27/10/2019
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Grand Ling | Jashuria — La République des Deux Océans rencontre l'Empire du Milieu

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Vue de Zhenzhou.
LA RÉPUBLIQUE DES DEUX OCÉANS RENCONTRE L'EMPIRE DU MILIEU.
Rencontre Empire du Grand Ling — Troisième République du Jashuria.


Le Soleil n'avait pas repris sa course dans le Ciel depuis bien longtemps lorsque les premiers agents du Jinyiwei (錦衣衞, litt. Garde Brodée) avaient pris possession de l'aéroport international de Zhenzhou où devait être reçu selon le protocole et les honneurs dus la délégation de la Troisième République du Jashuria. Ils quadrillèrent l'entièreté du deuxième plus grand aéroport du pays une dernière fois après des semaines de préparation en collaboration avec les autorités jashurienne. D'ici à une heure, les émissaires de la République des Deux Océans fouleraient le sol lingois pour la première fois de l'histoire moderne des deux nations voisines.
L'Événement était important, aussi, les autorités lingoises avaient tout préparé au millimètre : zone d'exclusion aérienne et terrestre, personnel trié sur le volet, itinéraire un jusqu'aux différentes étapes du parcours et un florilège d'itinéraires bis au cas où.
Le directeur du Jinyiwei avait pourtant plusieurs fois demandé au Cabinet de revoir le point d'arrivée, arguant autant en faveur du coût astronomique d'une fermeture — même provisoire — de l'aéroport que de la superficie à surveiller en proche périphérie de la Ville Jardin. Oh, il existait bien quelques bases aériennes à proximité qui auraient fait pleinement l'affaire pour la sûreté du convoi diplomatique. Toutefois, aucunes n'avaient la superbe de l'aéroport international et sa célèbre Canopée.
Alors, le vieil officier s'était résigné face à l'absurdité de ses dirigeants. Sur le tarmac, ils seraient au moins trente rien que pour sécuriser l'avion et la délégation présente pour accueillir les jashuriens, les officiers de sang et d'or reconnaissables à leur sabre d'apparat tandis que les forces spéciales seraient, elles, dans leur tenue tactique aux quelques référence à l'ancienne police du Jinyiwei. Invisibles – ou presque. Imperturbables – ou presque.

Face à l'endroit précis où l'escalier tracté se positionnerait, toute la délégation était présente. Les officiers, en tenue d'apparat, du Jinyiwei encadraient un tapis cramoisi qui s'étendait de l'escalier jusqu'à un troupeau de SUV et berlines aux couleurs du jade noir. Derrière eux, d'un côté des représentants des huit ethnies lingoises et quelques invités judicieusement placés çà et là. De l'autre côté, un orchestre se préparait à jouer les hymnes des deux pays. Il avait la particularité d'inclure dans ses instruments, certains outils locaux comme le gong, le dizi, l'erhu, le guqin ou encore la pipa ce qui ne manquait d'offrir des tonalités inconnues aux occidentaux. L'orchestre devait être accompagné de danseuses qui jouaient avec volupté d'un fin tissu de soie rouge.
Au milieu de tout cela, les officiels de l'Empire attendaient patiemment sous une douce chaleur que l'humidité ambiante pouvait rendre difficilement vivable à ceux qui n'en avaient pas l'habitude. Le Premier ministre ZHOU Lee observait la scène depuis sa voiture climatisée. La presse nationale et internationale — dont certains représentants officiaient déjà de leurs appareils photos — avait offert à ses lecteurs quelques polémiques sur la liste des participants à la rencontre. Oncle Pingtie était tantôt présent, tantôt rattrapé par Crohn et hospitalisé. Le Secrétaire au Commerce et à l'Industrie n'avait, soi-disant, pas été convié, mais finalement, on l'y retrouvait. Quant au corps diplomatique représenté par le secrétaire d'État CHEN Hu, il était dit qu'il menait seul les ficelles pour le compte de l'Empereur. Un Empereur qui, d'ailleurs, n'était visiblement pas présent ce matin. Les scandales, polémiques et autres intrigues propres à la politique avaient cette chose commune à toutes les nations, elles ne changeaient jamais.

Bien à l'abri, ZHOU Lee revoyait une dernière fois le plan des deux jours qui devaient composer cette rencontre. Un accueil chaleureux et protocolaire dans la capitale mondiale du Patrimoine, la visite de quelques installations, un déjeuner en petit comité pour travailler activement, l'après-midi une visite de l'usine de Hongzhaji Rail puis trajet en LRH3 direction Neijing où un grand dîner officiel devait être organisé. Le lendemain, lui, il se consacrerait à quelques visites — notamment de la diaspora jashurienne — et des négociations finales en vue du tout premier Grand Traité de coopération autour du Ruban Doré. Qui aurait pu prétendre à ce qu'il soit question de vacances ?
Le Premier ministre tourna la tête un instant vers le tarmac. Au loin l'imposant jet officiel jashurien finalisait son atterrissage tandis qu'une petite armée revoyait le protocole, les uniformes, l'alignement du tapis dans un geste désespéré et vain de perfection. Il en sourit, jaune. Il avait confiance au Destin pour savoir que malgré toute la préparation, il arriverait fatalement quelques légers couacs tout à fait ordinaires.
Le jet s'approcha finalement de son emplacement de parking, guidé par du personnel aéroportuaire. Ce fut le signal donné au vieux politicien pour quitter le confort de son véhicule climatisé et se rendre là où il devait être, fin prêt à accueillir la délégation. Sa voiture s'avança légèrement pour laisser place à un autre SUV tout aussi de jade noir.
Ce qui étonna l'assemblée curieuse était l'homme qui sorti du véhicule pour ouvrir la portière arrière. Il avait un regard ô combien sévère et propre à une force encore plus importante que le Jinyiwei encore, la Garde Impériale. Sous une nuée nouvelle de flash, en sorti finalement Sa Majesté Ling Jiajing de la Maison Ling ; l'Empereur du Grand Ling.

L'Empereur était accompagné de la duchesse de Qingshan-Hanlin, LIN Meiyue de la Maison Lin ; accessoirement directrice de la Linganese Culture Promotion Agency. Tous deux se placèrent à côté du Premier ministre qu'ils n'avaient pas quitté depuis plus d'un quart d'heure. Ling Jiajing rompit enfin le silence en se penchant doucement vers son premier ministre.

– La délégation jashurienne comprend combien de personnes ? Questionna t-il.
– Dix-sept, Votre Majesté. Répondit ZHOU Lee avec son traditionnel calme. La Quatrième Ambassadrice MATHAI Parvati en tête, accompagnée des ingénieurs ayant travaillé sur l'Opération Renaisans, ainsi que des conseillers ou ministres de différents ministères du Cercle Intérieur et offices nationales.
– Et leur Premier ministre ? C'est bien un Premier ministre chez eux ?
– Aux dernières nouvelles oui, Votre Majesté. Se permit de répondre LIN Meiyue. Si nos informations sont encore à jour, il s'agit de l'Honorable SISRATI Nantipat. Il est très friand de pâte de fruit, parait-il.
– Même si je comprends son intérêt pour ces douceurs, cette information ne m'est que très peu utile. Sera-t-il présent ?
– Mh. Nous aimerions le croire, mais il n'est pas dans la tradition jashurienne que le Premier ministre rencontre les délégations étrangères ou se rende à l'étranger. Enchérit ZHOU Lee avant de poursuivre. Pour les jashuriens, le Hall des Ambassades est l'institution qui se charge de tout cela pour le compte du Cercle Intérieur. Le Premier ministre, lui, est plus accaparé par les affaires — nombreuses — de l'Intérieur.
– Qu'on le gave de tarte aux œufs s'il se présente à nous.

L'imposante porte de l'avion s'ouvrit enfin, l'orchestre entama l'hymne jashurien tandis que la délégation et ses membres commencèrent à descendre l'escalier tracté. Ling Jiajing prit une inspiration mesurée, ajusta le col de sa tunique de cérémonie — sobre, à dessein, ni l'apparat du trône ni la tenue de travail, quelque chose entre les deux — et avança d'un pas.
Il avait tenu à accueillir lui-même la délégation jashurienne. Certains de ses conseillers avaient prudemment suggéré qu'une telle marque d'honneur n'était peut-être pas nécessaire à ce stade, qu'un membre du cabinet eût suffi. Il les avait écoutés avec la patience polie qu'il réservait aux avis qu'il n'avait aucune intention de suivre. Le Ruban Doré commençait ici, sur ce tarmac.

Autant qu'il en soit lui-même le premier témoin.


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La delegation jashurienne ne mit pas longtemps à franchir le seuil de la porte latéral du jet affecté par les services diplomatiques aux déplacements du Premier Ministre et de sa suite. A la perspective de la fin de son mandat en tant que Premier Ministre – et probablement pour marquer la fin de sa carrière politique – le dénommé Nantipat Sisrati, Premier Ministre de la Troisième République du Jashuria, sortait de sa réserve habituelle pour pouvoir laisser son empreinte sur les relations internationales. Malgré la traditionnelle réserve qu’impliquait le rôle de Premier Ministre au Jashuria, il n’existait aucune loi qui devait empêcher le Premier Ministre de se lancer dans des tractations diplomatiques. Il s’agissait surtout de convenances, et surtout d’une tradition : les relations diplomatiques étaient gérées en propre par les services du Hall des Ambassades, qui prenait appui sur les lois de programmation votées au Cercle Extérieur et soumises par le Cercle Intérieur. Malgré cela, il existait un flou juridique permettant au Premier Ministre de se substituer aux services diplomatiques en fonction pour représenter les intérêts de la Troisième République du Jashuria. De par ses relations de longue date avec les diplomates exerçant dans le Hall des Ambassadeurs, le Premier Ministre Nantipat Sisrati disposait d’une sorte de grâce lui permettant d’œuvrer aux côtés des diplomates sans que leur travail ne soit gêné en rien. Cette initiative lui avait permis de bénéficier d’une image particulièrement bien vue à l’internationale, comme celle d’un homme patient et sympathique, cherchant à tirer le meilleur parti de chaque situation. L’homme avait côtoyé en ses belles années des grands pontes de la politique mondiale, à commencer par le Capitaine Mainio, ou encore Clémence Première, ce qui n’était pas rien ! Il avait même connu le grand Dallas, et tenu tête au Ministre Silva, aux belles heures de la Listonie.

Bien à l’aise dans son costume gris, le Premier Ministre descendit les marches d’acier le menant sur le tarmac de l’avion en saluant d’une main avenante l’orchestre, les journalistes et les serviteurs de sa majesté l’Empereur. Un sourire radieux éclairait son visage, résultat de décennies de tractations politiques, de mains serrées et de conférences de presse. Derrière, lui emboitant le pas, apparut la Quatrième Ambassadrice Parvati Mathai, resplendissante dans un sari cérémoniel vert émeraude. Elle était accompagnée d’une figure bien connue de la scène internationale jashurienne, madame Aspara Sirisopa. Fidèle parmi les fidèles de Nantipat Sisrati, la ministre en charge des grands projets faisait partie des ministres de longue date de la Troisième République du Jashuria. Bien qu’elle ne partageât pas l’ensemble des mesures libérales prônées par le Premier Ministre, près de deux décennies de travaux en commun avaient réussi à créer chez la cinquantenaire et le septuagénaire une connivence peu commune. Vêtue d’une tenue noire aux liserés dorés, Apsara Sirisopa était suivie de près par les représentants des ingénieurs ayant travaillé sur l’Opération Renaisans et surtout, de madame Mathawee Chaiyawan, la directrice de la Madavian Corporation – le méga-conglomérat de travaux publics jashurien ; ainsi que de monsieur Sidhi Chalerm, le directeur de la Porte Dorée, la banque nationale jashurienne responsable des investissements étatiques.

Ce furent au total dix-sept personnes qui se pressèrent, tous sourires face aux caméras, sur le tarmac de l’aéroport. Une délégation en bonne et due forme, comme le voulait le protocole diplomatique jashurien, dont le sens des convenances n’avait rien à envier au décorum des empires du Médian par sa sophistication. Les émissaires jashuriens se positionnèrent à distance respectueuse de leurs hôtes et s’inclinèrent respectueusement face au parterre des affidés de l’Empire du Grand Ling.

« Votre Majesté impériale, votre Altesse, monsieur le Premier Ministre, monsieur le Secrétaire d’Etat, madame la directrice ; nous vous remercions, au nom de la Troisième République du Jashuria, de l’honneur que vous nous faites d’accueillir nos modestes personnes en votre empire. Nous espérons que nos discussions fassent fleurir des vergers prospères et que nos relations en ressortiront renforcées, déclara Nantipat Sisrati sans se départir de son sourire de sympathique septuagénaire. »

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SISRATI Nantipat offrit l'agréable surprise de sa présence ce qui, fallait-il s'en douter, provoqua chez la directrice de la Linganese Culture Promotion Agency un sourire narquois à l'endroit du Premier Ministre lingois. ZHOU Lee, fidèle à sa réputation de roc, ne prit pas le temps de la regarder tandis qu'il répondait par une légère inclination de la tête aux salutations respectueuse de son homologue jashurien. Toutes proportions gardées, Nantipat et Lee avaient de flagrantes similitudes ; si ce n'est que le lingois faisait une tête de plus que ses contemporains. D'ordinaire plutôt calme, chaleureux à sa façon, ZHOU Lee avait abordé tous les problèmes que la politique nationale et internationale avaient mises sur son chemin avec une force étonnante et une résilience non moins surprenante. Les capacités dissuasives du Grand Ling étaient à peine en cours de modernisation, que ses éparses composantes étaient déjà pleinement exploitées ; notamment dans la fâcheuse affaire du cas milathien et du cas ninchois. Reste que ZHOU Lee était un pilier de la politique lingoise, un symbole d'unité temporel là où la Maison Impériale — par sa nature supposément éternelle, bien que l'Histoire soit un cruel témoin muabilité des dynasties régnante du Monde — se devait de représenter l'unité spirituelle et intemporelle.
Les cordialités passées, la délégation fut invités à se diriger vers le cortège de voitures situées à l'opposé de l'avion jashurien. Sur la route, les hôtes lingois conversaient de banalités avec leurs invités jashuriens. Ils profitaient de ce petit moment de flottement pour s'improviser guides touristiques, expliquant sommairement quelques faits culturels ou historiques sur les différents lieux d'intérêts par lesquels le convoi transitait. L'un d'entre eux avait été un ancien hôtel particulier velsnien, tandis qu'ici se trouvait un temple bouddhiste, là un temple shintaoïste ou ici le très célèbre quartier Jinlin et sa forêt de building dont le plus haut culminait à 634 mètres de haut — ce qui en faisait, au passage, la plus haute tour du Nazum. Ils empruntèrent un instant l'un des quatre périphériques de la ville qui avait été partiellement fermé pour l'occasion. Enfin, après quarante minutes, ils quittèrent ce que les occidentaux auraient qualifié de ville intra-muros pour se rendre dans une proche banlieue de la capitale économique où la nature n'avait pas encore cédé trop de terrain à l'expansion urbaine des mégalopoles lingoises. C'était d'autant plus flagrant à Zhenzhou que la ville était la plus peuplée du pays avec pas moins de 27,8 millions d'habitants répartis sur plus de 6'300 km².

Palais du Jade Doré

Le cortège pénétra autant que faire se peut dans un complexe palatial datant de la Dynastie Liang. Il servait la plupart du temps comme lieu de réception, parfois d'exposition et plus rarement comme résidence secondaire de la Maison Impériale. Pour toutes ces utilités, il était resté dans un état clinique tandis que les siècles avaient apportés modifications et modernisations. Encore une fois, la délégation lingoise s'improvisa guide tandis que le Premier Ministre et sa suite étaient invités à pénétrer dans un cabinet de travail où sur la table, face à plusieurs canapés et fauteuils néo-lingois aux stylés mélangeant traditionalisme local et art déco occidental, un plateau d'en-cas trônait, remplis de spécialités zhenzhanese dont la très appréciée tartelette danta.
Installés, on offrit rafraîchissement et nourriture aux jashuriens avant que l'Empereur lui-même succombe pour une tarte aux œufs. Après avoir déposé dans une petite assiette en porcelaine son danta entamé, l'Empereur reprit.

– Chers amis, j'espère que vous trouverez l'endroit à votre goût. J'ai pensé qu'il serait le plus approprié pour votre délégation, car avant qu'il soit ce que nous en avons fait aujourd'hui, c'était l'un des tout premier temple bouddhiste du pays. Une religion et philosophie qui, comme vous le savez, a été importé par vos marchands jusqu'à nos villes voilà plusieurs siècles déjà. Ling Jiajing sourit, avant de poursuivre. La question que nous traitons aujourd'hui marque un tournant majeur pour nos deux pays et le renforcement de nos liens amicaux et commerciaux. Le Ruban Doré que nous entendons conjointement développer va relier notre sanctuaire du Nord au Sud. L'expertise technique de Great Ling Railways est primordiale, vous en conviendrez.

– Honorable SISRATI, permettez-moi de dire que nos services ont déjà préparé plusieurs documents qu'il conviendra de vous présenter en temps et en heure. Il sera à la discrétion des vôtres de les communiquer à vos établissements ferroviaires et organes compétents pour leur relecture et leur mise en application. Enchérit le Premier Ministre ZHOU Lee. Nous sommes actuellement en pourparlers avec le Duché de Sylva pour la réfection de leur propre réseau ferroviaire. Autant dire que ce gage de confiance témoigne de notre savoir-faire. Avant de commencer, auriez-vous des remarques ou des questions pour nous ?

Depuis plus de vingt ans, l'Empire du Grand Ling avait développé un réseau ferroviaire particulièrement résilient et efficace que sa démographie avait imposé. Great Ling Railways (GLR) s'était alors exigée comme unique établissement ferroviaire, nationalisé dès son origine en 1970 et avant cela encore, après la Grande Dette du Rail, dont les stigmates persistaient encore jusqu'au Royaume de Teyla. Fait amusant, tout du moins cynique, le Jashuria avait participé à la bulle spéculative qui conduisit à cette faillite généralisée, toutefois ses investissements avaient été ô combien moins importants que ceux du Royaume de Teyla ou de la Grande République de Velsna, en partie lié par le manque cruels de moyens des Deux Océans de l'époque.
Le long processus qui avait conduit à faire de GLR un fleuron international tout autant que national prenait ses origines en 1937, lorsque les élections générales donnèrent au Linmindang une confortable avance ce qui permit l'élection du ferrovipathe SUN Jiang à la tête du Cabinet de Sa Majesté.
Sous ses deux mandats puis ceux de ses successeurs, la Compagnie Impériale des Chemins de fer lingois (DTG), puis à compter de la réforme ferroviaire de 1970, la Great Ling Railways ; la politique ferroviaire lingois fut favorable à une culture de l'innovation. Ce terreau propice connu son paroxysme en 2016 lorsque GLR et Hongzhaji Rail dévoilèrent au monde une première copie fiable et intégralement conçu localement de leur troisième train à grande vitesse, le LRH3. Le LRH3D, sa version double étage, devait être mis en service à l'automne de cette année 2019 ; signant l'aboutissement du programme LRH jusqu'à la prochaine itération qui n'allait certainement pas venir avant au moins dix à quinze ans.
Outre des trains plus spacieux, modernes, fiables et surtout locaux ; GLR s'était évertué à améliorer l'intégralité de ses procédures allant de la pose de nouvelles lignes, à la modernisation des anciennes en passant par une veille technologique pour la maintenance de son parc ferroviaire ou de son infrastructure. La province du Qin, qui partageait Neijing comme capitale avec l'État fédéral, était le symbole le plus évolué du succès de GLR. 23,8 millions de voyageurs uniques quotidiens se répartissaient dans les quelque 6'217 trains qui parcouraient chaque jour le réseau de 4'044 km de la province. Rien que pour la grande vitesse, cela représentait 1'400 trains au départ ou à l'arrivée des immenses gares qinaneses auxquels s'ajoutaient 350 trains grande vitesse qui ne faisait qu'emprunter le réseau pour rejoindre d'autres destinations dans le pays. Ces chiffres hallucinants ne comptaient même pas le réseau secondaire, les frets, les métropolitains, les trams et autres monorails dont GLR avait la gestion.
La stratégie gagnante était celle de la redondance, plusieurs lignes LGV étaient juxtaposées, on trouvait parfois jusqu'à six trains se faisant la course au départ de Neijing Huadong Railway Station, plus grande gare de la capitale.

Faute de mieux et des décennies durant, les ingénieurs de GLR avaient opté pour multiplier le nombre d'infrastructures physiques plutôt que travailler sur l'optimisation de l'existant. La technique était redoutable, mais elle coûtait une somme astronomique à l'État au point de faire du ferroviaire son second secteur le plus important avec la bagatelle de 9,5 % du PIB national, dépassé de très peu par le secteur du BTP et ses 9,7 %. Aujourd'hui, la stratégie de GLR n'était plus d'ajouter de nouvelles lignes à l'existant. Il fallait à présent optimiser ce qui avait déjà été fait et c'est dans cette logique que le Rail Traffic Management System (RTMS). Le RTMS était un ensemble de technologies présenté comme l'avenir du chemin de fer lingois. La chose se voulait internationalisable ce qui la rendait hautement compatible avec des réseaux continentaux comme se voulait être le Ruban Doré.
Parmis elles, on retrouvait deux composantes principales :

    Le Train Control System (TCS), dont l'unique but était de se libérer de la contrainte de la signalisation physique en reprenant l'éprouvé concept du Track-to-train transmission (T3) du réseau Grande Vitesse lingois. Pour faire simple, une multitude de balises étaient implantées à des endroits stratégiques de la voie et communiquaient directement au train des informations cruciales comme une réduction de la vitesse, une augmentation de la vitesse, un signal d'avertissement, un signal d'arrêt, etc. Le TCS en était son évolution directe et devait permettre la mise en place de ce qu'on appelait des sillons flottants — ou cantons —, c'est à dire des sillons horaires qui s'adaptaient non plus à des règles physiques mais aux trains eux-mêmes. De ce fait, un train situé à un point kilométrique d'une ligne envoyait sa position à celui derrière lui et l'ordinateur de bord se chargeait de calculer si l'espacement entre ces deux trains était suffisant pour allier sécurité puis régularité. L'objectif final étant de permettre aux trains d'aller plus vite, d'être plus nombreux en simultané sur la ligne et d'être encore plus régulier. Le T3 jusqu'ici paliait simplement l'absence de temps de lecture adapté des signaux aux conducteurs de LRH, il recevait directement l'alerte en cabine depuis son Driver-Machine Interface (DMI), celui-là même qui posa tant de soucis de validation au LRH3.

    Le Railway Mobile Communication System (RMCS) représentait la seconde composante du RTMS. Ce devait être un nouveau standard de télécommunication sans fils adapté aux exigences nouvelles du RTMS. Jusqu'ici, les trains communiquaient principalement par radio Global System for Mobile Communications – Railway (GSM-R), une évolution de la radio GSM. Le problème rencontré était que certaines zones, principalement montagneuses, rendaient le déploiement GSM-R particulièrement compliqué tandis que la technologie elle-même ne permettait pas de transmettre autant de données que nécessaire ou de manière chiffrées. Outre représenter un problème de sécurité évident, l'absence de portion GSM-R sur certaines lignes empêchaient de voir évoluer les installations afférantes. Le RMCS fonctionnait dans l'ère du temps, développé conjointement entre GLR, Weihua Technologies Company, Ltd., Great Ling Telecom et National Ling Network ; il utilisait la permissivité de la connexion 5G — développée depuis quelques années par Weihua ou Hanzo avec divers acteurs comme la Grande République de Westalia — pour permettre aux trains de communiquer entre eux et entre les différents établissements de la ligne comme les postes d'aiguillages. Le volume d'informations transmit était plus gros, plus résilient et plus sécurisé.
    En outre, GLR opta pour qu'une boucle de rattrapage soit mis en place au RMCS par l'intermédiaire de liaisons 5G satellitaire ce que Great Ling Space Agency (GLSA) par l'intermédiaire de la troisième itération de son programme Fenghuang et sa constellation Fengwang lancée entre 2008 et 2013.


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Rencontre Empire du Grand Ling — Troisième République du Jashuria.




Les Jashuriens, bien installés, acceptèrent avec politesse les rafraichissements et les délicatesses proposés par leurs homologues lingois. Toutefois, ils se gardèrent bien de s’empiffrer. Les convenances diplomatiques imposaient la retenue. Le diplomate jashurien habituel touchait à la nourriture qu’on lui proposait, mais retenait son estomac pour ne pas se retrouver dans une situation où celui-ci lui imposerait de se rendre aux commodités avant l’heure dite. C’était une forme de politesse qui perdurait au Nazum : on évitait tant que faire se peut d’incommoder son hôte avec des envies pressantes. Le diplomate jashurien était donc frugal et donnait toujours cette impression d’avoir touché à tout ce qu’on lui proposait, sans pour autant en avoir dévoré la moitié.

Et puis, il était indélicat de faire bombance dans un temple bouddhiste, même désacralisé. La doctrine de Bouddha impliquait la retenue, puis le renoncement. Les plaisirs matériels tels que ceux de la nourriture attachaient des liens terrestres à l’âme, qui cherchait, du point de vue de l’impétrant, à se détacher desdits liens. Voir les Lingois proposer un temple bouddhiste, même transformé en lieu de réception après sa désacralisation, était, aux yeux des Jashuriens, d’un très mauvais goût et une faute de protocole assez préjudiciable pour l’image de leurs hôtes. Les Jashuriens enchaînèrent les regards en coin entre eux : toute la délégation était mal à l’aise devant cet état de fait. Les Lingois, qui pendant des années avaient tenu tête aux Ushongs en se revendiquant officieusement être les vrais héritiers de l’Empire, montraient qu’ils étaient … très en-deçà des convenances par rapport à leurs homologues ushongs.

Mais les Jashuriens se gardèrent bien de dire quoi que ce soit, afin de ne pas froisser leurs hôtes. Apsara Sirisopa plissa peut-être les yeux une demi-seconde de trop, marquant pour des observateurs attentifs une certaine surprise mâtinée d’un certain agacement à la vue de cet impair. Lorsqu’elle se vit servir son rafraichissement, un sourire protocolaire éclaira son visage. Nantipat Sisrati croisa furtivement son regard.

Je sais Apsara … je sais …

Le réseau ferroviaire du Grand Ling était clairement une des réussites du Nazum, ça, tous les ingénieurs et historiens s’accordaient là-dessus. La Great Ling Railways était une véritable institution qui avait fait la fierté du pays. Nationalisée, la compagnie avait usé de sa position monopolistique pour reprendre en main le réseau ferroviaire et le porter aux ambitions impériales du Grand Ling. Les investissements massifs de l’Empire du Grand Ling dans l’entreprise avaient payé et donné au pays une large avance sur des concurrents du Médian en matière d’infrastructures, d’innovation et de confort pour ses usagers. L’Etat, en nationalisant la GLR et en la réformant au plus près de ses préoccupations, contrôlait tout ce réseau et déversait ce que les analystes eurysiens appelaient un « pognon de dingue » pour satisfaire des ambitions. Il en résultait que le réseau lingois était le réseau le plus moderne du Médian et de très loin.

Cette politique avait eu des effets concrets sur l’image du Grand Ling à l’international. En effet, le train étant généralement le premier transport en commun des habitants du Nazum, le Grand Ling avait misé à fond sur l’effet « waouh » de ses trains et lignes flambant neuves. Et les résultats avaient été probants sur l’opinion publique et du point de vue des observateurs internationaux. Les wagons étaient propres, les lignes claires, le personnel parfaitement formé. Mais l’Empire engloutissait dans ses infrastructures des sommes phénoménales, qui malheureusement pour lui, perturbait son développement. Utiliser plus de 9,5% du PIB national pour les transports en commun ferroviaires était, aux yeux des Jashuriens, un important gaspillage d’argent public, dont les arbres donnaient certes, de beaux fruits mûrs, mais pas nécessairement la prochaine génération de graines à planter. L’hégémonie de la GLR permettait un pilotage direct par l’Etat, mais d’expérience, les Jashuriens savaient que cette absence de libéralisation n’était pas une force, mais une faiblesse cachée. En effet, les dépenses pharaoniques des Lingois sur leurs infrastructures les empêchaient structurellement de dépenser leur argent ailleurs. En gavant la GLR d’argent impérial, les Lingois avaient certes créé un réseau important et de première qualité, mais il avait aussi mécaniquement placé cette entreprise dans une position monopolistique. Cette situation ne laissait présager rien de bon pour le futur du réseau lingois, et ce, pour des raisons bassement économiques et humaines.

Quand vous placez une entreprise dans une situation de monopole, les gens se ramollissent. Forte de sa position hégémonique et unique, la GLR était vulnérable sur son propre point fort : elle était seule, elle était sponsorisée par l’Etat et elle n’avait aucun concurrent. Si à l’avenir, la dynastie impériale connaissait des années de vache maigre, les investissements de la GLR risqueraient d’en pâtir. Pire encore, au vu de la position hégémonique de la GLR et de son importance dans le tissu social lingois, comment ne pas imaginer un seul instant que les syndicats monteraient au créneau pour que la famille impériale crache au bassinet ? C’était tout le problème des secteurs nationalisés : des que l’Etat commençait à se désengager, les rentiers de l’argent public montraient les crocs et devenaient tout de suite moins prompt à défendre les monarques.

Il n’en restait pas moins que les Lingois avaient bâti un secteur de pointe, qui les plaçait très loin devant de nombreux pays nazuméens et eurysiens, et de très loin. Si le modèle économique laissait à désirer, l’expertise technique, elle, était là et les Jashuriens étaient au bon endroit pour parler du Ruban Doré.

Le Jashuria avait suivi une autre trajectoire en matière de développement ferroviaire. Les Jashuriens, proactifs dans le développement et la maîtrise du territoire, comprenaient parfaitement l’intérêt de mener de grands plans d’infrastructures à l’échelle nationale, mais le fonctionnement de l’Etat jashurien était beaucoup plus décentralisé que celui du Grand Ling. L’Etat jashurien actuel était fondé sur un principe simple : l’Etat possède les infrastructures les plus stratégiques et établit les grands principes de développement ferroviaires, les principes de la multimodalité et dialogue avec ses régions pour créer les synergies. Le privé, lui, possède le reste des infrastructures, les exploite et les développe conformément aux principes de développement édictés par l’Etat. Si l’Etat possède la primauté sur le développement des infrastructures stratégiques, c’est bien le privé qui réalise la très grande majorité des déplacements pendulaires quotidiens et en tire des revenus. Sous certaines conditions, le privé peut utiliser une partie des infrastructures publiques, comme les réseaux de fret, en échange d’une redevance. L’écosystème des compagnies privées, qui allait des petites entreprises régionales aux grandes entreprises nationales, était suffisamment vivace et compétitif pour proposer une sécurité suffisante pendant les trajets et un niveau de prestations qui n’avait rien à envier aux grandes compagnies aleuciennes.

Le vivier d’entreprises jashuriennes en matière d’exploitation du réseau ferroviaire avait entrainé une compétition à l’innovation et au bon rapport qualité-prix. L’Etat jashurien restait dans un rôle essentiellement de supervision et de vigilance vis-à-vis de la compétition entre les acteurs du réseau ferroviaire. Si le réseau jashurien restait très complet et qu’une grande partie du réseau était entretenu par les exploitants privés, c’est bel et bien l’Etat qui investit dans le développement de nouvelles lignes du fait de sa primauté dans l’aménagement du territoire et rembourse ses investissements en revendant ou en louant les lignes à des privés, via des contrats de concessions ou de vente simple. Cette attention sur les contrats de concession et sur la supervision de la vitalité du réseau avait permis aux Jashuriens de résorber les dettes accumulées par les anciennes entreprises publiques du début du siècle dernier et surtout, par l’amoindrissement des coûts d’entretien, de financer une grande partie de la recherche et du développement ferroviaire.

Ainsi, les réseaux jashuriens et lingois étaient parfaitement opposés, mais pourtant, parvenaient à obtenir des résultats probants sur leurs territoires respectifs. Ceci faciliterait grandement les discussions, dans la mesure où les deux pays parlaient sur un pied d’égalité dans le domaine : les Lingois sur la technique pure, les Jashuriens sur l’aménagement du territoire.

Sans plus attendre, les Jashuriens demandèrent aux Lingois de leur fournir les documents de travail et se mirent à les éplucher avec le reste de la délégation. Les ingénieurs employés par le Jashuria avaient déjà pu consulter les documents en amont et leurs tablettes étaient remplies des dizaines de mails, d’échanges et de notes prises dans lors des nombreuses sessions de travail informelles qui avaient pu rendre possible cette réunion en amont. Les deux composantes principales de l’innovation lingoise en matière de trains et de signalétique étaient particulièrement intéressantes pour la géographie particulière du Nazum, où de nombreuses lignes devaient circuler sur des terrains montagneux, ou dans des zones encore peu peuplées. L’utilisation des relais 5G était une innovation particulièrement sensible qui pouvait donner au Ruban Doré une image résolument moderne, tout en permettant une évolutivité future – on parlait déjà dans les laboratoires jashuriens de 6G pour les prochaines années.

Au bout d’une heure de discussions et de précisions diverses et variées sur les éléments les plus techniques de l’opération (Nantipat Sisrati n’était clairement pas un expert du sujet, tout au plus un curieux), il fut évident que les Lingois allaient constituer un partenaire incontournable de ce projet de développement porté à la connaissance de la Communauté des Etats du Nazum. Le principal problème n’était pas technique : les Lingois avaient clairement montré, au fil des décennies, qu’ils étaient parfaitement capables de maîtriser toute la technicité de ces ouvrages. De même, les Jashuriens savaient parfaitement aménager leur territoire de sorte à tirer le maximum de ces lignes. Restait toutefois la question de l’image du projet, de son public et de ses financements. La Communauté des Etats du Nazum était un organisme qui n’en était qu’à ses premiers balbutiements. Les Lingois et les Jashuriens seraient jugés sur la qualité de la proposition que constituerait le Ruban Doré et sur leur capacité à présenter un plan de financement acceptable pour toutes les parties. L’innovation avait un coût, et de nombreux Etats n’étaient pas forcément dans des situations particulièrement reluisantes du point de vue de leurs propres finances. Il allait falloir jouer particulièrement serré pour faire « cracher les pays au bassinet » comme on disait en Loduarie.

Satisfait des premières discussions, le Premier Ministre du Jashuria se pencha vers son homologue lingois et déclara d’une voix adoucie.

« Monsieur le Premier Ministre, c’est une affaire qui nous semble entendue. Le savoir-faire technique de vos ingénieurs n’est plus à prouver et nous avons hâte de voir ce projet se concrétiser. Techniquement rigoureux, parfaitement calibré … Une vraie horlogerie et nous sommes toujours ravis de voir de telles œuvres. Toutefois, si le projet est particulièrement séduisant, il convient de nous pencher sur la manière dont nous allons conjointement le présenter à la prochaine assemblée de la Communauté des Etats du Nazum. Comme vous le savez, de nombreux pays attendent d’être convaincus par cette présentation … et surtout … »

Nantipat Sisrati prit une gorgée d’eau pour se désaltérer.

« Disons que l’argent … reste le nerf de la guerre. Il est probable que certains pays ne soient pas très enjoués à l’idée de devoir mettre la main au portefeuille pour ce projet d’une ampleur inédite. Nous aimerions vous entendre sur la manière dont nous devrions présenter ce projet, ses méthodes de financement, les premiers sillons, les premiers jalons, … Comment devrions-nous aborder conjointement le sujet à cette future séance ? »


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Vue de Zhenzhou.
LA RÉPUBLIQUE DES DEUX OCÉANS RENCONTRE L'EMPIRE DU MILIEU.
Rencontre Empire du Grand Ling — Troisième République du Jashuria.


Le rapport à l'alimentation des lingois était une bien curieuse chose pour des observateurs occidentaux, des hiboux, non avertis. Dictée par des siècles de philosophie et de ferveur religieuse, manger était un art et comme tous les arts, il avait ses contraintes. Le bouddhisme était devenu une des religions minoritaires du Grand Ling ou plutôt, il n'avait jamais réellement su s'imposer. La majorité de la communauté bouddhiste qui demeurait au Grand Ling était dans les provinces du Wujiang et de Longwu, principalement autour de Shangri-La — où résidait le Grand Lama du bouddhisme shangri-lanese, principale branche au Grand Ling méridional — et de Kota Tua. A Kota Tua, c'était un hybride local du Bouddhisme qui avait remplacé complètement les écoles vajrayana ou mahāyāna. Véritable entre-deux monde hindou-bouddhique, Kota Tua cultivait sa distinction du reste de l'Empire par sa proximité avec le Negara Strana et la forte domination des croyances pré-hindou-bouddhiques en l'espèce de l'Agama Tirta.
Parce que les bouddhismes vajrayana et mahāyāna ne parvinrent jamais à réellement dominer le paysage religieux du pays, leurs tout premiers lieux de culte devinrent rapidement des ruines sans gardiens. C'était le cas du palais dans lequel se tenait la rencontre lino-jashurienne. Le sanctuaire de Bouddha fut élevé par les premiers prédicateurs jashuriens avant de finir complètement en ruine, vidé de toute sa substance. Le choix était alors d'une simplicité déconcertante, soit le détruire pour en récupérer les matériaux de construction, soit le transformer et le rénover pour en faire quelque chose de plus utile. C'est le second choix qui prima ici, le sacré fut conservé par l'intermédiaire du Pavillon du Bouddha où trônait une statue de Bouddha et un autel, tandis que le reste servit d'abord de yamen pour l'Administration impériale puis de palais secondaire sous les Liang et maintenant de lieu de réception ou d'éveil spirituel.
Et dans ce grand bordel religieux ce fut le shintaoïsme qui tira son épingle du jeu, largement influencé par le pouvoir des anciennes dynasties. Cette religion, qui tenait énormément de la philosophie de vie, se développa à partir du VIIIe siècle après J.-C. C'est cette religion qui, au delà de gagner toutes les sphères de l'Empire, rythma la vie des lingois durant des siècles. Et c'est selon cette dernière que le rapport à l'alimentation trouva ses contours les plus précis. A l'origine, était formulé sept interdits alimentaires à savoir le maigre, le riche, le sobre, le faste, le fermenté, l'animal et le céréalier. Ce régime particulièrement difficile nécessitait la supplémentation par l'intermédiaire de décoctions et de drogues jusqu'à être progressivement abandonné pour simplement formuler la retenue alimentaire : manger autant qu'on a faim et besoin, ni plus, ni moins. Alors, c'était selon ce principe que le danta posé dans l'assiette de l'Empereur ne fut fini qu'au bout d'une demi-heure et ce malgré une taille inférieure à une paume de main.

La devise du Grand Ling prenait de fait tout son sens. Ainsi va la vie, Ainsi va l’Empire. Et ainsi allait la vie, ainsi allait l’Empire au Grand Ling. Ces mots forts avaient guidé une bonne partie de la politique impériale depuis l’avènement de la Dynastie Ling en 1824. Loin d’être hasardeux, ils établissaient une équivalence ontologique entre la vie dans son sens le plus strict et l’Empire, révélant le caractère vivant du pays qui comme chaque organisme était soumis aux mêmes lois que toute chose qui existe et perdure.
L’Empire avait des instincts fondamentaux, une essence qui, pendant des siècles durant, avait créé le débat au sein des communautés philosophiques sur la seule question de ce qui distinguait l’Homme de l’animal. Il devait se nourrir, se défendre, repousser ce qui l’affaiblissait. Cela se traduisait par sa souveraineté économique, le contrôle de ses frontières et celle de ses secteurs stratégiques. Ses réflexes vitaux étaient de l’animal ; sa diplomatie reposant sur la raison d’État, sur la realpolitik, était de l’Homme.
En somme, c’était selon ce principe que l’Etat agissait sur ses affaires intérieures et particulièrement, sur son économie. On admettait aisément une politique socio-libérale sous l’égide du Lianhedang (Parti de l’Union) majoritaire façonné à l’intérêt supérieur de la nation, à la nature même du Grand Ling. Sur la question de la stratégie industrielle de l’Empire, les nationalisations ne tenaient quasiment jamais de l’idéologie pure, mais davantage de l'anatomie et de ce qui se révélait ou non être les organes vitaux de l’État Stratège.

Le secteur ferroviaire ne put se soustraire à ce principe, encore moins depuis la Grande Dette. Longtemps laissé aux appétits de promoteurs du secteur privé, le chemin de fer lingois avait fini par constater l’irrésistible éclatement de sa bulle spéculative et la résilience particulièrement exécrable de son réseau. C’est naturellement qu’il fut nationalisé puis réformé en 1970 pour lui donner sa consistance actuelle, celle qui en faisait sa renommée dans le monde entier.
Chaque année, des milliards de taëls étaient dépensés dans le réseau ferroviaire pour l’améliorer, le développer ou le rénover. Chaque année, GLR réalisait des bénéfices records liés à toute une politique favorable.
La Grande Vitesse, l’expertise à l’étranger, l’immobilier ou le fret étaient autant de secteurs rentables qui participaient à son essor, autant de secteur qui rendaient le double de l’argent investi à l’Etat.
Malgré une position monopolistique, le ferroviaire lingois ne s’était jamais reposé sur ses lauriers à la différence d’autres puissances ou d’autres secteurs, non pas parce qu’il s’identifiait comme un everien mais parce que la politique nationale l’entraînait dans un cercle vertueux d’innovation porté par un secteur de la R&D pesant pour 2,8% du PIB lingois et une croissance dépassant les 10 %. Les bénéfices de la Grande Vitesse, du fret ferroviaire largement facilité par les obligations légales de ferroutage et la gestion des actifs immobiliers de l’entreprise remplissaient un très généreux fonds de protection capable de maintenir GLR en l’état 13 mois d’affilé durant sans devoir réaliser de grosse coupe budgétaire. Il pouvait être porté à 24 mois en réalisant des réductions ciblées pour subvenir aux besoins de l’entreprise en cas de grave calamité.
Les provinces de l’Empire agissaient en qualité d’Autorité Organisatrice de Mobilité. Elles avaient à leur charge la tarification régionale et le plan de transport mais laissaient aux filiales régionales du groupe GLR la largesse de s’occuper du matériel roulant et du personnel. Le groupe s’occupait quant à lui des infrastructures, de la grande vitesse et du fret. L’État fédéral, enfin, était lui aussi une Autorité Organisatrice de Mobilité pour le compte du réseau secondaire à vitesse classique et les trains de nuit à vitesse classique aussi.
Le poids social de l’entreprise était malgré tout supérieur à n’importe quel autre secteur. Depuis le début, GLR et l’État achetaient leur paix sociale en se montrant plus que généreux avec les salariés du secteur, cela avait invariablement conduit à certaines dérives que les institutions peinaient à réfréner. La multiplication des administrations administrantes au sein de l’entreprise, les carrières fantômes ou les grèves intempestives d’un seul salarié pour faire modifier sa journée de travail étaient autant de maux gangrenant l’établissement ferroviaire très largement tolérés tant que GLR était indécemment rentable.

C’était la force de GLR largement facilité par l’Etat. Sa logique agaçait au plus haut point les plus libéraux qui auraient été tentés d’ouvrir le secteur à la concurrence. Mais pour ouvrir à la concurrence sur un circuit fermé, il fallait obligatoirement passer par des réductions budgétaires, des allongements de délai et par multiplier les acteurs du réseau avec comme conséquence perdre une partie significative de son efficacité.
C’était ce qui était constaté dans la majorité des pays en proie à cette hérésie. Partout où le service public avait été mis en concurrence et particulièrement dans le ferroviaire, la logique de mission de service public se confrontait à l’obligation de rentabilité qui induisait que l’on réduise la qualité du service, les conditions salariales ou qu’on délaisse sciemment les infrastructures.
Toutefois, quand on était un pays comme la Troisième République du Jashuria, certes la concurrence avait sa place mais l’on disposait de garde-fous relativement efficaces pour ne pas tomber dans la dérive. Et le Jashuria le faisait vraiment bien. Il s’était placé en chef d’un orchestre si particulier et avait laissé aux acteurs privés et semi-privés la lourde mission de faire rouler des trains et de les faire rouler sans coût prohibitif ni effondrement de la qualité de l’offre et ce dans le but — l’un des buts, du moins — de ne pas voir dépérir le réseau si les difficultés arrivaient. Un établissement ferroviaire était en difficulté ? Il suffirait de le remplacer.
Avec leurs spécificités, l’Empire du Grand Ling et la Troisième République du Jashuria pouvaient se targuer de représenter mieux que quiconque les deux extrêmes du chemin de fer et de disposer de l’extrême privilège d’avoir réussi leurs paris respectifs. La politique lingoise fonctionnait à merveille, celle jashurienne tout aussi bien.
C’était précisément pour cela que pour l’Empereur, seuls la Troisième République et l’Empire étaient capables de diriger un tel projet que celui du Ruban Doré. Eux seuls. Oh cela ne voulait pas dire qu’ils ne pouvaient ou ne devaient pas être aidés, seulement que pour ce concert, il n’y avait que deux chefs d’orchestre et ils étaient déjà à leur place.

A la question du Premier Ministre jashurien, l'Empereur répondit initialement par son traditionnel bourdement nasal. Le phénomène, qualifié par les ethnolinguistes comme un « marqueur de complétude discursive » était assez répandu dans le Nord du Grand Ling et principalement, dans la province du Qin.

– Oui, il est évident que rares sont les puissances du Nazum à pouvoir mettre autant d'argent au pot que nous ou le Burujoa. C'est d'ailleurs ainsi que nous estimons la chose faisable. Commençons par nous tourner vers les puissances les plus aptes à financer leurs tronçons. Vous, l'Empire Burujoa, nous, la Sublime Maison, l'Empire Xin et éventuellement la Poetoscovie bien qu'il faudra être particulièrement vigilants, considérant le caractère... polarisé de la vision des différents États concernant le cas poetoscovète. Répondit l'Empereur avant de se saisir du verre d'eau pétillante qui se trouvait face à lui et d'en boire une gorgée. Nous pourrions définir selon nos législatures respectives et sous l'égide de la Communauté, le financement d'un fond continental pour le Ruban Doré qui serait à terme étendu à tous les projets majeurs d'infrastructure continentaux. Ce fond servirait à démultiplier la participation même limité des États-membres tout en leur garantissant un revenu proportionnel à leur engagement. Concernant les premiers sillons, ceux-ci serait attribués en fonction des liaisons déjà fonctionnelles. A titre d'exemple, sur la ligne Yunhe — Sokshō via Kotarakyat, Heon-Kuang et Azur. Nous pourrions faire de ce tronçon la vitrine du Ruban Doré, ce que les westaliens appelleraient un proof of concept. Pendant ce temps, le Grand Ling s'engage à initier les pourparlers avec Beiyfon pour poursuivre la Ligne Impériale jusqu'au Xin de façon à disposer rapidement de deux liaisons transcontinentales. Si cela peut en plus permettre de revitaliser l'État du Fujiwa, nous ne pouvons qu'être gagnants.
Il marqua une courte pause pour laisser son interlocuteur assimiler l'information.
— Suggérons d'ajouter cela à l'ordre du jour de la prochaine session de l'Assemblée. Avez-vous une idée supplémentaire à proposer ? Peut-être en jouant la corde du patriotisme vis-à-vis du Sanctuaire, d'un premier projet majeur pour légitimer l'Organisation ou éventuellement du gain économique, culturel et industriel de cette initiative voire en jouant la corde du prestige, peut-être ?

Armoiries du Grand Ling.
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