20/05/2019
21:47:09
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Livre enquête - Lui Président

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Couverture
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Préface

J'ai rencontré pour la première fois Vasiliy Shulichenko lorsqu'il n'était encore qu'un jeune et fougueux chef de parti. J'avais été chargé de suivre sa campagne -son combat- pour ravir la présidence à la gauche. Pendant plus d'un an, je n'ai cessé de m'inviter à ses meetings, de le suivre dans ses déplacements, de lire ses programmes, ses communiqués. Après plus d'un an de campagne, un an de meetings, de déplacements, après plusieurs centaines d'heures de lecture, c'est en tant que simple citoyen que j'ai suivi, à la télévision, la cérémonie d'investiture du nouveau Président de la République. Une cérémonie qui actait des changements majeurs.

Premier changement : cette élection marque le retour du Parti d'union nationale. Une victoire sans précédent pour le parti de centre droit, son candidat ayant été adoubé par plus de 75 % contre un Président sortant totalement humilié. Le mandat qui s'ouvre par cette cérémonie est donc un signal fort adressé au peuple et au reste de la classe politique : le parti a su se renouveler, proposer une alternative, un programme ambitieux et faire émerger une figure jeune et dynamique.
Second changement : le Président du Conseil des sages intronise le premier Président homosexuel de l'Histoire du Latrua. Une orientation sexuelle que l'homme de bientôt quarante avait toujours mis au second plan, cachant, avec ce que l'on pourrait appeler de la honte, son amour passionnel et fusionnel avec son mari, le chanteur Sergey Shulichenko. Aujourd'hui assumée, cette relation amoureuse est l'une des choses qui à plu à l'électorat latruant. Ce dernier a accueilli à bras ouverts un jeune homme, ancien diplomate, diplômé de l'Université de sciences politiques de Vrarany, qui promettait le changement. Un jeune homme qui a toujours assumé d'être libéral économiquement, partisan du libre-échange, libérale socialement, défendant corps et âme des lois pour donner plus de libertés au Latruants et aux Latruantes. Un jeune homme qui a su mobilisé des centaines et des milliers de personnes, déplaçant les foules à chaque meeting.
Troisième et dernier changement : le nouveau Président veut bouleverser les normes et les codes de la politique, de la communication. La présidence qui s'annonce sera celle de la mesure, dans les paroles, dans les actions, mais aussi celle de la communication. Une communication peut-être à outrance, le Président s’appropriant les réseaux sociaux comme mode de communication prépondérant.

Ces trois changements structurèrent les cinq années qui suivirent cette cérémonie. Durant ce premier quinquennat, j'ai repris ma casquette, suivant le candidat devenu Président, de ses premiers déplacements à sa facile réélection en 2010. Le second quinquennat qui s'ouvrit fut la droite continuité des cinq premières années passées au Palais présidentiel. Et c'est peut-être dans le but de casser cette continuité, cet immobilisme, que j'ai reçu un beau matin de janvier 2019 un appel de la présidence de la République. Le Président de la République m'invitait à un déjeuner pour discuter d'un projet journalistique inédit.
Il me proposa de le suivre, pendant une durée indéterminée, au quotidien. De découvrir l'envers du décor, ce que nous autres, simples mortels, simples citoyens, ne pouvons voir. De l'accompagner dans ses déplacements, d'avoir mes entrées au Palais. Face à cette proposition, bien évidemment que j'ai dit oui.

Je tiens ici à clarifier mon choix. Ce livre n'est pas une œuvre de propagande. Le but n'est pas de défendre le projet porté par Vasiliy Shulichenko, de la glorifier. Ce livre se veut un témoignage, celui de l'exercice du pouvoir dans un monde qui ne cesse de se brutaliser, de se polariser. Ce livre n'est que le récit de mes observations et de mes entretiens avec le Président de la République, avec son entourage, ses proches, ses conseillers, ses ministres... Rien de ce qui est écrit n'a été relu, corrigé par le Président ou ses équipes. Rien de ce qui a été dit n'a été omis.
Ce livre est sûrement l'ouvrage le plus important de toute ma carrière. Une carrière de journaliste dédié à la vérité, à la neutralité, à l'information juste. C'est cela que j'ai recherché en suivant ces déplacements, en assistant à ces réunions, en menant ces entretiens et en écrivant ce livre.

Damian Strekalov
7787
04/01/2019 - Palais Présidentiel

Voilà plus d'une heure que j'attends dans une antichambre du Palais présidentiel. Un huissier, dont l'âge laisse à penser qu'il est ici depuis plusieurs années, si ce n'est depuis le début de notre République, m'escorte jusque d'imposants canapés bleu marine. La pièce dans laquelle je me trouve a été rénovée récemment. Les murs arborent des tons crèmes et blanc cassé, les plafonds ont été repeints et de nouvelles moulures ont été placées. Sur une table en verre, chef d’œuvre du design latruant du milieu du XXe siècle, sont disposé différents magazines et livres traitant de sujets variés : le design avant-gardiste, la culture slavis, l'histoire politique du Latrua ou encore sur l'économie libérale en Eurysie. Des sujets n'ayant rien à voir les uns avec les autres et qui devaient laisser, comme moi, nombre de visiteurs songeurs et interrogatifs.

Après plus d'une heure de feuilletage d'un livre -très intéressant- sur l'art primitif nazumien, j'entends des bruits de pas monter depuis l'imposant escalier du palais. J'ai à peine le temps de reposer l'ouvrage que le Président de la République fait irruption dans la pièce, suivi de la Première Ministre et de quelques collaborateurs. Il s'approche de moi, me serre la mains et m'entraîne à sa suite dans son bureau. Il s'installe derrière le meuble noir, moderne. Sur ce dernier trône quelques livres, empilés sur le côté gauche, certains arborant fièrement des marque-pages, aux couleurs allant du rose pâle au gris foncé. Ces ouvrages, principalement de philosophie, cohabitent tant bien que mal avec une dizaine de dossiers, aux pochettes vertes, bleues et roses. Le Président de la République enlève sa veste, prend un stylo de couleur rouge et lança en direction de sa Première Ministre un franc et sérieux :

"Par quoi commence-t-on ?"

La réunion qui suit est à la fois technique, portant sur les sujets de réindustrialisation ainsi que sur les avancées de la réflexion budgétaire, mais aussi très politique. Le sujet des retraites occupe plus de la moitié de la conversation. Une opposition nette au projet semble transparaître des propos de la Première Ministre. Yuliya Belyakova semble épuiser. Cela fait bientôt trois ans quel est à la tête du gouvernement, d'une majorité certes docile, mais qui est désespérément à la main du Président. Elle est donc aujourd'hui, plus que jamais, une sorte de pantin entre les mains d'un Président qui l'utilise, l'use.
La presse fait état de rumeurs sur de possibles distensions entre les deux membres de l'exécutif depuis de longues semaines. Des distensions qui sont visibles durant cette réunion. La Première Ministre est, si elle ne le dit pas directement, opposée à l'idée d’un référendum. La discussion devient donc soudainement tendue lorsque le Président de la République demande :

"Comment sont les derniers sondages ?

- Serrés, lui répond l’un de ses conseillers."


La cheffe du gouvernement fait un signe de désapprobation, qui n’échappe pas au chef de l’État. Les deux se regardent un long moment, une sorte d’échange silencieux peut-être plus porteur de sens qu’une discussion de vive voix.
La réunion se poursuit dans un climat alternant entre tension et érudition. Après plus de deux heures de travail, Vasiliy Shulichenko se lève, mettant ainsi fin aux discussions. Si la Première Ministre s’éclipse très rapidement, le PR reste quant à lui discuter avec ses différents conseillers. Je tends l’oreille tandis que je range, peut-être un peu trop consciencieusement, mes affaires. Je capte alors quelques bribes provenant du conciliabule présidentiel :

"Tu ne crois pas qu’il faudrait faire un remaniement, demande la conseillère économie.


- Non, ce serais beaucoup trop tôt, répondit Shulichenko. Il faut qu’elle continue. Elle fait la gueule maintenant, car elle pense que le peuple n’acceptera pas de travailler plus longtemps. Mais je pense pas qu’il faille partir aussi défaitiste. On n’arrête pas de faire de la pédagogie, ça va porter ses fruits.

- Et si on perd, lance le conseiller politique.

- Ah… Si on perd. Mais on ne perdra pas !"


Rire général.

"Plus sérieusement, si on perd, elle démissionnera, et d’elle-même."

Je suis forcé, poliment, mais ferment de quitter la pièce, de repartir dans l’antichambre et de me replonger dans mes lectures.

***

La nuit est tombée depuis plus de deux heures sur Vrarany lorsque j’entre pour la deuxième fois de la journée dans le bureau présidentiel. Le Président est assis derrière son bureau. Il a fait tomber veste et chemise, remplacées par un sweat bleu marine. Sa cravate est posée sur l’un des grands et larges canapés noirs vers lequel il m’accompagne. Il se pose sur le meuble et me regarde longuement. Un regard bleu, perçant, qui semble fouiller au fond de votre âme. Il brise ce silence et me demande :

"Qu’avez-vous pensé de la réunion de ce matin ?

- C’est à vous de me le dire, réponds-je avec un brin d’insolence.

- Elle était productive. On a réussi à balayer un grand nombre de sujets. Et c’est un exemple concret, je pense, de la cohésion et du travail exécutif.

- C’était aussi un exemple des tensions existantes entre les deux membres de l’exécutif."


Touché, coulé. La question semble faire mouche. Mon interlocuteur réfléchit quelques secondes, semblant peser mentalement tous ses mots, puis me répond, avec une forme de diplomatie :

"Je ne pense pas qu’on puisse parler de tensions. On discute, parfois on peut s’engueuler, mais à la fin, c’est l’intérêt général qui prime.

- Et cette réforme est d’intérêt général ?

- J’en suis sûr. Le but est de réformer pour que nous n’ayons pas à le faire dans 10, 20 ans. Aujourd’hui, c’est un fait : nous avons plus d’actifs que de retraités et nos pensions sont parmi les plus élevées de la région et du continent. Cependant, il est préférable de transformer notre système, tout en conservant l’idée de répartition des moyens, avant que nous n’ayons une inversion de nos courbes démographiques et plus de retraités que d’actifs.

- Et la Première Ministre ne partage pas votre analyse.

- Elle la partage. Là où il peut y avoir un désaccord, c’est sur la méthode. Madame la Première Ministre aurait préféré que l’on passe par le Parlement et par un vote de nos élus.


Je pense qu’au vu de l’importance de cette réforme, le choix doit appartenir au peuple souverain. Ce n’est pas un choix léger, futile. C’est un choix déterminant et je pense que c’est nécessaire qu'on permette aux Latruants de se prononcer et…

- Et cette réforme vous convient telle qu’elle est ?

- Oui.

- Elle est pourtant issue d’une concertation ?

- Je n’ai jamais rien eu contre les concertations, dit-il en souriant. Au contraire, le référendum est l’aboutissement, d’une certaine manière de ces concertations. Après, le texte qui en est sorti comprend quelques… Non pas des erreurs, mais des… Mesures superflues.

- Lesquelles ? Parce qu'on sait de sources sûres que l’idée d’un système à points vient de vous, ou du moins du gouvernement.

- Le système par points a été proposé par le gouvernement. C’est une nécessité de simplification. Cependant, ce système vise à remplacer l’idée d’un âge légal de départ. Or, le texte associe les deux mesures. Pour moi, c’est contre-productif, car ça rend floue l’idée du point. Et, de plus, on sait pertinemment qu’un ouvrier du BTP va commencer à travailler à 17 ans. Et pour autant, malgré le fait qu’il ne doive cotiser que 37 annuités, il sera obligé de continuer à travailler jusqu’à 55 ans, au lieu de partir à 54. Il aura perdu un an de retraite ou de reconversion et l’État payera plus.

- Donc vous n’excluez pas de modifier le texte s'il est adopté.

- Je n’exclus jamais rien, c’est un principe. Pour autant, chaque chose en son temps : le vote, la promulgation et puis, peut-être, la modification."


La conversation continue ainsi pendant plus d’une bonne heure : moi, lui posant des questions à bâtons rompus et lui, me répondant quasiment du tac-au-tac. Lorsque l’horloge en garni, posée au-dessus de la cheminée, se met à sonner 22 heures, le Chef de l’État se lève en disant :

"Ce n’est pas tout, mais il me reste encore un peu de travail et je connais un mari qui va commencer à ronchonner si je ne viens pas lui dire bonne nuit !"

Il rit de bon cœur et me laisse le temps de ramasser mon dictaphone ainsi que mes différentes fiches cartonnées. Je profite de ce petit moment de latence pour lui poser une dernière question :

"Vous pensez que votre Première Ministre restera jusqu’à la fin de votre mandat ?"

Il a un mouvement de recul, surpris par ma question. Il soupire longuement et dit :

"Je ne suis pas à sa place, vous savez. Pour autant, je pense qu’un changement de Premier Ministre maintenant, à un an des présidentielles serait néfaste. Il vaut mieux continuer avec l’équipe actuelle et avec la cheffe du gouvernement actuelle. Elle a l’expérience de nos institutions, de nos administrations et c’est une femme aimant la discussion, la recherche du compromis. Ce serait une énorme erreur que de la laisser partir ou pire : de la démettre."


Il me raccompagne jusqu’au perron du Palais présidentiel, me dit au revoir, bonne nuit et, plus étonnant, à la prochaine fois. A-t-il apprécié notre discussion, je ne peux l’affirmer ? Il semble pour autant plus léger que lors de la réunion du matin. Et je vois, alors que je m’enfonce dans les rues de la capitale endormie, la silhouette présidentielle, découpée par la lumière d’une lampe, à travers une fenêtre.
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02/02/2019 - Palais Présidentiel

Il est presque 19 heures quand j’entre à l’intérieur du Palais. Je traverse le hall, vide, sous les regards amusés des gardes et des huissier. Je monte quatre à quatre les marches du grand escalier, manquant de tomber et de m’écrouler sur le tapis bleu foncé. Arrivé en haut de l’imposant escalier, je m’engouffre dans une pièce aux couleurs vertes et dorées. La pièce est vide, je suis seul, entouré de dorures et de miroirs. De grands écrans ont été installés devant les baies vitrées et une petite dizaine de chaises sont disposées un peu partout dans la salle. Je prends place sur l’une d’entre elle, jette un œil sur les petits-fours posés sur un table nappée, réfléchi, tente puis me ravise. Il faut attendre.

Le matin, je m’étais rendu, comme plus de 12 millions de Latruants, dans mon bureau de vote de quartier. L’école numéro 19 de Vrarany avait été totalement chamboulée. Isoloirs, bulletins et urnes avait remplacé pour l’espace d’une journée, tables, chaises et cahiers. Le sérieux qu’appelait l’exercice républicain, la neutralité que demandait ce moment de vote, la solennité présente dans l’air ne pouvaient être entièrement pleines, les dessins des enfants affichés fièrement, telles des œuvres d’art, contrastant avec cette atmosphère. La candeur et la légèreté véhiculées par ces feuilles gribouillées, aux couleurs vives, aux lignes tremblantes, aux courbes timides, égayaient les votants, pour leur plus grand plaisir.
La petite pièce, salle de classe déchue, était bondée, noire de monde, remplie de votants et de votantes. Vieux, jeunes, femmes, hommes : tous s’étaient déplacés vers la petite école devenue, le temps d’une journée, l’un des centres névralgiques de la vie démocratique de notre pays.

Je pris place dans la file devant les isoloirs, attendis patiemment, entrai dans la petite cabine, tirai les rideaux gris. Je déposai les deux bulletins sur la table de plastique blanc. Deux bulletins à la fois complémentaires et contradictoires. Oui ou Non ? Non ou Oui ? Une réponse simple à une question complexe. Oui ou Non. Pour ou Contre une nouvelle réforme du système de retraite ? Pour ou Contre la retraite par point ? Pour ou Contre la création de retraites aménagées ? Pour ou Contre le décalage de l’âge de départ ? Des questions techniques qui pouvaient facilement se laisser supplanter par des considérations plus politiques : Pour ou Contre le gouvernement ? Pour ou Contre la Première Ministre ? Pour ou Contre le Président de la République.

Ce sont ces dernières questions qui semblent préoccuper le plus l’équipe présidentielle. Une équipe qui tarde cependant à arriver dans la pièce attenante au bureau du « patron ». Voilà bientôt une demi-heure que je suis assis dans un coin de la pièce, regardant pour la millième fois le même détail d’une tapisserie, ressassant ma solitude.
Il semble qu’aucun conseiller ne soit réellement pressé à l’idée d’apprendre le résultat de l’élection. Il est vrai que ce dernier pourrait conditionner la candidature de l’actuel chef de l’État. Un revers électoral, sur une réforme qui lui tient tout particulièrement à cœur, serait un frein pour la présidentielle à venir, un cadeau donné aux oppositions qui s’en donnerait à cœur joie pour attaquer le Président. L’enjeu est immense et la mobilisation à la hauteur de ce dernier. Je regarde en effet -pour me donner une contenance- sur mon téléphone le taux de participation qui atteint les 95 % de participation. Un taux qui n’est certes pas inhabituel au Latrua, mais qui monter l’importance qu’attache le peuple à la question sociale.

Je suis tiré de mes pensées -et de mon ennui- par l’arrivée soudaine d’un homme dans la pièce. Il est grand, mesurant un bon mètre quatre-vingts, musculeux, à en croire ses épaules. Il porte un costume aux teintes bordeaux, une touche de couleur et d’excentricité assez inattendue dans ce lieu de pourvoir et de sérieux, qui me laisse penser que l’homme qui vient d’entrer est tout, sauf un conseiller politique. Enfin, il arbore au cou un « N », tatoué à l’encre noir, initial non pas de son amant, mais de l’un de ces enfants.


C’est donc Sergey Shulichenko qui fait son entrée, discrète, dans la pièce. Le mari du Président balai l’antichambre du regard, me repère, me sourit et s’approche de moi. Dans son déplacement jusqu’à ma place, il prend une chaise qu’il tire sur un mètre avant de s’asseoir dessus. Il me tend une main, que je ne peux décemment pas refuser, et je la serre. Un léger silence s’installe. Nous ne sommes pas là où nous devrions être, lui comme moi. Lui, car il est avant tout un artiste, un chanteur dont la popularité atteint des niveaux quasiment stratosphériques, un chanteur populaire ayant dédié sa vie, ou du moins sa carrière à la musique. Un homme qui n’a donc jamais voulu de la politique, mais qui a sacrifié sa vie privée par amour.
Moi, car si je suis un journaliste politique reconnu, ayant interviewé presque tout ce que le monde politique latruant compte d’ambitieux, je n’ai jamais été réellement intégré dans les états-majors des partis, je n’ai jamais su être dans les « petits papiers » des politiques, ayant toujours eu un mal fou à entrer dans les cénacles qui font la vie institutionnelle de notre pays.
Le Premier homme tente de briser le silence qui a pris place en disant :

« C’est donc vous qui écrivez un livre sur mon mari.

- Tout à fait
, réponds-je, légèrement désarçonné.

- Et comment sentez-vous les choses ? »

Une question polie, qui n’attendait pas vraiment de réponse. Une question pour poser une question. Je pourrais naturellement répondre de manière évasive, mettant fin de manière peut-être abrupte à cette vaine tentative, mais mon instinct de journaliste, animal curieux par nature, me dit de continuer et de répondre :

«  Je ne suis que journaliste vous savez. Mon rôle est d’écrire sur les décisions politiques et de les commenter…

- Mais vous êtes aussi le récepteur des idées populaires comme dirait mon mari.

- C’est vrai
, admis-je. Ce référendum est important et tout le monde le sait : politiques comme simples citoyens. On comprend tous l’importance du scrutin sur notre système de retraite, mais aussi sur la prochaine élection présidentielle. Votre mari s’est imposé un scrutin en plus, une étape supplémentaire avant le moment le plus important de notre vie démocratique, un obstacle qui pourrait l’empêcher de se représenter. Alors certains voteront contre car ils ne comprennent pas pourquoi un référendum, d’autres voteront contre car ils n’adhèrent pas aux mesures proposées et enfin, ils y en a qui voteront contre pour sanctionner l’action présidentielle.

Sergey Shulichenko me regarde, semblant réfléchir. Il se lève, s’approche du buffet qui a été déposé contre un mur de la pièce, prend deux verres, me présente une bouteille de kompot et me verse un demi-verre. Il revient vers moi, me donne le cristal, devenu légèrement rosé par le liquide, et s’assoit. Il ne semble pas attaché au fait que l’on reprenne, mais je fais fi de ce sentiment et lui pose la question qu’il m’avait posé :

«  Et vous, Monsieur le Premier mari, quelle est votre analyse de la situation ?

- Vous savez
commence-t-il, ce n’est pas mon rôle. Je n’analyse pas, je vote de la manière qui me semble la plus juste et c’est tout. Je ne suis pas sourd à ce que peuvent dire les Latruants et les Latruantes, mais ce n’est pas à moi d’en tirer les conséquences. C’est à mon mari et à ses conseillers, nombreux, d’en tirer les conclusions et les conséquences.

- Vous n’avez donc aucune influence sur votre mari ?


- Non aucune… Comme il n’a aucune influence sur mon travail. C’est sain. Je n’ai pas à interférer sur les décisions politiques qu’il prend pour notre pays, comme il n’a pas à interférer dans mes choix musicaux et artistiques. Je n’ai pas de compétences politiques, et je pense que ce n’est pas lui faire outrage que de dire qu’il n’en a pas en musique.


Il affiche un léger sourire. Il boit une gorgée lorsque que la porte du bureau présidentiel s’ouvre. Il est presque 19:45 quand le Président Shulichenko sort de son bureau, accompagné d’une troupe de conseillers ainsi que de la Première Ministre, de la Ministre de l’Économie et de la Ministre de l’Intérieur. Il voit son mari, assis dans un coin de la pièce avec moi, et s’approche. Il dépose un baiser sur le front de Sergey et me serre la main.

« Je vois que vous avez rencontré mon mari me dit-il.

– Ce fut un honneur pour moi. Il a une analyse fine de notre situation politique. »

Le Président fait passer son regard de mon visage à celui de son mari. Sergey me fait un clin d’œil et sourit au chef de l’État. De l’autre côté de l’antichambre, la conseillère communication allume le grand téléviseur et met la chaîne de télévision nationale. Sur l’écran, les premiers chiffres s’affichent. Dans les petites villes, les bureaux de vote ont fermé il y a près d’une heure et les dépouillements sont bien avancés. Les oblasts à l’Est du pays ont envoyé les premières estimations et les résultats sont sans appel : 49,8 % de oui contre 50,2 % de non. Seule Sloleni dépouille encore. À l’Ouest cependant, les résultats se font attendre. Ces oblasts très urbanisés ont toujours été très favorables à l’équipe actuelle, et une exception à cette règle serait néfaste pour la majorité.

La cheffe de cette majorité ne regarde pas l’écran, elle préfère s’attarder sur le buffet, hésitant entre différents toasts. Je décide de m’approcher de la table, feignant la faim, jetant mon dévolu sur une assiette de petits-fours proche de la Première Ministre. Cette dernière me voit, me regarde rapidement avant de se recentrer sur son choix. Elle sera difficile à aborder, pense-je. J’esquisse une approche :

« Comment allez-vous Madame le Première Ministre ?

- Bien, bien… Et vous ?

- Heureux et honoré d’être parmi vous aujourd’hui, pour cette soirée électorale.

- C’est bien. »


Elle tourne à nouveau la tête, marquant sa volonté de mettre fin à notre conversation, si tant est que l’on puisse appeler notre échange une conversation. C’est sans compter ma pugnacité ainsi que ma volonté de l’interroger. Je repars donc à l’attaque de manière plus directe.


«  Quelle est votre analyse de la situation ? »

La PM me regarde à nouveau avec un air mi-amusé, mi-agacé. Elle délaisse pour de bon son assiette, pourtant remplie de tartelettes végétales, orienta son visage vers la télévision et le présentateur, qui meuble en attendant vingt heures, respire et dit :

«  Je ne peux pas vous livrer mon analyse, se serait trop tôt. Les résultats définitifs ne sont pas encore tombés.


- Mais les résultats provisoires sont en votre défaveur.

- On parle de dix oblasts sur quarante, qui plus est des oblasts peu enclins à voter nos réformes. Dons de là à dire que ces résultats ne sont pas significatives, il n’y a qu’un pas que je pourrais faire aisément.

- Vous pensez donc que le oui l’emportera.

- Je ne dis pas ça non plus. Il faut toujours être humble et ne jamais partir vainqueur. J’espère que le oui va gagner, mais je n’exclue pas une défaite.

- Se joue pourtant là votre survie à la tête de l’exécutif.

- Ma survie m’importe peu. Ce n’est pas ma survie mais celle du système de retraite égalitaire qui est le nôtre. Il ne faut pas tout confondre. Ce n’est pas un référendum pour ou contre la Première Ministre. C’est un référendum pour ou contre réformer les retraites.

- Donc, en cas de défaite, vous ne démissionnerez pas ?

- C’est plus complexe, c’est plus complexe... »


Elle est déconcentrée par la sortie de la Ministre de l’Intérieur. Après quelques minutes passées au téléphone, Alexandra Vlacic rentre à nouveau dans la salle et s’approche du Président. Elle lui glisse quelques mots à l’oreille, provoquant l’intérêt de Shulichenko. Le PR entraîne la Ministre et ses conseillers dans son bureau. La Première Ministre, alors toujours à mes côtés, se rendant compte que quelque chose d’important se joue, se détache de la table, abandonnant son assiette et rejoignant le petit groupe dans la pièce attenante.

Une réunion de crise semble se tenir. À la télévision, un décompte est lancé : plus que trois minutes avant vingt heures. La pièce est de nouveau vide. Seul le Premier mari est assis. Il me regarde, moi pauvre journaliste, arborant un air un peu perdu, et éprouvant sûrement une forme de pitié. Il me dit alors, avec un sourire dans la voix :

« Allez y. Ils ne vous mangeront pas ! »

Je suis son conseil et ouvre doucement, précautionneusement, la porte qui mène au bureau. J’entre dans une pièce baignée de paroles et de stratégies politiques. Le Président est derrière le bureau noir, entouré de plusieurs conseillers, face à la Première Ministre et à la Ministre de l’Intérieur. La Ministre de l’Économie est au téléphone, tentant de joindre un observateur dans un bureau de vote de la capitale.
La Première Ministre jette des coups d’œil appuyés sur le portable de sa Ministre de l’Intérieur, puis regardant le Président. Ce dernier semble écrire un communiqué avec ses conseillers. Un communiqué dont la teneur devient de plus en plus claire. Ce texte va annoncer la victoire du camp présidentiel et celle du « oui » au référendum. Le pourcentage victorieux m’est pour autant encore inconnu, caché par les politiques présents dans la salle. Après une minute de conciliabule avec ses conseillers, Shulichenko se tourne vers la cheffe de l’exécutif :

« Il faut que tu rentres pour annoncer à 20h15 les résultats et notre analyse de ces derniers. Plus vite on le fait, moins les oppositions seront en capacité de riposter.

- Et que dois-je dire
, demande la femme politique ?


- Vous parlez d’une victoire du bon sens et de la concertation, commence la conseillère com du Président. Du bon sens, car cette loi nous évite de réformer nos retraites tous les deux jours, nous évite de basculer vers un système par capitalisation, synonyme d’injustices. De la concertation, car ce texte n’est pas celui du gouvernement, mais bien celui d’une conférence citoyenne dans laquelle les oppositions avaient toute leur place. C’est un texte du compromis qui l’emporte, faisant gagner dans le même temps une méthode basée sur l’écoute et sur la prise de décision citoyenne.

- Vous m’envoyez un mémo dans dix minutes avec tous ces éléments, s’il vous plaît.

- Bien Madame
, répond la sherpa, droite comme un piquet, quasiment au garde-à-vous.

La Première Ministre se lève et sort de la pièce, suivit de près par ses deux ministres. Dans la pièce, où le Premier mari est resté seul, des clameurs provenant du poste de télévision se font entendre. Le « oui » l’emporte, mais d’une courte majorité. 52 % contre 43 %. Un score faible mais suffisant pour que le texte passe et qu’il soit promulguer par le PR.
Les conseillers sortent un à un du bureau présidentiel pour regagner leurs antres, préparant communiquer et prise de parole, polissant leur service après-vente, briefant à distance ministres et parlementaires de la majorité invités sur les plateaux de télévision. Le Président, quant à lui, défait sa cravate et la jette sur l’un des canapés noirs. Il se lève à son tour de sa chaise et se dirige vers la pièce attenante. Arrivé dans l’antichambre, il tire une chaise et la pose à côté de celle de son mari. Il se dirige, pour la première fois de la soirée, vers la table. Table de laquelle il rapporte une assiette de mignardises, sucrées comme salées. Il prend place devant le téléviseur et écoute les premières réactions des politiques. Sergey se penche alors légèrement vers Vasiliy et lui glisse à l’oreille le constat suivant :

« Pas fameux ces résultats.

- On a connu mieux, c’est vrai.

- On fait quoi maintenant ?

- On attend l’allocution Yuliya et on voit ce que vont dire les autres.

- On n’est pas couché ! »


Ils rient tous les deux de bon cœur, réuni dans un instant de complicité que je ne saurais perturber. Je sors donc discrètement de la pièce, descends une à une les marches de l’escalier et atteint le hall du palais. À l’intérieur, les mêmes huissiers et les mêmes gardes sont positionnés, défendant mordicus l’enceinte présidentielle. Un homme habillé de noir et arborant fièrement une petite médaille argentée s’approche de moi et me tend mon manteau. La nuit est opaque dehors. La ville est plongée dans une atmosphère noire et froide. Je remonte mon col, salue les vaillants défenseurs, et m’engouffre dans le vent nocturne, disparaissant, pour le moment, dans les rues de la capitale.
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