14/07/2019
22:04:36
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Des archives remonte la vérité

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Quelque part dans la banlieue de Fort-Marin...

Quelque part dans la banlieue de Fort-Marin...

Le tramway aquatique s'arrête au terminus, sous une fine bruine battante. Les îles sont l'un des points les plus éloignés de toute terre, perdu au milieu de centaines de millions de kilomètres cubes d'eau salée. Il fait sombre et la mer éclairée par la lune s'étend à perte de vue.

Un homme enveloppé dans un caban descend du tramway après avoir salué le conducteur. Il se dirige rapidement vers un petit estaminet chaleureux où grésille un vieil enregistrement de musique traditionnelle celtique. Seuls les habitués trainent ici encore à cette heure, en quête d'un peu d'alcool, ou pour repousser le moment de rentrer chez eux.

L'homme s'assoit à une table, fait signe au patron qui le connait bien et lui apporte rapidement quelque chose à boire.

- Un type pour toi, au fond.

L'homme se retourne. Colin Caramel lui fait coucou depuis les banquettes. L'homme soupire, se lève et le rejoint.

Colin CaramelRichard Éire

- Salut Richard.

- Colin. Que me vaut le plaisir ?

- Ta compagnie avant tout.

- C'est ça...

- Un verre ?

- Je suis déjà servi.

- Tu as lu les journaux récemment Richard ?

- Non pas récemment.

- Allons... Richard...

- Je ne vois pas de quoi tu parles. Tu n'as pas traversé l'océan pour me parler des journaux ?

- Plutôt d'une initiative récente d'Améthyste, ça ne te dit rien ?

- Rien du tout.

- Richard...

- Viens en au but, tu m'ennuies.

Colin Caramel a un geste résigné.

- Alors si tu n'es pas au courant Améthyste Castelage a financé une expédition dans les archives...

- Ah.

- Sur l'histoire de Carnavale, les Marines, tout ça...

- Grand bien lui fasse.

- Rien à me dire ?

- Non. Tu m'emmerdes Colin, tu viens me déranger pour me parler du continent ? on s'en fiche ici du continent, t'as toujours pas compris ça ?

- Contre toute attente, on a remonté des trucs. Ça n'a pas été une mince affaire, c'est fou comme certains documents sont compliqués à retrouver... à croire que ça arrangeait tout le monde qu'ils soient planqués là. On a perdu trois gars.

- Ça valait le coup ?

- Je crois que oui, je crois que oui. En tout cas, moi, j'y vois plus clair.

- Grand bien t'en face.

- Ce que je me demande, maintenant, c'est combien d'entre vous étaient au courant ?

- Parle plus franchement ou ne parle pas.

- C'est intéressant quand on y pense, l'invisibilisation de la culture celtique carnavalaise après la conquête des Princes de Vale. On n'apprend pas ça à l'école, hein ? et pourtant on dirait qu'il suffisait de fouiller un peu pour découvrir que vous avez toujours été là, vous autres...

- Avant l'Empire, nous régnions sur l'Eurysie de l'ouest.
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Quelque part dans la banlieue de Fort-Marin...
- Ce qui est amusant c'est que j'étais initialement parti pour enquêter sur l'Azur et voilà qu'avec ce coup magistral du clan Dalyoha et les retournements de situation en Afarée, les priorités changent. Soudain, Blaise revient sur le devant de la scène, dont il est mystérieusement absent et Améthyste Castelage me demande comme ça de laisser momentanément de côté le dossier azuréen et de rentrer en vitesse à Carnavale pour essayer d'y voir plus clair. Sous prétexte d'une controverse académique velsnienne, nous envoyons quelques miliciens dans les archives pour aller nous chercher des documents. Direction le 3ème sous-sols, j'y perds deux gars à moi mais nous mettons finalement la main sur ce que nous étions venu chercher : d'anciens atlas et cartes du XIème siècle qui témoignent des grandes dynamiques de peuplement de la péninsule carnavalaise et rapporte, à travers de fabuleuses mais assez incompréhensibles chansons de gestes, les conquêtes des Princes de Vale sous un angle que la recherche contemporaine semble avoir délaissé depuis plusieurs décennies. Bien sûr je creuse et de fil en aiguille, me voilà parti pour les Îles Marines à la recherche d'un éclairage nouveau sur le rôle qu'ont joué ces territoires lointains dans l'histoire de la Principauté.

J'y rencontre des gens étranges, dont les origines carnavalaises me font l'effet d'un rêve enfiévré. J'y écoute de la musique originale et je vois des gars et des filles danser juste avec leurs pieds. C'est l'héritage franco-celtique des îles, rien de surprenant étant donné que nous les avons colonisés. Mais les dates ne collent pas, car on me dit que les Léopaul Obéron pose le pied sur les Marines au XVIIIème et pourtant les racines de nos liens semblent remonter à plus tôt encore. Il y a un lien d'âme entre nos territoires, ténu, trop discret pour ne pas être suspect. Des fouilles entreprises dans les cavernes sous-marines, sur les anciens contreforts de falaises, j'y trouve des traces mais de quoi ? Je l'ignore, je ne suis pas archéologue. Des vieux me racontent de vieilles légendes, des histoires folkloriques comme seules savent en accoucher les îles embrumées, on me parle de sirènes, on me parle de pêche miraculeuse, on me parle de galeries et de dédales enfouis sous la mer. Surtout, on me parle de sociétés secrètes et de voyageurs, venus du continent, de familles parties s'installer à Carnavale, bien longtemps avant la colonisation. Curieux.

Comment, me demanderez vous, car les Carnavalais et les Marines ne se fréquentent activement que depuis un siècle ou deux ! Et vous auriez bien raison de le penser, d'ailleurs ce n'est pas totalement faux, du moins dans une acceptation moderne du peuple carnavalais. Car lorsqu'on y regarde de près, tout s'articule à la perfection : il a bien fallu que des êtres humains s'y installent, sur ces rochers, et d'où partir sinon de notre belle péninsule pour cela ? Le pays le plus proche et le mieux disposé pour envoyer ses braves marins jusqu'aux Marines s'avère n'être nul autre que Carnavale elle-même, ou plus exactement les peuples qui y vivaient à l'époque. D'où sans aucun doute cette bizarrerie de résidu de culture celtique chez nous, et qui fait couler tant d'encre car, là encore nous le savons, avant d'être impérialisée par les latins, la péninsule carnavalais était peuplée par les celtes. On pourrait, par abus de langage, dire ainsi que les Carnavalais ont colonisé cet archipel depuis la nuit des temps, tout du moins bien avant le XVIIIème siècle revendiqué. Mais pouvait-on parler de carnavalais à l'époque ? Sans doute pas, le terme s'impose avec la conquête des Princes de Vale. L'histoire pourrait finalement être tranchée ici car les migrations de peuples ne disent pas grand chose des pays modernes et qu'a-t-on à faire de là d'où provenaient les premiers habitants des îles ? C'est un débat d'historien.

Oui, sauf. Sauf que les Marinois ne se sont pas contentés de rester sur leurs cailloux et s'il est possible de faire remonter la colonisation carnavalaise des îles au XVIIIème siècle par les Obéron, il apparait dans les documents exhumés que cette petite opération était bien loin d'être gratuite. Quel usage un pays si peu marin que Carnavale aurait-il eu, sinon pour la frime, à envoyer ses navires s'emparer de trois bouts d'îles à des milliers de kilomètres de la Cité noire ? Ni les Princes de Vale, ni les Obéron n'ont jamais cherché à s'exporter vers l'ouest, non, il est faux de dire que nous nous serions soudain improvisés colonisateurs, et pour un résultat à ce point minable. Qu'est-ce qui a donc bien pu motiver Léonpaul à convaincre la couronne de financer une telle expédition ? Pourquoi investir tant dans une conquête risquée, pour s'emparer d'un territoire intenable et sans réelle utilité avant le XXIème siècle ? Et bien je vais vous le dire, moi. Une enquête rigoureuse montre en effet que le clan de l'oiseau à la clef voulait, en s'emparant des Marines, mettre fin au foyer d'une menace pesant, d'après leurs propres dire, sur la Principauté depuis trop longtemps. Car les Marinois, à l'inverse de nous, n'ont pas attendu le début du grand siècle pour émigrer vers Carnavale. Il semble bien que ces foutus celtes, pour une raison qui m'échappe encore, ont davantage et depuis plus longtemps agi sur nous que nous sur eux. Reste à comprendre la finalité de cette affaire...

- Merci monsieur Caramel, mais nous savions déjà tout ça.
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Étonnantes ces cavernes !

Quelques part aux pieds des falaises des Marines, une brigade de police escorte l'agent spécial Colin Caramel.

- Étonnantes ces cavernes !

- On dirait qu'elles sont là depuis la nuit des temps...

- N’exagérons rien, mais depuis la dernière faille océanique, oui très probablement. Quelques centaines de milliers d'années peut-être ?

- Je ne sais pas monsieur Caramel, je ne suis pas archéologue.

- Moi non plus ceci dit, ça, ça n'est pas d'époque...

Il passe ses doigts sur un renfoncement dans la roche, manifestement creusé par un être humain.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je pense qu'on y a glissé une barre de fer. Ou un anneau. Il y a eu de la circulation dans le coin, c'est évident. Appelez vos hommes, officière, on va aller explorer un peu tout ça.

- Je ne crois pas monsieur Caramel.

- Plait-il ?

- J'ai dit je ne crois pas.

L'agent spécial soupire.

- Pourquoi faut-il que tous les flics de Carnavale décident de me chier une pendule à chaque fois que je leur demande un truc ? C'est votre boulot de m'obéir les gars...

- Nous ne sommes pas à Carnavale monsieur Caramel. Et vous êtes bien loin de chez vous.

Les policiers sortent leurs armes de service.
1887
Quelque part dans la banlieue de Fort-Marin...

Richard Eire termine sa bière. Il est fatigué. Il ne fait pas son âge. Grand Hôpital a rallongé son espérance de vie d’au moins deux décennies, cadeau de Blaise pour services rendus. Mais la science Dalyoha n’est pas absolue et certaines parties de sa carcasse accusent le temps.

Aujourd’hui, il a ordonné l’exécution d’un homme. Une initiative de sa part. Magré ce que prétend Géminéon, on ne peut pas prendre de risque : les secrets de Carnavale doivent rester cachés et Caramel fouinait trop près du but. Dommage, l’homme avait quelque chose de sympathique et c’est un proche d’Améthyste. Il y aura un retour de flamme tôt ou tard, la « petite princesse » ne se laissera pas assassiner ses amis sans réagir.

Richard Eire soupire, il essuie sa moustache. Dehors il pleut, comme un jour sur deux aux Marines.

- Bonjour Richard.

Colin Caramel est vivant. Même pas amoché. Richard Eire n’a pas envoyé assez d’hommes, il aurait dû être plus prudent. Cela fait trop longtemps qu’il vit loin de la Cité noire, il a fini par sous-estimer l’ennemi séculaire.

- Colin.

- Et si nous allions discuter dehors Richard ?

L’agent spécial adresse un petit signe d’apaisement au patron qui les observe depuis le comptoir. Pas de casse à l’intérieur.

- J’ai fini ma bière de toute façon.

Ils sortent sous la bruine marine et marchent en silence sur les roches basaltiques. La frontière entre la ville, la mer et la falaise n’est pas claire par ici. Les vagues agitées s’écrasent autour d’eux.

- Toujours rien à me dire Richard ?

- J’aurai dû envoyer davantage d’hommes.

Inutile de nier.

- Tu aurais dû en effet. Vas-tu répondre à mes questions cette fois ou dois-je te forcer à parler ?

Richard juge Colin. Ils sont de la même génération. Une génération mourante, presque éteinte désormais, celle d’Arthur Castelage et d’Ambroise Dalyoha. Leurs deux hommes de l’ombre. Ce sont leurs rejetons qui se mènent la guerre désormais, mais cette bataille là est celle des vieux.

- Nous verrons. Tu es bien loin de chez toi, Colin.

- J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part, c’est marrant.

Colin Caramel

Colin Caramel !
Agent spécial au service de la Principauté et d'Améthyste Castelage


Richard Eire

Richard Eire !
Mystérieux grand maître de la société secrète des jardiniers botaniques
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