10/01/2020
02:05:12
Index du forum Scène Internationale Diplomatie internationale

Rencontre paltoteucienne entre des communalistes et des dégénérés (on dira pas qui est qui) [NL - GK]

6283
La flamme et l'essence
Partie 1 : Bienvenue à nos camarades !!


Comme à son habitude, le climat néo-lykanien était bien imprévisible. Alors que cette journée d'avril avait débuté sous les plus beaux auspices, révélant un grand soleil qui avait inondé pendant toute la matinée la capitale San Patricio et la Bahía de la calma (Baie de l'accalmie), le temps s'était brusquement gâté et le ciel laissait maintenant tomber une fine pluie de manière continue. Qui sait, peut-être que d'ici quelques heures, voire même quelques minutes, le soleil reviendra et prendra une couleur rouge à son coucher, rappelant alors comment il est représenté sur le drapeau de la Confédération des municipalités de Nueva Lykania.

La Confédération, la seule, l'unique, la glorieuse. Celle qui, selon ses quelques trois millions d'âmes et d'autres admirateurs était la seule à avoir su conserver cette ferveur paltoterrane si particulière en même temps que la réelle aspiration révolutionnaire communaliste qui s'était emparée du monde il y de ça quelques décennies et qui continuait à faire des émules partout à travers celui-ci. Mais cette fièvre, peu la conservaient si ce n'est les néo-lykaniens qui s'évertuaient à préserver cette flamme, parfois bien esseulée aux antipodes du globe.
Mais peut-être que bientôt elle ne le sera plus tant. Les 320 municipalités de la confédération avaient voté à l'unanimité il y a peu pour sortir de l'autarcie volontairement engagée afin de fignoler la transition d'une junte militaire à ce qu'elle est aujourd'hui. Pour ne surtout pas perdre cette flamme si précieuse. Maintenant que ces étincelles étaient devenues un feu ardant et, le souhaitait-on du moins, immortel, il était possible de "s'ouvrir" au monde. Et comme une évidence, le premier contact a été en direction d'une autre confédération communaliste paltoterrane, les Communes Unies du Grand Kah. Le Kah invité sur le sol Lykanien, c'était Prométhée qui quittait ses chaînes pour rendre visite à l'Humanité. Tout d'abord car les théoriciens kah-tanais avaient été déterminants dans la révolution néo-lykanienne (même si depuis ce petit peuple avait lui aussi vu naître un nombre assez honorable de penseurs et d'icônes révolutionnaires) en leur transmettant le feu de la connaissance. Mais également car le Kah lui aussi subissait son châtiment éternel pour être le fer de lance d'une humanité se libérant partout dans le monde. Ça, ce sont ses chaînes, l'obligeant à accourir à chaque soubresaut révolutionnaire afin d'enflammer la mèche avant qu'elle ne soit éteinte par l'engeance libérale ou, ce qui n'est pas beaucoup mieux, que des eurycommunistes viennent faire de cette même mèche un incendie incontrôlé. Cette obligation le pousse donc à avoir une armée et d'autres institutions faisant gagner la machine en efficacité mais l'éloignant chaque jour un peu plus de ce qu'elle était à l'origine. Mais qui est l'aigle vorace qui vient chaque soir se délecter du foie du dieu coupable de trop aimer l'Humanité ? Et si il n'y en avait pas ? Ou alors, si le Grand Kah était à la fois l'aigle et Prométhée, le bourreau et le châtié ? Coupable d'avoir été le précurseur, il était donc voué à souffrir chaque jour en se punissant lui-même pour ce geste salutaire. Donner la possibilité à la Nueva-Lykania, à l'Estalie, à la Kaulthie, et j'en passe, de suivre ce chemin qu'il a lui même tracé en se centralisant, certains diront même à tort en se fascisant, chaque jour un peu plus.
En somme, est-ce que le Grand-Kah, en ouvrant la voie vers le communalisme, s'était lui même condamné à renier son propre idéal chaque soir pour que le lendemain matin, sa foi demeure intacte aux quatre coins du monde.

C'était en tout cas la théorie de Roberto Illarramendi. Il avait d'ailleurs écrit un livre qu'il avait justement intitulé Prometheus. Il avait été d'ailleurs bien en colère quand il avait appris la percée des Prométhéens en Messalie, un courant nationaliste hellène soutenu par la Youslévie. Comme quoi, ces Youslèves seraient toujours là pour casser les couilles. Quoi qu'il en soit, il allait bientôt pouvoir publier à l'international son bouquin, si possible avec l'aide d'éditeurs kah-tanais. Il avait d'ailleurs un exemplaire de la
Illarramendi et sa théorie font partie des plus complaisant avec le Grand-Kah, la plupart de la population des municipalités gardant une image bien plus mitigée des Communes Unies. A San Patricio comme ailleurs, on a tendance à penser que les copains paltoterrans ne sont plus qu'une dégénérescence du communalisme. C'était par ailleurs l'avis des deux personne qui se tenaient à côté d'Illarramendi sur la piste d'un aérodrome non loin de la capitale. Hector Villalibre était une légende du football mondial. Icône dans son pays il était habité sur le terrain comme en dehors de cette furia propre aux néo-lykaniens. Il n'en restait pas moins un esthète du ballon rond et beaucoup le considérait comme l'un des meilleurs joueurs de l'histoire de ce sport. Pendant sa carrière et sa vie, il avait lutté contre des adversaires bien plus redoutables que ceux qu'il avait pu rencontrer sur le pré, à savoir ses addictions. Son train de vie dépravé et son immense talent, couplés à ses profondes convictions révolutionnaires lui avaient conféré une aura qui dépassait largement les frontières des 320 municipalités. Quand sa commune de Goya a été tirée au sort pour élire un représentant afin de rencontrer les élites kah-tanaises il n'a même pas eu besoin de se présenter, la petite bourgade étant trop fière de pouvoir ressortir son trésor devant le Kah.
Idem pour Ursula Carreras. Elle, elle habite à Antipoda, plus précisément dans le cinquième arrondissement de la grande ville la plus au sud du pays. Institutrice dans l'école communale, elle a à la fois une solide connaissance théorique ainsi qu'un investissement important dans la vie de sa municipalité et des très bons talents oratoire qui lui auraient sans doute ouverts la voie à une carrière politique si cela existait encore ici.

.
De gauche à droite : Roberto Illarramendi, Hector Villalibre et Ursula Carreras

Il se tenaient donc là, sur cet aérodrome périphérique, seuls. Pas de comité d'accueil spécial pour la délégation kah-tanaise, ici on ne vouait de culte public à personne, ni à un dieu ni à des créatures de chairs et d'os, exception faite de Villalibre peut-être. Cette indifférence était-elle le fruit d'une provocation, d'un manque d'envie de se concerter très longuement sur la question de l'accueil de la délégation étrangère dans les assemblées communales ou d'un manque d'habitude de ce genre d'événements ? Personne ne sait vraiment, ce qui veut dire que c'est sans doute un peu des trois.
Illarramendi, Villalibre et Carreras attendaient donc. Ils avaient avec eux chacun un récapitulatif des sujets à aborder et de la position à tenir les concernant, tout avait été décidé lors des 320 assemblées communales dernières. Ils tenaient également des présents :

  • Prometheus d'Illarramendi
  • Un ballon dédicacé par Villalibre, bien que les Kah-tanais n'étaient pas connus pour leur amour du foot ce genre de cadeau venant de ce genre de personne valait toujours son pesant de cacahuètes
  • Un dessin fait par la classe de Carreras
  • Un kit pour faire du maté, la boisson la plus populaire de très loin dans le pays, avec bien sûr une notice pour les novices
  • Un autre livre : Comment garder le cap, anthologie des penseurs communalistes de ses débuts à nos jours.
8303
Le Grand Kah en Prométhée. Bien curieusement, et malgré le caractère helenophile de sa première révolution, voilà bien une comparaison à laquelle la "Grande Soeur de la Révolution" ne s'était pas vraiment adonnée. Et pourtant n'était-elle pas parfaitement adaptée ? Le porteur de flamme, celui qui éclaire l'humanité, lui apporte l'illumination. La torche des Humanistes, qui ornait encore le drapeau de la vieille confédération, n'était pas elle-même un écho lointain de ce mythe ?

Peut-être que la difficulté que l'Union avait eue à s'associer à cette lecture tenait au fait que Prométhée avait été châtié par les Dieux, et que le Grand Kah n'en reconnaissait aucun. Pourtant la lecture Lykanienne était partagée au sein même des institutions confédérales. Plus important, elle l'était dans les communes, aussi bien sur les bancs de la représentativité que dans le cœur de leurs habitants. Il y avait, dans le succès de la Révolution kah-tanaise, la certitude de son échec simultané. Et chaque "compromis à la réalité", chaque mise en œuvre du communalisme de guerre, chaque bout de terrain disputé à l'ordre Réactionnaire, quoi qu'à chaque fois justifié à l'aune de la défense, était vécu comme à la fois nécessaire, sacrificiel, inacceptable. Nous combattons pour les autres. Nous nous sacrifions pour les autres. Nous sommes les porteurs des fusils et des faucilles. Chaque coup que nous portons, chaque tir que nous déclenchons, nous atteint autant qu'il atteint l'adversaire.

Il faut imaginer la Grande Sœur prostrée, et dans le silence d'un temple, il faut l'imaginer se brisant le dos, coups après coups, dans un acte misérable de pénitence.

Actée garda cette image en tête, la visualisa juste assez longtemps pour sentir le goût du sang dans sa bouche. C'est qu'on tend à oublier qu'Actée est une radicale. Terme galvaudé, incompris, peut-être à dessein. Mais terme profondément vécu, dans la réalité de la chair de ceux qui s'en réclamaient. Actée avait servi le Kah avec la conviction que sa mission était nécessaire, sinon utile à l'Humanité. Et elle avait observé les mutations rapides de son pays avec une certaine circonspection. Le Communisme appliqué ne devait pas émerger avant la victoire totale de l'Humanité, mais les pragmatiques s'étaient échinés à le construire dans un seul pays. Avec un succès qu'il faudrait laisser les historiens disséquer, et remettre en cause. Quelque chose clochait. Elle le savait pertinemment.

Peut-être qu'il y aurait eut d'autres méthodes. D'autres moyens d'arriver à nos fins sans nous perdre.

« Pardon ? »

Meredith s’était tournée vers elle, et Actée sursauta. Elle ne répondit pas directement, se contentant de la fixer. Le visage granitique du pragmatisme. À jamais inscrite dans l’Histoire de la Confédération. Dix ans de ça. Qu’avait-elle accompli ? Qu’avaient-elles, accompli ?

« Je repensais au dîner que nous avions eu. Lors du nouvel An, avant des élections.
Oh. » Elle rit. « Ça remonte. »
« Qu’est-ce qui se serait passé, si je n’avais pas accepté de t’assister ?
J’aurais trouvé un autre moyen de consolider la modération.
Et avec quels résultats ? »

Un moment de flottement. Meredith lança un regard par le hublot de l’avion. A ce moment, elles traversaient le détroit, arrivaient au sud du Paltoterra. Le silence se prolongea encore un moment. Actée secoua la tête.

« C’est sans intérêt. Est-ce qu’on sait à quoi s’attendre ?
– L’Histoire retiendra assurément nos erreurs. Pourquoi pas, après tout ? Moi-même je ne vois que ça. »

Actée n’ajouta rien. Elle avait sorti sa tablette, qu’elle avait allumée pour rouvrir les fiches concernant les communes qui allaient bientôt les accueillir. Meredith sembla réfléchir, encore un instant, puis haussa finalement les épaules.

« Demain la Confédération sera encore debout. Sa mission historique se prolongera. Je ne crois pas que nous ayons fait quoi que ce soit de trop grave. Nos successeurs n’auront qu’à faire mieux. »

Actée haussa doucement les épaules. Elle n’apportait pas trop d’importance à la puissance d’action des individus. Avec l’âge, son matérialisme avait évolué vers une forme de cynisme froid. Elle ne remettrait jamais en question l’agentivité des individus, bien entendu, mais avait réalisé que ni elle, ni Meredith, ni Maximus de Rivera et son propre comité, n’avaient été plus que des grands voiliers, poussé par le vent des courants historiques et sociétaux. Quelque chose, dans la structure même du Grand Kah, dans sa conception de la politique, de la géopolitique, de son propre rôle historique, peut-être, le poussaient vers...

L’Imperfection.

Elle eut un sourire amusé. Comme elle aimait rencontrer les autres libertaires. Se faire critiquer par meilleur révolutionnaire que soi était toujours rafraîchissant.

https://i.imgur.com/8wBz7oF.png

La rencontre avec les représentants de 320 municipalités avait été prise très au sérieux par les kah-tanais. Ils étaient trop habiles pour strictement juger les nations à la hauteur de leur PIB ou de leur population, et si d'autres éléments avaient naturellement leur importance – telle que l'étendue supposée de leur réseau d'alliance ou leur position géographique – les pays libertaires avaient par défaut droit à un souci tout particulier. C'était bien simple, s'il convenait d'être méticuleux en affaire, il convenait d'être obsessionnellement méticuleux en amitié.

Le trio dépêché par la Convention Générale pour représenter ses communes et intérêts, était naturellement tiré de son instance représentative la plus élevée, le Comité de Salut Public.

On avait naturellement sélectionné la citoyenne Actée Iccautlhi, taulière habituelle de la diplomatie kah-tanaise et ancienne universitaire dont les textes, quoi que maintenant un peu datés, avaient à l’époque entouré d’un certaine aura de « jeune première de la pensée dialectique ». Radicale compromis auprès de la modération politique, on aurait de toutes façons pas pu faire ce voyage sans elle.

Elle était, comme nous l’avons vu, accompagnée de la citoyenne Meredith. Une grande femme d’aspect vaguement austère, elle aussi universitaire, qui avait trébuché dans la politique par accident. Anthropologue venue observer la révolution Kotioïte, elle y avait acquis une solide réputation de combattante antifasciste en organisant la communication des forces ayant résisté à la tentative de putsch menée par les partis d’extrême droite de l’Ordre Nouveau. C’est auréolé de ces accomplissements qu’elle fut mise à contribution dans l’élaboration d’un plan quinquennal qui, de l’avis général, permis une consolidation des forces et communes modérées, alors en plein schisme. Elle ne l’aurait pas admise sans rechigner, mais il était évident pour tous les observateurs internationaux qu’elle était primus inter pares au sein du Comité de Volonté Publique.

Enfin, ces deux grandes dames étaient accompagnées de l’autre tenant de la politique kah-tanaise des dix dernières années, un autre accidenté de la politique de l’Union – sans mauvais jeu de mot au vu de ses cicatrices – et qui avait défendu, ironiquement, la mise en place d’un programme agrarien, décentralisateur et isolationniste assez proche de celles menées par la Confédération des municipalités de Nueva Lykania jusqu’à peu. Caucase, surnommé « l’avocat des Communes », avait au moins réussi à partiellement insuffler ses visées territorialistes et décentralisatrices dans le programme de la Convention, amenant à un renversement relatif de l’exode rurale, à une réaffirmation du pouvoir des communes et à un certain nombre d’initiatives de consolidation du Communautarisme institutionnel. Pour le reste, ses visées isolationnistes et pacifistes avaient globalement été étouffées. Il n’en voulait à personne. C’était un fait du consensus communaliste. Au moins avait-il fait sa part.

Pour les trois kah-tanais, l'absence de fanfare et de coûteuse cérémonie d'accueil fut, à plus d'un titre, rafraîchissant. C'était comme se poser au sein de la Confédération, là où personne n'aurait eu l'idée saugrenue de faire mille hommages à celles et ceux qui n'étaient en somme que des citoyens en mission. Les cadeaux diplomatiques furent eux aussi très appréciés, notamment le dessin de la classe de Carreras et le kit pour maté. D'une part les kah-tanais appréciaient profondément cette boisson, de l'autre – et nous l'avons vu – deux des représentants de l'Union avaient elles-mêmes été professeures. Si leurs propres élèves avaient plutôt été des aspirants doctorants, elles n'en développèrent pas moins un immédiat sentiment de proximité avec Carreras. Quant au ballon du citoyen Villalibre, il fut très bien accueilli par un citoyen Caucase étonnamment au fait de ses exploits sportifs. Personne n'avait jamais pensé à demander à l'avocat des communes s'il aimait le sport.

Comment garder le cap, enfin, fut reçu comme une menace. Ou plutôt une promesse. Celle d'un programme de festivités qui s'annonçait pour le moins rigoureux.

Les kah-tanais eux-mêmes avaient apporté leurs propres offrandes. Un ouvrage collectif, écrit par les philosophes et universitaires que Meredith avait accompagnés à Kotios : Piraterie ou Barbarie ?, revenant sur la révolution et les témoignages de ses acteurs.

Une laque de tradition coloniale septentriopaltoterranne, reprenant des thèmes et des visuels typiquement nahuatls avec des techniques de dessin burujoan.

Un éclat de char Clovanien, taillé et tordu pour devenir une formidable sculpture abstraite. « Nos camarades Gondolais nous en ont fait parvenir beaucoup. Ils nous ont aussi encouragé à les donner à tous les camarades que nous rencontrions. »

Et enfin, une bouteille de Mezcal et une autre de Pulque, originaires de brasseries particulièrement réputées du Nord de l’Union. Parce qu’ils étaient hygiénistes et vaguement coincés, les kah-tanais n’offraient de l’alcool – et n’en buvaient généralement – qu’en compagnie d’amis.
Les trois représentants locaux avaient été ravis de l'effet qu'avaient eu les petits cadeaux à destination de leurs interlocuteurs de ce jour. Il en allait de même pour les présents apportés par le trio kah-tanais.

Villalibre s'était pris d'extase pour la sculpture à base de char clovanien. Ses yeux s'illuminaient comme ceux d'un enfant et il laissa échapper un rire tout aussi enfantin. Il avait bien entendu examiné avec grand intérêt les deux bouteilles d'alcool qu'on lui avait tendues. Quant à Illarramendi et Carreras, ils étaient surtout impressionnés par la présence devant eux de trois des principales figures de la politique kah-tanaise. On aimait pas trop le concept de personnalité politique en Nueva Lykania, la starification voire l’idolâtrie était réservée à des activités jugées à la fois plus futiles mais tout aussi indispensables à l'humanité comme le football ou la musique. Toutefois, il était intimidant de voir en chair et en os les timoniers de la révolution libertaire se tenir devant soi sur la piste de ce petit aérodrome lykanien. Le petit pays avait définitivement passé un cap.

Après quelques échanges de courtoisie, il était temps de rentrer dans les véhicules tout-terrain garés à quelques pas de l'avion afin de se diriger vers le lieu de rendez-vous. Il y avait trois voitures, une pour un duo comportant un Lykanien et un Kah-tanais. Cela avait habilement été prévu par Illarramendi, Carreras et Villalibre, qui n'avaient cependant aucune idée de qui ils auraient à faire. Ce laps de temps isolé permettrait de tâter le terrain.
Dans la première voiture s’engouffrèrent Caucase et Villalibre. La légende du ballon rond savait désormais désormais parfaitement reconnaître si ce n'est un fan, du moins un amateur de ballon rond, qui s'avérait donc presque constamment être un admirateur. L'homme scarifié n'avait pas fait exception et très vite la discussion tourna autour du sport et du football en particulier, les deux hommes oubliant pendant un instant la rencontre diplomatique à laquelle ils prenaient part.
L'ambiance dans la caisse d'Illarramendi était tout autre. Bien que loquace la plume à la main, l'écrivain était de nature taiseuse, discrète voire même timide, trait de caractère rare pour un néo-lykanien. Après des échanges succincts avec la camarade Meredith, un silence gêné s'installa peu à peu dans la voiture.
La troisième et dernière voiture était donc constituée d'Actée et d'Ursula Carreras. Ici, pas le temps ni pour les blancs ni pour discuter football. L'institutrice rentra directement dans le vif du sujet.
Pendant que les deux femmes conversaient, les fenêtres des voitures laissaient voir un aperçu de la Nueva Lykania. Dans cette partie du pays on était au début de la pampa, une sorte d'immense prairie caractéristique de cette région du Paltoterra laissant admirer de la pelouse à perte de vue. Parfois, quelques cheptels ovins ou bovins souvent accompagnés d'un gardien de troupeau à cheval. On traversait parfois quelques bourgades où l'on pouvait voir des enfants taper dans un ballon usé tandis que les anciens étaient souvent attablés en train de jouer aux dés et de siroter le fameux maté.

"C'est bucolique, hein ? commenta Carreras. Je ne vais pas vous faire le couplet habituel du nous nous en tirons bien pour un petit pays pauvre, on a pas grand chose mais on est heureux avec ce qu'on a. D'un côté c'est vrai, on a réussi des exploits avec ce qu'on avait. En Nueva Lykania aujourd'hui, un enfant qui naît à 99,5% de chances de survivre à sa première année. Il sera ensuite éduqué, aussi bien socialement, que politiquement dans une école publique. Il apprendra à lire et surtout les valeurs qui nous meuvent. La Révolution ici n'a même pas soixante ans, on revient de loin. Nos grands-parents se sont retrouvés avec de sacrés chantiers et ils ont donc choisi l'isolement afin de les mener à bien.
Cela a fait que l'on a pu construire le modèle de société que nous voulions. Mais ce même isolement n'a pas été sans contrepartie. J'aurais tendance à dire que malgré la flamme rebelle qui nous anime depuis toujours, une partie écrasante de mes compatriotes restent encore prisonnière de vieux réflexes réactionnaires qui n'ont pas pu être balayés par l'internationalisme que nous n'avons pas encore vécu.
Je vous parlais des avancées pour nos enfants, j'aurais dû dire pour nos petits garçons plutôt. Par exemple, regardez dans ce village, voyez-vous des femmes dehors ? Ne cherchez pas, vous n'en trouverez-pas, ou alors peut-être une ou deux mais je peux vous assurer que c'est car elles rentrent des courses ou d'une autre activité inhérente à leurs devoirs conjugaux. Je ne vous dirai pas que toutes les néo-lykaniennes sont comme cela, les femmes d'ici ont leur caractère, parfois bien plus trempé que certains hommes. Dans les villes, les conditions sont meilleures aussi, et je ne vous parle pas de la jeune génération qui a fait éclore une belle tripotée de jeunes filles bien plus révolutionnaires que ne l'ont été leurs homologues masculins. Ce n'est peut-être pas le paysage que je devrais dépeindre de mon pays, il y a plein de grandes réussites et de belles histoires. Mais je pense que celles-là vous avez déjà dû en entendre parler ou alors on vous les racontera suffisamment. Et puis, j'avais envie de partager ma frustration avec une camarade qui comprendra sans doute mes griefs."


Au moment où Carreras prononçait ces derniers mots, le 4x4 s'arrêta sur une placette au cœur d'un village. A peine sortis, une horde d'enfants se rua vers eux, les personnes âgées se penchèrent au balcon en souriant et des applaudissements nourris plurent alors. Cet accueil n'était en fait destiné spécifiquement qu'à un seul, Villalibre bien évidemment. Il avait l'habitude de ces bains de foule et serra chaque gosse dans ses bras, avant de saluer le reste de la population d'un grand geste presque théâtral, la même population qui s'était complètement désintéressée des personnes qui accompagnaient l'idole.
Après ces quelques minutes de joyeux chaos, le petit groupe réussit à partir dans une ruelle adjacente. Après avoir marché quelques instants dans les ruelles du village, ils se retrouvèrent sur un petit port de pêche comme il y en avait des dizaines et des dizaines sur les côtes lykaniennes.

"On nous a laissé la capitainerie pour l'après-midi, on pourra y discuter tranquillement." annonça Ursula Carreras.

A peine entrés, chacun se dévêtit de ses habits contre la pluie. Il avait d'ailleurs arrêté de pleuvoir pendant le trajet en voiture et de vifs rayons de soleil pointaient désormais, donnant presque chaud à certains.
C'était le cas de Villalibre qui avait enlevé sa veste en cuir. Il était maintenant en débardeur qui laissait apparaître sur son épaule un tatouage à l'effigie du Général Lorenzo. C'est Illarramendi qui s'éclaircit la voix et commença :

"Bon eh bien... Encore une fois merci à vous d'avoir répondu positivement à notre invitation... Comme vous le savez, nous portons de grands espoirs concernant cette entrevue. Certains de nos compatriotes, un nombre tout de même assez conséquent pour être relevé, sont très réticents à l'idée de sortir de l'autarcie qui a été la nôtre depuis six décennies, y compris si c'est pour rejoindre la grande Internationale libertaire. Une rencontre fructueuse aujourd'hui les convaincrait peut-être.
Le premier point que nous voulions aborder était celui de la défense de notre pays. Vous le savez aussi bien que nous mais le Paltoterra est un terrain miné pour n'importe quel pays libertaire, surtout pour une proie facile comme la Nueva Lykania. Entre Sylva, l'Alguarena, les possessions fortunéennes et surtout le San Youté de l'autre côté du détroit d'Aramburu, on ne compte plus les menaces. Il est donc important pour nous d'assurer notre défense et par conséquent...
- En gros il nous faut des flingues.
coupa abruptement Villalibre. Il met les formes mais en gros c'est ça. Des fusils, des défenses anti-aériennes, des mines terrestres comme navales et tout ce qui va avec.
- Oui voilà...
repris Illarramendi visiblement un peu décontenancé par l'intervention d'Hector Villalibre. Nous n'avons pas d'armée de métier mais chaque homme et chaque femme doit accomplir ce que l'on pourrait appeler un service militaire. Nous misons donc toute notre stratégie de défense sur la capacité de l'ensemble de la population à riposter et à pratiquer une sorte de guérilla urbaine. Mais, nous voulons également participer à changer le monde. Ici, nombreux sont les jeunes qui ont soif de s'engager, par exemple au Gondo, afin de poursuivre l'idéal révolutionnaire. Nous aurons donc également besoin de formateurs, et qui de mieux que des experts Kah-tanais pour faire cela ?
- On a aussi besoin d'instits, de matos médical et agricole, de nouvelles routes etc... mais, évidemment, ça ne pèse pas grand-chose face à des armes"
.

C’était Ursula Carreras qui avait lâché cette petite phrase sarcastique. Elle s'en voulut aussitôt, se disant que c'était une bien piètre impression qu'elle et ses deux comparses faisaient aux émissaires Kah-tanais, puis se demanda si Villalibre en avait quelque chose à faire et si cette culpabilité n'était pas qu'une énième manifestation de la construction patriarcale lykanienne.
Haut de page