28/07/2020
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ܒܼܠ݂ ܐܼܕܼܢܢܸ
Balu adann-e
La fin des Temps


Nos trois protagonistes assis, entrain de discuter autours d'un traditionnel café illāji.

Illāj est un pays qui, depuis son assujettissement, en quelque sorte, à la Morakhan, n'a fait que sombrer dans la dictature et le despotisme de son Padišāh. Celui-ci s'est grandement inspiré de l'autocratie, concept inventé par les Empereurs Mors, pour concevoir un régime politique dans lequel il serait le seul maître : maître des lois, des institutions, de la communication, des idées et pensées, le tout, au nom de la sécurité nationale et de Dieu. Son père a fait instaurer son pouvoir par la force des armes étrangères, et le Padišāh en tire son pouvoir. Jusqu'au point où il s'est fait le vassal et le subordonné des orthodoxes mors, mais aussi des musulmans aykhanides. Le Padišāh qui a massacré, à Hamas, plusieurs milliers de personnes de son peuple avec l'appui de qui ? Des mors ! Voilà ! Il tire son pouvoir de l'étranger, et, pour éviter que le peuple le lui retire, il le massacre. Après la dictature Al-Ḳalif, nous avons pensé que le renouveau était venu. Que le temps de la souffrance était passé, et que notre pays allait sortir de la misère. Mais il n'en était rien. C'était du bluff, maquillé en libération. C'est aujourd'hui qu'il faut se rendre compte du plus important : personne, ni un sauveur miracle, ni un homme providentiel ne va arriver pour nous libérer : nous devons le faire nous-mêmes. Les Juifs ont cru, lorsque le Messie arriverait, qu'il viendrait en Roi, et déferait les Romains. Nonobstant, il est venu en paysan, en charpentier, et il est venu pour nous délivrer de nos péchés. Dieu n'aime pas l'oppresseur, et défend l'opprimé. Mais si l'opprimé ne fait aucun effort pour arrêter d'être oppressé, comment pensez-vous que Dieu puisse l'aider ? En bref, le Padišāh est un despote, et il vole, à son profit et à celui de ses amis au pouvoir et de son suzerain mor, l'argent de notre plus grande ressource : le pétrole. Illāj possède de grandes ressources en pétrole, mais nous n'en voyons même pas la moindre retombée. Tous ces barils que nous voyons quitter le port de Baġbām, où vont-ils ? Ne rapportent-ils pas de l'argent à notre État, pour que les ministres et fonctionnaires puissent être payés ? Et pourtant nous ne voyons même pas ne serait-ce que dix pour cent de ces profits. Le peuple mérite mieux que ça, mieux qu'un despote.

Il est onze heure trente (11h30). Dans les rues de Nusrat, le plus grand quartier populaire de Ġarḳum, trois hommes marchent. Il n'est pas évident de discerner s'ils sont ensemble, en raison de la foule, et puis, de toutes les manière, à qui ça importe ? Chacun cherche plutôt à acheter son légume ou sa viande de brousse, donc thé ou son café, et à rentrer, pour éviter de trop respirer la fumée noire sortante des pots d'échappements des véhicules passant, de sentir l'horrible odeur des poubelles ou des passant ne s'étant visiblement pas lavés depuis plus de trois jours, ou de se faire agresser par un groupe de jeunes bandits. Ces trois hommes ont un rendez-vous à un célèbre café du quartier, le Puryavahid, près d'un carrefour. Une fois arrivé au lieu, les trois hommes se dirigèrent vers l'intérieur. Ils demandèrent au comptoir une table au fond, au coin, avec un léger mur pour cacher à moitié la table : c'était vraiment un coin isolé de reste du café, par sa position géographique en coin, loin des autres tables, et la saleté qui en émergeait. Mais ces hommes savaient pourquoi ils prenaient cette table là. Une fois arrivé à leur emplacement, ils commandèrent tranquillement leurs cafés, et se mirent à parler. Le premier homme s'appelait Mujtab, le deuxième, Gabriel, et le dernier, Natniel.

Alors vous autres, vous avez des idées ? demanda Gabriel.
— Bien sûr ! rétorqua Natniel.
— Laquelle ? demanda Mujtab.
— La lutter armée répondit Natniel.
Un rohhhhhhh... se fit entendre des deux autres.
— Non mais sérieux, les gars. Tous les mouvements qui ont réussis à faire tomber des régimes sont passés par là. On ne va pas renverser le Padišāh avec des mots.
— Chut, on va nous entendre, dit Gabriel, mais oui, tu as, en quelque sorte raison. Mais où veux-tu que l'on trouve des armes ? dit-il sur un ton plus doux.
— Et des hommes, chuchota Mujtab.
— Et des hommes, oui, acquiesça Gabriel.
— Eh bien, figurez-vous que j'ai des contacts dans la Sahra, donc je pourrais nous trouver des AK47. Pour avoir des hommes, il nous suffit de recruter des gamins : la plupart sont exaspérés par la vie dure, et certains n'ont plus rien à perdre.
— Oui, mais où veux-tu trouver ces "gamins" ?
demanda Mujtab.
— Dans un orphelinat ! dit Natniel.
— Pardon ? demandèrent simultanément les deux autres.
— Oui, un orphelinat. Dans ce genre d'endroits, nous avons des adolescents sans famille et sans rien, prêts à se battre. Il y en a aussi beaucoup dans le Sahra. Nous pouvons aussi engager des miliciens ou des terroristes. répondit Natniel.
— Nous sommes des démocrates, pas des djihadistes. Par conte nous pouvons recruter dans les quartiers défavorisés, et attiser la colère du peuple. proposa Gabriel.
— C'est une idée pertinente, mais il nous faut des moyens, et nous n'en avons pas. Que faire ? demanda Mujtab.
— Il faut se faire financer. Soit par nos propres dividendes, soit par un acteur étranger. répondit Natniel.
— Lequel ? demanda Mujtab.
— L'Azur ! répondit, fièrement, Natniel. C'est notre plus proche voisin, et il serra certainement accablé par un régime trop autoritaire et dirigé depuis l'étranger, étant donné sa politique anti-colonialiste.
— Oui, mais là il y a deux problèmes qui se posent : d'abord, l'Azur est l'allié des Aykhanides, qui est plus que l'allié de la Morakhan, le suzerain d'Illāj. Ensuite, même si l'Azur voudrait bien nous aider, elle n'a aucunement la connaissance de mouvement contestataires en Illāj. dit Gabriel.
— Il nous faut donc une figure forte, répondit Natniel. Un chef qui attire tous les regards, si possible exilé, ce serait la meilleure des choses. Nous aurons un dirigeant pour diriger notre mouvement, et le faire paraître unifié, pour l'établissement d'une République.
— Mais qui ?
demandèrent les deux autres.
— Moi ! répondit Natniel. C'est bien moi qui est organisé ce mouvement et qui vous ait proposé l'idée.
— Certes,
dit Gabriel, mais ce serais nous mettre de côté, et puis un chef c'est souvent la figure qui est prise pour cible dans les attentats.
— Raison de plus pour laquelle,
rétorqua Natniel, Ca devais être moi.
— Bon les gars taisez-vous un peu, il y a une patrouille de gendarmerie qui passe,
dit Mujtab.

Une patrouille de la Gendarmerie nationale du Padišāhat Yehuvayinide s'avance, d'abord en dehors du Café, avant de le pénétrer. Elle interpelle chaque client et le gérant du magasin pour fouiller leurs papier. Ils arrivent enfin vers nos trois protagonistes, et commencent à les fouiller. La peur et le stress s'installent parmi eux, imagés par un silence glacial. Un gendarme finit par briser le silence :
— Messieurs, ils vous manque un papier.
Aussitôt, ils comprirent : il lui fallait un pourboire — même les policiers ici n'arrivent plus à gagner leur vie simplement en faisant leur travail, obligé d'utiliser leur pouvoir pour mendier de l'argent auprès du contribuable. Une fois après avoir déposé 5000 balkansks afaréens (soit 7,62 euros), ils partirent. Plus prudent cette fois-ci, nos trois compères reprennent leur discussion.


— Bon les gars... dit Natniel, C'est plus sûr ici. Donc il faut nous séparer au plus vite. Mais d'abord, il nous faut notre plan.
— Non, stop. On va droit dans le mur,
dit Gabriel en se penchant légèrement vers la table, la voix basse mais ferme. Ce que tu proposes, Natniel, c’est pas une révolution, c’est un suicide.
Natniel fronça les sourcils, mais ne répondit pas.
— Une lutte armée sans soutien populaire, sans structure, sans reconnaissance… ça ne donne pas une république. Ça donne une milice de plus, ou pire, un prétexte pour que le Padišāh écrase encore plus le peuple.
Mujtab acquiesça.
— Alors quoi ? On fait rien ? lança Natniel.
— Si. On fait mieux, répondit Gabriel. On construit une opposition. Une vraie.
Un court silence s’installa. Les deux autres écoutaient attentivement la proposition de leur ami.
— D’abord, il nous faut une base. Pas des gamins armés. Des gens. Des travailleurs, des étudiants, des commerçants… ceux qui vivent la misère tous les jours. Il faut les organiser, discrètement. Par quartiers.
— Des cellules ? demanda Mujtab.
— Exactement. Petites et indépendantes. Si une tombe, les autres tiennent. On commence à Ġarḳum, puis on s’étend.
Natniel croisa les bras.
— Et ça sert à quoi, concrètement ?
— À créer un réseau. À diffuser des idées. À documenter les abus du régime. À préparer des grèves, des manifestations coordonnées. Pas des émeutes spontanées. Des actions organisées.
— Le régime va les écraser,
dit Natniel.
— Peut-être. Mais pas si on est partout à la fois, répondit Gabriel. Et surtout, pas si on est visibles à l’étranger.
Il marqua une pause.
— C’est là que ton idée d’acteur extérieur devient utile… mais pas comme tu le penses. On ne leur demande pas des armes. On leur donne une raison de nous soutenir.
— Comment ?
demanda Mujtab.
— En créant une vitrine politique. Un mouvement en exil. Un nom. Un programme. Une vision claire : fin du despotisme, partage des richesses du pétrole, institutions libres.
Natniel releva légèrement la tête.
— Et le chef ?
Gabriel le regarda droit dans les yeux.
— Pas un chef. Pas maintenant. Un conseil.
— Un conseil ?
répéta Natniel, déçu.
— Oui. Parce qu’un homme seul, ça se tue. Une idée organisée, ça survit.
Mujtab esquissa un léger sourire.
— Et quand le moment viendra ?
Gabriel prit une gorgée de café froid.
— Quand le peuple sera prêt, quand le régime sera affaibli, quand on aura des soutiens… là, peut-être, on parlera de prendre le pouvoir.
Il se pencha encore davantage, presque en chuchotant :
— Mais si on commence par les armes… on ne finira jamais avec la liberté.
Le silence retomba quelques secondes après les mots de Gabriel. Le brouhaha du café reprenait doucement sa place, comme si rien ne s’était passé. Mais à leur table, quelque chose avait changé.
Natniel fixait sa tasse sans la voir.

— Ton conseil… finit-il par dire. Ça ressemble surtout à une façon d’attendre.
— Peut-être, répondit Gabriel calmement. Mais attendre intelligemment, c’est pas ne rien faire.
— Pendant ce temps-là, ils continuent,
coupa Natniel. Ils arrêtent, ils frappent, ils font disparaître des gens. Et nous, on "s'organise".
Mujtab se pencha légèrement en avant, les mains croisées.
— Et toi, tu ferais quoi demain matin ? demanda-t-il. Tu prends une arme, et ensuite ?
Natniel releva les yeux, cette fois plus dur.
— Ensuite, au moins, j’aurais fait quelque chose.
Un serveur s’approcha à ce moment-là, essuyant distraitement ses mains sur un chiffon déjà sale.
— Vous désirez autre chose ?
Les trois hommes se figèrent légèrement.
— Non, répondit Gabriel avec un sourire forcé. Merci.
Le serveur resta une seconde de trop, regardant la table, puis leurs visages. Comme s’il essayait de deviner quelque chose. Puis il haussa les épaules et repartit.
Un silence gêné s’installa.
Mujtab tapota doucement la table du bout des doigts.

— On parlait de… football, c’est ça ? dit-il à voix basse.
Gabriel esquissa un sourire.
— Oui. Très mauvais match.
Natniel souffla par le nez, agacé.
Ils attendirent encore quelques instants, s’assurant que personne ne traînait autour d’eux.
— Écoute, reprit Gabriel en se penchant légèrement. Je dis pas que t’as tort d’être en colère.
— Je suis pas en colère, je suis lucide.
— Non,
répondit doucement Gabriel. T’es en colère. Et t’as des raisons de l’être.
Cette fois, Natniel ne répondit pas de suite.
Mujtab observa la scène, puis murmura :

— Quelqu’un que tu connaissais ?
Natniel serra la mâchoire.
— Mon frère.
Le bruit du café sembla soudain plus lointain. (#flashback)
— Ils l’ont pris y a deux ans. "Interrogatoire". Il est jamais revenu.
Gabriel baissa les yeux.
— Je ne savais pas.
— Évidemment que tu savais pas,
lâcha Natniel. Personne sait rien. C’est comme ça qu’ils gagnent.
Un homme passa derrière eux avec un seau et une serpillière. L’odeur de javel envahit brièvement l’espace. Il s’arrêta juste à côté de leur table et commença à nettoyer lentement le sol, en insistant.
Les trois hommes se turent immédiatement.

— Tu penses que… commença Mujtab.
Il s’interrompit en voyant l’homme relever brièvement les yeux vers eux.
Silence.
Natniel prit une gorgée de café, grimaca.
Gabriel regarda ailleurs, feignant l’ennui.
Mujtab soupira.
Deux longues minutes passèrent. Le bruit du chiffon humide frottant le sol devenait presque insupportable.
Finalement, l’homme se releva et s’éloigna.

— Bon, dit Mujtab à voix basse. Je crois qu’il aime pas nos têtes.
— Ou il les retient, répondit Gabriel.
— Parfait, murmura Natniel. Encore mieux.
Gabriel passa une main sur son visage.
— Voilà pourquoi je veux éviter les armes au début. Parce que dès que tu bouges, ils regardent. Dès que tu parles, ils écoutent.
— Et tu crois qu’ils nous écoutent pas déjà ?
répondit Natniel.
— Si. Mais ils nous craignent pas encore.
Mujtab hocha la tête.
— Et un pouvoir qui ne te craint pas ne tombe pas.
Natniel regarda Mujtab, surpris.
— Tiens... t’as une idée toi maintenant ?
Mujtab haussa légèrement les épaules.
— J’en ai une, oui. Mais elle va pas te plaire.
— Dis toujours.

Il se pencha à son tour, plus discret encore que les deux autres.
— On joue sur deux tableaux.
Gabriel fronça les sourcils.
— Explique.
— On construit ton réseau,
dit-il en regardant Gabriel. Lent, discret, solide.
Puis il tourna la tête vers Natniel.
— Et en parallèle… on laisse circuler la rumeur qu’un groupe plus radical existe.
— Une rumeur ?
répéta Natniel.
— Oui. Pas forcément nous. Pas au début. Mais une ombre. Quelque chose qui fait peur.
Gabriel réfléchissait.
— Tu veux créer une pression…
— Exactement
, dit Mujtab. Le régime doit se sentir menacé. Pas juste critiqué.
Natniel esquissa un léger sourire.
— Là, tu commences à parler ma langue.
— Doucement
, répondit Mujtab. Parce que si cette "ombre" devient réelle trop vite… on est morts.
Un nouveau silence.
Gabriel soupira.

— C'est risqué.
— Qu'est-ce qui ne l'est pas ?
, répondit Mujtab.
Le serveur revint soudain, déposant l’addition sans bouger les lèvres.
Les trois hommes se figèrent à nouveau.
— Vous pouvez payer à l’intérieur, dit-il.
Mais il ne partait pas.
Il resta là. À côté de la table.
À attendre.
Gabriel sortit lentement quelques billets.

— On va y aller, dit-il calmement.
Le serveur prit l’argent, compta, puis repartit enfin.
Natniel murmura :

— On peut plus rester ici.
— Non
, confirma Gabriel.
Mujtab se leva le premier.
— Alors on fait quoi ?
Gabriel hésita une seconde, puis il releva la tête.
— On commence petit.
Natniel ajusta sa veste.
— Et on finit grand.
Mujtab esquissa un sourire fatigué et angoissé.
— Si on survit jusque-là.
Ils sortirent un par un, sans se regarder.
Dehors, la chaleur et le bruit les engloutirent immédiatement.

Et quelque part, dans la foule, quelqu’un les observait déjà...

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La fin des Temps
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Un illāji dans le désert du Sahra.

La poussière de Ġarḳum s'insinuait partout : sous les cols des chemises, dans les poumons, et jusque dans les pensées les plus secrètes. En sortant du café Puryavahid, les trois hommes s'étaient fondus dans la masse grouillante de Nusrat comme trois gouttes d'eau dans une mer d'huile usée. Ils ne s'étaient pas dit au revoir. Dans le Padišāhat de Gilgameš IV, un adieu prolongé était une signature pour la police politique.


À quelques kilomètres de là, dans le quartier de Harūn, là où les avenues sont larges et les statues de lamassu montent la garde devant les ministères, l'ambiance était plus feutrée, mais tout aussi électrique.

Dans un bureau sombre du Ministère de l'Intérieur — que le peuple surnommait le Bitu 'al-Kadré (la Maison du Diable/Ténèbres) — un homme en uniforme de colonel lissait sa moustache. Devant lui, sur un bureau en bois de cèdre, reposait un enregistrement audio de piètre qualité. On y entendait des bruits de tasses, le raclement d'une serpillière et, par intermittence, des bribes de phrases : « ...république... pétrole... l'Azur... »

Le colonel fit signe au serveur du café, celui qui avait traîné un peu trop longtemps près de la table de Gabriel. L'homme tremblait.


Ils étaient trois, Excellence, balbutia le serveur. Un intellectuel, un nerveux qui a perdu son frère, et un troisième, plus effacé, mais qui semble porter le venin.
Le colonel coupa la bande.
Le nerveux, c'est Natniel. Son frère était un agitateur à Hamas en 2001. On connaît la souche. Mais les deux autres... Trouvez-moi leurs noms. Et ne les arrêtez pas. Pas encore. Un rat qui court nous mènera toujours au nid.


Pendant ce temps, Natniel ne rentrait pas chez lui. Il savait que sa petite chambre dans la basse ville était sans doute déjà "visitée" par les mouchards du régime. Il prit un autocar délabré, l'un de ces monstres d'acier qui crachent une fumée noire et transportent les travailleurs vers la périphérie. Son objectif : les confins du Sahra, là où l'autorité du Padišāh s'effiloche contre l'immensité des dunes. C'est là, dans l'arrière-pays négligé, que bat le cœur de la vieille résistance tribale.

Après dix heures de route, Natniel descendit à un arrêt sans nom, au milieu de nulle part. La chaleur n'était plus étouffante comme à Ġarḳum ; elle était tranchante, sèche, absolue. Un homme l'attendait, assis sur une vieille Jeep, le visage dissimulé par un chèche bleu délavé.


Tu es en retard, le citadin, lança l'homme d'une voix de rocaille.
Les gendarmes taxent même le temps maintenant, Mujir, répondit Natniel en montant à bord.
Mujir était un ancien capitaine de l'armée qui avait déserté après avoir refusé de tirer sur la foule à Hamas. Aujourd'hui, il gérait un réseau de contrebande qui faisait transiter des marchandises entre l'Afarée du Nord et l'intérieur d'Illāj.
Alors, c'est vrai ? Vous voulez vraiment réveiller le lion ? demanda Mujir en lançant le véhicule à travers la rocaille.
On ne veut pas juste le réveiller. On veut lui donner des dents. Tu as ce que j'ai demandé ?
Mujir pointa du doigt l'arrière de la Jeep, caché sous une bâche épaisse.
Douze AK-47 de fabrication mores, récupérés sur un convoi "égaré". Et assez de munitions pour faire trembler la petite garnison de la frontière. Mais Natniel... des armes sans une cause, c'est juste du métal pour faire des veuves. Ton "Conseil" à Ġarḳum, ils sont prêts à mourir ou ils veulent juste discuter du prix du baril autour d'un café ?


À Ġarḳum, Gabriel n'avait pas perdu de temps. Fidèle à sa méthode, il avait réuni la première "cellule de cristal" dans l'arrière-salle d'une imprimerie clandestine de Nusrat.

Ils étaient cinq : une étudiante en droit, un ancien ingénieur de la raffinerie de Baġbām licencié pour syndicalisme, un commerçant ruiné et deux ouvriers.


Le Padišāh nous vole notre pétrole, expliquait Gabriel, étalant des graphiques griffonnés à la main. Illāj produit 800 000 barils par jour. L'argent part à Voïvograd pour payer les dettes de la Maison Yehuvayinide et acheter des grenades lacrymogènes. Pendant ce temps, vos enfants boivent de l'eau polluée.
L'étudiante, Sarah, leva la main.
On sait tout ça, Gabriel. Mais comment on lutte contre des tanks avec des tracts ?
On ne lutte pas contre les tanks, répondit Gabriel. On lutte contre les mains qui conduisent les tanks. Si les ouvriers de Baġbām ferment les vannes, si les dockers de Baġbām bloquent les ports, le Padišāh n'aura plus d'argent pour payer ses mercenaires mors. Un tyran sans argent n'est qu'un vieil homme avec une couronne de pacotille.


Mujtab, de son côté, jouait le rôle le plus dangereux. Il était le "pont".
Ce soir-là, il déambulait dans les quartiers chics de Harūn, là où l'électricité ne coupe jamais. Il entra dans un bar fréquenté par les expatriés et les diplomates. Au comptoir, un homme en costume gris buvait un whisky. C'était un ancien attaché stratégique et diplomate de l'Azur.

Mujtab s'assit à côté de lui et commanda un verre.

Il paraît que le temps va changer, murmura t-il. Une tempête arrive du Sahra.
L'Ancien ne tourna pas la tête, mais ses doigts se serrèrent sur son verre.
L'Azur n'aime pas les tempêtes qui gâchent le commerce, répondit l'étranger en azuréen, encore moins celles qui détruisent la stabilité régionale.
Et si cette tempête promettait de nouveaux contrats, plus justes, sans passer par la coupe des Mors ? Et un Illāj indépendant face à l'ingérence, c'est un Illāj stable.

L'homme de l'Azur posa son verre et regarda Mujtab dans le reflet du miroir derrière le bar.
— "Nous écoutons. Mais nous ne finançons pas les fantômes. Donnez-nous une preuve que votre mouvement existe. Une action. Quelque chose que le Padišāh ne pourra pas cacher sous le tapis."


Le lendemain matin, un événement imprévu vint bousculer tous les plans.

Sur la place centrale de Nusrat, une femme âgée, dont le fils avait disparu la veille lors d'une rafle de routine, s'imbiba d'essence devant le poste de gendarmerie. Avant que les gardes ne puissent réagir, elle craqua une allumette en criant :
Mangez mon corps, puisque vous avez déjà volé mon âme !

La foule, d'abord pétrifiée, explosa.

Gabriel, qui passait par là pour ses cellules, vit la scène. Il comprit que le "temps long" venait de s'évaporer. Natniel, à des centaines de kilomètres de là, reçut un message codé sur son vieux bipeur :
Le feu est pris.

Le "Conseil" n'avait pas encore décidé du chef, les armes de Mujir étaient encore dans le désert, et Mujtab n'avait pas encore de garanties de l'Azur. Mais le peuple d'Illāj, lui, n'attendait plus.

Dans l'ombre d'une ruelle, l'homme à la serpillière du café Puryavahid observait l'émeute naissante. Il sortit un téléphone satellite — un luxe impossible pour un simple homme de ménage — et composa un numéro.

Colonel ? C'est commencé. Ils sont dépassés par leur propre jeu.
Le Padišāh Gilgameš IV, dans sa Ziggurat, n'était pas encore au courant, mais le sablier de la dynastie Yehuvayinide venait de se retourner.
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Le sablier se vide.


Un illāji dans le désert du Sahra.

Le corps de la vieille femme n'était pas encore froid que son nom — que personne, en vérité, ne connaissait — courait déjà sur toutes les lèvres de Nusrat. On l'appelait Umm al-Nūr, la Mère de la Lumière. Les gendarmes qui avaient tenté d'étouffer l'incendie découvrirent, en l'espace d'une nuit, qu'on ne noie pas un feu avec de l'essence.

Le couvre-feu tomba dès le lendemain sur Ġarḳum : de dix-neuf heures à six heures du matin, ordre du Padišāh, sous peine de tir à vue. Mais un couvre-feu n'arrête pas une rumeur, et la rumeur, elle, ne dort jamais. Dans les arrière-cours de Nusrat, dans les échoppes à moitié fermées, dans les églises et les rares mosquées où l'on priait désormais à voix plus basse que d'habitude, un mot commença à circuler, murmuré comme une prière et crié comme une insulte : Yekfi. Ça suffit.

Le troisième jour, une colonne de la Garde tenta de disperser un attroupement près du marché couvert de Nusrat. Les premiers tirs, censés n'être que des sommations en l'air, touchèrent trois jeunes gens qui vendaient des cigarettes de contrebande au coin de la rue. Le geste, loin d'effrayer la foule, la multiplia. Le lendemain, ils étaient dix fois plus nombreux, et dans les cuisines, des mères qui avaient jusque-là supplié leurs fils de rester à l'intérieur se surprirent à leur tendre elles-mêmes un foulard pour couvrir leur visage.

À la lisière du Sahra, sous un ciel que la poussière teintait couleur de cuivre, trois camions bâchés et une demi-douzaine de pick-up roulaient de front, tous feux éteints. Mujir conduisait le premier véhicule, une cigarette jamais allumée coincée entre les lèvres — il ne l'allumait jamais près des caisses. À ses côtés, Natniel comptait et recomptait dans sa tête : non plus douze, mais quatre-vingt-sept fusils d'assaut, arrachés à trois convois différents, complétés par ce que les clans Beni-Zerqa avaient bien voulu céder en échange d'une promesse — vague, mais sincère : celle d'un Illāj où le Sahra ne serait plus une périphérie qu'on oublie, mais une province comme les autres.

Ils viennent avec vous, avait dit le vieux cheikh des Beni-Zerqa en lui serrant la main, deux jours plus tôt. Douze de mes fils et neveux. Mais s'ils meurent pour rien, Natniel, c'est ton nom qu'on maudira dans le désert pendant cent ans.

Natniel n'avait rien répondu. Il n'y avait rien à répondre à ça.

Au poste de Deir-Salakh, à quarante kilomètres de Ġarḳum, un jeune appelé de la Gendarmerie leva sa lampe-torche vers le premier camion. Il devait avoir dix-neuf ans. Il regarda les bâches, puis Mujir, puis, plus longuement, Natniel.

Vous transportez quoi ?
Des dattes, dit Mujir, la voix parfaitement égale. Pour le marché de Harūn.

Le gendarme resta un instant silencieux. Derrière lui, à la radio du poste, une voix grésillante répétait en boucle l'ordre du couvre-feu, les consignes de fermeté, la promesse d'une prime pour toute arrestation. Il regarda une dernière fois Natniel dans les yeux, puis remonta dans sa jeep et recula.

Bonne route, dit-il seulement.

Ce ne fut ni du courage, ni de la lâcheté. Seulement la fatigue, immense, de ceux à qui l'on avait trop longtemps demandé de choisir entre leur uniforme et leur peuple.

À Harūn, dans le même bar aux banquettes de cuir élimé, Mujtab retrouva l'Ancien. L'homme de l'Azur n'avait pas commandé de whisky, cette fois. Il buvait de l'eau — ce qui, chez un diplomate, n'est jamais bon signe, dit-on.

Vous vouliez une preuve, dit Mujtab sans préambule. Une femme s'est brûlée vive devant un poste de gendarmerie. Trois jeunes sont morts hier au marché. Le Padišāh a décrété un couvre-feu qu'il ne tient même plus lui-même. Ce n'est plus un fantôme, Ancien. C'est un pays entier.

L'Ancien tourna lentement son verre.

Ce que vous décrivez, Mujtab, c'est un incendie. L'Azur ne finance pas les incendies. Elle attend de voir ce qu'il en reste avant de reconstruire dessus.
Alors vous ne ferez rien.
Rien officiellement, corrigea l'Ancien. Nous ne bougerons pas un soldat, nous ne signerons rien, nous ne vous enverrons pas une seule cartouche. Mais — il baissa un peu la voix — nous ne lèverons pas non plus le petit doigt pour sauver votre Padišāh. Ça, dans notre métier, c'est déjà beaucoup.

Mujtab se leva sans finir son verre.

Ça ne suffira pas à mes amis pour dormir la nuit.
Rien ne suffit jamais à faire dormir un révolutionnaire, Mujtab. C'est bien à ça qu'on les reconnaît.

Ils se retrouvèrent tous trois pour la première fois depuis le café Puryavahid, non plus dans l'arrière-salle poussiéreuse d'une imprimerie, mais entre des caisses d'armes empilées sous des rotatives silencieuses. L'odeur d'encre et de graisse à fusil s'y mêlait désormais sans gêne.

Alors ? demanda Natniel en désignant Mujtab du menton.
L'Azur ne bougera pas. Ni pour nous, ni contre nous.
C'est déjà ça, dit Gabriel, sans surprise.
Ça ne nous donne ni argent ni reconnaissance, insista Mujtab.
Non, dit Gabriel. Mais ça nous donne la seule chose qui compte vraiment : plus personne, dehors, pour venir sauver le Padišāh à notre place.

Natniel eut un rire bref, sans joie.

Ton conseil, Gabriel. Celui qui devait attendre que le peuple soit prêt.
Le peuple s'est décidé sans nous demander notre avis, répondit Gabriel en dépliant sur une caisse un plan de Ġarḳum déjà couvert d'annotations. Notre travail, maintenant, ce n'est plus de le convaincre. C'est de ne pas le laisser mourir pour rien.

Le plan, tel que Gabriel le traça ce soir-là, tenait en trois mouvements. À Baġbām, les ouvriers de la raffinerie et les dockers du port fermeraient les vannes à l'aube du surlendemain : plus une goutte de brut ne quitterait Illāj tant que le Padišāh siégerait sur sa colline. À Nusrat, à Qasrun, à Deir el-Ahmar, les cellules de cristal cesseraient d'être des cellules pour devenir des colonnes, chacune menant son quartier vers Harūn sans jamais converger avant le dernier moment, afin qu'aucun poste de contrôle ne pût deviner l'ampleur du mouvement avant qu'il ne fût trop tard pour l'arrêter. Et sur les flancs, invisibles jusqu'à l'instant nécessaire, les hommes de Natniel et les fils des Beni-Zerqa neutraliseraient, sans effusion inutile si la chose était possible, les postes qui tenteraient de fermer les avenues.

Et moi ? demanda Mujtab.
Toi, dit Gabriel, tu retournes voir tous ceux qui te doivent encore une faveur au Ministère de la Défense. Pas pour qu'ils nous rejoignent. Juste pour qu'ils restent chez eux demain.

Dans son bureau du Bitu 'al-Kadré, le colonel reçut, en l'espace d'une matinée, sept rapports contradictoires : la raffinerie de Baġbām à l'arrêt ; le port bloqué par ses propres dockers ; deux postes de gendarmerie sur la route du Sahra injoignables depuis la veille ; et, plus inquiétant que tout le reste, un silence radio complet du côté de trois casernes de la garnison de Harūn. Il composa le numéro direct de la Ziqqurat. Personne ne répondit avant la dixième sonnerie.

Excellence, dit-il enfin au vieil homme somnolent qui décrocha, je crois qu'il faut réveiller le Padišāh.

Au cœur de Ġarḳum, la Ziqqurat s'élevait sur sa colline centrale, visible depuis presque tous les quartiers historiques, ses mosaïques et ses lamasu de pierre veillant, impassibles, sur les cours intérieures et les portails monumentaux du Ministère des Affaires étrangères, dont les façades austères mais soignées n'avaient connu, en un siècle, d'autre agitation qu'un ambassadeur en retard. Ce matin-là pourtant, les rues qui menaient à Harūn, d'ordinaire patrouillées au point qu'un marchand n'osait y vendre son thé sans un regard nerveux vers les képis, se remplirent d'une chose que personne, pas même Gabriel, n'avait su calculer d'avance : le nombre. Les derniers cafés encore ouverts sur l'avenue baissèrent leurs rideaux un à un, sans bruit.

Ils vinrent de Nusrat par l'avenue du 3-Šabān. Ils vinrent de Qasrun par les ruelles qui longent le canal. Ils vinrent de Deir el-Ahmar en rangs serrés, sans drapeaux ni slogans, comme s'ils craignaient de réveiller le régime trop tôt. Sarah — l'étudiante en droit devenue, en l'espace d'une semaine, responsable de toute la colonne de Nusrat — marchait en tête, un porte-voix éteint à la main : elle ne comptait s'en servir que si la foule faiblissait. La foule ne faiblit pas.

La chaleur de midi n'avait jamais semblé aussi lourde, et pourtant personne ne s'arrêtait. Quelque part au milieu de la colonne de Nusrat, quelqu'un se mit à chanter une vieille comptine que les mères de Ġarḳum fredonnaient à leurs enfants depuis des générations. D'autres voix la reprirent, puis d'autres encore, jusqu'à ce que ce ne soit plus une chanson d'enfant, mais quelque chose qui ressemblait, de très loin, à un serment.

Et quand, enfin, les colonnes se rejoignirent avenue Yehuvayin, à quelques centaines de mètres seulement des portails du Ministère, il n'y avait plus de cellules, plus de quartiers, plus de Nusrat ni de Qasrun : il n'y avait qu'Illāj, debout, les mains vides ou armées, marchant vers sa propre colline.

Le premier barrage, tenu par une trentaine de gendarmes, ne tint pas trois minutes — non que la force l'eût emporté, les hommes de Natniel, postés en retrait, n'eurent même pas à tirer, mais parce que son commandant, voyant la foule avancer sans ralentir, sans reculer, sans crier, comprit avant ses propres hommes qu'aucun ordre venu de Ġarḳum ne valait plus la peine d'être exécuté. Il fit lever la barrière lui-même.

Devant les grilles de la Ziqqurat, la Garde royale, la dernière, la vraie, celle qui avait juré fidélité personnelle au sang Yehuvayinide, tint plus longtemps. Il y eut des tirs, des cris, des corps qui tombèrent sur les marches de marbre que, depuis quatre siècles, seuls des ambassadeurs et des courtisans avaient foulées sous le regard impassible des lamasu de mosaïque. Mujtab, au premier rang aux côtés de Gabriel, vit tomber un jeune homme qu'il avait lui-même recruté trois semaines plus tôt dans une cellule de Qasrun, et il continua d'avancer, parce que s'arrêter, à cet instant précis, aurait été une trahison plus grande encore.

Puis, comme le poste de Deir-Salakh, comme les casernes de Harūn, la Garde royale cessa, simplement, d'exister en tant que force : elle se dispersa, fusils abandonnés sur les mosaïques, uniformes arrachés dans la panique, laissant les portails de la Ziqqurat, pour la première fois depuis la fondation de la dynastie, entièrement ouverts.

Ils trouvèrent Gilgameš IV ben-Waḳad al-Naram-ī-Ahhūtihut al-Yehuvayinur dans un couloir de service à l'arrière de la Ziqqurat, une petite valise à la main, en train d'écouter un pilote d'hélicoptère lui expliquer, depuis dix bonnes minutes déjà, qu'il n'y avait plus assez de carburant pour rejoindre Voïvograd.

Sans uniforme d'apparat, sans les lamasu brodés d'or sur sa tunique de cérémonie, sans les cent hommes qui, la veille encore, se seraient jetés devant une balle pour lui, le Padišāh d'Illāj n'était plus que ce que Gabriel avait toujours dit qu'il était : un vieil homme fatigué, une couronne de pacotille posée de travers sur des cheveux gris.

Natniel s'approcha le premier. Il aurait pu dire quelque chose sur son frère, sur ces deux années de silence. Il ne dit rien. Il se contenta de tendre la main vers la petite valise, et le Padišāh, sans un mot, la lui donna.

Et ce qu'il advint de Gilgameš IV ben-Waḳad al-Naram-ī-Ahhūtihut al-Yehuvayinur ? Il fut jugé, des mois plus tard, par un tribunal provisoire siégeant dans l'ancienne salle du trône. Ensuite, il fu exilé à Voïvograd, sur demande des autorités mores, visiblements prises de court par les événements à Illâj. Ce qui est certain, c'est que le dernier jour de la dynastie Yehuvayinide fut aussi, presque sans transition, le premier jour de la République d'Illāj.

Trois semaines après la chute de la Ziqqurat, sur le même parvis où la Garde royale avait tiré ses dernières cartouches, une foule bien plus calme, endimanchée, encore incrédule de pouvoir s'y tenir sans craindre une rafle, vint assister à l'investiture du Conseil provisoire.

Natniel Niiqiarqusu ben-Ibbi'adad al-Shamash'andulli prêta serment comme premier Président de la République d'Illāj. Derrière lui se tenait Gabriel Uriel ben-Salomon al-Shashar, nommé Premier ministre — l'homme du conseil, celui qui avait refusé d'être un chef pour mieux devenir, au bout du compte, celui qui gouvernerait. À leurs côtés, enfin, Mujtab Ibn ben-Gavoriel al-Arad-Shamash, ministre des Affaires étrangères, dont le tout premier acte de fonction fut d'écrire personnellement à l'Ancien, à Harūn, une lettre qui ne contenait qu'une phrase :

« Vous vouliez une preuve. La voici. »

Il n'y avait eu, en définitive, ni sauveur ni miracle : seulement trois hommes autour d'un café froid, puis tout un peuple debout. Le sablier de la dynastie Yehuvayinide s'était vidé — mais nul, à Ġarḳum, ce jour-là, n'aurait su dire ce que l'on venait de verser dans le nouveau.
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