23/08/2019
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Activités intérieures de la Principauté

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Le balcon de pierre surplombait une vallée encore striée des zones d'arbres encore parfois nus l'hiver, là où la neige avait résisté plus longtemps dans les creux ombragés, comme un souvenir obstiné de la saison froide qui faisait le charme de ce pays rude. Le printemps s'installait avec lenteur, sans éclat, comme s'il hésitait à troubler les montagnes et leurs habitants. Au loin, les cloches d'un troupeau de vaches résonnaient par vagues irrégulières, mêlées au souffle du vent. Une table basse en fer, deux verres, une bouteille entamée. Rien de superflu sur ce balcon frais à l'aube. Deux hommes, enfin, droits malgré les années, les épaules encore solides, les bottes recouvertes de poussière, les longs manteaux vers foncés ouverts.

Le lieutenant von Eberhardt posa ses gants de cuir sur la table et observa longuement la ligne des crêtes avant de parler.

<< Il y a dans ce paysage une forme de discipline que les hommes d'aujourd'hui ont oubliée. Tout est à sa place, tout obéit à une logique naturelle, immuable… et pourtant, en bas, dans les villes, tout semble céder. >>

Le colonel von Tannen, appuyé contre la balustrade, laissa échapper un souffle bref, presque un rire amer.

<< Les villes ont toujours été faibles, mon cher. Trop de paroles, pas assez de décisions. Trop de débats, pas assez d'ordre. Et maintenant ils s'étonnent que le monde leur échappe. Ils se perdent dans leur liberté molle. >>

Il désigna du menton une parcelle plus bas, bordée d'arbres encore nus.

<< Là, vois-tu… mon petit-fils y monte chaque matin. Il tient déjà mieux en selle que la plupart de ces députés ne tiennent leur parole. Il tombe parfois, bien sûr. Mais il remonte. C'est cela qu'on devrait enseigner à cette génération. Tomber n'est pas grave. Refuser de se relever, voilà la faute. Et pour remonter et progresser il faut écouter ses aînés. >>

Eberhardt esquissa un sourire discret.

<< Les miens lisent davantage qu'ils ne montent. Mais je les emmène à la chasse, quand je le peux. Il faut qu'ils comprennent ce qu'est la décision. Attendre des heures pour un instant unique… et ne pas trembler. C'est une école que les bancs de la ville ne peuvent offrir. Mes petits-fils sont des rêveurs... J'ai ma petite fille qui s'intéresse à la chasse et à nos terres en revanche. Quel dommage qu'elle ne soit pas un garçon, elle aurait eu sa place. >>

Un silence s'installa, épais, presque confortable. Puis le lieutenant reprit, son regard se durcissant légèrement.

<< Cette Loi de Programmation Militaire… elle arrive tard. Trop tard, peut-être. Mais elle arrive. Et cela, déjà, est un signe encourageant. >>

Von Tannen se redressa lentement, comme si le sujet appelait naturellement plus de tenue. Mémoire musculaire des années dans l'armée.

<< Ce n'est pas seulement un texte. C'est un redressement. Et j'en suis très satisfait. Dix mille hommes sans équipement… c'était une illusion dangereuse. Une armée de papier pour un monde d'acier. >>

Il marqua une pause, puis ajouta d'un ton plus grave :

<< Vingt-cinq mille professionnels, une réserve solide, une conscription digne de ce nom… cela commence à ressembler à quelque chose. Cela ressemble à un pays qui se respecte. Dieu merci le Ministre Weisshaupt a entendu l'armée et a fait céder ces chiffes molles de Langenbourg et de Hartung. >>

Eberhardt hocha la tête.

<< Le Prince a compris. Il n'y a que les gars du Sahlordnung pour faire le travail ! >>

Le colonel tourna légèrement la tête.

<< Oui. Et c'est là l'essentiel. Le Prince n'est pas de ceux qui parlent pour ne rien dire. Il observe. Il laisse les autres s'agiter. Et puis, quand il agit… c'est net. C'est ça la vraie noblesse hochmarkoise. >>

Il prit son verre, le fit tourner entre ses doigts.

<< On le dit discret. Je dirais qu'il est mesuré. Et dans une époque de bavardage permanent, la mesure est une forme de force. Il parle peu mais quand il parle tout le monde la boucle, c'est ça un dirigeant. >>

Le lieutenant acquiesça, pensif.

<< Il porte encore quelque chose de l'ancien monde. Une idée du devoir, du rang, de la continuité. Cela devient rare et précieux pour nous. J'espère que son fils sera pareil. Il faudrait qu'il fasse l'armée, ça le forgerait. >>

Le vent se leva légèrement, faisant frissonner les branches en contrebas.

Von Tannen reprit :

<< Ce qui devient rare, surtout, c'est le sens de la réalité. Regarde Falkenberg. Les attentats, les accusations, les cris… et rien. Rien de concret. Avec des alliés comme ça on est mal barré. Incapable de tenir leur population et ils se font chahuter par des excités de la virgule. >>

Eberhardt soupira lentement.

<< Helmbourg… oui. Ces orthografistes. Un nom absurde pour des hommes dangereux. Ils prétendent défendre la nation en la terrorisant. C'est une vieille maladie. Des antimonarchistes en plus... Si ça ne tenait qu'à moi, ce serait état d'urgence, police militaire et on fusille ces fils de pute. >>

<< Et maintenant, on accuse les nationalistes de collaborer avec eux. >>

Le colonel eut un rictus.

<< Comme si ceux qui parlent encore de nation avaient besoin de ces fanatiques pour exister. C'est grotesque. Mais efficace. Le doute suffit à affaiblir. Les nationalistes sont bien plus nobles que ces gosses paumés. >>

Eberhardt ne répondit pas immédiatement. Il fixa un instant le vide, puis dit calmement :

<< Ne sous-estime jamais la bêtise, Albrecht. Il se trouve toujours des hommes pour croire qu'ils peuvent utiliser le chaos sans en être dévorés. >>

Von Tannen resta silencieux, puis hocha lentement la tête.

<< Peut-être. Mais pendant qu'ils s'accusent, les orthografistes recrutent. Et l'État… hésite. Toujours cette hésitation. Il n'y a pas intérêt à ce que ça se passe comme ça chez nous. L'APS tient les ministères de l'ordre, si les attentats devaient recommencer ici la réaction serait ferme c'est moi qui te le dis. >>

<< Parce que l'État n'est plus certain de lui-même là-bas. C'est des vierges effarouchées dès qu'il faut se salir les mains quitte à foutre la paix deux minutes à leur sacro-sainte démocratie et État de droit. En guerre tout ça n'existe pas. >>

Le colonel se tourna vers lui.

<< Voilà le cœur du problème. >>

Un temps. Puis Eberhardt reprit, plus sombre :

<< Et pendant ce temps, la Loduarie avance. Antares… >>

Von Tannen serra légèrement les mâchoires.

<< Une république faible, décadente… mais souveraine. Et pourtant envahie. Quatre-vingt mille hommes… pour "aider". >>

Il insista légèrement sur le mot.

<< Nous connaissons cette rhétorique. Elle change de forme, jamais de nature. Les communistes sont toujours les mêmes. L'antéchrist... Ces bâtards sont de vrais vautours et ceux qui disent que la menace a disparu sont aveugles. L'Eurysie occidentale devient rouge, nous, on en est entouré, et la Loduarie n'est pas si faible qu'on croyait. >>

Eberhardt acquiesça et croisa les bras.

<< Ce qui se passe là-bas nous concerne. Pas directement, peut-être. Mais stratégiquement, certainement. Si cela devient la norme… alors plus aucune frontière n'est sûre. Et la Loduarie a une frontière avec le Saint Empire. >>

Von Tannen regarda de nouveau la vallée.

<< C'est pour cela que cette LPM doit passer. Sans faiblesse et sans compromis inutiles. >>

Il se tourna vers le lieutenant.

<< Nous ne pouvons pas dépendre de la stabilité des autres. Ni de leur intelligence. Ce serait prendre appui sur un sable mouvant. >>

Un léger sourire passa sur les lèvres d'Eberhardt.

<< Ni de leur courage. Il y a encore le Marcheburg qui en conserve un peu. Mais leur armée est inexistante aussi. Il faut se trouver des partenaires fiables. L'Antérinie est libérale et suppôt de l'ONC mais au moins, elle est puissante et reste conservatrice. Elle pourrait nous aider... >>

Ils restèrent silencieux un moment, puis le colonel reprit, d'un ton plus léger :

<< Tu te souviens de la dernière chasse chez les von Kessel ? >>

Le lieutenant eut un rire ample.

<< Comment oublier ? Tu avais manqué ton premier tir. >>

<< Parce que tu avais fait du bruit. >>

<< Absolument faux. >>

Ils échangèrent un regard complice, presque juvénile.

<< Nous l'avions eu quand même, >> conclut Eberhardt. << Parce que nous savions ce que nous faisions et que nous n'avons pas la main qui tremble quand il faut y aller. >>

Le colonel hocha la tête.

<< Voilà ce qui manque aujourd'hui. Savoir et faire Pas seulement parler. Pas seulement débattre. Savoir et faire. >>

Il leva son verre.

<< À la Principauté. >>

Eberhardt leva le sien.

<< Au Prince. >>

Un léger silence, puis von Tannen ajouta, plus doucement :

<< Et à ceux qui viendront après nous. >>

Eberhardt regarda une dernière fois les montagnes.

<< Qu'ils trouvent un pays prêt. Pas un pays à poils. >>

Les verres s'entrechoquèrent doucement tandis que le vent continuait de descendre des crêtes, indifférent aux hommes.
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