
Life in Reernia
Posté le : 20 fév. 2026 à 18:04:41
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Posté le : 01 mars 2026 à 13:16:28
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Sa guérilla politique et idéologique est multiforme. Elle est capable d'infiltrer et de former des cellules actives au sein des WOT, principalement dans les secteurs minier et de l'industrie lourde. Elle y mène une campagne féroce contre tout accord visant à augmenter la productivité, à saboter les discussions avec les syndicats et à éviter tout plan de modernisation libéral, qu'elle qualifie de « capitulation pure et simple devant le capital ». Les forces de la Scarlet Guard sont régulièrement à l'origine de grèves sauvages, défiant à la fois les patrons des grands syndicats et le gouvernement du SB. Afin de maintenir une ligne politique cohérente, la Scarlet Guard a mis en place son réseau des « Red Teacher » : un ensemble d'écoles clandestines et de cercles d'études et de lectures qu'elle gère dans les communautés et certaines villes. Ces écoles enseignent l'histoire glorieuse et apologétique de la RWSR et qualifient les accords de New Harmony de « trahison » à venger. Grâce à son travail actif et propagandiste, elle parvient à toucher les jeunes travailleurs et travailleuses désabusés, qu'elle transforme en recrues qui ne voient aucun avenir dans la stagnation de la sphère économique syndicale. Elle dispose également d'une radio pirate, « Free Voice of the Syndicalist Mountains », qui diffuse de la musique syndicaliste, des sujets d'actualité, des comptes rendus d'actions, des lectures d'anciens textes politiques et idéologiques de l'UMMFS, ainsi que des dénonciations virulentes des politiciens, syndicalistes et oligarques. Elle mène également des actions coups de poing, comme ériger de nouveau des statues de héros de l'ère syndicaliste ou saboter des monuments symbolisant la période de transition. Des opérations commandos nocturnes ont recouvert certains bâtiments gouvernementaux du « Hammer and Pick », symbole de la RWSR aujourd'hui totalement interdit dans le Commonwealth. Ces attaques visent à montrer que l'autorité de l'État est superficielle et que la Scarlet Guard peut toujours mener une guerre psychologique de basse intensité.
Sur le plan militaire, la Scarlet Guard est dans un état de faiblesse évident. En revanche, elle est puissante sur les plans politique, social et idéologique, là où elle opère. Il est difficile d'estimer le nombre exact de ses militants et sympathisants. Selon les renseignements, son noyau dur de combattants et combattantes compterait entre 5 000 et 6 000 membres, et son réseau de soutien environ 50 000 personnes, dont certaines fournissent des logements, des renseignements, des fonds et parfois des armes. Comme elle ne contrôle aucun centre urbain du Commonwealth, elle peut agir dans les zones reculées où la pauvreté est la plus importante. Pour la PAC, il s'agit d'un véritable problème stratégique à surmonter. En étant capable de semer le trouble et de faire planer la menace d'une révolution potentielle, la Scarlet Guard parvient à dissuader certains investissements dans le pays, par crainte de sabotages ou d'assassinats. Au sein des principaux syndicats, son discours vise à radicaliser la base en exerçant une pression sur les dirigeants du CMS ou de la MFG pour qu'ils fassent des compromis, sous peine d'être débordés. La Scarlet Guard offre ainsi un exutoire violent et armé face au désespoir d'une partie de la population, attirant celles et ceux qui estiment que l'activisme politique d'autres formations, comme le Democratic Labor Front, est encore trop lent. En contrepartie, la Scarlet Guard sert de justification à la PAC pour demander une augmentation de ses budgets, l'extension de son champ d'action et donc de son influence politique, car la PAC peut se targuer d'être la seule à « pouvoir empêcher le chaos ». Peut-elle gagner ? Dans les circonstances actuelles, non, mais son action permet également d'empêcher le camp d'en face de gagner. Elle est la preuve vivante de l'échec de la période de transition dans les zones de l'intérieur du pays, où la misère et le désespoir alimentent un brasier révolutionnaire qui risque de tout embraser.
On sait assez peu de choses sur les membres de la Scarlet Guard à proprement parlé, mais une analyse sociologique s'impose malgré tout. Il s'agit d'anciens officiers ou agents des services de sécurité du « Livre Noir » et de commissaires politiques de l'UMMFS qui ont échappé à des procès et qui apportent une expérience notable en matière de stratégie, de discipline et d'actions souterraines. On y trouve également un grand nombre de mineurs et d'ouvriers d'usines licenciés lors des « restructurations » économiques du début de la période de transition, dont l'identité et les communautés étaient entièrement liées à l'ère syndicaliste précédente. Animés par le désespoir, la rage face à la catastrophe économique et la nostalgie de la RWSR, ils sont prêts à tout pour retrouver cet Eden perdu. Juste derrière eux, un ensemble de jeunes hommes et de jeunes femmes, vivant dans les villes tenues par les syndicats, soumis à la propagande des « Red Teachers » et qui ne connaissent du passé que le mythe de sa solidarité, de sa force et de son objectif révolutionnaire. Enfin, il existe de fortes suspicions quant à des liens unissant la Scarlet Guard à certains réseaux de contrebande du marché noir intérieur, notamment en ce qui concerne le trafic d'armes et le soutien logistique, car ils ont une cause commune objective dans leur opposition à l'État. Ce n'est pas encore un mouvement populaire de masse, mais plutôt une avant-garde assez hétéroclite, puisant sa force chez celles et ceux qui ont tout perdu à la chute du régime syndicaliste et qui n'ont plus rien à perdre dans une nouvelle secousse révolutionnaire.
Face à l'agitation et à l'organisation de la Scarlet Guard, une véritable campagne de propagande est menée contre elle, afin de réprimer les grèves et les mouvements sociaux qu'elle serait en train d'infiltrer ou de diriger. Le Conseil d'État, la PAC et les médias gouvernementaux combattent ardemment la Scarlet Guard en utilisant moins la violence que le pouvoir de la parole, un récit asséné à satiété, puissant et manipulateur. Dès qu'un mouvement de contestation commence à prendre de l'ampleur dans le monde syndical, il est immédiatement qualifié de « manipulé par des terroristes » par le Commonwealth Herald ou présenté comme « probablement infiltré par des membres de la Scarlet Guard ». Lors des récentes occupations d'usines pour empêcher leur fermeture dans le district de Solstice Woods, le gouvernement a affirmé qu'il y avait « des rapports faisant état de la présence d'extrémistes armés parmi les manifestants », ce qui a justifié le déploiement d'unités de la PAC et le refus de toute négociation. Ce genre de stratégie permet de délégitimer des mouvements politiques et sociaux en les isolant de toute sympathie potentielle de la population. Par ailleurs, la propagande d'État répète sans cesse que si la Scarlet Guard parvenait à ses fins, ce serait le pire de l'ancien régime syndicaliste qui resurgirait, avec famine et répression par la police politique à la clé. Ce discours permet non seulement de discréditer la Scarlet Guard, mais aussi de faire taire toute critique radicale du système actuel. Il arrive même que les éco-syndicalistes, qui réclament la fermeture de certaines mines en raison de leur état de délabrement et de leur dangerosité écologique, soient immédiatement accusés de « faire le jeu de la Scarlet Guard et des terroristes en nourrissant le désespoir économique ». Cela pousse tout discours et toute représentation à privilégier le maintien de la « stabilité » à tout prix, c'est-à-dire à maintenir l'équilibre fragile entre l'État et les puissants syndicats, ce qui se traduit par une corruption permanente. L'État encourage d'ailleurs discrètement les dirigeants des syndicats de la Vieille Garde à condamner publiquement la Scarlet Guard comme une bande de criminels, en échange de quoi il ferme les yeux sur la corruption et les privilèges exorbitants dont jouissent les principaux syndicats. La hiérarchie syndicale devient alors une sorte de zone tampon, condamnant les éléments les plus radicaux tout en maintenant une partie de la classe ouvrière sous son giron.
Derrière la propagande étatique, la PAC se présente également comme gardienne de l'ordre. Les relations publiques de l'armée mettent constamment en avant des opérations réussies contre la Scarlet Guard, se présentant comme le seul bouclier qui protège la société civile de la violence fanatique des terroristes. Ce discours permet à la PAC de justifier l'extension de ses pouvoirs en matière de surveillance, de détention provisoire et arbitraire, ou de mise en place de checkpoints, qui sont finalement utilisés contre toute forme de contestation : une manifestation pacifique organisée dans un district pour réclamer un accès à l'eau potable est immédiatement encadrée et surveillée par la PAC, sous prétexte de « contre-insurrection préventive ». Du côté des médias de Port-Liberty, l'instrumentalisation des actions de la Scarlet Guard permet de maintenir le narratif selon lequel les zones côtières seraient prospères, dynamiques et pacifiques, tandis que l'intérieur du pays serait « arriéré et violent ». Ce message implicite laisse entendre qu'il faut suivre le modèle de réforme de Port-Liberty, sous peine de vivre dans la pauvreté et la terreur permanente. Face à cela, que peut faire la Scarlet Guard ? Sa résistance violente semble justifier les mesures autoritaires et antipopulaires de l'État, qui maintient une stabilité relative en favorisant la corruption, ce qui crée toujours davantage de désespoir humain et économique, et donc une manne potentielle de recrutement pour la Scarlet Guard, sans pour autant offrir de perspectives stratégiques claires. L'insurrection de la Scarlet Guard est à la fois une menace réelle et un bouc émissaire utilisé par l'État. C'est un fantôme du passé utilisé comme une arme par les mêmes composantes qui veulent maintenir l'état actuel des choses, en garantissant que sans son écrasement, il y aura un cycle permanent de violence et de stagnation. La Scarlet Guard parviendra t-elle à briser ce chantage permanent ? Seul l'avenir le dira.
Le Democratic Labor Front (DLF) est la branche légale et politique du mouvement syndicaliste révolutionnaire du Commonwealth. Il s'agit d'une puissante organisation de masse qui opère dans une zone grise, entre lutte politique légale et légitime, militantisme syndical violent et soutien à l'insurrection armée de la Scarlet Guard. À l'instar de cette dernière, le DLF se présente comme la « voix des sans-voix » en organisant celles et ceux que la transition actuelle trahit continuellement. Le DLF n'existe pas comme une organisation politique traditionnelle, à l'instar des autres partis ou syndicats du pays. Il s'agit d'un réseau d'activistes et d'institutions parallèles qui s'organisent et cherchent à créer une culture politique révolutionnaire, revendicative et oppositionnelle dans la sphère économique et syndicale. Sa présence sur les lieux de production est sa raison d'être et sa résistance quotidienne. Face à la hiérarchie syndicale traditionnelle, les militantes et militants du DLF investissent les WOT, dans le cœur industriel du Commonwealth, et agissent comme des délégués syndicaux non officiels : ils distribuent des tracts, organisent des réunions clandestines, poussent à la grève, discutent avec les ouvriers pendant les pauses et luttent contre tout licenciement ou accord avec la direction. Afin d'éviter une répression trop importante, le DLF organise des actions visant à ralentir les cadences de travail, à faire arrêter la production pour des raisons de sécurité, ou à utiliser tout autre moyen permettant de s'opposer à la direction sans techniquement enfreindre la loi. Il s'agit d'une véritable petite guerre d'usure quotidienne menée sur les lieux de travail où le DLF parvient à s'implanter. À l'instar des « Red Teachers » de la Scarlet Guard, le DLF organise des cercles d'étude pour les travailleurs, notamment dans les locaux syndicaux ou chez certains de leurs camarades. Ces cercles d'étude collectifs enseignent la théorie syndicaliste révolutionnaire et les méthodes de lutte active, tout en critiquant les « collaborateurs » du SB et les « chiens capitalistes » de la NFU. Il produit également une grande quantité de littérature et de brochures qui circulent sous le manteau, dispose de son propre journal clandestin (The Proletarian's Torch) et d'un réseau de messageries cryptées qui lui permettent de développer un contre-discours par rapport aux médias officiels. Le DLF organise également de puissants « réseaux de solidarité et d'entraide », là où les syndicats et l'État ne jouent plus leur rôle.
La mise en place de banques alimentaires dans certaines zones défavorisées, l'aide apportée à des familles menacées d'expulsion de leur logement syndical, l'agitation en faveur de grévistes emprisonnés ou le soutien financier à une grève s'inscrivent dans cette démarche, ce qui leur vaut une profonde sympathie de la part de leur base de masse. Il est ainsi capable de mobiliser massivement cette base lors de manifestations contre les coupes de subventions du NDF ou de marches de solidarité pour des travailleurs victimes d'un lock-out. Ses militants et militantes les plus chevronnés infiltrent et radicalisent les grèves légales, lorsqu'elles sont appelées par les syndicats reconnus, pour pousser à des actions plus violentes ou militantes, cherchant à les transformer en grèves politiques de masse en dépassant les revendications purement économiques. Ces journées d'actions et de manifestations permettent de créer du conflit et de tester les limites de la tolérance de l'État et des syndicats officiels face à ce type d'actions. Enfin, dans les communautés les plus actives et militantes, comme certaines régions des districts de Calvada, Solstice Woods ou Caribrook, le DLF organise des « conseils parallèles des travailleurs », des organes de double pouvoir qui prétendent représenter la volonté véritable et authentiquement révolutionnaire du prolétariat, contre la « direction collaboratrice » des syndicats. Bien que ces conseils n'aient aucune reconnaissance ni pouvoir légal, ils jouissent d'une autorité politique et morale importante dans les communautés où ils sont implantés.
À l'instar de la Scarlet Guard, la puissance du Democratic Labor Front repose moins sur son organisation politique que sur son impact et sa capacité à mobiliser lors de mouvements sociaux et de grèves. Selon les services de renseignement du Commonwealth, ses forces militantes compteraient entre 15 000 et 20 000 activistes dévoués, formés politiquement et prêts à organiser tout type d'action, quitte à se faire arrêter. Autour de cette base militante, on estime qu'entre 80 000 et 100 000 travailleurs assistent aux événements organisés par le DLF, lisent sa presse et ses publications, et soutiennent ses objectifs, sans pour autant être des membres officiels. Parmi ces sympathisants passifs, il est estimé qu'un nombre équivalent de personnes partageant les mêmes griefs pourrait les soutenir en cas de crise prolongée. Pour le moment, il s'agit néanmoins d'une masse passive qui n'est pas prête à agir par peur de la répression. Son implantation est bien plus importante que celle de la Scarlet Guard, puisqu'on trouve des bastions du DLF à Novaqua, Calvada et Caribrook, et sa présence augmente spectaculairement dans l'ensemble de la sphère économique syndicale, dans les WOT, les mines et les coopératives. Ses capacités d'action sont indéniables, puisqu'il est capable de mobiliser 7 000 manifestants en plein cœur du pays industriel et de fermer une mine ou une usine en employant des grèves sauvages. Cependant, elle ne peut pas encore provoquer une paralysie de l'économie nationale sans le soutien des principaux syndicats, et contrairement à la Scarlet Guard, elle ne dispose pas de moyens militaires. Le choix de refuser toute représentation officielle et de boycotter les élections est avant tout politique. Il s'agit d'un signe de défiance et de rejet à l'égard de l'Assemblée nationale et de la Chambre des syndicats. Cette agitation permanente oblige les principaux syndicats (du moins leur base) à se radicaliser, ce qui les rend moins disposés à faire des compromis aux yeux des syndicalistes réformistes, par peur d'être totalement dépassés. Grâce à ses agissements et à son organisation, le DLF parvient à faire passer la Vieille Garde pour des modérés. La véritable force du DLF réside dans son rôle d'avant-garde et de diffusion de la conscience de masse au sein même de la sphère syndicale. Il est la preuve concrète de l'échec de la période de transition, car chaque travailleur qui rejoint le DLF ne croit plus en les réformes du SB et est totalement désabusé par la corruption des grands syndicats, comme le CMS. Sa croissance permet de mesurer le désespoir et la radicalisation croissante dans le cœur industriel du Commonwealth.
Les membres du Democratic Labor Front sont plus connus. Sa principale force réside dans celle des « jeunes nostalgiques » et autres « petits-enfants de loyalistes au syndicalisme », ces jeunes travailleurs et travailleuses âgés de 20 à 35 ans, qui vivent dans les villes syndicales, n'ont jamais connu le pire de la RWSR, mais qui en connaissent la grandeur par les récits homériques de leurs aïeux. Ce qui les attire, c'est avant tout de retrouver cette vision romancée de « l'âge d'or » du syndicalisme au Reernia, qui signifie pour eux la solidarité et le pouvoir du prolétariat, l'antithèse de la corruption et de la stagnation actuelles. À côté, on trouve d'anciens cadres moyens, des techniciens ou des ouvriers qualifiés des syndicats qui ont perdu leur travail durant la période de transition, ont vu leurs salaires stagner ou baisser, tandis que ceux des oligarques ou des patrons des syndicats grimpaient. Animés par une profonde rage contre l'ordre économique actuel, ils se sentent trahis. Le noyau des idéologues et des intellectuels est restreint, mais il constitue le cœur théorique du DLF. Il s'agit d'anciens théoriciens, journalistes ou universitaires qui étaient à l'UMMFS et qui ont été purgés lors de la désyndicalisation radicale des premiers temps. Ils fournissent le cadre idéologique et historique de l'organisation. Le message du DLF attire également de nombreux habitants désespérés des zones sacrifiées, comme à Maravida ou Calvada, qui estiment que les syndicats officiels, l'État et même les écologistes ne font pas assez, voire sont complices de leur situation. Le message radical du DLF les attire irrémédiablement, car il existe la vengeance. Enfin, et non des moindres, il existe des liens réels et profonds qui unissent le Democratic Labor Front à la Scarlet Guard. Face à l'insurrection armée de cette dernière, le DLF semble constituer le « front légal » de la nouvelle révolution syndicaliste, en fournissant des réseaux de soutien, des plans, des renseignements, ainsi que des recrues à la Scarlet Guard, tout en conservant son image non-violente. Ce qui permet leur union et leur jonction, c'est la conviction profonde et mutuelle que le système actuel est corrompu, que la période de transition n'est rien d'autre qu'un vol de l'âme de la révolution syndicaliste, et que seule une nouvelle révolution radicale peut permettre de restaurer la justice et la dignité du prolétariat.
Face à la montée des violences dont sont victimes ses militants et militantes, qu'elles émanent de l'État, de l'armée ou même des syndicats, le DLF a décidé de constituer, au cours de l'année 2017, les Comités de défense des travailleurs (WDC), une organisation militante et semi-autonome qui dispose d'un réseau d'activistes disciplinés, physiquement entraînés et formés à l'autodéfense et à toute forme de confrontation. Les WDC se sont constitués lors des grèves de la fin de l'année 2016 et du début de l'année 2017, afin de protéger les piquets de grève contre les briseurs de grève et les milices syndicales de sécurité. Initialement constitués de manière spontanée, ces comités semblent évoluer vers une structuration permanente. Le fonctionnement des WDC est fortement décentralisé : chaque usine et communauté dispose de son propre comité, composé de militants de confiance sélectionnés pour leurs capacités. Le principe d'organisation en cellules légales ou semi-légales permet de pouvoir se mobiliser rapidement et d'éviter toute infiltration. La direction des WDC est coordonnée par ce que les services de renseignements désignent comme le « Conseil central de défense prolétarienne », une structure clandestine comprenant des personnalités de haut rang du DLF, ainsi que, selon certaines rumeurs, des membres de la Scarlet Guard qui serviraient de conseillers stratégiques (bien que cela soit officiellement démenti par le DLF). Les activités des WDC vont de la défense des piquets de grève à l'organisation du service d'ordre des manifestations, en passant par la préparation à la confrontation si nécessaire. Ils servent également à surveiller et à récolter des renseignements sur les syndicats et les services de sécurité au sein des communautés. Il arrive également très souvent que les membres locaux des WDC agissent comme une police informelle au sein des communautés où ils se trouvent, faisant respecter la « discipline » du DLF et protégeant la population contre la criminalité ou toute menace extérieure.
Les éléments les plus expérimentés et entraînés peuvent mener des opérations commandos et coups de poing, comme diriger l'occupation d'une usine, saccager les bureaux de la direction ou recourir à la confrontation physique lorsque la situation l'exige. Bien qu'il n'existe pas de lien officiel entre les WDC et la Scarlet Guard, il existe indubitablement des connexions : les premiers fournissent un soutien logistique et politique aux seconds, qui exploitent cette relation en leur apportant une expertise qui renforce la détermination des WDC dans leurs actions. Les WDC compteraient environ 4 500 activistes et militantes entraînés dans le cœur industriel du Commonwealth. Ils sont le plus souvent armés de matraques, de barres de fer ou de manches de pioche, et très rarement d'armes à feu détenues illégalement et provenant de la Scarlet Guard. Face à la PAC et à ses unités, ils ne font évidemment pas le poids, mais ils arrivent à tenir en respect les très redoutés services de sécurité des syndicats, voire les forces de milices de certains districts. Leur mobilité est leur atout : les WDC peuvent rapidement se concentrer à un endroit et disparaître si le besoin s'en fait sentir. Les liens entre le DLF et les WDC sont assez tendus : le DLF fournit les instruments politiques et l'orientation stratégique, tandis que les WDC fournissent la force d'autodéfense. Cependant, les dirigeants du DLF essaient de dissuader les WDC de mener des actions trop violentes, de peur de déclencher une répression massive et coordonnée de la part de l'État et de l'armée. Cette prudence provoque l'irritation des WDC, qui ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas mener des actions plus militantes, mieux organisées et stratégiques. C'est pour cette raison qu'ils acceptent davantage de travailler « ouvertement » avec la Scarlet Guard. Du point de vue étatique et militaire, les services de renseignements du Commonwealth classent les WDC comme des « organisations de type paramilitaire pouvant potentiellement préparer une insurrection ». La surveillance des WDC est permanente, leur infiltration est un objectif prioritaire et des arrestations massives et spectaculaires ont lieu régulièrement à la suite d'affrontements lors d'une grève ou d'une manifestation. Néanmoins, une répression plus généralisée n'est pas envisagée pour le moment, par peur de déclencher un soulèvement plus important qui donnerait raison au DLF et aux WDC.
En conclusion, ni le Democratic Labor Front ni la Scarlet Guard ne sont assez puissants pour prendre le pouvoir. Néanmoins, il est suffisamment puissant pour rendre totalement ingouvernable le cœur industriel du Commonwealth si un mouvement majeur venait à naître. Face aux promesses non tenues de la période de transition, le DLF représente l'expression organisée, consciente et hautement politique du prolétariat dans la sphère économique et syndicale, qui entend bien régler ses comptes le moment venu. Les relations entre le DLF et la Scarlet Guard sont marquées par des rapprochements et des prises de distance. Le DLF fournit une base de masse et un ensemble politique plus cohérent, tandis que la Scarlet Guard apporte une expertise stratégique, une possible branche armée et surtout une orientation politico-militaire. Le trio DLF-WDC-SG est pour l'État un véritable monstre révolutionnaire à trois têtes, mêlant travail légal et illégal, dimension de masse, populaire et d'avant-garde, hautement politique, voire fanatisée dans certains cas. Si une étincelle venait à embraser la paille sèche, le DLF deviendrait le commandement politique et idéologique d'un soulèvement général, les WDC pourraient devenir son organisation de masse sur le terrain de la lutte des classes, et la Scarlet Guard fournirait le noyau dur pour une orientation politico-militaire d'envergure. Ce scénario, qui ressemble pour le moment à un film, empêche néanmoins l'État, l'armée et les services de renseignements du Commonwealth de dormir sur leurs deux oreilles. Une action de chacune de ces entités peut être neutralisée et contenue, mais une insurrection massive, organisée et politiquement orientée depuis le cœur industriel du pays, soutenue et organisée autour de milices armées et unie par un horizon révolutionnaire, pourrait s'avérer cauchemardesque pour les tenants actuels du pouvoir. Mais pour le moment, le DLF préfère attendre, observer et s'organiser en se liant aux WDC et à la Scarlet Guard. Il attend l'étincelle qui enflammera l'ensemble du pays, et plus particulièrement la sphère économique syndicale, poussée à bout jour après jour, et qui finira bien par craquer.
Posté le : 12 mars 2026 à 15:31:18
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Chaque matin, c'est la même routine : il lui faut environ une vingtaine de minutes pour parcourir les rues de la ville et se rendre à l'usine. Cornelia connaît ces rues depuis toujours. Beckinsdale est une ville industrielle dans tout ce que cela recouvre : les anciens propriétaires l'ont construite, la révolution en a fait un bastion de la production, et aujourd'hui, l'usine est toujours propriétaire et emploie une grande partie de la population. Toutes les maisons mitoyennes sont identiques dans leur structure, mais les occupants se permettent un brin de fantaisie pour les personnaliser : une porte peinte en bleu ici, une petite jardinière là, un autel dédié à la Vierge Marie qui jouxte un drapeau de la RSWR (théoriquement interdit) totalement défraîchi sur le jardin d'à côté. Il est environ 6 h 40 et, au tournant de la rue, elle va passer à côté du petit bouge où les retraités de l'usine viennent passer leur journée, car ils n'ont nulle part où aller et rien d'autre à faire. Ils lui font un léger signe de la tête en signe de respect lorsqu'elle passe à leur hauteur. La plupart d'entre eux ont connu son père, qui travaillait lui aussi à l'usine. Ils l'ont vue grandir, partir de la ville pour y revenir, puis repartir et revenir pour de bon. L'un d'eux, le vieux Gawen qui n'a plus qu'un œil, l'interpelle :
- « Alors, ta grue ? Toujours en bon état et prête à l'attaque ?
- Comme hier, avant-hier, et probablement demain, Gawen. Elle fonctionne toujours, c'est l'essentiel.
- C'est bien, c'est très bien. Dis-leur... Dis-leur que nous avons construit cette grue, que nous avons tout construit ici. Ne les laisse pas oublier et nous enterrer. »
Cornelia se contente de sourire, d'acquiescer et de poursuivre sa marche. Les griefs des anciens sont aussi les siens, mais elle ne peut pas se permettre de s'arrêter pour y réfléchir. Sa fille ira bientôt à l'école et elle, doit aller travailler.
L'énorme usine métallurgique de Beckinsdale domine l'horizon du district de Solstice Woods avec son vaste complexe de hauts fourneaux, de laminoirs et d'usines d'assemblage qui s'étend sur près de trois kilomètres le long de la rivière Terrenach. Ses cheminées géantes crachent fumée et feu depuis plus d'un siècle. Elles ont connu la guerre, la révolution, les périodes de prospérité comme de récession. Les cheminées continuent de cracher, mais de manière irrégulière. Cornelia fait le pointage à l'entrée : il est 6 h 58. Tout est vieux ici, même l'horloge mécanique au mur dont le cadran est usé par des décennies d'utilisation constante. Orpha, la femme qui supervise le pointage depuis sa cabine, travaille ici depuis aussi longtemps qu'elle s'en souvienne.
- « Salut, Cornelia. J'ai entendu dire que le NDF pourrait encore retarder la prochaine paie...
- Ils disent toujours ça, tu sais. Est-ce qu'ils ont déjà retardé la paie ?
- Non, mais ils continuent à le dire.
- Dans ce cas, je vais continuer à travailler. »
Orpha hoche la tête, sans paraître surprise. Cornelia est connue pour son caractère, son refus de se laisser influencer par les rumeurs et sa capacité à se concentrer sur son travail. Ce n'est pas qu'elle se fiche des répercussions que cela pourrait avoir, mais se soucier de choses sur lesquelles elle n'a aucune influence ni possibilité de changer pourrait la détruire.
L'imposante grue que manie Cornelia est ancienne, massive, faite d'acier riveté et de grands câbles soigneusement graissés. Elle soulève inlassablement des lingots de matériaux divers depuis des décennies. Elle grimpe rapidement l'échelle qui la mène à sa cabine, située à vingt-cinq mètres au-dessus du sol. Une longue pratique lui a permis de maîtriser ce travail et de développer un savoir précieux. Ici, c'est son domaine : une petite boîte en verre chauffée en hiver par un radiateur qu'elle a bricolé elle-même et refroidie en été par un minuscule ventilateur sur le point de rendre l'âme. Toutes sortes de fragrances se mêlent dans une aciérie : le café, les produits chimiques et la poussière qui s'envole. Elle s'installe à son siège et, de manière automatique, effectue les premières vérifications avant de commencer son travail. La grue qu'elle manipule répond à ses commandes à toute vitesse : une légère pression un levier et l'énorme crochet se met à virevolter, puis à glisser sur le sol. En quelques instants, voilà quarante tonnes d'acier suspendues à des câbles qu'elle déplace à sa guise. Étrangement, cela lui procure une grande satisfaction, comme si rien d'autre dans sa vie ne lui apportait un tel contrôle et une telle maîtrise. Quand elle est ici, elle ne se sent plus comme une mère célibataire, une veuve ou un rouage d'un système déterminé à la broyer. Elle est compétente, elle en est consciente. Elle se dit souvent que, certains jours, cette grue est la seule chose qui ait du sens pour elle. Certes, elle a ses propres règles et limites. Mais le principe est simple : il suffit de tirer sur un levier pour faire monter le crochet et de pousser un autre levier pour le faire descendre. Rien de politique là-dedans, personne pour lui dire qu'elle n'est pas assez forte, pas assez bonne pour comprendre, etc. Rien que son travail et la fierté de le faire.
La pause de l'équipe du matin est prévue à 10 h 30. Cornelia achève sa dernière manœuvre et descend de sa cabine. Elle traverse en partie l'aciérie, passant devant la lueur et la chaleur des fours, le bruit des métaux qui s'entrechoquent et les nombreux cris des ouvriers qui déplacent de l'acier, pour se rendre au vestiaire des femmes qui sert également de salle de pause. Elles sont peu nombreuses à travailler ici, l'aciérie employant environ une cinquantaine de femmes pour un peu plus de deux mille ouvriers. La plupart des femmes qui travaillent ici sont employées dans l'administration, à la cantine ou pour les tâches ménagères. Cornelia est l'une des trois seules grutières de l'usine. Avec le temps, elle a appris à s'adapter à cet environnement, à s'y déplacer et à y passer ses journées sans qu'il soit trop envahissant ni menaçant. Elle trouve auprès des autres femmes un peu de chaleur, d'amitié et de familiarité. Aujourd'hui cependant, la salle de pause est beaucoup plus calme que d'habitude. Claire, l'une des employées de bureau, pleure doucement dans un coin en essayant de sécher ses larmes. Cornelia remarque Claire et s'approche d'elle :
- « Claire, qu'est-ce qui se passe ?
- C'est mon fils. Il est malade depuis une semaine... Je l'ai emmené à la clinique du syndicat. Ils m'ont dit que c'était à cause de l'eau. C'est l'eau de Cornelia. Ils savent depuis des années qu'elle est impropre à la consommation, mais ils n'ont jamais rien fait pour changer la situation. Je suis une mauvaise mère. »
L'eau. Tout le monde sait ici qu'une grande partie de l'eau de la rivière est contaminée par des métaux lourds provenant de décennies de rejets industriels, par des produits chimiques déversés par d'autres usines en amont, et sans doute par d'autres choses qu'il vaut mieux ignorer. Tout le monde le sait, mais personne n'en parle, personne ne veut aborder le sujet. Se mettre à en parler ouvertement, ce serait admettre que l'usine qui leur fournit du travail et de quoi vivre est également en train de les tuer à petit feu. Cornelia pose d'abord une main sur l'épaule de Claire, puis l'enlace. Il n'y a rien à dire ; elles savent toutes les deux que le fils de Claire ne sera pas le dernier à souffrir des mêmes maux.
Pour Cornelia, la pause déjeuner est rapide. Il est 12 h 30, et il lui faut 45 minutes en tout pour manger, se reposer brièvement et appeler sa fille. Après avoir repéré un coin tranquille non loin des vestiaires, elle compose le numéro de l'école de sa fille sur son vieux téléphone portable, un modèle ancien datant de la période de transition qu'elle n'a pas les moyens de remplacer. Elle peut se permettre d'appeler sa fille directement à l'école, l'un des rares privilèges de son travail pénible. Après quelques instants, la voix joyeuse de sa fille retentit dans le combiné.
- « Maman ! J'ai eu une étoile en lecture aujourd'hui. Mme Partington dit que je suis la meilleure de la classe !
- C'est merveilleux, ma chérie. Je suis vraiment fière de toi.
- Dis, est-ce qu'on pourra manger des nouilles ce soir ? Avec des légumes frais ?
- On verra, ma chérie. Maman doit aller voir dans les magasins.
- Je t'aime, maman.
- Je t'aime aussi, ma chérie. Sois sage avec tes professeurs, surtout. »
Elle n'ose pas dire à sa fille que les nouilles sont horriblement chères et que les légumes frais sont difficiles à trouver, car la coopérative est en rupture de stock depuis le début de la semaine. Elle n'a pas non plus mentionné qu'elle avait bu un fond de café ce matin avec un morceau de pain, afin que sa fille puisse manger des œufs. Elle ne dit rien de tout cela pour ne pas effrayer sa fille. Après avoir raccroché, elle fixe son téléphone portable pendant un long moment, les yeux fermés, et souffle profondément. Elle entre dans le vestiaire et sort son pique-nique : un morceau de pain (encore un), une pomme achetée au marché noir et une bouteille en verre remplie d'eau qu'elle n'ose pas regarder. Le temps file, il va falloir songer à retourner travailler.
L'équipe de l'après-midi, qui arrive aux alentours de 15 h 30, amène avec elle un visiteur. Il s'agit d'un jeune homme vêtu d'une longue veste et muni d'un bloc-notes. Il traverse une partie de l'usine en compagnie de plusieurs autres ouvriers. Cornelia les observe depuis sa cabine lorsqu'ils s'arrêtent à différents postes de travail pour discuter avec les ouvriers et que le jeune homme prend des notes. Elle reconnaît ce type : c'est un organisateur du Democratic Labor Front, qui mène des « enquêtes » dans les usines, cherche à évaluer le sentiment général des ouvriers et, potentiellement, à trouver des recrues. Ce n'est pas la première fois qu'elle le voit, ni lui ni ses acolytes. Cornelia sait parfaitement ce qu'ils font et ce qu'ils cherchent à faire. Ils viennent ici avec leurs discours sur la révolution, les conseils ouvriers et la perspective d'une deuxième révolution qui tiendrait enfin les promesses trahies de la précédente. Beaucoup de jeunes ouvriers écoutent ce discours, d'autres se laissent même séduire et rejoignent l'organisation. Cornelia, elle, s'y est toujours refusée. Elle n'est évidemment pas en désaccord avec leur discours ; elle en a vu assez pour savoir que le système actuel est entièrement défaillant, que les syndicats n'arrangent pas la situation et que l'avenir est toujours aussi sombre. Mais elle sait aussi qu'elle ne peut plus croire aux belles paroles et aux solutions simplistes. Lorsque le Democratic Labor Front parle de révolution, Cornelia se souvient de ce qui s'est passé la dernière fois qu'on lui a parlé de révolution. Sa grand-mère et d'autres membres de sa famille lui en ont assez parlé : moins des histoires glorieuses de libération que des problèmes d'approvisionnement, des queues dans les magasins, de la peur généralisée et de la dénonciation de ses voisins. L'organisateur du Democratic Labor Front arrive près de sa grue, lève les yeux vers elle. Cornelia croise son regard un court instant, puis détourne les yeux après qu'il lui a fait un signe de salutation. Il sait qu'il ne vaut mieux pas lui parler, car elle n'est pas recrutable. Elle est trop fatiguée, anxieuse, méfiante et concentrée sur la préservation de ce qui lui est le plus cher au monde pour risquer de tout perdre dans un projet utopique.
À 17 h, c'est la fin de son service et le rituel est toujours le même. Cornelia sécurise la grue, descend de l'échelle, puis va pointer. Après quelques salutations à des collègues, elle se met en route. Elle rentre directement chez elle, alors que la plupart de ses collègues se rendent dans des bars ou des locaux syndicaux. Elle passe une fois de plus devant une statue renversée sur l'une des places de la ville : une figure de bronze qui représentait un héros révolutionnaire et qui a été démolie au début de la période de transition, il y a plusieurs années, sans jamais être remplacée ni même dégagée. Il ne reste plus qu'un piédestal sur lequel ne traînent plus que des graffitis. L'un est le symbole du Green, et juste à côté, celui de la Metalworkers & Fabricators Guild, avec son marteau et son engrenage. Ces deux symboles n'ont rien en commun, mais l'un comme l'autre prétendent parler à l'ensemble de la population ouvrière. Arrivée à la coopérative, elle s'y arrête pour vérifier les prix. Il n'y a toujours pas de légumes frais, mais une livraison de légumes en conserve est arrivée du district de Cindoria. Le prix est évidemment élevé, mais elle a suffisamment d'argent sur elle et décide donc d'acheter deux boîtes, qui devraient suffire pour le dîner de ce soir et probablement pour demain. La caissière est une amie d'enfance qui travaille depuis quelques mois dans la coopérative. Elles se saluent et échangent quelques banalités, rien de plus. La caissière encaisse Cornelia sans plus de commentaires. Elles connaissent les difficultés de leur vie quotidienne respective, pas besoin d'en parler.
Lorsque Cornelia arrive au deuxième étage, sa fille Louise l'attend à la porte, le visage rayonnant, avec une multitude de choses à lui raconter. Une amie de Cornelia est venue la garder le temps qu'elle sorte du travail ; des petites combines qui se règlent le plus souvent en services réciproques. Louise, elle, est pétillante comme à son habitude : elle parle à sa mère de l'école, de ses amis, du dessin qu'elle a fait, et pose mille et une questions sur la ville, la rivière, les animaux. Après avoir pris sa douche, Cornelia répond tant bien que mal à ces questions, éludant ce qu'elle ne sait pas ou ne veut pas aborder. Pendant que sa fille fait les cent pas dans la cuisine, Cornelia prépare le dîner. Des légumes en conserve feront l'affaire, et par miracle, il reste des nouilles sèches au fond d'un placard. Elles mangent ensuite ensemble, autour de la petite table de la cuisine, et Louise est toujours intarissable. De temps à autre, Cornelia jette un regard à la photo de son ex-mari, le père de Louise, accrochée au mur non loin. Il est mort il y a deux ans dans un accident sur un chantier, en tombant d'un échafaudage. Ce genre d'accident est malheureusement trop courant quand les équipements sont vétustes et que la sécurité au travail est minimale. La Metalworkers & Fabricators Guild a bien versé une indemnité, mais comme celle-ci était en satling, le temps que l'argent soit effectivement versé, l'inflation avait déjà réduit sa valeur de moitié. Cornelia ne veut pas y penser, cela la rend triste, et elle ne peut pas se le permettre ; elle préfère sourire à sa fille. Après le dîner, Louise fait ses devoirs à la table de la cuisine pendant que Cornelia fait la vaisselle. Ensuite, elles lisent ensemble un livre emprunté à la bibliothèque de l'école : une histoire que Louise adore et qui raconte la vie d'une petite ville vivant dans un phare au bord de la mer. Louise adore cette histoire. Cornelia se dit qu'elle n'a jamais vu la mer de sa vie et qu'elle ne la connaît qu'à travers les images de livres comme celui-ci.
Son téléphone sonne soudainement, il est presque 21 h. Cornelia hésite à décrocher ; les appels aussi tard dans la soirée sont rarement positifs, mais elle finit par répondre après avoir vu qu'il s'agit du numéro de sa mère, qui vit dans le district voisin, Cresvale. Elles discutent pendant quelques minutes des nouvelles de la famille, de la santé, du temps et du travail, les sujets habituels. Puis, la voix de sa mère change soudainement :
- « Cornelia, j'ai beaucoup réfléchi à ma santé, à ma retraite, à ce qui se passera quand je ne serai plus là. Je veux que tu aies la maison. Je sais que ce n'est pas grand-chose, mais c'est déjà ça pour toi et la petite.
- Maman, de quoi tu parles ? Quand je ne serai plus là ? Nous avons encore le temps.
- J'ai soixante-seize ans, Cornelia. Je sais très bien qu'il y aura un moment prochain où je partirai. Et quand ce moment arrivera, je veux que tu aies quelque chose qui t'appartienne, quelque chose que les rapaces du BLR ne pourront pas toucher.
- Tu en es sûre ? Si c'est ton choix je te remercie maman, c'est beaucoup tu sais.
- Ne me remercie pas, je veux que tu prennes soin de ma petite fille et de toi, c'est tout ce que je te demande. »
Elles discutent encore quelques minutes avant de raccrocher. Cornelia ne sait pas trop quoi penser de tout cela. La maison de Cresvale est petite, vieille et nécessiterait d'être retapée. Mais il y a un petit terrain, et pour sa fille, ce serait quelque chose. Un endroit qui pourrait être plus sûr qu'ici, s'il existe un endroit sûr dans le Commonwealth, en dehors de Port-Liberty. Cornelia reste assise dans le noir pendant un long moment, le dos courbé, la tête baissée, à réfléchir à un nouveau foyer, à son salaire, à sa retraite, à l'avenir de sa vie... L'avenir semble s'éloigner, alors qu'il se rapproche en réalité.
Comme tous les mardis, Cornelia se rend à une petite réunion dans l'église locale de son quartier. Cette dernière n'est pas rattachée au synode évangélique de Reernia, qui n'a pas d'emprise dans cette région, mais il s'agit d'une petite congrégation qui propage certaines idées de la théologie de la libération. Le thème de la réunion de ce soir porte sur la mise en place d'une coopérative de garde d'enfants. Les dix personnes présentes, sept femmes et trois hommes, sont assises en cercle dans le sous-sol de l'église et discutent de la manière idéale de partager la charge de la garde des enfants pendant qu'ils travaillent. Cornelia fait partie de celles qui souhaitent mettre en place cette coopérative depuis maintenant un an. Elle pense parfois que cette initiative et cette coopérative permettraient d'aider d'autres femmes et de leur faciliter la vie. Les discussions tournent autour des horaires de travail, des problèmes que rencontrent certains parents et d'une famille qui aurait besoin d'une aide complémentaire parce que la mère est malade. Ils souhaitent mettre en commun l'ensemble de leurs ressources, principalement du temps et de l'argent, ainsi que tout ce qui pourrait faciliter la garde des enfants. Ce n'est certes pas beaucoup, mais c'est déjà beaucoup. Après la réunion, qui a statué sur la création de la coopérative d'ici la fin du mois, Cornelia accompagne deux autres femmes sur une partie du chemin jusqu'à leur domicile. Elles discutent de tout : des problèmes quotidiens, des difficultés à s'approvisionner, des factures qui arrivent, des aides du syndicat qui ne viennent pas. Cornelia reste silencieuse, préférant se concentrer sur demain : continuer à travailler, continuer à avancer.
Louise dort depuis un moment. Cornelia est assise à la table de la cuisine, un petit livret, un crayon et une calculatrice à portée de main. Elle note une série de chiffres : son salaire de la semaine, les courses alimentaires, le loyer en partie subventionné par le syndicat, mais qui reste élevé, les médicaments achetés au marché noir le mois dernier, les fournitures scolaires dont Louise a besoin, les chaussures et les pulls qui s'usent... Comme d'habitude, les chiffres ne concordent pas ; ils ne concordent jamais, en réalité. Chaque mois, c'est la même chose, et il faut faire preuve d'ingéniosité pour s'en sortir. Elle doit trouver un moyen de faire quelques heures supplémentaires, emprunter de l'argent à un ami ou passer par le marché noir. Les comptes sont clairs et sans appel : chaque mois, elle doit survivre avec sa fille. Cornelia est fatiguée, tant physiquement que psychologiquement. Elle est fatiguée. Elle ferme le livret, éteint la lumière et tourne en rond un moment dans le noir. À travers la fenêtre, elle peut apercevoir les cheminées des usines et des aciéries qui sont toujours en activité et incandescentes, produisant de l'acier qui servira probablement à construire les futurs buildings de Port-Liberty qu'elle ne verra jamais. Tout semble l'observer : les vieux meubles de sa grand-mère, la photo de son mari décédé. Elle a froid et elle est fatiguée.
Cornelia se rend chez Louise pour la voir une dernière fois, il est plus de 23 heures. Sa fille dort paisiblement, le visage empreint d'une plénitude qui la marque profondément. Cornelia reste là, à la regarder dormir, passant délicatement ses doigts dans ses cheveux. C'est pour elle qu'elle se lèvera demain, c'est la seule raison valable qui compte encore. Elle referme doucement la porte de la chambre de sa fille, se déshabille et se glisse dans son lit, seule, en fixant le plafond. Demain sera probablement identique à aujourd'hui. La même aciérie, la même grue à manœuvrer, les mêmes calculs pour s'en sortir, les mêmes stratagèmes pour survivre. Elle soupire en se disant que la vie ne sera pas plus facile et que son amélioration est très hypothétique, voire impossible. Mais il faudra continuer à se lever et à travailler, parce qu'il le faut. Elle repense à la discussion qu'elle a eue avec sa mère plus tôt dans la soirée, au sujet de sa maison. Ce serait une chose positive, un endroit différent qui permettrait à Louise de grandir dans un autre environnement. Un lieu qu'elle désire secrètement, tout en se demandant si elle aura les moyens d'y aller sans tout perdre. Elle ne peut pas imaginer un changement trop brutal dans sa vie, car l'envisager la rendrait malheureuse. Au loin, la ville semble endormie, à part les usines qui continuent leurs activités. Une journée se termine, une autre commence. Cornelia Hartman ferme les yeux et va tenter de dormir quelques heures...
Posté le : 23 mars 2026 à 19:14:08
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Il fait extrêmement froid dans cette grotte. Il y fait toujours froid, même en été, et ce froid a un poids, une présence qui s'infiltre partout. Il pénètre jusqu'aux os, à travers les vêtements, les couvertures et la peau. Cyrus est ici depuis huit mois et il ne s'est toujours pas acclimaté à cette température. Il est encore très tôt, vers 4 h 30 du matin, et il est déjà réveillé, comme à son habitude, avant les autres. Cette habitude lui vient de son enfance : se lever très tôt pour aider son père à se préparer pour aller à la mine, allumer le feu, faire chauffer de l'eau pour se laver, etc. Son père est mort il y a quelques années. La mine l'a tué lentement et à petit feu, au fil des décennies. Mais la cause officielle de sa mort est une « insuffisance respiratoire ». Cyrus sait parfaitement ce que cela signifie : un euphémisme pour ne pas dire que son père est mort d'une maladie pulmonaire contractée à la mine. C'est exactement la même maladie qui décime la plupart des hommes de son village natal, à moins que quelque chose d'autre ne vienne les terrasser avant qu'ils ne succombent à la maladie. Cyrus est une jeune recrue de 22 ans. Autour de lui, les autres hommes de son unité dorment sur des couchettes aussi rudimentaires que la sienne ; leur respiration est la seule chose perceptible dans l'obscurité. Cette quinzaine d'hommes vivent dans une grotte qui n'a jamais été aménagée pour être habitable, cachée dans une vallée reculée du district de Caribrook, entourée de montagnes qui ont abrité des fugitifs pendant des siècles, perpétuant ainsi une longue tradition reernienne. Cyrus connaît maintenant les noms, les histoires et les raisons de la présence de ses compagnons. Certains sont de véritables révolutionnaires, des idéologues qui croient fermement en la révolution et qui se battront jusqu'à leur dernier souffle. D'autres sont des criminels qui ont décidé de fuir et de se réfugier ici, car ils n'avaient pas d'autre choix. D'autres encore sont comme lui : de jeunes hommes qui ont réalisé que l'avenir que leur offrait leur communauté ne leur réservait qu'une mort lente et douloureuse. Qui est-il vraiment aujourd'hui ? Que cherche-t-il réellement ? Il se pose sans cesse la question.
Vers cinq heures, le chef de son unité, un homme qui se fait appeler Gideon (car personne n'utilise son vrai prénom ici), commence à réveiller les autres et demande à Cyrus de l'aider. En quelques minutes, tous les hommes de l'unité sont debout et se rassemblent en cercle. Serrés les uns contre les autres, ils se réchauffent en soufflant dans leurs mains et récitent l'un des serments de la Scarlet Guard : « Je jure de consacrer ma vie à la révolution et de combattre sa trahison. Je jure fidélité à la classe ouvrière de Reernia. Je perpétue le combat des martyrs qui m'ont précédé. » Je verserai mon sang et je me battrai jusqu'à ce que les traîtres soient exterminés. Je me battrai jusqu'à ce que la révolution syndicaliste soit régénérée. Je me battrai jusqu'au bout pour la liberté des masses travailleuses. » Cyrus répète ces mots presque machinalement. Il y croit évidemment, du moins en grande partie. Mais ce rituel, qu'il pratique depuis plusieurs mois, lui paraît étrange. C'est comme s'il essayait d'enfiler un costume qui ne lui allait pas. Il se demande si les autres ressentent la même chose, mais il ne dira rien. Après le serment de fidélité, place au petit-déjeuner. Ce dernier est spartiate : quelques morceaux de pain, de la viande séchée et de l'eau provenant d'un ruisseau situé à proximité. La nourriture, quand elle arrive, provient le plus souvent de sympathisants de la cause, souvent originaires de Calvada, de Solstice Woods ou de Caribrook. Elle est acheminée clandestinement par des réseaux que la PAC n'est jamais parvenue à infiltrer ni à démanteler. Cela suffit à peine à survivre jusqu'à demain, mais pour prospérer, c'est une autre affaire. Cyrus a perdu du poids depuis qu'il est ici, tout comme ses compagnons, car les conditions matérielles sont éprouvantes. Gideon, après avoir grignoté quelque chose, fait glisser ses yeux sur chacun des visages des hommes sous ses ordres. « Aujourd'hui, on va avoir du boulot. D'après nos informations, un convoi de marchandises va traverser la vallée à midi. Il est faiblement gardé. C'est pourquoi on va l'attaquer. On s'engage, on prend ce dont on a besoin et on détruit le reste. On frappe vite, on se retire aussi vite. Pas d'actes héroïques à la con, c'est compris ? » Tout le monde acquiesça. Ce n'était pas leur premier rodéo.
Les armes sont étonnamment nombreuses, mais usées. Elles sont entretenues avec un soin méticuleux et obsessionnel. Cyrus nettoie son fusil, un vieux modèle des années 90 qui appartenait auparavant à la sécurité du CMS. Ce fusil a été utilisé un nombre incalculable de fois et est passé entre de trop nombreuses mains, mais il faut faire avec ce qu'il y a. Les autres membres de son unité font de même, préparant tout l'équipement qu'ils utiliseront pour l'opération. Dans la pénombre de la grotte, faiblement éclairée par quelques bougies et vieilles lampes, cette scène pourrait se dérouler dans n'importe quelle guerre, à n'importe quelle époque et en n'importe quel lieu. Des hommes qui se préparent à tuer d'autres hommes, armés d'un idéal qu'ils jugent bon. L'esprit de Cyrus vagabonde pendant qu'il entretient son arme. Il pense à sa mère qui vit toujours dans son appartement à Coalhaven. Elle croit qu'il est parti étudier et travailler à Port-Liberty, c'est en tout cas ce qu'il lui a dit avant de partir. « Je vais continuer mes études en trouvant un boulot en ville, maman. C'est bien payé, ne t'inquiète pas. Je t'enverrai un peu d'argent dès que je pourrai. » Jusqu'ici, il ne lui a rien envoyé, car il n'a rien à lui envoyer.
Il n'a aucun moyen de lui envoyer de l'argent, et même s'il en trouvait un, il ne saurait pas comment lui expliquer d'où il vient. Il songe également à sa grande sœur, Abigail, qui a réussi à s'en sortir. Elle travaille désormais dans une entreprise florissante de la tech, entre New Harmony et Port-Liberty, et vit dans deux appartements qu'il n'arrive même pas à imaginer. Ils étaient proches il y a encore trois ou quatre ans, avant que tout ne bascule. Aujourd'hui, il en veut à l'égoïsme de sa sœur, qui les a séparés et en a fait des étrangers que la distance ne pourra jamais réunir. Enfin, comment ne pas penser à la jeune femme qu'il a laissée derrière lui, la sœur d'un ami prénommé Phoebe ? Il lui arrive de penser à ses yeux verts, à son sourire et à ses longs cheveux noirs. Il lui avait promis de revenir pour la retrouver, mais il sait que c'est impossible. Même s'il survit à cette terrible guerre, il sait qu'il ne sera plus jamais la même personne. Celui qu'elle aimait n'est déjà plus de ce monde. Un vétéran prénommé Chauncey, qui fait partie de la Scarlet Guard depuis sa fondation, remarque qu'il est distrait et lui donne un léger coup d'épaule.
- « C'est ta première opération ?
- Non, c'est déjà ma troisième fois. Je commence à être rodé.
- Alors, tu commences à savoir. Arrête de trop réfléchir, qu'importe ce qui te passe par la tête. Bouge, il faut toujours prendre la tangente quand c'est possible. Trop réfléchir, ça ramollit et ça peut tuer. »
Cyrus hoche la tête. Il sait qu'il a raison, mais le savoir ne peut l'empêcher de réfléchir.
Une fois habillés, correctement préparés et leur paquetage terminé, ils peuvent commencer leur traversée de la montagne. Cyrus et son groupe empruntent des sentiers qui, depuis des siècles, sont ceux des chasseurs, des contrebandiers, des voleurs ou des fugitifs. Ils se déplacent tels des fantômes. Avec le temps, Cyrus a appris à déchiffrer ces sentiers : la façon dont la mousse pousse sur les troncs d'arbre, les différences entre les traces laissées par les animaux et les humains, les chemins à éviter et les endroits où le sol est suffisamment meuble pour ne pas laisser d'empreintes. L'unité se disperse : les quinze hommes avancent en formation séparée et suffisamment espacée pour éviter qu'une grenade ou un tir de mortier ne les emporte tous. Gideon, dont les cheveux gris sont à peine visibles sous sa casquette militaire, est en pointe afin de mener l'unité. Il est suffisamment âgé pour être le père de Cyrus, et pourtant, il se déplace avec une aisance que les plus jeunes recrues lui envieraient. C'est un combattant de la première heure ; il a participé aux engagements les plus durs du début de la Scarlet Guard Insurgency. Certains disent qu'il s'agit d'un ancien officier de la Black Book Guard, voire de l'armée. Personne ne le sait, et de toute façon, on ne pose pas ce genre de questions.
Dans la Scarlet Guard, on ne s'étend pas beaucoup sur son passé ; seul l'avenir compte. Ce matin, il fait froid, mais le temps est clément. En contrebas, ils peuvent voir la vallée telle qu'elle est indiquée sur leur carte : la ligne de chemin de fer, un petit bourg en son centre, et un réseau de routes qui le relient au reste du district et du Commonwealth. De cette position, tout semble paisible. Cyrus peut voir, depuis sa position, des enfants jouer dans une cour, une femme étendre son linge et un vieil homme réparer le toit de son porche. Des gens ordinaires menant une vie ordinaire, comme lui avant. D'ici quelques heures, lui et son unité tenteront de saboter un train transportant de la nourriture, des médicaments, du carburant et d'autres marchandises à destination de Port-Liberty. Il se dit que c'est nécessaire, que c'est sa mission. Le Commonwealth est son ennemi, et chaque train en circulation, chaque ravitaillement à destination de Port-Liberty, tout cela renforce le système qui a tué son père et trahi sa classe. Il se répète tout cela, et il y croit, plus par moments que d'autres. Chauncey réapparaît soudain à côté de lui, le tirant de sa torpeur, et fait un signe de tête en direction des personnes que Cyrus regardait il y a quelques secondes encore.
- « T'as envie de les rejoindre ? De reprendre ta vie comme avant ?
- Certainement pas. Je n'ai pas envie de retourner vivre comme un chien.
- Bien, alors arrête de les regarder et concentre-toi sur notre mission. Concentre-toi sur l'essentiel, sinon on est foutu. »
L'unité de Cyrus atteint le lieu de l'embuscade avec une heure d'avance et s'installe parmi les rochers surplombant la voie ferrée. Le train est attendu vers midi. Les horaires ne sont pas fiables du tout : les infrastructures sont le plus souvent en piteux état, les retards sont fréquents et les problèmes de trafic quotidiens. Les premiers repérages sont effectués afin de sécuriser la zone en cas de problème. Cyrus s'allonge entre deux rochers, son fusil posé à côté de lui. Il observe les rails avec une paire de jumelles maintenue par du ruban adhésif. L'attente est le moment le plus difficile, celui où les doutes peuvent s'insinuer. Son esprit vagabonde à nouveau. Il se souvient du jour où il a décidé de tout lâcher et de partir. C'était un mardi, une journée comme les autres. Il était allé à la clinique du quartier pour chercher des médicaments pour sa mère. Son médecin lui avait dit que c'était à cause de problèmes cardiaques, mais Cyrus soupçonnait que c'était moins son cœur qui était défaillant que son esprit brisé par la vie qu'elle menait et qu'elle devait supporter. La clinique était une fois de plus au bord de la rupture : il ne put obtenir qu'une seule tablette, et le médicament ne serait plus disponible jusqu'à une date indéterminée. « Revenez la semaine prochaine, peut-être qu'alors... » lui avait-on dit.
Sur le chemin du retour, il passa devant une salle syndicale du CMS. Une réunion était en cours : on y discutait des prochaines négociations concernant le montant des retraites, des réformes du NDF et de la place des syndicats dans le Commonwealth. Les personnes présentes se disputaient à propos de choses qui, pour Cyrus, ne changeraient probablement jamais. Il resta là un moment, à écouter les arguments des uns et des autres, leurs griefs et leurs espoirs. Il sentit que quelque chose se brisait en lui, mais il était incapable d'expliquer ce que c'était. Ce soir-là, alors qu'il prenait une bière avec des amis, il fit la connaissance d'un drôle de type avec qui il sympathisa. Cet homme lui posa des questions sur lui, sa famille, son père, sa vie, et sur ce qu'il comptait faire de celle-ci. Cyrus répondit honnêtement, pour une fois dans sa vie. Au moment de se quitter, l'homme lui donna un petit papier sur lequel figurait une adresse et un nom. « Si tu veux vraiment faire quelque chose face à tout ça », lui dit-il, avant de disparaître. Trois semaines plus tard, il avait rejoint la Scarlet Guard. Un bruissement derrière lui le ramena à la réalité. C'était Gideon qui vérifiait la position de tous les membres de l'unité et leur opérationnalité.
- « Alors, mon gars, t'es nerveux ?
- Non, je ne le suis pas.
- T'es un menteur. Tout le monde ici est nerveux, même moi. Ceux qui prétendent ne pas être nerveux sont ceux qui se font tuer en se mentant à eux-mêmes. » Il y a des choses qu'il faut accepter. »
Cyrus ne répondit rien. Gideon s'installa à côté de lui, sortit une flasque de son veston et en but une gorgée avant de la lui tendre. Cyrus la saisit et boit sans trop se poser de questions : c'était une boisson forte, faite maison, qui lui brûle légèrement la gorge.
- « C'est local, ton truc ? Parce que ça suit le trajet là...
- Haha ! C'est sûr que c'est une mixture à ne pas mettre entre toutes les mains.
- Combien de fois as-tu mené ce genre d'opérations ?
- Je ne les compte plus, mais assez. Plus qu'assez, si tu veux mon avis.
- Avec le temps et l'expérience, c'est plus facile ?
- Non, ça devient plus dur. À chaque fois, c'est comme gravir une montagne. Si ça devient facile, c'est que quelque chose cloche. Nous n'en sommes pas encore là. »
Il est 12 h 15 et le train est en retard. Rien de bien surprenant, mais le retard commence à s'allonger. D'abord quinze minutes, plus trente. Certains commencent à s'agiter, se demander s'il ne vaudrait pas mieux reporter l'opération. Gideon lui reste immobile. Il observe, attendant patiemment en se voulant rassurant. Il regarde sa montre, étant en partie agacé par la situation. A 12 h 42 précisément, Cyrus l'entend, ce grondement lointain et ce sifflement qui résonne contre les montagnes. Il lève ses jumelles et voit le train apparaître au détour d'un virage, avançant extrêmement lentement, lourdement chargé. Il s'agit d'un vieux modèle, tant la vétusté du réseau ferroviaire est avancé dans le Commonwealth. « Nous avons le train de marchandises en visuel », marmonne Gideon dans son talkie. « Je compte cinq wagons. Il y a des gardes sur le premier et le dernier. » Cyrus peut effectivement les voir : deux paires de soldats en uniformes de la PAC, armes en bandoulières, debout sur la plateforme ouverte du dernier wagon et sur les abords du premier. Ils ont l'air de s'ennuyer ferme. Ils n'ont aucune idée de ce qui semble les attendre. « Pour les tireurs, attendez mon signal » lâche Gideon. « Vous visez d'abord le conducteur, ensuite vous faites feu sur les gardes. Ensuite, l'équipe d'assaut se déplacera rapidement et les appuis feu resteront en couverture. Soyez prêt, camarade » Voilà que l'avant du train s'approche. Le coeur de Cyrus bat à tout rompre, il ferme les yeux et prendre une profonde inspiration. Il tient fermement son arme. Il a déjà eu à faire ça, il sait ce qui va suivre et qu'il ne va pas falloir se louper. La locomotive de tête passe juste devant eux. Cyrus vise la cabine du conducteur, attendant le signal. Gideon donne le signal. Cyrus tire une, puis deux et trois fois.
Les minutes qui suivent sont chaotiques, comme à chaque fois. Cyrus tire, recharge, puis tire à nouveau. La locomotive de tête tremble, puis ralentit avant de finalement s'arrêter. Les gardes du premier wagon sont pris par surprise et ripostent brièvement. Ce sont des soldats professionnels, mais ils sont en infériorité numérique, à découvert et surtout en contrebas. Ils sont rapidement abattus, tandis que les deux gardes du dernier wagon offrent une résistance plus acharnée. Pendant qu'un feu nourri les pousse à se mettre à couvert, l'équipe d'assaut dévale rapidement la pente, les armes à la main. Gideon les dirige et, à l'aide de signaux de la main, leur fait savoir qu'il faut vérifier l'état de la cabine et des wagons, et sécuriser le périmètre. En l'espace de quelques instants, les deux derniers gardes sont mis hors de combat. Un membre de l'unité est touché au bras, mais la blessure est superficielle. Cyrus est affecté au deuxième wagon, qui est couvert et dont la porte est scellée. Ils s'y mettent à plusieurs pour la forcer et l'ouvrir à l'aide d'un pied-de-biche. À l'intérieur, leur récompense : des centaines de caisses empilées les unes sur les autres, estampillées des logos de plusieurs entreprises de Port-Liberty. Cyrus en ouvre une : elle contient des aliments en conserve.
Dans une autre, du matériel médical de première nécessité. Une autre contient des centaines de bottes neuves. L'espace d'un instant, il imagine ces provisions parvenir aux habitants du Commonwealth, de Port-Liberty et d'ailleurs. Il songe aux enfants, aux mineurs de l'intérieur, aux familles comme la sienne. Il se souvient surtout de ceux qui ont choisi le Commonwealth plutôt que la révolution. Ils ont choisi de soutenir un système qui a tué son père. Ils ressentiront la même douleur que lui, et alors ils comprendront ; ils prendront aussi les armes. Il fait un signe à Gideon pour lui indiquer que les provisions se trouvent ici. Gideon lui fait un signe positif de la tête et explique qu'il faut prendre tout ce qui peut l'être, le reste devant être détruit. L'unité se met rapidement à l'œuvre, remplissant leurs sacs à dos et les sacs qu'ils ont apportés de nourriture, de médicaments et de tout ce qui peut leur être utile. Le reste, ils l'aspergent d'essence et y placent des explosifs artisanaux pour tout faire sauter. Pendant qu'il remplit un sac de médicaments, Cyrus remarque, dans un coin du wagon, une petite caisse seule, sans inscription. Il décide de l'ouvrir. À l'intérieur, il y a des jouets de toutes sortes : des poupées, des peluches, des voitures, des camions. Des jouets flambant neufs aux couleurs vives, sans doute destinés à une coopérative ou à un centre de distribution pour enfants. Il les fixe longuement, prenant en main un ours en peluche. Puis, comme si de rien n'était, il le remet à sa place et referme la caisse. Chauncey, un peu suspicieux, passe la tête par-dessus son épaule.
- « Il y a quoi là-dedans ?
- Rien. Rien d'intéressant pour nous. »
Chauncey le regarde, puis regarde la caisse et à nouveau Cyrus. Il ne dit rien, mais son regard en dit long.
Le train, éventré et explosé par le mélange d'explosifs et d'essence, se trouve derrière eux, tandis qu'ils regagnent les montagnes. Une épaisse fumée noire s'élève dans le ciel clair de ce début d'après-midi et est visible à des kilomètres à la ronde. D'ici quelques heures, des unités de la PAC seront probablement là pour les rechercher. Mais d'ici là, l'unité de Cyrus aura disparu, ayant rejoint le réseau de sentiers et de grottes de la région, des endroits que le Commonwealth ne contrôle pas plus que les gouvernements d'avant. Leur chance, leur salut. Cyrus est chargé comme une mule, avec plusieurs sacs sur le dos, en bandoulière et même à la poitrine : de la nourriture, des médicaments, plusieurs paires de bottes et divers accessoires de survie. De quoi permettre à lui et à son unité de tenir plusieurs mois, de quoi justifier largement l'attaque d'aujourd'hui. Mais il porte en lui une autre image : celle de ces jouets qu'il a dû brûler. Il songe aux enfants qui ne les recevront jamais. Il se pose une question à laquelle il ne peut pas répondre : qu'est-ce qui fait de ces enfants des ennemis de la révolution ? Les adultes, cela peut se comprendre. Mais des enfants ? C'est difficile à accepter. Chauncey le suit depuis leur retour, se tenant à ses côtés et suivant son rythme.
- « T'es bien silencieux depuis taleur. Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Je réfléchis.
- Je t'ai dit d'arrêter de réfléchir, ça peut te tuer. Il y avait quoi dans cette caisse ?
- Des jouets pour des enfants, si tu veux tout savoir.
- C'est ça qui te met dans tous tes états ? Ce ne sont pas des jouets qui sauveront les enfants du Commonwealth. Sors-toi la merde que t'as dans la tête. »
Cyrus n'a pas la force de répondre. Ils marchent l'un à côté de l'autre en silence.
Après une longue marche, ils regagnent leur grotte vers 16 h, au moment où le soleil commence à se coucher derrière les montagnes. Une fois arrivés, ils ouvrent leurs sacs, comptent les provisions, les distribuent et les entreposent soigneusement dans un coin. On vérifie les armes et l'équipement, et on en profite pour enfiler une nouvelle paire de bottes ou de chaussures militaires. La routine reprend ses droits. On se met à parler et à faire le bilan de l'action. D'autres lisent ou parlent à voix basse. La vie continue. Cyrus se tient à l'écart, aux abords de la grotte, et regarde l'horizon. Gideon s'approche et s'assoit à côté de lui. « Chauncey m'a dit pour les jours dans le train », lui lança-t-il après un moment de silence. Cyrus ne répondit rien.
- « Si tu crois que tu es le premier, mon petit, tu te trompes. Tu crois qu'aucun d'entre nous n'a le cœur serré, ou qu'il n'a pas vu de choses inexplicables quand ça frappe dans son crâne ?
- Je ne sais pas trop quoi penser, pour être tout à fait honnête.
- Écoute-moi. Quand j'avais ton âge, j'étais engagé dans des choses dont tu n'as pas idée et dont je ne veux pas et ne peux pas te parler. Je ne pourrai jamais en parler. Je croyais servir la révolution. Je croyais sincèrement que les personnes que j'ai éliminées étaient des ennemis de la révolution. Avec le recul, je sais que j'avais tort.
- Mais pourquoi es-tu ici, alors ?
- Parce que j'ai envie de me racheter, parce que j'ai compris que je ne servais pas réellement la révolution. Le Commonwealth n'est pas la réponse non plus. Il n'y a pas de réponse définitive, il n'y a que la lutte. Nous nous battons pour ce en quoi nous croyons, et si tu meurs, peut-être que quelqu'un d'autre se battra encore mieux après toi. »
Il lui donne une tape amicale sur l'épaule. Jamais Gideon ne se confiait sur son passé ni n'exprimait ses sentiments. Cette fois, il fut surpris et le regarda se lever et s'éloigner. Il se retrouva de nouveau seul avec ses pensées.
La nuit est tombée depuis peu et la grotte est désormais plongée dans l'obscurité, éclairée uniquement par les lampes à huile. Certains dorment déjà, tandis que d'autres discutent à voix basse dans un coin. Cyrus est allongé, les yeux grands ouverts, fixant un point dans le noir. Il est éveillé. Il songe à sa mère, seule à Coalhaven. Il songe à sa grande sœur qui vit désormais dans un monde qu'il ne peut ni connaître ni imaginer. Il songe à Phoebe, la jeune fille qui l'a laissé derrière elle en lui promettant de revenir, mais qui, lassée de l'attendre, a fini par refaire sa vie avec quelqu'un qui pouvait lui offrir quelque chose de concret. Il repense à cette caisse remplie de jouets que les enfants ne recevront probablement jamais. Il songe à l'enfant qui pourrait être lui dans une autre vie, à l'enfant qui pourrait être le sien, s'il parvenait un jour à fonder une famille. Il sait en quoi il croit, mais ces pensées intrusives le font douter parfois. Il sait qu'il se bat pour quelque chose qui le dépasse, tout en se demandant s'il n'a pas rejoint ce combat pour tout fuir. Il sait qu'il y a une différence, mais il n'arrive pas à la définir. Demain matin, il se lèvera de nouveau avant les autres, nettoiera son fusil et se tiendra prêt pour la prochaine mission de son unité. C'est ce qu'il fait désormais, c'est pourquoi il vit et se bat. La Scarlet Guard est désormais sa seule et unique famille. Cette grotte est son foyer, ses compagnons de lutte sont ses frères. Le sens de sa vie, c'est de combattre. Il n'y a plus de retour en arrière possible, et même s'il y en avait un, il le ramènerait probablement ici.