29/04/2019
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MOKHAÏ | Grève générale et violences

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Il peut être nécessaire, pour comprendre comment on en est arrivé là, de revenir brièvement sur l'Histoire du Mokhaï. C'est que celle-là le mérite.

Le Mokhaï, en tant qu'entité nationale organisée autour d'une forme d'entité étatique centralisée, est une idée neuve. Cela n'a peut-être rien de surprenant pour qui s'intéresse à l'histoire de la côte intérieure du Nazum du Nord, dont le prolongement géographique est essentiellement occupé par des entités fédérales, confédérales, ou des implantations coloniales eurysiennes ou arabes. Le terme même de Mokhaï est un nom récent et, dans son essence, profondément étranger à la réalité première d'une région essentiellement habitée par l'ethnie Pashgaar, dont la culture a plus à voir avec les routes de la soie et l'apport "tardif" de l'Islam que les sociétés shintoïstes et taoïstes du sud continental. Organisé en nuées de clans, structures de gouvernances familiales et ethniques sans frontières délimitées, le début de la sédentarisation au sens où l'entendent les occidentaux (c'est à dire une sédentarisation marchande), se fit par l’installation de comptoirs commerciaux suivant les voies de caravanes, ouvrant la voie à l’installation tardive de kingsis, républiques actionnariales ushongs dont le modèle de fonctionnement pourrait être, superficiellement, comparé à celui des coopératives kah-tanaises.

L’unification de ces trois pôles d'influence, qui existaient jusque-là en relative bonne intelligence et faisaient de leur mieux pour ne pas déborder sur le terrain de leur voisin, ne se fit pas dans la paix et dans la bonne entente. Contrairement aux attendus des doctrines historiques occidentales classiques, tout territoire n’est pas destiné à devenir un État, et tout État ne se fait pas au bénéfice de l’ensemble de la "nation". Le concept même de nation est très discutable pour qualifier ce qui était alors un réseau d’influences et de relations interpersonnelles, une toile d’échanges et d’accords tacites, oraux ou séculaires, formant un ensemble cohérent, oui, mais en aucun cas centralisé ou intéressé aux questions de politiques communes et d’unification du territoire.

Cette unification, donc, se fit sous l'égide des occidentaux. Les premiers colons furent youslèves, installant des comptoirs marchands, s'implantant dans les villes de la côte, tissant des alliances et des protectorats avec les clans de l'intérieur des terres. Ce furent les colons Youslèves qui initièrent aussi la pratique ensuite généralisée d’importation de travailleurs "cathéens", réputés plus faignants est moins fiables que les travailleurs blancs, mais capables de gérer leurs "inférieurs", ces "éleveurs nomades des collines" qui peuplaient initialement la région. La véritable "pacification" du Mokhaï, pour reprendre les termes d'usage au sein de l'administration coloniale tardive, eu lieu avec la conquête du territoire par l'Empire du Nord, lequel mis en place une série de législations créant le statut spécial de colonies nazuméennes de l'Empire du Nord, marquant la fin d'une période de protectorat pour entrer pleinement dans l'exploitation coloniale industrielle, telle qu'on la comprend généralement.

Cette longue histoire de colonisation et d'administration employa tout les outils classiquement utilisés par les occidentaux dans leurs efforts pour garder le contrôle des régions arrachées à leurs habitants. Transformation d'ethnies en élites locales, division des pouvoirs traditionnels, tentative de dissolution de la culture par l'éducation, et économie de pillage visant à alimenter la métropole. Des routes furent construites, oui, exclusivement destinées à l'exportation de matières premières produites par les travailleurs "indigènes".

Un consensus, dans la réflexion décoloniale, veut que l'une des étapes les plus importantes dans la transition d'une position de colonisé à une position d'homme libre, doit être la décolonisation des imaginaires. Au Mokhaï, cette étape est en cours, et ses résultats sont inégalement partagés. Pour faire simple, la volonté rationaliste et administrative occidentale pouvait difficilement se satisfaire du "désordre" que représentait le brassage ethnique et le chevauchement des aires d'influence des groupes d'intérêts traditionnels. Une ville pouvait contrôler le même territoire que plusieurs clans, lesquels pouvaient partager des membres et des intérêts avec des républiques ouvrières cathéennes, lesquelles pouvaient avoir des parts dans... Ces Mandalas d'autorité furent délimitées, clôturées, enfermée administrativement et divisées en catégories concurrentes et limitées, bien souvent à des années lumières de la pratique réelle du pouvoir ou de la vie culturelle et sociale de la région.

Le réel ne peut bien souvent se représenter qu'avec des outils imparfaits, cela peut s'entendre. Le problème vient souvent du caractère profondément technocratique des institutions autocratiques, et quoi de plus autocratique que la colonisation : plutôt que de voir ces catégories arbitraires comme une représentation simplifiée du réel, la technocratie coloniale les comprend comme des cases à remplir, et cherche à y conformer le réel. Passons sur le traumatisme associé à ce long processus de destruction délibérée de la culture, il n'en reste que la cicatrice est culturelle, et profonde. Et la réalité fédérale du Mokhaï moderne répond encore, à plus d'un titre, à des conceptions occidentales de la réalité du pays, éloignée à la situation réelle, malgré tout.

L'essentiel des problèmes modernes du Mokhaï peuvent être plus ou moins directement rattachés à cette inadéquation entre le pays réel et les cartes tirées par les colons norois, à leur arrivée, un ou deux siècles plus tôt.

En 2009, la situation coloniale est décrite comme "proprement effroyable". De nombreuses régions du monde essuies un retard de développement terrifiant, aussi bien en termes économiques qu'institutionnels. Nous pouvons penser, eh bien, à l'essentiel des colonies de la région. L'Empire Démocratique Parlementaire du Nord considère alors le Mokhaï comme un simple réservoir à ressources, remplissant les besoins de la métropole en sucre, caoutchouc, charbon, minerais. Les populations locales vivent pou’ certaines dans une misère noire. Des témoignages récolés à l'époque par des journalistes et des sociologues décrivent un travail d'enfant non-réglementés, commençant parfois à l'âge de 9 ans, et des familles entières de mineurs de charbon gagnant à cinq travailleurs la moitié d'un salaire minimum impérial. Ces populations sont contraintes de compléter leurs repas avec des racines, des baies.

Un mouvement de fond, important, poussé par les élites occidentalisées du pays, les descendants d'immigrés rendus en métropole, les cadres et fonctionnaires locaux administration les territoires les plus urbanisés de la région, arrive à mobiliser une part suffisante de l’opinion publique. L'Empire, incapable de réformer ses pratiques et confronté à un sentiment de défiance généralisé, accorde l'autonomie puis l'indépendance à ses colonies nazumis, simultanément, le Mokhaï proclame son indépendance. La nature exacte de l'évènement prête encore à débat, et si beaucoup estiment que le pays aurait fini par saisir sa liberté si l'Empire la lui avait refusé, il n'en reste que le processus a été pacifique, et est passé par un référendum. Les conditions du suffrage sont mal connus. Dans certaines villes telles que Saya, grand port et centre important de la collaboration avec l'administration coloniale, rejettent massivement cette indépendance. L'arrière-pays et les quelques centres industriels et miniers, eux, se mobilisent massivement, poussé par des associations de travailleurs, des syndicats clandestins, les prémices de futurs partis de masse, les mouvements indépendantistes et nationalistes.

Ce qu'on peut aussi dire sur ce processus d'indépendance, c'est que le chaos fut relativement immédiat. L'Empire promit dans un premier temps de lever sa tutelle militaire et diplomatique une fois des élections tenues, laissant un "gouvernement provisoire" aux commandes. Dans les faits, l'évacuation des actifs norois est immédiate : l'eau est coupée dans une partie du pays, les lignes d'approvisionnement s'effondrent, des stations de rationnement sont mises en place dans certaines villes telles que Ghaliya, fermement acquise aux mouvements indépendantistes structurés. En l'espace d'une semaine, le pays est secoué par des émeutes de la fin.

Un certain nombre de pays nazumis souhaitent profiter du chaos pour faire main basse sur le pays. On compte ainsi plusieurs tentatives d'OPA hostile sur les conglomérats miniers, les terres, les infrastructures portuaires. L'hyper-inflation guette, les magasins se vident, des cadres étrangers sont importés en urgence pour remplacer les cadres norois. C'est dans ce climat si particulier quel es élections visant à remplacer le gouvernement provisoire. C'est Thamwat Sansurin, leader du parti indépendantiste modéré "Renouveau", qui est élu Président de la Première République du Mokhaï. La loi transitoire mise en place par l'administration coloniale prévoie cependant que le second candidat avec le plus de voie devienne Premier Ministre de son gouvernement. Or, les communistes Aoki Saburo et Zhen Kun ont procédé à une fusion tactique, assurant une chance de gouverner aux mouvements d'extrême gauche. Dans les coulisses, l'entourage du Président Sansurin panique à l'idée d'un gouvernement partagé avec les socialistes, et envisage l'élimination politique et – éventuellement – physique, des candidats communistes.

Il n'en aura pas le temps. Cornerisé par les manœuvres administratives du président, Aoki Saburo s'exile. Il dénonce, depuis l'étranger, un processus électoral qu'il juge truqué, et active l'Union de la Résistance, une milice indépendantiste initialement créée afin de renverser le joug colonial, et reconverti en bras armé du mouvement loduariste au Mokhaï. En partie financé par l'accaparement de conserveries et d'usines durant le chaos de novembre, le mouvement se prépare ostensiblement à protéger ses intérêts par les armes. Les premières balles, cependant, seront tirées par les forces de l'ordre. Essentiellement composées d'anciens tirailleurs coloniaux et autres individus de confiance du régime norois, la police Mokhaïenne est une exemplification sociologique parfaite du collaborateur aliéné. Considérant ses propres concitoyens comme un "autre" brutal et arriérée, elle ne rechigne pas devant la violence, y compris la plus inhumaine. Les forces de police républicaines, tentent ainsi d'arrêter les cadres de l'Union e la Résistance dans les campagnes du pays, sans succès. En représailles, une politique de terreur est, semble-t-il, spontanément organisée par les officiers et agents de terrain. Les villages sont incendies, on torture et viol les paysans et leur famille, les corps sont jetés dans des cavernes. La paysannerie pauvre se jette définitivement dans les bras des milices saburiste.

La situation solidifie la lecture particulièrement radicale de la lutte des classes animant les cadres du mouvement. Basant la base de son idéologie sur le communisme agrarien stranéen, Saburo considère ainsi que la société du Mokhaï n'est pas tant aux mains d'une bourgeoisie capitaliste s'opposant aux intérêts d'une classe prolétarienne ouvrière, qu'aux mains d'une aristocratie post-coloniale, urbaine, s'opposant aux intérêts de la paysannerie villageoise. Dans son imaginaire, la ville devient la source de l'oppression, peuplée de mokhaïens aliénés, acquis par l'éducation au colonialisme, probablement irrécupérables. Il commandite l'organisation d'une vague de terrorisme visant les métropoles. Des bombes explosent dans les principales métropoles du pays. Deux ministres – en charge de la Population et de l'Administration de la République – meurent durant les évènements. Le président Thamwat Sansurin lui-même est tué par un tir de canon alors qu'il inspectait des troupes du régime. Seul son bras gauche survivra, et sera enterré dans une cérémonie solennelle mais privée.

La Première Ministre Nu Yeon-Hong (elle aussi issue du Parti du Renouveau) prend le relais, comme le veut la constitution. Elle survivra trois jours avant d'être à son tour ensevelie sous les décombres de sa propre maison. Les miliciens communistes, environs 40 000 hommes, écrasent les forces de gendarmerie nationale dans les campagnes, et remontent le fleuve en bateau de pêche et en péniches, afin de monter le siège de la capitale nationale. Les assassinats politiques se prolongent dans l’impunité la plus totale. Kim Xi Dung, secrétaire d’État à la communication, sera le dernier représentant suprême d'un gouvernement exsangue. Il annoncera finalement la reddition du gouvernement afin d'éviter un bain de sang total, avouant par la même la mort ou la désertion de 85% des effectifs des forces de l'ordre. Kim Xi Dung sera exécuté quelques minutes plus tard par des assassins de l’Union.

Cet effondrement total du pouvoir post-colonial et républicain, s'il se fera en l'espace de quelques semaiens seulemenr, donnera lieu à un véritable exhode des populations occidentales et occidentalisées. Face, notamment, aux massacres de ressortissants étrangers rapportés par la presse, les plusieurs pays Aleuciens organisent une opération de sauvetage. Le dernier hélicoptère quittera le toit de l'hôtel Majestic de Ghaliya devant une foule de civils cherchant desespérément à forcer les grilles pour fuir l'arrivée des forces communistes. 2 200 mokhaïens, la plupart issus de l'élite intellectuelle et économique du pays, sont évacués. Parmi eux, l'ancien ministre des Finances, Ghiem Thuong.

Aoki Saburo, triomphant, instaure la République Populaire du Mokhaï Communiste, régime qui marquera sans doute plus l'oppinion internationale que les raisons initiales de la guerre civile ou les conditions effroyables de la décolonisation. Entité totalitaire inspirée des principes du Loduarisme, la RPMC n'aura de cesse que de vouloir régler ses comptes aux cadres urbains ayant "permis ou par leur action, ou par leur acceptation tacite, l'exploitation et l'éradication des masses paysannes". L'acte de naissance du régime passera par l'organisation de Grands Procès, procédures expéditives envoyant à la mort les anciens cadres du gouvernement, de la police, et de certaines compagnies étrangères. Le mode d'exécution privilégié ar la pendaison, mais des guillotines seront aussi employés pour certaines "prises de guerre" plus symboliques, une reprise de l'imagerie kah-tanaise très forte dans l'imaginaire révolutionnaire mondial. Les centres urbains sont livrés aux milices politiques, qui se comportent comme des gangs, pratiquant le pillage, l'extorsion et l'assassinat. Saburo lui-même est un individu que l'Histoire pourra difficilement juger favorablement. Fait anecdotique mais utile à la compréhension du personnage, il tuera sa propre fille, Chang Saburo, alors âgée de 14 ans, en la rouant de coups de poings et de pieds. La presse officielle fera état d'un AVC et organisera des obsèques nationales.

L'économie est, pour sa part, collectivisée. La monnaie impériale est remplacée par l’Épi Communal, dans un effort pour lutter contre l'inflation. La valeur de cette monnaie s'effondrera à peu près instantanément. Le pays est, à ce stade, triplement sinistré. Par la décolonisation expéditive et le sous-développement chronique lié à la période d'occupation, par les destructions et la guerre, et par l’amateurisme absolu avec lequel le mouvement d'Union gère sa politique de planification. Le chômage touche plus de 21% de la population, la famine persiste et s'intensifie, le pays arrive néanmoins à s'endetter à une hauteur d'environs 212% de son PIB. L'un des investissements les plus importants du régime, à cette époque, est l'acquisition d'un sous-marin d'attaque.

C'est dans ce contexte que la République Communiste de Loduarie déploie ses forces spéciales dans la région. Des blindés et des conseillers viendront assister et protéger le régime Saburo, organisant l’entraînement des milices et la construction de camps fortifiés autour de la ville de Ghaliya. Cette opération "Chien Rouge", visant ostensiblement à transformer le pays en base arrière pour le mouvement eurycommuniste, finira d'inquiéter les cadres les plus modérés du parti. L'Assemblée Populaire, création sans pouvoir du régime de l'Union, informe le chef d’État des risques d'une intervention extérieure s'il ne démissionne pas dans les prochains jours.

La très modérée Duan Song, premières parmi les égaux au sein de l'institution, était en fait en liaison avec des officiers de renseignement de l'Union des Communes du Grand Kah. Le 9 Mai 2010, l'Assemblée Populaire en appel à l'intervention de la communauté internationale, amenant au déclenchement de l'Opération de Maintien de la Paix au Mokhaï, préparée en secret par plusieurs pays voisins. Le Général de Brigade Oyoshi Kitano, du Grand Kah, mène un groupe de 2000 soldats kah-tanais, banairais, burujos et stranéens. Héliportés depuis la mer, les forces spéciales étrangères prennent possession de Ghaliya et sécurisent les alentours immédiats du Parlement, des principaux ministères et des médias officiels. Les milices sont désarmées. Dans le même temps, l'Armada des Perles du Jashuria bloque les côtes et verrouille le fleuve de Ghaliya afin d'asphyxier les forces loduariennes implantées au Mokhaï.

Sentant la situation lui échapper, Saburo avait en fait préparé sa survie. Escorté par des blindés loduariens, il quitter sa capitale et se réfugie dans le principal camp militaire de ses alliés. Soucieux de ne pas immédiatement tirer sur les troupes eurysiennes au risque de déclencher un conflit plis large, les forces kah-tanaise encercleront les installations loduarienns. Dans un retournement relativement rocambolesque, Aoki Saburo sera finalement retrouvé le 31 Décembre 2010, déguisé, dans une fumerie d'opium/maison close tenue par le baron de la pègre locale Miyoshi Nobusada. Il tentait, apparemment, de recruter des mercenaires étrangers. Deux agents des très jeunes services secrets Mokhaïens, le SCS, le filent depuis le camp loduarien et l'arrête dans une cabine téléphonique. Le dictateur sera transporté dans une benne à ordure et exfiltré dans une camionnette banalisée. Après quelques escarmouches contre les forces loyalistes et loduaristes, les composants de l'OMPM acteront la fin du régime et organiseront un procès international pour les cadres du régime et Aoki Saburo, lequel répondra de 20 chefs d'inculpation parmi lesquels crimes contre l'humanité, meurtres de masse, tortures, viols, déportations et utilisation d'armes chimiques – entre autres. C'est dans ce contexte très particulier que la députée Duan Song sera désignée par l'Assemblée Populaire pour président une "République Confédératrice Communale".

Ce régime est essentiellement implanté sous l'influence directe des conseillers et des fonds kah-tanais, lesquels ont cherché à mobiliser l'important tissus de mouvements syndicaux et indépendantistes précédents l'indépendance du pays. Le Mokhaï devient ainsi, au moins institutionnellement, une confédération de communes autogérées. L'objectif assumé des cadres de cette nouvelle instance gouvernementale est de dissoudre l’État central, oppressif, au profit d'une démocratie directe et participative, selon le modèle du communalisme libertaire. La Grande Déléguée Duan Song hérite d'un pays en ruines, traumatisé, et profondément divisé par des lignes politiques, ethniques, coloniales, et toutes les frontières coloniales que nous évoquions. Ce processus de reconstruction, bien que très imparfait, obtient cependant quelques succès notables. Suivant un modèle top-down - bottum-up déjà expérimenté et perfectionné en Mährenien le Grand Kah injecte des milliards de dev-lib kah pour reconstruire et compléter les infrastructures vitales de la région. Routes, voies ferrées, accès à l'eau et à l'électricité. Simultanément des universités flottantes, composées de volontaires mokhaïens et internationaux, parcourent les campagnes dans un formidable exercice d'éducation populaire. On forme les populations à l'autogestion, à la formation de syndicats, de coopératives. L'économie, sinistrée, est moins réorganisée que reconstruite autour de propriété d'usage et de coopératives ouvrières visant à occuper la place jusque-là dédiée aux grandes propriétés étrangères. Le Mokhaï, profitant de ses liens avec le Mokhaï et de la sympathie provoquée par la victoire objective d'une coalition internationale sur un régime objectivement monstrueux, sort progressivement de son isolement diplomatique et économique. De grands partenariats stratégiques sont ainsi noués, notamment avec le Negara Strana, qui se voit autorisé à implanter une base militaire permanente, dite camp Mawar, et des entreprises à gestion participative dans les principaux centres urbains du pays.

Malgré ces efforts colossaux et succès objectifs, le modèle communaliste de reconstruction se heurte rapidement à l'état d'esprit des élites traditionnelles du pays, lesquelles sont, nous l'avions dit et vu, pour beaucoup encore coincés dans un espace mental colonisé. Prenons par exemple la diversité ethnique du pays : fujiwan, lingois, ushongs, hangoks, pashgaars, quelques nohords; Si en principe ces communautés coexistent, travaillent aux mêmes endroits, habitent les mêmes villes voire parfois les mêmes villages, leurs élites se considèrent souvent comme distinctes et irréconciliables. Des intérêts matériels de propriété et des terres, notamment, anime des rivalités et des frictions. La minorité autochtone pashgaar, marginalisée pendant toute la période coloniale, commence aussi à s'organiser autour de mouvements nationalistes virulents. De vastes manifestations pro-Pashgaar éclatent ainsi dès décembre 2010, forçant Duang Song à remanier son gouvernement pour y intégrer des représentants de chaque communauté ethnique nationale. De plus, la violence politique ne prend pas tout à fait fin avec le désarmement final des milices de l'Union. En Juin 2011, la ministre Shughla Bahmani est assasinée par la "Cellule Discorde", groupe terroriste d'extrême-droite dont l'idéologie, profondément nationaliste et xénophobe, voit d'un très mauvais oeil l'évolution politique du pays. D'autres difficultés, notamment économiques et politiques, aboutissent à une tentative inexplicable de la part de la citoyenne Duan Song, laquelle refuse d'organiser les électios prévues fin 2013. Invoquant le besoin de stabilité du pays, elle s'arroge des pouvoirs exceptionnels, décrète l’État de siège et restreint le droit de grève et de manifestation.

Le Mokhaïen moyen ne s’avère pas particulièrement réceptif à cette décision.

Le port de Saya, deuxième ville du pays en nombre d'habitants, historiquement libéral et servant de capitale régionale à l'Empire du Bord, entre en rébellion ouverte. Déployant une rhétorique nostalgique de la période coloniale, le maire Fukuhara Kuniaki réclame la démission de DUan Song et la fin de l'économie collectiviste. Dans son entourage, certains vont jusqu'à exiger le retour dans le giron de l'Empire du Nord. Le gouvernement central, paralysé par ses propres tentatives de régler la crise politique provoquée par la cheffe d’État, est incapable de mater efficacement la rébellion. L'armée du Mokhaï, morcelée en milices d'autodéfense, peine à s'organiser malgré des levées locales. Les syndicats et coopératives du pays s’activent cependant comme un seul homme, organisant un blocus immédiat de la ville, et plusieurs grèves en son sein. Craignant une émeute voir un massacre, le général kah-tanais Oyoshi Kitano interviendra de façon décisive, d’abord en lançant d'abord un ultimatum au maire de Saya, puis en faisant encercler la ville par ses parachutistes. Les autorités locales cèdent finalement sous la pression de la rue et des troupes kah-tanaise.

Consciente de son propre discrédit, potentiellement poussée par les kah-tanais et une part importante de sa propre administration, la citoyenne Duan Song orchestre finalement un changement de régime avant de se retirer. En mai 2013, une nouvelle constitution est adoptée par voir référendaire. La troisième (ou quatrième, selon les historiens) république du Mokhaï est une République Fédérale "sociale". Le pouvoir est ainsi décentralisé au profit de cinq États fédérés suivant les frontières administratives et ethniques de la période coloniale et disposant, du reste, d'une large autonomie. Ces États sont rapidement organisés, en termes de gouvernance, de parlement, de politiques économiques et constitutionnelles, par les élites locales, amenant à l'apparition de cinq régimes distinctes. La Commune Libre de Ghaliya, capitale fédérale et aux mains des commités de quartier et syndicaux, la République du Yamatoro, rurale voir agrarienne, toujours aux mains des syndicats soulevé durant la tentative d’indépendances de Saya, la République du Shirakawa, centre de l’intelligentzia modérée, l’État du Pegaha, verrouillé par les mouvements nationalistes locaux, et la démocratie du Sunjin, dont l'institution aura été confiée à Fukuhara Kuniaki et à ses proches.

Ces régions fédérales, centrées autour de métropoles et de prétentions ethniques et administratives datant d'une vision faussée du pays réel, entrent assez immédiatement en confontation. Si les premières élections fédérales portent au pouvoir un centriste modéré en la personne de Seo Yasunari, espérant jouer les médiateurs et terminer le processus de reconstruction nationale, la large autonomie acordées aus Etats cristallise rapidement un ensemble de fracture faisant réémerger, à nouveau, les oppositions prévues et construites par l'occupant Norois.

Ghaliya et Yamatoro forent rapidement un axe communaliste fort, dirigé par des coalitions syndicalistes, socialistes, communistes et cherchant à maintenir et prolonger le développement des conseils ouvriers et de l'économie planifiée. Pendant ce temps, les élites du Pegaha et de Sunjin organisent une politique de droitisation et de libéralisation de la vie économique et politique. Le Premier Ministre du Pegaha, Ranjan Barigai, est à la tête du Parti Populaire Pashgaar. Fermement xénophobe, il cherche ainsi à restaurer une pureté ethnique pashgaar, et une conception traditionaliste de la culture. Son parti associe la structure socialiste et communaliste à une importation des ethnies "étrangères", elles-mêmes considérées comme des importations des colons blancs. Le Sunjin, lui, est sous la direction du premier ministre Hu Sung-Hoon, du Rassemblement Libéral-Démocrate, qui a taut fait de faire de Saya une Zone Franche libéral, cherchant à implanter une politique de casse social et facilitant l'intégration et de développement de start-ups technologiques afin d'attirer des capitaux étrangers. Craignant l'influence des États socialistes, et confronté à la menace larvée que représentent les très puissants syndicats nationaux, Pegaha et Sunjin signent un pacte secret comportant plusieurs clauses sécuritaires et économiques. Ils trouvent un allié puissant et un projecteur important dans l'Empire du Fujiwa, qui entame alors sa transition vers le modèle ultra-nationaliste du Shogunat. Des investissements importants, une aide technique et humanitaire, cherchent à faire contrepoids à l'influence désormais distance d'un Grand Kah pour qui le pays n'est pas encore assez consolidé pour y mener de nouvelles réformes.

Cette république est à ce jour le régime le plus long de la période post-coloniale, et ce malgré une série de crises et de dysfonctionnements importants. Ainsi, en novembre 2013, sitôt fondé, le gouvernement fédéral envisagera un rapprochement diplomatique avec l'ancien colonisateur norois. Cette politique, très impopulaire, provoquera une réaction massive des syndicats et travailleurs du pays, lesquels lanceront une vaste grève générale comprenant des occupations d'usine et des attaques ciblées sur les infrastructures nationales, visant à paralyser l'économie du pays. Le mot d'ordre est que le pays ne sera pas à nouveau dépendant d'un empire, et encore moins des fonds et investissement de la "peste capitaliste". Le gouvernement fédéral recul, actant la fin du projet par voie – là encore – référendaire. La puissance de frappe du mouvement ouvrier étant dès-lors établit, on peut supposer qu'elle motivera la radicalisation des mouvements libéraux et nationalistes, ce qui nous amène directement à la crise de 2014.

Face au risque de plus en plus évident de guerre entre ses États, qui possèdent des gardes nationales armées de blindés, d'avions de combat, le parlement fédéral vote de justesse l'Acte de Défense Transfédéral, qui dissout les armées fédérées pour recréer une Armée Fédérale unique. Pegaha et Sunjin, soutenus par la droite et l'extrême droite de l'Assemblée, votent farouchement contre cet Acte et - de fait - l'ignorent tout à fait en créant de nouvelles Gardes Nationales auxquelles sont transférés le personnel et les équipements de leurs anciennes armées nationales. Le gouvernement fédéral ne réagit pas.

Sur le plan social, les politiques de dérégulation sauvage à Pegaha et Sunjin provoquent une inflation massive du coût des denrées de base et des loyers, tandis que les salaires, eux, stagnent sciemment afin de rendre la région plus attractive pour les investisseurs libéraux. Les familles ouvrières sont essentiellement étranglées, créant un ressentiment important contre les élites locales et les entreprises étrangères. Ghaliya et Yamatoro font en sorte de maintenir le pouvoir d'achat des populations via des subventions et le renforcement des coopératives, grévant cependant une partie du budget militaire fédéral. Refusant de rester passifs, les syndicats de Ghaliya, notamment le CCCSG, envoient secrètement des fonds et des formateurs, dites de la "Brigade de Formation Itinérante", pour aider les mineurs de Pegaha et les dockers de Sunjin à s'organiser, à créer des caisses de grève et à préparer la résistance face à la répression patronale ou étatique. Ces nouvelles universités flottantes sont rapidement identifiées comme des problèmes par les services de renseignements des États cibles. Parallèlement, dans les campagnes, les paysans du Yamatoro, bénéficiant d'une explosion de leur niveau de vie suite aux importations massives de techniques et d'engins agricoles kah-tanais et stranéens, traversent illégalement la frontière transnationale pour proposer la création de coopératives aux villageois du Pegaha. Ces réseaux informels d'entre aide se politisent rapidement devant la répression administrative.

En 2019, le Mokhaï est une poudrière. La Fédération est paralysée par ses divisions et contradictions, et ses gouvernements fédérés suivent des modèles de développement fondamentalement incompatibles. Une partie du pays est aux mains des syndicats, l'autre est partiellement paralysé par des grèves et des occupations illégales.


Et c'est donc dans ce contexte que le vingt-cinq avril deux mille dix-neuf, à dix-sept heures treize, la Garde Nationale Fédérée de Pegaha ouvrit le feu sur les grévistes.
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