Extraits de How Reernian Pride was cultivated among youth, de Frances Bryant-Corbett (New Harmony University Press, 2017)
La Reernian Workers' Syndicalist Republic ne se limitait pas à l'éducation de ses enfants, elle les impliquait dans un conflit incessant pour sauvegarde le cœur de la révolution. De leur admission dans une garderie syndicale à trois ans, jusqu'à leur intégration dans une usine ou une coopérative agricole à seize ans, ces enfants étaient exposés à un mécanisme psychologique soigneusement élaboré pour construire un récit identitaire solide : « Je suis un travailleur des montagnes. Mes ancêtres ont sacrifié leur vie pour cette terre. Le monde capitaliste est mon adversaire éternel. » Cet ouvrage ne cherche pas à raviver une quelconque nostalgie, ni à être un jugement dans les eaux troublantes de notre période post-syndicaliste actuelle. Il s'agit ici d'une tentative de comprendre comment fonctionnait le système éducatif de la RWSR, ses réussites, ses côtés propagandistes ou absurdes et son influence profonde et pérenne sur les générations qui y ont été confrontées. Ne nous y trompons pas : les hommes et les femmes à la tête de nombreux syndicats, travaillant dans des ministères ou même siégeant dans les assemblées, jusque dans les districts comme Caribrook, s'opposent encore au Commonwealth et ont tous et toutes été modelés par ce système. Pour saisir leur état d'esprit d'aujourd'hui, il est important de considérer l'enfance qui les a façonnés.
Les architectes du Mountain Syndicalism ont saisi quelque chose que leurs opposants libéraux négligent fréquemment : l'identité ne s'hérite pas passivement, elle se construit historiquement. En ce sens, ils reprennent Marx quand ce dernier affirmait que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. » Le fondement historique de la naissance de la RWSR, l'exploitation éhontée des grands barons miniers, le courage des mineurs lors des batailles contre l'armée ou les milices patronales ou encore la misère qui les a frappés durement durant la récession économique, tout cela était tangible. Néanmoins, la RWSR a intégré cette réalité pour la transformer en mythologie sacrée, un passé entièrement exploitable pour demander toujours plus de sacrifices, imposer une conformité politique et idéologique et légitimité la subordination totale du pays à l'United Mine, Mill, and Fabricators Syndicate. Les enfants étaient le réceptacle idéal de cette mythologie et l'ambition n'était autre que de donner naissance à des hommes et femmes nouvelles, sorte d'Homo Syndicalis Reernia.
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L'histoire de la Mountain War (1932-1935) et le danger constant que constituait les forces réactionnaires et capitalistes étaient au cœur du programme syndicaliste. Tout cela n'était pas présenté comme l'histoire que nous connaissons aujourd'hui, c'est-à-dire comme un sujet d'étude et de discussion. Cela était présenté sous la forme d'une mémoire vivante, comme une plaie qu'il fallait encore guérir, comme un conflit qui n'avait jamais véritablement pris fin. Je me souviens d'un entretien avec une ancienne professeure d'un établissement scolaire géré par le Consolidated Mineworkers Syndicate à Coalhaven, une dame âgée qui s'appelait Jessamine Mcewan et qui me décrivait sa classe à la fin des années 70 de cette manière : « Il y avait toujours une grande carte de notre république ouvrière sur le mur. Elle montrait la progression des forces réactionnaires par de grosses flèches noires et nos vaillants combattants étaient symbolisés par le marteau et la pioche, qui les tenaient en échecs dans les montagnes. Les enfants traçaient les flèches avec leurs doigts. Je leur disais alors, c'est ici que vos grands-parents se sont battus, que certains ont trouvé une mort glorieuse. Ils ont détruit les forces capitalistes et réactionnaires pour que vous puissiez vivre libre. » Les ouvrages scolaires de cette époque, comme l'omniprésent Our Revolutionary Heritage édité par le Comité Central d'Éducation de l'UMMFS dans sa version de 1964, abordait la Mountain War sous un angle unilatéralement moral. Il suffit de citer un passage pour s'en rendre compte :
« Notre ennemi était avide, cupide, son armée était composée d'hommes percevant nos montagnes comme un trésor à piller et le peuple comme des éléments indociles à devoir éliminer. Lorsque les magnats du charbon ont déchaîné leurs troupes contre nous, ils étaient persuadés de lutter simplement contre des mineurs. C'était leur erreur fondamentale, car ils luttaient contre la montagne elle-même à travers un peuple qui avait compris sur des générations que la véritable richesse était sa solidarité. »
Ce passage est intéressant sur plusieurs aspects. Tout d'abord, il évite d'aborder les facteurs économiques complexes auxquels le gouvernement d'alors était confronté et se focalise sur un adversaire purement diabolique, les fameux magnats ou barons du charbon. Ensuite, il utilise la montagne elle-même sous forme de métaphore, comme s'il s'agissait d'un être vivant et un acteur engagé dans le combat. Enfin, l'identité syndicaliste est affirmée dans sa positivité, elle s'oppose non seulement au capitalisme mais elle est intrinsèquement solidaire, cette dernière est mise en avant comme une valeur uniquement partagée par les mineurs des montagnes. La guerre civile n'était pas dépeinte comme un fait historique, mais plutôt comme un danger permanent et qui pourrait se reproduire. On apprenait aux enfants que les anciens exploiteurs avaient toujours refusé de reconnaître l'existence de la RWSR, que la domination capitaliste était une réalité tangible et que la victoire n'était rien d'autre qu'une pause temporaire, avant la reprise d'une offensive réactionnaire de grande ampleur. Ma mère me chantant souvent cette comptine très populaire issue de cette période :
The bird of prey screeches beyond the peaks, its talons are sharpened, its thirst is insatiable. We are the stones and rocks, we are the mines. Our hearts beat as one, our determination is unwavering.
Cette mentalité de forteresse assiégée servait plusieurs buts. Elle justifiait les dépenses militaires colossales qui plombaient l'économie. Les pénuries étaient attribuées aux effets du blocus des pays impérialistes plutôt qu'à l'inefficacité chronique du système économique. Et par-dessus tout, elle instillait une fidélité à toute épreuve. Il n'était pas question de remettre en cause l'UMMFS car le faire c'était prendre parti de façon implicite, pour l'ennemi réactionnaire et capitaliste. Dans les années 80, au fur et rien mesure que le régime commençait lentement à entrer en phase de déclin définitif, cette rhétorique s'est renforcée. Une campagne nationale « Spirit of '35 » avait été lancée pour célébrer le cinquantenaire de la proclamation de la RWSR. Elle visait à réanimer l'ardeur révolutionnaire des premières années, alors fortement en déclin. Des vétérans de la guerre ont partagé leurs histoires avec leurs élèves, lors d'événements massivement retransmis à la télévision et à la radio, principalement par la branche de la jeunesse de l'UMMFS. Je me souviens que j'avais discuté alors toute jeune adolescente avec l'un de ses vétérans, qui avait plus de 70 ans. Je me souviens de la tristesse dans ses yeux et il m'avait confié à la fin en sanglotant : « Vous les jeunes, vous ne comprenez pas et vous ne pouvez pas comprendre. Vous n'avez pas fait l'expérience de la faim ou de la répression. Vous n'avez jamais affronté les armes à la main nos ennemis. Vous croyez que la guerre est terminée... Alors que la guerre n'a jamais vraiment pris fin. » Ses mots étaient en soi quelque peu prophétique. La jeunesse des années 80, sorte de génération médiane, ne comprenait pas le sens de cette propagande qui lui paraissait vide de toute substance. L'on avait répété les mêmes histoires tellement de fois qu'elles perdaient toute signification tangible. L'adversaire se tenait toujours à nos portes, prêt à frapper. Il n'attaquait jamais, donc rien ne cédait. Pourtant, le sacrifice était tout le temps exigé et aucune récompense ne se manifestait. Tout l'outillage de façonnage idéologique et identitaire qui avait été performant durant deux à trois décennies après la victoire du syndicalisme, commençait à se lézarder. La réalité était difficile à supporter, le niveau de vie stagnait, le pays restait isolé et tout paraissait de plus en plus absurde.
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Le programme éducatif ne se contentait pas de mettre l'accent sur les menaces extérieures, il accordait également une grande importance au culte des ancêtres. On apprenait à chaque enfant que l'histoire de sa famille était inséparable de l'histoire de la révolution. La généalogie n'était pas une simple activité pour aiguiser sa curiosité, elle était une obligation politique. Il était demandé aux enfants de s'entretenir avec leurs grands-parents et arrière-grands-parents au sujet de leur implication dans la Mountain War et des débuts de la RWSR. Voici un exemple d'exercice tiré d'un manuel d'éducation politique de 1972 :
Devoir : concevoir une affiche avec pour thème « Héros de la révolution » qui met en avant un membre de votre famille qui a pris part à la lutte révolutionnaire. Vous mentionnez son nom, son syndicat, son unité et vous recueillerez une déclaration de sa part sur ce que la révolution représente pour lui. Vous exposerez ensuite l'affiche en classe lors de la « Semaine des héros de la révolution ».
Cette méthodologie pédagogique avait pour objectif d'établir un lien fort, personnel et permanent entre le récit mythologique révolutionnaire et la jeunesse. Le grand-père n'était pas simplement un parent, il incarnait avant tout un exemple moral et politique, une connexion vivant avec la fondation révolutionnaire du pays. Chercher à trahir le syndicat, c'était trahir avant tout trahir ses ancêtres. Contester le régime, c'était mettre en doute les sacrifices de sa propre famille. Cette pédagogie a été d'une efficacité redoutable pendant plusieurs décennies, en instaurant une fidélité authentique et profonde à l'égard de l'UMMFS. En grandissant avec ces histoires d'héroïsme et de sacrifice de leurs aïeux, toute cette génération était moins susceptible de trop montrer leur mécontentement ou d'envisager de se révolter. Ils avaient assimilé l'idée que les douleurs et privations qu'ils enduraient, n'étaient que la poursuite de la lutte révolutionnaire originelle, sorte de sacrifice sur l'autel du bien commun. Néanmoins, ce processus contenait en son sein les germes de son propre dépassement. Dans les années 80 et 90, la génération des vétérans de la révolution était en train de s'éteindre. Les histoires ont commencé à évoluer pour devenir des récits de seconde puis troisième main, pour n'être plus que de la narration mémorisée par cœur. La jeunesse a commencé à percevoir le contraste entre les histoires épiques de leurs livres scolaires et la triste réalité qu'ils vivaient tous les jours : magasins très peu pourvus, dégradation des habitats, corruption systématique dans les syndicats avec leurs dirigeants jouissant d'un grand confort pendant que la masse des ouvriers faisaient la queue pour certains produits quotidiens, etc. Un ancien agitateur syndicaliste qui habitait à Beckinsdale et qui travaille désormais dans des organismes gouvernementaux, m'a partagé cette anecdote : « Je me souviens avoir participé plusieurs années à l'initiative sur les héros de la révolution. J'ai réalisé une interview avec ma grand-mère. Elle m'a raconté l'histoire de l'un de mes arrière-grands-oncles, qui a perdu la vie durant la guerre. J'étais réellement rempli d'une immense fierté. Puis, j'ai observé notre logement, avec les moisissures, l'état pitoyable de la nourriture et ma mère qui semblait constamment au bord du burn-out. Je me suis alors demandé à moi-même, si mon arrière-grand-oncle était réellement mort pour ça ? S'était-il réellement battu pour ça ? J'ai gardé ça pour moi, évidemment. Mais pendant longtemps, cette question m'a travaillée. » Cette prise de conscience qui faisait son bout de chemin, c'est-à-dire le sacrifice des aïeux n'avait probablement pas donné un paradis à leurs descendants, a été la première véritable brèche dans la structure idéologique dans le système. Il faudra encore plusieurs décennies pour que cette fissure apparente, ne finisse pas par complètement détruire le mur. Les racines de tout cela se trouvent très concrètement dans les salles de classe des années 80 et 90, où pour la première fois des enfants ont appris à aduler leurs grands-parents et par contre effet, à discrètement porter des jugements sur leurs parents et sur le sens que pouvait bien avoir la révolution dans leur quotidien.
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Ce serait une erreur fondamentale et une véritable lâcheté intellectuelle de balayer d'un revers de main l'ensemble du système éducatif syndicaliste, comme s'il s'agissait uniquement d'une machine à endoctrinement et à tromper les masses. Ironiquement, l'on peut replonger dans les critiques marxistes de Antonio Gramsci pour se rendre compte qu'une hégémonie réellement efficace ne peut pas être maintenu par des mensonges ou une fausse conscience orchestrés, mais plutôt par une promotion sélective d'un ensemble de vérités soigneusement sélectionnées et fragmentées. Dans le domaine pédagogique et de l'apprentissage, la RWSR excellait. Il y avait une exploitation réelle des travailleurs de Reernia par des entreprises et conglomérats qui leur niait leurs droits élémentaires. Les batailles rangées entre syndicalistes et les troupes de la Old Republic ont été une véritable horreur, les soldats tirant à vue sur les femmes et enfants des mineurs, les bombardant à coups d'obus ou les mitraillant sans aucune pitié. La misère et l'impuissance d'avant la révolution existait bel et bien, elle n'était pas le fruit de l'imagination de la propagande syndicaliste. Elle était tout simplement une réalité pour des millions de citoyens et citoyennes de Reernia. Ce que fit la RWSR, ce fut de capturer certaines vérités et de les figer de manière définitive, en les présentant comme des réalités éternelles et inébranlables, plutôt que comme un instant historique qui sous certains aspects, méritait d'être transcendé. L'adversaire réactionnaire et capitaliste de 1935 était resté le même quarante ans plus tard, bien que toute menace sérieuse d'invasion extérieure ait pu réellement exister. La Mountain War était sanctifiée et décrite comme le seul moyen d'organisation sociale, politique et économique révolutionnaire, malgré le fait que la solidarité syndicaliste s'est transformée en national-syndicalisme dégénéré et hautement bureaucratique.
Le principal atout de ce système, c'est-à-dire son enracinement dans un grief historique concret, s'est également révélé être sa plus grande faiblesse. Comme il étant en partie vrai, il ne pouvait être démenti simplement en exposant les mensonges dans son narratif. Un effort plus minutieux était nécessaire sur le plan historique, en visant à différencier les accomplissements véritables de la révolution de la trahison des principes qui a suivi. Dans le cadre du système lui-même, cette subtilité était tout bonnement impensable, sanctionnant lourdement toute déviation de la ligne officielle. Cela a constitué une forte dissonance cognitive dans la génération des années 70, 80, et même 90. Ces jeunes étaient conscients par le biais des histoires transmises par leurs familles que la période ayant précédé la révolution avait été un vrai calvaire. Ils étaient conscients que leurs grands-parents avaient combattu pour une cause noble, juste et authentiquement révolutionnaire. Mais ils comprenaient également que le présent était d'une certaine façon, tout aussi terrible bien que d'une autre manière. Les questionnements nombreux autour de la révolution fait par leurs aïeux et de son devenir concret, étaient implicites et mobilisateurs pour une génération entière qui allait cheminer vers l'âge adulte. C'est là le paradoxe tragique inhérent au système éducatif et propagandiste syndicaliste. Il a réussi à tisser une réelle solidarité communautaire qui rejetait le capitalisme, maintenait une fois dans un idéal et un engagement conséquent, bien que soumis à une grande déception. Cependant, s'il la RSWR a réussi à constituer un récit historique et identitaire dans la population pour soutenir la révolution en inculquant une fidélité envers cette dernière, elle n'a rien pu faire pour empêcher la corruption des fonctionnaires et bureaucrates qui prétendaient la représenter. Quand la crise économique et politique a commencé à culminer au début des années 2000, cette fidélité historique s'est déplacée non pas vers les partisans de l'ancien régime, mais vers les réformateurs, les verts ou les décentralisateurs qui chacun a leur manière, prétendaient être des continuateurs de l'idéal révolutionnaire de la RSWR.
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Aujourd'hui dans le Commonwealth, la question de l'héritage éducatif reste prégnant. Que cela aille de la vieille garde des syndicalistes orthodoxes en passant par les éco-syndicalistes, l'ensemble des factions se servent de l'imagerie et du langage hérité du Mountain Syndicalism qu'elles adaptent à leur propre narratif. Par exemple, la NFU n'hésite pas à évoquer la « dignité des travailleurs » tout en plaidant pour des réformes libérales et de marché. Le CMS cite volontiers dans ses discours les « martyrs héroïques de la révolution » tout en maintenant le système de corruption au sein de son syndicat. Même le Green Bloc décrit ses projets environnementaux et écologistes comme un « devoir sacré envers la terre de nos aïeux ». C'est peut-être l'héritage le plus vivant de la machine propagandiste syndicaliste avec toutes ces références communes, cette langue partagée qui dépasse les clivages politiques. Un membre de la NFU et du SB peut avoir des divergences sur tout un tas de sujets, mais ils connaissent tout deux les « grands dirigeants » de l'âge d'or de la RSWR. Ils se rappellent de leur enfance et les activités joyeuses et communautaires qu'ils faisaient lors de la « Semaine des héros de la révolution ». Tous deux d'une manière ou d'une autre, portent en deux ces semi-vérités qui ont façonné leur univers mental et intellectuel.
La question pour le Commonwealth est de déterminer si ce patrimoine historique commun peut être le ciment d'une réelle réconciliation, ou s'il restera le foyer d'un conflit long, interminable et peut-être impossible à résoudre si chaque faction prétend être l'hériter légitime d'un passé largement mythifié et qui n'a jamais réellement existé. Cette question me dépasse personnellement et je ne saurai pas répondre à cette interrogation. Comme mes compatriotes, je suis le fruit de ce système. J'ai été élevé dans le même moule, les mêmes chansons, chantonné les mêmes hymnes et j'ai aussi honoré profondément mes aïeux. J'ai consacré la plus grande partie de ma vie d'adulte à saisir le sens de tout cela, ce qui avait été fait au nom de ce sacrifice à moi personnellement, mais aussi à l'ensemble de ma génération. Cet ouvrage essaye de narrer ce chemin, les interrogations et la persistance de cette nostalgie. Si cela permet à d'autres personnes de mieux comprendre, alors il aura atteint son but. Je ne suis néanmoins pas débordante d'optimisme. L'esprit du Mountain Syndicalism continue d'être un fantôme qui rôde dans les allées du pouvoir, susurrant à l'oreille de nos dirigeants et continuant d'avoir une assise au sein du peuple. La question fondamentale de notre époque réside dans la capacité à éventuellement le chasser du Commonwealth, ou alors apprendre à coexister avec lui tout en limitant sa portée.
Extraits de Militant Women : Gender and Industry in Williams' Reernia, de Abigail Kennard (Novaqua Progressive Press, 2018)
Un paradoxe profond a présidé à la création de la Reernian Workers' Syndicalist Republic, et cette énigme a continué de la hanter pendant huit décennies. La Déclaration de Yhifling de 1935 proclamait « l'abolition de toutes les formes d'exploitation, qu'elles soient de classe, de race ou de sexe ». Dans son premier discours au Conseil central de l'UMMFS, le père fondateur de la République, Bryn Williams, déclarait : « La femme d'un mineur qui transporte du charbon jusqu'à la surface est autant une travailleuse que le mineur lui-même, et sa libération est aussi essentielle que la sienne. » Pourtant, cette révolution qui promettait l'émancipation des femmes était dirigée, organisée et entièrement coordonnée par des hommes. Telle est toute l'ambiguïté entre la promesse révolutionnaire et la réalité patriarcale : la Mountain War fut menée par des milices composées à une écrasante majorité d'hommes. Le premier Conseil central de l'UMMFS ne comptait aucune femme parmi ses membres. L'idéologie officielle de la république syndicaliste, le Mountain Syndicalism, ne cessait de parler des « fiers hommes montagnards » comme sujets révolutionnaires, sans y inclure les femmes. Cette figure héroïque devait être robuste, guerrière, capable de dompter la nature et de défier l'ordre capitaliste. Dans la propagande d'alors, les femmes apparaissaient comme des mères, des nourricières protectrices, « l'âme des foyers », qui devaient soutenir l'esprit révolutionnaire, être une mère et une travailleuse, sans jamais faire de séparation entre toutes ces tâches.
Cet ouvrage tente de mettre au jour la réalité vécue par les femmes durant les premières décennies de la RWSR, afin d'aller au-delà des discours de propagande et d'examiner la manière dont elles ont réussi à s'organiser, à militer, à naviguer en eaux troubles et à être contraintes par le nouveau régime révolutionnaire. Pour ce faire, l'auteure s'appuie sur des discussions entre femmes, des registres dans les usines ou les coopératives, des témoignages divers ainsi que des documents des instances de l'UMMFS. Loin des clichés, il en ressort une image complexe : le régime syndicaliste croyait sincèrement à l'égalité entre les hommes et les femmes sur le papier, mais la tradition patriarcale était plus forte dans les faits. Les femmes de la Williams' Reernia n'étaient en aucun cas des victimes passives du système, bien au contraire. Elles se sont organisées, ont protesté et ont exigé que leurs droits soient reconnus. Ce faisant, elles ont forcé leurs camarades hommes à se confronter à des questions inconfortables auxquelles ils n'avaient jamais pensé : la nature et la division du travail, le niveau de compétences à l'usine comme dans les mines et la reconnaissance de la valeur du travail domestique. Elles n'ont pas obtenu une égalité totale et parfaite, car personne ne l'a obtenue à cette époque. Mais grâce à leur combat obstiné, elles ont réussi à créer des espaces d'autonomisation qui ont façonné le projet révolutionnaire pour les générations suivantes.
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L'idéologie genrée des débuts de la RWSR transparaît dans la propagande visuelle de l'époque. Dans les journaux, sur les murs des bureaux et des lieux de sociabilité syndicaux, sur les panneaux d'affichage et dans l'art révolutionnaire, deux figures dominaient : les héros et les héroïnes du travail. Le héros du travail était typiquement un homme debout, une pioche à la main, les muscles tendus, le visage barbouillé de charbon et les yeux fixés sur un horizon lointain. Il représentait le mineur, le métallurgiste ou le bâtisseur infatigable de la révolution, et son image était omniprésente. L'héroïne du travail avait des représentations plus variées, mais terriblement limitées. Elle apparaissait principalement sous trois archétypes : D'abord et avant tout, comme une mère berçant un enfant, souvent avec une cheminée d'usine en arrière-plan. La légende disait généralement quelque chose comme « elle élève la prochaine génération de révolutionnaires ». Ensuite, on la voyait au volant d'un tracteur ou d'un autre engin similaire, une représentation frappante et rare : une femme souriante sous un grand soleil, au volant d'un tracteur dans une collectivité agricole, symbolisant la modernisation de l'agriculture. Cette image a été très populaire des années 1930 jusqu'au milieu des années 1950, puis a progressivement disparu. Enfin, l'ouvrière du textile représentait les femmes travaillant dans l'industrie la plus courante : des femmes assises devant un métier à tisser mécanique, les doigts virevoltant, montrant une grande dextérité pour produire le textile vital pour la révolution.
Ces représentations la faisaient toujours apparaître assise, dans une industrie légère, et pratiquement jamais dans une mine ou une aciérie. Cette absence était également révélatrice de la réalité : le fait qu'il y ait très peu d'illustrations de femmes dans l'industrie lourde était problématique, car il n'y avait quasiment pas de femmes mineures, sidérurgistes ou travaillant dans les fonderies. Le travail vital et industriel de la révolution, qui produisait les biens essentiels pour l'industrie lourde et la croissance du pays, était strictement genré au masculin. Le travail des femmes, lorsqu'il apparaissait, était considéré comme « qualifié », mais dans un sens différent, toujours en seconde ligne par rapport au travail masculin. Une discussion entre ouvrières dans une usine textile à New Harmony, en 1939, illustre bien l'ampleur du problème. Judith Ewing raconte : « Ils viennent de coller une nouvelle affiche au mur, pas loin de notre logement. On y voit une femme devant un métier à tisser, avec comme légende : "Ses mains aident à construire la révolution". Je l'ai montré à mon mari et je lui ai dit que, oui, mes mains construisaient la révolution. Mais elles préparent aussi ton dîner, lavent tes vêtements et élèvent tes enfants. Où est l'affiche qui montre l'étendue de ces tâches pour la révolution ? Vous savez quoi ? Il n'a rien dit, il a juste ri. Il n'a pas compris que je n'étais pas en train de plaisanter, mais que j'étais parfaitement sérieuse. »
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L'un des débats les plus controversés et brûlants au sein de la jeune RWSR concernait la question des salaires. La Déclaration de Yhifling proclamait fièrement le principe fondamental selon lequel « à travail égal, salaire égal ». Mais que signifiait réellement ce « travail égal » dans la pratique ? Au cours des premières années d'existence de la République, la pénurie de main-d'œuvre pendant et après la Mountain War a contraint de nombreuses industries à embaucher des femmes pour des postes qui, jusque-là, étaient exclusivement réservés aux hommes. Les femmes se sont ainsi retrouvées à travailler dans l'industrie de l'armement, les transports et un grand nombre d'industries lourdes et légères qui étaient jusqu'alors exclusivement masculines. À cette époque, l'égalité des salaires était respectée en raison des nécessités du moment, mais cela n'a duré qu'un temps. À mesure que la pénurie de main-d'œuvre se résorbait et que le nouvel ordre syndicaliste se consolidait, la pression pour revenir à la division traditionnelle des tâches s'intensifiait rapidement. Les travailleurs masculins, dont beaucoup avaient combattu pendant la guerre et déposaient les armes pour retourner travailler, voyaient d'un mauvais œil que des femmes occupent « leurs » emplois. Les syndicats, majoritairement dirigés par des hommes, ont alors affirmé que la responsabilité première des femmes n'était plus d'occuper des postes dans l'industrie, mais d'être au foyer et de permettre à la « famille syndicaliste » de s'épanouir : elles ne devaient que « compléter » le revenu familial, mais en aucun cas subvenir à leurs propres besoins. Plusieurs travailleuses ont déposé des plaintes, et certaines ont refusé de travailler ou de quitter leur poste. Cela a culminé en de vives discussions au sein du Conseil central de l'UMMFS, en été 1937, avec une convocation spéciale de déléguées femmes. La transcription du compte-rendu est assez édifiante :
Déléguée Hawkins : « Camarades, je travaille autant d'heures que l'homme qui travaille à mes côtés. Je produis autant que lui. Pourquoi mon salaire est-il inférieur au sien de 30 % ? » Camarade Lockwood : « Camarade, la question n'est pas de savoir si vous travaillez autant d'heures que les hommes, mais si votre travail a la même valeur pour la révolution. Un homme se doit de subvenir aux besoins de sa famille. Une femme, de son côté... » Déléguée Hawkins : (l'interrompant) : « Excusez-moi, camarade, mais je subviens aussi aux besoins de ma famille. Mon mari a été gravement blessé pendant la Mountain War. Nous avons trois enfants, ainsi que des parents âgés. Qui subviendrait à leurs besoins si ce n'est moi, grâce à mon travail ? » Camarade Lockwood : « C'est... c'est un cas exceptionnel. Nous ne pouvons pas fonder notre politique sur des exceptions comme la vôtre »
Cet échange bref est très révélateur. La réponse de Lockwood, qui affirme que des travailleuses comme Hawkins constituaient des « exceptions » à la norme, deviendra la position officielle du régime. Les femmes ont été classées dans une catégorie floue de « travailleuses auxiliaires », ce qui signifiait que leur salaire était calculé en pourcentage par rapport à celui des hommes, quel que soit leur rendement. La justification officielle était que les femmes avaient besoin de plus de supervision, de plus de pauses, et que leur travail était de moindre qualité. Ces affirmations étaient systématiquement contredites par les rapports chiffrés et les données statistiques, mais cette pratique a tout de même perduré. Le principe d'égalité salariale commença à s'éroder dans les faits, bien qu'il fut largement inégal selon les branches de l'économie. Les femmes qui travaillaient dans l'industrie gagnaient entre 60 et 75 % du salaire des hommes pour le même travail. Cet écart était justifié par des arguments pseudo-scientifiques, comme les « limites naturelles » physiques des femmes. Ces arguments n'ont jamais fait l'objet d'une enquête approfondie, car le régime n'avait aucun intérêt à remettre en question sa propre politique en matière d'idéologie de genre.
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De manière étonnante, la décennie 1940 a été marquée à la fois par des progrès et par une discrimination positive massive. Ce fut un moment particulier pour les femmes au sein de la RWSR, car les contraintes économiques étaient telles que les dirigeants syndicaux se rendirent compte qu'ils devaient utiliser toute la main-d'œuvre disponible pour atteindre leurs objectifs. Si la pénurie de main-d'œuvre n'était pas forcément une réalité, la nécessité de remplir des quotas était extrêmement forte. Des mobilisations massives d'hommes et de femmes ont été organisées sous la forme de « bataillons du travail syndical ». Pour la première fois depuis la proclamation de la RWSR, les femmes ont été activement recrutées dans l'industrie lourde et, surtout, fortement désirées pour occuper ces postes. Le régime syndicaliste a alors décidé de mettre en place une série de mesures diverses et profondes qui, dans notre langage actuel, pourraient être qualifiées de discrimination positive. De véritables quotas ont été fixés dans les industries clés du pays pour permettre l'emploi des femmes. Des programmes de formation accélérée, encadrés par des femmes, ont également été mis en place pour elles. De nombreuses crèches ont également été construites à proximité des usines et des lieux de production. À cette époque, la propagande syndicaliste a changé de discours et a commencé à célébrer pompeusement la « femme travailleuse » à égalité avec le « héros du travail » masculin.
En 1942, un décret sur le travail des femmes fut une pièce maîtresse dans l'organisation de cet effort national. Il stipulait notamment que toutes les usines de plus de 500 travailleurs devaient réserver au moins 20 % des postes aux femmes, que le salaire devait être égal pour un travail égal (du moins sur le papier), que le congé de maternité devait être de douze semaines sans perte de salaire, que des garderies devaient être mises en place dans toutes les usines employant des femmes et que les travailleuses devaient être rapidement et efficacement promues à des postes de supervision ou de direction. Ce fut un décret sans précédent pour l'époque, et peu de pays avaient pris de telles mesures, même parmi les nations socialistes. Pendant un bref instant, sous le coup de la pression économique, il semblait que le régime se dirigeait soudainement vers sa promesse révolutionnaire d'instaurer l'égalité entre les hommes et les femmes. Pourquoi l'UMMFS a-t-elle décidée de prendre ces mesures à ce moment-là ? La réponse est à la fois idéologique et pragmatique. Des personnes comme Bryn Williams croyaient sincèrement à l'égalité entre les hommes et les femmes, même s'ils ne pouvaient pas échapper aux nombreux préjugés de leur époque. Mais surtout, la RWSR avait besoin de travailleurs et de travailleuses pour mener la révolution. Les chiffres n'étaient pas bons, les mesures révolutionnaires en matière de production étaient menacées et sous pression, il fallait redoubler d'efforts. Les résultats furent spectaculaires : entre 1942 et 1949, la main-d'œuvre féminine est passée de 8 % à 47 % dans l'industrie lourde, de 3 % à 28 % dans les transports, de 34 % à 52 % dans l'industrie légère, et respectivement de 0 % à 12 % et 8 % dans l'exploitation minière et la sidérurgie. Pour la première fois et en masse, les femmes entrèrent dans les mines et les aciéries, la crème de la crème du Mountain Syndicalism. Elles travaillaient aux côtés des hommes, effectuant les mêmes tâches dans les mêmes conditions.
Et durant cette période, fait remarquable, elles étaient rémunérées quasiment de la même manière. Interrogée dans les années 1980, une « travailleuse héroïque » de cette époque, Bernice Montgomery, raconte : « J'ai commencé à travailler dans une mine en 1943, alors que j'avais dix-neuf ans. Au début, on m'a mise au triage, car c'était un « travail pour les femmes ». J'ai insisté pour descendre sous terre. Le contremaître a refusé de manière véhémente, m'expliquant que ce n'était pas sûr, et surtout pas convenable. J'ai continué à insister jour après jour. Après un long moment, ils ont fini par accepter de me donner ma chance. J'ai tenu dix-huit mois sous terre, non pas parce que j'étais incapable d'accomplir la tâche, mais parce que les hommes m'en empêchaient. Les mauvaises blagues, les mains baladeuses, les remarques sexistes, le prétexte du « mauvais travail », etc. Ils ne voulaient pas de nous là-bas, il a fallu se battre. Ils faisaient tout pour que nous le sachions. Quand j'en suis ressortie, j'étais changée. J'étais devenue une « travailleuse héroïque », mais cela n'avait rien changé aux vexations que j'avais subies. » L'expérience de Montgomery était monnaie courante : les femmes qui entraient dans ces secteurs historiquement dominés par des hommes subissaient du harcèlement, des pratiques d'isolement, et parfois même des violences. Les politiques de discrimination positive du régime ont créé des opportunités remarquables, mais elles n'ont pas pu changer la culture machiste et patriarcale du jour au lendemain.
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Il fallait redéfinir la notion de compétence au travail. La question des compétences a donc été soulevée, comme un défi profondément posé à l'ordre révolutionnaire syndicaliste dans sa conception même des choses. Ainsi, en entrant dans des secteurs d'activités et en occupant des postes auparavant exclusivement réservés aux hommes, les femmes ont obligé à reconsidérer la notion même de « compétence ». Au début de la RWSR, les « compétences » étaient définies et comprises à travers le prisme du genre. Les hommes possédaient des « compétences naturelles » en raison de leur force, de leur aptitude à gérer des situations dangereuses et de leur plus grande maîtrise des instruments de travail. Les femmes, quant à elles, possédaient des « compétences naturelles » en dextérité, en patience et dans le souci du détail, des qualités reconnues mais non valorisées comme « compétences », et qui étaient en outre profondément naturalisées. Le moindre travail masculin était reconnu pour sa « froideur », alors que celui des femmes pour son « agilité ». Et lorsque les femmes ont commencé à entrer massivement dans les usines et à effectuer les mêmes tâches que les hommes, cette distinction est devenue tout bonnement impossible à maintenir : si les femmes pouvaient utiliser une machine-outil aussi efficacement qu'un homme, n'étaient-elles pas également « qualifiées » ? Si une femme pouvait effectuer le tri du charbon aussi rapidement et efficacement qu'un homme, n'était-elle pas également une « ouvrière » ?
Un rapport du comité d'usine de Coalhaven de 1946 indique la chose suivante : « Nous avons observé que les travailleuses atteignent des rendements supérieurs de 15 % à ceux des travailleurs masculins de la même équipe, avec moins d'erreurs. Pourtant, l'ensemble des travailleurs masculins du triage sont classés comme « hautement qualifiés » et sont payés 30 % de plus que leurs collègues féminines. Cette différence est scandaleuse et ne peut être justifiée par une analyse rigoureuse des performances, comme nous venons de le démontrer. La seule explication est la perpétuation de traditions archaïques et féodales. » Ce rapport explosif, dans le fond comme dans la forme, a rapidement été enterré et aucune mesure n'a été prise. Néanmoins, la question avait été posée et, une fois posée, elle ne pouvait plus disparaître. Dans d'autres comités d'usines, lors de réunions syndicales ou même dans les journaux qui circulaient parmi les travailleuses et travailleurs, les femmes et leurs alliés ont commencé à remettre en cause la classification des « compétences » en fonction du genre. Il fut notamment mis en avant que des tâches définies comme « qualifiées » lorsqu'effectuées par des hommes devenaient soudainement « non qualifiées » lorsqu'effectuées par des femmes.
Il était clair que les critères de qualification et de « compétences » changeaient en fonction de la personne évaluée, et surtout de son genre. Une brochure anonyme, distribuée dans une usine de Beckinsdale en 1947, disait : « Camarades, posez-vous la question suivante : pourquoi le travail de soudeur est-il qualifié ? Est-ce la capacité à tenir un chalumeau pendant de longues minutes ? Être capable de juger de la température du métal ? Travailler des heures dans des positions inconfortables ? Toutes ces choses, les femmes les font chaque jour dès qu'elles sortent de l'usine pour s'occuper des tâches ménagères. Mais une fois les portes de l'usine passées, soudain, tout cela n'est plus une « compétence », mais une « aptitude naturelle ». Pourquoi donc ? Parce qu'il a été décidé, sans aucune preuve, que le travail des hommes serait naturellement qualifié, alors que celui des femmes ne le serait pas ! » C'était, pour ainsi dire, taper dans la fourmilière. C'était presque une hérésie de remettre en cause ce qui fondait l'ordre syndicaliste de l'époque, qui reposait sur une hiérarchie des « compétences » pour justifier les écarts salariaux, le processus de promotion dans son ensemble et, au fond, la structure même du mouvement syndical du pays. Si la compétence n'était pas une mesure que l'on pouvait juger objectivement, il s'agissait alors d'une simple construction sociale et cette dernière pouvait légitimement être remise en cause.
À partir de là, tout l'édifice bâti sur du sable pouvait s'éroder. Étonnamment, le régime n'a pas répondu à ce défi ouvert, car il n'en avait pas la capacité. Une réponse honnête et politique aurait nécessité de démanteler l'ordre genré qui maintenait la domination masculine dans les syndicats, les usines et les structures gouvernementales. Au lieu de prendre le problème à bras le corps, le régime a fait ce que les régimes font lorsqu'ils sont confrontés à des vérités dérangeantes : il a détourné le regard et changé de sujet. Ainsi, en 1949, une fois que les problèmes chroniques d'emploi, de respect des cadences et des quotas furent définitivement stabilisés, les femmes furent discrètement mais fermement écartées des secteurs économiques stratégiques. La politique des quotas a été réduite, puis supprimée. La plupart des crèches furent fermées ou maintenues en sous-effectif. La propagande revenait à une célébration des mères et des femmes au foyer. Les femmes qui avaient travaillé dans les mines et les usines furent oubliées, ou plutôt on ne se souvenait plus d'elles que comme de « travailleuses temporaires » présentes dans une période de grand besoin, mais jamais comme des membres permanents de la classe ouvrière reernienne.
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Les femmes qui travaillaient et ont travaillé au moment de la Williams' Reernia ont été des soldates oubliées de celle-ci. Elles ont construit des usines, fait tourner les machines et maintenu l'économie à bout de bras, tout en devant également jouer leur « rôle » de mère ou d'épouse. Elles avaient réussi à remettre en question l'ordre sexué dans le travail et la société, à forcer les hommes à repenser leurs préjugés et à exiger d'être reconnues pour leurs sacrifices. Mais lorsque les difficultés s'envolèrent, elles furent licenciées, rétrogradées de certains postes, voire effacées de la mémoire collective. Elles n'ont cependant pas disparu, car elles étaient souvent les épouses de mineurs, de sidérurgistes ou de métallurgistes. Elles ont élevé des enfants qui allaient devenir la prochaine génération de travailleurs, ont rejoint massivement les syndicats, les comités d'usines et locaux, et l'UMMFS. Elles ont continué à se battre, non pas en confrontant simplement des idées, mais dans les luttes quotidiennes au sein du syndicat : pour obtenir l'égalité salariale, assurer un service de garde d'enfants, et obtenir du respect, entre autres. L'une de ces combattantes de la révolution, Selina Peel, dont le journal intime a été conservé, expliquait en 1963 : « Aujourd'hui, j'ai soixante-deux ans. Je travaille dans mon usine depuis plus de trente ans. J'ai formé des dizaines et des dizaines de jeunes hommes qui gagnent aujourd'hui bien plus que moi. » Je les ai vus obtenir des promotions que je n'ai jamais eues, recevoir des honneurs que je n'ai jamais connus et être félicités pour des compétences que je leur avais enseignées. J'ai écrit des lettres, assisté à des réunions, manifesté avec d'autres femmes. Rien n'a changé, mais il faut continuer à se battre. » Si j'arrête, si nous arrêtons, nous les femmes, alors ils gagnent la partie. Nous ne pouvons pas les laisser gagner. » Selina Peel est décédée en 1971, après une vie de lutte et de combats. Elle était moins rémunérée que ses camarades hommes qu'elle avait formés, mais elle était toujours fière d'elle-même.
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Quel bilan peut-on tirer de la RWSR en matière d'égalité entre les sexes ? Au mieux, on peut dire que le bilan est mitigé. Il est indéniable que la RWSR a accordé aux femmes des droits qu'elles n'avaient jamais eus auparavant, comme le droit de travailler, d'accéder à l'éducation et de participer à la vie politique sur un pied d'égalité avec les hommes. Elle a instauré un véritable système de congés de maternité et de crèches, ainsi que des opportunités d'avancement et de promotion sociale sans précédent pour les femmes. Cependant, elle a également maintenu, voire renforcé, la division du travail sexué dans de nombreux domaines. L'industrie lourde était réservée aux hommes et l'industrie légère aux femmes. Les femmes étaient moins rémunérées pour le même travail et ont même été exclues des postes de direction dans de nombreux syndicats. Les femmes étaient davantage célébrées pour leur rôle de mères et de femmes au foyer, tout en étant incitées à travailler dans certains secteurs d'activité en tant que « complément ». Les femmes de la Williams' Reernia n'étaient ni de pures victimes ni de pures héroïnes. Elles étaient des travailleuses, des mères, des épouses et des militantes syndicales évoluant dans un système complexe. Elles ont saisi les opportunités offertes par la révolution en matière d'éducation, d'emploi et d'indépendance, et ont utilisé ces opportunités pour construire une vie digne.
La plupart du temps, elles ont supporté silencieusement les fardeaux imposés par la révolution : la double journée de travail, la discrimination à l'embauche, l'inégalité salariale, le harcèlement et l'exclusion des hautes sphères du pouvoir. Lorsque la RWSR est tombée en 2015, la question de la place des femmes au sein de l'ordre syndicaliste n'avait pas été résolue, et c'est désormais au Commonwealth de s'en charger. Aujourd'hui, les femmes des zones rurales sont confrontées aux mêmes paradoxes que leurs grands-mères : on leur dit qu'elles sont l'égale des hommes, mais elles sont moins payées. On leur dit qu'elles sont vitales pour le Commonwealth, mais elles sont toujours exclues des postes de direction importants. On leur dit que, malgré ses défauts, la révolution les a libérées, alors qu'elles continuent de subir des doubles journées de travail. Les femmes qui se sont pressées aux portes des usines de la Williams' Reernia ont forcé leurs camarades hommes à se confronter à des questions dérangeantes sur les « compétences », la valeur du travail et la justice sociale. Elles n'ont pas gagné, il faut le dire. Mais grâce à leur obstination, elles ont posé des questions importantes qui, malheureusement, restent en suspens et attendent des réponses que le Commonwealth n'a pas encore fournies, mais devra bien leur fournir.
Extraits de Black-Book Guards : An Overwiew on Repression and Social Order in the RWSR, , de Silas Hamilton (Hope University Press, 2019)
Aucune institution de la Reernian Workers' Syndicalist Republic n'a laissé d'héritage plus complexe et troublant que le Committee for the Protection of Union Interests (CPUI), plus connu du grand public sous le nom de « Black-Book Guard » à partir des années 1950. Pendant huit décennies, cet organisme a servi d'épée et de bouclier au régime syndicaliste, protégeant la révolution de ses ennemis tout en ayant la latitude de désigner ces mêmes ennemis. Ses dossiers contenaient les récits de vie de millions de personnes à travers le pays. Son réseau d'informateurs écoutait les lieux de travail, certains foyers et des conversations anodines. Son système de camps de rééducation par le travail a détenu des dizaines de milliers de personnes pour des crimes de droit commun ou pour des raisons politiques, souvent changeantes : les définitions de la loyauté et du suivisme de la ligne politique établie par l'État étaient un véritable parcours du combattant. Cet ouvrage tente de comprendre comment la Black Book Guard, en tant qu'institution et non pas comme un ensemble d'individus diaboliques, a pu mettre en place un système de répression évolutif, réagissant aux pressions internes et externes, accumulant du pouvoir au fil des années pour contribuer à la chute du régime.
Il peut s'appuyer sur des archives qui ont été sous scellés pendant des décennies et qui ne sont accessibles que depuis très peu de temps. Il cherche à répondre aux questions qui hantent encore aujourd'hui le Commonwealth : comment la Black-Book Guard opérait-elle ? Qui la contrôlait ? Comment la violence institutionnalisée s'est-elle manifestée ? Quel a été le bilan humain ? Que sont devenus ses membres après la chute du régime syndicaliste ? Les réponses apportées ne seront ni simplistes ni réconfortantes. La Black Book Guard n'était pas un bloc monolithique, loin s'en faut ; c'était une organisation complexe marquée par diverses factions, des discussions et des conflits internes. Les politiques répressives ont fluctué de façon spectaculaire au fil du temps, passant de périodes de relative retenue à des campagnes de terreur de masse. À certains moments, elle agissait en serviteur loyal des intérêts de l'UMMFS. À d'autres moments, elle tentait d'autonomiser son propre pouvoir, poursuivant des intérêts qui pouvaient entrer en contradiction avec ceux de l'UMMFS. La seule chose constante reste la souffrance infligée. Les noms des personnes figurant dans les archives ne sont pas des abstractions : ce sont des pères, des mères, des frères, des sœurs, des grands-parents, des amis ou des enfants dont la vie a été bouleversée, détruite ou anéantie par la machine de sécurité syndicale. Ce livre leur est dédié, ainsi qu'à l'espoir qu'une meilleure compréhension du passé puisse empêcher qu'il ne se répète.
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Les origines du CPUI remontent à l'époque révolutionnaire. Il faut dire que la création d'une telle institution n'était pas inscrite dans la vision révolutionnaire initiale. La Déclaration de Yhifling de 1935 ne mentionnait d'ailleurs pas l'existence d'un tel appareil. Ses auteurs imaginaient sans doute qu'une société basée sur l'auto-gouvernance des travailleurs n'avait pas besoin d'un appareil de répression spécial, coupé de la société. Mais la Mountain War a profondément changé cette vision des choses. Dans ses mémoires, Bryn Williams expliquait : « Nous avons découvert très tôt que notre ennemi ne provenait pas de l'extérieur de nos frontières. Des espions capitalistes s'étaient infiltrés dans nos rangs. Des défaitistes répandaient des rumeurs et des mensonges néfastes. Des profiteurs ont exploité les problèmes économiques. Nous avions besoin d'un moyen de protéger la révolution contre ceux qui voulaient la détruire de l'intérieur. » Le Comité pour la protection des intérêts de l'Union est né d'une tragique nécessité, et non de nos conceptions idéologiques. » Au moment de sa création, le CPUI était une petite organisation entraînée et bien organisée, principalement orientée vers le contre-espionnage, la protection d'éléments influents et la lutte contre le sabotage.
Giles Nichols en fut le premier délégué, en raison de son expérience de la Mountain War, car il comprenait très bien la différence entre la terreur révolutionnaire et la nécessité de protéger la révolution. Sous sa direction (1935-1950), le Committee for the Protection of Union Interests tenait des listes de personnes menaçant le régime, pouvait surveiller des individus suspects, mais ne se livrait pas à une répression de masse. Cette méthode paraissait étrangère à des hommes qui avaient vécu l'horreur de la guerre civile révolutionnaire. À ses débuts, le CPUI disposait donc de prérogatives limitées et encadrées : son mandat se limitait à la protection de personnalités du régime, au contre-espionnage et à la lutte contre le sabotage économique. Il comptait un peu moins d'un millier de membres permanents et son contrôle relevait exclusivement du Conseil central de l'UMMFS. Les personnes arrêtées ou interrogées disposaient certes de droits limités, mais pouvaient bénéficier de certaines garanties juridiques. L'action du Committee for the Protection of Union Interests était donc axée sur des menaces réelles ou tangibles, et non potentielles. Le contexte de la fin de la Mountain War et de l'établissement de la RWSR pouvait justifier en grande partie ces méthodes aux yeux de la population. Néanmoins, les fondements institutionnels étaient en train d'être posés pour créer quelque chose de bien pire mais qui ne pouvait pas être encore perceptible.
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La mort de Bryn Williams en 1957 marque un tournant. Les luttes internes entre réformateurs et orthodoxes au sein de l'UMMFS furent pour le moins houleuses, parfois même violentes, et une crise de succession se profila. Le CUIP profita de cette situation pour étendre considérablement son pouvoir en aidant Hannibal Cullerton à accéder au pouvoir. Sous la direction de son nouveau délégué, Gawen Richardson, qui avait réussi à évincer son prédécesseur, Azariah Bailey, pour sa collusion avec les réformateurs, le Committee for the Protection of Union Interests lança une énorme campagne qui allait être connue sous le nom de « Great Scrutiny ». Cette campagne systématique visait à identifier et à éliminer tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un « ennemi du peuple ». Un extrait d'une directive secrète du Conseil central sous la direction de Hannibal Cullerton en 1958 notait : « Il ne fait aucun doute que la révolution est menacée non seulement par ses ennemis déclarés, mais aussi par des ennemis agissant dans l'ombre. Ceux qui nous sourient peuvent très bien comploter dans notre dos et agir comme des agents doubles. Une vigilance renforcée est le prix de la survie de la révolution. » Le Comité pour la protection des intérêts de l'Union est autorisé à étendre ses réseaux de surveillance sur l'ensemble du territoire, à établir des réseaux d'informateurs dans chaque lieu de travail et communauté, ainsi qu'à prendre les mesures appropriées contre ceux qui se révèlent déloyaux envers les idées de la révolution. »
La « Great Scrutiny » a transformé le CUIP en profondeur, le faisant passer d'une agence spécialisée dans le contre-espionnage à un appareil de surveillance de masse. Son budget a été multiplié par dix entre 1958 et 1963. Son personnel actif a alors dépassé les 10 000 agents. Son réseau d'informateurs comptait des centaines de milliers de personnes à travers le pays. En 1962, un rapport interne indiquait que le personnel actif et permanent était passé de 1 200 à 11 500 en cinq ans, que le nombre d'informateurs était monté de 8 000 à 57 000, que le nombre de dossiers relatifs à des menaces contre-révolutionnaires avait augmenté de 45 000 à 320 000, et que le nombre de détentions annuelles était passé de 450 à 5 500. La « Great Scrutiny » fut également une période durant laquelle le CUIP finit par acquérir son surnom populaire. La « Black-Book Guard » faisait référence aux petits registres (ou livres) noirs reliés de cuir dans lesquels étaient consignés les rapports des agents et des informateurs, ces derniers contenant les secrets de tout le monde. Un extrait du journal intime d'un mineur en 1961 permet de comprendre l'ambiance qui régnait : « Les livres noirs savent tout. On dit qu'ils savent qui vous rencontrez, ce que vous dites, voire même ce que vous pensez. J'essaie alors de ne penser à rien. J'essaie de ne rien dire. J'essaie d'être invisible. Mais ces petits livres noirs semblent tout voir et tout savoir... »
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Ainsi, au milieu des années 1960, la Black Book Guard était devenue suffisamment puissante pour défier l'organisation qui l'avait créée. Sous la direction de Richardson, elle a pu développer son propre budget parallèle, diversifier ses filières de recrutement et d'informateurs, ainsi qu'une culture et une éthique du travail internes uniques, et une vision politique propre, presque un programme. À ce moment-là, son autonomie était quasiment acquise. Cette autonomie se mesurait à sa capacité à se détacher de l'emprise de l'UMMFS pour contrôler une partie du budget alloué, ce qui lui assurait un contrôle limité mais décisif. La création de nombreux canaux cryptés était rendue inaccessible ou cachée aux responsables de l'UMMFS. Il était fréquent que les agents de la Black-Book Guard présents dans les usines ou les communautés rendent compte à leur propre hiérarchie, ignorant totalement celle de l'UMMFS et de ses comités locaux et syndicaux. Richardson avait créé autour de lui un petit cercle restreint capable de se mettre à l'abri de toute sanction disciplinaire. La Black-Book Guard se donnait ainsi les moyens d'agir sur la politique du pays, sans se contenter de la mettre en œuvre. Des débats internes aux plus hautes sphères du pouvoir témoignaient de l'influence croissante de la Black-Book Guard et de l'anxiété que cela pouvait engendrer. Lors d'une réunion du Conseil central de l'UMMFS en 1968, on pouvait lire dans le procès-verbal l'échange suivant :
Camarade Cullerton : « Le Comité est devenu un véritable État dans l'État, j'en ai bien peur. Il ne rend de compte à personne, pas même à nous. Leurs agents agissent sans consultation préalable. Cela doit cesser immédiatement. » Camarade McNamee : « Le Comité pense qu'il ne doit de compte qu'à la révolution. Pour eux, la révolution exige la violence et l'autoritarisme. Si nous sommes trop faibles pour l'assumer à leur place, alors ils considèrent que c'est leur responsabilité. » Camarade Cullerton : « Ce n'est pas pour ça que nous nous sommes battus ! » Camarade McNamee : « Ce que nous avons créé nous maintient au pouvoir, tâchons de nous en souvenir, que cela nous plaise ou non. »
La tension énorme qui agitait les orthodoxes, dirigés par Cullerton, et le CUOP, dirigé par Richardson, allait définir la politique de la RWSR pour les décennies à venir. En parvenant à se créer un pouvoir autonome et à devenir un centre du pouvoir reconnu, capable de résister au contrôle de l'UMMFS, ils étaient en mesure de poursuivre leurs propres intérêts sans inquiétude.
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L'ère Richardson sera marquée par une répression maximale et tous azimuts de toute opposition. En 1975, à l'issue d'une nouvelle lutte acharnée provoquée par les problèmes de santé d'Hannibal Cullerton, Gawen Richardson parvient à s'emparer de la présidence du Conseil central tout en conservant le contrôle de la Black Book Guard. Cet événement est notable, car pour la première fois, les services de sécurité et de protection de l'État syndicaliste dirigeaient effectivement la RWSR. Sous Richardson, le système des camps de travail fut étendu avec l'ouverture de nouveaux sites à l'intérieur du pays, accueillant des prisonniers politiques, des « criminels économiques » et toute personne jugée non conforme et menaçante pour le régime. La surveillance s'intensifia encore, avec des réseaux d'informateurs qui atteignirent leur capacité maximale, avec un informateur pour une quarantaine de citoyens adultes dans certains endroits. Pour tenter de calmer la population, des procès spectaculaires furent organisés pour juger les « déviationnistes » de tout bord, servant d'exemple et de défouloir. Richardson profita de cette occasion non seulement pour éliminer toute forme de dissidence, mais aussi pour écarter les concurrents potentiels au sein de l'UMMFS, soit en les faisant disparaître, soit en les mettant à son service. Enfin, un véritable culte de la personnalité fut mis en place, bien plus important et tapageur que pour les figures historiques de la révolution. Son image était omniprésente et ses discours étaient souvent diffusés dans les écoles et sur les lieux de travail.
La paranoïa était à son comble et les méthodes pour assurer la protection de la RWSR transparaissent dans les instructions données aux membres de la Black Book Guard dans des manuels d'interrogatoire. Dans l'un de ces manuels de 1980, on pouvait lire : « L'individu arrêté doit comprendre que toute résistance est vaine et inutile, et qu'elle est sans issue. Vous savez tout de lui. Vous savez tout de lui. Vous savez faire preuve de patience. L'individu finira par avouer quoi qu'il arrive, car l'aveu est la seule possibilité pour qu'il trouve la rédemption. Votre tâche consiste avant tout à accélérer cette prise de conscience. » Le nombre exact de victimes de l'ère Richardson est difficile à déterminer avec précision, car de très nombreux dossiers ont été détruits avant et pendant la période de transition. Les estimations les plus prudentes évaluent à au moins 90 000 le nombre de personnes qui sont passées par le système des camps entre 1975 et 1989, dont environ 6 000 sont mortes de maladies, de malnutrition ou de violences diverses. Des lettres retrouvées permettent de prendre la mesure de l'ampleur de l'univers concentrationnaire de cette période, comme celle d'un prisonnier non identifié datant de 1985 : « Ils m'ont demandé mon nom lorsque je suis arrivé. Depuis, je ne suis plus qu'un numéro : le 4872. Ils nous nourrissent juste assez pour que nous puissions vivre, mais clairement pas assez pour travailler. Le travail est stupide et inutile, puisqu'il consiste à déplacer des tas de pierres d'un tas à l'autre, puis à faire l'inverse. Le but de ce camp n'est pas la production, mais de nous briser mentalement et physiquement. Je suis ici depuis trois ans maintenant. Je sais que je ne franchirai jamais les portes de ce camp, et je ne sais pas si je le veux. »
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La mort de Richardson, survenue en 1989, a ouvert la voie à de nouvelles réformes. Le nouveau président de l'UMMFS, Isaac Bradshaw, a rapidement pris des mesures drastiques pour réduire le pouvoir de la Black Book Guard et rétablir le contrôle de l'UMMFS sur cette dernière et sur la société. Longtemps dans l'ombre de la puissance de la Black Book Guard, l'aile orthodoxe de l'UMMFS a décidé de frapper un grand coup. Cela a impliqué des réformes structurelles qui ont mis fin aux quotas d'informateurs dans le pays, certains ayant même été renvoyés à la vie civile. Plus de la moitié des quelque cent camps de travail ont été fermés et de nombreux prisonniers ont été libérés dans le cadre de campagnes d'amnistie et de réhabilitation. En agissant rapidement et fermement, de nombreuses personnes proches de Richardson, membres de la Black Book Guard, ont été victimes de « procès spectacles », ce qui a permis de remettre la supervision de l'appareil de sécurité entre les mains du Conseil central. Une nouvelle direction a été nommée à la suite de ces multiples purges. Une certaine transparence a été permise, puisque des dossiers jusqu'alors secrets ont été ouverts aux enquêteurs de l'UMMFS. En 1991, devant le Conseil central, après plus de deux ans d'une lutte acharnée, Isaac Bradshaw pouvait déclarer : « Le Comité a été créé pour servir et défendre la révolution, pas pour la bafouer et dévorer ses enfants. Ces deux dernières décennies, il était devenu un véritable parasite, se nourrissant du corps sain qu'il était censé protéger. Nous avons mis fin à cela de façon décisive. Le Comité retrouve désormais sa véritable fonction, à savoir la défense de la révolution syndicaliste et de son peuple, et non celle de maître, juge et bourreau. »
Toutefois, les réformes mises en œuvre étaient limitées, bien qu'elles fussent réelles et sincères. La Black Book Guard restait puissante : sa culture propre était intacte, de nombreux dossiers restaient secrets et ses pires crimes avaient été enterrés. Même les réseaux d'informateurs, bien que réduits, n'avaient pas entièrement disparu. Si certains camps avaient été fermés, d'autres restaient ouverts, et surtout, les anciens détenus ayant obtenu une amnistie n'avaient jamais reçu d'indemnisation, de reconnaissance ou le moindre début de justice. Le massacre de Coalhaven, en 1994, en est l'exemple même : il s'est produit après la « réforme », comme un rappel brutal que les vieilles habitudes de répression n'avaient pas été totalement abandonnées. Lorsque des travailleurs affamés et leurs familles se sont rassemblés devant les dépôts alimentaires, le commandement local de la Black Book Guard a ordonné à ses hommes d'ouvrir le feu, sans consulter New Harmony. Quarante-sept personnes ont trouvé la mort dans cet événement tragique. Le commandant local avait agi sans autorisation, outrepassant ses directives et son mandat. Comme le montrent les rapports d'enquête partiellement disponibles, il n'a fait l'objet d'aucune sanction disciplinaire. Il a simplement été muté discrètement à un autre poste. Tout l'environnement répressif qui l'avait produit était resté inchangé et marquait les limites que prenait la reprise de contrôle du politique sur l'appareil de sécurité.
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Les dernières décennies d'existence de la RWSR ont été marquées par un déclin progressif de la Black Book Guard. Ses financements ont été drastiquement réduits. Le personnel partant à la retraite n'était pas remplacé. Le réseau d'informateurs s'est de plus en plus réduit. Les camps se sont de plus en plus dépeuplés. Les membres de la Black Book Guard, autrefois redoutés, n'étaient plus que l'ombre de leur puissance d'antan. Entre 1990 et 2010, le personnel est repassé sous la barre des 10 000 membres permanents, tandis que le nombre d'informateurs est passé de 220 000 à environ 40 000. De nombreux dossiers ont malheureusement été détruits ; les estimations vont jusqu'à un tiers des dossiers encore conservés aujourd'hui. Les détentions annuelles sont passées sous la barre des 500, et le budget alloué à la Black Book Guard a baissé de plus de 60 %. Ce déclin n'était pas le fruit du hasard : l'UMMFS avait compris qu'un appareil de sécurité autonome et trop puissant avait été une menace et ne représentait clairement pas un atout. En privant délibérément la Black Book Guard de ressources, l'espoir était d'empêcher l'émergence d'un futur Richardson, et ce calcul politique était compréhensible. Mais ce choix s'avéra être à double tranchant pour le régime syndicaliste.
Les capacités réelles de maintien du contrôle avaient été compromises, peut-être de façon irrémédiable. Lorsque les grandes grèves ont émergé au début des années 2010, que les réformateurs ont secoué l'UMMFS de l'intérieur et que les écologistes ont mené leurs gigantesques marches à travers le pays, la Black Book Guard n'était plus là pour les arrêter. Autrefois puissante, elle était devenue un tigre de papier. Un ancien officier de la Black Book Guard, qui a souhaité garder l'anonymat, m'a raconté : « En 2010 et 2011, nous avions reçu l'ordre de surveiller les grèves qui commençaient à secouer les zones industrielles et minières. Nous n'avions plus assez de moyens pour suivre les meneurs. Nous n'avions plus assez d'informateurs à l'intérieur pour savoir ce qui se tramait. Nous n'avions plus assez de personnel pour traiter les rapports que nous recevions. Nous étions devenus une farce, et tout le monde en était bien conscient. » Avec la signature des accords de New Harmony, fin 2015, les membres de la Black Book Guard ont tout simplement cessé leurs activités. Leurs commandants se sont évaporés, on ne sait où. Une grande partie des dossiers a été saisie par la PAC. Leurs agents sont très probablement rentrés chez eux, ont changé de garde-robe et sont redevenus de simples citoyens. La disparition de la Black Book Guard, qui avait été l'instrument d'une terreur étatique pendant huit décennies, s'était produite sans faire de bruit, comme un simple murmure.
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Le sort des archives de la Black Book Guard fait partie des nombreuses questions épineuses et controversées auxquelles le Commonwealth est confronté en cette période de transition. Lors de la chute du régime syndicaliste, la Direction G-2 de la PAC et la Direction de la sécurité intérieure du Commonwealth ont saisi des dossiers, affirmant qu'ils contenaient des informations et des renseignements sensibles qui ne pouvaient pas être divulgués. Les deux organismes se disputent désormais l'accès à ces derniers, ce qui se traduit par un contrôle scrupuleux. L'inventaire partiel dont nous disposons à ce jour fait état de plus de deux millions de dossiers individuels accessibles, de plus de 400 000 dossiers d'informateurs, de 75 000 dossiers sur les camps de travail, de plusieurs centaines de milliers de retranscriptions d'interrogatoires, de plus de 850 000 photographies, d'environ 45 000 heures d'enregistrements audio et vidéo, ainsi que de divers dossiers administratifs qui recoupent plus de deux millions de pages. L'ensemble de ces archives constitue une arme politique de destruction massive. Elles contiennent des informations sur pratiquement toutes les personnes ayant occupé un poste important sous la RWSR, ainsi que sur beaucoup d'autres qui n'en occupaient aucun. Ces archives pourraient permettre de démasquer des informateurs, de trouver des coupables, de révéler des crimes inconnus et ainsi d'aider le Commonwealth à mieux comprendre son passé. Des demandes diverses ont été formulées depuis quatre ans pour divulguer l'ensemble des dossiers. Le Green Bloc, par exemple, réclame une divulgation publique complète et transparente, au nom de la vérité et de la réconciliation nationale. Des familles de victimes peuvent avoir accès à certains dossiers pour identifier leurs proches, sans pour autant connaître les responsables de leur malheur, ce qui les laisse dans l'incompréhension et l'impression que tout ne leur a pas été dit.
Des historiens souhaitent également l'ouverture des archives pour étudier la répression du régime syndicaliste. Enfin, la New Federalist Union demande l'ouverture de l'ensemble des archives pour pouvoir attaquer les syndicats. Du côté de ceux qui souhaitent maintenir des restrictions et empêcher une ouverture totale et transparente, on trouve bien évidemment la PAC, qui considère que la divulgation de l'ensemble des dossiers compromettrait trop de personnes et affaiblirait les services de renseignement du Commonwealth dans leur lutte contre le terrorisme. De nombreux défenseurs de la stabilité du Commonwealth refusent que les dossiers soient rendus publics, par peur de déclencher un chaos mêlant vengeance sociale et politique. D'autres avancent que des personnes innocentes citées dans les dossiers pourraient se retrouver face à des histoires qu'elles ne souhaitent pas entendre. Mais surtout, ceux qui n'ont aucune envie de voir les restrictions levées sont les anciens fonctionnaires et les membres actifs, qui ne veulent pas être démasqués et risquer des poursuites judiciaires ou des assassinats. Le président Ramsey avait promis que, durant son mandat, « le peuple aurait le droit de savoir », ce qui avait entraîné une réponse du chef d'état-major général de la PAC, Zaccheus Morgan : « Le peuple a le droit de vivre en paix, et divulguer les dossiers reviendrait à légaliser le meurtre et la justice expéditive dans la semaine. » Les archives restent majoritairement sous scellés, leur contenu n'est connu que partiellement et leur intégralité ne l'est que par quelques rares personnes. C'est le cas de Hecuba Emenheiser, cette ancienne archiviste qui a négocié son immunité en échange de la gestion des dossiers et des archives, qu'elle contrôle d'une main de fer. Elle accepte de fournir des informations de manière sélective et stratégique, afin de maintenir son influence et l'équilibre entre les différentes factions. Comment lui en vouloir ?
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Le sort du personnel de la Black Book Guard est un sujet aussi brûlant que celui des archives et des dossiers. On estime qu'il y a eu plus de 20 000 personnes au sein de la Black Book Guard avant sa disparition. Que sont devenues toutes ces personnes ? La plupart des officiers supérieurs ont fui le pays, d'autres ont été arrêtés, mais certains doivent encore se cacher. Les officiers de rang intermédiaire ont probablement pris une retraite discrète, tandis que d'autres occupent de nouvelles fonctions au sein de l'appareil de sécurité du Commonwealth. La grande majorité du personnel de base a probablement été réintégrée dans la vie civile. Les informateurs sont pour la plupart totalement inconnus et anonymes. Une grande partie des gardiens et du personnel des camps de travail a été poursuivie en justice, mais certains n'ont toujours pas pu être identifiés. Il reste la question de ceux que l'on nomme pudiquement les « recyclés » : ces anciens officiers qui ont retrouvé des postes à responsabilité au sein de l'appareil de sécurité du Commonwealth, que ce soit dans la Direction de la sécurité intérieure du Commonwealth (CISD), les services de sécurité des districts ou même les sociétés privées de Port-Liberty, qui ont toutes embauché d'anciens agents pour leurs compétences ou leur expérience.
Ce « recyclage » est largement critiquable, mais très rarement condamné et empêché. Ceux qui se cachent sont ceux qui ont tout simplement disparu de la vie civile du jour au lendemain. Ils ont changé de nom, déménagé de leur ville ou de leur district pour ne pas être reconnus et qu'on ne parle jamais de leur passé. Certains vivent probablement dans la crainte d'être démasqués ; d'autres ont réussi à enterrer leur histoire, voire à mourir avec leur secret. Un tout petit nombre d'officiers ont été poursuivis par les familles des victimes, des journalistes ou même des associations de justice civile. Plusieurs d'entre eux ont déjà été tués dans des circonstances troublantes et personne n'a encore été jugé pour ces crimes. Il existe une poignée de « repentis » : certains se sont spontanément rendus, cherchant sans doute l'absolution en disant la vérité. Leurs témoignages sont inestimables pour les historiens, mais leur statut leur évite toute poursuite judiciaire. Les lois adoptées lors de la réconciliation nationale et de la réorganisation de la justice ont accordé l'immunité à ceux qui témoignaient, et de nombreuses personnes en ont déjà profité. Un ancien membre que j'ai interrogé sous couvert d'anonymat admet : « J'ai fait des choses horribles que je ne pourrai jamais effacer. J'ai dénoncé des voisins ou des proches. J'ai participé à l'interrogatoire de prisonniers dans des camps. J'ai vu des gens mourir sous les coups et la torture. » Je n'attends pas le pardon, car je sais que je n'en mérite aucun. Je veux juste coopérer, puis qu'on me laisse tranquille. Est-ce trop demander ? »
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La Black Book Guard a certes disparu, mais d'innombrables questions demeurent. Combien de victimes y a-t-il eu au total ? Nous ne pouvons pas le savoir avec précision pour l'instant. Les archives sont incomplètes et de nombreux documents ont été détruits durant les derniers moments du régime syndicaliste. Selon les estimations les plus probables, au moins 300 000 personnes sont passées par le système des camps de travail entre 1935 et 2015. Il est possible que 25 000 en soient mortes. Ce ne sont malheureusement que des estimations, et non des faits précis et scientifiquement démontrables. Qui est responsable ? La chaîne de commandement allait du Conseil central de l'UMMFS jusqu'aux gardes des camps. La responsabilité est partagée et diffuse. Personne n'est responsable de ces crimes, mais personne n'est non plus totalement innocent. Que savaient les gens ? Les réseaux d'informateurs rendaient tout le monde complice, d'une manière ou d'une autre. Savoir, c'était être impliqué, et être impliqué, c'était être réduit au silence. La distinction entre victime et bourreau s'est estompée. Quelle doit être la portée de la justice ? Les poursuites actuelles ne concernent qu'une poignée de personnes. Les commissions de la vérité pourraient en atteindre davantage et leur demander des comptes. Toutefois, la véritable justice, c'est-à-dire la réparation, la réconciliation et le droit à la vérité, semble encore très lointaine.
Et que faire des archives disponibles ? Faut-il les rendre publiques et risquer un chaos inimaginable ? Les sceller, les enterrer et aller vers l'oubli ? Dans une de ses rares interventions publiques, Hecuba Emenheiser a exprimée son point de vue : « Beaucoup trop de personnes pensent que je détiens les clés du passé. Ils se trompent. C'est le passé qui détient les clés de notre existence au présent. Chaque dossier est une vie, chaque nom raconte une histoire particulière. Chaque histoire fait se poser des questions. Et moi qui en suit la "gardienne", je ne peux fournir toutes les réponses. » La Black Book Guard était le miroir le plus sombre de la RWSR, une institution qui reflétait les peurs du régime, ses contradictions et surtout sa cruauté. Elle a été crée pour protéger la révolution, en finissait par la trahir et lé détourner à son profit. Elle se disait être la serviteur de l'UMMFS, alors qu'elle a fini par en devenir son maître. Elle devait être l'instrument de l'ordre syndicaliste, pour n'être que semeurs de haine, de chaos et de morts. L'héritage de la Black Book Guard c'est au final celui du Commonwealth : une population qui a été façonnée par la surveillance généralisée, un Etat qui reste hanté par des secrets inavouables, un avenir continuellement assombri par son passé. Les archives sont là, elles attendent. Les réponses, si elles existents, sont cachés dans ces milliers et milliers de dossiers qui n'attendent que quelqu'un ayant le courage de les ouvrir.