

Le soleil se levait doucement sur la Mer intérieure, frontière naturelle séparant le Latrua et ses voisins slavis et retiviniens. Le mois de juin latruant se caractérisait par un soleil affirmé, des températures douces, une chaleur pacifique. Un vent du sud venait caresser les pins, soulever les aiguilles tombées au sol, écartant les rideaux de soie blancs, s'introduisant dans la chambre présidentielle.
Vasiliy était réveillé depuis bientôt une demi-heure. Il feuilletait tranquillement le Véracité du jour, lisant les articles avec attention, confortablement installé dans un fauteuil en rotin rehaussé d'un coussin blanc cassé. Devant lui, la mer. Une immensité bleutée faite de creux et de remous, de vagues et de rouleaux. Une immensité bleutée dans un paysage aux dominantes ocres et vertes. Une immensité bleutée, à la fois calme et agitée, ballotant les quelques plaisanciers sortis à cette heure matinale. Un bateau à voiles blanches traversait, fébrile, lointain, fendant l'eau de sa proue couleur chêne, s'éloignant de plus en plus vers le large.
Le Président de la République reposa son journal sur la table en acajou qui lui faisait face. Il remplaça l’exemplaire papier par une tasse de café fumante. Il but une gorgée et savoura l'arôme intense et amer des grains moulus. Autour de lui, le monde n'était que calme, volupté et lumière. Il rajuste ses lunettes de soleil vertes, ouvrit un bouton de sa chemise à rayures roses et ferma les yeux. Voilà bientôt une semaine qu'il était en villégiature dans cet ancien fort militaire, réhabilité depuis pour servir de résidence d'été des présidents de la République. La bâtisse, restaurée à la fin du siècle dernier, était construite autour d'une petite cour intérieure bordée de pins, de sapins et autres conifères. Le sol était pavé de noir et d'ocre. Les murs laissaient apparaître, côté baie, des pierres de couleur et de taille différente, symbole de plusieurs siècles de construction ainsi que d'occupation par les royalistes puis les républicains. Ces traces du passé, les murs intérieurs les faisaient disparaître sous un enduis gris pâle.
Seul transformation qu'il n'eut jamais apporté depuis le début de sa présidence, cette petite terrasse permettait d'avoir une vue imprenable sur toute la baie qui entourait le fort. Ses deux enfants adoraient y passer du temps, s'allongeant sur les dalles fraiches pour dessiner, lire ou jouer. Entourant leurs pères travaillants : l'un sur les affaires du Latrua, l'autre sur la programmation de concerts à l'international. Cependant, ni Anna ni Nikolaï n'était présents dans l'enceinte du vieux fortin. Tous deux étaient en effet chez leurs grands-parents, dans un petit village de la campagne latruante. Vasiliy se retrouvait dans la petite résidence, le nombre de conseillers ainsi que de membres du personnel ayant été réduit à son plus strict minimum. Il était seul, protégé par les arbres, entouré d'eau, caressé doucement par la fraîcheur légèrement humide de la rosée. Il était seul, enfin presque.
"Bonjour Monsieur mon mari, dit une voix au loin.
Vasiliy entendit un homme courir, se rapprochant de la chaise dans laquelle il était assis. Quelques secondes plus tard, le Président se retrouva le cou entouré de deux bras musculeux, les épaules gratifiées de deux baisés. Il enleva ses lunettes de soleil, regarda son mari et dit, d'une voix amoureuse :
"Bonjour toi. Bien dormi ?
- Magnifiquement bien, je ne me lasserai jamais de ce décor.
- Ne t'habitue pas trop mon amour, on n'est jamais vraiment chez nous ici.
- C'est pas faux..."
Sergey prit une gorgée de café dans la tasse de son mari et se dirigea vers une tartine beurrée trônant sur la table. Vasiliy ne put s'empêcher de suivre son mari du regard, laissant ses yeux s’abandonner à la contemplation de son torse-nu, des quelques grains de beauté tachetant sa peau blanche, légèrement bronzée par trois jours au soleil. Sergey surprit les œillades de son président de mari, croqua dans sa tartine, la reposa dans l'assiette et s'approcha du siège en rotin. Il s'assit à califourchon sur Vasily et dit, le sourire aux lèvres :
"Vous me semblez dans la lune Monsieur le Président.
- Il est vrai que je suis perturbé par la vision d'un bel Apollon.
- Il ne faudrait pas vous laisser distraire de vos obligations par un homme, aussi beau soit-il," dit-il avant d'éclater en fou rire.
Vasiliy regarda son mari avec tendresse, l'embrassa longuement. Il se leva, portant tant bien que mal Sergey avant de s'écrouler dans l'herbe fraîche et de rouler dans cette dernière. Après plusieurs minutes d'une mêlée sensuelle, les deux hommes s'allongèrent dans le vert herbacé, regardant la course de la nuée. Le Président de la République se retourna, embrassa le bras de son aimé et chuchota :
"N'oublie pas qu'on reçoit aujourd'hui. Il faudrait peut-être que l'on commence, doucement, à se préparer. "
Sergey se tourna à son tour, plongea ses yeux bleus dans ceux de Vasiliy, l'embrassa et se leva. Ils allèrent tout deux jusque dans leur chambre, enfilèrent chacun un costume, crème pour Sergey, bleu marine pour Vasiliy, leurs chaussures, brunes pour l'un, noires pour l'autre et des boutons de manchettes accordés. Il est presque onze heures lorsque les deux hommes se positionnèrent sur les marches du fort. Les grandes grilles en fer forgé noir étaient ouvertes, invitant la voiture septienne à entrer.


