25/11/2018
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(reportages, avis, discussions, par et pour le peuple, essais, etc)
19818
La fête comme acte politique : Le bon-vivre valternois entre joie, solidarité et résistance
Essai sur le besoin de fête, la culture du plaisir partagé et la dignité collective à Valtern

Pourquoi parler de la fête ?

Par définition, la fête peut être une manifestation religieuse ou cérémonie commémorative à destination de quelqu’un ou quelque chose. Au sein de la République démocratique socialiste de Valtern, elle est un sujet sérieux et important, auquel nul ne peut échapper. Certains valterniens assument même placer la fête au même niveau d’importance que la sécurité ou la justice sociale, basant celle-ci comme un besoin humain fondamental.

Fête privée en commité restreint ou soirée rassemblant plusieurs centaines de personnes, la fête reste, et restera, un besoin essentiel pour les citoyens de Valtern. Ce besoin constant de pauses dans le quotidien et de rassemblements réguliers se traduisent par des moments hors du temps où se mêlent les âmes perdus, les coeurs à la dérive, les travailleurs épuisés, les étudiants en quête d’avenir, les solitaires anonymes et les familles enracinées. C’est peut-être même cela qui permet à ces citoyens de ne pas flancher et de tenir bon face aux épreuves de la vie. Parce qu’en la République démocratique socialiste de Valtern, les fêtes ne manquent pas. Il y a celles improvisées, née d’un hasard, d’une musique trop forte à une fenêtre ouverte, d’un voisin qui apporte une bouteille, d’une mélancolie à panser. Les grandes célébrations populaires, organisées sur les places publiques, où plusieurs générations dansent côte à côte en se tenant la main. Les nuits trop longues qui finissent en soirées festives au coin d’une ruelle, rassemblant qui veut venir, ne serait-ce que pour quinze minutes. Et il y a celles de rupture, organisées après une grève victorieuse, une réforme obtenue. Pour les citoyens valterniens, il s’agit bien souvent d’affirmer par le corps ce que les mots peinent parfois à formuler. Il n’est pas que question d’ivresse ou de divertissement, les fêtes valterniennes ne se limitent pas à cela : elles sont un espace de rencontre et d’échanges avec autrui, un moment fragile où les hiérarchies s’effacent temporairement.

Le plaisir partagé, une valeur nationale ?

Au delà des fêtes improvisées, il y a celles qui s’imposent davantage comme un rituel mis en place depuis des siècles et qui n’ont cessées d’évoluer avec le temps. La fête des amoureux, la fête de la nouvelle année, la fête des commerçants, la Nuit des places, les veillées glacées… les fêtes, à Valtern, ne manquent pas. Parmi elles, la Nuit des places est l’une des plus populaires, rassemblant chaque génération une nuit par an sur les places publiques transformées pour l’occasion en scènes ouvertes où se mêlent musique, théâtre, poésie et projections. Aucun programme centralisé, chaque quartier décide et peut, s’il le veut, s’appuyer sur le guide fourni par l’état. Cette absence de centralisation n’est ni un oubli ni une négligence. Elle est un choix. À Valtern, l’État n’ordonne pas la fête : il en garantit la possibilité. Il fournit les moyens matériels, sécuritaires et logistiques, il ouvre les espaces, il protège les corps, mais il s’efface dès lors que les citoyens prennent place. La fête n’est pas un spectacle offert à un public passif, elle est une œuvre collective. C’est dans cette liberté que s’exprime l’un des principes fondamentaux de la République démocratique socialiste de Valtern : la confiance accordée au peuple.

À Valtern, la fête n’est pas une fuite du réel, mais une manière de l’habiter.

La fête valternienne n’est pas un simple défouloir après une semaine de boulot, ni un rituel folklorique qu’on ressort pour les touristes ou pour faire joli sur les réseaux. Elle porte une philosophie qui s’est construite au fil des générations. Personne ne s’est assis un jour pour écrire un grand traité officiel sur « la joie en République démocratique socialiste de Valtern». On ne théorise pas la fête ; on la vit d’abord, et quand on commence à en parler, on réalise qu’elle dit des choses profondes sur ce que c’est qu’être humain ici.

La première distinction qu’on entend, c’est celle entre joie et bonheur. Le bonheur, beaucoup le voient comme un état stable, presque statique. C’est l’idée d’une vie « bonne » en continu : pas trop de creux, pas trop de pics, un équilibre que l’on protège pour survivre. On le cherche, on le construit pierre par pierre, on essaie de l’installer durablement. Elena Markov, une philosophe valternienne qui a beaucoup écrit dans les années 1990 - 2000 (et qui continue, à 68 ans, à donner des conférences dans les petites salles communales), le disait souvent dans ses essais : « Le bonheur est une maison. On veut y habiter longtemps, on répare le toit quand il fuit, on ferme les volets contre le vent. La joie, elle, est un orage : elle arrive sans prévenir, elle trempe tout, elle secoue les fondations, elle repart aussi vite, mais pendant qu’elle est là, elle remplit chaque recoin du corps et de l’esprit. On ne l’habite pas ; on la traverse. » Cette différence n’est pas une subtilité pour intellectuels. Elle est vécue tous les jours. Un valternien peut traverser une période très dure et pourtant, pendant une soirée, sentir une joie brute. Pas parce que les problèmes ont disparu, mais parce que, l’espace d’un moment, ils ne sont plus au centre. Cette joie-là ne nie pas la peine ; elle la traverse. Elle dit : même quand tout va mal, on peut encore vibrer, encore se connecter, encore exister au-delà de la survie. Et cette joie commence toujours dans le corps. C’est peut-être le point le plus radical de la philosophie valternienne : le corps n’est pas un obstacle à dépasser, un truc secondaire qu’on traîne derrière la tête. Il est le point de départ. À Valtern, danser n’est pas un art réservé à des professionnels ou à des jeunes en forme. C’est une langue que tout le monde parle, même mal. On danse avec des chaussures de sécurité, avec des bottes crottées des champs, avec des genoux qui grincent. On danse en se trompant sur les pas, en trébuchant, en riant de soi-même. Et c’est précisément cette maladresse collective qui fait sens.

Contre toutes les traditions qui ont méprisé le sensible, Valtern réhabilite le corps comme lieu premier de la dignité et de la pensée. Un vieux texte retrouvé dans les archives d’une ferme collective près de la côte, datant des années 1920, disait déjà : « Le prolétaire qui danse n’est pas un prolétaire mort. Il respire. Il sent. Et quand il sent ensemble, il devient imprévisible. » C’est toujours vrai. La danse, la musique qui fait vibrer la cage thoracique, la nourriture partagée qui réchauffe le ventre, l’ivresse (jamais imposée, toujours consentie), tout ça n’est pas du décor. C’est la matière brute de la philosophie valternienne. Le plaisir individuel n’est pas nié, loin de là. On peut s’asseoir seul sur un ponton au bord du lac, écouter l’eau clapoter contre les piliers, boire une bière artisanale brassée localement, et sentir une petite joie calme, presque contemplative. Personne ne te jugera pour ça. Mais le plaisir qui structure vraiment la société, celui qui fait tenir le tissu social, c’est celui qui se multiplie quand on le partage. Un rire qui déclenche un rire en chaîne autour du feu. Une danse qui entraîne quelqu’un qui restait timide au bord de la piste. Une chanson reprise en chœur par des gens qui ne se connaissaient pas il y a vingt minutes. Quand le plaisir devient commun, il change de nature : il n’est plus une récompense personnelle, il devient un lien. Et ce lien-là est politique, même si on ne le dit pas avec ces mots-là. Il crée de l’égalité temporaire : le ministre qui danse à côté de l’ouvrier agricole, la prof qui chante faux avec l’étudiant, le retraité qui montre un pas ancien à une ado qui filme avec son téléphone. Les hiérarchies ne disparaissent pas pour toujours, mais pendant ces heures, elles s’effacent assez pour qu’on se souvienne qu’elles ne sont pas éternelles.

Une autre idée centrale, qu’on retrouve dans presque tous les écrits valterniens sur la question (et même dans les discours de certains présidents ou ministres quand ils ouvrent les grandes fêtes populaires), c’est le temps festif comme rupture radicale avec le temps marchand. Dans la vie quotidienne, tout est mesuré : heures travaillées, productivité, efficacité, rentabilité, temps libre compté en jours de congé ou en RTT. La fête dit stop à ce calcul permanent. Elle suspend la montre. On donne du temps sans attendre de retour immédiat. On « gaspille » des heures à tourner en rond sur une place, à parler fort pour ne rien dire d’important, à s’embrasser sans projet d’avenir, à rester jusqu’à ce que le soleil se lève et que les jambes tremblent. Ce gaspillage n’est pas une perte ; c’est une reconquête. Il réaffirme que le temps humain n’est pas une ressource à exploiter sans fin. Il peut être offert gratuitement, consacré à rien d’autre qu’à être ensemble. Dans un pays qui a traversé tant de famines, tant de périodes où chaque minute servait à ne pas s’éteindre, cette suspension volontaire du temps utile est presque un luxe existentiel. C’est une victoire sur les siècles où le temps était dicté par la survie. Aujourd’hui encore, quand un valternien te dit « on a passé la nuit dehors, on n’a rien fait de productif », il y a souvent une pointe de fierté dans la voix. Pas de la paresse. De la liberté.

Et puis il y a cette dimension plus souterraine, presque poétique : la joie comme réhabilitation du sensible contre l’abstraction. Valtern n’a jamais vraiment aimé les philosophies qui séparent l’âme du corps, la raison des émotions, l’individu de la communauté. Ici, on pense avec les pieds qui tapent le sol, avec les mains qui claquent en rythme, avec le ventre qui se remplit de rires et de chaleur. La musique n’est pas un fond sonore ; elle est une pensée en mouvement. La danse n’est pas un loisir ; elle est une forme de connaissance collective. Un penseur anonyme du milieu du 17e siècle, dont les carnets ont été retrouvés dans une vieille malle, écrivait : « Les livres disent “nous sommes tous frères”. La fête le fait sentir dans les épaules, dans la sueur, dans le souffle court quand on tourne trop vite. C’est plus vrai que n’importe quel discours. » Contre l’ascétisme moral qui voit le plaisir comme une faiblesse, contre le consumérisme qui transforme la joie en produit (festivals VIP, expériences « premium », alcool de marque à consommer vite), contre l’individualisme qui fait de la joie une quête solitaire, Valtern défend une joie gratuite et collective. Elle n’est pas propre, elle n’est pas contrôlée, elle n’est pas rentable. Et c’est précisément pour ça qu’elle est précieuse.

Bien sûr, cette vision n’est pas sans critiques internes. Certains, nourris aux réseaux étrangers et aux philosophies plus individualistes, reprochent parfois à la fête valternienne d’être trop « obligatoire », trop collective, pas assez espace pour soi. D’autres, dans les cercles militants les plus durs, se demandent si insister autant sur la joie ne risque pas d’émousser la colère nécessaire aux luttes sociales. La réponse qui revient le plus souvent est franche : la fête n’endort pas la révolte ; elle la recharge. Après une grève longue, une manifestation qui a duré des heures, une bataille syndicale gagnée de justesse, on fait la fête non pour oublier, mais pour se souvenir pourquoi on se bat : pour une vie où l’on peut rire ensemble, danser ensemble, exister ensemble sans avoir à justifier chaque éclat de plaisir par une productivité préalable. À Valtern, vivre bien n’est donc pas vivre moins sérieusement. C’est vivre pleinement, avec le corps, avec les autres, dans un temps qui ne se mesure pas toujours en minutes utiles. La fête n’est pas une parenthèse dans la vie sérieuse ; elle en est une des expressions les plus sérieuses. Elle affirme que la dignité humaine ne se réduit pas à la justice, à l’égalité des droits ou à la protection de la nature (même si tout ça compte énormément). Elle inclut aussi la capacité de faire naître de la joie là où il n’y en avait plus, de transformer la fatigue en mouvement, la solitude en ronde, la peur en élan partagé.

Quand on demande à un valternien pourquoi il fait la fête, il ne répond pas toujours avec des concepts philosophiques. Souvent il hausse les épaules, sourit un peu, et dit simplement : « Parce que sinon, franchement, à quoi bon ? » Et dans cette phrase toute simple, il y a toute la philosophie : la joie n’est pas un luxe ajouté à la vie ; elle est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ensemble. À Valtern, la fête n’est pas un ajout décoratif à la vie sociale. Elle est l’un des endroits où la société se fabrique, se répare, se maintient en vie. On ne devient pas seulement citoyen en remplissant un bulletin de vote ou en payant ses taxes à temps ; on le devient aussi en se tenant par les épaules sur une place publique à trois heures du matin, en chantant faux une chanson que tout le monde connaît par cœur, en riant d’un rien avec des gens qu’on croise normalement sans se parler. La fête crée du lien là où la vie quotidienne en produit très peu, contrairement à d’autres nations.

Les chiffres de l’Institut Collectif (qui publie tous les cinq ans un rapport sur les pratiques collectives) sont éloquents. En 2010, dernière enquête complète : 82,4 % des Valterniens de plus de 16 ans déclarent avoir participé à au moins une fête populaire ou de quartier dans les deux mois précédents. 64,7 % disent en avoir fait plus de trois. Ces pourcentages sont stables depuis quinze ans, avec une légère hausse depuis les années 2000.

Pourquoi cette participation massive ?

Parce que la fête permet une mixité que la vie ordinaire rend compliqué. Elle crée des espaces où les barrières sociales, générationnelles, culturelles et même géographiques s’effacent temporairement, sans pour autant nier les différences. Elle fabrique de l’égalité en pratique, pas seulement en discours.

Dans les quartiers résidentiels des plus grandes villes, les fêtes de quartier sont le niveau zéro du lien social. Elles n’ont souvent ni nom officiel, ni budget mirobolant, ni affiche professionnelle. Elles naissent d’une phrase lâchée au marché le samedi matin : « On fait un truc ce week-end ? » Quelqu’un répond « pourquoi pas samedi soir ? », un autre propose sa cour ou son allée pour poser la sono, une troisième va au conseil de quartier prendre le permis (accordé en 48 heures, gratuit, sans paperasse inutile). Le samedi arrive : la rue est barrée avec des plots orange empruntés à la voirie, des guirlandes LED tendues entre les arbres, des tables pliantes sorties des garages, une enceinte branchée sur le réseau électrique public. Ce qui frappe quand on observe ces soirées (et les sociologues valterniens passent des étés entiers à le faire), c’est la diversité des gens présents. Un ouvrier retraité danse une valse avec une étudiante en arts visuels qui vient d’arriver. Un père célibataire avec ses deux enfants de 9 et 11 ans partage une assiette de saucisses grillées avec une famille arrivée il y a quatre ans du continent voisin. Une ado de 16 ans met sa playlist du moment et en trois minutes, les grands-parents qui étaient assis sur les marches se lèvent pour essayer de suivre le rythme. Tout le monde est à la fois spectateur, participant, organisateur improvisé. Un voisin apporte une caisse de bières artisanales, une autre famille sort un plateau de gâteaux faits maison, quelqu’un branche un micro et commence à chanter. Cette mixité n’est pas le fruit du hasard ou d’une campagne de sensibilisation. Elle est rendue possible par des choix politiques et matériels très concrets, mis en place depuis la création de la République démocratique socialiste de Valtern : entrée gratuite, pas de réservation, pas de liste d’attente, pas de bracelet VIP, sécurité présente (deux ou trois agents municipaux en civil qui veillent sans patrouiller comme des gendarmes), matériel de base fourni par la collectivité.

Les places publiques à Valtern ne sont pas des monuments figés ou des lieux de passage. Ce sont des scènes vivantes, presque en activité permanente. À Rivemaude, la place du Lac (le grand quai qui longe le Miskawa) accueille des événements programmés plusieurs fois par mois : concerts gratuits en fin d’après-midi les mercredis d’été, projections de films sur écran géant les vendredis, marchés nocturnes le samedi, veillées poétiques improvisées. Mais même quand rien n’est annoncé, l’espace s’anime spontanément. Un groupe pose une enceinte, quelqu’un commence à danser, dix minutes plus tard il y a cinquante personnes autour, trente minutes plus tard cent.

Cette appropriation spontanée est encouragée par des décennies d’urbanisme délibéré. Depuis les années 2000, les places ont été repensées pour être « festogènes » : sol plat et résistant, nombreuses prises électriques accessibles (avec protection anti-vandalisme), éclairage doux mais suffisant pour danser sans éblouir, absence de barrières inutiles, bancs modulables qu’on peut pousser sur le côté, fontaines ou points d’eau à proximité. L’État et les municipalités fournissent les infrastructures de base, mais s’effacent dès que les citoyens arrivent. C’est un principe constitutionnel tacite depuis la réforme de 2008 : « L’État garantit la possibilité de la fête ; il n’en organise pas le contenu. »

Un des aspects les plus puissants du lien social festif à Valtern, c’est le mélange des âges. Il n’y a pas de « soirée jeunes » ou de « bal des seniors » lorsqu’elles sont pensées collectivement (elles peuvent cependant être organisées par des groupes d’amis et restées privées.) Les enfants dansent avec leurs parents, les ados avec leurs grands-parents, les retraités avec des étudiants. C’est une transmission qui ne passe pas par des cours ou des livres ; elle passe par le corps. Les données montrent que les fêtes avec forte mixité générationnelle (plus de trois tranches d’âge représentées) génèrent plus de liens durables : 68 % des participants déclarent avoir gardé contact avec au moins une personne rencontrée lors d’une fête (contre 41 % pour des événements mono-générationnels). Les enfants qui grandissent en voyant leurs grands-parents danser jusqu’à minuit intègrent très tôt que la joie n’a pas d’âge. Cependant, il serait malhonnête de dire que tout le monde participe à égalité. Certaines personnes âgées ne sortent plus la nuit (fatigue, santé, peur du froid). Certaines familles très conservatrices ou religieuses préfèrent leurs cercles privés. Des personnes en situation de handicap moteur ou sensoriel trouvent parfois l’espace trop chaotique (trop de bruit, trop de monde, pas assez de zones calmes). Mais la société valternienne ne ferme pas les yeux. Depuis 2010, des politiques d’inclusion se multiplient : rampes temporaires sur les places, zones calmes avec éclairage tamisé et musique atténuée pour les personnes sensibles au bruit, interprètes en langue des signes pour les grands événements, fêtes « d’accueil » spécifiques dans les quartiers à forte immigration, ateliers de danse ouverts pour apprendre les pas de base. Ces mesures ne résolvent pas tout, mais elles font baisser les écarts année après année.

La fête est inscrite dans le tissu politique et social, comme un droit fondamental, au même niveau que l’accès à l’éducation, à la santé ou au logement. Dans cette République démocratique socialiste, le plaisir partagé n’est pas vu comme une récompense accordée après le travail ou une échappatoire temporaire à la dureté du quotidien. Il est une conquête sociale, une dimension essentielle de l’émancipation collective. Le socialisme valternien ne se limite pas à redistribuer les richesses matérielles ; il redistribue aussi le temps, les espaces et les occasions de joie. Parce que sans joie, quelle est la valeur d’une société juste ? Si les gens ont un toit, du pain et des droits, mais pas le moyen de rire ensemble, de danser jusqu’à l’aube, de se sentir vivants au-delà de la survie, alors le socialisme reste inachevé.

Depuis la proclamation de la République socialiste, après l’intégration des quatre peuples et les années de reconstruction post-fièvre et famine, la culture n’a jamais été laissée au marché ou à l’initiative privée. Elle est un service public, financé par l’État, géré collectivement, accessible à tous sans condition. Et au cœur de cette culture publique, la fête occupe une place privilégiée. Pas comme un outil de propagande, mais comme un moyen de construire une société où le plaisir n’est pas un privilège de classe. Cette approche socialiste du plaisir n’est pas neutre. Elle s’oppose frontalement au modèle capitaliste où la culture est une marchandise. Dans certains pays étudiés, les festivals sont souvent sponsorisés par des marques de bière ou des chaînes de supermarchés, avec des zones VIP et des prix d’entrée qui excluent les classes populaires. À Valtern, c’est l’inverse : la fête est un service public. Elle est gratuite, ouverte, et elle appartient au peuple. Et cela crée une égalité réelle.

Pour la République démocratique socialiste de Valtern, l’esthétique n’est pas un domaine réservé aux galeries, aux critiques ou aux écoles d’art. Elle ne se regarde pas de loin ; elle se vit. Une beauté vivante et collective qui refuse la perfection parce que la perfection est souvent synonyme d’exclusion ou de contrôle.

L’art n’est pas séparé de la vie. Il n’y a pas d’un côté les « artistes » et de l’autre le « peuple ». Tout le monde est artiste pendant les fêtes. Cette esthétique du vivant est née des mêmes racines que le reste : les veillées paysannes avant la colonisation, les cercles clandestins pendant les famines, les fêtes improvisées après les grèves. Elle s’est affirmée au fil des siècles comme une réponse à toutes les tentatives de réduire les valterniens à des corps productifs, à des unités de travail, à des consommateurs passifs. Dans la fête valternoise, le corps n’est jamais décor. Il est le médium principal. Mais elle est toujours encadrée par des règles implicites mais fortes : le consentement absolu, le respect des limites, l’absence de jugement sur les corps différents. Les collectifs de quartier et les organisateurs de fêtes répètent toujours les mêmes consignes, souvent affichées sur des pancartes simples : « Si quelqu’un dit non, c’est non. Si quelqu’un s’éloigne, on le laisse tranquille. Si quelqu’un a trop bu, on le ramène chez lui sans moquerie. » Ces règles ne sont pas nouvelles. Elles viennent des années 1970–1980, quand les mouvements féministes valterniens (très influencés par les femmes montagnardes) ont imposé que la joie collective ne se fasse pas au prix de la sécurité des corps féminins ou minoritaires.

Aujourd’hui, dans les grandes fêtes, il y a toujours des « points calmes » : des zones avec moins de musique, des chaises, de l’eau, des bénévoles formés pour écouter ou aider. Les personnes en situation de handicap physique ou sensoriel y trouvent un espace adapté sans se sentir à part.

Valtern aimerait être connu et réputé pour sa fête dans le monde entier. Pas comme une destination touristique à cocher sur une liste. Pas comme un folklore mignon à photographier. Mais comme un endroit où l’on comprend que la joie n’est pas un luxe ajouté à la vie, mais ce qui fait que la vie vaut la peine d’être défendue.

La joie n’est pas un détail folklorique dans la République démocratique socialiste de Valtern. Elle est l’horizon politique. Elle est ce vers quoi on tend quand on refuse la résignation. Un peuple qui sait encore faire la fête ensemble est un peuple qui n’a pas encore capitulé. Cette obstination festive n’est pas naïve. À Valtern, la fête n’est pas une parenthèse dans la vie sérieuse ; elle est l’une des expressions les plus sérieuses de ce que signifie être vivant dans une société qui veut rester humaine. Un peuple qui sait encore faire la fête est un peuple qui refuse de se résigner.

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