrale, elles étaient stables, parfaitement stables, de quoi rassurer les équipes, mais ce n’était qu’une stabilité de façade, et Anton le savait. Prenant sa respiration, il ouvrit l’invite de commande et entra les mots que le programme installé la veille attendait :

Technicien 2 – Qu’est-ce que vous avez foutu, le flux de vapeur s’est arrêté et les turbines viennent de se stopper, c’est toi qui as fait ça Anton ?
Anton Levchuk – Non, ce n’est pas moi et ce n’est pas qu’un problème local, si l’on est plongé dans le noir c’est que les autres centrales ont également un problème.
Technicien 2 – Qu’est-ce qu’on fait alors ?
Anton Levchuk – On suit la procédure, on sécurise la salle de commande et la salle des machines et on attend les instructions d’en haut.
Le silence s’était abattu dans la centrale 5, mais également dans toutes les autres, toutes les machines qui alimentaient Bełków s’étaient arrêtées, les générateurs diesel de secours tentèrent de démarrer mais ce fut un échec, comme si quelque chose les en empêchait. Ils démarraient, puis se coupaient quelques secondes plus tard avant d’avoir pu injecter le moindre watt sur le réseau de la prison. Là où le silence s’était abattu dans les centrales, dans les différents centres de commandement de la prison, c’était le chaos. Ces salles étaient les seules à disposer encore d’électricité grâce à des batteries, des alarmes hurlaient de chaque côté, de même que les opérateurs devant leurs écrans, car ceux-ci se remplissaient de messages d’erreur à une vitesse hallucinante. Le réseau tenta de lancer des protocoles d’urgence pour garantir la stabilité de la prison, mais ceux-ci se heurtèrent à un mur infranchissable, les autorisations n’existaient plus et les accès du personnel avaient été révoqués, comme si, comme si quelque chose les empêchait de reprendre le contrôle.
Dans les couloirs de la prison, l’obscurité régnait, ou en réalité pas totalement, les lumières d’urgence éclairaient d’une faible lueur rouge le passage et les gardiens courant dans tous les sens, ne sachant pas comment réagir face à cette situation qu’ils n’avaient jamais connue. Entre les pas nombreux des gardes, un bruit différent se fit entendre, un clac, puis un autre, puis encore un autre, puis des dizaines à la fois, dizaines qui se transformèrent en centaines. Ce bruit, c’était celui des verrous magnétiques des portes des 800 000 cellules de la prison se désactivant un à un, ceux-ci étaient les rares équipements de la prison à avoir encore de l’électricité. En temps normal, si une telle coupure de courant avait eu lieu, le réseau informatique de la prison aurait complètement verrouillé les portes, mais nous n’étions plus dans une situation normale et le réseau n’avait plus la main sur grand-chose. Il était maintenant minuit et trente-cinq minutes et, une à une, les cellules de la prison s’étaient ouvertes, libérant 800 000 prisonniers avec chacun une dent contre la prison et les gardes.