
La place San Stefano, cœur politique battant de la ville
Le jour se lève lentement sur cette ville de Velsna, qui se réveille au coeur de l'hiver. La neige qui tombe dans les canaux se dissout, tandis que celle sur le parvis des églises devient de la boue sous les pas, et que dans les ruelles les plus étroites et les moins fréquentées, le manteau blanc perdure un temps de plus. Le peuple velsnien se réveille avec la gueule de bois: la San Stefano a eu lieu il y a deux jours de cela, et l'odeur de l'alcool emplit encore l'haleine de certains. Les choses de la politique, en cette fin d'année, tournent au ralenti, au même rythme que ses habitants, et sur la place ortant le nom du Saint protecteur de la ville, les citoyens affluents autour de l'estrade des rostres, qui accueille la parole publique devant le Palais des Patrices, n'a qu'un sujet de conversation à la couche. Certes, les fêtes sont passées...mais pas totalement. Un évènement inattendu est venu dans les esprits des habitants, paraître comme le prolongement des célébrations. Certes, pas de quoi se réjouir de voir deux Hommes s'entretuer en place publique, mais ce fut suffisamment inédit, inoui, que la curiosité semble prendre le pas sur le mauvais goût dans beaucoup de cas, dans un moment de voyeurisme presque malsain. La violence politique a toujours existé dans la cité velsnienne, mais c'était comme si les pouvoirs publics avait cette fois ci tenté de canaliser cette rage à la plus petite échelle. Un duel d'honneur. D'ores et déjà, les bookmakers avaient commencé à prendre les paris dans la plupart des débits de boisson, et une question venait se transmettre de lèvres à lèvres: MacRideinn ou Altarini ? La réponse était loin d'être aussi évidente, car tandis que certains faisaient prévaloir leur haine des achosiens, le sénateur réactionnaire ne paraissait pas plus populaire dans les cœurs de beaucoup.
Indéniablement, le duel d'honneur entre l'achosien et le velsnien ne pouvait se résumer à une simple empoigne entre deux Hommes un tantinet vindicatifs...des enjeux bien plus grands paraissaient d'ores et déjà se dessiner en marge de l'évènement. Partisans du gouvernement conservateur et partisans d'Altarini, assurément, ne resteraient certainement pas impassibles face à la situation. Le duel qui s'annonce dans le sable n'est que le prolongement de luttes politiques internes à la Grande République, si bien que beaucoup de velsniens, notamment parmi la classe politique, semblaient bel et bien avoir choisi l'achosien comme champion. Une victoire d'Altarini renforcerait très probablement son aura politique, son influence et son prestige dans cette société où l'honneur rivalise avec l'argent pour déterminer la veleur d'un Homme, ce que les velsniens appellent la dignitas
. A l'inverse, si d'aventure Altarini se ridiculiserait, serait vaincu ou pire, serait tué, les conséquences pourraient bien être incalculables, à la fois pour Velsna, mais pour toutes les contrés dodécaliotes où Altarini exerce son mandat Hégémonie. Beaucoup d'individus avaient donc autant à gagner qu'à craindre de la victoire de l'achosien.
Sur la grande estrade des Rostres, le crieur sénatorial, vient dans une démonstration rhétorique désuète, donner les dernières indications de cet évènement, qui a rameuté des personnes qui d'habitude ne prennent pas le temps de venir se mettre au parfum de la politique:
"Citoyens, peuple de la cité. Ces excellences du Gouvernement communal annoncent l'arrivée imminente du ministre achosien Ceann Gille-Crìosd MacRìdeinn, XVIIème Chef du Clan MacRìdeinn, Générale d'armée et Président de la Tribune d'Achos. Il est prié à chaque citoyen de n'interférer aucunement avec les déplacements de son excellence, que ce soit en obstruction, en provocation, en brimades et en violences. Son excellence MacRìdeinn est déclaré sous la protection du Gouvernement communal durant l'intégralité de son séjour en notre cité, et tous les citoyens sont priés de montrer sympathie et courtoisie à son égard. Tout trouble à l'ordre public sera puni à raison des décisions prises par les tribunaux de première instance, pouvant se graduer de l'amende à la prison ferme suivant la gravité des infractions commises contre la cité velsnienne et la personne de son excellence MacRideinn.
Le duel d'honneur opposant son excellence MacRideinn à son excellence sénateur et hégémon Francesco Mogador Altarini se tiendra le mardi 15 décembre, au théâtre plein-air de la ville de Marciano, sur le territoire administratif de la chôra velsnienne. Le duel se déroulera en présence du peuple de Velsna, d'une partie du gouvernement communal de ces excellences membres du Sénat des Mille de la Grande République. Il est prié à chacun une conduite irréprochable. Une attestation d'identité sera nécessaire, et il sera formellement interdit aux personnes mineures d'assister au duel. Ces excellences ambassadeurs et dignitaires étrangers sont formellement invités à l'évènement."

L’aéroport international de Velsna est le lieu d'un petit rassemblement de gardes du corps et de personnalités à l'apparence chatoyante, mais pas celles que l'on croit. A l'arrivée de l'achosien, il n'y a guère de sénateurs, ambassadeurs, de membres du gouvernement pour l’accueillir, mais une cohorte incongrue d'individus en uniformes d'officiers de la Marineria velsnienne. Des militaires, oui, mais surtout des jeunes hommes pour leur majorité dans ce petit groupe de cinq. Tout juste avaient-ils l'âge d'avoir une barbe, et le "garçon" qui se présenta le premier au chef de clan achosien en était totalement dépourvu. Les cheveux noirs de jais et la peau lisse, sans cicatrice d'une personne qui porte un uniforme, mais qui n'a pas encore connu la guerre. Mais ce visage, indéniablement, rappelait quelqu'un d'autre à MacRideinn. Celui-ci se présente, et s'incline, se défaisant de son couvre-chef à sa vie:
" Excellence. C'est un honneur de vous rencontrer. Mon nom est Patrizio Di Grassi, officier-cadet de la Marineria, mais je pense que vous connaissez plus amplement l'ancien sénateur mon père. Celui-ci vous fait parvenir ses plus grands respects. Nous ne nous présentons pas à vous au nom du gouvernement velsnien, mais en son nom. Je me suis proposé afin de vous faire office d'escorte dans la ville le temps de votre séjour. Vous n'êtes pas dans l'obligation d'accepter, mais les rues de Velsna ne sont pas tout à fait sûres pour un Homme comme vous, et les partisans d'Altarini sont partout.
Je me suis également porter volontaire pour être votre champion dans le cadre du duel à venir. Dans le cas où vous seriez dans l'incapacité de vous battre le jour fatidique, c'est moi qui prendrait votre place, et qui devrait défendre votre honneur face à son excellence Altarini. Je l'ai juré. Là encore, vous êtes en liberté de refuser, mais ce ne serait pas chose avisée à mon humble avis. Considérez moi comme la garantie que vous pourrez en toute commodité défendre votre cause, à défaut d eme considérer comme un allié si vous n'en avez pas la volonté... Suivez nous je vous prie, nous allons vous escorter jusqu'au Palazzio qui vous servira de logis. Une ancienne demeure du tyran Scaela, dont le confort je le pense, vous siéra bien. C'est assez proche, je vous invite à ce que nous fassions le chemin à pied."
Pour une raison qui pouvait échapper cet instant à l'achosien, ce petit groupe de velsniens avait prit fait et cause pour lui au détriment d'Altarini. Sur le chemin, le jeune homme ne tarda pas à éclaircir les raisons de ses motivations:
" L'ancien sénateur mon père m'a parlé de vous, excellence. Il a dit que vous vous êtes battu durant la Guerre de l'AIAN. A ce titre, il pense que vous mériter à ce que votre sécurité soit assurée. Et inutile de dire que Velsna est un endroit dangereux pour vous. Altarini est peut-être médiocre en intelligence et en parole, mais il dispose de beaucoup de partisans qui pourraient être tentés de faire le sale travail à sa place avant le duel. Ne le sous-estimez pas, excellence: c'est une teigne doublée d'une brute sans manières. Je persiste à croire que vous n'auriez pas dû accepter les demandes ce et Homme: vous l'avez laissé décider du terrain de l'affrontement. A mon sens, c'était une erreur, mais soit, ce qui est fait est fait.
Je tiens également à vous informer que vous avez d'ores que vous ne passez pas inaperçu, et que vous avez déjà reçu plusieurs invitations. Le Patrice Bernaba Albirio en personne vous a personnellement invité dans son Palazzio ce soir. C'est un ami de l'ancien sénateur mon père, donc aucune crainte à avoir. Il souhaite probablement partager avec vous à boire, et de vieilles histoires de guerre.
Vous avez également reçu deux autres invitations: une de la part du Sénateur Alfonso Rufinus. C'est un socialiste qui se dit proche du peuple, mais j'ignore s'il est de bonne compagnie. Il m'a l'air...populiste et assez opportuniste. Peut-être compte t-il tirer quelque chose de vous, mais je le sais opposé à Altarini, lui aussi.
Mais encore une fois, vous pouvez refuser l'une et l'autre de ces invitations. Cependant, il serait préférable pour vous de faire connaissance avec les hommes et les femmes qui vous veulent du bien.
Une dernière chose: vous devriez vous présenter au Bureau des jugements demain après midi, afin d'assister à l'énumération de vos droits et devoirs en cas de duel. Vous serez attendu. Les dernières dispositions quant aux modalités de l'affrontement y seront prises. Bonne fin de journée, excellence. Et évitez de vous attirer des ennuis: vous et moi seront de fait dans le même bateau si vous deviez connaître un sort funeste."
Patrizio Di Grassi et son petit groupe d'officiers cadets s'en retournèrent avant de s'évanouir dans les rues de la ville, laissant l'achosien avec lui-même dans cet endroit qu'il honnissait tant...

Le Patrice de Velsna Bernaba Albirio, accesoirement ancien combattant lors de la Guerre de l'AIAN

Alfonso Rufinus Portelli, sénateur et opposant opiniâtre d'Altarini
