
Comme tous les jeudis soir, le convoi aérien kah-tanais décolle de Gokiary en direction plein Est pour aller Dieu sait où en Barvynie ou ailleurs. Le soleil brille encore, il fait vingt-sept degrés sur la base et les couleurs tremblent légèrement au-dessus de la piste. Les appareils gagnent leur altitude et leur vitesse maximale. Vingt minutes plus tard, les grosses bêtes d'acier ont avalé les trois cent kilomètres qui séparent Gokiary de la limite du désert rouge. Le survol de cette région maudite s'entame donc autour de 17h00.
Comme tous les jeudis soir, dans un bureau plein de câbles électroniques, la colonnelle Kahina Samarqand de la mission azuréenne au Finejouri supervise les activités de surveillance aérienne menées depuis le 2 novembre depuis une base de la frontière occidentale du royaume, près de la ville de Rioty. Les pilotes azuréens se relaient pour observer le ciel, patrouiller, et mâcher du qat à vingt mille mètres d'altitude les petits filous depuis cette date. Ainsi les trajets réguliers du Grand Kah sont bien repérés depuis qu'ils ont commencé. Les ballons atmosphériques bourrés de technologies de surveillance et de capteurs-émetteurs radar, déployés à partir du 22 novembre 2018, ont d'ailleurs déjà remarqué ces allées et venues qui n'ont a priori rien d'anormal mais que voulez-vous, au-dessus de la Kabalie faut être attentif. Ronds et malicieux comme des yeux de chats ou des méduses paumées dans l'air glacial eux silencieux et tranquilles savent bien tout ce qu'il se passe. Kahina, en bas, les pieds sur la terre, n'a que la force de son cerveau pour connaître le monde. Elle adore savoir des trucs. Kahina, qui a un radar à la place du coeur, détecte tout sur tout, surtout ce qui n'aurait pas dû l'être. C'est une experte et en plus elle n'a aucune pitié à ficha les gens. Fidèle à sa libido voyeuriste autant qu'à sa fiche de poste, elle ordonne, comme tous les jeudis soir, le départ des deux avions de chasse qui se relaient au-dessus de la péninsule d'Afarée occidentale. Usman et Farid sont de corvée. Ils se prennent une petite boulette de qat, se la glissent derrière la gencive et sautent dans leurs bolides, des Azarakhsh achetés au Faravan et déployés par l'Azur en Afarée occidentale. Fin comme un sabre, l'avion a le profil d'une flèche et pleins de petits bidules sous les aisselles, dont deux missiles air-air/air-sol Sayf. Le confort d'un fauteuil de pilote, fixé dans son petit globe de plexiglas, et la catapulte qui fait défiler le monde, l'accélération qui ramène leur boîte cervicale en avant et en arrière, ils escaladent la grande vague de l'air et pouf les voilà sur orbite. Trente secondes plus tard il n'y a plus rien entre eux et Dieu que de grandes lumières dorées au-dessus des nuages.
29 décembre 2018, entre 17h01 et 17h52
Le convoi kah-tanais mène son petit bonhomme de chemin à réaction. En allant vers l'est, le turbo dos au soleil, les pilotes voient la ligne orangée de l'horizon se confondre avec le ciel bleui : au-delà c'est la nuit. Le sol, rougeâtre comme s'il était maculé du sang d'un milliard de personnes, troué par des cratères de boutons, s'assombrit et l'un d'entre eux pense furtivement qu'il est en train de survoler Mars. Bip bip font les petits machins qui clignotent dans la cabine de pilotage des avions. Au moment qu'il juge opportun, le ou la capitaine du convoi donne l'ordre et s'actionnent des portes automatiques dans le ventre des gros porteurs ; aller aller aller on balance sur un tapis roulant des caisses entières mais qu'y a-t-il dedans mystère et les unes après les autres immenses et lourdes elles se jettent dans le vide.
La jetée des caisses a lieu pendant la traversée de l'« espace aérien » de la R.A.D. et a priori les Kah-tanais ne peuvent pas se louper vu la couleur du sol ; c'est donc qu'ils savent ce qu'ils font mais dans l'armée on obéit aux ordres, même dans l'armée libertaire, c'est pourquoi le secret est bien gardé et aucun commentaire ne vient troubler la livraison de matériel qui est effectivement secrète, secrète pour encore quelques minutes.
Usman et Farid, chacun dans leur avion de chasse supersonique, mettent comme c'est bien entendu le paquet parce qu'à priori il n'y a pas de malentendu sur l'intention du Diwan de surveiller ce qu'il se passe au-dessus de la Kabalie. Grâce à ces supers bijoux faravaniens, la vitesse de Mach 2,2 est atteinte au moins aussi rapidement que le convoi kah-tanais a atteint sa vitesse maximale. Les deux Azarakhsh ont bien évidemment actionné leur radar, ils vont tellement vite que ça vaut mieux sinon ils pourraient percuter quelqu'un bien qu'il n'y ait pas beaucoup de passants à cette altitude. Des nuages en forme de sable tapissent la couche d'air chaude qui flotte au-dessus du désert épuisé de soleil ; l'albédo du sol rougeâtre de la Cramoisie est faible et cuisant, à terre il fait 5 à 8 degrés de trop par rapport à la moyenne continentale. Comme deux oiseaux qui vont super vite Usman et Farid gagnent l'espace proche de la trajectoire du convoi kah-tanais.
Grâce à leur radar intégré, aux ballons-sondes qui surveillent l'atmosphère et communiquent avec les forces azuréennes au sol, le repérage d'objets chelou qui flottent comme une petite poudre de crotte de puce dans le sillage du convoi kah-tanais ne prend pas trois plombes et les caisses sont encore en train de flotter, allégées et douces grâce à leur parachute, au moment où les chasseurs arrivent dans leur sillage. Au cas où le convoi est dans les parages, Farid, le mec sympa, se branche sur la fréquence radio. ...krrr krrr... tango delta roger charlie hebdo. Vous me recevez ?... Salam aleikum les gars la forme ? ... krrr... Usman, le mec taciturne, ne dit rien et se concentre sur les petites bulles qu'il voit dans son horizon : les caisses flottantes sous un gros drap brillant de parachute. Que dit le protocole ? De n'avoir confiance en personne. Il est 17h et des pirouettes (entre 17h20 et 18h00 a priori). C'est non sans déplaisir qu'Usman, d'un coup de poignet enthousiaste, tire sur les caisses et les fait une à une exploser en l'air. Boum ! Boum ! Ça explose généreusement, presque trop facilement : on dirait qu'il n'y avait pas que de la poudre de lait pour bébé dedans. Usman fronce les sourcils. ... kkrrr krrrr... vous venez de lâcher quoi les gars ? nous on a des consignes on peut rien laisser passer... ... krrr krrr...
Kahina Samarqand, qui a suivi toute la scène par radio, et qui entend bien ce qu'il se passe avec les yeux sur l'information radar qui se précise, se tient prête à lancer de nouveaux ordres.

- 2 avions de chasse n.3
- 6 radars n.9
- 6 véhicules de transmission radio n.9
- ballons-sondes et autres satellites RP
- munitions classiques d'avion de chasse RP
- 2x4 missiles air-sol n.9 NON ENGAGÉS À L'HEURE H


