03/03/2019
17:30:57
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Voyage en Kabalie

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1986
Alexandrier ArrimageBalsilek Ishak
Henri HolistiqueNuma Gaber

Le soleil jaune sur les dunes rouge et la mer bleue. Le port de Salem-Aleykoum a une odeur de neuf, il ne date que d'un an et demi. La capitale de la Kabalie rouge ne cache pas ses nombreux chantiers, elle est en effervescence car elle a des promesses à tenir. L'architecture, qui met en valeur les couleurs de la nation, peut provoquer comme un malaise morbide. On y trouve le mélange étrange d'un style carnavalais assumé, baroque et gigantesque, avec des inspirations régionales afaréennes, arrivées plus tard. Les lucifériens ne jouent pas à être des afaréens, dans leur grande majorité ce sont de pauvres erres arrivés depuis le quartier des oranges, des gens en quête d'une nouvelle vie loin des faubourgs empestés de la Cité noire.

Les Carnavalais sont arrivés par le crime, avec tout leur génie. Les fontaines tordues représentent des monstres qui crachent l'eau claire des stations d'épuration récemment construites, des visages pâles, en manque de vitamines, des gens distingués, le front couvert de sueur, peu habitué aux températures évoluent dans un paysage étrange, au milieu d'une forêt urbaine. Des arbres dégorgent d'oranges et de citrons qui ne demandent qu'à être cueillis, il y a un parfum de fruits, de fleurs et de chimie. Quelque chose d'artificielle, de déplacé, et pourtant d'authentique à sa façon. Non, les Carnavalais ne font pas semblant, ils transforment la terre qu'ils touchent et la dénaturent, non par malveillance, parce que leur culture est toute entière tournée vers la transformation.

Entourés de miliciens, les hauts dignitaires de la Kabalie rouge sont réunis pour accueillir les ambassadeurs du Finejouri et de l'Althalj.

Assis dans un grand fauteuil roulant ouvragé, le PDG-Protecteur Balsilek Ishak préside. A ses côtés, le Pape noir de Kabalie, Alexandrier Arrimage tout emprunt de malice. Les accompagnent Numa Gaber, porte-parole des communautés kabaliennes et de l'association pour la réparation du génocide, et le docteur Henri Holistique des Laboratoires Dalyoha et médecin en chef de la clinique de Salem-Aleykoum. Le PDG-Protecteur et le Pape noir resteront le temps de discuter des questions de politique intérieure, Numa Gaber et Henri Holistique auront pour consigne de faire visiter aux inspecteurs les infrastructures et le mode de vie dans le désert rouge.
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À peine revenue de sa mission épuisante dans la Cité du Désert, Alméa n'avait eu que le temps de jeter son dossier sur son bureau qu'un grattement timide se fit entendre. Un serviteur du palais, l’air de porter toute la misère du monde sur ses épaules, s'avança en tremblant.

— « Pour l’amour de Sa Majesté, qu’y a-t-il encore ? » lança Alméa, ajustant une bague en or avec une impatience non dissimulée.
— « Madame... Sa Majesté vous demande immédiatement. »

Un tchip sonore résonna dans la pièce, faisant sursauter le pauvre homme.
— « Bon, en avant alors ! » Elle emboîta le pas au serviteur. En traversant les couloirs du palais, elle ne put s'empêcher de grommeler : « Depuis mon départ, ils n'ont toujours pas mis la clim ici ? Alalala, qu’est-ce qu’il fait chaud ! »

Elle entra dans la salle du trône avec la prestance d'une lionne. Le Roi Louis II l'accueillit d'un sourire magnanime.
— « Ah, Alméa ! Comment s'est passée cette mission dans le désert ? »
Alméa exécuta une révérence impeccable, un mélange de grâce ancienne et de modernité affirmée.
— « Très bien, Votre Majesté, très bien. Merci de m’accorder votre confiance. Le temps où je n’étais que soumise est bien résolu, et cela grâce à vous. Mais... si je peux me permettre, serait-il possible d'installer une clim ? Ou au moins de ne pas nous imposer ce style de tenue... parce qu'en robeeeee, Votre Majestéeee, il fait une chaleur à mourir. »

Le Roi rit doucement. « On se doit d’être bien apprêté dans un palais, Alméa. Mais j’ai une deuxième mission pour toi. »
— « Tant que ce n’est pas encore dans un désert, je serai toujours partante pour représenter la Couronne. »
— « Tu vas rire... j'ai besoin de toi en Kabalie Rouge. Tu accompagneras deux experts pour une mission d'observation aux côtés de la délégation de l'Althalj. »

Alméa changea instantanément d'expression. L'Althalj ! Quelle distinction.
— « Quel honneur ! Je suis ravie. »
— « Attention, je veux du professionnalisme, » prévint Louis II.
— « Ne vous inquiétez pas. Je serai là pour observer et poser les questions que personne n'ose poser. »

Quelques heures plus tard, alors qu'Alméa épluchait les dossiers de la Kabalie dans son bureau, deux silhouettes se découpèrent dans l'encadrement de la porte. Thabo, expert en sciences politiques et sociologie, et Amadi, expert en diplomatie économique.

L'ambiance était oppressante. Thabo s'essuyait le front avec un foulard brun.
— « Alalala, mais c’est un four ici dedans… » murmura Alméa sans lever les yeux. « On dirait que le soleil lui-même a décidé de s’installer dans mon bureau. Entrez avant que je ne fonde. »

Elle leva enfin les yeux, lâchant un tchip de jugement en fixant le foulard de Thabo.
— « Docteur Thabo... Votre foulard là... Est-ce une nouvelle tendance pour absorber la sueur ou une tentative désespérée de cacher votre anxiété ? »
Thabo bégaya une réponse confuse sur la sociologie, tandis qu'Alméa pivotait vers Amadi. Le jeune homme ajusta ses lunettes et présenta son portfolio. Alméa laissa échapper un petit rire étouffé, un mélange d'approbation et de moquerie affectueuse.

— « Bien, vous serez mes compagnons. Les deux seuls experts, car moi, je suis la voix de la Couronne. J’espère que vous êtes d’attaque, car ce ne sera pas un voyage de repos. »

Le serviteur timide revint : « L'avion royal est prêt sur la piste, ainsi que les voitures pour votre arrivée. »
— « Enfin une bonne nouvelle ! » s'exclama Alméa. Elle se tourna vers le serviteur qui emportait ses malles : « Et vous, jeune homme, cette malle n'est pas remplie de plumes. Si vous la cassez, je perds un trésor, et vous... disons que votre carrière perdra de son éclat. »

L'avion royal décolla dans un vrombissement feutré. À bord, le luxe n'empêchait pas Alméa de surveiller ses experts.
— « Alméa, nous sommes... nous sommes prêts, » affirma Thabo.
— « Bien. Ce voyage ne sera pas une promenade de santé. » Elle posa une main ornée d'or sur son bras. « Nous ne pouvons pas nous permettre l'erreur. »

Le vol fut une transition brutale. À travers les hublots, le bleu de la mer laissa place à l'immensité ocre et pourpre de la Kabalie. À l'atterrissage, la chaleur frappa la délégation comme un mur de briques dès la sortie de la passerelle.
— « Alalala, l’avion avait la clim, mais ici... même les pierres transpirent ! »

Ils montèrent dans une voiture noire aux vitres teintées pour rejoindre le point de rendez-vous à Salem-Aleykoum. Par la fenêtre, les experts notaient tout : le port flambant neuf, les fontaines tordues, l'architecture baroque et le parfum étrange de chimie et d'oranges.

— « Un miracle artificiel, » commenta Alméa en observant le paysage. « Ils dénaturent ce qu'ils touchent. C'est leur culture, la transformation d'après ce que j'ai lu. Mais nous verrons si leur morale est aussi solide que leurs chantiers. » Elle ponctua sa phrase d'un tchip sonore qui fit vibrer l'habitacle de la voiture.

Arrivés au point de rendez-vous, la portière s'ouvrit. Alméa sortit, redressa son headdress avec une dignité royale et balaya la zone du regard. Les hauts dignitaires Kabaliens attendaient.

— « C’est le moment, » dit Amadi, le souffle court.
— « Nous sommes le Finejouri, » rappela Alméa avec une assurance impériale. « Nous ne transpirons pas sous l'ambition des autres. Nous la pesons. Allons-y. »

Le comité d'accueil kabalien était impressionnant. Au centre, Balsilek Ishak, le PDG-Protecteur, siégeait dans son fauteuil roulant, le regard aussi froid que de l'azote liquide. À sa droite, le Pape Noir, Alexandrier Arrimage, arborait un sourire en coin qui ne présageait rien de bon.

Alméa s'avança, sa robe balayant la poussière rouge. Elle s'arrêta à une distance royale, redressa son headdress et laissa échapper un tchip si sonore qu'il sembla faire taire les bruits de chantier environnants.

— « Alalala... » commença-t-elle en s'éventant d'un geste de la main, « je savais que la Kabalie était une terre de transformation, mais je ne savais pas qu'elle transformait aussi ses invités en pain grillé dès la descente de voiture, même en mois de février. »

Alméa esquissa un sourire en coin, celui qu'on réserve aux enfants turbulents.
— « Le rayonnement, c'est bien beau, mais l'ombre, c'est mieux pour réfléchir, vous ne trouvez pas ? » Elle fit un geste de la main vers ses compagnons. « Voici mes experts. Ne vous fiez pas à leur air un peu... humide. Ils sont l'élite de notre Couronne, d’après ce que l’on m’a dit. »

Elle pointa Thabo d'un doigt orné de bagues.
— « Le Docteur Thabo. Il est ici pour disséquer votre sociologie et vos structures politiques. Ne comptez pas sur son foulard brun pour l'aveugler ; il voit plus clair dans vos dossiers que vous-mêmes. »
Thabo s'inclina, plus assuré qu'auparavant. « Honoré, Messieurs. Je suis impatient d'analyser la cohésion de vos communautés sous l'égide de la réparation. »

Alméa se tourna ensuite vers Amadi, son ton se faisant plus tranchant.
— « Et voici Amadi. Son portfolio est une arme diplomatique. Il est ici pour voir si vos "promesses" sont fondées sur du roc ou sur le sable mouvant de ce désert. »
Amadi s'avança et salua d'un signe de tête.

Alméa fixa le PDG-Protecteur droit dans les yeux, un sourcil levé.
— « Comme vous le savez, nous sommes ici en mission d’observation et j’ai une philosophie qui est que les gens qui n'ont rien à cacher sont généralement ceux qui ont déjà tout enterré très profondément. » Elle ponctua sa phrase d'un dernier tchip dévastateur, avant d'ajouter : « De ce que j’ai lu, vous connaissez bien la rigidité protocolaire de ma chère linehart, et je vous le dis : je suis peut-être ici celle qui a le moins d’expérience, mais ne vous méprenez pas. Il faudra beaucoup, beaucoup de choses pour racheter ce que vos prédécesseurs ont commis. Je n’ai certainement pas tous les codes qu’il faudrait avoir, mais nous sommes ici dans un espoir de réponses pour que, à la suite de cette visite, Sa Majesté Louis II ainsi que les dirigeants de l’Althalj aient de quoi dire au monde. Et je l’espère, vos avancées concernant la justice des actes commis. »

Elle fit une pause dramatique, balayant l'assemblée du regard avant de reprendre d'un ton faussement léger :

— « Ah oui, j'ai oublié le plus important ! PDG-Protecteur, compagnons du PDG-Protecteur... Je me présente : Alméa, conseillère particulière de Sa Majesté. »

Sans transition Alméa, dans un mouvement de rotation parfait qui fit voler les pans de sa lourde robe , se détourna brusquement des dignitaires kabaliens. Son bras, orné de bagues étincelantes, se détendit, l’index pointé comme un canon vers la zone des bagages.

— « VOUS ! » hurla-t-elle, sa voix passant du velours diplomatique à un rugissement de lionne blessée.

Sa cible était un pauvre aide de camp kabalien, figé à côté d'une des voitures noires. L'homme sursauta si violemment qu'il faillit lâcher la tablette qu'il tenait.

— « Oui, vous, là, à côté de la voiture ! Arrêtez de me regarder comme un poisson frit ! » continua Alméa, écumant presque. « J'ai un parapluie dans mes affaires ! Un grand, noir, avec un manche en ivoire ! Apportez-le-moi ! IMMÉDIATEMENT ! »

L'aide de camp, terrifié, jeta un regard désespéré vers son PDG-Protecteur, avant de s'élancer vers le coffre d'une des voitures avec une agilité surprenante.

Alméa, le visage rouge, les narines battantes, se tourna de nouveau vers Balsilek Ishak. Le contraste entre sa colère bouillonnante et sa majesté habituelle était comique. Elle réajusta son headdress d'un geste sec, tentant de retrouver son calme.

— « Veuillez m’excuser pour cette... interruption technique, PDG-Protecteur, » dit-elle, sa voix redevenant (presque) mielleuse. « Alalala... »

Elle fit une pause, fixant Balsilek droit dans les yeux avec une intensité terrifiante, avant d'ajouter avec un sourire glacial :

— « Mais je peux vous assurer qu'à l'heure d'aujourd'hui, vos jours ne sont pas comptés... »

Elle marqua un temps d'arrêt, ses bagues scintillant au soleil cruel de la Kabalie.

— « ... car je vais enterrer vivant celui qui m'a préparé cette robe en noir ! »
— « Bien maintenant attendons la venue de l’Althalj et nous serons fin prêts, » dit-elle enfin.

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