
La voix tonnait encore et encore sur les marches du Sénat des Mille de la Grande République. L'institution sacrée avait toujours eu Dame Fortune pour gardienne, nichée dans son perchoir, dévisageant de ses yeux de marbre les bancs de l'assemblée des Hommes et des femmes illustres, le sang du sang de la patrie des fortunéens et des landrins, qui venaient ici se défier, par le verbe ou par le geste dans une éternelle valse de disputes, de polémiques dans l'espoir d'infléchir les décisions de la cité, de lui donner une nouvelle orientation, et parfois penser lui donner un nouveau souffle. Garants de l'ordre et populistes s'affrontaient, en venaient parfois aux mains, ce qui ne coquait guère tant les occurrences de tels bousculades furent nombreuses. Mais au cœur de cette foule versatile, le Sénat comptait ses piliers inébranlables, solides comme la pierre, aux idées arrêtées comme les crans d'un couteau. Parmi ces gens, il y avait les rangs des optimates fortunéens, revenus en force parmi les honorables excellences siégeant dans ces chaises de velours, sous le regard des héros de la République. Il y avait les prises de paroles habituelles, les postures éternelles, les lignes infranchissables dictées par des positions qui relèvent davantage de la foi que de la proposition politique. Parmi ces hommes, il y avait cette voix qui tonnait encore et encore les mêmes paroles, le mêmes discours, sans interruption depuis plus de quatre ans, depuis qu'il avait posé le pied parmi cette audience. Encore et toujours, il criait les mêmes mots:

Dom Altarini
Dom Francesco Mogador Altarini avait des idées...très arrêtées sur le pourquoi des choses, et comment faire pour y parvenir. Tantôt détesté pour ses positions hors-sol, sa vulgarité et sa brutalité, tantôt admiré car il avait construit de lui l'image d'un sénateur intègre, qui entendait ramener le pays des velsniens dans sa vertu originelle, la simplicité et la frugalité de ses élites, dont il pensait qu'elles étaient devenues mollassonnes, avachies et ramollies par le luxe venant de l'étranger: les colliers de perle de Youslévie que l'on apposait posait au cou des femmes, les voitures de sport teylaises qui remplaçaient les véhicules de fonction, le prêt à porter alguareno qui venait se substituer à la toga traditionnelle des sénateurs velsniens. Altarini ne détestait pas la modernité, il méprisait la facilité. Il s'était constitué un club d'admirateurs qui imitaient sa manière de parler, de se vêtir, d'aborder l'univers, avec le caractère austère d'un sénateur de l'ancien temps. Et encore une fois, il hurlait, dans sa quête vengeresse d'un ennemi ancestral, dont il estimait nécessaire qu'il existe pour que la patrie des velsniens reste virile:
Encore, encore, encore, encore...La popularité de Dom Altarini auprès du peuple velsnien était sa force, mais dans la Velsna des Hommes du Patrice et des héritiers de Di Grassi, ce dernier restait un éternel rôle secondaire de la vie politique de la cité sur l'eau. Il était de ces tribuns que l'on va voir pour assister à un grand spectacle, mais dont on n'attendait point de solutions concrètes. Dom Altarini, pour beaucoup, n'était qu'une succession de postures de principe, d'une réflexion qui flattait l'égo des velsniens, mais qui était datée, figée dans le temps. Altarini maudissait sa propre impuissance, et n'attendait qu'une opportunité de devenir bien davantage. Il était à l'affut de la moindre opportunité, de la moindre occasion de démontrer à tous que les conservateurs au pouvoir et les modérés efféminés qu'il était leur alternative véritable, en lieu et place d'eurycommunistes bien gênants. Chacune de ses manœuvres était dirigée dans ce sens, bien qu'à première vue sans rapport avec son obsession achosienne. Il se savait impuissant, alors il trouva des court-circuit, il provoqua la chance, comme si Fortuna lui donnait quelques cartes avec lesquelles il s'était donné la charge de défier bien plus grand que lui.
La trahison de l'ancien hégémon de la Dodécapole fut le point de départ de la construction de sa puissance, lorsqu'il prit sa place. Toute provisoire qu'était sa place d'assurer la défense des cités de la confédération dodécaliote, villes sœurs de Fortuna qui avaient essaimé partout en Manche Blanche, il avait conscience qu'une telle nomination ne se représenterait pas deux fois. On lui avait consenti ce rôle en des temps d'élection, dans l'espoir de l'éloigner de la cité durant l’échéance, sans succès, car il fut réélu. Le Sénat espérait voir un Homme de paille impuissant endosser sans force aucune une fonction croupionne, là où Agricola avait laissé l'Hégémonie désarmée, ayant emporté sa flotte jusqu'à Adria, où celui-ci l'avait livré à son amante. Agricola n'état qu'un contretemps sur la route d'Achos, il en était persuadé, et l’hégémonie recelait un grand potentiel en tant que base de pouvoir. Un Altarini sans moyens avait donc pour tâche de traquer un forçat, étant lui-même sans argent et sans force. Aussi, l'illustre sang de Fortuna rongeait son frein, jusqu'à ce qu'il reçoive un intriguant courrier de la personne à laquelle il s'attendait le moins à recevoir une proposition...
Salvatore Lograno. Le "Magnifique". L'un des nombreux hommes qui convoitait sa fonction, le tyran de Volterra. Le "Protecteur", tel était son titre mal acquis par une prise de pouvoir illégitime en sa propre ville, était de ces mercenaires et coupes-jarrets dont il ne fallait guère tourner le dos plus de quelques instants. De magnifique il avait surtout son audave, bien davantage que sa basse naissance, qu'il compensait avec une fortune douteuse faite d'obligations, de placements dangereux et de l'accumulation de richesse d'une vie de mercenariat. Différent et semblable à la fois à Altarini, il était persuadé de la nécessité de la figure de l'Homme providentiel dans la politique, les deux Hommes gouvernant selon des méthodes similaires, mais armés d'un mode de pensée tout autre. Là où Altarini avait fait du respect du passé sa légitimité, et de l'Achosie le but final de toutes ses démarches dans l'univers, Salvatore Lograno était l'homme de l’accélération des choses, un tyran prônant le mouvement en permanence, ne pouvant se satisfaire d'une position sûre et retranchée, faisant vadrouiller son armée à l'odeur des gains, et à la perspective d'une place au soleil bien moins ombragée que celle de sa petite ville d'origine dont il était devenu le seul roi. Il concevait son armée comme son État, et n'avait que peu d’intérêt pour l'administration de sa cité de Volterra. Il ne percevait la guerre que comme un moyen comme un autre d'assouvir un désir de richesses et de prestige, et était bien davantage un aventurier qu'un Homme d'état. Mais comme Altarini, il était à la recherche de tout ce qui lui permettrait de payer une armée assez conséquente pour faire main basse sur l'ensemble de la Dodécapole. Ainsi lui était venu l'idée de prendre contact avec l'un de ses ennemis, qui nourrissait les mêmes ambitions que lui, tout en prévenant le pouvoir fortunéen de son arrivée imminente au centre du monde.

Salvatore Lograno effectuant un salut rhémien
Fortuna était le centre du monde, mais l'épicentre d'un univers marqué par la tristesse et l'inquiétude de ne plus jamais percevoir la silhouette de la Doge de la "cité qui coule". Les étroits et sinueux canaux de la plus belle des villes étaient devenus silencieux: un temps sans fêtes et sans carnavale sous un ciel gris. Ce fut comme si tout le peuple fortunéen fut suspendu dans ses activités, retenant sa respiration dans l'espoir d'une bouffée d'air salvatrice, en lieu et place d'un dernier soupir d'adieu de la femme qui avait représenté l'état fortunéen ces vingt dernières années.
Mogador Altarini fut le premier à parvenir sur ses rivages, non sans une certaine appréhension. Il ne faisait pas secret que c'était un homme aussi brutal que lui, et aussi mesquin que Lograno qui avait désormais la main haute sur les affaires publiques, au nom de la doge. Altarini en voulait à tous et à toutes dans cette cité pour ne pas avoir protégé la vie de son oncle illustre, qui fut pleuré dans tous les coins de la Terre, se souvenant de son point de vue impartial sur l'univers, dans l'heure des pronos. Ce gouvernement n'avait point su protéger l'un de ses membres les plus nobles de sang, et il en voulait à a grande faiblesse d'une doge dont les dernières années de règne furent marquées par une fracture de plus en plus profonde: la cinquième colonne landrine n'était pas un mythe, et elle avait prit le contrôle de la cité sous la forme d'un être amené sur Terre pour défier sa foi en Fortune. Se ferait-il assassiner en venant ici ? Etait-ce un piège tendu par Lograno et Déria à son encontre ? Possible, mais peu probable si il y avait d'autres représentants internationaux à cette rencontre. Cela n'empêcha pas l'homo virilis de s'entourer d'une petite garde de fidèles.
Curieusement, Salvatore Lograno en personne avait adressé à son rival la tenue d'un premier rendez vous, devant précéder la tenue de la rencontre avec les autres délégations en un endroit doté d'une signification à tous deux. Le colosse du Polémarque se tenait là, enjambant un bras de mer, pointant la Leucytalée du regard, tenant une immense torche dans sa main droite. La statue du meneur mythique des esclaves en fuite depuis l'orient, le fondateur, dit-on, était tant immense, qe les Hommes ne pouvaient faire le tour de son pouce avec leurs bras. Altarini se décrivait comme un fidèle de Fortuna, tandis que Lograno était "son fils préféré".

Tony Scarla, bras droit et éternel fidèle de Lograno
Le mesquin l'attendait en ce lieu sacré, sans armes, uniquement accompagné de son fidèle, Tony Scarla. Les deux hommes, se vouant une haine féroce gardèrent une distance, Tony Scarla bras croisés, se tenant entre le sénateur velsnien et le tyran de Volterra:
- Je ne pensais pas que tu viendrais, "Hégémon".
- Moi non plus, et moi qui croyait que tu n'étais pas un homme...
- Tu sais, ce n'est pas moi qui passe mon temps à disserter sur ma prétendue virilité. Et je ne me sens pas obligé de tailler des hommes musculeux dans du marbre. Mais bref, nous ne sommes pas là pour nous battre, et je pense pouvoir de tuer plus tard.
- Tu m'en diras tant.
- Je pense que nous avons davantage à perdre qu'à gagner à nous entretuer maintenant, et ici. Je suppose que tu n'a spas envie de laisser la Dodécapole à Agricola ? Eh bien, moi non plus. En revanche, je sais que nous avons tous deux besoin de la même chose: de l'argent, beaucoup d'argent. Faire la guerre coûte cher, Mogador, même si je ne t'ai jamais croisé sur aucun champ de bataille. Il faut bien trouver du temps pour écrire des essais sur le besoin de garder une musculature sculptée... Mais bref, si nous réussissons notre coup aujourd'hui, je pense qu'il n'est pas déconnant de concevoir qu'il ne puisse rester que nous deux à la fin, parmi les dodécaliotes. La Banque océane est riche, très riche, et son argent dort, inutile, alors qu'il pourrait servir notre gloire. Aussi, je viens te faire, sous la statue du fondateur, la proposition d'une alliance temporaire: ta flotte, la mienne, et éventuellement celle de nos futurs partenaires, ensemble, pour nous partager un butin qui n'attend que nous. Qu'en dis-tu ?
Tony Scarla feignit un pas en avant, avant d'hésiter, puis de réculer. Altarini était confronté à un choix: celui de collaborer indirectement avec l'assassin de son oncle par l'intermédiaire d'un serpent tel que Lograno, ou fermer la porte à la meilleure opportunité de se constituer une véritable base de pouvoir. Si Scarla s'avança, Altarini recula...et tourna les talons, le tout en esquissant une réponse laconique:
"Je préfère discuter directement avec le maître qu'avec le chien. Nous verrons cela en réunion."