25/01/2020
03:16:48
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MOKHAÏ | Grève générale et violences | Terminé

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Il peut être nécessaire, pour comprendre comment on en est arrivé là, de revenir brièvement sur l'Histoire du Mokhaï. C'est que celle-là le mérite.

Le Mokhaï, en tant qu'entité nationale organisée autour d'une forme d'entité étatique centralisée, est une idée neuve. Cela n'a peut-être rien de surprenant pour qui s'intéresse à l'histoire de la côte intérieure du Nazum du Nord, dont le prolongement géographique est essentiellement occupé par des entités fédérales, confédérales, ou des implantations coloniales eurysiennes ou arabes. Le terme même de Mokhaï est un nom récent et, dans son essence, profondément étranger à la réalité première d'une région essentiellement habitée par l'ethnie Pashgaar, dont la culture a plus à voir avec les routes de la soie et l'apport "tardif" de l'Islam que les sociétés shintoïstes et taoïstes du sud continental. Organisé en nuées de clans, structures de gouvernances familiales et ethniques sans frontières délimitées, le début de la sédentarisation au sens où l'entendent les occidentaux (c'est à dire une sédentarisation marchande), se fit par l’installation de comptoirs commerciaux suivant les voies de caravanes, ouvrant la voie à l’installation tardive de kingsis, républiques actionnariales ushongs dont le modèle de fonctionnement pourrait être, superficiellement, comparé à celui des coopératives kah-tanaises.

L’unification de ces trois pôles d'influence, qui existaient jusque-là en relative bonne intelligence et faisaient de leur mieux pour ne pas déborder sur le terrain de leur voisin, ne se fit pas dans la paix et dans la bonne entente. Contrairement aux attendus des doctrines historiques occidentales classiques, tout territoire n’est pas destiné à devenir un État, et tout État ne se fait pas au bénéfice de l’ensemble de la "nation". Le concept même de nation est très discutable pour qualifier ce qui était alors un réseau d’influences et de relations interpersonnelles, une toile d’échanges et d’accords tacites, oraux ou séculaires, formant un ensemble cohérent, oui, mais en aucun cas centralisé ou intéressé aux questions de politiques communes et d’unification du territoire.

Cette unification, donc, se fit sous l'égide des occidentaux. Les premiers colons furent youslèves, installant des comptoirs marchands, s'implantant dans les villes de la côte, tissant des alliances et des protectorats avec les clans de l'intérieur des terres. Ce furent les colons Youslèves qui initièrent aussi la pratique ensuite généralisée d’importation de travailleurs "cathéens", réputés plus faignants est moins fiables que les travailleurs blancs, mais capables de gérer leurs "inférieurs", ces "éleveurs nomades des collines" qui peuplaient initialement la région. La véritable "pacification" du Mokhaï, pour reprendre les termes d'usage au sein de l'administration coloniale tardive, eu lieu avec la conquête du territoire par l'Empire du Nord, lequel mis en place une série de législations créant le statut spécial de colonies nazuméennes de l'Empire du Nord, marquant la fin d'une période de protectorat pour entrer pleinement dans l'exploitation coloniale industrielle, telle qu'on la comprend généralement.

Cette longue histoire de colonisation et d'administration employa tout les outils classiquement utilisés par les occidentaux dans leurs efforts pour garder le contrôle des régions arrachées à leurs habitants. Transformation d'ethnies en élites locales, division des pouvoirs traditionnels, tentative de dissolution de la culture par l'éducation, et économie de pillage visant à alimenter la métropole. Des routes furent construites, oui, exclusivement destinées à l'exportation de matières premières produites par les travailleurs "indigènes".

Un consensus, dans la réflexion décoloniale, veut que l'une des étapes les plus importantes dans la transition d'une position de colonisé à une position d'homme libre, doit être la décolonisation des imaginaires. Au Mokhaï, cette étape est en cours, et ses résultats sont inégalement partagés. Pour faire simple, la volonté rationaliste et administrative occidentale pouvait difficilement se satisfaire du "désordre" que représentait le brassage ethnique et le chevauchement des aires d'influence des groupes d'intérêts traditionnels. Une ville pouvait contrôler le même territoire que plusieurs clans, lesquels pouvaient partager des membres et des intérêts avec des républiques ouvrières cathéennes, lesquelles pouvaient avoir des parts dans... Ces Mandalas d'autorité furent délimitées, clôturées, enfermée administrativement et divisées en catégories concurrentes et limitées, bien souvent à des années lumières de la pratique réelle du pouvoir ou de la vie culturelle et sociale de la région.

Le réel ne peut bien souvent se représenter qu'avec des outils imparfaits, cela peut s'entendre. Le problème vient souvent du caractère profondément technocratique des institutions autocratiques, et quoi de plus autocratique que la colonisation : plutôt que de voir ces catégories arbitraires comme une représentation simplifiée du réel, la technocratie coloniale les comprend comme des cases à remplir, et cherche à y conformer le réel. Passons sur le traumatisme associé à ce long processus de destruction délibérée de la culture, il n'en reste que la cicatrice est culturelle, et profonde. Et la réalité fédérale du Mokhaï moderne répond encore, à plus d'un titre, à des conceptions occidentales de la réalité du pays, éloignée à la situation réelle, malgré tout.

L'essentiel des problèmes modernes du Mokhaï peuvent être plus ou moins directement rattachés à cette inadéquation entre le pays réel et les cartes tirées par les colons norois, à leur arrivée, un ou deux siècles plus tôt.

En 2009, la situation coloniale est décrite comme "proprement effroyable". De nombreuses régions du monde essuient un retard de développement terrifiant, aussi bien en termes économiques qu'institutionnels. Nous pouvons penser, eh bien, à l'essentiel des colonies de la région. L'Empire Démocratique Parlementaire du Nord considère alors le Mokhaï comme un simple réservoir à ressources, remplissant les besoins de la métropole en sucre, caoutchouc, charbon, minerais. Les populations locales vivent pour certaines dans une misère noire. Des témoignages recueillis à l'époque par des journalistes et des sociologues décrivent un travail d'enfant non-réglementés, commençant parfois à l'âge de 9 ans, et des familles entières de mineurs de charbon gagnant à cinq travailleurs la moitié d'un salaire minimum impérial. Ces populations sont contraintes de compléter leurs repas avec des racines, des baies.

Un mouvement de fond, important, poussé par les élites occidentalisées du pays, les descendants d'immigrés rendus en métropole, les cadres et fonctionnaires locaux administration les territoires les plus urbanisés de la région, arrive à mobiliser une part suffisante de l’opinion publique. L'Empire, incapable de réformer ses pratiques et confronté à un sentiment de défiance généralisé, accorde l'autonomie puis l'indépendance à ses colonies nazumis, simultanément, le Mokhaï proclame son indépendance. La nature exacte de l'évènement prête encore à débat, et si beaucoup estiment que le pays aurait fini par saisir sa liberté si l'Empire la lui avait refusé, il n'en reste que le processus a été pacifique, et est passé par un référendum. Les conditions du suffrage sont mal connus. Dans certaines villes telles que Saya, grand port et centre important de la collaboration avec l'administration coloniale, rejettent massivement cette indépendance. L'arrière-pays et les quelques centres industriels et miniers, eux, se mobilisent massivement, poussé par des associations de travailleurs, des syndicats clandestins, les prémices de futurs partis de masse, les mouvements indépendantistes et nationalistes.

Ce qu'on peut aussi dire sur ce processus d'indépendance, c'est que le chaos fut relativement immédiat. L'Empire promit dans un premier temps de lever sa tutelle militaire et diplomatique une fois des élections tenues, laissant un "gouvernement provisoire" aux commandes. Dans les faits, l'évacuation des actifs norois est immédiate : l'eau est coupée dans une partie du pays, les lignes d'approvisionnement s'effondrent, des stations de rationnement sont mises en place dans certaines villes telles que Ghaliya, fermement acquise aux mouvements indépendantistes structurés. En l'espace d'une semaine, le pays est secoué par des émeutes de la faim.

Un certain nombre de pays nazumis souhaitent profiter du chaos pour faire main basse sur le pays. On compte ainsi plusieurs tentatives d'OPA hostile sur les conglomérats miniers, les terres, les infrastructures portuaires. L'hyper-inflation guette, les magasins se vident, des cadres étrangers sont importés en urgence pour remplacer les cadres norois. C'est dans ce climat si particulier que les élections visant à remplacer le gouvernement provisoire ont lieu. C'est Thamwat Sansurin, leader du parti indépendantiste modéré "Renouveau", qui est élu Président de la Première République du Mokhaï. La loi transitoire mise en place par l'administration coloniale prévoie cependant que le second candidat avec le plus de voix devienne Premier Ministre de son gouvernement. Or, les communistes Aoki Saburo et Zhen Kun ont procédé à une fusion tactique, assurant une chance de gouverner aux mouvements d'extrême gauche. Dans les coulisses, l'entourage du Président Sansurin panique à l'idée d'un gouvernement partagé avec les socialistes, et envisage l'élimination politique et – éventuellement – physique, des candidats communistes.

Il n'en aura pas le temps. Cornerisé par les manœuvres administratives du président, Aoki Saburo s'exile. Il dénonce, depuis l'étranger, un processus électoral qu'il juge truqué, et active l'Union de la Résistance, une milice indépendantiste initialement créée afin de renverser le joug colonial, et reconverti en bras armé du mouvement loduariste au Mokhaï. En partie financé par l'accaparement de conserveries et d'usines durant le chaos de novembre, le mouvement se prépare ostensiblement à protéger ses intérêts par les armes. Les premières balles, cependant, seront tirées par les forces de l'ordre. Essentiellement composées d'anciens tirailleurs coloniaux et autres individus de confiance du régime norois, la police Mokhaïenne est une exemplification sociologique parfaite du collaborateur aliéné. Considérant ses propres concitoyens comme un "autre" brutal et arriérée, elle ne rechigne pas devant la violence, y compris la plus inhumaine. Les forces de police républicaines, tentent ainsi d'arrêter les cadres de l'Union de la Résistance dans les campagnes du pays, sans succès. En représailles, une politique de terreur est, semble-t-il, spontanément organisée par les officiers et agents de terrain. Les villages sont incendie, on torture et viole les paysans et leur famille, les corps sont jetés dans des cavernes. La paysannerie pauvre se jette définitivement dans les bras des milices saburiste.

La situation solidifie la lecture particulièrement radicale de la lutte des classes animant les cadres du mouvement. Basant la base de son idéologie sur le communisme agrarien stranéen, Saburo considère ainsi que la société du Mokhaï n'est pas tant aux mains d'une bourgeoisie capitaliste s'opposant aux intérêts d'une classe prolétarienne ouvrière, qu'aux mains d'une aristocratie post-coloniale, urbaine, s'opposant aux intérêts de la paysannerie villageoise. Dans son imaginaire, la ville devient la source de l'oppression, peuplée de mokhaïens aliénés, acquis par l'éducation au colonialisme, probablement irrécupérables. Il commandite l'organisation d'une vague de terrorisme visant les métropoles. Des bombes explosent dans les principales métropoles du pays. Deux ministres – en charge de la Population et de l'Administration de la République – meurent durant les évènements. Le président Thamwat Sansurin lui-même est tué par un tir de canon alors qu'il inspectait des troupes du régime. Seul son bras gauche survivra, et sera enterré dans une cérémonie solennelle mais privée.

La Première Ministre Nu Yeon-Hong (elle aussi issue du Parti du Renouveau) prend le relais, comme le veut la constitution. Elle survivra trois jours avant d'être à son tour ensevelie sous les décombres de sa propre maison. Les miliciens communistes, environs 40 000 hommes, écrasent les forces de gendarmerie nationale dans les campagnes, et remontent le fleuve en bateau de pêche et en péniches, afin de monter le siège de la capitale nationale. Les assassinats politiques se prolongent dans l’impunité la plus totale. Kim Xi Dung, secrétaire d’État à la communication, sera le dernier représentant suprême d'un gouvernement exsangue. Il annoncera finalement la reddition du gouvernement afin d'éviter un bain de sang total, avouant par la même la mort ou la désertion de 85% des effectifs des forces de l'ordre. Kim Xi Dung sera exécuté quelques minutes plus tard par des assassins de l’Union.

Cet effondrement total du pouvoir post-colonial et républicain, s'il se fera en l'espace de quelques semaines seulement, donnera lieu à un véritable exode des populations occidentales et occidentalisées. Face, notamment, aux massacres de ressortissants étrangers rapportés par la presse, les plusieurs pays Aleuciens organisent une opération de sauvetage. Le dernier hélicoptère quittera le toit de l'hôtel Majestic de Ghaliya devant une foule de civils cherchant désespérément à forcer les grilles pour fuir l'arrivée des forces communistes. 2 200 mokhaïens, la plupart issus de l'élite intellectuelle et économique du pays, sont évacués. Parmi eux, l'ancien ministre des Finances, Ghiem Thuong.

Aoki Saburo, triomphant, instaure la République Populaire du Mokhaï Communiste, régime qui marquera sans doute plus l'opinion internationale que les raisons initiales de la guerre civile ou les conditions effroyables de la décolonisation. Entité totalitaire inspirée des principes du Loduarisme, la RPMC n'aura de cesse que de vouloir régler ses comptes aux cadres urbains ayant "permis ou par leur action, ou par leur acceptation tacite, l'exploitation et l'éradication des masses paysannes". L'acte de naissance du régime passera par l'organisation de Grands Procès, procédures expéditives envoyant à la mort les anciens cadres du gouvernement, de la police, et de certaines compagnies étrangères. Le mode d'exécution privilégié par la pendaison, mais des guillotines seront aussi employés pour certaines "prises de guerre" plus symboliques, une reprise de l'imagerie kah-tanaise très forte dans l'imaginaire révolutionnaire mondial. Les centres urbains sont livrés aux milices politiques, qui se comportent comme des gangs, pratiquant le pillage, l'extorsion et l'assassinat. Saburo lui-même est un individu que l'Histoire pourra difficilement juger favorablement. Fait anecdotique mais utile à la compréhension du personnage, il tuera sa propre fille, Chang Saburo, alors âgée de 14 ans, en la rouant de coups de poings et de pieds. La presse officielle fera état d'un AVC et organisera des obsèques nationales.

L'économie est, pour sa part, collectivisée. La monnaie impériale est remplacée par l’Épi Communal, dans un effort pour lutter contre l'inflation. La valeur de cette monnaie s'effondrera à peu près instantanément. Le pays est, à ce stade, triplement sinistré. Par la décolonisation expéditive et le sous-développement chronique lié à la période d'occupation, par les destructions et la guerre, et par l’amateurisme absolu avec lequel le mouvement d'Union gère sa politique de planification. Le chômage touche plus de 21% de la population, la famine persiste et s'intensifie, le pays arrive néanmoins à s'endetter à une hauteur d'environs 212% de son PIB. L'un des investissements les plus importants du régime, à cette époque, est l'acquisition d'un sous-marin d'attaque.

C'est dans ce contexte que la République Communiste de Loduarie déploie ses forces spéciales dans la région. Des blindés et des conseillers viendront assister et protéger le régime Saburo, organisant l’entraînement des milices et la construction de camps fortifiés autour de la ville de Ghaliya. Cette opération "Chien Rouge", visant ostensiblement à transformer le pays en base arrière pour le mouvement eurycommuniste, finira d'inquiéter les cadres les plus modérés du parti. L'Assemblée Populaire, création sans pouvoir du régime de l'Union, informe le chef d’État des risques d'une intervention extérieure s'il ne démissionne pas dans les prochains jours.

La très modérée Duan Song, premières parmi les égaux au sein de l'institution, était en fait en liaison avec des officiers de renseignement de l'Union des Communes du Grand Kah. Le 9 Mai 2010, l'Assemblée Populaire en appel à l'intervention de la communauté internationale, amenant au déclenchement de l'Opération de Maintien de la Paix au Mokhaï, préparée en secret par plusieurs pays voisins. Le Général de Brigade Oyoshi Kitano, du Grand Kah, mène un groupe de 2000 soldats kah-tanais, banairais, burujos et stranéens. Héliportés depuis la mer, les forces spéciales étrangères prennent possession de Ghaliya et sécurisent les alentours immédiats du Parlement, des principaux ministères et des médias officiels. Les milices sont désarmées. Dans le même temps, l'Armada des Perles du Jashuria bloque les côtes et verrouille le fleuve de Ghaliya afin d'asphyxier les forces loduariennes implantées au Mokhaï.

Sentant la situation lui échapper, Saburo avait en fait préparé sa survie. Escorté par des blindés loduariens, il quitte sa capitale et se réfugie dans le principal camp militaire de ses alliés. Soucieux de ne pas immédiatement tirer sur les troupes eurysiennes au risque de déclencher un conflit plis large, les forces kah-tanaise encercleront les installations loduarienns. Dans un retournement relativement rocambolesque, Aoki Saburo sera finalement retrouvé le 31 Décembre 2010, déguisé, dans une fumerie d'opium/maison close tenue par le baron de la pègre locale Miyoshi Nobusada. Il tentait, apparemment, de recruter des mercenaires étrangers. Deux agents des très jeunes services secrets Mokhaïens, le SCS, le filent depuis le camp loduarien et l'arrête dans une cabine téléphonique. Le dictateur sera transporté dans une benne à ordure et exfiltré dans une camionnette banalisée. Après quelques escarmouches contre les forces loyalistes et loduaristes, les composants de l'OMPM acteront la fin du régime et organiseront un procès international pour les cadres du régime et Aoki Saburo, lequel répondra de 20 chefs d'inculpation parmi lesquels crimes contre l'humanité, meurtres de masse, tortures, viols, déportations et utilisation d'armes chimiques – entre autres. C'est dans ce contexte très particulier que la députée Duan Song sera désignée par l'Assemblée Populaire pour président une "République Confédératrice Communale".

Ce régime est essentiellement implanté sous l'influence directe des conseillers et des fonds kah-tanais, lesquels ont cherché à mobiliser l'important tissus de mouvements syndicaux et indépendantistes précédents l'indépendance du pays. Le Mokhaï devient ainsi, au moins institutionnellement, une confédération de communes autogérées. L'objectif assumé des cadres de cette nouvelle instance gouvernementale est de dissoudre l’État central, oppressif, au profit d'une démocratie directe et participative, selon le modèle du communalisme libertaire. La Grande Déléguée Duan Song hérite d'un pays en ruines, traumatisé, et profondément divisé par des lignes politiques, ethniques, coloniales, et toutes les frontières coloniales que nous évoquions. Ce processus de reconstruction, bien que très imparfait, obtient cependant quelques succès notables. Suivant un modèle top-down - bottum-up déjà expérimenté et perfectionné en Mährenien le Grand Kah injecte des milliards de dev-lib kah pour reconstruire et compléter les infrastructures vitales de la région. Routes, voies ferrées, accès à l'eau et à l'électricité. Simultanément des universités flottantes, composées de volontaires mokhaïens et internationaux, parcourent les campagnes dans un formidable exercice d'éducation populaire. On forme les populations à l'autogestion, à la formation de syndicats, de coopératives. L'économie, sinistrée, est moins réorganisée que reconstruite autour de propriété d'usage et de coopératives ouvrières visant à occuper la place jusque-là dédiée aux grandes propriétés étrangères. Le Mokhaï, profitant de ses liens avec le Mokhaï et de la sympathie provoquée par la victoire objective d'une coalition internationale sur un régime objectivement monstrueux, sort progressivement de son isolement diplomatique et économique. De grands partenariats stratégiques sont ainsi noués, notamment avec le Negara Strana, qui se voit autorisé à implanter une base militaire permanente, dite camp Mawar, et des entreprises à gestion participative dans les principaux centres urbains du pays.

Malgré ces efforts colossaux et succès objectifs, le modèle communaliste de reconstruction se heurte rapidement à l'état d'esprit des élites traditionnelles du pays, lesquelles sont, nous l'avions dit et vu, pour beaucoup encore coincés dans un espace mental colonisé. Prenons par exemple la diversité ethnique du pays : fujiwan, lingois, ushongs, hangoks, pashgaars, quelques nohords; Si en principe ces communautés coexistent, travaillent aux mêmes endroits, habitent les mêmes villes voire parfois les mêmes villages, leurs élites se considèrent souvent comme distinctes et irréconciliables. Des intérêts matériels de propriété et des terres, notamment, anime des rivalités et des frictions. La minorité autochtone pashgaar, marginalisée pendant toute la période coloniale, commence aussi à s'organiser autour de mouvements nationalistes virulents. De vastes manifestations pro-Pashgaar éclatent ainsi dès décembre 2010, forçant Duang Song à remanier son gouvernement pour y intégrer des représentants de chaque communauté ethnique nationale. De plus, la violence politique ne prend pas tout à fait fin avec le désarmement final des milices de l'Union. En Juin 2011, la ministre Shughla Bahmani est assassinée par la "Cellule Discorde", groupe terroriste d'extrême-droite dont l'idéologie, profondément nationaliste et xénophobe, voit d'un très mauvais œil l'évolution politique du pays. D'autres difficultés, notamment économiques et politiques, aboutissent à une tentative inexplicable de la part de la citoyenne Duan Song, laquelle refuse d'organiser les élections prévues fin 2013. Invoquant le besoin de stabilité du pays, elle s'arroge des pouvoirs exceptionnels, décrète l’État de siège et restreint le droit de grève et de manifestation.

Le Mokhaïen moyen ne s’avère pas particulièrement réceptif à cette décision.

Le port de Saya, deuxième ville du pays en nombre d'habitants, historiquement libéral et servant de capitale régionale à l'Empire du Bord, entre en rébellion ouverte. Déployant une rhétorique nostalgique de la période coloniale, le maire Fukuhara Kuniaki réclame la démission de DUan Song et la fin de l'économie collectiviste. Dans son entourage, certains vont jusqu'à exiger le retour dans le giron de l'Empire du Nord. Le gouvernement central, paralysé par ses propres tentatives de régler la crise politique provoquée par la cheffe d’État, est incapable de mater efficacement la rébellion. L'armée du Mokhaï, morcelée en milices d'autodéfense, peine à s'organiser malgré des levées locales. Les syndicats et coopératives du pays s’activent cependant comme un seul homme, organisant un blocus immédiat de la ville, et plusieurs grèves en son sein. Craignant une émeute voir un massacre, le général kah-tanais Oyoshi Kitano interviendra de façon décisive, d’abord en lançant d'abord un ultimatum au maire de Saya, puis en faisant encercler la ville par ses parachutistes. Les autorités locales cèdent finalement sous la pression de la rue et des troupes kah-tanaise.

Consciente de son propre discrédit, potentiellement poussée par les kah-tanais et une part importante de sa propre administration, la citoyenne Duan Song orchestre finalement un changement de régime avant de se retirer. En mai 2013, une nouvelle constitution est adoptée par voir référendaire. La troisième (ou quatrième, selon les historiens) république du Mokhaï est une République Fédérale "sociale". Le pouvoir est ainsi décentralisé au profit de cinq États fédérés suivant les frontières administratives et ethniques de la période coloniale et disposant, du reste, d'une large autonomie. Ces États sont rapidement organisés, en termes de gouvernance, de parlement, de politiques économiques et constitutionnelles, par les élites locales, amenant à l'apparition de cinq régimes distinctes. La Commune Libre de Ghaliya, capitale fédérale et aux mains des commités de quartier et syndicaux, la République du Yamatoro, rurale voir agrarienne, toujours aux mains des syndicats soulevé durant la tentative d’indépendances de Saya, la République du Shirakawa, centre de l’intelligentzia modérée, l’État du Pegaha, verrouillé par les mouvements nationalistes locaux, et la démocratie du Sunjin, dont l'institution aura été confiée à Fukuhara Kuniaki et à ses proches.

Ces régions fédérales, centrées autour de métropoles et de prétentions ethniques et administratives datant d'une vision faussée du pays réel, entrent assez immédiatement en confontation. Si les premières élections fédérales portent au pouvoir un centriste modéré en la personne de Seo Yasunari, espérant jouer les médiateurs et terminer le processus de reconstruction nationale, la large autonomie acordées aus Etats cristallise rapidement un ensemble de fracture faisant réémerger, à nouveau, les oppositions prévues et construites par l'occupant Norois.

Ghaliya et Yamatoro forent rapidement un axe communaliste fort, dirigé par des coalitions syndicalistes, socialistes, communistes et cherchant à maintenir et prolonger le développement des conseils ouvriers et de l'économie planifiée. Pendant ce temps, les élites du Pegaha et de Sunjin organisent une politique de droitisation et de libéralisation de la vie économique et politique. Le Premier Ministre du Pegaha, Ranjan Barigai, est à la tête du Parti Populaire Pashgaar. Fermement xénophobe, il cherche ainsi à restaurer une pureté ethnique pashgaar, et une conception traditionaliste de la culture. Son parti associe la structure socialiste et communaliste à une importation des ethnies "étrangères", elles-mêmes considérées comme des importations des colons blancs. Le Sunjin, lui, est sous la direction du premier ministre Hu Sung-Hoon, du Rassemblement Libéral-Démocrate, qui a taut fait de faire de Saya une Zone Franche libéral, cherchant à implanter une politique de casse social et facilitant l'intégration et de développement de start-ups technologiques afin d'attirer des capitaux étrangers. Craignant l'influence des États socialistes, et confronté à la menace larvée que représentent les très puissants syndicats nationaux, Pegaha et Sunjin signent un pacte secret comportant plusieurs clauses sécuritaires et économiques. Ils trouvent un allié puissant et un projecteur important dans l'Empire du Fujiwa, qui entame alors sa transition vers le modèle ultra-nationaliste du Shogunat. Des investissements importants, une aide technique et humanitaire, cherchent à faire contrepoids à l'influence désormais distance d'un Grand Kah pour qui le pays n'est pas encore assez consolidé pour y mener de nouvelles réformes.

Cette république est à ce jour le régime le plus long de la période post-coloniale, et ce malgré une série de crises et de dysfonctionnements importants. Ainsi, en novembre 2013, sitôt fondé, le gouvernement fédéral envisagera un rapprochement diplomatique avec l'ancien colonisateur norois. Cette politique, très impopulaire, provoquera une réaction massive des syndicats et travailleurs du pays, lesquels lanceront une vaste grève générale comprenant des occupations d'usine et des attaques ciblées sur les infrastructures nationales, visant à paralyser l'économie du pays. Le mot d'ordre est que le pays ne sera pas à nouveau dépendant d'un empire, et encore moins des fonds et investissement de la "peste capitaliste". Le gouvernement fédéral recul, actant la fin du projet par voie – là encore – référendaire. La puissance de frappe du mouvement ouvrier étant dès-lors établit, on peut supposer qu'elle motivera la radicalisation des mouvements libéraux et nationalistes, ce qui nous amène directement à la crise de 2014.

Face au risque de plus en plus évident de guerre entre ses États, qui possèdent des gardes nationales armées de blindés, d'avions de combat, le parlement fédéral vote de justesse l'Acte de Défense Transfédéral, qui dissout les armées fédérées pour recréer une Armée Fédérale unique. Pegaha et Sunjin, soutenus par la droite et l'extrême droite de l'Assemblée, votent farouchement contre cet Acte et - de fait - l'ignorent tout à fait en créant de nouvelles Gardes Nationales auxquelles sont transférés le personnel et les équipements de leurs anciennes armées nationales. Le gouvernement fédéral ne réagit pas.

Sur le plan social, les politiques de dérégulation sauvage à Pegaha et Sunjin provoquent une inflation massive du coût des denrées de base et des loyers, tandis que les salaires, eux, stagnent sciemment afin de rendre la région plus attractive pour les investisseurs libéraux. Les familles ouvrières sont essentiellement étranglées, créant un ressentiment important contre les élites locales et les entreprises étrangères. Ghaliya et Yamatoro font en sorte de maintenir le pouvoir d'achat des populations via des subventions et le renforcement des coopératives, grévant cependant une partie du budget militaire fédéral. Refusant de rester passifs, les syndicats de Ghaliya, notamment le CCCSG, envoient secrètement des fonds et des formateurs, dites de la "Brigade de Formation Itinérante", pour aider les mineurs de Pegaha et les dockers de Sunjin à s'organiser, à créer des caisses de grève et à préparer la résistance face à la répression patronale ou étatique. Ces nouvelles universités flottantes sont rapidement identifiées comme des problèmes par les services de renseignements des États cibles. Parallèlement, dans les campagnes, les paysans du Yamatoro, bénéficiant d'une explosion de leur niveau de vie suite aux importations massives de techniques et d'engins agricoles kah-tanais et stranéens, traversent illégalement la frontière transnationale pour proposer la création de coopératives aux villageois du Pegaha. Ces réseaux informels d'entre aide se politisent rapidement devant la répression administrative.

En 2019, le Mokhaï est une poudrière. La Fédération est paralysée par ses divisions et contradictions, et ses gouvernements fédérés suivent des modèles de développement fondamentalement incompatibles. Une partie du pays est aux mains des syndicats, l'autre est partiellement paralysé par des grèves et des occupations illégales.


Et c'est donc dans ce contexte que le vingt-cinq avril deux mille dix-neuf, à dix-sept heures treize, la Garde Nationale Fédérée de Pegaha ouvrit le feu sur les grévistes.
17778
25 Avril au 2 Mai

Pauvre Mokhaï qui, comme tant d’autres pays avant lui, est considéré Terre perdue aux mains du Kah. Ou peut-être est-ce le Nazum du nord, tout plein qu’il est de ses vieilles colonies et de ces vieilles idées, qui est tout entier vu comme une Terre perdue pour la modernité. Restait-il seulement qui que ce soit pour répondre aux appels à l’aide de ses plus fervents défenseurs ?

Nous l’avons vu, le Mokhaï est une idée neuve, et ceux qui combattent pour l’émanciper en ont conscience. Neuve comme la colonisation, neuve comme les transferts de population. Neuve comme les cartes et les tracés arbitraires des blancs, arrivés il y a des siècles, partis il y a une décennie. Une idée neuve qui cherche encore à se trouver, au-delà d’un nom, une définition pleine. Ceux qui y travaillent combattent pour un Mokhaï.

Ceux qui combattent pour LE Mokhaï ont déjà une idée en tête. Précise, tout aussi arbitraire que le nom qu’ils défendent. Ils s’étaient trouvé des alliés chez les empires du Nazum, et des alliés chez les plus réactionnaires de leurs voisins. Des partenaires chez les démocraties marchandes et les cités États, et une fenêtre d’opportunité aussitôt ouverte que gâchée. Ces gens ne sont pas à plaindre. Pas plus que toutes celles et ceux qui, avant eux, ont eu l’opportunité d’une vie, et l’ont gâché. Ils sont légions. Dans l’histoire de la politique et de la géopolitique, surtout. Et puisqu’il faut être honnête, leur projet était de toute façon antipathique, impopulaire dans leur propre pays, et imposé comme toujours chez les États par un savant mélange de mensonge officiel et d’utilisation restrictive de la force.

La division du Mokhaï en Fédération aura tout à la fois offert à ces gens-là quelques années de gouvernance, protégés derrière des frontières les séparant des mouvements ouvriers, à la fois offerts à leurs sujets, leurs serfs, le peuple qu’ils asservissent, la possibilité de s’intéresser, justement, à ces mouvements ouvriers. En un mot comme en mille, il n’y avait pas de configuration où ces gens pouvaient s’en sortir. Puisqu’il faut être honnête, encore, il faut dire les choses telles qu’elles sont : les régimes post-coloniaux sont voués à la Révolution. Pour un peu que cette révolution rate, soit par sa propre action soit – comme c’est le plus souvent le cas historiquement – par celle des anciens colons ou des nouveaux Empires, alors l’État post-colonial dégénère, puis fane, et enfin meurt, cantonné au stade d’enfant pauvre de la division mondiale du travail.

La fenêtre d’opportunité de ceux se battant pour Le Mokhaï était donc celle qui leur aurait permis, tout simplement, de ruiner durablement leur pays, de changer ses territoires en champs de bataille, d’attiser la division ethnique, sectaire, économique, de lutter pour tuer, pendant des mois devenant des années, puis des décennies, afin de conserver un pouvoir faible mais indéniable, sur un château de mensonges et de monstruosité. Projet civilisationnel rendu beaucoup plus difficile quand le Grand Kah, dans cette région plus encore qu’ailleurs, s’attelle à assassiner quiconque prétend transformer l’exercice post-colonial en enjeu personnel.

Mais l’Union n’eut pas à intervenir, et ce fut tant mieux pour le Mokhaï. On pourra toujours spéculer plus tard sur les apports indirects des kah-tanais à leurs camarades nazumis. On ne peut pas nier qu’ils existent, on ne peut pas non plus nier que s’ils n’existaient pas, et n’avaient pas existé pour Ô combien d’autres révolutions, les syndicalistes du Mokhaï ne se seraient pas, à parts égales, revendiqués du marxisme, de l’anarchisme et, enfin, du Kah.

La dernière fois nous évoquions en passant que des hommes armés et au service d’un gouvernement fédéré avaient, dans l’exercice de leur fonction et de façon tout à fait autonome, ouvert le feu sur des grévistes. Là encore il n’est pas possible d’émettre plus que des spéculations sur les raisons de ce tir. Ordre d’un officier mal interprété ? Culture de la violence et de la déshumanisation que l’on connaît chez les militaires et les agents de l’Ordre ? Tonalité de plus en plus radicale du discours officiel et médiatiques dans la région ? Que le gouvernement du Pegaha aient ou non estimés utiles de tirer, à un moment, sur la foule, le massacre du 25 avril ne pouvait pas plus mal tomber pour eux. Jusqu’à un certain stade, ils devaient en avoir conscience, toutes les informations disponibles à ce jour dressent le portrait d’un état de panique absolu au sein du gouvernement nationaliste. Personne n’était prêts à assumer les conséquences associées, et les communications du premier ministre faisaient montre d’un niveau à peu près équivalent de surprise et de fureur – aussi bien destinée aux soldats qu’aux "dangereux factieux" ayant imposé à ces derniers des actions aussi "terribles" et "radicales".

Il y a eu, donc, des tirs. Les évènements ont eu lieu à Ramtari. Cité industrielle construite selon les spécifications d'une firme norhoise, elle a grignoté une petite communauté de villages comme un cancer grignoterait les chairs saines, les façades blanches et ocres des anciens comptoirs et entrepôts de la compagnie, même repeints aux motifs traditionnels du pays, n'en gardent pas moins un caractère indéniablement autre. Ils n'étaient pas destinés à durer. Ce qui avait poussé les colons à s'avancer aussi loin à l'intérieur des terres, réputées sauvages et incontrôlables, était le charbon. Les premières excavations, peu profondes, avaient à leur tour mis à jours des terres plus rares encore qu'on ne le pensait, cachant en leur sain cuivre, fer, terres rares, précieuses, et or. La fin de la colonisation s'accompagna de la fuite des cadres, mais la nationalisation précipitée par le régime suivant permis à Ramtari de conserver une part de son activité. On trouve toujours des clients pour les matières premières. La ville fut pensée comme et reste à ce jour, le poumon industriel du Pegaha. Potentiellement de tout le Mokhaï.

Qui dit bassin industriel dit aussi classe ouvrière. La doxa traditionnelle du marxisme, si elle n'a plus le monopole du socialisme, postule que c'est cette classe, précisément, qui doit mener la révolution. Malgré les apports agrariens du Negara, cette règle explicite trouve ici une nouvelle application concrète. Plus que dans n'importe quelle autre région du Pegaha, Ramtari a suivi les appels à la mobilisation. C'est une classe ouvrière formellement organisée par les brigades de formation itinérante de Ghaliya qui s'est levée, comme un seul homme, pour répondre à l'appel à la "gréve de solidarité avec les dockers. Dans l'hypothèse où ceux-là se retrouveraient forcé à reprendre le travail, ou remplacé par des briseurs de grève, on pourrait toujours s'assurer que les patrons n'aient rien à charger dans leurs navires rutilants. Belle vue de l'esprit, se traduisant par plusieurs mois d'occupation des mines, des rails, des entrepôts, de quelques bâtiments publics. Les gens de Ramtari ne sont pas, contrairement à ce que voudrait faire croire la communication officielle du gouvernement, bien différents de leurs concitoyens ruraux. Ils ne sont pas, non plus, aux mains de "puissances étrangères vouées à la destruction du Pegaha", hypothèse fermement soutenue, en interne, par certains des ministres et conseillers les plus importants du gouvernement. Ils sont, simplement, excédés des conditions de vie proprement miséreuses dans lesquelles les maintient l’État fédéré. Certains ont milité voire combattus pour la décolonisation, ou ont vu leurs parents le faire, et tous constatent que la fin de l'occupation du Nord a donnée lieu à une nouvelle occupation, celle – c'est le vocabulaire le plus généralement utilisé bien qu'il ne fasse pas l'unanimité – de la bourgeoisie. Position, nous le savons, inacceptable pour le gouvernement Barigai.

Excédé, le premier ministre a finalement ordonné le déploiement de la 1ère Brigade de la Garde Nationale Fédérée de Pegaha. L'unité est célèbre, au Pegaha et dans le reste du pays. Composée à la hâte pour replacer l'ancienne armée fédérée, la 1ère brigade a été construite avec soin par les tenants du pouvoir. Chaque soldat a une carte dans le PPP, le parti nationaliste au pouvoir. Leurs activités militantes et partisanes sont référencées et connues, formant un CV à rallonge attestant d'une loyauté parfaite au régime. Souvent impliqué dans des faits de corruption, d'intimidation électorale, ce qui la différencie d'une milice, en termes concrets, c'est l'aval très officiel et assumé d'un gouvernement qui en a fait, ironiquement, sa "Garde d'Axis Mundis", terme parfois employé pour désigner une gard préthorienne servant finalement de claque à une militarisation plus large, tel que ce fut le cas au Grand Kah. Cette 1ère Brigade a pour instruction de "rétablir l'ordre en coordination avec le gouvernement local de Ramtari". Le gouvernement en question, issue du PPP, est comme partout ailleurs une simple antenne du pouvoir central, répondant directement aux exigences des instances du Parti.

Les grévistes ne savent pas vraiment comment réagir. Ils ont déjà fait face aux forces de l'ordre, mais la police reste généralement démunie face à un piquet un peu trop organisé. Soucieuse de ne pas envenimer la situation ou craignant un soutien insuffisant du pouvoir, elle se contente d'action de déblocages ponctuels, et entretien un accord tacite avec les leaders syndicaux, consistant à ne pas faire dégénérer les violences. La Garde Nationale, elle, est une instance militaire. Les hommes arrivent pas la route puis chassent les occupants de la gare centrale à coup de grenades lacrymogènes et de coups de crosse. On ouvre le passage à un train qui décharge du matériel militaire, des renforts, des munitions. Des grévistes convergent vers la gare dans l'optique de la reprendre, mais abandonnent spontanément le projet en constatant de la présence dé véhicules blindés et d'hommes en uniforme. Un vent de panique souffle sur les occupations d'usine. Certains parlent d'abandonner les lieux avant l'arrivée des militaires. On pourrait refuser de travailler, sans pour autant saisir l'outil de production. La région resterait immobilisée, au moins le temps que le gouvernement trouve des briseurs de grèves, les forme à l'utilisation des machines complexes utilisées dans le secteur minier. Quelques sites sont délaissés. Les principaux puits et sites de traitement, eux, tiennent bons.

Nous approchons enfin du moment fatidique. Vers 17h, des groupes d'infanterie approchent en colonne de l'usine Ramtari Metal, centre de l'écosystème industriel de la région. Ce qui suit est très confus. Un leader syndical informe les militaires que la grève ne sera pas levée. Des fusils mitrailleurs sont levés, visent les cordons, et ouvrent le feu. Les tirs raisonneront pendant encore une heure, dans toute la ville. On creusera une fosse, du côté de la gare.

Pour tout les nombreux défauts de sa construction nationale et gouvernementale, le Mokhaï reste un pays majoritairement "libre" et "fonctionnel". Si on peut, jusqu'à un certain stade, tirer dans la foule et s'en sortir, on ne peut pas espérer le faire sans provoquer des réactions des plus vivres. Les réactions, en l’occurrence, furent immédiates. Le jour même, Le Communard fait un tirage exceptionnel, indiquant "RAMTARI : LE PPP ASSASSINE SES OUVRIERS !". On diffuse des photos amateurs, choquantes, prises sur le vif. La maquette est bâclée, certaines informations sont à peine vérifiées. C'est à plus d'un titre, un tirage fait dans la précipitation. Corroboré par les médias sociaux et les appels des proches des victimes, la une n'en devient pas moins légendaire, finissant comme Poster chez de nombreux jeunes insurgés à travers le Mokhaï et le Nazum, finissant, aussi, de radicaliser une population déjà très favorable aux syndicats. La presse de droite, elle, est confuse. Les informations sont partielles, une part de l'intelligentzia de droite refuse de croire que la garde ait spontanément ouvert le feu sur les grévistes, et entretient plutôt l’hypothèse d'une insurrection armée matée dans la précipitation. La communication paniquée du gouvernement local puis fédéré, n'arrangent rien. L'édition du 26 avril de PE-News, organe officiel du PPP, titrera sobrement "La Garde Nationale Met Fin à une Occupation d'Usine", et mentionne des "agitateurs armés". Le gros de l'édition sera consacré à l'embellie économique et à l'ouverture diplomatique initiée auprès de la Sublime Maison.

La Première Ministre du gouvernement fédéral, Hada Hatomi, sera appelée à intervenir. Femme intelligente mais d'une modération à toute éprouve, elle ne souhaite pas vraiment réagir à la situation. Horrifiée comme tant d'autres, elle se vit plus comme spectatrice de la situation que comme actrice potentielle. Le gouvernement fédéral se conçoit comme démuni fasse à une situation risquant de lui échapper. Lui ayant, en fait, déjà échappé. Elle choisit ses mots avec soin, condamne "fermement et sans réserve l'usage disproportionné de la force", et annonce de sa propre imitative l'envoi d'une commission d'enquête fédérale devant faire la lumière sur les évènements, établir les responsabilités, envisager des actions administrations et en justice contre les soldats en cause. C'est une réponse attendue mais qui donne au moins quelques gages aux autres États fédérés et à la part modérée de la population, laquelle attend surtout un retour au calme, la fin de l'agitation syndicale ou nationaliste, et craint plus que tout un embrasement d'un pays qui a déjà connu pas moins de deux conflits d'intensité variable ces vingts dernières années. Le journal télévisé national, le Galactique, souligne que la condamnation n'est suivie, à ce stade, d'aucune action concrète. Un invité sur le plateau, proche des milieux universitaires, fouille dans ses fiches de droit constitutionnel et de précédents historiques. Il fait remarquer, d'un ton distrait, que pour le moment le gouvernement Barigai n'a pas été suspendu, et que l'Armée Fédérale n'a pas initiée de manœuvre visant à désarmer lz Garde Nationale du Pegaha. Le journalise le regarde. "Donc le gouvernement fédéral apparaît faible ?" "Impuissant", corrige l'homme. Il n'ajoute rien.

C’est donc aux gouvernements fédérés, ou au peuple en tant qu’ensemble, de prendre les choses en mains.

En la matière, le principal acteur susceptible d'agir reste la Fédération des Syndicats Libres du Mokhaï (FSML). D'inspiration Communaliste Révolutionnaire (comment pouvait-il en être autrement pour une structure construite sous l’égide des conseillers kah-tanais), la FSML n'est cependant pas un bloc uniforme. Divisée entre des tendances allant du radicalisme armée à une forme de modération de compromis, l'horizon partagé d'une révolution kah au Mokhaï n'augure en rien de modes d'actions unifiés. L'excellente formation des membres et la réactivité des cellules locales compense en partie la schizophrénie apparente de l'organisation. Du reste, elle jouit d’une confiance immense auprès des populations, y compris en dehors des cercles ouvriers, artisans, paysans. Sa capacité à paralyser le pays, utilisée à son plein potentiel lors de la tentative de rapprochement avec l’Empire du Nord, lui a assuré une image de "gardienne de l’indépendance du Mokhaï", à laquelle participe pleinement l’intégration de plusieurs cadres proéminents des mouvements indépendantistes n’ayant pas déjà sali leur image par une participation à un gouvernement ou un autre.

Capables de débattre des heures, et dans des états de tensions extrêmes, des choses les plus futiles, les communalistes du Mokhaï ont cependant une remarquable capacité d'unité lorsque le moment l'impose. Le 27 Avril, le comité central de la FSML déclare une "grève générale de solidarité avec les martyrs de Ramtari", dont les détails organisationnels sont laissés aux cellules locales. Sans surprise, l'appel est massivement suivi.

Les premiers syndicats à donner des signes extérieurs de réactions sont, naturellement, ceux du Yamatoro et de la capitale, Ghaliya. Bien qu'en principe déjà acquis à la cause socialiste, et bien que n'étant pas vraiment concerné par la casse sociale et – désormais – les violences meurtrière dirigées contre les grévistes, les syndicats de ces deux États ont besoin de faire connaître leur exaspération et aux gouvernements locaux, qui tardent à réagir, et au gouvernement Fédéral, dont on juge la réponse insuffisante. Les usines et administrations se mettent ainsi à l'arrêt et des cortèges monstrueux défilent vers les bureaux de représentation de l’État de PEgaha. Prenant contact avec les cellules locales de la FSML, Chen Lin et Bai Ju, les chefs des gouvernements locaux, déclarent dès le 28 Avril leur soutien total aux grévistes. Des délégations des syndicats sont accueillies et on ouvre les frontières pour recevoir "quiconque souhaiterait fuir la dictature du PPP", acte essentiellement symbolique, considérant le renforcement des contrôles du côté de Pegaha.

Chen Lin, dirigeant le Ghaliya, elle-même encartée au sein de la FSM, mettra une flotte de camions propriétés de la commune à disposition de ses "camarades", et conduira elle-même l’un des véhicules devant la frontière, ordonnant au premier ministre de Pegaha de "Venir, s’il en avait le courage". Démonstration assez inutile mais ayant pour effet de renforcer la popularité d’une femme qui n’en avait pas vraiment besoin.

A Pegaha, l'insurrection, après quelques jours d'incertitudes, reprend et s'étend. Au fond cela n'a rien de surprenant. Pegaha semble isolé au sein d'un pays en partie aux mains d'une gauche révolutionnaire. Celles et ceux craignant qu'on ne leur tire dessus sont accompagnés d'une légion d'autres qui, ayant déjà risqué leur vie pour leur liberté, sont prêts à recommencer, persuadés que la victoire finale est possible. "Dans le Mokhaï, Pegaha est une anomalie. Nous sommes un pays révolutionnaire". Ce sont ces mots qui, le 1er Mai, ouvrent l'occupation de l'usine automobile MOK-Pega, dans la ville de Tandi. Fierté du gouvernement et vitrine d'une économie en voie de modernisation, le site est pris sans difficulté par une véritable légion d'ouvriers et de chômeurs. Des banderoles sont accrochées aux murs, les fenêtres sont barricadées. On intimide les forces de l'ordre. "Nos camarades sont morts, nous n'aurons plus de pitié". Dans la région de Devigarh, à la frontière avec le Yamatoro, des paysans quittent leurs villages pour bloquer les routes d'approvisionnement. On amoncelle des tracteurs, des bottes de céréales ou d'herbes, du bois. Des barrages filtrants sont organisés, quelques cortèges marchent jusqu'aux postes frontaliers, qui sont pour certains abandonnés par les agents de douane. Cette population, miséreuse et isolée, a une excellente image des voisins communaliste. Peu idéologisée, en principe, elle a cependant pleinement profité des mécanismes de coopération transfrontaliers organisés à l'initiative des communalistes, et a subi une légère amélioration de ses conditions matérielles d'existence. C’est bien simple, les médecins de ces communautés viennent du Yamatoro. Ils vendent leurs biens et les achètes sur les marchés transfrontaliers. Leurs tracteurs leur ont été offerts par les syndicats du sud.. Plus important, encore, lors des importantes sécheresses de l'an dernier, dont les effets ont été catastrophiques sur les récoltes dans tout le pays, l’aide économique kah-tanaise n’a pas pu accéder au Pegaha, sinon sous le contrôle de l’État central. Relativement délaissé par ce dernier, ces communautés agricoles ont, là encore, pu compter sur l’aide de leurs voisins. Par un étrange cheminement de pensée, les villageois transfrontaliers se conçoivent désormais comme faisant partie d’un même ensemble. Puisque le meurtre des ouvriers urbains a horrifié les paysans du Yamatoro, c’est en solidarité avec ceux-là que les paysans du Pegaha se dressent.

Reste enfin l’État du Sunjin, lequel est à plus d'un titre l'un des moins sujet à la pensée révolutionnaire socialiste de la Fédération. Et pour cause, si le Pegaha est réactionnaire, et que le reste du pays est aux mains de divers nuances de rouge ou de rose, le Sunjin est un régime bourgeois pleinement opérationnel. Le contrat social capitaliste, se reposant sur une importante classe moyenne et des promesses de prospérité, est en bonne voie de réalisation. Pourtant, son gouvernement est terrifié par la situation. Il a déjà été la cible de grèves massives lors de sa tentative de se rapprocher de l'Empire du Nord, et l'épineuse question des dockers semble de plus en plus impossible à traiter sereinement. Soucieux d'éviter une "contagion révolutionnaire", le gouvernement libéral de Hu Sung-Hoon ordonne donc à sa propre Garde Nationale Fédérée de renforcer sa surveillance autour du port de Saya et des zones industrielles. Des "débordements sont à craindre", selon les termes choisis par la circulaire interne de la garde.
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3 au 16 Mai

Nous parlions de la "classe moyenne" du Sunjin, qu'il aurait été sans doute plus précis de qualifier de prolétariat ayant accès à la consommation, et ayant ainsi moins conscience de sa position économique et politique et se percevant comme ayant potentiellement plus à perdre dans une amélioration des conditions générales d'existence que celles et ceux qui ne profitent pas de la consommation et sont limité dans leur existence à une forme de survivance. Cette classe, quoi que portée vers une pensée conservatrice, peut très rapidement changer d’opinion si ses maîtres ne lui offrent pas les conditions ressenties de stabilité. Il faut dire qu'en la matière, il existe deux pôles d'attraction fort, à l'échelle mondiale. L'un est socialiste libertaire, l'autre et bourgeois. La solution du socialisme est audible, et il est important pour la classe bourgeoise dominante de prendre soin de cette fraction du Prolétariat, si elle ne veut pas voir son pouvoir réduit au simple usage d'une force répressive active.

Pour la première fois depuis peut-être dix ans, cette fraction du prolétariat allait se voire extraite du temps capitaliste, un présent éternel et marchand, et forcée à considérer son existence sous l'angle de l'attente et de la perte. En effet, la seconde semaine des troubles secouant le Mokhaï fut caractérisé mar l'enclenchement d'une véritable guerre économique que la coordination de la Fédération des Syndicats Libres du Mokhaï avait adroitement nommé "L'Opération Port Mort". Nous sommes le 3 Mai. La température est aux alentours de vingt degrés, ce qui est froid pour la saison, et la météo indique environs 95% d'humidité. En d'autres termes, il pleut à grosses gouttes sur la façade océanique du Sunjin. Vêtus d'imperméables jaunes et gris, les membres sections portuaires du FSML lancent une opération surprise et parfaitement synchronisées. Les chefs de sections distribuent des consignes aux travailleurs, les dockers du port de Saya se rendent sur leurs lieux de travail puis, à sept heures, coupent le courant, et bloquent les entrées avec des transpalettes, dressent des banderoles au sommet des grues, des entrepôts, des bâtiments administratifs. Un grand feu de joie est organisé au milieu de la piste où sont stockés les centenaires. Prévenus au même moment par leurs camarades dockers, les employés de la capitainerie et les officiers de liaison gérant l'accès au prot font rapidement le constat que Saya, pour le moment, ne plus accueillir – ni déverser – le moindre container ou personnel.

Un spectacle sensiblement similaire a lieu au port de Jiwan, dans l’État du Shirakawa, dont le gouvernement social-démocrate se dit très surpris d'être "pris pour cible" par la "colère" des syndicats, estimant avoir toujours travaillé dans l'intérêt des citoyens du Mokhaï. Des rencontres sont organisées en urgence avec les leaders syndicaux, la réponse de ces derniers est sans appelle : il ne faut pas que les entreprises du Sunjin puissent utiliser d'autres ports de la Fédération. Plus important encore, le Shirakawa représente un modèle de compromission avec le capitalisme, jugé inacceptable. Le plus étonnant est peut-être l'adhésion immédiate des marins et fluviaux. Rapidement, une flottille de fret bouche l'embouchure du fleuve remontant jusqu'à Ghaliya. En quelques heures, l'ensemble du trafic maritime commercial du Mokhaï est soudainement mis à l'arrêt. Quelques diplomates et représentants d'entreprises nationales et étrangères font par de leur inquiétude à un gouvernement fédéral qui, pour sa part, leur donne quelques gages inoffensifs. Le soir même, un communiqué de la Fédération des Syndicats est enfin publiéé. Listant des revendications anti-capitalistes et auto-gestionnaires classiques, il s'achève sur une phrase axiomatique de ce que deviendra la lutte pour le Mokhaï dans les prochains jours : "Tant que les assassins de Ramtari ne seront pas arrêtés et que le gouvernement fasciste de Barigai ne sera pas démis de ses fonctions d'une manière ou d'une autre, pas un seul conteneur ne sera déchargé".

Les médias nationaux du Sunjin, notamment la La Tribune de Saya, véritable organe de la bourgeoisie locale, mettent en place tout un arsenal rhétorique pour condamner la situation. Des images fleurissent dans la bouche des éditorialistes et sur les réseaux sociaux. Les syndicats asphyxient littéralement le pays; écrasent la gorge d'un pauvre Mokhaï innocent, cherchant simplement à se reconstruire. Le dogmatisme de la FSML va tout foutre en l'air, gâcher les efforts des braves entrepreneurs du pays. C'est que le Mokhaï reste un pays résilient, passé d'une économie d'exportation à une économie de survivance, s'industrialisant lentement selon des principes communalistes de "minimum vital". Une grande partie du pays peut tenir ce blocus pour quelques mois, sans être menacé dans ses intérêts vitaux ou sa structure. Pas le Sunjin. Et tout naturellement, les regards se portent donc vers ce dernier. Pour la jeune République, la situation est au bas mot catastrophique. Intégralement dépendante de capitaux étrangers, elle a basé son modèle économique sur le commerce international et la production de service et de produits à très forte valeur ajoutée. Ses nombreuses start-ups, fer de lance des étonnantes levées de fonds ayant permis l'accumulation de capital dans ses métropoles, sont d'une fragilité déroutante, et le pays ne produit rien, et pratique une dangereuse politique d'endettement public pour financer son train de vie.

Les rues de Saya sont le théâtre d'une dégradation rapide, véritable chute libre, qui prend même de cours les observateurs internationaux. En quelques jours à peine, les usines et magasins commencent à manquer de matières premières importées. Les mécanismes d'aide fédérale mis en place pour mutualiser les pertes ne suffisent pas à ralentir le brusque déclassement de l'État. Dans les rues du grand port, les services publics sont à l'arrêt, les vitrines se vident, des dizaines de navires sont bloqués en rade.

Hu Sung-Honne, Premier Ministre du Sunjin, est pourtant un homme d'action. Véritable hyperactif, il essaie d'incarner au mieux une image dynamique des idées qu'il défend. Moderne et occidentalisé, il est comme beaucoup de bourgeois, un inculte total du fait politique, considérant l'économie et ses acteurs comme sujets de variations économiques et de grandes lois générales, plutôt qu'acteur de ces derniers. Toute sa politique n'a été qu'une longue prophétie autoréalisatrice. Pour autant, il considère avoir l'Histoire avec lui, et la logique, et la raison. Il tente donc de négocier avec les syndicats. Leur proposant de les recevoir au Ministère de l'Économie pour discuter de concessions pouvant possiblement ramener les travailleurs à leur place légitime – et plus généralement débloquer la situation, la réponse qu'on lui donne a de quoi lui donner des sueurs froides. "Le syndicalisme du Mokhaï n'est pas la soupape du capitalisme", déclare le comité central de l'intersyndicale du Sunjin. "Nous ne sommes pas ici pour administrer la survivance du prolétariat au sein d'un système voué à son exploitation, mais pour abolir les classes sociales. Les grèves seront levées quand les objectifs politiques nationaux du mouvement seront atteints". Hu Sung-Hoon est sonné. Lors du conseil des ministres du 8 Mai, il regarde son entourage, marque un temps, puis admet enfin son impuissance : "Ils sont dogmatiques".

Pour ne rien arranger, les syndicats des transports routiers, moins organisés que leurs homologues dockers, ont enfin organisé leur propre participation au mouvement national. L'information tardera à être confirmée, mais des barrages filtrants fleuriront à travers les principaux axes routiers menant hors de Saya. Soucieux de ne pas "anéantir la population" et d'uniquement "détruire les conditions de maintien de la bourgeoisie", seuls les camions transportant de la nourriture, des médicaments ou des biens jugés "essentiels pour les citoyens" peuvent passer. Le fait que les renseignements du Sunjin n'aient pas été en mesure de prévoir un tel déploiement de la part des très puissants syndicats du Mokhaï peut être compris comme un échec total de la police nationale, ou un succès organisationnel absolu de mouvements pour beaucoup héritiers des méthodes de dissimulation anticoloniale. L’ampleur de la mobilisation et des revendications font dire à certains observateurs, en cette seconde semaine de trouble, que le Mokhaï fait face à l’une sinon la première révolution syndicaliste du vingt-et-unième siècle.

Chacun était donc en droit d'attendre la réponse de la bourgeoisie et de ses officiels, il eut été illusoire de supposer que la Révolution aurait pu se faire pacifiquement, ou en tout cas, qu'elle aurait pu se faire pacifiquement sans un constat d'échec total du régime bourgeois. De tels cas de figure existent et on a vu, à plusieurs reprises, des autocraties se dissoudre dans une forme de célébration populaire. Pour cela, il faut cependant déjà avoir fait verser le sang, et provoqué une lassitude historique que le court récit du libéralisme au Mokhaï n'a pas encore fourni. Il y faudrait donc de la violence, pour déloger ce qui ne veut pas être délogé et aussi – surtout, à vrai dire – pour résister à ceux qui, ne souhaitant pas être délogé, se battraient de toutes leurs forces. Hu Sung-Hoon, incapable de chasser les milliers de grévistes contrôlant de fait les ports de son État, contacta enfin le premier ministre Rajan Barigai, du Pegaha. La discussion est courte, précédée d'un silence gênée puis essentiellement occupée par un discours du nationaliste qui arrive, en un temps records, à étaler toute sa détestation du peuple, des femmes, du gouvernement, de la Fédération. On se quitte sur des salutations respectueuses et l'assurance que tous ces évènements prendraient bientôt fin, et sur un accord explicite d'activer l'alliance secrète lien le Pegaha au Sunjin. En d'autres termes, les Gardes Nationales Fédérées sont activées.

Le neuf mai au soir, quatorzième jour des évènements, des unités de reconnaissance de la Garde Nationale de Pegaha sont aperçues se déplaçant le long de la frontière administrative séparant l’État et le Sunjun. Des véhicules blindés légers, longeant les routes et contournant les agglomérations, des groupes de soldats en arme se positionnant, prenant des notes et des photographies, repartant aussitôt. Décrivant le déplacement de "manœuvres de routines" à un carré de journalistes rassemblés par des chaînes de télévision locale, l'administration locale mobilise aussi ses forces de police, craignant une réaction des grévistes, lesquels font simplement remonter l’information aux comités fédéraux.

Le lendemain matin, l'axe libéral-conservateur essaie de reprendre l'ascendant sur le narratif, ou plus exactement, de remplacer l'absence totale de narratif officiel savamment entretenu par certains gouvernements favorables aux grévistes et un gouvernement fédéral dépassé. Il s’agit de donner une image régalienne propre à rassurer la communauté internationale et leurs partisans. Rajan Barigai et Hu Sung-Hoon tiennent une conférence de presse conjointe. Le chef d'Etat du Pegaha a tenu à ce qu'elle se fasse au Sunjin. S'il rêve de prendre l'ascendant au sein de l'alliance, son gouvernement est moins affecté et handicapé par les grèves que celui du Sunjin. Hors le très combatif leader du PPP a toujours considéré nécessaire de porter le combat sur le terrain de l'ennemi. Il arrive en hélicoptère moins d'une heure avant le début de la conférence, la piste est située derrière de hauts murs de béton barbelés, un cordon de gardes nationaux empêchent quiconque d'approcher du complexe gouvernemental à moins d'un kilomètre.

Les drapeaux des deux États sont dressés derrière deux podiums en verre et une grande carte du Mokhaï. Les deux premiers ministres font de leur mieux pour avoir l'air calme et a maîtrisés, mais leur discours n'en reste pas moins incendiaire. Dès le début de la conférence, ils se relaient pour accuser les gouvernements de Ghaliya et du Yamatoro de mener une guerre asymétrique contre les Etats souverains de la Fédération, pour reprendre leurs termes exacts. La FSML y est ensuite qualifiée d'organisation terroriste menant des actes de sédition armée visant à menacer la structure nationale même du Mokhaï et de ses Etats constituant. Considérant la crise comme existentielle, ils lancent enfin un ultimatum au gouvernement fédéral. Quarante-huit heures. C'est ce qu'ils laissent au gouvernement Seo Yasunari pour déclarer la FSML illégale et ordonner à l'Armée Fédérale de démanteler les occupations par la force et de mettre sous tutelle les gouvernements jugés "complices", soit Ghaliya et Yamatoro. Hu Sung-Hoon conclut, après s'être essuyé le front. "Si vous échouez à rétablir l'ordre constitutionnel, nous prendrons nos responsabilités".

Les gouvernements de Ghaliya et du Yamatoro décident de ne pas répondre d'un commun accord. Quand au gouvernement Fédéral, il siège au sein d'une capitale qui est incidemment le territoire le plus à gauche d'un Mokhaï fortement radicalisé. Tout le monde sait que l'ultimatum présente en fait une fausse solution et que ni le Pegaha ni le Sunjin ne croient sérieusement à une sortie de crise par l'action de la Fédération. Pour beaucoup, cette conférence de presse sonne donc comme une déclaration implicite de guerre, et le déclenchement potentiel d'un énième conflit meurtrier au sein des frontières du Mokhaï. Le président Seo Yasunari est cependant décidé à faire de son mieux pour assurer la paix. Fervant avocat au projet fédéral, il se fait cependant peu d'illusions sur ses chances réelles de succès. Peut-être soucieux de l'image qu'il laissera dans l'Histoire de son pays, ou simplement du rôle impossible incombant à son poste, le président organise donc une réunion d'urgence de tout les chefs d’État fédérés à Ghaliya.

Tout est fait pour donner des gages de sécurité à chaque représentant et on espère pouvoir rapidement restaurer une image de normalité "sans laquelle", considère le président, "aucune négociation avec les grévistes ne sera possible". Il semble pour sa part convaincu que la situation, si elle a dégénéré, peut être réduite à une simple question de droits sociaux et de protection des travailleurs. Les représentants de Pegaha et de Sunjin répondent simplement au gouvernement Fédéral que leur sécurité n'est pas garantie dans une capitale "aux mains des milices rouges". Aucune des solutions proposées par le gouvernement fédéral ne semble satisfaire les négociateurs des deux États, et les négociations échouent ainsi avant même d'avoir pu commencer.

12 Mai, dix-septième jour des évènements, et l'ultimatum des gouvernements de Pegaha et Sunjin arrive officiellement à son terme. Sans fanfare, sans déclaration, la Garde Nationale des deux États commencent une mobilisation conjointe massive. Des milliers d'hommes dans des transports blindés et des bus, convergeant vers les zones de friction, parfois devancés de bulldozers missionnés de déblayer les routes occupées. Les troupes sont déployées autour des zones de frictions jugées prioritaires. Les rues de Saya sont bloquées autour du port, les mines du Pegaha sont elles aussi encerclées. Plus crucialement, la frontière du Yamatoro voit une accumulation plutôt impressionnante de véhicules militaires, formant une ligne de front suivant le cours des routes bloquées par les populations rurales de la zone frontalière. Ce dernier élément, combiné aux attaques rhétoriques et à des demandes de plus en plus pressantes de la FSML, poussera les gouvernements de Ghaliya et du Yamatoro à activer leurs propres Gardes Nationales. Bien que moins militarisées, ces groupes formés à l'insurrection et la contre-insurrection se déploient pour "protéger les populations civiles du Mokhaï contre toute agression". La Commune de Ghaliya, qui ne s’embarrasse plus de maintenir la moindre normalité de ton ou de fonction, indique clairement que ses propres forces sont là pour "sécuriser les barrages populaires et chaque lieu d'occupation". A Ghaliya, le Parti Communiste Ghaliyen et le Mouvement Anarcho-Communaliste activent leurs milices de quartier. Faisant émerger des caisses d'armes et de munition de caves, ou dévalisant – avec le concours des militaires et policiers – des casernes et commissariats, ces structures souvent héritières de l'Indépendance mais aussi des deux premières guerres civiles, se coordonnent sous l'égide d'une Coordination Supérieure des Gardes Rouges du Mokhaï.

En terme pratiques, le Mokhaï est ainsi techniquement coupé en deux. D'un côté, les forces armées de l'axe Libéral-Conservateur, de l'autre, celles des deux Etats de gauche radicale, soutenant les milices syndicales. L'Armée Fédérale, paralysée par l'indécision de son commandement politique, reste dans les caserne et peine à organiser le moindre mécanisme concret d'interposition.
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17 Mai au 6 Juin

En d'autres termes, c'était la guerre civile. En tout cas, ç'aurait dû être la guerre civile. La présence d'armées, d'une ligne de fronts, d'objectifs idéologiques clairs, opposés, et la défaillance structurelle de toutes les institutions qui auraient dû servir à calmer la situation, ramener le calme national et démanteler les structures d'autorité ou idéologiques ayant pu menacer le statu-quo forçait, à priori, cette conclusion.

Tout le monde s'était naturellement préparé à cette conclusion – nous ne pouvons plus ici parler d'éventualité. Or, l'Histoire du Mokhaï nous le montre, il existe en ce pays une longue tradition de radicalité et d'action directe, laquelle n'allait pas manquer de faire sa part dans ce qui n'aurait vraisemblablement pas pu être une pure confrontation troupe contre troupes, front contre front. C'est ainsi qu'émergea, discrètement et sans alerter qui que ce soit, le Mouvement pour l'Action Directe, groupe anarchisant clandestin fortement lié aux franges les plus dures du Mouvement Anarcho-Communaliste de Ghaliya. Jugeant le moment opportun, le MAD activa ses réseaux et passa à l'action.

Le 17 Mai était une nouvelle journée pluvieuse, et douce. Au Sunjin, précisément, de vents violents rabattaient de gros nuages d'orage depuis la mer, laquelle était agitée au point d'en être innavigable. De toute façon les blocus organisés par les syndicats étaient encore de vigueur, et ce malgré le déploiement d'une Garde Nationale qui attendait encore les ordres pour marcher sur la foule et – potentiellement – lui tirer dessus. C'est dans un climat d'anxiété et de fin de règne qu'une série d'attentats à la bombe frappa le cœur de la capitale du Sunjin. Les cibles étaient pour la plupart hautement symboliques : le siège de l'Autorité Portuaire de Saya, la Bourse du Commerce nationale, plusieurs succursales étrangères. Les engins explosifs, improvisés ou basé sur des charges de démolition, produisirent des dégâts matériels considérables, ainsi que la mort d'une vingtaine d'agents de sécurité. Le jour même, un communiqué anonyme est diffusé, dénonçant la "militarisation bourgeoise et le capitalisme prédateur", et proclamant que la "violence est un outil légitime de la classe ouvrière visant sa propre abolition". "Pas de retour à la normale", concluait le communiqué, "tant que le pouvoir ne sera pas aux communes". Les attentats se prolongent pendant près de trois jours, sans qu’on arrive à mettre la main sur un coupable.

Le FSML, qui pour sa part n’a jamais approuvé l’action directe, est horrifié. Quoi que certains de ses délégués reconnaissent la nature "révolutionnaire" de ces attentats, les communiqués de la fédération syndicale se concentrent sur l’aspect non-concerté de ces "démolitions expéditives", et sur les risques qu’elles font peser sur l’ensemble du mouvement ouvrier et paysan au moment où les tensions sont à leur paroxysme. La presse nationale, elle, insiste sur les morts, l’aspect criminel de l’opération, le risque, aussi, que de telles attaques font peser sur la crédibilité économique d’un Mokhaï à la recherche d’investissement. Il y a une forme de consensus allant de la désapprobation à la condamnation pure et simple, encore que peu de grévistes pleurent les devantures de banques et les halls d’entrées carbonisés par les explosions. Ces bâtiments seront pour beaucoup inutiles, dans le monde qu’ils espèrent voir émerger.

Le gouvernement de Hu Sung-Hoon, soucieux de capitaliser sur le chaos, accuse pour sa part la FSML et Ghaliya d'avoir commandité les attaques.

Considération la situation "un peu trop mûre, au point de risquer le pourrissement", le Comité de Volonté Public Kah-tanais décida à son tour d'ingérer dans des évènements qui, s'ils ne sont pas de son fait et échappaient globalement au contrôle de l'Union, représentaient aussi bien une opportunité pour la lutte ouvrière internationale qu'un risque pour un pays sur lequel l'Union avait pariée à grands frais. Ainsi, une mission diplomatique de haut niveau, dirigée par un envoyé spécial du nom de Lian Feng, fut dépêchée depuis Heon Kuang jusqu'à Ghaliya, avec pour mission principale de créer un compte rendu total de la situation, et secondaire de jauger concrètement l'utilité d'une participation officielle ou officieuse de l'Union dans le cadre d'une lutte de libération prolétarienne.


Le Citoyen Lian Feng, quoi qu'assez discret, est un diplomate de grande renommée et d'une indéniable efficacité. Formé idéologiquement, il ne fait pour lui aucun doute que la situation du Mokhaï ne pourra se résoudre que par une victoire totale des citoyennes et citoyens sur leurs oppresseurs. Pour autant, il garde ses opinions pour lui et joue à la perfection le rôle de l'envoyé neutre et avenant d'une puissance qui avait, déjà une fois dans son histoire, préservé la région d'une guerre.

Reçu dans les principales chancelleries des États fédérés, il organise une série de "rencontres de la dernière chance" peu médiatisée mais aux centres de toutes les spéculations. Arrivé à Ghaliya, il sonde les gouvernements de l'Axe socialiste sur la possibilité de rappeler la FSML et de la pousser à condamner plus en avant les actions du MAD. On lui répondra en substance que la colère populaire, tout juste canalisée par les syndicats, ne saurait pas être contrôlée. Pour ces États, seule l'acceptation de la Charte de Ghaliya pourrait régler la crise.

Lian Feng se rend ensuite à Pahati, où il propose le retrait de la Garde Nationale de Pegaha et l'organisation de poursuites, mêmes symboliques, contre les responsables du massacre de Ramtari. Le refus catégorique du premier ministre Rajan Barigai s'accompagne d'une longue tirade sur l’insupportable ingérence d'étrangers "dont la politique hypocrite renforce les terroristes".

Lian Feng se rendra enfin à Saya. Cette fois c'est à lui qu'on fait des demandes. Hu Sung-Hoon, qui avait pourtant vu les troupes kah-tanaises encercler sa capitale lorsque cette dernière envisageait de faire sécession pour réintégrer l'Empire du Nord (ou du moins c'était ainsi que les évènements avaient été perçus) demandera au représentant de l'Union à ce que "son armée" se déploie pour débloquer les ports. Il s'agit en fait d'un quiproquo, Hu Sung-Hoon parlait bien de l'armée fédérale du Mokhaï, qu'il considère comme sous influence du Grand Kah. Lian Feng promet de transmettre la demande au gouvernement fédéral du Mokhaï, et confédéral de l'Union. Très satisfait, le diplomate retourne à Ghaliya armé d'un constat d'échec à toutes épreuves. Jugeant la mission kah-tanaise "incapable de contourner le mur d’intransigeance" des différentes factions, le diplomate constate qu'il ne possède plus de soft-power sur la situation. "Si le Grand Kah souhaite intervenir au Mokhaï, il doit accepter que la violence a supplanté la politique".

Ce constat d'un diplomate kah-tanais, spécifiquement destiné à orienter son pays vers une approche plus directe de la gestion de la crise, est cependant partagé par l'ensemble des acteurs de la crise. Il est, à plus d'un titre, parfaitement extraordinaire que la situation n'ait pas encore donnée lieu à un bain de sang à l'échelle du pays tout entier. Chacun comptait sans doute ses moyens, espérait voir le camp d'en face reculer sur ses positions, pour beaucoup l'inconnue de l'intervention kah-tanaise jouait aussi comme une épée de Damoclès imposant un certain sens de la modération. Cette épée a désormais été récupérée par son propriétaire, laquelle ne semble pas d'avis de l'abattre sur qui que ce soit, et s'est contenté de prendre une place assise, bien située, donnant sur la scène où sont encore coincés les acteurs. Puisque rien ne s'y opposait, il allait enfin être temps d'agir. Il faut aussi avouer que les attentats anarchistes ayant secoué le Sunjin avaient largement exaspéré les tenants les plus radicaux de la ligne libérale-conservatrice, parmi lesquels le gouvernement de Pegaha, bien décidé à forcer la résolution de la situation. Ainsi, le 24 Mai, la Garde Nationale reçoit officiellement l'ordre de déloger les grévistes occupant la grande usine d'automobile MOK-Pega, située à Tandi.

Véritable symbole de la mobilisation antigouvernementale, l'usine MOK-Pega est occupée deplus plusieurs semaines, et a été largement reconverti en forteresse par des syndicalistes échaudés par la sanglante répression de leurs camarades mineurs. On a barricadé chaque porte et chaque fenêtre, ajouté des taules et des sacs de sables et de béton aux barrières entourant le site industriel. Les piquets de grève se sont progressivement éloignés de la ville et retranchés à l'intérieur des lignes de production automatisées.

Un officier de la garde approche du portail. Il porte un mégaphone dans lequel il annonce que le bâtiment doit être libéré sous une heure. Pas de réponse. Une heure plus tard, les gardes nationaux ont approché des barricades. Des véhicules blindés chargent les barrières du site industriel, les fonts s'écrouler ou éventrent les grandes portes métalliques. Des fantassins suivent, on jette des grenades lacrymogènes dans la cour ou derrière les portes défoncées par les soldats. Quand certains syndicalistes fuient de l'usine pour échapper à la fumée, ils se font abattre d'une rafale de mitrailleuse.

Et, de façon parfaitement prévisible, le garde national à la mitrailleuse se fait à son tour abattre par une balle de fusil de chasse, projetée depuis le second étage des bureaux de la direction, où s'est planté un certain "Camarade Farooqi", 58 ans, vétéran de l'indépendance et ancien militant communiste au sein de l'Union de la Résistance. Farooqi abattra ensuite un officier. Au même étage se trouve la "Citoyenne Bellevue", Tulpa communaliste du Grand Kah, qui tuera pour sa part trois soldats avant de préconiser qu’ils changent enfin d'étage. D'autres tirs fuseront d'autres positions, des grenades militaires seront jetées par les fenêtres, des villes armées de la guerre de 2010, fusils loduariens, anciens équipements Norois, explosifs pharois, font une réapparition triomphale. Aprè vingt minutes de fusillade intense, les gardes nationaux reçoivent l'ordre de se replier. Certains blessés seront laissés derrière, et récupéré par les insurgés, qui les font disparaître à l’intérieur de l’usine de voiture.

Une communication de la FSML annonce la victoire triomphale des grévistes assiégés, déclarant l'avènement du "Syndicalisme de Guerre" dans les campagnes. Cette déclaration n'est en aucun cas un mot d'ordre, mais bien un genre de constat. Si la Fédération Syndicale avait conscience de la propension de ses grévistes à accumuler des armes et à se préparer au pire, et était en lien direct avec des agents de l'Union, elle ne maîtrise pas vraiment le tempo des évènements, et se contente généralement de les commenter pour prévenir les retardataires – et les personnes extérieures aux instantes syndicales.

C'est l’inattendue résurgence de l'Union de la Résistance, malgré son passif détestable et une histoire que l'on pourrait poliment qualifier de "compliqué", le mouvement apparaît ainsi dans les villages où il avait trouvé ses premiers partisans, organisé sur le plan tactique par les vétérans de l'ancien mouvement pro-Aoki Saburo. Blanchis et amnistiés à la fin de la guerre, du moins pour ceux n'ayant pas tenté de monter une guérilla Saburiste dans l'arrière-pays, ces gens avaient été mis au ban par l'essentiel des partis communistes, socialistes, communaliste du pays. Leur expertise, cependant, est essentielle et ils l'offrent avec grand plaisir aux comités de grève et aux paysans.

Cette guerre "par l'asymétrie rurale" tire son nom de Syndicalisme de Guerre d'une proposition titrée dans un journal militant local. Dans les campagnes, des unités mobiles de paysans armés tendent ainsi des embuscades aux convois de la garde nationale, sabotent les infrastructures, coupent les liaisons électriques et les lignes de communication, mènent des centaines fraction autonomes. Ces groupes mobiles sont suivis de "commandos syndicaux", pratiquant le harcèlement constant afin d'empêcher les forces régulières de se déployer efficacement. En principe, la force de cette insurrection vient à la fois de son côté omniprésent, insaisissable, et du simple nombre de volontaires rejoignant la lutte. Cependant cette méthodologie de résistance a surtout été avantagée par le caractère profondément rigide de la Garde Nationale du Pegaha, manquant d'initiative des unités aux sols au haut commandement, et du manque d’entraînement d'une garde du Sunjin, pensée pour les affrontements urbains, symétriques et blindés - en somme, pour une guerre entre États. Si plusieurs villages sont occupés et – pour certains – rasés, et si de nombreux sites industriels, ports, mines, usines, sont purement et simplement libérés lors d'attaques frontales virant bien souvent au bain de sang, la campagne file entre les doigts des gouvernements de l'axe libéral-conservateur.

Ainsi, pendant que les villes sont progressivement désenclavées, les "Zones Libérées", authentiques communes autonomes, fleurissent un peu partout à travers le pays, repoussant l'autorité des gouvernements locaux avec la bienveillance tacite des États de l'axe socialiste.

La situation, nous l'avons vu et nous l'avons dit, n'est à ce stade vraisemblablement pilotée par personne. La FSML, essentielle à l'organisation des premiers jours du conflit, a été corps et bien débordée par sa propre base radicalisée et par l'influence d'un courant anarcho-syndicaliste révolutionnaire dont la pensée autogestionnaire échappe à tout contrôle vertical. Constatant de sa propre évolution vers une simple boîte d'enregistrement nationale des décisions de la base, la Fédération des Syndicats Libres du Mokhaï prend une décision attendue mais appréciée, et accepte d'assumer pleinement la nature désormais insurrectionnelle de la situation. Un nouveau mot d"ordre est lancé, "Tous au Palais Pourpre", et la FSML se place au centre d'une grande marche sur la capitale, choix politiquement habile permettant de canaliser un évènement juge à ce stade inévitable, tout en se plaçant en son centre.

L'appel, massivement repris, donne lieu à une impressionnante convergence de population. Des dizaines de milliers de citoyennes et citoyens se rendent ainsi à la capitale Fédérale à pied, en train, en bus, parfois en bateaux. Des représentants de chaque grand corps de métier mobilisé - mineurs du Pegaha, dockers du Sinjin, paysans du Yamatoro – rejoignent les ouvriers de la capitale, les familles, les anciens guérilleros indépendantistes ou socialistes. On réquisitionne massivement des camions pour permettre l'arrivée de la capitale. Se sentant incapable de freiner ou même organiser l'évènement, la Protection civile de la capitale fait le minimum syndical pour éviter les mouvements de foule. Alors que la guerre fait encore rage au nord et à l'est, une foule immense atteint le cœur de la capitale fédérale.

Des campements de fortunes tout en tentes et braseros sont installés sur les places et avenues. La Place de l'Indépendance, faisant face au Palais Pourpre ou siège le gouvernement Fédéral, ainsi que l'Assemblée Populaire, est totalement occupée par un sit-in gigantesque. Des photographes étrangers immortalisent l'évènement. On dresse des grandes banderoles et des panneaux d'affichage où l'on accroche des revendications. Arrivant massivement en vélos, des étudiants et des ouvriers de la capitale se joignent au mouvement. Les revendications ne sont pas particulièrement claires, d'autant plus que si le rassemblement principal soit présenté comme pacifique, et se comporte comme tel, il est aussi et surtout entouré de plusieurs cordons de sécurité organisé par les syndicats et qui sont, pour leur part, lourdement armés. Finalement, un petit contingent de représentants issus des différentes centrales syndicales mais aussi des groupes révolutionnaires armés se rassemble et, accompagnée d'une foule, va jusqu'aux portées du Palais Pourpre et exige à rencontrer le gouvernement fédéral. La discussion est rapide, et son contenu rapidement rendu public – par les syndicats eux-mêmes. On exige désormais la démission du gouvernement fédéral de Seo Yasunari, juge incompétent et, par essence, bourgeois. On exige aussi la dissolution des gouvernements du Pegaha, de Sunjin, et de la société de classe. Vaste programme.

L'Armée Fédérale est encasernée autour du Palais Pourpre. Totalement inactive depuis le début des troubles, elle est dirigée par le très conservateur Maréchal Pong Young-Hwan, lequel ne sait pas vraiment sur quel pied danser. Les soldats, pour leur part, savent très bien où ils se situent. Beaucoup d'entre-eux sont originaires des milieux populaires et ruraux qui occupent maintenant les rues de la capitale et luttent pour leur vie plus loin dans le pays. Ils refusent tacitement d'intervenir, position bien comprises par leurs officiers supérieurs qui ainsi se satisfont largement de ne pas avoir à subir une mutinerie. Le constat partagé a ce stade est qu'une tentative de dispersion aboutirait inévitablement à un carnage, sinon à la dissolution de l'armée fédérale.

Cela fait maintenant un peu plus d'un mois que le pays est en proie à des troubles majeurs. Le gouvernement fédéral de Seo Yasunari est cloîtré dans le Palais Pourpre, refusant de démissionner ou de prendre la moindre décision. L'axe libéral-conservateur, embourbé dans une guérilla sur son propre sol, semble coupé de tout soutien. La FSML et les comités locaux, en partie soutenus par les administrations des États Fédérés de l'axe socialiste, contrôlent de facto la rue et les infrastructures vitales de l'essentiel du pays. Finalement, à ce stade, la seule question que l’on pouvait encore légitimement se poser concernait la façon dont l'insurrection, dont on pouvait supposer sans prendre de risque qu'elle serait victorieuse, où l'était déjà, arriverait à s'institutionnaliser.
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7 au 13 Juin


Et enfin, on osa ouvertement parler de révolution. L'historiographie de ladite révolution ne tardera elle-non plus pas à requalifier les évènements de cette septième semaine en "derniers coups de boutoir contre l'Ordre bourgeois", selon les termes employés par un député en vue. C'était volontairement ignorer que la situation aurait, en principe, pu se prolonger pour amener à un conflit beaucoup plus prolongé, et sanguinaire. et ignorer à la fois le travail de fonds des syndicaux révolutionnaires, sans lequel rien n'aurait été réellement possible, ou pas en ces conditions, mais aussi les quelques coups de chance, qui dépendaient certes de conditions matérielles précises mais, aussi, auraient très bien pu ne pas avoir lieu. Quoi que la situation était déjà à l'avantage des insurgés le 7 juin, rien n'assurait pleinement du caractère inévitable de leur victoire à venir.

De façon à première vue étonnante, la première victime (au sens institutionnel) de cette révolution sans guerre ouverte (selon une terminologie historique là encore éloignée des faits) ne furent pas tant les administrations de l'axe-libéral conservateur, mais bon le pouvoir fédéral, pourtant extrêmement modéré et concilient, de Seo Yasunari. On peut y trouver un certain nombre de raisons, parmi lesquelles nous ne relèveront que la suivante : le dit gouvernement n'était plus considéré utile, et occupait une place où l'on ne souhaitait plus le voir. Il s'agissait là moins de porter un coup d'estoc à la bourgeoisie, de liquider ses représentants ou de se venger d'un pouvoir jugé inique, que d'évacuer les affaires courantes et d'afficher clairement l'équilibre des puissances au sein des institutions. Ainsi, le Palais Pourpre, où siégeait le gouvernement fédéral du Mokhaï, fut purement et simplement débranché des réseaux électriques et d'eau, sur décisions de la Fédération des Syndicats Libres du Mokhaï. "On va bien voir combien de temps ces types vont continuer à bouder", avait-on avancé comme justification à cette action. Pour le reste, briser le siège était devenu une mission d'utilité publique aux yeux des militants occupant la capitale, soucieux de faire "leur part" dans cette Révolution, et ne tolérant pas d'être relégués à un rôle de pom-pom girl.

Pendant que dans le palais, on évaluait ses chances - des propositions furent établis et aussitôt abandonnés pour demander de l'aide au Grand Kah, à la Communauté des Nations Nazumis, à la communauté internationale – dehors, le sit-in monstrueux établit sur Place de l'Indépendance se maintenait, gonflé par la certitude tranquille de l'aboutissement prochain de ses revendications. Au sein du Palais Rouge, il se trouvait d'ailleurs un certain nombre de cadres de l'Union Sociale-Républicaine pour redécouvrir la nature "sociale" de leur mouvement politique, et exiger des membres plus centristes qu'une négociation de reddition soit immédiatement mise en œuvre. Les autres, convaincus de leur bon droit constitutionnel et ayant – comme beaucoup de centristes – les revendications populaires en horreur, cherchaient plutôt à contacter les garnisons encore fidèles au gouvernement pour disperser la foule. Dans une évolution rhétorique qui ne surprendra personne ayant déjà vu un gouvernement de centre droit confronté à une crise structurelle, les modérés d’hier se découvrir une soudaine détestation pour la population, sa propension à donner son avis et leurs syndicats, pourtant traités en allié tant qu'ils s'attaquaient aux forces réactionnaires, mais désormais réduits à autant d'outils de l'impérialisme étranger.

On pouvait au moins leur accorder ce point : le FSML était, globalement, fermement internationaliste, ce qui en faisait plutôt une structure anti-impérialiste, mais la plaçait aussi en opposition frontale avec le gouvernement fédéral, lequel avait tôt fait de troquer l'anti-impérialisme des militants contre la colonisation en nationalisme artificiel, devant supposément aider à construire une identité nationale au jeune pays.

L'initiative revint finalement au Comité Central de Coordination Syndicale de Ghaliya. Officine relativement discrète avant le début des évènements, le CCCSG avait progressivement muté pour venir remplir un rôle de coordination essentiel au sein des forces insurgées d’une capitale que la tradition autogestionnaire avait jusque-là laissée entre les mains d’organisations plus décentralisées. A vrai dire, les évolutions forcées des dernières semaines, et l'augmentation significative de moyen, d'effectif et de missions du Comité l'avait transformé de telle manière qu'il n'avait plus grand-chose à voir avec ce qu'il était deux mois plus tôt, en faisant de fait une structure quasi-neuve, conçue pour répondre aux besoins spécifiques d'une insurrection urbaine.

Désormais voix politique de la capitale, le CCCSG publia un nouvel ultimatum, annonçant au gouvernement fédéral qu'il avait désormais le choix entre une démission immédiate et une passation des pouvoirs à un Comité de Volonté Publique communal, ou... Ou on ne savait pas vraiment. Le Comité n'avait qui plus est pas le droit de proposer ou mettre en œuvre des actions offensives, par égard pour les mouvements militants armés ayant marché sur la capitale. Cette revendication soudaine du CCCSG prit ces derniers de court, ainsi que le FSML les représentant traditionnellement et ayant plutôt parié sur un siège prolongé du Palais Pourpre. Le Gouvernement Fédéral, qui pour sa part arrivait de moins en moins à distinguer et définir les différents organes révolutionnaires régionaux et nationaux, pris très à cœur ces exigences, et organisé enfin sa réponse. Il était temps.

Aucune minute de cette ultime réunion d'importance ne fut sauvée. Ou peut-être, plus précisément, aucune minute de cette réunion ne fut écrite. Tout ce que l'Histoire nous apprend à son sujet, elle l'a elle-même apprise par le biais de quelques trop rares témoignages, ou de déductions qu'on jugea dès-lors moins comme des faits que comme une hypothèse très probable sur la nature de ceux-là. C'eut lieu le 10 juin, soit le lendemain de l'ultimatum du Comité Central de Coordination Syndicale de Ghaliya.

Le président Seo Yasunari, fit rassembler son cabinet dans la seconde plus grande salle de réunion du Palais Pourpre, pririléviée à toutes les autres car elle faisait face au jardin du bâtiment, qui avait été épargné par l'occupation des "séditieux". Certains ministres et agents administratifs avaient aussi pris l'habitude de dormir dans les bureaux directement adjacents, pour les mêmes raisons. Est aussi présent Somun Hyun-Jun, représentant du Rassemblement Libéral-Démocrate qui, depuis des élections présidentielles malheureuse, représentait généralement les forces droitières de l'Assemblée Fédérale. Ayant perdu jusqu'au soutien de l'Union Sociale-Républicaine, le président fédéral devait désormais faire face à un parlement fédéral poussé vers la droite par la peur de la conflagration révolutionnaire. L'Armée aussi est représentée à cette réunion, en la personne du sévère maréchal Pong Young-Hwan, chef de l'Armée Fédérale, personnalité formée du temps de l'Empire du Nord et dont l'apolitisme confiné au conservatisme le plus rance. Strictement au service de l’État et incapable de lecture plus large, le maréchal était un homme sans imagination, sans convictions politiques profondes, mais extrêmement talentueux sur le plan de son rôle le plus strict : la gestion des forces armées. De ce qu'on peut déterminer sur la seule base des personnes en présence, cette réunion semblait donc configurée pour amener à une forme de sortie de crise par le coup de force.

Si de nombreuses contradictions existent au sein des témoignages entourant cette rencontre, ils convergent tous vers une même conclusion, tenant en fait en un ordre, donné au maréchal par le Président Fédéral. Il fallait, selon ses termes, « dégager la place par la force ». La stratégie à long terme que devait enclencher cette première tactique nous est inconnue, et on peut supposer qu’elle devait ouvrir la voie à une coopération avec les forces libérales-conservatrices, ou au contraire créer une troisième voie, légaliste, capable de renvoyer les ouvriers à leurs usines et de rappeler au peuple que le progrès social doit être porté par un parlement élu, et qu’aucune décision, quelle qu’elle soit, ne doit être prise hors des bureaux richement décorés du gouvernement.

Nous pouvons émettre mille spéculations à ce sujet. Le plus important, en ce qui nous concerne, c’est que cette stratégie ne vit pas le jour : et pour cause, cette tactique fut un échec cuisant.

Le Maréchal Pong Young-Hwan quitté le palais vers midi, à bord d'une berline blindée de l'armée, qui traversa la place jusqu'au siège des forces armées. Il rassembla un petit ensemble d'officiers auxquels il distribua des ordres oraux, et ceux-là partirent chercher des "sergents de confiances", une petite clique d'officiers du rang, propres à exécuter les ordres du gouvernement fédéral et que l'on supposait plus fidèles à la Loi et à la Constitution qu'à un quelconque élan populaire, nécessairement piloté par l'étranger. L'idée, dans l'esprit de ces hommes et femmes formés aux méthodes de l'Empire du Nord, était qu'une armée était moins composée de soldats que d'officiers maniant des troupes; En d'autres termes, le soldat en tant qu'individu ou corps social est strictement ignoré, ramené à un statut d'outil, de ressources numériques et matérielles exploitable. Tout reposait sur la position des cadres. C'était une lecture fermement aristocratique de l'armée, la norme dans les régimes capitalistes. C'était, par conséquent, une lecture formellement inadaptée à la bonne compréhension de la situation du Mokhaï.

L'armée de la République Fédérale s'édifie lentement mais sûrement en armée de métier. Pourtant, les unités de cette force sont encore, à ce jour, principalement composées de conscrits issus des classes populaires et des régions rurales. Les règles de conscription, pensées pour préserver les intérêts de la jeune économie nationale, permettent aux travailleurs jugés essentiels au développement économique rapide d'esquiver leur service militaire. Les ingénieurs, les cadres supérieurs, les travailleurs du care ou les plus diplômés. La population envoyée sous les drapeaux est essentiellement composée d'artisans, d'ouvriers sans formation particulière, de paysans. Beaucoup, beaucoup de paysans. Ces individus sont comme leurs concitoyens : ils ont une conscience de classe. D'autant plus développée que ce sont leurs frères, sœurs, leurs amis et parents, qui marchent dans les rues, occupent les places, attaquent les gardes nationales dans l'arrière-pays. Ces unités, cependant, ne sont pas organisées par les syndicats ou groupe d'action nationaux. Faute d'hyper-structure pour les subvertir, les officiers les plus légalistes ou conservateurs les considèrent en général comme plutôt fiable.

Ainsi, on envoie les conscrits sur la place devant le Palais Rouge. C'est une marrée humaine, plusieurs centaines de militaires en uniforme vert et fris, marchant sous un soleil de plomb, en colonne, parfois accompagnés de véhicules blindés. Certaines rues et avenues se vident spontanément à leur arrivée et rapidement, la foule est massée par les troupeS. Les officiers donnent l'ordre d'évacuation, à laquelle la foule répond diversement. D'abord la surprise. Personne ne veut croire que l'armée soit sortie de ses casernes pour autre chose que faire appliquer l'ultimatum de la rue. Puis la colère, et la peur. Les familles, les jeunes, les vieillards, les enfants, sont mis à l'arrière, on commence à chercher des voies de secour. Des membres du syndicat des électriciens ouvrent les plaques d’égout, d'autres arrivent à crocheter des portes d'appartements adjacents. Certains grimpent les grilles entourant le Palais pourpre. On prépare sa fuite. Une autre partie de la foule, encadrée par les syndicats et les partis, ou de nature autonomiste et radicale, se masse devant les troupes. On invective, on cris, on insulte les officiers. Quelques chants "L'armée avec nous !" résonnent. Certains et certaines militantes et militantes se souviennent des évènements de la Mährenie, où l'Armée a marché sur la foule, mais là aussi rejoint. Le moment flotte.

Près du palais présidentiel, une jeune femme nommée Bhageerathi Ashtikar émerge de la foule. Elle s'apprête à faire quelque chose de complètement stupide, et d'utopiste. Un oxymore réservé à une certaine jeunesse, généralement éduquée, généralement modérée. Refusant de voir les soldats comme des ennemis de classe, et du reste l'esprit chargé des images glorieuses d'autres révolutions, avance vers les soldats. Si éduquée qu'elle soit, notre protagoniste est actuellement ouvrière dans les usines textiles de la capitale. Cherchant dans sa sacoche, elle trouve un ruban de tissus rouge, initialement destiné à orner les grilles du Palais pourpre, et le noue sur le canon d'un des fusils braqué sur elle. Comme il ne se passe rien, certaines de ses collègues l'imitent. Progressivement, la foule progresse vers les soldats, curieux.

Certains des officiers de terrains sont "des gens de biens". Ce qui en cet instant et en cet endroit veut dire "influencés par des semaines de propagande clandestine de la FSML au sein des casernes". Ceux-là baissent leurs armes en premier, ou indiquent à leurs hommes de les imiter. Rapidement, des pans entiers de la nasse militaire baisse les armes et progresse en direction de la foule. Pong Young-Hwan, mis au courant de la situation, est pris d'un soudain sursaut d'humanité, ou, peut-être, est contraint au réalisme par le délitement absolu de la situation et de ses forces. Prétextant qu'il ne pourrait en aucun cas être le boucher de son propre peuple, il se rend à l’émetteur radio le plus proche, et déclare que l'Armée Fédérale ne tirera pas, jamais, sur la foule. Avant d'insister : "L'Armée Fédérale est avec le peuple". Les derniers officiers réfractaires donnent l'ordre de baisser les armes. Certains vont directement rencontrer les leaders syndicaux pour prendre connaissance de la situation, et de leur stratégie.

Le président fédéral signera un décret exécutif démettant le maréchal de ses fonctions. Ce décret sera la dernière décision de l'exécutif fédéral. Moins d'une heure à peine après la fraternisation des forces armées et de la rue, les grilles du Palais Pourpre sont ouvertes par un petit groupe d'agents de sécurité. La foule, encadrée par le service d'ordre syndical et des soldats mutinés, pénètrent massivement dans le bâtiment. C'est moins une invasion qu'une espèce de visite organisée de l'immense structure. On déambule dans les lieux, on ouvre toutes les portes pour observer les bureaux, salle de réunion, salons, locaux techniques. À l'étage, dans la seconde plus grande salle de réunion du Palais, le président Seo Yasunari et la Première Ministre Hada Hatomi rencontrent enfin les leaders des nombreuses instances insurgées. Là, ils remettent enfin leur démission. Somun Hyun-Jun, représentant du Rassemblement Libéral-Démocrate, arrivera à s’extirper du bâtiment, et s’empressera d’aller informer le parlement de la situation.

Nous sommes le 11 Juin, et la question de la gouvernance se pose. Une chose est sûre, la "révolution" ne contrôle pas tout le pays. Sa forme décentralisée, la survivance d'environs toutes les institutions fédérées et la guerre civile "douce" en cours au nord et à l'Est ont moins à voir avec une victoire des insurgées qu'avec une situation intermédiaire. Le moment n'est donc pas venu de modifier en profondeur toutes les institutions. Pourtant on s'accorde sur la nécessité de remplacer les instances fédérales. On hésite un instant à faire nommer un nouveau président par le Parlement, peut-être issue par les bancs les plus à gauche, jusqu'à la fin des évènements, au moins. Finalement, faisant le constat de la multiplication des instances syndicales, miliciennes, insurgées, on opte plutôt pour la méthode communaliste traditionnelle : un Directoire composé des principaux leaders syndicaux de la FSML, de figures du Parti Communiste Ghaliyen et d'officiers radicalisés de l'Armée Fédérale est mis en place, entièrement articulé autour de la nécessité de victoire militaire, ainsi que d'un programme politique liminaire ayant plus à voir avec un cahier de doléance porté par la foule occupant la capitale.

C'est cet exécutif commun qui devra assurer les fonctions de la présidence et de ses ministres. Si certains ministères refusent d'abord de reconnaître cette institution, et s'en remettent plutôt au Parlement Fédéral, le constat rapide de la domination totale des révolutionnaires s'impose presque immédiatement. Quant à la question du parlement, elle est réglée deux jours plus tard, soit le 13 Juin, par la signature d'un "Acte pour en Finir avec le Fédéralisme Bourgeois", déclaration alambiquée déclarant caduque la constitution de 2013 et annonçant la formation prochaine d'une Assemblée Constituante chargée de rédiger une charte constitutionnelle pour la future République Populaire et Communale du Mokhaï.
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14 au 20 Juin

Ce qui nous amène donc aux derniers jours de ce que quelques exilés politiques ne tarderont pas de qualifier de "sinistre farce, énième spasme d'un pays sans culture et sans avenir, arraché trop tôt à l'attentive surveillance de ses fondateurs norhods", et de ce que l'historiographie communaliste aura pour sa part qualifiée de "libération du Mokhaï", ou encore, de "Seconde Révolution du Mokhaï". La qualification de "seconde" semblant ici assez arbitraire, et tenir à une décision de rassembler les agitations et complications post-indépendances en un même ensemble, plutôt que d'en faire des évènements à part méritant chacun leur appellation particulière.

Depuis près de quatre jours, la capitale est en proie à une agitation joyeuse, victorieuse, que certains brigadiers et grands reporters n'eurent aucun mal à identifier comme celle qui suivait invariablement les révolutions dont on avait proclamé le succès. La prise du Palais Pourpre, qui s'était faite dans un degré très relatif de non-violence – c'est à dire que des officiels avaient été chahutés, et des biens détruits, mais qu'on ne comptait que quelques morts accidentels et une poignée de blessés, avait donné à la population rassemblée sur la grande place la sensation d'avoir, pour de bon, atteint les objectifs révolutionnaires fixés par les organes pactisant et syndicaux. Ce furent quelques jours d’une liesse sans pareille, sauf peut-être à compter les jours qui avaient suivi l’indépendance du pays, qui à l’époque avait tout même semblé faire moins l’unanimité que les présents évènements.

Cette liesse laissa rapidement place à une exubérance carnavalesque, accompagnée de la curiosité improbable d’un peuple ayant, pour la première fois de son histoire, accès physiquement et à loisir, aux lieux de pouvoir de sa supposée capitale. Rapidement, le personnel du Palais Pourpre essaya de contrôler le cortège ininterrompu de visiteurs en organisant des créneaux horaires et parcours dédiés. Le sommet de l’État, déjà réduit en curiosité historique, en musée. En attendant, les fonctions régaliennes saisies par les révolutionnaires avaient été déplacées dans des locaux syndicaux voisins, ainsi que dans une ancienne préfecture de police plus ou moins laissée en état depuis l’indépendance.

La plupart des ministères avaient pour leur part été épargnés, et l’immense majorité des fonctionnaires qui y travaillaient avant la chute du gouvernement n’en avaient pas été chassés. On acceptait passivement le coup d’État, car il ne restait de toutes façons que ça à faire, et que l’abandon de poste aurait pu amener à une crise plus grave encore que la victoire d’un camp politique qui avait pour le reste l’adhésion majoritaire des habitants de la capitale.

Il va naturellement sans dire que l'ambiance n'était pas aussi festive à Pahati. La capitale du Pegaha avait subit une évolution rapide, d'aucuns diront une dégradation, qui n'avait en somme rien de très surprenant. Après tout, le pays était en guerre. Les rues s'étaient progressivement vidées, puis les étales, puis les boutiques spécialisées. Les forces de polices et la garde nationale s'étaient arrangées avec différentes milices partisanes, associées au parti au pouvoir ou à quelques petits mouvements religieux et nationalistes, pour en faire des supplétifs. Ces auxiliaires faisaient depuis régner une terreur pas possible au sein de la population civile, contrôlant les principaux axes de la capitale, les points jugés stratégiques, les entrées et sorties.

À mesure que les campagnes s’étaient embrassées, et que les frontières du territoire gouvernemental s’était fait rogner, ce pouvoir discrétionnaire avait évolué en une espèce de tyrannie de bandes, à la fois flics et bourreaux, dont la violence avait ciblées avec méthode les oppositions légales, petits journaux d’opinions, influenceurs critiques du pouvoir. Il y eut quelques disparus, dont on se gardait bien de parler. Tout le monde avait peur. Cette crainte s'étendait jusqu'aux sommets du gouvernement nationaliste, qui s'était réfugiés dans des bunkers profonds. Si les rues résonnaient de marches militaires, de slogans, de manifestations spontanées (parfois réellement) de soutien à l’effort de guerre, ce qui régnait dans ces tunnels noirs et humides, c’était l’inquiétude, et le silence. Chacun guettait l’alarme, le message porté par une estafette rouge et essoufflée, signe qui indiquerait, enfin, que les pourtours de la capitale seraient enfin soumis à la guerre.


Une salle, parmi toutes, échappait à cette ambiance moribonde. Il s'agissait de la grande salle de réunion, pensée d'entrée de jeu pour permettre la tenue d'une activité gouvernementale complète dans les meilleures conditions possibles. D'inspiration néoclassique, cette pièce immense était entourée de mezzanines accessibles par des escaliers, et s'enfonçant en direction de plusieurs logis et bureaux succint. Au centre de la pièce se trouvait une longue table ovale, entourée de sièges confortables en cuire authentique, cerclée de murs où de grandes fenêtres donnaient sur des panneaux LED reproduisant à la perfection un décor de colline verdoyante, basée sur les domaines viticoles du sud du pays. Une technologie kah-tanaise, importée à grand prix. On évitait généralement d'évoquer son origine.

On y tenait en moyenne une à deux réunions par jour. Depuis que le gouvernement s'était enterré, cette petite routine s'était accélérée et on pouvait parfois y venir trois, quatre fois par jour. Le moindre évènement, aussi anodin, pouvait amener à un sommet entre les officiels du gouvernement, le premier ministre Barigai et les hommes forts de l'Armée. Certains avaient pris l'habitude de dormir sur les canapés installés sous les mezzannines. C'était plus rapide que de faire l'aller-retour. En général, moins on avait à dire, plus on se retrouvait. Ces points gouvernementaux avaient un aspect proprement maniaque.

Au matin du 14 Juin, Rajan Barigai a convoqué une de ces réunions exceptionnelles. Y a été convié le premier ministre du Sunjin, Hu Sung-Hoon, qui a fait de son mieux pour conserver un air de dignité et d'officialité. Par écran interposé, c'est très crédible. Face à lui, Barigai écume de rage. Il éructe. Ne tient pas en place. Se lève parfois pour marcher à travers la salle, retourne s'assoir. Se passe la main sur le bas du visage et passe entre différents états émotionnels allant de la colère la plus pure à une exaspération contenue. Le sujet du jour est évidemment la création du Directoire et d'une quatrième république d'inspiration ouvertement communaliste. Il fait des grands gestes en direction des cartes étalées sur la table de réunion. Hu Sung-Hoon devine à peine ses traits : la salle de réunion est très enfumée, plusieurs militaires ont des cigarettes en main.

« Le peuple est manipulé », avance le premier ministre du Pegaha. « Ils ne comprennent pas ce qui est en train de leur arriver. Ils n’en ont aucune idée. »

Ce n’est pas la première fois que le leader nationaliste tient de discours. Pour Hu Sung-Hoon c’est très surprenant. Les deux hommes ont une conception très différente de la politique, et il y a dans le nationalisme de Barigai quelque chose de sincère, et d’un peu idéaliste. Il le croit sincèrement : le communalisme est à l’opposé frontal des intérêts de la population, et cette dernière s’apprête à se faire dévorer par les révolutionnaires cyniques et corrompus. Autrement plus pragmatique, le premier ministre du Sunjin commence à trouver les discours de son homologue lassant. Les révolutionnaires, selon lui, savent très bien ce qu’ils font, et le peuple est hors de contrôle. En fait, Hu Sung-Hoon s’inquiète pour les capitaux, et a déjà fait le deuil d’un certain nombre de certitudes concernant l’éventuelle victoire de l’axe libéral-conservateur. Pour autant, ou peut-être pour cela, il se permet de réagir.

« Rajan, il va falloir que nous réagissions. »


La proposition prend du temps à se formuler, et les généraux sont mis à contribution. Il faut vaincre ce comité récent. Porter un coup violent à l’adversaire, lui montrer une bonne fois pour toutes que la guerre est bien partie pour continuer, et que sa petite victoire dans le sud n’était possible que parce que les communalistes occupaient déjà la capitale. Et à ce titre, l’officialisation d’un directoire, avec ses installations officielles et ses objectifs de stabilisation des territoires occupés par ses troupes, offre une opportunité nouvelle aux forces de la contre-révolution. Si la guerre s’était jusque-là jouée entre les campagnes insurgées et les capitales libérales-conservatrices, il allait être plus que temps de frapper les métropoles des États soutenant la rébellion. Plus spécifiquement, on commençait sérieusement à envisager la possibilité d’une décapitation du gouvernement révolutionnaire naissant.

L'opération, nommée "Restauration" selon ses objectifs officiels de salut national, fut mise en place par le colonel Tej Tejpal, un homme brusque et inhabituellement grand, pur produit du nationalisme Pashgaar et dont la pensée religieuse relativement millénariste confinait pas endroit à la névrose. Celui le colonel, il était possible – en détruisant le Palais Pourpre, l'Office de Radiodiffusion, et plusieurs ministères régaliens, d'initier un coup d’État salvateur auquel l'Armée Fédérale pourrait se rallier de façon spontanée. Ce dernier point a du mal à convaincre, mais Barigai comme Sung-Hoon doivent bientôt admettre qu'ils n'ont de toutes façons aucun moyen de prendre contact avec les éléments directeurs de l'Armée Fédérale. Pas sans vendre la mèche.


Le "Bataillon des Martyrs" est ainsi constitué par le colonel. C'est une mobilisation secrète, qui se fait à l'aide des très pratiques listes politiques développées par le gouvernement nationaliste avant même le début du conflit. Des soldats d'élite et aux idées politiques parfaitement compatibles avec les ambitions profondes du gouvernement. Le groupe utilise du matériel étranger achetés par les conglomérats du Sunjin lors des restrictions fédérales sur les armées Étatiques, et on sert à chaque soldat un solide discours sur la nécessité de sauver la patrie de l'anarchie.

C’est, à plus d’un titre, un plan totalement bizarre, mené dans la précipitation et avec des moyens insuffisants. C’est aussi, et il faut le souligner, un plan mené avec brio et flexibilité par un colonel Tejpal dont la compétence ne manqua pas de surprendre ses alliés comme ses adversaires. Ainsi, dans la nuit du 14 au 15 juin, les "Martyrs". On parlera bientôt de la "Nuit des Blindés". C'est que l'avantage des révolutionnaires, dans la guerre qu'ils avaient mené au gouvernement central, tenait précisément en ça qu'ils ne tenaient pas les villes, et attaquaient les brigades pénétrant les territoires ruraux. Il n'y avait pas eu de vraies batailles rangées, et les escarmouches urbaines tenaient plutôt à l'action terroriste ou au sabotage ciblé dégénérant en fusillades. Or, l'idée était ici d'attaquer frontalement le principal centre urbain de la Fédération.

C'est un convoi de plusieurs centaines de blindés légers et de camions bâchés qui quitte ainsi la base militaire de Begaha pendant la nuit. Les coupures de courant de plus en plus régulières ont fait leur travail, et il ne se trouve pas un lampadaire pour éclairer la carrosserie de ces appareils. Quelques habitants des périphéries de Pehati confirmeront avoir entendu le bruit de moteurs, pendant plusieurs heures, et au petit matin on retrouvera une fine couche de poussière sur les pourtours des routes faisant le tour de la métropole en direction du sud. Dans son journal, l’un des "martyrs" écrira : « C’est un trajet comme on en a jamais fait. Partir à la guerre. Enfin la vraie guerre ; Frapper nos ennemis. Les tuer. Il aurait fallu brûler les villes dès le début. Mais nous y sommes. Nous y allons enfin. »

Les quelques sources – enregistrement de boîte noire, journaux intimes, notes personnelles – ayant survécu à cette nuit fatidique font état de cette même certitude : il aurait fallu frapper plus tôt, et ce coup-là mènerait inévitablement à une victoire. C’est que ces soldats sont des brutes, et des brutes politisées. Ce conflit prend pour eux des proportions quasi cosmogonique. La tradition et la liberté contre une obscure dictature dont on avait déjà souffert des errances par le passé. Beaucoup de ces gens ont combattus contre l’Empire du Nord au sein de mouvements armés, puis contre les milices socialistes, et la première dictature. Beaucoup de ces soldats sont moins des traditionalistes au sein de la population rurale, attachée à sa terre, ses religions et un art de vivre directement hérités de leurs ancêtres et d’un manque criant d’ouverture sur le monde que d’une forme de néo-réaction.

Tout leur univers mental est gorgé de certitudes, parmi lesquelles celle de la violence, tant dans son aspect inévitable que dans son aspect salvateur. Et, bien entendu, l’homme qui les dirige se doit d’être le meilleur d’entre tous.

Ce que l’on sait de Tejpal, c’est qu’il restera à jamais une figure assez obscure du conflit, et de l’histoire du Mokhaï en règle générale. S’il fut récupéré par une frange de l’extrême droite en ligne pour le caractère héroïque de sa charge finale, c’est qu’il contient en lui l’infini des possibles irréalisés, et un certain fantasme rendu possible en ça que le colonel avait écrit quelques textes. Pas nécessairement bons, pas nécessairement informés ou informant, ces textes étaient des billets de blogues reconvertis en articles pour des journaux nationalistes. Une synthèse maladroite de conservatisme religieux et de lecture alambique de l’histoire, prêtant des origines mythiques et curieuses aux différentes ethnies du territoire fédéral. Des textes sans grande qualité – même pris pour ce qu’ils sont et comparés à d’autres textes du même acabit – mais dont la seule existence permettent à posteriori de prêter un caractère de savant au boucher.

Leur intérêt évident, pour la postérité, est bien sûr qu’ils permettent de jauger du niveau de haine et de sincérité de cet homme. Lesquels étaient – est-il utile de le préciser ? – très élevés.

Toujours est-il que les circonstances jouèrent en la faveur du Bataillon des Martyrs, qui pu passer la frontière et progresser jusqu'aux faubourgs de la capitale en relative impunité. Ce qu'il faut comprendre c'est que le Directoire Révolutionnaire n'est, à ce stade, en aucun cas une instance organisée ou même réellement fonctionnelle. Quant à l'Armée Fédérale, encore et toujours divisée sur sa fidélité et ce malgré le rattachement d'une majorité de ses troupes aux groupes révolutionnaires, est à ce stade en pleine réorganisation. La fraternisation massive a laissé les postes de garde vides, les patrouilles ne sont plus vraiment menées, ou très succinctement, et le chaos administratif directement lié à la gestion hasardeuse du tout jeune Directoire profite aux putschistes qui peuvent, ainsi, pénétrer la capitale.

Quand vient l'Aube, la colonne s'est divisée à travers les faubourgs brumeux de la capitale. Le groupe le plus important se dirige vers le Palais Pourpre afin d'y porter directement le combat. Ce groupe progressera quelques minutes sur la principale avenue de la capitale avant de se heurter à un entassement sans fin de barricades, initialement montées pour empêcher l'approche de l'armée fédérale, et depuis abandonnées là. L'autre groupe, directement mené par Tejpal, se dirige vers l'Office de Radiodiffusion du Mokhaï, bâtiment unique au sein desquelles se trouvent les locaux des chaînes publiques de radio et télédiffusion.

Qian Jie travaille au sein de l'ORM depuis sa fondation, il y a environs neuf ans. Durant cette période on la surnommait parfois, non sans une certaine dose d'acrimonie, la "Voix du Kah". Cette militante n'était cependant que la voix d'une rédaction composée essentiellement (puis, à terme, uniquement) de Mokhaïen, décidant en toute bonne conscience et en toute indépendance de leur sujet et de leur traitement. Sans ignorer les biais révolutionnaires et anticapitalistes de celles et ceux qui furent les premiers journalistes du service public du Mokhaï, il convient aussi de dire que près de dix ans de journaux télévisés en avaient fait autant de visages reconnus et appréciés.

Nous sommes très tôt le matin, et circonstances révolutionnaires obligent, les journalistes se relaient pour lire des communiqués et tenir la population informée des dernières évolutions relatives à, mais pas que, la guerre civile, la situation économique, la situation politique, l'occupation de la place de la Révolution. Jie, qui a passé la nuit chez son conjoint et est arrivée en avance, est resplandissante. Elle porte un uniforme de paysanne vert kaki, une casquette et un foulard rouge, et a pris l'antenne vers 8 heures. Elle fait la lecture des titres du jour, puis d'un communiqué triomphant du Comité Central de Coordination Syndicale de Ghaliya. Elle semble assez amusée par les propos utilisés par les auteurs du communiqué, et indique que des invités issus de différents groupes syndicaux et partisans en débattront vers midi.

Les quelques spectateurs qui regardent déjà la télévision pourront ensuite voire la présentatrice orienter son regard vers sa droite, derrière les caméras du plateau, et pourront entendre des bruits étouffés, puis des cris. Il y a un moment de flottement et d'incompréhension, puis Jie se jette au sol et en entend le bruit fracassant de portes en bois que l'on démonte. De nouveaux cris, des bruits de course, des militaires débarquent dans la pièce. Ils portent des foulards ornés de crâne, ou des masques à gaze, et n'hésitent pas à pointer leurs armes en direction du personnel de l'émission. Jie est relevée et un soldat lui attrape la nuque. Il lui écrase la tête sur la surface de la table en verre du plateau, et semble hésiter un instant. Entre un nouveau protagoniste, et le Mokhaï révolutionnaire découvrira avec stupeur les petits traits tirés du colonel Tejpal, entrant dans le studio de télévision un pistolet en main. C'est le chaos le plus complet, et il ordonne aux techniciens de rester en position. Il y a quelques pleurs, quelqu'un dit qu'il ne comprend pas. Tejpal a parlé en patchoune. Il reprend en fujiwan, avec un accent marqué, puis répète à nouveau, cette fois en syncrelangue :

« Pas bouger : caméras. »

L’un des soldats fait un geste menaçant vers les techniciens, et s’avancera dans leur direction, ceux-là retourneront à leur poste, cadrant le plateau, vérifiant que tout est en ordre. Il n’y aura pas d’héroïsme inutile ou de sacrifice vain. Qian Jie est évacuée et envoyée rejoindre le reste du personnel, jugé inutile, enfermé dans la régie de l’émission. Le colonel pose son arme sur la table et se tient un instant, les bras sur les hanches, les yeux rivés sur le téléprompteur, qui affiche encore le discours du CCCSG. Il relève le nez. Fronce les sourcils. Pointe l’écran et demande à ce qu’on le débranche. Puis il produit une feuille de papier, jusque-là cachée à l’intérieur de son treillis, et se racle la gorge. Un soldat apportera un gobelet en plastique plein et le posera sur la table, devant le colonel, avant de s’éclipser.

Le discours du colonel Tejpal, s’il fut vu à travers tout le pays, ne fit pas vraiment date dans l’histoire, sinon en tant que curiosité symptomatique de cette période particulièrement troublée.

« Mokhaïennes, Mokhaïens, fiers citoyens de nos États souverains, regardez-moi bien. Regardez cet uniforme. C’est l’uniforme du devoir, de la discipline, et de la patrie que l’on assassine sous vos yeux depuis trop longtemps déjà.

À l’heure où je vous parle, une vermine rouge, rampante, financée par les traîtres libertaires de Ghaliya et armée par les agitateurs étrangers du Grand Kah, retient notre pays en otage, pille nos campagnes et paralyse nos ports. La FSML est un nid de parasites, de saboteurs et de lâches qui se nourrissent de la misère qu’ils provoquent pour imposer leur dictature de la faim ! Ces soi-disant "camarades" se sont installés dans le Palais Pourpre comme des rats dans un grenier, prétendant parler au nom du peuple alors qu’ils ne sont que la lie, la honte et la décadence de cette nation !

C’est fini. Le temps des concessions et des bavardages de salon est révolu.

Dès cet instant, le prétendu "Directoire" des usurpateurs anarchistes est déclaré nul, illégitime, et dissous ! Pour arracher le Mokhaï à l’anarchie et au chaos, j’annonce solennellement la destitution des autorités révolutionnaires et la réinstauration du gouvernement civil légitime. Nous agissons au nom des États confédérés et du peuple du Mokhaï. Nos confrères de l’Armée Fédérale se sont déjà joint à nous ! »

Ce discours continuera sur plusieurs dizaines de minutes, exaltant un nationalisme total et maniant sans transition les appels à l'ordre, les insultes dirigées contre les "rouges" et les appels à la légitimité institutionnelle. Les réactions à ce discours sont diverses. Sur le moment, une partie de la population ne comprend pas ce qui se passe. Les syndicats contactent leurs cellules capitolines pour déterminer si la ville est prise, des estafettes de l'armée se rendent dans les ministères pour se renseigner au nom des officiers sur la position officielle du gouvernement civil, qui s'inquiète lui-même de la position de l'Armée Fédérale. Les partisans de la contre-révolution croient brièvement avoir repris le pouvoir, l'idée que l'Armée Fédérale suit le mouvement est tellement répandue qu'elle atteint même les initiateurs de toute cette opération : Barigai jubile ainsi, ignorant tout à fait que l'Armée n'a pas contactée le colonel, et que ce dernier s'est attribué son soutien à des fins d'enfumage. Dans les faits, en arrivant en ville, le bon colonel a réalisé qu'il ne pourrait pas s'approcher de l'Armée Fédérale sans prendre le risque d'une confrontation, et a préféré compter sur l'esprit de la "soldatesque, formé à ce genre de situation et plus proche de notre approche que des fantasmes des révolutionnaires".

Du côté du Directoire, c'est l'alerte générale depuis plusieurs heures, déjà. Depuis qu'on a repété les blindés, et réalisé l'aspect ouvert de la capitale de la révolution. Le discours du colonel ne fait qu'ajouter à la panique, mais n'est pas jugé hautement significatif.

Ailleurs dans la ville, les éléments du Bataillon des Martyrs envoyé prendre le Palais Rouge a finalement réussi à passer les barricades en contournant certains passages par des rues voisines, et en enfonçant les monticules de gravats les moins solides. Le détachement de putschiste arrivera ainsi devant le palais pourpre vers la fin du discours du colonel et, à ce stade, la population occupant la place de la Révolution n'a pas sensiblement décru. Et pour cause : encore gorgés de leur victoire non-violente contre les forces gouvernementales, les révolutionnaires ont jugé tout à fait possible d'obtenir une nouvelle victoire de ce type.

Pour autant, on a organisé l'évacuation des vieux, des jeunes, des enfants, de toutes celles et de tout ceux qui ne souhaitaient pas prendre le risque. Cette foule de "civile" est ainsi composée en immense majorité de gardes rouges, quoi que la plupart ont été recrutés au sein de la force de défense populaire au cours des dernières dizaines de minutes. Cette armée est équipée de tout ce qu'elle a pu trouver : fusils de chasse, barres en fer, quelques unités loyalistes de l'Armée Fédérale régulière ont placées des mitrailleuses, des obusiers, des lance-missiles, des sacs de sable. Les blindés se retrouvent devant une marée humaine et, assez instantanément, entourés d'armes et d'explosifs. L'officier en charge hésite mais ne donnera pas immédiatement l'ordre de tirer dans la foule, ce qui témoigne moins d'une humanité retrouvée que d'un excellent sens des priorités, et d'un sérieux instinct de survie.

Cela n’épargnera cependant pas ses hommes, et plusieurs tirs d’armes lourdes viendront percer les deux véhicules de tête de la colonne, tuant instantanément un pilote et plusieurs artilleurs, et immobilisant les véhicules.

Ne pouvant pas obtenir une optique de tir correcte, la colonne tentera dans un premier lieu de reculer pour retourner dans l'avenue d’où elle venait. Face aux difficultés associées, plusieurs soldats tentèrent de descendre des camions bâchés pour initier une fusillade, donnant aussitôt lieu à un bombardement à base de grenades et d’explosifs. La situation sera définitivement réglée avec l'arrivée du premier régiment de char de l'Armée Fédérale, passant par des rues transversales et s'immobilisant devant le détachement putschiste, le bloquant pour de bon. Les officiers Martyrs décideront de se rendre sans combattre.

Au sein des studios de l'ORM, Tejpal a terminé son discours depuis une quinzaine de minutes environs, et a entendu les tirs. Intimement convaincu de la valeur de ses hommes et de celle des soldats de l'Armée Fédérale, il fixe la fenêtre en espérant voir venir des renforts dressant le drapeau fédéral, à défaut de celui de son État d'origine. Il s'imagine que la brièveté des affrontements équivaut à une victoire rapide de ses troupes, et n'envisage par un instant la possibilité d'une reddition de ses hommes, qu'il suppose fanatiques et "incorruptibles". Les Martyrs, après tout, sont là pour combattre ou pour mourrir. Après encore quelques minutes, le colonel verra enfin apparaître les silhouettes de véhicules. Quelques jeeps de l'Armée Fédérale, courant en tête, puis des camions bâchés, d'où émergeront bientôt une foule bigarrée de volontaires de la FSML.

Tout cela lui semble très convenable : l'Armée vient le rejoindre, les miliciens viennent l'en empêcher. Il s'éloigne prudemment de la fenêtre et attend la fusillade. Il ne se passe rien. Il fronce les sourcils et revient face aux carraux. Les miliciens en chemise et les militaires en treillis discutent, et se divisent le terrain. Ils prennent position autour de l'ORM, et certains approchent de la porte. Fou de rage, Tejpal quitte le studio pour se rendre dans la salle voisine où il a fait installer une radio.

Les autres officiers des Gardes Nationales de PEgaha et Sunjin font la sourde oreille. Personne ne lui répondra, au sein du haut commandement, et seuls quelques officiers de garnisons locales répondront à ses communications : c'est la panique. Les commandants, terrifiés par la possibilité d'une attaque par l'Armée Fédérale, préfèrent ignorer ce qui se passe dans la capitale. Certains se plaignent de la décision précipitée du gouvernement Fédéral, qui a en une nuit récupérée ses meilleurs équipements et dépeuplés certaines de ses lignes pour une opération coup de poing menée dans l'urgence. Tout porte à croire qu'à ce moment précis, Tejpal prenait enfin pleinement conscience du caractère particulièrement délicat de sa situation.

Dehors, l'encerclement se prolongera jusqu'au début d'après-midi. Le maréchal Pong Young-Hwan en personne viendra cracher quelques sommations au mégaphone, incitant vivement les putschistes à se rendre et à libérer les otages sous peine d'assez mal finir. Comme tous les autres évènements de cette opération, le déroulé de cette prise d'otage fut finalement assez éphémère – au sens premier du terme. Les services communaux couperont l'électricité sur consigne des militaires, quelqu'un faisant remarquer avec beaucoup de justesse qu'il aurait pu être judicieux de le faire dès le début du discours du colonel. Après quoi, plusieurs enceintes furent montées dans la rue et, reproduisant la méthode expérimentée contre les forces Loduariennes au moment de la première guerre civile, de la pop kah-tanaise fut diffusée. Très fort.

Au sein des studios de l'ORM, les soldats prirent progressivement conscience de l'aspect sans espoir de leur mission et ce malgré le blocus volontaire établit par leurs officiers pour éviter qu'ils ne réalisent l'échec total de la mission. Plusieurs fantassins baisseront leurs armes ou iront se rendre à titre individuel, malgré les menaces répétées du colonel et de son entourage. Finalement, vers vingt-et-une heures, Tejpal prendra contact avec les forces de l'Armée Fédérale pour négocier la fin de la diffusion de la musique kah-tanaise. Vingt minutes plus tard, il tiendra une réunion avec ses officiers. Son aide de camp prendra des minutes précises de l'évènements, nous laissant ces mots laconiques : "mourir ici ne fera de nous qu'une note de bas de page dans l'Histoire de notre pays".

Plusieurs témoins rapportent que le colonel aurait hésité à se suicider, à abattre les otages, puis aurait finalement jeté son arme par la fenêtre avant de sortir du bâtiment, les mains levées. La grâce et la dignité des putschistes était à l'exacte inverse de celle qu'ils arboraient, quelques heures plus tôt, en arrivant après une nuit blanche de conduite pour prendre le contrôle de l'ORM. Une foule de curieux s'est rassemblée derrière des barrières de sécurité, et n'aura de cesse que de huer, cracher, humilier verbalement les militaires à mesures que ces derniers étaient réceptionnés, menottés puis évacués par les forces combinées de la milice et de l'Armée Fédérale. Les images de cette séquence, capturée au téléphone et à la caméra de télévision, tournèrent en boucle sur le net et les chaînes locales et nationales.

En tout état de cause, cette tentative de putsch eut l'effet inverse de celui escompté : il poussa ouvertement l'Armée Fédérale dans les bras du Directoire, et donna à ce dernier les justifications nécessaires à l'écrasement total de ses adversaires désignés. Plus spécifiquement, les franges les plus radicales et révolutionnaires obtinrent un blanc-seing pour terminer la guerre dans les conditions jugées nécessaires.

C'est parce qu'ils en avaient tout à fait conscience que Hu Sung-Honn et l'élite libérale de Saya organisèrent leur fuite dès le matin du quinze juin. Un spectacle souvent décrit comme le départ précipité de jets privés, la disparition de valises de billets, un enchaînement de négociations tendues sinon désespérées avec les capitaines des cargos étrangers. Si les dockers en grève arrivèrent à bloquer plusieurs yachts, l'évacuation put globalement se faire dans de "bonnes" conditions, laissent par la même la garde nationale et les forces de police sans commandement direct, et ouvrant la ville à une capture totale par les forces insurgées.

Au fond, l'Etat du Sunjin n'avait jamais vraiment compté sur une victoire militaire, et n'était pas non-plus porté par un fanatisme particulier. Son administration, libérale à l'extrême, l'était pas atavisme, et comprenait assez peu de "vrais croyants" au sens où les nationalistes du Pegaha pouvaient l'être. La capture de la capitale et l'expropriation des oligarques fut le dernier épisode d'une longue histoire de renoncement et de tension entre les intérêts de classe d'une élite bourgeoise, et les ambitions locales d'une population fortement syndiquées.

La chute de Pahati fut autrement plus conforme aux attentes grandioses des révolutionnaires, en ça que l'échec de Tejpal et le ralliement de l'Armée Fédérale aux efforts du directoire convainquirent les mineurs de Ramtari et les paysans de la "coopération" que l'offensive pouvait désormais se porter sur la capitale à proprement dite. Et ceux-là marchèrent, rapidement rejoints par des unités blindées de la force fédérale, et quelques troupes motorisées des services de gendarmerie des autres États. Ces groupes se divisèrent le travail et le siège de la capitale fut l'histoire de trois sinistres journées de combats et de capture systématique des bâtiments officiels. La garde officielle, démoralisée, souffrit de nombreuses désertions, sans parler des actes tardifs de fraternisation avec les révolutionnaires. Plusieurs membres du gouvernement Bairgai furent arrêtés dans le bunker gouvernemental, installés dans des bureaux noirs, privés d'électricité, comme si tout était en règle, comme s'ils attendaient l'arrivée d'un secrétaire ou d'un collègue.

Le silence était enfin de retour sur le Palais Pourpre. Dans la grande salle du conseil où s’étaient succédé tant de gouvernements éphémères, le talon des chaussures de luxe avait laissé place aux bottes des militaires, qui laissaient désormais leur place aux semelles flexibles des ouvriers. Chen Lin, la Première ministre de la Commune de Ghaliya, se tenait debout, très droite, devant une table de chêne, les mains appuyées sur le rebord. Autour d'elle, les visages fatigués des délégués de la FSML et des représentants des comités du Yamatoro trahissaient le stress de plusieurs nuits sans sommeil. Sur la grande carte d'état-major du Mokhaï, les anciennes lignes de démarcation tracées par l'occupant colonial avaient disparu sous de larges tracés d'encre rouge, bleue, verte. Des ports de Saya jusqu'aux sommets rocailleux du Ramtari, les drapeaux des États fédérés avaient été descendus. Le territoire était unifié sous le contrôle des conseils populaires. « C'est un début », murmura simplement Chen Lin. Puis elle se prit la tête entre les mains, et eut un fou rire que personne ne commenta, ou ne jugea.

À midi précis, la voix du nouveau Directoire résonna sur les ondes de l'Office de Radiodiffusion. Le communiqué, lu d'un ton calme et ferme, actait les premières décisions de la jeune République Populaire et Communale. L'acte fondamental prononçait la dissolution immédiate et définitive des États fédérés, qualifiés de bastions de l'oligarchie et de la bourgeoisie nationale et étrangère. Les Gardes Nationales, outils de la répression d'État, étaient dissoutes sans conditions, leurs armes et personnels étant intégrés dans une force d'autodéfense populaire unifiée, dont la nature exacte du commandement était encore en cours d’élaboration. Enfin, le Directoire annonçait la convocation sous trente jours d'une Assemblée Constituante, chargée de jeter les bases juridiques et économiques d'un système entièrement décentralisé, fondé sur la souveraineté des communes et des comités de travailleurs. Cette dernière annonce fut saluée par des cris de joie, et des feux d’artifice spontanés dans plusieurs municipalités.

Dehors, sous le soleil de juin, Ghaliya respirait à nouveau. Sur la Place de la Révolution, les immenses barricades de pavés et de pneus commençaient à se transformer. Des instruments traditionnels s’élevaient peu à peu, dans l’air qu’occupaient jusqu’à peu les discours et les chants militants. On dansait autour des braseros, on partageait du riz, de la volaille, du poisson, du thé et du maté. Si les sourires étaient réels, l'enthousiasme restait mesuré : dans les arrière-cours et les ateliers occupés, à l'abri des réjouissances, on s'activait déjà et des ouvriers nettoyaient les machines. Parfois, des techniciens déployés par les syndicats venaient réparer les générateurs sabotés durant le conflit, des délégués organisaient la reprise de la production sous contrôle ouvrier, ces premières journées allaient essentiellement être dédiées à l’éducation politique et à l’organisation de la démocratie locale. Encore que, la population en avait maintenant une solide expérience.

Au matin du 21 Juin, à Ghaliya, on leva les barricades et nettoya les rues.
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