17/07/2019
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Voyage en Kabalie

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1986
Alexandrier ArrimageBalsilek Ishak
Henri HolistiqueNuma Gaber

Le soleil jaune sur les dunes rouge et la mer bleue. Le port de Salem-Aleykoum a une odeur de neuf, il ne date que d'un an et demi. La capitale de la Kabalie rouge ne cache pas ses nombreux chantiers, elle est en effervescence car elle a des promesses à tenir. L'architecture, qui met en valeur les couleurs de la nation, peut provoquer comme un malaise morbide. On y trouve le mélange étrange d'un style carnavalais assumé, baroque et gigantesque, avec des inspirations régionales afaréennes, arrivées plus tard. Les lucifériens ne jouent pas à être des afaréens, dans leur grande majorité ce sont de pauvres erres arrivés depuis le quartier des oranges, des gens en quête d'une nouvelle vie loin des faubourgs empestés de la Cité noire.

Les Carnavalais sont arrivés par le crime, avec tout leur génie. Les fontaines tordues représentent des monstres qui crachent l'eau claire des stations d'épuration récemment construites, des visages pâles, en manque de vitamines, des gens distingués, le front couvert de sueur, peu habitué aux températures évoluent dans un paysage étrange, au milieu d'une forêt urbaine. Des arbres dégorgent d'oranges et de citrons qui ne demandent qu'à être cueillis, il y a un parfum de fruits, de fleurs et de chimie. Quelque chose d'artificielle, de déplacé, et pourtant d'authentique à sa façon. Non, les Carnavalais ne font pas semblant, ils transforment la terre qu'ils touchent et la dénaturent, non par malveillance, parce que leur culture est toute entière tournée vers la transformation.

Entourés de miliciens, les hauts dignitaires de la Kabalie rouge sont réunis pour accueillir les ambassadeurs du Finejouri et de l'Althalj.

Assis dans un grand fauteuil roulant ouvragé, le PDG-Protecteur Balsilek Ishak préside. A ses côtés, le Pape noir de Kabalie, Alexandrier Arrimage tout emprunt de malice. Les accompagnent Numa Gaber, porte-parole des communautés kabaliennes et de l'association pour la réparation du génocide, et le docteur Henri Holistique des Laboratoires Dalyoha et médecin en chef de la clinique de Salem-Aleykoum. Le PDG-Protecteur et le Pape noir resteront le temps de discuter des questions de politique intérieure, Numa Gaber et Henri Holistique auront pour consigne de faire visiter aux inspecteurs les infrastructures et le mode de vie dans le désert rouge.
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À peine revenue de sa mission épuisante dans la Cité du Désert, Alméa n'avait eu que le temps de jeter son dossier sur son bureau qu'un grattement timide se fit entendre. Un serviteur du palais, l’air de porter toute la misère du monde sur ses épaules, s'avança en tremblant.

— « Pour l’amour de Sa Majesté, qu’y a-t-il encore ? » lança Alméa, ajustant une bague en or avec une impatience non dissimulée.
— « Madame... Sa Majesté vous demande immédiatement. »

Un tchip sonore résonna dans la pièce, faisant sursauter le pauvre homme.
— « Bon, en avant alors ! » Elle emboîta le pas au serviteur. En traversant les couloirs du palais, elle ne put s'empêcher de grommeler : « Depuis mon départ, ils n'ont toujours pas mis la clim ici ? Alalala, qu’est-ce qu’il fait chaud ! »

Elle entra dans la salle du trône avec la prestance d'une lionne. Le Roi Louis II l'accueillit d'un sourire magnanime.
— « Ah, Alméa ! Comment s'est passée cette mission dans le désert ? »
Alméa exécuta une révérence impeccable, un mélange de grâce ancienne et de modernité affirmée.
— « Très bien, Votre Majesté, très bien. Merci de m’accorder votre confiance. Le temps où je n’étais que soumise est bien résolu, et cela grâce à vous. Mais... si je peux me permettre, serait-il possible d'installer une clim ? Ou au moins de ne pas nous imposer ce style de tenue... parce qu'en robeeeee, Votre Majestéeee, il fait une chaleur à mourir. »

Le Roi rit doucement. « On se doit d’être bien apprêté dans un palais, Alméa. Mais j’ai une deuxième mission pour toi. »
— « Tant que ce n’est pas encore dans un désert, je serai toujours partante pour représenter la Couronne. »
— « Tu vas rire... j'ai besoin de toi en Kabalie Rouge. Tu accompagneras deux experts pour une mission d'observation aux côtés de la délégation de l'Althalj. »

Alméa changea instantanément d'expression. L'Althalj ! Quelle distinction.
— « Quel honneur ! Je suis ravie. »
— « Attention, je veux du professionnalisme, » prévint Louis II.
— « Ne vous inquiétez pas. Je serai là pour observer et poser les questions que personne n'ose poser. »

Quelques heures plus tard, alors qu'Alméa épluchait les dossiers de la Kabalie dans son bureau, deux silhouettes se découpèrent dans l'encadrement de la porte. Thabo, expert en sciences politiques et sociologie, et Amadi, expert en diplomatie économique.

L'ambiance était oppressante. Thabo s'essuyait le front avec un foulard brun.
— « Alalala, mais c’est un four ici dedans… » murmura Alméa sans lever les yeux. « On dirait que le soleil lui-même a décidé de s’installer dans mon bureau. Entrez avant que je ne fonde. »

Elle leva enfin les yeux, lâchant un tchip de jugement en fixant le foulard de Thabo.
— « Docteur Thabo... Votre foulard là... Est-ce une nouvelle tendance pour absorber la sueur ou une tentative désespérée de cacher votre anxiété ? »
Thabo bégaya une réponse confuse sur la sociologie, tandis qu'Alméa pivotait vers Amadi. Le jeune homme ajusta ses lunettes et présenta son portfolio. Alméa laissa échapper un petit rire étouffé, un mélange d'approbation et de moquerie affectueuse.

— « Bien, vous serez mes compagnons. Les deux seuls experts, car moi, je suis la voix de la Couronne. J’espère que vous êtes d’attaque, car ce ne sera pas un voyage de repos. »

Le serviteur timide revint : « L'avion royal est prêt sur la piste, ainsi que les voitures pour votre arrivée. »
— « Enfin une bonne nouvelle ! » s'exclama Alméa. Elle se tourna vers le serviteur qui emportait ses malles : « Et vous, jeune homme, cette malle n'est pas remplie de plumes. Si vous la cassez, je perds un trésor, et vous... disons que votre carrière perdra de son éclat. »

L'avion royal décolla dans un vrombissement feutré. À bord, le luxe n'empêchait pas Alméa de surveiller ses experts.
— « Alméa, nous sommes... nous sommes prêts, » affirma Thabo.
— « Bien. Ce voyage ne sera pas une promenade de santé. » Elle posa une main ornée d'or sur son bras. « Nous ne pouvons pas nous permettre l'erreur. »

Le vol fut une transition brutale. À travers les hublots, le bleu de la mer laissa place à l'immensité ocre et pourpre de la Kabalie. À l'atterrissage, la chaleur frappa la délégation comme un mur de briques dès la sortie de la passerelle.
— « Alalala, l’avion avait la clim, mais ici... même les pierres transpirent ! »

Ils montèrent dans une voiture noire aux vitres teintées pour rejoindre le point de rendez-vous à Salem-Aleykoum. Par la fenêtre, les experts notaient tout : le port flambant neuf, les fontaines tordues, l'architecture baroque et le parfum étrange de chimie et d'oranges.

— « Un miracle artificiel, » commenta Alméa en observant le paysage. « Ils dénaturent ce qu'ils touchent. C'est leur culture, la transformation d'après ce que j'ai lu. Mais nous verrons si leur morale est aussi solide que leurs chantiers. » Elle ponctua sa phrase d'un tchip sonore qui fit vibrer l'habitacle de la voiture.

Arrivés au point de rendez-vous, la portière s'ouvrit. Alméa sortit, redressa son headdress avec une dignité royale et balaya la zone du regard. Les hauts dignitaires Kabaliens attendaient.

— « C’est le moment, » dit Amadi, le souffle court.
— « Nous sommes le Finejouri, » rappela Alméa avec une assurance impériale. « Nous ne transpirons pas sous l'ambition des autres. Nous la pesons. Allons-y. »

Le comité d'accueil kabalien était impressionnant. Au centre, Balsilek Ishak, le PDG-Protecteur, siégeait dans son fauteuil roulant, le regard aussi froid que de l'azote liquide. À sa droite, le Pape Noir, Alexandrier Arrimage, arborait un sourire en coin qui ne présageait rien de bon.

Alméa s'avança, sa robe balayant la poussière rouge. Elle s'arrêta à une distance royale, redressa son headdress et laissa échapper un tchip si sonore qu'il sembla faire taire les bruits de chantier environnants.

— « Alalala... » commença-t-elle en s'éventant d'un geste de la main, « je savais que la Kabalie était une terre de transformation, mais je ne savais pas qu'elle transformait aussi ses invités en pain grillé dès la descente de voiture, même en mois de février. »

Alméa esquissa un sourire en coin, celui qu'on réserve aux enfants turbulents.
— « Le rayonnement, c'est bien beau, mais l'ombre, c'est mieux pour réfléchir, vous ne trouvez pas ? » Elle fit un geste de la main vers ses compagnons. « Voici mes experts. Ne vous fiez pas à leur air un peu... humide. Ils sont l'élite de notre Couronne, d’après ce que l’on m’a dit. »

Elle pointa Thabo d'un doigt orné de bagues.
— « Le Docteur Thabo. Il est ici pour disséquer votre sociologie et vos structures politiques. Ne comptez pas sur son foulard brun pour l'aveugler ; il voit plus clair dans vos dossiers que vous-mêmes. »
Thabo s'inclina, plus assuré qu'auparavant. « Honoré, Messieurs. Je suis impatient d'analyser la cohésion de vos communautés sous l'égide de la réparation. »

Alméa se tourna ensuite vers Amadi, son ton se faisant plus tranchant.
— « Et voici Amadi. Son portfolio est une arme diplomatique. Il est ici pour voir si vos "promesses" sont fondées sur du roc ou sur le sable mouvant de ce désert. »
Amadi s'avança et salua d'un signe de tête.

Alméa fixa le PDG-Protecteur droit dans les yeux, un sourcil levé.
— « Comme vous le savez, nous sommes ici en mission d’observation et j’ai une philosophie qui est que les gens qui n'ont rien à cacher sont généralement ceux qui ont déjà tout enterré très profondément. » Elle ponctua sa phrase d'un dernier tchip dévastateur, avant d'ajouter : « De ce que j’ai lu, vous connaissez bien la rigidité protocolaire de ma chère linehart, et je vous le dis : je suis peut-être ici celle qui a le moins d’expérience, mais ne vous méprenez pas. Il faudra beaucoup, beaucoup de choses pour racheter ce que vos prédécesseurs ont commis. Je n’ai certainement pas tous les codes qu’il faudrait avoir, mais nous sommes ici dans un espoir de réponses pour que, à la suite de cette visite, Sa Majesté Louis II ainsi que les dirigeants de l’Althalj aient de quoi dire au monde. Et je l’espère, vos avancées concernant la justice des actes commis. »

Elle fit une pause dramatique, balayant l'assemblée du regard avant de reprendre d'un ton faussement léger :

— « Ah oui, j'ai oublié le plus important ! PDG-Protecteur, compagnons du PDG-Protecteur... Je me présente : Alméa, conseillère particulière de Sa Majesté. »

Sans transition Alméa, dans un mouvement de rotation parfait qui fit voler les pans de sa lourde robe , se détourna brusquement des dignitaires kabaliens. Son bras, orné de bagues étincelantes, se détendit, l’index pointé comme un canon vers la zone des bagages.

— « VOUS ! » hurla-t-elle, sa voix passant du velours diplomatique à un rugissement de lionne blessée.

Sa cible était un pauvre aide de camp kabalien, figé à côté d'une des voitures noires. L'homme sursauta si violemment qu'il faillit lâcher la tablette qu'il tenait.

— « Oui, vous, là, à côté de la voiture ! Arrêtez de me regarder comme un poisson frit ! » continua Alméa, écumant presque. « J'ai un parapluie dans mes affaires ! Un grand, noir, avec un manche en ivoire ! Apportez-le-moi ! IMMÉDIATEMENT ! »

L'aide de camp, terrifié, jeta un regard désespéré vers son PDG-Protecteur, avant de s'élancer vers le coffre d'une des voitures avec une agilité surprenante.

Alméa, le visage rouge, les narines battantes, se tourna de nouveau vers Balsilek Ishak. Le contraste entre sa colère bouillonnante et sa majesté habituelle était comique. Elle réajusta son headdress d'un geste sec, tentant de retrouver son calme.

— « Veuillez m’excuser pour cette... interruption technique, PDG-Protecteur, » dit-elle, sa voix redevenant (presque) mielleuse. « Alalala... »

Elle fit une pause, fixant Balsilek droit dans les yeux avec une intensité terrifiante, avant d'ajouter avec un sourire glacial :

— « Mais je peux vous assurer qu'à l'heure d'aujourd'hui, vos jours ne sont pas comptés... »

Elle marqua un temps d'arrêt, ses bagues scintillant au soleil cruel de la Kabalie.

— « ... car je vais enterrer vivant celui qui m'a préparé cette robe en noir ! »
— « Bien maintenant attendons la venue de l’Althalj et nous serons fin prêts, » dit-elle enfin.

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Le sentiment d'oppression et d'enveloppement d'un haboob est un premier repère dans l'Ecarlate.
Par delà la stupéfaction et l'inconfort, il n'est pas anodin de traverser plusieurs états d'esprit, allant de la dépression, à la nostalgie de chez soi, à l'appréciation d'un prisme de couleur, au dégoût du surnaturel ou du contexte de création.
Vous devrez faire face à ces sentiments et vous demeurerez stoïque dans le cadre de l'Ecarlate et de votre mission.
Vos soeurs seront les branches qui vous rappelleront à votre mission et à Ilah.

Arrivée de la délégation Althaljir sur un appareil modifié par Althair avec le concours des technologies d'énergies nouvelles d'Alter.


L'avion avait atterri sans encombres bien que le survol des paysages de l'Ecarlate et la lumière fortement tamisée au sol donnèrent déjà le ton.
Le ciel bleu et les reflets brillants sur un océan sombre se transformèrent petit à petit pour perturber la lecture de ce qui était aperçu alentour. Le ciel, l'océan et le soleil n'étaient plus les mêmes, comme happés par l'Ecarlate.

Le sable, la civilisation, les premières photos prises depuis l'avion furent éloquentes. Le coeur se déchirait entre la beauté des contrastes et leur signification chimique.


Dossier Kabalie Rouge / Délégation Althaljir - Photo 1


Thiziri était une femme âgée, toutefois son regard en disait long sur son expérience de la vie.
La qqari Thiziri Sid Acilmum avait travaillé de nombreuses années à la Maktaba en tant qu'ambassadrice et, avant cela, envoyée spéciale pour la Sororité. Bien que cela était un secret de polichinelle, la qqari avait fait partie de services de renseignement de la Sororité, l'Euyn, qu'elle dirigeait en ce jour au sein des observations en Kabalie Rouge.
Vêtue des habits traditionnels d'Acilmum, aux couleurs de sa famille, motifs géométriques rappelant la Dorsale Glacée, montagnes traversant les Tamurt n Althalj, l'Altilal Almujamada, son voile affichait des petites broderies au niveau de la nuque, tandis qu'un bandeau en soie fleuri habillé son front. Les tatouages faciaux étaient courant au sein de l'Althalj et ceux de Thiziri étaient anciens et de la génération de la Qari Ijja Shenna.
Bonne amie de la Qari, elle était aussi une collègue de travail de longue date de la qari Baya n Ifilku au FCAN.

Accompagnée par une dizaine de femmes affichant les mêmes caractéristiques traditionnelles vestimentaires de leur origines et familles, les néophytes remarqueraient surement la grande taille des Althaljirs et malgré le prisme de couleur biaisé, leurs yeux dorés, et pourtant ici, emprunts d'un écarlate vif.


Les salutations se firent de bon usage. La mention et Grace d'Ilah furent épargnées afin d'éviter tout embarras.
La qqari Thiziri Sid Acilmum n'imposa aucun discours et attentes tant que le PDG Protecteur n'eusse commencé. Les Althaljirs étaient certes actionnaires minoritaires, elles étaient invitées dans cette mission grâce au travail de la Qari Ijja Shenna et les instances dirigeantes de la Kabalie Rouge. La diplomatie resterait leur apanage et les observations sa responsabilité.



qqari Thiziri Sid Acilmum
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Alexandrier Arrimage
Manifestement un peu surpris par le tempérament volontaire des envoyés finejouris, Balsilek Ishak se rembrunit, tandis que le Pape noire haussait un sourcil amusé et se fendait d'un salut protocolaire.

- Je vous en prie, faites comme chez vous. Les peuples ne devraient pas avoir à connaitre les frontières et l'idéal humaniste nous enjoint de les abattre. Soyez la bienvenue Alméa, considérez vous ici comme dans votre propre demeure et les habitants de la Kabalie Rouge comme vos compatriotes.

Ils écoutent docilement les mises en garde d'Alméa d'Estrasie, comme on se rappelle mutuellement les règles d'un jeu de dupe. Oui la Kabalie rouge avait à cacher, mais aussi à montrer. Force à chacun de poser les bonnes questions et d'investiguer aux bons endroits.

Le rugissement de lionne que poussa la Finejourielle en apostrophant un aide de camp fit sursauter tout le monde et Alexandrier Arrimage dut rassurer le pauvre garçon d'un regard entendu :

- Vous voilà embarqué de force mon garçon, je le crains.

Les qqari althaljirs arrivent, accueillies avec la déférence qu'on doit aux invités et aux vieilles femmes. C'est le Pape noir qui accueille, mais c'est le PDG-Protecteur Balsilek Ishak qui prend la parole avec solennité lorsque chacun est à l'abri, à l'ombre, confortablement installé et hydraté.

Balsilek Ishak

- Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre présence chez nous. Cette invitation concrétise des mois de diplomatie, parfois houleuse, parfois difficile, mais finalement fructueuse car nous voici réunis en Kabalie rouge, en tant que voisins, avec le soucis de la vérité, de la paix et de la coopération.

La Kabalie rouge est bien des choses. Fondée sur le drame du génocide, elle a pris le parti de se constituer en Etat multiculturel autour d'une doctrine rassembleuse : le techno-solutionisme luciférien. S'il est légitime de se méfier d'une doctrine importée par le colonisateur, le luciférisme est aussi un libérateur car c'est lui qui a émancipé le désert de ses bourreaux eurysiens. Il est la pierre angulaire d'une société qui, sans valeurs fortes et rassembleuses, retomberait immanquablement dans la guerre civile. J'invite donc les observateurs extérieurs à observer et juger nos choix à l'aune de la réalité matérielle de notre société, de ses possibilités et de ses impasses. La Kabalie rouge est ce qu'elle pouvait être, avant d'être ce qu'elle voudra être. Affranchis des contraintes que font peser sur nous les belliqueux et les revanchards, le futur nous appartient. Avec votre bienveillance et votre amitié, nous construirons dans le sable la société à laquelle chaque être humain a droit.

La science et la modernité nous a martyrisé, nous en prenons notre parti. Les Kabaliens ne seront plus jamais victimes de la barbarie. Les Carnavalais exilés dans le désert rouge refuseront d'être inféodés à une classe qui les oppresse et les asservit. Désormais maîtres de notre destin, nous souhaitons nous donner les moyens de construire un Etat fort, stable et protecteur. L'intégration de la Kabalie rouge en Afarée sera le levier de la normalisation d'une situation qui s'impose à nous autant qu'à vous, et dont, avec sagesse et volonté, nous pourrons sortir grandis. Malgré le deuil et la colère.

La société kabalienne comme nous l'avons conçue repose sur le principe de la démocratie actionnariale. Cette appelation est trompeuse : si des puissances étrangères, dont mesdames les qqari, sont présentes à notre conseil des actionnaires, elles pourront témoigner que la Société Luciférienne Universelle y est majoritaire et que ce sont ses membres qui décident collectivement du destin de la nation. Sont membres de la Société Luciférienne Universelle, de droit, tous les citoyens de la Kabalie rouge, et certains Carnavalais partisans de notre idéologie. Nous votons l'orientation de notre société lors d'assemblées générales qui sont notre système électoral. La Société Luciférienne Universelle élit ses Papes noirs, dont monsieur Alexandrier Arrimage ici présent est le dernier en date. Le Pape noir veille à ce que l'orientation politique de la Kabalie rouge reste conforme aux valeurs du luciférisme : égalité, liberté, universalité.

Le conseil des actionnaires, quant à lui, élit un PDG-Protecteur qui a à sa charge la protection de la nation, sa diplomatie et les affaires extérieures. Je suis donc votre interlocuteur.

Depuis deux ans, la Kabalie rouge s'est développée dans l'urgence et la responsabilité. Des communes ont été installées dans le désert, nos concitoyens s'organisent et s'unissent par affinité. Le désert est assez grand pour accueillir toutes les sensibilités politiques et des méthodes de gouvernance laissées au choix de chacun. Notre travail en tant qu'Etat central est de faciliter l'acheminement des ressources nécessaires à la vie quotidienne : eau potable, nourriture, énergie, médecine. L'eau est à l'heure actuelle le plus gros enjeux car les nappes prhéatiques sont durablement polluées par l'agent CRAMOISI. Nous travaillons à construire des stations d'épuration et de désalinisation pour récupérer l'eau de la mer. Le projet de Sec Canal devra, à termes, acheminer l'eau au coeur du désert pour l'irrigation des cultures. La nourriture provient des serres Dalyoha qui comblent nos besoins. L'implantation de serres dans le désert est une stratégie qui porte ses fruits car le soleil fournit de l'électricité et l'humidité est conservée à l'intérieur des structures au lieu de s'évaporer immédiatement. La serre chauffe le jour et refroidit lentement la nuit, ce qui préserve les plantes OGM des grandes variations de températures du désert. Plus généralement, la serre est un lieu de socialisation par le travail collaboratif et correspond à l'idéal d'autosuffisance alimentaire que nous poursuivons. L'énergie est abondante dans le désert rouge, les ressources pétrolières et gazières ne manquent pas, s'y ajoute l'énergie solaire et le développement du secteur nucléaire civil grâce à des partenariats signés avec le Drovolski. Enfin, la médecine est fournie par notre actionnaire minoritaire, les Laboratoires Dalyoha, qui sont à ce jour non seulement une référence médicale mondiale, mais également les seuls à connaitre parfaitement la nature de la pollution chimique du désert rouge. Le choix de compter les Laboratoires Dalyoha comme un partenaire stratégique a pu susciter des controverses, mais il s'agit non seulement d'une institution vitale pour la Kabalie rouge puisqu'elle nous permet d'être autonomes alimentairement et médicalement, mais aussi parce qu'elle représente l'espoir d'un avenir techno-solutioniste face aux défis qui se dressent contre nous.

La Kabalie rouge est menacée. Menacée par la voracité des puissances impérialistes et néocoloniales, menacée par son propre environnement, menacée par la structure de sa société originellement fondée sur le génocide. Face à ces menaces, nous redressons la tête et travaillons, avec les moyens à notre disposition, à construire un avenir désirable pour tous. Avec votre aide, avec votre amitié, nous pourrons rendre ce rêve concret.

Je me tiens désormais à votre disposition pour répondre à toutes vos questions de nature politique et militaire. Son Excellence Monseigneur Alexandrier Arrimage pourra vous éclairer sur les questions doctrinales de l'Etat luciférien. Si vous désirez en apprendre plus sur la façon dont nous cohabitons, natifs Carnavalais et natifs Kabaliens, madame Numa Gaber sera votre guide. Enfin, monsieur Henri Holistique ici présent portera la parole de la Dalyoha Compagnie et vous fera volontiers visiter les cliniques, les serres et les laboratoires dans le désert.

Si quoi que ce soit vous manque, demandez à notre aide de camp.
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Le cliquetis des bagues d'Alméa sur le manche de son parapluie marqua la fin du temps de parole des hôtes. Elle ne les regardait pas encore, préférant ajuster la position de son ombre protectrice. Elle lâcha un tchip si long et si expressif qu'il sembla résumer à lui seul tout le scepticisme du Finejouri.

— « Alalala... » commença-t-elle d'une voix traînante, presque lasse. « Quel magnifique château de cartes vous nous avez construit là, Monsieur le PDG-Protecteur. On en aurait presque les larmes aux yeux si la poussière de votre désert ne nous brûlait pas déjà les paupières. »

Elle fit un pas de côté, son headdress scintillant sous le soleil.

— « Mais ne vous y trompez pas. Nous sommes ici pour tout analyser, jusque dans les moindres grains de ce sable rouge. Alors, permettez-moi ainsi qu'à mes compagnons de vous poser des questions tranchantes, parfois répétitives, ou même complètement décalées. Cela peut vous paraître fastidieux, mais c’est absolument nécessaire pour que nous puissions bien tout identifier et fournir un rapport détaillé qui ne laisse aucune place au doute. »

Elle fit un signe de tête impérial à Thabo. L'expert en sociologie s'avança, son carnet à la main.

— « Précisément, » enchaîna Thabo. « Vous parlez d'une démocratie actionnariale où la Société Luciférienne est majoritaire de droit. Quel est donc le poids réel du vote d'un citoyen qui n'appartient pas à votre idéologie ? Peut-on vraiment parler d'autodétermination quand le résultat des urnes est déjà scellé par la structure même de votre capital ? »

Amadi prit le relais, ajustant ses lunettes avec une froideur de banquier.

— « Et concernant vos alliés de la Dalyoha... Vous dites qu'ils sont les seuls à connaître la nature de la pollution CRAMOISI. Comment garantissez-vous que ce partenaire ne maintient pas artificiellement cette pollution pour assurer la pérennité de son monopole sur vos stations d'épuration ? Le Finejouri s'inquiète de voir une nation entière devenir la propriété privée d'un laboratoire étranger sous couvert de "techno-solutionisme". »

Alméa reprit alors la parole, pointant son index orné d'or vers les serres qui parsemaient le paysage.

— « Et pour finir sur vos "miracles" horticoles... » lâcha-t-elle avec un tchip dévastateur. « Si l'eau est gérée par l'État central et la médecine par vos actionnaires, que se passe-t-il pour le Kabalien qui refuse de travailler dans vos structures ? A-t-il encore un droit à l'existence physique dans ce désert, ou la Kabalie Rouge est-elle un État où l'on doit "consommer" sa citoyenneté pour ne pas mourir de soif ? »

Elle referma son éventail d'un coup sec et se tue.
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Balsilek IshakAlexandrier Arrimage

La situation se tend perceptiblement. Balsilek Ishak, le grand chef kabalien, adresse à Alméa un regard noir dont il a le secret.

- Madame Alméa je vous demande de tempérer votre comportement. Nous ne sommes pas un cheval dont on examine les dents, mais une nation souveraine qui consent à vous accueillir non comme des juges, mais comme des voisins et...

Alexandrier Arrimage pose sa main sur l'avant-bras du PDG-Protecteur comme pour l'apaiser.

- Balsilek, madame Alméa ne pensait pas à mal et je crois que c'est important que nous sachions tous à quoi nous en tenir car l'apaisement des tensions passe par la franchise et nous devons à nos hôtes de nous montrer transparents si, en retour, nous désirons leur faire entendre nos propres lignes rouges.

Il se tourne vers les Finejourilles et répond à Thabo :

- Tous les citoyens de la Kabalie rouge sont membres de la Société Luciférienne Universelle, même s'ils ne partagent pas notre idéologie. L'adhésion est automatique et gratuite. Tout le monde a donc de facto le droit de vote. Il est possible de faire une demande pour quitter la Société Luciférienne Universelle bien sûr et donc de renoncer à sa citoyenneté. La SLU est le cadre du respect démocratique de notre Etat, elle garantit le respect de nos valeurs fondamentales et constitutionnelles, au même titre que certaines nations ont banni le fascisme, le communisme ou d'autres idéologies extrémistes, nous considérons pour notre part qu'adhérer à l'égalité entre les êtres humains et au respect de leurs droits fondamentaux est un prérequis pour s'insérer dans notre communauté politique. C'est aussi une façon d'empêcher l'ingérence d'idées étrangères dangereuses, comme l’extrémisme religieux ou ceux qui voudraient nous renvoyer à des formes de gouvernance autocratique archaïque. A l'intérieur de ce cadre, si vous adhérez aux valeurs de la Kabalie rouge, toutes les idées et réformes sont les bienvenues. Voyez l'adhésion à la SLU comme le fait de respecter un bloc constitutionnel, ce n'est ni plus ni moins que cela.

Il se tourne vers Amadi à qui il répond :

- Sur la question des Laboratoires Dalyoha, le docteur Holistique pourra vous répondre davantage sur l'aspect scientifique. Politiquement, la Dalyoha Compagnie occupe en effet une position monopolistique qui lui donne un grand pouvoir en Kabalie rouge. Nous ne l'ignorons pas mais nous avons estimé que le risque méritait d'être prix, considérant ce que la Compagnie nous apporte et peut nous apporter. Pour le moment nous jouons avec les cartes que nous avons en main. Cette main évoluera sans doute à mesure que la situation se stabilisera mais pour l'heure nous avons estimé que travailler avec la Dalyoha Compagnie est un moindre mal.

Henri Holistique

Le docteur Holistique intervient.

- Alala, vous posez une bonne question qui appelle à une bonne réponse ! Tout d'abord voyez vous pour commencer, le % de l'agent CRAMOISI dans l'air et dans l'eau est parfaitement mesurable et de manière transparente et tend à se dilluer très progressivement avec le temps. Nous parlons bien sûr en décennies. Si nous essayions d'en réinjecter dans l'air, l'eau ou les sols, n'importe quel ingénieurs public pourrait repérer une remontée anormale des taux et tirer la sonnette d'alarme. Non, rassurez vous, alala, la Dalyoha Compagnie s'est mise au service de la Kabalie rouge et nous honorons les commandes publiques passées par l’État kabalien. Santé, traitement des eaux et des sols, nourriture, des services nécessaires qui assurent la souveraineté du pays vis-à-vis de ses voisins. Mieux vaut travailler avec nous que mourir de faim n'est-ce pas ? alala ! Et je ne suis pas certain que le Finejouri ou l'Althalj voudraient fournir gratuitement les ressources alimentaires à nos concitoyens du désert n'est-ce pas ? Sans compter que cela ne leur plairait pas trop, alala, d'être dépendants comme ça. Nous ne sommes pas des mendiants. La Dalyoha Compagnie est actionnaire de la Kabalie rouge, ce qui veut dire que contrairement à d'autres pays, nous avons un intérêt financier immédiat à ce que tout se passe bien. L'argent, l'argent et l'enthousiasme à l'idée de participer à ce grand projet civilisationnel, mais l'argent malgré tout, nous n'allons pas vous mentir, l'argent achète notre loyauté. Contrairement à ceux qui rêvent de nous voir mendier pour nous vassaliser, la Dalyoha Compagnie apporte de la souveraineté, et la réussite de la Kabalie sera aussi la réussite de la Compagnie.

Le Pape noir reprend la parole pour répondre à Alméa :

- La majeure partie des citoyens de la Kabalie rouge est venu dans le désert volontairement. Il y a des avantages substantiels par rapport à la vie à Carnavale, comme par exemple l'accès à la propriété, à la sécurité et même parfois à la richesse. Ceux qui sont là sont donc pour le moment prêts à jouer le jeu du projet luciférien, ceux qui n'y adhèrent pas sont libres de rentrer dans la Principauté. Notre nations sort de rien, il faut donc accepter la planification économique au moins dans les premières décennies de notre existence. Lorsque nous aurons définitivement réglé le problème du stress hydrique et alimentaire, un marché libre se développera progressivement qui offrira de la concurrence et des alternatives là où elles sont demandées. Si vous me demandez maintenant si un citoyen peut vivre sans travailler ni jouer le jeu des institutions, et bien non. Il sera soigné gratuitement, merci à la Dalyoha Compagnie, mais nous n'avons pas encore les moyens d'entretenir gratuitement des gens oisifs. Mais c'est pareil dans la majorité des pays du monde, surtout ceux en voie de développement. Par ailleurs les Carnavalais ont l'habitude de se débrouiller : la plupart viennent du quartier des oranges et ont survécu grâce à leur propres moyens. Ceux qui décident de se rendre marginaux par rapport aux structures de l'Etat social luciférien savent ce qu'ils font et ce qu'ils risquent, mais ils ne subiront aucune répression politique de notre part. Le désert est assez grand pour cohabiter.

Pour ce qui est des natifs-Kabaliens, l'affaire est plus complexe. Nos lois de réparation, Numa Gaber vous en parlera plus en détail si vous le désirez, leur garantit davantage de protection sociale car eux n'ont nul part où aller en cas de désaccord politique avec le résultat du suffrage majoritaire. Nous avons noué des accords économiques au cas par cas avec les clans kabaliens qui ont accepté de se ranger derrière le PDG-Protecteur Balsilek Ishak, seul survivants parmi leurs chefs. Ce sont des accords bilatéraux classiques, au même titre que nous en signons avec les syndicats et les corporations par exemple. Chaque clan a demandé pour les siens des choses qui ont été discutées point par point. Ceux qui désiraient vivre en dehors de la société luciférienne peuvent malgré tout commercer avec nous et nos infrastructures. Ils achètent leur eau, leur énergie et leur aliments tout comme les communautés du désert. Ceux qui ont choisi de vivre au sein de la société luciférienne ont accès, au même titre que tous nos citoyens, aux services publics.
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Le silence revint , rythmé seulement par le souffle lointain du désert. Alméa, abritée sous son parapluie noir, replia lentement son éventail d'un geste fluide. Elle n'attaquait pas, elle disséquait. Son regard, filtré par l'ombre de la canopée, se posa sur Balsilek avec une douceur trompeuse.

— « Alalala... Monsieur le PDG-Protecteur, ne voyez aucune hostilité dans ma curiosité. »

Elle fit un léger signe de tête vers Thabo. L'expert s'avança d'un pas, son carnet ouvert, sa voix posée et dénuée de jugement hâtif.

— « Monsieur le PDG-Protecteur, » commença Thabo, « puisque vous êtes le dernier chef kabalien en vie, vous incarnez la mémoire et la légitimité de ce peuple. Pour notre rapport, nous devons clarifier un point essentiel : y a-t-il eu des condamnations effectives envers les responsables de ce génocide, ou du moins envers les personnes qui y ont activement participé ? Si oui, quelles ont été les peines encourues ? Et si la justice n'a pas encore été rendue, pourriez-vous nous expliquer pourquoi ce processus n'a pas encore abouti ? »

Amadi, prenant le relais, se tourna vers le Docteur Holistique avec politesse.

— « Docteur, vos précisions sur la transparence des mesures nous intéressent. Pourriez-vous nous fournir des chiffres concrets concernant la baisse du taux de l'agent CRAMOISI sur ces dernières années ? Selon vos projections, à quel moment envisagez-vous une dépollution complète, si toutefois un tel stade est techniquement atteignable ? »

Amadi marqua une pause, ajustant ses lunettes avant de poser la question de la souveraineté.

— « Au-delà des chiffres, admettez-vous ceci : si la Dalyoha décidait de retirer ses billes et sa technologie demain, la nation ne mourrait-elle pas en moins de 48 heures ? Ne sommes-nous pas face à une dépendance totale plutôt qu'à un partenariat ? »

Alméa reprit alors la parole. Elle fit claquer son éventail contre sa paume, un bruit sec qui ramena l'attention sur elle. Elle fixa le Docteur Holistique, un sourire indéfinissable aux lèvres.

— « Alalala... Docteur, vous avez dit une chose fort intéressante tout à l'heure : "Mieux vaut travailler avec nous que mourir de faim". C'est une phrase d'une franchise... désarmante. »

Elle marqua un temps d'arrêt, son regard se faisant soudain plus acéré.

— « Mais comprenez que pour nous, c'est un aveu de chantage à la survie. On ne bâtit pas une souveraineté sur la peur de la famine. »

Elle se tourna enfin vers le Pape Noir, l'éventail pointé avec élégance vers les étendues rouges au-delà de la structure.

— « Enfin, Monseigneur, nous aurions besoin de chiffres concernant le transfert de population de Carnavale vers le désert. Pour des observateurs extérieurs, un tel mouvement massif vers un territoire occupé répond à la définition même d'une colonie de peuplement. Nous aimerions simplement savoir si vos registres confirment cette conclusion. »
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Vous trouverez chez les Lucifériennes une approche singulière de la vie et des concepts de liberté. La volonté de survie au sein de l'Ecarlate, et face à une menace existentielle extérieure, a façonné les mentalités comme l'amalgame et l'alliage de la dureté de la vie à Carnavale avec celles des victimes de l'atrocité de la création par la Cramoisie.
La Kabalie Rouge a été acculée sur tous les fronts, vitaux, idéologiques, sociétaux, judiciaires, économiques, culturels, militaires.
Le travail de la Maktaba n'écartera aucunement la posture défensive de vos interlocutrices tout comme leur mise en avant de toutes choses novatrices.
La stabilité et prospérité semblent maîtresses dans l'objectif de court et moyen terme.
Si certaines de leurs décisions apparaissent antinomiques, Ilah vous rappellera à la nécessaire ouverture d'esprit, tout en gardant à prioriser l'intégrité régionale au delà de l'Ecarlate.
Observez attentivement l'état d'esprit et l'objectif à terme. Les actions et décisions de la Kabalie Rouge ne masquent aucunement le désarroi et la tension qui règnent dans un environnement interne et externe sous d'immenses pressions.
L'Euyn observe, l'Euyn protège.


La qqari Thiziri Sid Acilmum et la délégation Althaljir avait remercié les premières clarifications de la part des instances présentes.
Ses yeux dorés observaient attentivement les échanges et les Tamurt n Althalj avaient écouté plus que questionné pour l'instant.

La représentante du Royaume du Finejouri avait des manières... particulières face aux éminences de la Kabalie Rouge, ce qui n'avait pas été sans quelques signes d'impatience du PDG Protecteur. Il y avait néanmoins, à travers la désinvolture et l'empressement, une ligne directrice qui rentrait dans l'objectif de cette mission d'observation.
La qqari Thiziri Sid Acilmum n'était nullement présente afin de faire de la politique. Cette prérogative était celle de la Maktaba. Les questions du Finejouri permettaient néanmoins des clarifications intéressantes.

Un assistant Althaljir, tout de blanc vêtu, prenait des notes, tantôt sur un carnet, tantôt sur un appareil électronique.
Vint le moment de la discussion sur la participation politique de la population de Kabalie Rouge et la qqari Thiziri Sid Acilmum fit un geste de la main à l'assistant sans rompre son regard neutre sur les échanges entre Alméa et le Pape noir de Kabalie. Celui-ci interrompit un instant sa prise de note pour regarder attentivement le langage corporel des interlocuteurs.
Alexandrier Arrimage répondit avec aisance et la qqari regarda son assistant qui lui fit un signe de tête. Certains tics, certaines gestuelles et certains mots choisis pouvaient révéler un état d'esprit, une aisance devant la pression, ou des difficultés à masquer ou contrôler des émotions.
Le Pape Noir prenait plaisir à répondre et expliquer un système Kabalien singulier. Il y avait encore à lire de cet individu.

La qqari ne releva pas le focus sur la nécessaire démocratie. Ce concept importé sied outre-Althalj.

Enfin, elle fut temps de prendre la parole.


- Avant de rentrer dans le vif des chiffres et des rapports scientifiques, nous souhaiterions voir ce qu'est la Kabalie Rouge.
Nous avons traversé des paysages uniques et elle serait présomptueuse de penser que nous comprenons ce que nous observons.

Les sujets à aborder sont nombreux et ont été communiqués en amont par le Royaume du Finejouri et la Maktaba.
Le premier, déjà abordé, concerne le bien être de la population en Kabalie Rouge. Les installations, les infrastructures, le jour le jour et quotidien de la Kabalienne, nous sommes sûres que la Kabalie Rouge aura bien entendu préparé ce qui se fait de mieux et nous souhaitons ajouter au circuit quelques destinations, "hors pistes", si je puis dire, afin de parfaire les observations.
Le deuxième, aussi mentionné, sera en partie directement lié au premier et concerne les méthodes de pérennisation de la Kabalie Rouge. Les décisions d'aujourd'hui auront des impacts sur le lendemain. La régionalité est considérée ici.
Le troisième, que la déléguée Alméa d’Estrasie, vient de mentioner, est celle concernant les attentes de la Kabalie Rouge en terme de Justice vis à vis de la responsabilité des évènements ayant façonné par l'écarlate ce qui est aujourd'hui votre foyer. Le bilan humain, et environnemental dans un second temps, n'a de précédent. Ce point est névralgique dans les discussions internationales.

D'autres sujets s'ajouteront par la suite.
La Maktaba m'a chargé de mettre de côté le sujet de l'interaction et de la reconnaissance de la Kabalie entre Kabaliens, deux étendards distincts.
Peut être que cet aspect politique pourra être abordé avec la Maktaba et sa Seigneurie le Roi du Royaume de Finejouri.
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Balsilek Ishak
Toujours grognon, Balsilek Ishak commence par répondre à l'expert Thabo.

- Monsieur Thabo, vous posez là une question politiquement compliquée. Je vais vous répondre, car c'est un enjeu crucial, mais avant j'aimerai apporter un peu de contexte à cette situation. Comme vous le savez, une grande partie du génocide a été commandité depuis Carnavale. Sa principale instigatrice, Pervenche Obéron, est morte aujourd'hui et ses biens ont été saisis ou rachetés pour des sommes dérisoires par la Société Luciférienne Universelle. Ceux qui ne sont pas morts à Carnavale pendant l'Armageddon't s'y sont aujourd'hui éparpillés, disparus dans le démantèlement du conglomérat Obéron. La Cité noire, vous ne l'ignorez pas, est en état de siège. Elle mène pied à pied le combat face à l'OND qui, malgré toute sa puissance militaire, n'a pas pu y pénétrer. Dans cette situation, l'identification et la traque des coupables est une gageur. La Principauté n'extrade pas ses ressortissants et si nous voulons avoir une chance de faire justice pour le génocide, il nous faudra collaborer avec Améthyste Castelage et les différents organes policiers de Carnavale. D'autres enjeux s'ajoutent à ceux-là : la Kabalie rouge est partiellement dépendante de Carnavale. Vous n'ignorez pas que l'Azur a fomenté contre nous des complots qui aujourd'hui complexifient nos chaînes d'approvisionnement en armes, principalement. Alors que le Churaynn menace explicitement de nous envahir, alors que l'Azur pénètre dans notre espace aérien, la Kabalie rouge doit se défendre et pour se défendre, Carnavale, pour des raisons historiques évidentes, est l'un des seuls pays à garantir notre sécurité et à nous fournir en matériel militaire. Je ne peux donc aujourd'hui me dresser contre le bouclier qui me défend, et exiger de lui qu'il me remette ses citoyens. Quand la guerre sera retombée, alors nous aurons davantage d'amplitude pour négocier.

Vous me direz : quid des responsables en Kabalie rouge ? Une partie importante des primo-colons qui avaient suivi Camille Printempérie sont rentrés à Carnavale et je ne peux pas, malgré le dégout qu'ils m'inspirent, accuser un million de gens des crimes commis par une poignée de dirigeants. Printempérie lui-même est introuvable, mais nos forces le traquent dans le désert. La possibilité qu'il y soit mort n'est pas à exclure. Restent les milices Obéron qui forment notre armée nationale. Là encore, la Kabalie rouge est face à un dilemme inextricable : mener des purges au sein de son armée alors que cette armée possède le monopole de la violence ? Ce serait nous conduire immédiatement au bord du coup d'Etat ou pire : de la guerre civile. Arrêter nos généraux alors que le Churaynn et l'Azur nous ont déclaré la guerre ? C'est impossible. Là encore, la situation pourra évoluer lorsque les menaces cesseront de peser sur nous. Garantir la sécurité de la Kabalie rouge, c'est permettre la justice. Voilà pourquoi nous insistons auprès de vous pour obtenir des garanties face à la menace que fait le PAS sur notre pays. Sanctuariser la Kabalie rouge, c'est permettre à la justice et à la réconciliation d'avoir lieu. Toutes les menaces proférées contre nous empêchent et repoussent ce processus pourtant nécessaire et aggravent les plaies de notre jeune nation.

Je n'éluderai pas davantage. Non, le processus de justice n'a pas pu aboutir, même s'il est engagé à travers des réparations matérielles concrètes. Ce n'est pas faute de le désirer et de l'appeler de nos vœux, mais nos ennemis l'entravent et, pour certains sans doute animés de nobles projets, l'empêchent. L'enfer est pavé de bonnes intentions. Le PAS, ce n'est pas à l'Althalj que je l'apprendrai, fut une erreur. Noble, mais naïve, et que l'Afarée de l'ouest traine désormais comme un boulet.

Il se tait et laisse Henri Holistique répondre à son tour. Ce-dernier relève le nez de son téléphone où on distingue subreptiscement des courbes boursières.

Henri Holistique
- Nous sommes passés d'un taux de 3,28% dans l'atmosphère en début 2018 à 2,91% mi-2019. Cependant la baisse n'est pas stable, elle diminuera de moins en moins vite avec le temps. Pour vous donner un ordre d'idée, le taux létal est de 4,5% dans l'air, alala c'est ce qui a été pulvérisé sur la Kabalie, environ 5% les premières heures, puis nous sommes rapidement redescendu autour de 3,8% ce qui impliquait que l'air était respirable à condition d'utiliser les bons médicaments. Les plantes naturelles continueront de mourir tant que nous serons au dessus de 1,8%, je pense qu'on devrait l'atteindre d'ici dix ans. Pour le moment seuls les spécimens OGM DalyohaTM sont adaptés à un tel taux de toxicité. Sans intervention humaine, le taux baissera d'environ 0,06% par an à peu près, avec le travail des Laboratoires nous pouvons monter à 0,09 voire 0,11% par an en moyenne sur une décennie. Pour une dépollution complète, si tout se passe bien, avec le concours des Laboratoires, nous pourrions atteindre une dépollution complète d'ici une trentaine d'années. Comptez le double si vous laissez les choses se faire naturellement, alala.

Il sourit paternellement à Amadi.

- Si, la dépendance est totale, mais si tous vos hôpitaux fermaient demain, votre pays s'effondrerait aussi. Si on démantelait vos compagnies des eaux, vous auriez de gros problèmes. Nous sommes tous dépendants de quelque chose. La spécificité de la Kabalie rouge, alala, c'est qu'il est aussi question de brevets et de savoir faire, pas seulement d'infrastructures. On ne peut pas nationaliser la Dalyoha Compagnie, du moins ce ne serait pas très sage car nos serres, nos cliniques ne tournent pas seules. Elles ont besoin de logiciels, d'ingénieurs, des gens qui ne travailleront pas gratuitement. Oui la Kabalie rouge est dépendante...

Il adresse un regard au PDG-Protecteur.

- ... mais elle est dépendante de la plus formidable entreprise pharmaceutique au monde. Tout le monde n'a pas cette chance, la plupart des nations du monde doivent composer avec des médecins médiocres, dont ils sont tout aussi dépendants... les pauvres, alala.

Il répond à Alméa :

- Alala que voulez-vous madame, je suis un homme franc et honnête. C'est ce qu'on attend d'un médecin n'est-ce pas ? Je ne vais pas vous faire des diagnostiques faux juste pour vous faire plaisir... Vous y voyez du chantage, j'y vois un profit mutuel. C'est ainsi que ça fonctionne le secteur privé, on délègue, on délègue et si le cahier des charges n'est pas rempli, il y a des catastrophes mais ces messieurs kabaliens n'ont pas eu à se plaindre de nos services pour le moment. La Dalyoha Compagnie n'a jamais dit au gouvernement "vous devez faire ci ou faire ça" nous nous contentons d'accompagner les politiques kabaliennes, qu'elles soient mises en place par monsieur Printempérie ou monsieur Ishak. Vous voulez un agent chimique mortel ? Le voici. Vous voulez la sécurité sociale universelle ? La voilà. La Dalyoha Compagnie c'est comme un marteau, c'est très utile pour construire une maison mais ça peut aussi casser les genoux, alala, ça dépend de qui s'en sert. Remercions le ciel que nous soyons du côté des gentils désormais...

Le Pape noir prend la parole suite à la dernière question d'Alméa.

Alexandrier Arrimage

- Colonie de peuplement ou déplacement de réfugiés, la frontière est mince. Vous n'êtes pas sans savoir dans quelles conditions vivaient nos concitoyens Carnavalais avant leur exode vers l'Afarée. L'extrême droite appellera ces légitimes mouvements de population le "grand remplacement". Nous, nous ne croyons pas aux frontières. Nous pensons que les hommes doivent aller librement là où ils vivront le mieux. Ceux qui estiment qu'une terre implique une ethnie et une culture, ceux-là sont des nationalistes sans envergure et nous rejetons leur projet. Les Carnavalais ont le droit de vivre sur une terre où ils ne seront pas martyrisés, à conditions de n'y martyriser personne en retour. Le désert rouge peut être un havre d'espérance pour nos peuples, à conditions de trouver comment y cohabiter ensemble. Si des Kabaliens souhaitent partir pour Carnavale, cela leur est possible et nos réseaux lucifériens sur place se feront un plaisir de les y aider. Voilà notre espoir : que chacun puisse vivre là où il le désire. Sommes nous coupables de travailler à l'abolition des nations et de créer, en Kabalie rouge, l'humanisme réel ? Je ne le crois pas.
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Alexandrier Arrimage, pape noir super stylé

Le Pape noir se tourne qqari, rayonnant.

- Madame, vous m'amenez sur un sujet où je suis intarissable ! Arrêtez moi dès lors que vous sentirez l'ennui poindre car sinon nous y passerons la nuit. Chers invités, désignez une étoile dans le ciel et nous voyagerons dans sa direction en ligne droite sans rencontrer ni censure ni détour. Il nous arrivera peut-être parfois de buter sur une montagne ou sur un laboratoire secret, une base militaire éventuellement, mais à part ces obstacles naturels, rien ne vient occulter notre regard. C'est ainsi dans les déserts : il est difficile de s'y cacher. Tout ce qu'il y a à craindre, ce sont les mirages.

La Kabalie rouge est un projet unique en son genre. Certaines pauvres âmes sont tétanisées devant elle car leurs esprits ne parviennent pas à appréhender une expérience politique en dehors des carcans contemporains : peuple, État-nation, souveraineté, économie. Nous utilisons parfois ces mots aussi mais pour être parfaitement honnête avec vous, nous n'y croyons pas. La Kabalie rouge est quelque chose d'un genre nouveau, une expérience politique qu'il est impossible de comparer à quoi que ce soit qui ait pu exister puisqu'elle prend racine, pour la première fois de l'existence humaine, dans un territoire neutre. Bien sûr il existe un peuple qui vivait ici, nous avons même un voisin, la RUPK, qui toque à notre porte, mais les faits sont là : le désert rouge n'est pas le désert de Kabalie. Ce-dernier a disparu. C'est un drame abominable, et une opportunité sans précédents. Car se déploie sous nos yeux un pays véritablement neuf, prêt à devenir strictement ce qu'il désire être, sans contraintes ressuscitées d'un passé encombrant. Toutes les nations ont une histoire et bien souvent, les morts gouvernent les vivants. En Kabalie rouge, il n'y a que des vivants. Ou tout du moins des gens qui ont fait le choix de l'être.

La Kabalie, vous le comprenez bien, n'est pas viable en l’État. La vie est possible sur ses côtes mais le désert est toxique, les nappes phréatiques sont empoisonnées, les plantes et les animaux sont morts. L'écosystème a été rasé. Il nous appartient donc de le reconstruire. D'en faire quelque chose qui plaise aux hommes qui l'habiterons, libérés du poids de l'histoire et de la géographie. C'est un projet abominable et pourtant bien réel, et je crois que nous n'avons pas d'autre choix que de nous en emparer. Beaucoup de Kabaliens l'ont compris d'ailleurs. Cela parait contre-intuitif, voire inacceptable à ceux qui nous maudissent et pourtant ? La violence créé des hommes révoltés. Ce qui s'est abattu sur le désert érige une génération nouvelle, forgée par le génocide, et décidée à sortir grandie de l'épreuve. Il en va de même pour les Carnavalais, ces gens ont vécu toute leur vie dans les pires quartiers de la Cité noire : ils ne se laisseront pas faire. Ils diront non à la fatalité. Non au drame. Non aux contraintes. Ils voudront vivre, pleinement et entièrement, sur un territoire qu'il façonneront de bout en bout.

C'est étrange. C'est dérangeant. Mais c'est réel. C'est tout ce qu'il nous faut savoir. Nous autres lucifériens, nous sommes athées depuis peu. Comme tant d'autres j'ai cru à la prophétie des Obéron. J'ai travaillé à ériger le piège immense censé capturer le diable à Carnavale et l'y assassiner. Notre Dieu est mort dans ces faubourgs. Satan, Jésus, nous étions persuadés que l'apocalypse annoncé se réaliserait. Nous n'avions pas prévu de vivre aussi longtemps. Notre monde s'est effondré à Carnavale, comme il s'est effondré pour les Kabaliens dans le désert rouge. Et nous voici, deux peuples qui devraient être morts et pourtant vivants, et qui se retrouvent pour vivre ensemble. Nous n'avons d'autre choix que de regarder vers l'horizon désormais. Nous n'avons d'autre choix que de bâtir. A l'aveugle certainement, par tâtonnement, sur des fondations dont nous nous serons nous même dotés. Nous bâtirons avec vous si vous le souhaitez. Nous serions heureux de le faire. Nous n'aspirons pas à la guerre ou au drame, nous en sortons tout juste. Ce que nous voulons, c'est voir ce dont l'humanité est capable lorsqu'elle refuse les limites.
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