

Les petites mains de la présidence de la République terminaient de s'affairer autour de la pièce où se tiendrait le meeting. Une longue table ovale, blanche, avait été posée au milieu de la salle, prenant ce qui était habituellement la place de lourdes et imposantes statues de marbre. Un tapis bleu arborant en son centre une mappemonde blanc et noir et autour différentes phases lunaires avait été déposé sous la table, apportant une légère touche de couleur. Les murs restaient quant-à-eux le territoire des œuvres d'arts, des peintures à l'huile et autres aquarelles, ces dernières exerçant pleinement leur souveraineté. Les derniers micros étaient posés, les derniers verres d'eau étaient apportés, une petite horloge dorée voyait enfin ses petits pieds toucher l'immense étendue froide et blanche, la banquise de la table. Décorateurs, femmes et hommes de ménage, huissiers, personnels de l'ombre, tous se retirèrent, fermant derrière eux de lourdes portes en chêne, rendant pour quelques minutes seulement cette salle aux tableaux qu'elle abritaient.
Dans le hall, d'autres finissaient d'ajuster le tapis rouge qui, à l'intérieur, se transformerait petit à petit en un tapis violet, puis bleu. Ce tapis est une pièce spécialement tissée pour cet événement. Les statues déplacées, étaient maintenant positionnées le long de ce tapis, guidant ainsi les chefs d’État jusqu'au lieu de la réunion. Leur blancheur laiteuse, envoutante, brillait des quelques raillons de ce soleil de novembre. Un soleil timide, se cachant parfois, plongeant la ville dans une atmosphère bleutée, celle de ces hivers où le froid semblait à la fois mordant et vivifiant.
Vasiliy patientait dans le hall. Il portait un costume gris clair où l'on pouvait deviné quelques éclats de bleu marine. Sa cravate bleue faisait ressortir le bleu de ses yeux. Le Président de la République regardait le plafond de la vaste pièce. Sur ce dernier, une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, tentaient de rejoindre des nuages, de beaux nuages crème, semblant flotter dans une immensité azure. Derrière eux, un drapeau latruant battait au vent. Une brise qui faisait plié les quelques arbres peints. Cette peinture représentait la quête millénaire des Latruants pour la liberté. Une quête qui fut longue, tortueuse, semée d'embuches. Une quête à la fois mortelle et immortelle, sublime et abjecte.
Cette quête était aujourd'hui celle d'un peuple, le peuple des Quatres Vallées. Après trente années d'affrontements, de mort, de désolation, de tristesse, le peuple souverain s'était exprimé et avait voté lors d'un référendum sur son autodétermination. Et aujourd'hui, dans ce musée, les représentants de ce même peuple allaient faire leurs premiers pas sur la scène internationale.
Vasiliy attendait patiemment que ces derniers arrivent. Cette réunion était importante pour lui. Importante car elle était la première avec le Code communautaire depuis le sommet de Morovsk. Importante car, si elle réussissait, elle permettrait de lancer des partenariats ambitieux entre quatre nation, trois d'Eurysie et une du Nazum. Importante car, si elle réussissait, elle permettrait au Latrua de s’implanter durablement dans une région du monde où il était jusque là absent. Importante car, si elle réussissait, elle permettrait au Latrua d'affirmer sa stature de puissance internationale ainsi que de défenseur invétéré de la liberté et de la souveraineté des peuples, quelle que soit leur Histoire, leur langue, leur religion, leur région.
Une voiture noire se positionna devant l'entrée du musée. Une femme aux cheveux bruns en descendit et s'avança vers l'escalier. Elle portait une veste et un pantalon vert forêt et une chemisette pâle. Elle se mouvait d'un pas assuré, quoi qu'alourdi par le poids des dossiers qu'elle portait à bout de bras. Le Président sortit sur le perron pour accueillir sa Ministre de l’Économie. Il serra la main de la femme puis l'embrassa. Tous deux entrèrent à l'intérieur du bâtiment. Vasiliy débarrassa Eleonora Yemelyanova de son imposante chemise cartonnée et la donna à un conseiller. Il lui demanda :
"Comment vas-tu ?
- Bien et toi ?
- Je me sens bien. Je suis habitué à ce genre de rencontres, même si tout peut toujours arriver. Un dérapage, un désaccord et ce sont tous les espoirs que nous avions placés en cette réunion qui disparaissent, s'évanouissant tel un nuage de fumée. Mais que veux-tu, ce sont les risques du métier, dit-il en souriant. J'espère que je ne t'ai pas trop surchargé avec cette réunion.
- Non, je suis habitué à ce genre de demandes, même tout peut toujours arriver. Un coup de fil, un message et ce sont des heures de préparation qui disparaissent, s'évanouissant tel un nuage de fumée. Mais que veux-tu, ce sont les risques du métier !"
Tous deux rire d'un rire à la fois nerveux et complice, d'un rire qui trahissait à la fois leur fatigue et leur amitié. Vasiliy appréciait Eleonora. Il s'était rencontré pour la première fois à l'université. Elle, jeune étudiante en économie, élève appliquée, discrète, mais sachant briller par son intelligence sans limites. Lui, fringuant étudiant en sciences politiques, élève brillant, charismatique, mais cachant en réalité une immense fragilité et une timidité maladive. Ils se percutèrent un jour dans un couloir, arrêtant leur course respective vers une salle de classe. Ils se regardèrent, se sourirent et ce fut tout.
La suite, aucun mot ne peut l'expliquer, ce fut une évidence. Voilà plus de vingt ans qu'ils se connaissent, qu'ils sont amis. Voilà plus de vingt ans qu'ils se suivent, parfois à distance, parfois si près. Voilà vingt ans qu'ils rient et travaillent, qu'ils grimpent, unes à unes, les marches vers le pouvoir. Elle aurait pu être candidate à sa place, mais elle lui laissa la lumière. Elle aurait pu être élue à sa place, mais elle lui laissa cette chance. Ainsi, la première chose que Vasiliy fit lorsqu'il apprit sa victoire fut de téléphoner à Eleonora, de lui proposer un poste. Cela faisait huit ans qu'elle était ministre. Il aurait pu lui proposer à maintes et maintes reprises le poste de Première Ministre. Elle en serait parfaitement digne et capable, mais il préférait ne pas le faire, craignant secrètement de détruire ce qu'ils avaient pris vingt ans à construire.
La Ministre repris :
"Plus sérieusement, on a travaillé dur et on a compilé tout ce dont tu auras besoin dans ce "petit et léger" dossier. Documents présents en quatre exemplaires.
- Je te remercie, vraiment, il ne fallait pas, dit-il en grimaçant."
Un huissier s'approcha d'eux. L'homme aux cheveux grisonnant semblait être ici depuis la construction du musée. Il dégageait un air d'assurance et de respectabilité qui pouvait agacer. Il dit d'un ton protocolaire :
" Monsieur le Président de la République, Madame la Ministre, les premiers invités arrivent.
Il les guida jusqu'à l'entrée du hall puis les laissa sur le perron. Au même moment, une voiture noire battant un pavillon étranger se positionna en bas de l'escalier. Vasiliy et Eleonora se regardèrent et sourirent.



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