2168年7月22日
Haijing
Cela faisait maintenant pas loin de deux ans que Shaya avait été officiellement adoptée par le Président Po et que ce dernier la traitait un peu comme sa fille. Pour autant, et à juste titre, l'enfant ne portait pas le vieil homme dans son cœur. Selon elle, son adoption relevait davantage de l'enlèvement, et l'homme qui jouait au paternaliste avec elle avait tout de même abattu son père devant ses yeux. Depuis, elle le détestait. De tout son être, elle le détestait.
En ce jour de fête nationale, Shaya avait été conviée par le président à regarder depuis le balcon le défilé militaire sur la Place de la Révolution. Un défilé gigantesque pour l'occasion. Shaya était surprise de voir autant de soldat, une vraie marée humaine s'étendait face à elle, marchant comme des robots au rythme presque mécanique des hymnes communistes qui tonnaient dans la capitale. Les chars et les tanks avançaient sur leurs chenilles aux côtés des militaires en uniformes. Depuis le balcon du Palais de l'Assemblée, ils avaient l'air de petits soldats en plastique comme ceux que l'on pouvait voir dans les magazines de jouets d'époques. Mais les chants et les tambours témoignaient de la force et du caractère de l'Armée Populaire Baïshanaise.
Et en qualité de chef de l'Armée, le président Po Dongfang scrutait les festivités, dans un enthousiasme silencieux. Shaya le regardait derrière, applaudissant mollement pour imiter les autres cadres du parti présent. Elle méprisait l'homme et cette armée qui l'avait enlevé aux siens et tué son père. Elle n'avait jamais revu sa mère, Mali, ni Naï-naï la grand-mère du camp, et ses amis d'enfance. Elle se rappelait encore des yeux de Xiaoming quand la garde républicaine les avait séparés, c'était le dernier des siens qu'elle avait vus. Ils lui manquaient. Ils lui manquaient autant qu'elle détestait Po Dongfang. Derrière lui sur le balcon, elle ne put s'empêcher de penser : et si je le poussais.
Et si je le poussais.
Là, maintenant.
Si je le poussais du balcon devant tout le monde.
Qu'est-ce qu'il se passerait ?
Shaya l'imaginait bien. Elle voyait l'homme tomber du balcon et s'écraser sur le sol comme un vulgaire sac de riz. Son armée s'arrêterait sûrement de défiler et accourrait à son secours. Vu la hauteur, il serait mort sur le coup. Yuming, elle, serait dans les prochains jours nommée Présidente de la République Despotique du Baïshan. Et quant à Shaya, elle le savait, elle serait sûrement arrêtée, voire exécutée.
Mais à quoi bon vivre cette vie-là ?
Si je dois mourir, autant l'emporter avec moi.
Plus elle fixait l'homme, plus elle le détestait. Et plus elle le détestait, plus elle se convainquait de le pousser par-dessus la rambarde du balcon. Elle se fichait bien d'y laisser sa cervelle. Mais alors qu'elle se sentait presque meurtrière, capable de passer à l'acte, le vieillard se retourna vers elle.
— Ils viennent de quitter la place... Et si l'on allait fêter cela autour d'une coupe de champagne !?
Le canard laqué était un régale. Jamais Shaya n'aurait pensé qu'un aussi bon plat existait, encore moins dans son ancienne vie de prolétaire. Elle dégustait cette viande à la peau grasse et fondante, et cela lui réconfortait l'estomac. Po Dongfang vint passer son bras devant elle et lui servit une coupe de champagne. C'était la seconde qu'il lui servait, et, déjà, la petite adolescente sentait sa tête qui tournait. Elle n'aimait pas vraiment le champagne, elle trouvait son goût amer et avait l'impression qu'il lui donnait la nausée. Toutefois, elle le buvait, car elle avait l'impression que c'était un acte traditionnel ici. Et elle avait bien compris que toutes les traditions n'étaient pas toujours agréables.
— En 1980, quand j'étais maire de Haijing, j'ai coordonné l'Armée pour envahir le Palais Royal. Dans toute la ville, l'on pouvait entendre le bruit des bottes claquer sur l'asphalte de la capitale, c'était le début de la Révolution. Imaginez plusieurs centaines de soldats, tous unis sous une seule bannière, prêtant allégeance à une idéologie fondatrice, celle d'un Peuple qui ensemble s'élève contre l'Impérialisme Royaliste. À la mort du roi Tang, nous sommes allés chercher son petit-fils de 8 ans, sa mère et les maîtresses du roi qui pleuraient encore, et les avons chassés. Le Peuple, lui, chantait la Révolution Prolétarienne, il avait enfin pris la main sur son pays, pour la première fois de son Humanité. Grâce à nous, grâce à Sui Zijian et ceux qui l'ont suivi, nous sommes à l'Âge d'Or de notre Nation. Je peine encore à croire que Mu Yu, cet enfant que nous avions chassé il y a presque 40 ans, tente de corrompre nos Provinces pour reprendre le pouvoir que son Peuple lui a enlevé. Il ne sera jamais à lui, car c'est Nous, le Baïshan tout entier, qui sommes les maîtres des 100 Royaumes !... Aujourd'hui, j'ai réentendu le son de ces bottes qui ont sonné la Révolution d'un Peuple, je suis fier de voir notre travail. Trinquons à notre Armée, que vive le Baïshan !
Po leva son verre et tous répétèrent en choeur : vive le Baïshan ! Les discussions reprirent, et Dongfang se tourna vers sa cadette adoptive qui était restée silencieuse.
— Tu ne te sens pas bien ? Tu es silencieuse.
— Vive le Baïshan... Répéta-t-elle la bouche pleine et sans aucune conviction. Elle essaya d'attraper un morceau de viande, mais l'alcool lui donnait des vertiges et elle manqua le morceau.
— Tu es fatiguée. Décréta Po. Tu étudies trop en ce moment. Que dirais-tu que l'on parte en famille voyager dans le pays la semaine prochaine.
— Eeell Aaaïieeuuu ? Demanda-t-elle la bouche pleine.
Voyant que l'homme ne comprenait pas, elle recracha dans son assiette la bouillie à moitié mâchée qu'elle avait dans la bouche.
— Quelle famille ?
— Toi, moi, Yuming...
— Je veux pas. Je préfère étudier en fin de compte...
Po s'agaça.
— Ça fait deux ans que tu ne fais aucun effort pour t'intégrer au Palais. On t'envoie des dizaines d'instructeurs, on te loge, on te nourrit, et tu ne fais aucun effort d'intégration. Alors tu vas venir avec nous.
Shaya laissa son esprit parler, le mal de tête l'empêchait de retenir ses pensées.
— Laisse-moi tranquille, j'ai pas demandé à être ici ! Je veux faire ce que je veux, quand je veux... je veux vivre !
— Ferme-la petite sotte, tout le monde nous regarde. Tu ne sais rien de ce qu'est la vie ; pour vivre, il faut accepter les sacrifices.
Shaya comprenait qu'il faisait référence à l'exécution de son père. Elle se rappela que Po lui avait lui-même tendu le pistolet pour qu'elle tire sur l'homme qui l'avait mise au monde. Elle se rappelle de l'hésitation, de son incapacité à tirer, de ses pleurs. Puis, la main froide de Dongfang qui avait repris l'arme pour abattre son père. Ces souvenirs qui remontaient dans sa mémoire la remplirent de tristesse et elle se mit à pleurer. De tristesse, et de colère.
— Que sais-tu des sacrifices, toi ? Tu es dans ta vie de Palais, avec ta famille. Que connais-tu des sacrifices ?
— Tais-toi, je t'ai dit !
En colère, Po se leva. Shaya s'attendait à ce qu'il la frappe et elle tenta de se lever pour fuir. Mais elle avait la tête qui tournait et elle ne parvint pas à réagir à temps. La main du Président attrapa son oreille et commença à la tirer hors de table.
— Insolente. Je vais te montrer ce que c'est qu'un sacrifice.
La réponse de Po lui glaça le sang. Malgré l'alcool, l'enfant se trouva lucide.
Je crois que je vais mourir.