05/07/2019
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Les sicaires


Gina Di Grassi (2019)



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C'est dans le désert que naissent toutes les religions. Le désert pousse les hommes dans leurs extrémités les plus insoupçonnées, il fat advenir de la difficulté et de la douleur une réflexion sur le monde, bien plus profonde, bien plus que jamais l'occident ne pourra jamais produire d'idées. Nous, nous avons porté le commerce à son paroxysme, nous avons construit des navires pour franchir l'océan, nous avons franchit des barrières qui ne devaient pas être dépassées. Les gens de l'orient, eux, ils ont inventé Dieu, rien que cela: ils ont désigné l'existence des barrières que nous avons brisé. Du désert naissent toujours les plus grandes et vertigineuses idées. Le centre de l'univers n'est ni Fortuna, ni Velsna, ni un point dans le Nouveau Monde, le centre de l'univers est là, dans le vieux monde délaissé, sur cette langue de Théodosine qui n'en finit pas de dépérir. Partitionnée, déchirée, divisée, répartie comme un puzzle entre les orthodoxes et les sans religions, les gentils.

Intolérable, absurde, scandaleuse. Pour certains, telle était la situation vécue par certains individus, de ceux qui vivent dans le désert, de ceux qui vivent leur foi par leurs gestes et leur souffrance. Depuis des temps anciens, la langue de Rhême était ainsi divisée, le centre pour les gentils théodosiens, et les deux extrémités pour le peuple de Juda. Les deux patries se revendiquant du royaume de dieu se faisaient face dans cette langue aride, sans que leurs classes politiques respectives ne trouva inacceptable l'existence de l'autre. Les travaillistes laics au pouvoir à Juda en étaient indifférents, tout comme le pouvoir de Qadisha n'avait jamais daigné mot sur le sujet. Mais c'est dans le désert, là où les Hommes subissent les pus grandes souffrances de la nature, que ceux-ci développent les convictions les plus inébranlables. La paix n'était du goût de tout le monde. Comment la paix pourrait advenir sur une terre qui a été donnée au peuple de Juda par dieu ? Comment la paix pourrait advenir lorsque deux patries se disputent l'honneur d'être le vrai temple ? Il y avait, en pays de Juda, de Qadisha et en terre impériale "occupée", de plus en plus de ces rassemblements nocturnes de ceux qui se font à la lumière de la bougie. Il était coutume pour les sicaires de se regrouper dans la maison de l'un d'entre eux, et laisser une lampe allumée quelques pas plus loin, de sorte de sonner le signal aux frères de foi, que la voie fut libre.

Les sicaires rejetaient tout pouvoir: que ce soit celui de l'empereur, celui du faux temple de Qadisha, et même ceux qu'ils estimaient usurpateurs parmi les gens ayant pris le contrôle du gouvernement judéen, et du Temple. Tous ceux là s'étaient fourvoyés dans l'alliance avec les étrangers, et même le simple fait du dialogue leur paraissait hors de propos, sinon intolérable. Ce que les autres appelaient "la loi", eux l'appelaient "tyrannie". La liberté avait sa place dans toutes les bouches, la liberté de constater que le pouvoir terrestre était un terme grossier, inimaginable, et que le seul royaume qui avait lieu d'exister, était celui du dieu de Juda, dont on ne pouvait point prononcer le nom. Nul roi, nul prince ne pouvait se hisser au dessus de lui, et à ce titre tous ceux qui s'en réclamaient dans la langue de Théodosine étaient des ennemis. Certains dirent qu'ils étaient courageux, mais le courage est un terme vain pour ceux qui n'ont pas conscience du danger. Les genres de mort les plus extraordinaires, les supplices de leurs parents et amis les laissaient indifférents, pourvu qu'ils n'aient à appeler aucun homme du nom de maître, pourvu que jusqu'au dernier rhémien disparaisse de l'Isthme, et que chaque canal creusé en son sein soit bouché. Ses adeptes préconisaient l'action violente contre les rhémiens et les autres judéens et quadishans qui collaboreraient avec des forces refusant la réunification de la langue de Téodosine. Cela, et afin d'aider la venue de cette rédemption.

Ils se réunissaient ainsi, et comme il n'y avait point de maître parmi eux, il partageaient tous leurs biens à égalité, comme si ils ignoraient la valeur de tout ce qu'ils possédaient, et que rien ne comptait. Les objets n'étaient pas à eux, ils les empruntaient et méprisaient ceux qui en éprouvaient de l'attachement. Ce fait leur permettait de légitimer le pillage des biens des riches, considérés comme les alliés des pouvoirs établis. Il y avait nul roi parmi eux, simplement certains d'entre eux qui portaient la parole du dieu de Juda plus fort et plus loin que les autres, quelques leaders charismatiques qui furent souvent à la base de ces communautés.

Le groupe était ainsi animé par la conviction que la rédemption prophétique ou messianique fut imminente, qui se traduisait par le renversement des grands de ce monde, ainsi que « par la passion de cette liberté. Ils discutaient ainsi entre eux, de la présence des rhémiens qui était une souillure faite à la terre de Juda, et que tolérer le pouvoir rhémien sur l'Isthme était une offense faite à Dieu par tout judéen acceptant ce fait.

Les membres de ce groupe remplissaient à la fois un objectif politique, et un objectif spirituel: chercher à hâter une intervention divine en "purifiant" le pays, au besoin par la violence. Pour eux, le combat contre Théodosine et le faux temple censé être purificateur et sanctificateur, se devait en premier lieu être mené au sein de la nation judéenne, en éliminant physiquement ceux qui acceptaient ou souhaitent le maintien du Statut quo dans l'isthme de Rhême, que ce soit à Juda, Théodosine ou Qadisha. C'est ainsi qu'ils tentèrent de mener "une guerre sacrée", contre les rhémiens et leurs alliés, passant par une politique de liquidation des collaborateurs judéens avec le pouvoir rhémien.

A ce discours religieux venait s'ajouter ce qui faisait leur force: le soucis des pauvres, de ceux qui n'avaient rien, de ceux qui n'étaient rien, et que les sicaires n'avaient de cesse de vouloir intégrer dans leurs rangs. Parmi le peuple de Juda, il y avait de ceux qui les qualifiaient de bandits, mais beaucoup d'autres qui les traitaient comme des héros, car ils dispensaient au peuple la charité et l'eau fraiche. Avec l'appui du peuple, ils espéraient hâter la punition du dieu sans nom, celui qui mettrait tout l'univers à table rase, qui détruirait tous les pouvoirs terrestres: le palais impérial de Théodosine, le faux temple de Qadisha, et les occupants illégitimes du temple de Juda. Le monde pour ennemi, mais dieu comme allié, ils quittaient leurs repères avant la levée du jour, et un poignard à la main, une lame longue et fine, tranchante à en trancher le beurre: les sicaires.

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Les esséniens et Ben Mathiatthas

La prophétie de l'Isthme brisé: un sombre présage



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" Moi qui possède les songes du seul roi du ciel, j'ai vu les canaux de l'Isthme de Théodosine être rebouchés par sa main."



Sur un contrefort rocheux du mont Ararat, une petite communauté avait dressé ses tentes, qui étaient devenues des cabanes, et qui devinrent elles-mêmes de petites masures. Nous étions dans le froid d'un février sans fin, sur un haut plateau aride qui coupait l'accès de son sommet au reste de l'univers. La région elle-même fut très peu peuplée à cette époque, et la grande ville la plus proche, Ben Guvrin, ne pointait même pas l'horizon lorsqu'un observateur se dressait de tout son long au sommet de l'Ararat. L'air était froid et sec, mais surprenamment sain. Y prendre une bouffée, c'était comme en prendre cinq dans l'une de ces villes putrides où le peuple de Juda, et celui des autres nations "modernes" se sont rassemblées. Une attirance irrépressible frappait tous ceux qui s'attardaient en cet endroit: on était comme figé dans cette forêt de poignards dressés, au milieu des ravins et des plateaux, qui étaient là, à nu, sans le moindre feuillage ou végétation pour les recouvrir. La solitude des lieux se devinait à la pureté du ciel: il était sans nuage, sans lumière pour en cacher les étoiles. La voûte formait une couverture étoilée et réconfortante. Au sommet de l'Ararat, deux vieux hommes encapuchonnés et vêtus de rien d'autre de linceuls pointaient du doigt, discutaient et observaient les yeux ouverts comme des veilleuses.

" Le jeune homme. Son rêve. Cela correspond t-il avec un tel déplacement de la voute ?"

"Il n'y a point de doute à avoir mon frère. Ce Ben Matthiattas a bien vu ce que nous pensions. Nous devons en avertir qui l'entendra. Tout le monde doit savoir, le maître en premier."


Les deux vieillards descendirent en trombe de leur point d'observation pour u regagner leur village, comme on pourrait appeler un tel regroupement de minuscules maisons. C'est qu'il ne s'agissait en rien d'un village ordinaire, tout comme cet endroit n'avait rien d'ordinaire. Ces lieux là relèvent d'autre chose que de l'envie d'en prendre des photos. Ce sont ces endroits qui apparaissent dans nos rêves, qui provoquent une épiphanie, une révélation sur la somme de toutes nos actions vaines qui ont déjà parcourues nos existences. Les gens qui vivaient ici étaient là pour la même raison que tous les autres: chercher. Mais chercher quoi ? Bonne question. Eux mêmes ne savent pas répondre, peut-être parce que l'acte de la recherche est plus important que la trouvaille.

Le village d'Ararat n'en était pas un: ses habitants étaient tous des hommes, vieux, pauvrement vêtus, s'aventurant dans le froid en sandales et enroulés dans des draps. Dans n'importe qu'elle autre nation, ils auraient été traités comme des indigents, et pourtant, rarement personnages à l'apparence aussi décharnée et maigrelette ne suscitaient à la fois la révérence et la crainte de leurs mots. Ces montagnes appartenaient aux esséniens, une secte parmi d'autres dans ce pays de Juda, si prompte à donner des rêves différents à chacun.

Les esseniens mangent peu, ils boivent peu, ils dorment peu, ne travaillent pas. Ils ont sacrifié ces considérations au profit d'un ascétisme et d'une rigueur de vie, qui rend leur dévouement louable aux yeux des habitants de la région, et au delà. Loin d'être fermés, ils étaient au contraire, prompts à partager leur vérité avec le monde, à condition que lors de l'adhésion d'un nouveau memebre, les biens personnels et la richesse accumulée étaient partagés avec tous les autres membres, selon les besoins, ainsi qu'envers tous les pauvres vivant dans la région avoisinante. Peu nombreux, ils sont pourtant éminemment respectés en pays de Juda, écoutés jusque dans les couloirs du Sanhédrin du temple d'Irushlim, et même au delà. Même des gentils de la Pal et de la Polkême voisine traversent la frontière pour écouter ce qu'ils ont à dire, et parfois leur apporter à manger, à boire, et de quoi réparer et entretenir leurs masures. En échange, ils rendent des services d'ordre spirituel: on disait les esséniens capables de lire l'avenir dans les étoiles, les songes et les signes.

La communauté essénienne d'Ararat était établie depuis plusieurs siècles. Ils copiaient encore et encore des livres des Écritures de Juda, mais également des commentaires sur les livres des Prophètes. Ils n'étaient pas cabotteurs-radoteurs, ils étaient créateurs d'autres choses. Ils se servaient de la somme de tous les songes, de toutes leurs requêtes, de tous leurs constats sur l'univers, afin d'en dresser une grande Histoire qui devait être prédestinée par toutes les actions passées, entre tout ce qui relevait de l'équilibre dualiste entre les deux forces centrifuges du monde: le bien et le mal. Qu'importe leurs méthodes, que ce soit l'interprétation des écritures existantes ou l'interprétation de nouveaux signes, la révélation d'un savoir caché ou d'un secret accessible uniquement si le roi du ciel en donnait le chemin, était au centre de tout.

Prompts à partager et transmettre, ils se séparaient toutefois physiquement et spirituellement des autres habitants de Juda, pour attendre seuls l'intervention dernière de Dieu. Les esséniens observaient et avertissaient ceux qui faisaient confiance à leur parole, ils n'agissaient pas sur le monde autrement que dans l'aide des pauvres. La politique leur était chose indifférente, pas plus que les atermoiements du pays de Juda ne les intéressait fondamentalement. Les problèmes venaient à eux, et non l'inverse. Et un problème, les esséniens durent frappés de l'une d'entre eux ces jours durant d'hiver, et de grande taille.

Au beau milieu du blizzard et des pluies, un jeune homme apparut dans le courant de février devant les portes de la communauté d'Ararat, qui l’accueillirent comme ils honoraient tous ceux qui vinrent leur faire visite. On accueillit le garçon, pas plus vieux que vingt hivers, et on lui donné du pain et de l'eau en quantité. Il n'était ni un habitant de Ben Gevir, ni un fils de cultivateur, ni un blême traversant la frontière. Amichadai Ben Matiattas était un jeune homme cultivé, issu d'un milieu proche des élites politiques du pays de Juda. Ses deux parents étaient députés du Sanédhrin du temple, l'un proche des milieux pharisiens, l'autre des milieux laïcs. Le judéen n'avait donc rien de l'apparence d'une personne recherchait à l'habitude le concours des ésséniens. Trop jeune pour supposer s'intéresser aux affaires du monde, trop bien pourvu pour se plaindre des maux du monde. Pourtant, il se tint là, devant le chef de la communauté des esséniens, le vieux Zacharias.

Le vieil homme, après l'avoir pris au chaud, et l'avoir amené devant la joie réconfortante d'un diner, lui demandé des lors la raison de sa venue. A cet instant, cette entrevue prit un tournant qui pu étonner jusqu'au plus ascète et au plus sage des ésséniens. Le jeune homme fut ici pour des tourments spirituels et terrestres, tous deux réunis. Il narra à Zacharias l'ensemble de ses pérégrinations, qui furent bien plus longues et intéressantes que la plupart des jeunes gens de son âge, sans nul doute, qui n'avaient certainement pas voyager ne serait-ce qu'une portion congrue que ce que Ben Mathiattas avait traversé. Il parla politique, pendant un très long moment, ayant été témoin des malheurs de ses parents dans l'exercice de leurs fonctions. Juda était une nation pauvre, hors du temps, et dont le peuple était divisé en tant de courant, politiques ou religieux, qu'il fut impossible de tous les énumérer. Le pays de Juda était faible et divisé, remuant sur lui-même à défaut d'avoir un os à ronger. Amichadai était donc ici, devant le meneur d'une modeste communauté religieuse, à demander au vieil homme les moyens que la misère des judéens cesse, et que leurs divisions s'arrêtent, ce à quoi Zacharias ne répondit dans un premier temps qu'avec l'expression d'un silence songeur.

" Me demandes tu de trouver les solutions de tout un peuple en une phrase, et par une spontanéité de l'esprit ? Cela, je ne peux. Mais donne moi des signes, et je te dirai les raisons de tes maux."


Ces tourments, oui, n'étaient point les seuls, et se partageaient l'attention d'Amichadai avec des cernes fatiguées qui ne devraient pas se trouver gravées sur le visage d'un jeun homme dans la fleur de l'âge. Et pourtant, son esprit était davantage en proie à des phénomènes inexplicables: des songes étranges qui n'avaient eu de cesse de déranger son sommeil la nui, et de le perplexe et anxieux le jour. Il décrit ainsi ses rêves, qui semblent si lucides qu'il serait bien difficile de les oublier, des semaines après leur apparition. Une récurrence que personne d'autre n'avait pu luo expliquer et lui déchiffrer, de par le pays de Juda jusqu'à l'étranger. Ainsi, Amichadai s'était entretenu avec tous les autres groupes de pensée, avec les pharisiens, avec les sadducéens et avec les sicaires, mais aucun n'avait donné satisfaction par ses réponses. Pas même la réponse des étrangers, et de leur "science".

Des trombes d'eau se déversant sur les terres de l'Isthme, arrachant jusqu'au moindre des arbres, par une tempête sans fin, un flot si puissant, si immense qu'il emporta tout ce qui pu être construit par l'Homme, un flot si puissant, à même d'user les montagnes les plus grandes. il y a vu la destruction du Palais impérial de Théodosine, tout comme celle du temple d'Irushlin, condamné à la ruine, et de toutes les autres patries se partageant l'isthme, laissé nu et pur après le passage de la mer sur son corps.

Les mêmes rêves durant des mois, qui ne purent simplement être le fruit du hasard. Cette fois-ci, le vieux Zacharias pu donner réponse aux inquiétudes d'Amichadai:

"Donne à nous autres une nuit pour y réfléchir, et tu auras la réponse."

La nuit fut celle où l'on vit les deux vieillards scruter les étoiles depuis le point d'observation du mont Aararat, et un petit matin, Zacharias revint vers Ben Mathattas, la mine grave, en lui annonçant l'interprétation la plus probable de son rêve:

" Moi qui possède les songes du seul roi du ciel, j'ai vu les canaux de l'Isthme de Théodosine être rebouchés par sa main. Bientôt, l'isthme n'aura plus de canaux, et les judéens seront de nouveau réunis en une seule nation, et une seule pensée. Mais j'ai aussi vu la fin du pays de Juda. Il est fort probable que l'un n'aille pas sans l'autre. Juda ou ses enfants partiront en guerre contre les rhémiens et les autres colons, ce sera le début de la libération de tous les judéens, mais la fin du pays de Juda. "



Que faire, à un âge si jeune, lorsque vient l'annonce de la fin prochaine de tout ce que l'on connait ? Doit-on croire un vieux fou sur une montagne ? Plus particulièrement lorsque personne d'autre ne peut répondre à nos questions ? Doit-on prendre les armes lorsqu'on nous assure de la défaite ? Les esséniens sont indifférents à ces questions, ils se tiennent loin du monde. Ce n'est pas le cas de Ben Mathiattas.

Du reste, cette prophétie, finalement en disait long sur la finalité et très peu sur les moyens de sa mise en œuvre, si bien que le jeune homme n'avait point de piste. Qui parmi les judéens causeraient la perte du pays ? Les sicaires, ces rebelles pratiquant l'action directe ? Les pharisiens, qui se contentent das leur statut quo ? Les sadducéens, et leur rigidité morbide quant au dogme ? Ou les laïcs, qui attirent le mauvais oeil ? Comment libérer les judéens si ceux ci n'ont plus de patrie ? Ben Mathiattas repartit avec davantage de questions que de réponses, et avec une boule lui saisissant le ventre: Juda paraissait condamné.

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Sadducéens et pharisiens

Le temple et la poussière qui le recouvre



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"La religion, c'est la mort de la foi. "


Une longue file se pressait aux portes du Sanhédrin, l'assemblée législative du pays de Juda. Les députés venaient parfois de loin, car tous représentaient une circonscription dont ils ne s'éloignaient que rarement. Il se triaient par tendances politico-religieuses comme on trie ses chaussettes par couleurs. Ils faisaient partie d'une même nation, mais ils ne se croisaient pas, ils ne se mélangeaient pas, ils ne se parlaient pas en dehors des sessions de l'assemblée, où là, ils ne se parlaient que pour s'invectiver. D'un côté, il y avait les laïcs, qui contrôlaient de fait la Sanhédrin, de l'autre, les groupes politico-religieux. Jamais de son Histoire, Juda n'avait pu se détacher de l'emprise de la religion comme d'un marqueur identitaire et culturel. Il était des pays où la religion et l'exercice du pouvoir furent séparés, il en était d'autres où le pouvoir et la religion s'étaient confondus en un tout unique, et il était le pays de Juda, qui ne parvint jamais à choisir quant à la place des institutions religieuses. Il y avait là, en plein centre d'Irushlim, le Temple, dont on pouvait deviner la fonction religieuse, mêle si l'on était sourd aveugle et sans la moindre connaissance de Juda. Mais à l'intérieur, il y avait le Sanhédrin qu'il accueillait en son sein, et où tous les élus ne représentaient qu'eux mêmes, qu'ils soient détachés du Temple ou non. De lieu de culte et lieu saint, le Temple se doublait d'une autorité politique, qu'il hébergeait en son sein, mais sur lequel il n'avait aucun contrôle réel. Comme une colocation étrange avec des individus que l'on aime point, mais avec qui on est bien obligé de faire.

Et parmi les laïcs et les religieux, il y avait encore là des frontières ambiguës et gênantes. Car oui, pour le jeune Amichadai Ben Matiattas, il ne suffisait pas d'être religieux pour avoir la foi, et c'était là deux choses différentes. La religion, qu'était-ce, en cette contrée de Juda, comme ailleurs ? Avant tout un ensemble de gestes, un éventail de rituels à la signification diverse, compréhensible que par ceux qui pratiquaient ces mêmes gestes. La religion est avant tout un moyen de conserver des gestes, et de les généraliser à un groupe de population qui se prime abord, ne possède pas les mêmes codes. La religion vient écraser tout cela, et le substituer par une nouveau paradigme social. La religion, c'est avant tout une institution humaine, faite dans la pierre. Une institution périssable.

Ben Matiattas, en compagnie d'une amie, Adiva, elle-même. aussi fille de député du Sanhédrin, observait depuis un balcon cet interminable défilé aller et venir devant l'entrée menant aux entrailles du Temple. Il voit là une religion en plein dans son fonctionnement, dont le but seul et unique est de pérenniser sa propre survie, à la manière d'un État. Finalement, le Temple d'Irushlim était-il autre chose que cela, désormais ? Avait-il quoi que ce soit qui le rende si spécial par rapport à tout ce qu'il y a de terrestre ? Tous ces gens, étaient-ils là pour représenter leurs circonscriptions ? Se représenter en leur nom ? Représenter une foi ? Tout et rien à la fois, peut-être bien davantage rien que tout: ils étaient là, plus sûrement, pour perpétuer le socialement acceptable comme des coquilles vides, à reproduire les même réflexes, encore et encore. Qui aurait osé à cet instant sortir de cette file ? Personne.

Adiva s'amusait à balancer des miettes de pains depuis le toit à proximité de certains représentants du Temple, afin que les pigeons viennent en masse importuner sa cible. Elle et Amichadai, tous deux du même milieu favorisé et proche de ces élites, s'accordaient ensemble pour les conspuer, dans un acte de rébellion juvénile, que ce soit sur les bancs de l’École rabbinique d'Irushlim que depuis le toit de cette bayith, entre deux pauses-déjeuner. Si les pensées d'Amichadai étaient piquantes, les paroles d'Avida étaient brulantes:
"Regarde les. Quand on les voit, on peut se le dire: la religion, c'est la mort de la foi. Ils puent le moisi et la défaite ces gens là, et j'inclus nos parents dans le lot."

Il y avait bien des religieux qui s'engouffraient dans les couloirs du Temple, mais peu de croyants. Ce conservatisme rituel s'opposant par principe aux laïcs était entretenu par deux groupes distincts. Les plus vains d'entre eux, aux yeux d'un Ben Matiattas scrutant depuis les toits étaient bien les sadducéens: les plus conservateurs, les plus littéralistes lecteurs des écritures, rejetant tous les préceptes, tous les usages, fétichistes obsédés par les gestes et les rîtes, toutes les importations depuis l'étranger qui pourraient contaminer ce qu'est la République de Juda. Ils étaient les plus inflexibles et les plus conservateurs de tous, fort heureusement éloignés quelque peu du pouvoir, que se partageaient pharisiens et laïcs. Fort heureusement, car en les écoutant un instant, il eut été simple de comprendre que Juda se renfermerait sur elle même si d'aventure ils ne faisaient que s'approcher de loin du pouvoir. Et l'ironie était que Ben Mathattas était fils de saducéen, ce dont son amie, Adiva aimait bien rappeler dans ses taquineries:
" Amichai...Tu trouves ton père dans le lot ?"

" Mais ferme là..."


Quelques mots plus tard, ils en riaient. Adiva ne se sentait pas plus fier de son milieu d'origine qu'Amichadai, selon ses propres mots:
" Tu sais: finalement les pharisiens ne sont qu'une version légèrement moins ennuyeuse que les sadducéens. La différence, c'est juste que nous au moins, on a conscience que les livres saints ont été écrits avant l'invention de la télévision, de l'aviation et d'internet. Mais dans le fond, ces gens là condamnent Juda à une mort similaire. L'unique différence, c'est la vitesse. Au moins avec tes darons, tu peux être sûr qu'on va pas souffrir longtemps. Avec les miens, c'est plus pernicieux. On va te faire croire que tout va bien, parce que la continuité est assurée. Tu vas pas te rendre compte que tout autour de nous est en train de prendre la poussière. Le monde avance, et nous...regarde nous. C'est désespérant. Cet endroit est beau, mais il a pas de sens, Amichadai. Les gens qui sont à l'intérieur, ils savent pas ce qu'ils font là. Les pharisiens nous diront juste: [b]"Il faut être amis avec les rhémiens. Il faut nous entendre avec les qadishiens, et tout ira bien. . Même quand ils veulent la paix, ça n'a pas de sens. La paix pourquoi faire ? La paix, on construit quoi avec ? On vaut mieux que ça, Amichadai, tu penses pas ? "

Adiva était dure avec les pharisiens, mais elle les connaissait bien. La stricte observance de la loi et le respect des traditions orales, en miroir de ce que disaient les écritures. Voilà ce qui les distinguait le plus des sadducéens. Cela, et le fait que les pharisiens acceptaient de partager le pouvoir avec les laïcs, ce qu'aucun sadducéen ne pouvait supporter. A bien des égards, Juda est un pays régit selon les principes pharisiens de judaïsme conservateur, mais pragmatique, qui ne se projette pas dans l'aventurisme, qui garde jalousement ce qu'il a acquis au fil du temps, qui se satisfait de la situation actuelle de Juda dans l'isthme. Cela, pour beaucoup de mouvements plus activités, faisait que les pharisiens étaient souvent vus comme la norme à dépasser, comme la faction qui faisait système. Car à côté du religieux, il était imputé aux pharisiens la stagnation économique récente du pays, son insignifiance, son manque de portée, son manque d'ambition, son manque de tout, au point d'accepter le fait de passer pour tiède sur tous les sujets.

Ben Mathiattas, au cours de sa période d'introspection personnelle qui lui avait valu de voyager dans tout l'isthme de Théodosine, avait lui aussi, été déçu par les pharisiens. Pas tant dans leur sens de l'ouverture et d'un certain pragmatisme, que dans leur manque de direction, la lassitude et l'usure du pouvoir desquels ils sont le groupe le plus proche, et de certaines de leurs croyances et préceptes: il ne tolérait pas les taxes religieuses, qui selon lui étaient comme "essayer d'acheter dieu", ou encore des pratiques qui selon lui, n'étaient qu'un artifice et un fétichisme, comme la pratique du jeune à intervalle régulier. Mais plus que tout, rien de ce que les pharisiens lui avaient dit ne l'avait rassuré quant à l'avenir de Juda, alors qu'eux même étaient jugés responsables de nombreux maux, de par leur immobilisme permanent, et dont les rares mouvements ne sont que des lesures de circonstances qui s'imposent à eux, et qui donnent l'aspect d'une armée de robots qui au fond, ne valent guère mieux que les sadducéens.

Adiva avait montré une certaine curiosité lorsque qu'Amichadai lui avait dit qu'ils prenait "quelques semaines loin de tout", mais elle avait bien remarqué le changement, d'un jeune homme naïf vers un jeune homme désabusé. Peut-être était-ce le moment pour elle de lui parler de quelque chose qu'elle n'avait encore dit à personne, de montrer ce qui ne devait pas être montrer:
- Eh Ami. Comment ça s'est passé chez les esséniens ? Tu m'as toujours pas raconté.

Mathiattas n'avait pas ressenti le besoin d'en parler, pas même à Adiva qui pourtant, aurait l'une des seules confidentes en qui il aurait trouvé une oreille de confiance. Après tout, les deux partageaient déjà des avis bien tranchés sur presque tout, alors pourquoi pas raconter les élucubrations d'une bande de vieillards ascétiques ? Peut-être parce qu'au fond, le jeune homme était toujours sous le choc de ce qu'il y avait entendu, et qu'il ne savait pas à quel point la parole de ces ésseniens eut été fiable en quoi que ce soit. Cela traînait là, dans un coin de sa tête. Cela se promenait sans but, mais toujours en laissant une traînée d'amertume et surtout, d'inquiétude. Et à cela, il n'avait rien de plus à dire que des mots un peu creux:
- C'était pas si intéressant que ça tu sais...

Adiva, sans avertissement, prince le bras de Mathiattas, dont la réaction rappelle son, caractère douillet:
- Aie bordel ! Pourquoi t'as fait ça ?
- Parce que tu mens beaucoup trop mal. Raconte ce qui s'est passé.
- Eh bien. Je suis allé les voir, et disons que ce qu'ils m'ont dit ne m'a pas trop rassuré.
- Ils ont prédit que j'allais emboutir ta voiture ?
- Nan. Tu l'as déjà fait la semaine dernière ça, et j'attends toujours le constat d'ailleurs.
- Alors, il y a quoi de plus grave que ça ?
- Je peux pas te le dire Adiva, pas tout de suite en tout cas.


Adiva avait toujours des mimiques qu laissaient deviner la frustration et l'agacement: le silence soudain, puis le nez qui fronce, et les pupilles dilatées. Mais elle ravale, et se recomposé, avec une question pour le moins surprenante:
- Est-ce que ça te dit que je te montre un endroit super cool ?
- Comme ça ? Les cours reprennent dans une heure.
- Et tu feras quoi te ton diplôme ? Tu veux devenir fonctionnaire au temple ? On a passé la dernière demi heure à se foutre de la gueule de tous ceux qui y entrent, et toi tu comptes en devenir un ?
- J'ai pas dit ça...
- Mais c'est tout comme, et en plus...peut-être que j'ai envie de te montrer ce que toi tu n'es pas capable de me montrer. Aller viens, ce sera marrant.


"Mais tu m'emmènes où ? On marche depuis vingt minutes !"


Amichadai était traîné dans les ruelles étroites et populeuses du quartier de Ben Tahar. Les touristes étrangers l'auraient qualifié de "typique", les judéens l'appellent juste "pauvre" et "misérable". Il y avait une file d'attente sans fin devant ce qui semblait être une simple maison vétuste.

"Viens, on entre. Tu vas voir, ça va te changer."


Une fois passé le pas de la porte, plusieurs personnes qui tous, saluent Adiva, qui retournent des "Mon frère" par "Ma sœur". L'un d'entre eux est étonné par l'arrivée de cet inconnu accompagnant la jeune femme, ce à quoi elle répons simplement:

"T'en fais pas. Il sera bientôt des nôtres."

"Comme ça "des vôtres" ?"

"Pose pas de question et prends ces sacs de pain. Et bienvenue à l'office de charité de Ben Tahar. "


Le sac est lourd pour Ben Mathiattas, mais Adiva se saisit d'un plus gros encore, dans cette réserve qui en comptait assez pour ne point les dénombrer. Les instants défilaient si vite, à tel point que le jeune homme ne vit pas tout de suite que toutes les personnes officiant ici portaient un couteau à leur ceinture:
- Ce sac pèse trois tonnes. C'est qui qu'on va servir ?
- Des personnes qui en ont plus besoin que toi.


La pièce dans laquelle les deux jeunes gens rentraient empestaient une vive odeur, celle de plusieurs dizaines de personnes entassées dans un mouroir. Adiva n'est pas avare de commentaires:
- Le Temple n'avait pas les moyens de s'en occuper, alors on les a accueillit. On les nourrit, on les soigne. C'est que tout frère et toute sœur fait gratuitement, ici.
- Toute frère et toute sœur ? Bordel, mais on est où ?
- Donne leur le pain. Vas-y, fais le.


Adiva pousse légèrement Amichadai dans le dos, toujours déboussolé. Les bras se tendirent devant lui: un pain, puis deux, puis trois, puis dix, puis vingt. Ben Mathiattas le fils désabusé de sadducéen, venait dans s'en rendre compte de passer vingt minutes à distribuer les premières nécessités aux plus nécessiteux, sous les yeux de son amie de plusieurs années, dont il ne soupçonnait pas un instant un tel engagement de sa part. Elle avait pourtant toujours parue détachée du monde, cynique. Le sac était vide, mais quelque chose d'autre venait de se remplir. Adiva, accoudée sur une rampe d’escalier dans un coin de la pièce, satisfaite, demanda à Amichadai:
" Alors. Comment tu te sens ? "


Amichadai ne répondit pas, par pudeur. Mais il le ressentait, la réponse qu'elle voulait entendre.
- Les couteaux que tes amis portent à la ceinture. Depuis quand t'es une sicaire ?
- Un an.
- Et j'avais rien vu...
- ...Il a juste suffit que tu commences à t'intéresser aux autres.


C'est ainsi qu'Amichadai Ben Mathiattas fit connaissance avec les disciples de la quatrième et dernière philosophie de Juda.

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Le sicaire et les nazaréens, épisode 1


a


" J'ai rêvé de ta venue, Amichadai. Tu n'es pas le seul à avoir des songes de l'avenir."


Le mois d'avril était toujours de cette saison où Irushlim paraissait la plus belle. Sur les toits plats des petits immeubles d'Irushlim, les familles s'installaient en matinée, disposait tout le sol de tapis de mille couleurs, et s'y prélassaient ensemble. Du bas de la rue, on entend le bruit des rires des adultes et des jeux des enfants. Irushlim n'est pas Axis Mundis, elle n'est pas Manticore, ni Velsna ou Echberstadt, certes. Mais elle possède une âme propre qui se découvre dans les recoins tortueux de ses impasses, qui lorsqu'on avance, deviennent de plus en plus étroites au point qu'il ne faille pas être plis de deux de face pour ne pas se gêner. L'odeur des parfums et de la nourriture fraichement cuite, retombe depuis ces mêmes toits. Nul judéen ne peut reconnaître cette viande si caractéristique: ces tranches de viande de bœuf séchée au soleil pendant plusieurs jours, que l'on a replongé dans la graisse animale brulante mélangée à l'huile d'olive. Achimadai Ben Mathiattas renifle, respire, il hume de tous ses poumons dés qu'il en perçoit la brise qui signale à tous les habitants que les sheitel, ces archétypes caricaturaux de femmes au foyer, sont en train de préparer à l'avance le repas du soir, le plus important de la journée. Celui où l'on se réunit sur ces toits à a belle étoile. Où l'on communique entre voisins, des courtoisies ou des grossièretés selon la nature de l'entente.

Irushlim n'est pas Manticore ou Axis Mundis, non. Elle est bien davantage que cela: paradoxalement, la pauvreté du pays a épargné à la ville de devenir un repaire de touristes et autres parasites dénaturant les lieux. Ceux-ci sont restés intacts, cuits dans leur jus sous l'implacable soleil leucytalien. Amichadai aime le contact des choses: il laisse glisser ses mais sur les façades argilées des maisons dans les rues qu'il traverse. Lorsqu'il passe sur les étals de marché, il s'arrête devant els fruits bien rouges, et parfois, il en achète un ou deux. Il ne le faisait pas avant: quelque chose a changé chez lui. Le jeune homme, autrefois hautain, prenant le monde de toute sa hauteur, ce gamin issu des classes supérieures du pays, celles en proximité avec le fonctionnariat du Temple d'Irushlim, pharisiens de père en fils. Ces gens là ne font pas toutes ces choses: ils ne se mêlent pas au public, ils ne saluent pas leurs congénères plus pauvrement vêtus qu'eux. Mais quelque chose a changé, oui. Amichaidai Ben Mathatias se mêle à eux, il partage leurs désirs et leurs craintes, il converse, il échange, il grandit et s'enrichit. Pas d'argent: il n'en a que faire, de connaissance. L'argent, il ne le compte plus désormais. Il le dilapide aux quatre vents au grand dam de son paternel: pas tant pour quelque frivolité que pour donner au tout venant, à tous ceux qui n'ont point de chaussures pour marcher, à tous ceux qui n'ont rien à attendre du prochain repas. A tous ceux qui tendent les bras dans sa direction en attendant un morceau de pain. Depuis qu'Adiva la introduite auprès de fidèles locaux, le fils de pharisien fait parler de lui parmi les sicaires, alors même que son intronisation n'est pas terminée. Il fait preuve, tout en même temps d'une générosité et d'une curiosité de tout ce qui existe qui dépasse l'entendement. Aussi, il était normal, naturel qu'Adiva, son amie, la fille de saduccéen, l'emmène voir un individu très spécial.

"Tu t'es préparé ? Le grand père du désert t'attend chez lui. Il sera avec plusieurs de nos frères, alors n'ait pas peur de parler fort.


La grand père du désert...il avait entendu parler de ce surnom énigmatique. Les sicaires, certes, se disent sans rois et sans maîtres. Ils érigent leur foi en un acte d'hommes et de femmes libres de toute autorité terrestre, temporelle et politique, pas même de celle du Temple d'Irushlim. Aussi, dans la théorie, ceux-ci n'avaient point de dirigeants et point de chefs. Pourtant, dans les différentes cellules du mouvement, il existait bien des têtes reconnaissables, des guides spirituels improvisés, des hommes et des femmes plus sages que d'autres, et qui font davantage parler que d'autres. Des hommes et femmes autour desquels les sicaires se réassemblent pour entendre leur philosophie et leurs mots sagaces. Le Grand père du désert était l'un d'entre eux: on disait de lui qu'il tenait son nom d'un long exil dans la plaine de Juda, om il aurait passer plusieurs années seul et dans le dénuement volontaire, jusqu'à recevoir le don de la vision, que pourtant, seuls les esséniens proclament avoir. Les rêves, c'était d'ailleurs pour cette raison qu'on avait demander à faire venir ce jeune homme qui multipliait les actes de foi désintéressée.

Encapuchonnés, Adiva et Amichadai s'enfoncent dans l'une de ces ruelles exigües. Ils regardent devant et derrière eux, mais aussi au dessus, et tendent l'oreille pour entendre si des indiscrets se cachent sur les toits, à l'ombre de leurs paravents. Personne. Adiva se tourne vers Ben Mathiattas:

" C'est ici. Entre. Je t'attends ici: il faut nous assurer que des gardes du temple ne nous ait pas suivi."


Adiva sourit, et lorgne de ses yeux sur le couteau aiguisé à sa ceinture: celui qui donne son nom aux sicaires. La lame est longue, presque trente centimètres, et de toute évidence fabriquée par Adiva elle-même. Bientôt peut-être Amichadai en aura un, lui aussi, mais dans le fonds, il n'en exprime pas forcément le désir. Il n'envie pas l'arme, mais davantage le signe d'appartenance qu'il sous-entend. La jeune femme lui adresse un regard insistant, mais toujours souriant: radieux, dirait on. A t-elle été autre chose que cela durant tout ce temps passé aux côtés du fils de pharisien ? Elle agite vivement les bras:

"Pshhhht pssht. Allez, va t'en. Ne le fais pas attendre."



Ben Mathiattas entre. Cette maison ressemble à toutes les autres, à celles de tous les gens modestes d'Irushlim. Sur la table de la cuisine, il n'y a pas de belle vaisselle. La table est jolie, faite de décors peints à a main. A y regarder de plus haut, il ne s'agit de rien de moins qu'une carte de "l'isthme de Théosodine", comme les gentils l'appellent, mais qui cache le nom véritable sui fut les siens il y a près de deux millénaires:: "Juda", tout simplement. Il y a une odeur d'encens enivrante, et le jeune homme reconnait les aromes peu habituels de la feuille de coca: une plante que l'on trouve habituellement en Paltoterra, et qui ne supporte pas le climat local, beaucoup trop sec. La température ou l'anxiété, ces deux choses suscitent tout à la fois la soif d'Amichaidai. Cette soif qui ne quitte jamais les habitants de la région, cette soif qui est omniprésente. L'eau: tout le monde est obsédé par l'eau dans cette contrée, que celle ci vienne empoisonner jusqu'à la vie politique de l'Isthme. L'eau est l'amie et l'ennemie: l'eau oppresse les judéens depuis des siècles. L'eau, c'est ce que les étrangers qui ont successivement colonisé l'Isthme chrchent toujours. Ils veulent creuser, creuser toujours plus pour faire leurs canaux, et faire passer l'eau d'un côté et de l'autre du monde. A cette pensée qui lui rappelle les cauchemars incessants qu'il fait, Amichadai déglutit, la gorge sèche, et passe dans une autre pièce, séparé par des colliers de perles pendus au pas de la porte. L'odeur de la feuille de coca y est plus forte: pas manqué, accoudé à une petite table basse, sur ses genoux, l'homme qui l'a fait quérir l'attendait: le grand père du désert. Mais "grand père", il ne paraissait pas en avoir l'âge: tout juste avait-il le même nombre d'années que son père ou sa mer, au vu de sa barbe grisonnante. Mais c'était bien tout ce qui était gris chez lui, car ses atours, amples au mouvement, étaient d'un blanc très pur, et presque parfait, sans tâche.

Il n'était ni intimidant, ni impressionnant: un homme simple, bedonnant et de taille menue, que l'on pouvait deviner même si ce dernier était assis. Il sourit. Ben Mathiattas fixe un filet de fumée émaner d'un petit cratère dans le fond de la pièce: il a reconnu l'origine de l'odeur d'encens. Le grand père du désert le regarde dans les yeux, puis se retourne en espérant y voir ce que par quoi le regard de son invité est attiré, puis feint l'étonnement agréable.

a

" Oh. On dirait bien que je n'ai plus d'herbes magiques ! Dommage, cela m'aide à réfléchir, et malheureusement, on en trouve que bien peu ici.. Mais qui suis-je pour ignorer les besoins de mon invité: Amichaidai, viens donc t'assoir avec moi, et prenons le thé."

Hésitant, le jeune homme prend sa place à ses côtés. Le grand père du désert se dépêche de lui servir le brevage dans une coupe en bois: ici, même les verres inspirent à la pauvreté des corps, mais à la richesse de l'esprit.

"Attention. C'est très chaud."


L'homme reprend sa place, puis dévisage longuement Ben Mathiattas, tant et si bien qu'il aurait été aisé de penser qu'il avait quelque chose sur le nez: une insolence que ce dernier ne tenta guère de communiquer. Le vieil homme parait fasciné.

"Tu as beaucoup fait parler de toi, mon frère. Le sais tu ?"

"Dois-je aussi vous appeler "mon frère" ?"

" Bien sûr, Amichadai. Ne connais tu donc pas le crédo des sicaires: notre royaume n'est pas de ce monde, et nous ne reconnaissons aucun monarque. Le seul roi est dans le ciel. Mais bref. Tu as suscité ma curiosité: on dit ici et là, que tu es le fils d'un riche fonctionnaire, mais tu as renoncé à toutes tes richesses, que tu distribues à toutes les maisons de malades et à toutes les fondations. Est-ce vrai ?"

" Euh, oui mon frère. Je suppose. A vrai dire, je ne pense pas vraiment à ces choses là..."


Le "grand père du désert" rit.

" Hé. Bonne réponse. Tu sais. Moi non plus, je n'ai pas toujours vécu ici, je n'ai pas toujours mangé dans des assiettes en bois que j'ai fabriqué moi-même. J'avais une vie, et je la vivais très bien. Peut-être un peu trop. Aujourd'hui, ceux qui ne me connaissent pas m'appellent le grand père du désert, et ceux qui me connaissent bien m'appellent Bar Kokhba. Mais là encore, ceux qui me connaissent très bien savent qu'il y a longtemps, j'étais un kah tanais de naissance qui s'appelait Suk Ronberg. Et tu sais quoi ?"

"Oui ?"

"Cela n'a aucune importance. Je me fiche des noms, de la réputation, de même que le nom de ceux qui sont en face de moi. Tu es Amichadai Ben Mathattas le sicaire, et tu distribues l'aumône aux pauvres avec une telle force que je viens à t'envier de ta dévotion."


Des images et des noms, tout d'un coup, reviennent à la mémoire du fils de pharisien. Serait-ce...

" Vous êtes Suk Ronberg ? L'acteur ? C'est vous qui avez joué dans 35 ans toujours pucelle non ?"

" En effet. Je jouais le personnage de Samantha."

" Et dans Déconne express ?"

"Aussi. Mais cette vie est terminée aujourd'hui. J'avais tout ce dont on peut rêver sur le Riviera kah tanaise, mais ce n'était pas suffisant. Certes, j'ai appris beaucoup de choses là bas: ces gens débordent d'idées, à tel point qu'ils ne savent qu'en faire. Mais il a suffit d'un voyage ici, dans ma patrie d'origine, pour comprendre qui avait le plus besoin de moi: l'industrie du cinéma, ou mes frères qui sont restés au pays, sur un terre déchirée par des étrangers, et maudits par un gouvernement appauvri. Mon frère, j'en ai bien peur: le Temple d'Irushlim ne nous sauvera pas, et sur ce point, j'ai bien peur que tes visions soient vraies."


Les visions...

"Attendez. Qui vous a parlé de mes rêves ? Vous êtes vous renseigné auprès des ésséniens ?"

" Ton amie me l'a raconté. Et tu sais quoi: tu n'es pas le seul à faire des rêves, Amichadai. Nous pouvons faire notre possible afin que cette vision ne se réalise pas. Et c'est entre autre la raison pour laquelle je t'ai invité. La vérité, mon frère, c'est que nous avons besoin d'alliés, même si ceux ci ne sont pas forcément de bonne fréquentation. As tu entendu parler des nazaréens ?"


De moins bonne réputation que les sicaires ? Assurément, les nazaréens étaient une piètre compagnie, même pour les sicaires, c'est dire... Une bande de millénaristes qui restaient cloitrés en permanence entre eux, et qui ne mêlaient que rarement leurs luttes à celles des autres factions du pays de Juda. Mais voilà, ceux-ci s'étaient réveillés ces derniers temps, à l'étonnement général et pour des raisons obscures. Les rumeurs enflaient: les éternels attentistes nazaréens auraient enfin trouvé leur "messie" qui viendrait sauver les judéens... Bar Kokhba reprit.

" Je comprends ton appréhension, inutile de le dire avec des mots quand je vois un tel visage. Mais je pense que ta réputation peut être utile à notre cause. Tu te fais des amis sans t'en rendre compte, mon frère. Aussi, je demande service de ta part: essaie de nouer des liens avec eux. Apprends à les connaître, comprends les, parle leur, avant de leur demander quoi que ce soit."

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