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Ré-union de famille

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    1er septembre 2018
    2168年7月22日
    Haijing

    Cela faisait maintenant pas loin de deux ans que Shaya avait été officiellement adoptée par le Président Po et que ce dernier la traitait un peu comme sa fille. Pour autant, et à juste titre, l'enfant ne portait pas le vieil homme dans son cœur. Selon elle, son adoption relevait davantage de l'enlèvement, et l'homme qui jouait au paternaliste avec elle avait tout de même abattu son père devant ses yeux. Depuis, elle le détestait. De tout son être, elle le détestait.
    En ce jour de fête nationale, Shaya avait été conviée par le président à regarder depuis le balcon le défilé militaire sur la Place de la Révolution. Un défilé gigantesque pour l'occasion. Shaya était surprise de voir autant de soldat, une vraie marée humaine s'étendait face à elle, marchant comme des robots au rythme presque mécanique des hymnes communistes qui tonnaient dans la capitale. Les chars et les tanks avançaient sur leurs chenilles aux côtés des militaires en uniformes. Depuis le balcon du Palais de l'Assemblée, ils avaient l'air de petits soldats en plastique comme ceux que l'on pouvait voir dans les magazines de jouets d'époques. Mais les chants et les tambours témoignaient de la force et du caractère de l'Armée Populaire Baïshanaise.
    Et en qualité de chef de l'Armée, le président Po Dongfang scrutait les festivités, dans un enthousiasme silencieux. Shaya le regardait derrière, applaudissant mollement pour imiter les autres cadres du parti présent. Elle méprisait l'homme et cette armée qui l'avait enlevé aux siens et tué son père. Elle n'avait jamais revu sa mère, Mali, ni Naï-naï la grand-mère du camp, et ses amis d'enfance. Elle se rappelait encore des yeux de Xiaoming quand la garde républicaine les avait séparés, c'était le dernier des siens qu'elle avait vus. Ils lui manquaient. Ils lui manquaient autant qu'elle détestait Po Dongfang. Derrière lui sur le balcon, elle ne put s'empêcher de penser : et si je le poussais.
    Et si je le poussais.
    Là, maintenant.
    Si je le poussais du balcon devant tout le monde.
    Qu'est-ce qu'il se passerait ?

    Shaya l'imaginait bien. Elle voyait l'homme tomber du balcon et s'écraser sur le sol comme un vulgaire sac de riz. Son armée s'arrêterait sûrement de défiler et accourrait à son secours. Vu la hauteur, il serait mort sur le coup. Yuming, elle, serait dans les prochains jours nommée Présidente de la République Despotique du Baïshan. Et quant à Shaya, elle le savait, elle serait sûrement arrêtée, voire exécutée.
    Mais à quoi bon vivre cette vie-là ?
    Si je dois mourir, autant l'emporter avec moi.

    Plus elle fixait l'homme, plus elle le détestait. Et plus elle le détestait, plus elle se convainquait de le pousser par-dessus la rambarde du balcon. Elle se fichait bien d'y laisser sa cervelle. Mais alors qu'elle se sentait presque meurtrière, capable de passer à l'acte, le vieillard se retourna vers elle.
    — Ils viennent de quitter la place... Et si l'on allait fêter cela autour d'une coupe de champagne !?


    Le canard laqué était un régale. Jamais Shaya n'aurait pensé qu'un aussi bon plat existait, encore moins dans son ancienne vie de prolétaire. Elle dégustait cette viande à la peau grasse et fondante, et cela lui réconfortait l'estomac. Po Dongfang vint passer son bras devant elle et lui servit une coupe de champagne. C'était la seconde qu'il lui servait, et, déjà, la petite adolescente sentait sa tête qui tournait. Elle n'aimait pas vraiment le champagne, elle trouvait son goût amer et avait l'impression qu'il lui donnait la nausée. Toutefois, elle le buvait, car elle avait l'impression que c'était un acte traditionnel ici. Et elle avait bien compris que toutes les traditions n'étaient pas toujours agréables.
    — En 1980, quand j'étais maire de Haijing, j'ai coordonné l'Armée pour envahir le Palais Royal. Dans toute la ville, l'on pouvait entendre le bruit des bottes claquer sur l'asphalte de la capitale, c'était le début de la Révolution. Imaginez plusieurs centaines de soldats, tous unis sous une seule bannière, prêtant allégeance à une idéologie fondatrice, celle d'un Peuple qui ensemble s'élève contre l'Impérialisme Royaliste. À la mort du roi Tang, nous sommes allés chercher son petit-fils de 8 ans, sa mère et les maîtresses du roi qui pleuraient encore, et les avons chassés. Le Peuple, lui, chantait la Révolution Prolétarienne, il avait enfin pris la main sur son pays, pour la première fois de son Humanité. Grâce à nous, grâce à Sui Zijian et ceux qui l'ont suivi, nous sommes à l'Âge d'Or de notre Nation. Je peine encore à croire que Mu Yu, cet enfant que nous avions chassé il y a presque 40 ans, tente de corrompre nos Provinces pour reprendre le pouvoir que son Peuple lui a enlevé. Il ne sera jamais à lui, car c'est Nous, le Baïshan tout entier, qui sommes les maîtres des 100 Royaumes !... Aujourd'hui, j'ai réentendu le son de ces bottes qui ont sonné la Révolution d'un Peuple, je suis fier de voir notre travail. Trinquons à notre Armée, que vive le Baïshan !
    Po leva son verre et tous répétèrent en choeur : vive le Baïshan ! Les discussions reprirent, et Dongfang se tourna vers sa cadette adoptive qui était restée silencieuse.
    — Tu ne te sens pas bien ? Tu es silencieuse.
    — Vive le Baïshan... Répéta-t-elle la bouche pleine et sans aucune conviction. Elle essaya d'attraper un morceau de viande, mais l'alcool lui donnait des vertiges et elle manqua le morceau.
    — Tu es fatiguée. Décréta Po. Tu étudies trop en ce moment. Que dirais-tu que l'on parte en famille voyager dans le pays la semaine prochaine.
    — Eeell Aaaïieeuuu ? Demanda-t-elle la bouche pleine.
    Voyant que l'homme ne comprenait pas, elle recracha dans son assiette la bouillie à moitié mâchée qu'elle avait dans la bouche.
    — Quelle famille ?
    — Toi, moi, Yuming...
    — Je veux pas. Je préfère étudier en fin de compte...
    Po s'agaça.
    — Ça fait deux ans que tu ne fais aucun effort pour t'intégrer au Palais. On t'envoie des dizaines d'instructeurs, on te loge, on te nourrit, et tu ne fais aucun effort d'intégration. Alors tu vas venir avec nous.
    Shaya laissa son esprit parler, le mal de tête l'empêchait de retenir ses pensées.
    — Laisse-moi tranquille, j'ai pas demandé à être ici ! Je veux faire ce que je veux, quand je veux... je veux vivre !
    — Ferme-la petite sotte, tout le monde nous regarde. Tu ne sais rien de ce qu'est la vie ; pour vivre, il faut accepter les sacrifices.
    Shaya comprenait qu'il faisait référence à l'exécution de son père. Elle se rappela que Po lui avait lui-même tendu le pistolet pour qu'elle tire sur l'homme qui l'avait mise au monde. Elle se rappelle de l'hésitation, de son incapacité à tirer, de ses pleurs. Puis, la main froide de Dongfang qui avait repris l'arme pour abattre son père. Ces souvenirs qui remontaient dans sa mémoire la remplirent de tristesse et elle se mit à pleurer. De tristesse, et de colère.
    — Que sais-tu des sacrifices, toi ? Tu es dans ta vie de Palais, avec ta famille. Que connais-tu des sacrifices ?
    — Tais-toi, je t'ai dit !
    En colère, Po se leva. Shaya s'attendait à ce qu'il la frappe et elle tenta de se lever pour fuir. Mais elle avait la tête qui tournait et elle ne parvint pas à réagir à temps. La main du Président attrapa son oreille et commença à la tirer hors de table.
    — Insolente. Je vais te montrer ce que c'est qu'un sacrifice.
    La réponse de Po lui glaça le sang. Malgré l'alcool, l'enfant se trouva lucide.

    Je crois que je vais mourir.
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    — Aïe !
    Po Dongfang continuait de traîner Shaya par l'oreille dans les couloirs du Palais. Elle avait mal, et ses vertiges faisaient qu'elle n'avançait pas droit. Puis soudain, Po bifurqua en direction d'une porte close. Shaya n'était jamais entrée dans cette pièce.
    — On peut pas entrer dedans, c'est interdit, c'est les gouvernantes qui l'ont dit !
    Po n'écouta pas l'enfant, il sortit une clef et déverrouilla la porte, tirant Shaya à l'intérieur. Il faisait sombre, et la pièce sentait le renfermé. Shaya s'attendait à y trouver une salle de torture, mais quand le Président alluma la lumière, elle découvrit tout l'inverse.
    Il s'agissait d'une petite chambre. Les murs recouverts d'un papier-peint jaune portaient des motifs enfantins d'ours en peluche et de ballon en plastique. Un parc à bébé clôturait une partie de la chambre et un lit s'allongeait le long d'un mur. Po invita Shaya à s'y asseoir. Intimidée par la pièce et ne comprenant pas ce qu'elle faisait ici, la fillette avança tout doucement, jusqu'à s'installer sur le lit. Po la rejoignit en s'asseyant juste à côté d'elle. Et comme un père qui s'apprêtait à lire un conte, il lui dit :
    — Je vais te révéler l'histoire de Xiaobei.


    Je suis né en 1953 à Haijing. Même si je suis né dans la capitale, je n'ai pas vraiment connu la richesse de la ville. L'on habitait dans la campagne qui entourait Haijing, à une époque où la ville n'était pas encore aussi évolué. Mes parents étaient professeurs dans l'école du village qui recevait les enfants du coin, pour la plupart fils et filles de paysans. Nous étions pauvres, nous vivions simplement. Venir à Haijing quand on était enfant de la campagne était une expédition vers la grandeur et l'honneur de notre Nation. Nous y allions rarement, et quand l'on apercevait les premières voitures à sa périphérie, nous rêvions tous de modernité. Les campagnes et la ville n'avaient rien à voir. Les richesses de Haijing n'allaient pas plus loin que les derniers petits immeubles des quartiers ouest. Mes parents me disaient "c'est normal, le Roi Tang a besoin de richesse pour montrer que notre pays est beau". Mais comment un pays peut être beau quand son peuple meurt de faim ?

    À 15 ans, j'ai rejoint le parti communiste qui faisait une grande campagne, y compris dans les lieux les plus reculés. J'étais bon à l'école, et mes professeurs de lycée m'avait remarqué. C'est l'un d'eux qui m'a offert ma première carte du Parti. Je l'appelais Zhang Laoshi, professeur Zhang. Zhang Laoshi était un professeur de lettres, il m'a appris à mieux m'exprimer et à étudier les œuvres classiques, il m'a aidé à développer ma pensée. J'ai vite progressé. L'été, je travaillais pour le Parti, le weekend, je collais des affiches dans le village et convainquait tout le monde de voter pour nous. À 18 ans, on m'a donné la charge de certains discours, on m'appelait le prodige. Et je le devais à Zhang Laoshi. Est arrivé un stade où le leader du Parti, Sui Zijian, m'a remarqué et m'a demandé d'être le chef du Parti des Jeunes Communistes. Je réunissais les jeunes de la région, allais les convaincre. J'étais devenu un pilier du Parti Communiste, et j'aimais ça. Et les gens aimaient ça. Devant ma popularité, Sui Zijian m'a confié la campagne municipale pour Haijing. En 1975, je suis devenu maire de la capitale. En dix ans, j'étais passé de personne au premier homme de cette ville qui était pour nous le symbole de la réussite.

    Le rôle du Parti Communiste est de donner le pouvoir au Peuple, de redonner la richesse de Haijing au reste de la population. Nous avons lutté pour ça, et nous avons lutté contre le Roi Tang, l'icône de cette bourgeoisie qui s'accaparait les richesses de tout un pays. En 1980, lorsqu'il est décédé, nous avons chassé sa descendance. Imagine un peu la joie de tout un Peuple qui s'apprêtait à vivre dans la prospérité, qui pourrait enfin garder les richesses qu'il produit pour lui, sans les confier en un seul homme. C'est ce que nous avons commencé de faire. Nous avons supprimé les classes, nous avons supprimé les richesses, et nous les avons partagé aux gens qui avaient été oublié pendant si longtemps. Nous avons œuvré pour la Justice, malgré les réticences des bourgeois. Ceux qui résistaient trop, nous les chassions, nous confisquions leurs biens, car ce n'était plus les leurs. Le pays appartenait enfin au Peuple.

    Dès lors, je savais une chose sur le restant de mes jours : je ne vivrai plus que pour le Parti. Le Parti m'avait élevé, il m'avait donné une voie, un destin. Mon combat était devenu la souveraineté du Peuple. Je me battrai pour achever cette Révolution que l'on avait entamé avec Sui Zijian et le reste des cadres du Parti. Peu importe les obstacles, peu importe les imprévus, peu importe si je devais y laisser ma peau. Pour la stabilité et la prospérité du Peuple du Baïshan, j'étais prêt à tout. Vraiment tout. C'est ce que je pensais, jusqu'au jour où Xiaobei est arrivé.

    Au printemps de l'année 1982, j'ai appris que j'allais être père, pour la première fois. J'étais si fier de l'apprendre. Pour un homme, apprendre que l'on va avoir un fils est la meilleure sensation que l'on peut ressentir : avoir un fils, c'est transmettre, faire hériter de toute une dynastie vers un seul être qui la transmettra à son tour. Mais les choses ne se sont pas passé comme prévu. Xiaobei est né le 23 décembre 1982, avec une forme sévère de trisomie 21. C'est une maladie qui occasionne une malformation physique et mentale de l'enfant. Xiaobei avait une malformation cardiaque, et il était déficient intellectuellement. Nous l'avons donc caché pour qu'il ne soit pas impacté. Au fur et à mesure qu'il grandissait, il tombait malade. Nous nous rendions plusieurs fois par mois à l'hôpital. Avant ses 1 an, il avait déjà subi une opération lourde, et nous étions constamment à ses côtés. Pendant une année, j'ai complètement abandonné le Parti pour m'occuper de Xiaobei.

    Un jour, Sui Zijian est venu me voir, et nous avons discuté de mon avenir dans le Parti. Zijian avait de multiples projets pour moi. Les élections municipales approchaient et il voulait me voir faire campagne à nouveau. Haijing avait besoin d'un leader. Je lui ai donc révélé l'existence de Xiaobei. Zijian a très bien compris la douleur d'un père qui voit son enfant souffrir, mais c'est là aussi qu'il m'a donné le plus grand enseignement que je pouvais recevoir à ce moment-là :
    — Malheureux est le père dont le fils est malade, car il ne peut que faire des sacrifices. Et il est plus facile pour un père de tout sacrifier pour soigner son fils, et bien plus dur de sacrifier un fils pour sauver tout le reste. Pourtant, un Peuple entier ne devrait pas être sacrifié pour un seul fils, Dongfang. C'est ce que faisaient les personnes que l'on a chassé du palais en 1980. Dongfang, tu es destiné à être l'un des Pères de la Nation, et c'est ton Peuple que tu dois sauver, c'est pour ton Peuple que tu dois tout sacrifier. Car la Société importe plus que l'individu.

    La leçon a été très dure à accepter, et pourtant, je savais que Zijian avait raison. C'était bien égoïste de préférer un fils à tout un Peuple. Alors, je me devais de poursuivre ma carrière politique. J'ai repris ma place dans le Parti, j'ai travaillé d'arrache-pied pour entrer dans la campagne municipale de 1984. Mais un jour, Xiaobei est tombé malade et nous avons dû l'emmener d'urgence à l'hôpital. Une infection pulmonaire qui m'a fait quitter un meeting précipitamment. Ce soir-là, j'ai compris que je ne pouvais pas poursuivre ma carrière politique tant que Xiaobei était là. Nous devions toujours être à ses côtés, cela n'était pas compatible avec une activité aussi exigeante que celle de poursuivre notre Révolution. Alors, dans la nuit, je lui ai chanté une berceuse, je l'ai embrassé une dernière fois, et je lui ai posé son oreiller sur le visage jusqu'à ses souffrances soient abrégés. Xiaobei est mort le 11 janvier 1984, il venait d'avoir deux ans.



    Po feuilletait les photos de son fils qu'il venait de sortir de la table de chevet. L'enfant était tout petit, le visage peu commun qu'ont les enfants trisomiques, mais le sourire de l'insouciance, celui que peut avoir un être qui n'a pas conscience des problèmes qui l'entourent. Pour la première fois, Shaya découvrait que Dongfang pouvait ressentir des émotions. Elle restait silencieuse face aux révélations du vieil homme. Pendant deux ans, elle avait oublié qu'avant de devenir président, il avait été un père, et elle n'avait jamais pu imaginer que ce père avait commis le plus horrible des sacrifices, dans le but de poursuivre un idéal d'enfant, celui de voir les siens profiter des richesses de Haijing.
    Po se tourna vers Shaya, et avec la même gravité, il lui dit :
    — Le voilà, mon sacrifice. Comme toi, je viens de la pauvreté. Oui, elle existe encore, tu y es née. C'est un signe que la Révolution doit continuer. Comme moi, je sens que tu comprends les injustices. Tu les comprends mieux que quiconque dans ce palais, plus que Yuming qui ne l'a pas vécu. C'est pour cela que je t'ai raconté cette histoire. Toi et moi, nous sommes pareils. Alors rejoins-moi, rejoins Notre Révolution, et tu auras le destin de devenir la Mère de notre Pays.
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