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[Latrua - Cités Unies] Rencontre estivale

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en-tête
02/06/2019, Résidence présidentielle d'étéRésidence d'été

Le soleil se levait doucement sur la Mer intérieure, frontière naturelle séparant le Latrua et ses voisins slavis et retiviniens. Le mois de juin latruant se caractérisait par un soleil affirmé, des températures douces, une chaleur pacifique. Un vent du sud venait caresser les pins, soulever les aiguilles tombées au sol, écartant les rideaux de soie blancs, s'introduisant dans la chambre présidentielle.

Vasiliy était réveillé depuis bientôt une demi-heure. Il feuilletait tranquillement le Véracité du jour, lisant les articles avec attention, confortablement installé dans un fauteuil en rotin rehaussé d'un coussin blanc cassé. Devant lui, la mer. Une immensité bleutée faite de creux et de remous, de vagues et de rouleaux. Une immensité bleutée dans un paysage aux dominantes ocres et vertes. Une immensité bleutée, à la fois calme et agitée, ballotant les quelques plaisanciers sortis à cette heure matinale. Un bateau à voiles blanches traversait, fébrile, lointain, fendant l'eau de sa proue couleur chêne, s'éloignant de plus en plus vers le large.

Le Président de la République reposa son journal sur la table en acajou qui lui faisait face. Il remplaça l’exemplaire papier par une tasse de café fumante. Il but une gorgée et savoura l'arôme intense et amer des grains moulus. Autour de lui, le monde n'était que calme, volupté et lumière. Il rajuste ses lunettes de soleil vertes, ouvrit un bouton de sa chemise à rayures roses et ferma les yeux. Voilà bientôt une semaine qu'il était en villégiature dans cet ancien fort militaire, réhabilité depuis pour servir de résidence d'été des présidents de la République. La bâtisse, restaurée à la fin du siècle dernier, était construite autour d'une petite cour intérieure bordée de pins, de sapins et autres conifères. Le sol était pavé de noir et d'ocre. Les murs laissaient apparaître, côté baie, des pierres de couleur et de taille différente, symbole de plusieurs siècles de construction ainsi que d'occupation par les royalistes puis les républicains. Ces traces du passé, les murs intérieurs les faisaient disparaître sous un enduis gris pâle.
Seul transformation qu'il n'eut jamais apporté depuis le début de sa présidence, cette petite terrasse permettait d'avoir une vue imprenable sur toute la baie qui entourait le fort. Ses deux enfants adoraient y passer du temps, s'allongeant sur les dalles fraiches pour dessiner, lire ou jouer. Entourant leurs pères travaillants : l'un sur les affaires du Latrua, l'autre sur la programmation de concerts à l'international. Cependant, ni Anna ni Nikolaï n'était présents dans l'enceinte du vieux fortin. Tous deux étaient en effet chez leurs grands-parents, dans un petit village de la campagne latruante. Vasiliy se retrouvait dans la petite résidence, le nombre de conseillers ainsi que de membres du personnel ayant été réduit à son plus strict minimum. Il était seul, protégé par les arbres, entouré d'eau, caressé doucement par la fraîcheur légèrement humide de la rosée. Il était seul, enfin presque.

"Bonjour Monsieur mon mari, dit une voix au loin.

Vasiliy entendit un homme courir, se rapprochant de la chaise dans laquelle il était assis. Quelques secondes plus tard, le Président se retrouva le cou entouré de deux bras musculeux, les épaules gratifiées de deux baisés. Il enleva ses lunettes de soleil, regarda son mari et dit, d'une voix amoureuse :

"Bonjour toi. Bien dormi ?

- Magnifiquement bien, je ne me lasserai jamais de ce décor.

- Ne t'habitue pas trop mon amour, on n'est jamais vraiment chez nous ici.

- C'est pas faux..."


Sergey prit une gorgée de café dans la tasse de son mari et se dirigea vers une tartine beurrée trônant sur la table. Vasiliy ne put s'empêcher de suivre son mari du regard, laissant ses yeux s’abandonner à la contemplation de son torse-nu, des quelques grains de beauté tachetant sa peau blanche, légèrement bronzée par trois jours au soleil. Sergey surprit les œillades de son président de mari, croqua dans sa tartine, la reposa dans l'assiette et s'approcha du siège en rotin. Il s'assit à califourchon sur Vasily et dit, le sourire aux lèvres :

"Vous me semblez dans la lune Monsieur le Président.

- Il est vrai que je suis perturbé par la vision d'un bel Apollon.

- Il ne faudrait pas vous laisser distraire de vos obligations par un homme, aussi beau soit-il,"
dit-il avant d'éclater en fou rire.

Vasiliy regarda son mari avec tendresse, l'embrassa longuement. Il se leva, portant tant bien que mal Sergey avant de s'écrouler dans l'herbe fraîche et de rouler dans cette dernière. Après plusieurs minutes d'une mêlée sensuelle, les deux hommes s'allongèrent dans le vert herbacé, regardant la course de la nuée. Le Président de la République se retourna, embrassa le bras de son aimé et chuchota :

"N'oublie pas qu'on reçoit aujourd'hui. Il faudrait peut-être que l'on commence, doucement, à se préparer. "

Sergey se tourna à son tour, plongea ses yeux bleus dans ceux de Vasiliy, l'embrassa et se leva. Ils allèrent tout deux jusque dans leur chambre, enfilèrent chacun un costume, crème pour Sergey, bleu marine pour Vasiliy, leurs chaussures, brunes pour l'un, noires pour l'autre et des boutons de manchettes accordés. Il est presque onze heures lorsque les deux hommes se positionnèrent sur les marches du fort. Les grandes grilles en fer forgé noir étaient ouvertes, invitant la voiture septienne à entrer.

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Pierre Delmas
Pierre Delmas, Gouverneur général de la République des Cités unies.

    Un premier grondement se fit entendre remplaçant les cris sourds des sirènes des voitures, au-delà des grilles ouvertes du fort. Puis apparut, au détour du chemin bordé de pins, la silhouette du véhicule de tête. Longue berline aux lignes nettes, d’un bleu profond presque noir sous le soleil de juin, elle avançait lentement, conformément aux protocoles en vigueur. Le drapeau unicien, fixé à l’avant droit du capot, ondulait légèrement sous la brise venue de la mer intérieure. Les vitres teintées laissaient à peine deviner les silhouettes qu’elles protégeaient, transformant l’habitacle en un espace clos isolant les personnalités des regards indiscrets venus du monde extérieur. À quelques mètres derrière, parfaitement alignée, suivait une seconde voiture, identique dans sa forme. En son sein était assis le numéro trois du Bureau fédéral, Jan Peter-Olsen, Haut représentant de la République dont la présence, bien que moins exposée, n’en demeurait pas moins essentielle. Une troisième voiture complétait ce premier ensemble. À son bord, Daaf Kristensen, Conseiller exécutif aux Intérêts internationaux, toujours accompagné de son iconique thermos de thé verveine-citron. Puis enfin venait le dernier véhicule. Plus massif, plus anguleux, rompant ainsi avec l’élégance des précédentes composantes de ce convoi. Blindé, il transportait les agents chargés de la sécurité rapprochée, issus du Service de Protection Opérationnel de la Garda fédérale. Le convoi franchit lentement les grilles du fort. Les pneus écrasèrent le gravier dans un crissement perceptible et ce malgré la réconfortante épaisseur de l’air marin latruand. Les véhicules s’engagèrent dans la cour intérieure, avant de freiner devant les marches où se tenaient Vasiliy Shulichenko, Président de la République hôte, et le reste de sa délégation. Les moteurs se coupèrent presque simultanément, laissant peser lourd un silence. Soudainement, les premières portières s'ouvrirent, laissant apparaître les agents du SPO se précipitant pour ouvrir celles des personnalités formant la délégation unicienne.

    Jan Peter-Olsen descendit le premier, posant son pied au sol avec une retenue quasi cérémonielle. Une pile de dossiers sous le bras, son regard balayant brièvement les lieux, jaugeant l’espace, la disposition, les visages. Derrière lui, Daaf Kristensen lui emboîta le pas, ajustant discrètement sa manchette avant de se placer à ses côtés. Sans un mot, tous deux s’écartèrent, venant se positionner sur le flanc du perron. La voiture de tête toujours flanquée de son drapeau frappé du soleil emblématique de la République des Cités unies, était jusqu'alors encerclée par le service de sécurité fédéral. Lunettes sombres, vestes fermées malgré la douceur du climat, regards en mouvement constant. Deux se déployèrent vers les abords du portail, les deux autres prirent position à distance mesurée du perron s'installant aux côtés des services de protection latruands. Alors seulement, dans un silence redevenu presque total, la première berline ouvrit enfin ses portières. Pierre Delmas, fraîchement investi dans ses fonctions de Gouverneur général, sortit sans empressement, ajustant d’un geste machinal le bas de sa veste. Son regard se leva immédiatement vers les marches, vers les deux silhouettes qui l’attendaient. Il fit quelques pas en retirant ses lunettes de soleil, tandis que derrière lui la portière se refermait dans un claquement sourd. Son fidèle officier de sécurité, le Superintendant Krüger le suivait de près, tenant dans sa main la mallette dite de « Sécurité fédérale ». À quelques mètres, le Haut représentant et le conseiller exécutif demeuraient en retrait, immobiles, laissant au chef de l’exécutif la pleine centralité de l’instant.

    Pierre Delmas gravit les quelques marches avec lenteur, chaque pas résonnant faiblement contre la pierre chauffée par le soleil naissant. Arrivé à hauteur du Président, il marqua une très brève pause. Son regard se posa successivement sur Vasiliy, puis sur Sergey, avec une précision presque clinique, avant qu’il ne tende la main en esquissant un sourire plus chaleureux.

    — Monsieur le Président. Je vous remercie de votre accueil.

    Il poursuivit, dans le même ton, légèrement adouci :

    — Votre résidence honore la réputation que l’on prête à cette côte. Le calme y contraste avec les tensions de notre région… ce qui, je dois l’admettre, n’est pas sans mérite.

    Un très léger regard en direction de la mer, presque calculé, avant de revenir immédiatement à son interlocuteur.

    — Je me réjouis que nous puissions échanger aujourd’hui dans ce cadre. Les circonstances exigent davantage que des déclarations… elles appellent à une compréhension claire et, je l’espère, à des positions convergentes.

    Il tourna légèrement la tête, incluant Sergey dans son champ, sans rompre totalement la ligne protocolaire :

    — Monsieur.

    Simple. Sobre. Derrière lui, le léger déplacement des conseillers et du Haut représentant venait refermer silencieusement la scène.

    Delmas conclut, presque en transition :

    — Je suis aujourd'hui à votre entière disposition.
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Vasiliy regarda le convoi unisien traverser les grilles du fort. Un convoi imposant, composé de quatre véhicules noirs, aux vitres teintées. Un convoi imposant, un brin clinquant, symbole voulu et assumé du pouvoir, de la puissance d'un homme politique nouvellement élu. Vasiliy se reconnaissait un peu en ce convoi et en ce principal occupant. Il est vrai qu'au début de sa présidence, il y a maintenant dix ans, il voulait montrer ses pouvoirs nouveaux, la puissance que conférait la fonction. Il était présomptueux, fier, arrogant, indigne, d'une certaine manière, de ses responsabilités.
Cependant, avec le temps, l'âge et l'expérience, il avait appris que les responsabilités se retrouvaient dans les actions, dans les lois qu'il faisait voter, dans les changements apportés au Latrua, plutôt que dans les décorations, dans les titres pompeux ou dans les grands convois. Le Président de la République ressentit donc une forme d'indulgence pour le Gouverneur général lorsque ce dernier sortit de son véhicule.

Vasiliy serra la main de Pierre Delmas, l'écouta complimenter la bâtisse et répondit :

"Je vous remercie de vous mettre à ma disposition Monsieur le Gouverneur général. C'est un honneur pour moi de vous accueillir au Latrua et plus particulièrement dans ce lieu chargé d'histoire. Je partage votre volonté de rapprochement entre nos deux nations à un moment où, comme vous l'avez dit vous-même, l'équilibre régional est plus que précaire."

Il se tourna vers les trois hommes derrière le Gouverneur, leur serra la main et mit la main derrière le dos de son mari et dit :

"Permettez-moi de vous présenter mon mari, Sergey Shulichenko. Bien évidemment, il ne participera pas à notre entrevue. Cependant, il réside ici, avec moi et nous tenions à vous accueillir dans cette maison à deux."

Il invita le dirigeant septien à le suivre. Ils traversèrent un grand hall, bordé des deux côtés par des Gardes en grand uniforme, et arrivèrent dans la cour du fort. Sur le sol pavé, une partie du chœur et de la musique du Palais présidentiel avait pris place, attendant l'arrivée des deux dirigeants et de leur délégation. Lorsque les deux hommes furent positionnés devant l'orchestre, ce dernier joua les premières notes de l'hymne unisien.

Hymnes nationaux


Lorsque les dernières notes furent jouées, le Président entraîna son invité à l'intérieur du bâtiment principal, s'abandonnant à une visite de la bâtisse, se transformant en un professeur d'histoire reconverti dans le tourisme. Il leur fit ainsi visiter les grandes pièces du fortin. La grande salle à manger, ancienne poudrière ; la salle a mangé privée, armurerie d’antan ; le salon, vétuste dortoir ; la bibliothèque, antique cellule. Ils arrivèrent enfin dans le bureau présidentiel. Une pièce aux murs blanchis à la chaux , arborant au plafond quelques moulures et aux fenêtres des rideaux bleus profonds qui, la nuit, semble se fondre avec la couleur de la mer environnante.
Le tour fini, Vasiliy redirigea les Septiens dans les jardins où une table blanche, circulaire, avait été installée. Sur la nappe, quelques fruits ainsi qu'une théière remplissaient le centre du meuble, invitant les convives à se servir une tasse fumante et à l'accompagner de quelques framboises ou fraises.

Le Président de la République serra la main de Sergey, invitant ce dernier à quitter le petit groupe. L'homme s’exécuta non sans un sourire envers son mari et un geste de la tête à l'attention du reste de la délégation. Sergey partit, Vasiliy invita ses hôtes à prendre place autour de la table. Il se servit une tasse de thé, but une rapide gorgée et commença :

"Je vous remercie une nouvelle fois Monsieur le Gouverneur général d'avoir répondu à mon invitation. C'est un honneur pour moi ainsi que pour mon pays de vous accueillir au Latrua. Avant toute chose, je souhaiterais vous avertir que la tradition diplomatique latruante est bâtie sur la franchise et sur l’honnêteté. J'ai pris soin de défendre ces valeurs lorsque j'étais moi-même diplomate, et je continue à les porter haut depuis que je suis à la tête de mon pays. Je ne m’embarrasserais donc pas, et je m'en excuse, des circonvolutions et des longueurs qui peuvent parfois caractériser le style diplomatique."

Il but une nouvelle gorgée et reprit :

"J'aimerais vous proposer des partenariats dans trois grands domaines. Le premier d'entre eux concerne les transports et la liberté de circulation. Nous vous proposons d'ouvrir nos espaces aériens à la compagnie aérienne nationale civile de l'autre. Nous souhaiterions, aussi, la fin du régime de visa pour nos ressortissants en visite ou en résidence sur le territoire de l'autre, ou du moins la création d'un visa spécial, définit par des modalités d'accès spécifiques et par une période de résidence plus longue qu'un visa classique.

Autre point important pour la construction d'un partenariat durable : l'économie. Nous vous proposons d'ouvrir nos ports respectifs à nos navires de commerce ainsi que de passager en proposant des tarifs préférentiels.
Nous aimerions aussi permettre la signature d'un contrat d'échange de denrées réciproques. Nous vous fournirions plus de 15 millions de barils de pétrole et 10 millions de litres de gaz liquéfié, et ce annuellement, pour la somme de 40 millions de roubles latruant. Nous sommes bien entendu prêts à vous proposer d'autres denrées telles que des céréales ou des produits industrielles, tels que des infrastructures de transport. De plus, nous attendons vos propositions quant aux produits que le Latrua pourrait accueillir.

Enfin, nous souhaiterions mettre en place des liens culturels entre nos deux pays, pour rapprocher nos deux peuples et ainsi souder notre relation future. Pour cela, nous voudrions lancer un programme bilatéral d'échange universitaire, concernant nos lycéens et nos étudiants, ainsi qu'un programme de résidence artistique pour nos chanteurs, nos danseurs, nos plasticiens et autres performeurs. En plus de ces programmes, nous vous proposons de jumeler deux de nos villes. Pour la partie latruante, la ville d’Illiv, certes troisième ville du pays en termes de population mais seconde en ce qui concerne son influence politique.

Je crois avoir fini mon exposé. Je vous laisse le commenter et me livrer vos contre-propositions."


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Delmas resta immobile quelques secondes après l’intervention du président latruan. Il ne coupa pas la parole, ne rebondit pas immédiatement. Il laissa le silence faire son travail dans la pièce, puis reprit en s’adossant légèrement, les mains jointes devant lui. Le Gouverneur général observa longuement les membres de sa délégation tout en entamant sa déclaration.

    — Monsieur le Président, je vais reprendre point par point, parce que vos propositions le méritent. Et je vais le faire sans détour, comme vous l’avez demandé.

Il se pencha légèrement en avant.

    — Vous me dites que votre diplomatie est fondée sur la franchise et l’honnêteté. Très bien. La mienne aussi. Mais je vais ajouter une nuance : la franchise sans cadre, c’est juste du désordre poli.

Il esquissa un léger mouvement de tête.

    — Donc je ne suis pas gêné par votre style. Je suis simplement attentif à ce qu’on en fasse quelque chose de stable.

Il reprit immédiatement sur le premier axe.

    — Votre proposition d’ouverture des espaces aériens est intéressante, mais elle ne peut pas être une ouverture brute. Nos systèmes de navigation, nos couloirs aériens civils, nos Aéroboats et nos réseaux inter-cités fonctionnent déjà comme un ensemble très dense et coordonné. On ne peut pas y ajouter un partenaire extérieur sans règles communes. Donc je vous propose ceci : on part sur une reconnaissance mutuelle progressive des compagnies civiles, avec un système de corridors aériens dédiés. Testé, contrôlé, élargi ensuite si ça fonctionne.

Il haussa légèrement les épaules.

    — Sur la libre circulation totale, je vais être direct : ce n’est pas possible aujourd’hui dans notre architecture fédérale. Mais je ne ferme pas la porte. Un visa long séjour spécial, oui. Étudiants, chercheurs, entrepreneurs, artistes. On peut même aller plus loin : créer des statuts mixtes, compatibles avec nos cités fédérées. Mais je refuse l’idée d’une ouverture indifférenciée. Nos cités ne fonctionnent pas comme des blocs homogènes.

    — Maintenant, sur votre proposition énergétique, je vais être très clair. Vous me proposez 15 millions de barils de pétrole et 10 millions de litres de gaz par an. C’est massif. Mais ce n’est pas un partenariat équilibré en soi. Donc si nous allons vers un accord énergétique, il doit être intégré dans un paquet plus large : technologie, infrastructures, logistique portuaire, voire coopération maritime. Je ne rejette pas votre offre. Je la replace dans un cadre plus large.

Il enchaîna sans transition.

    — Sur les ports, je suis ouvert. Nos infrastructures sont conçues pour être des plateformes et certainement pas des forteresses fermées. Mais les tarifs préférentiels et les conditions d’accès devront être symétriques et transparents, pas d’avantage structurel unilatéral. Sinon, on ne fait pas un partenariat. On crée un déséquilibre.

    — Là, je vais vous dire quelque chose de simple : c’est probablement le volet le plus important de votre proposition, les échanges universitaires, les programmes artistiques, les jumelages… ça, ce sont des liens qui survivent aux gouvernements, aux cycles politiques et aux crises. Sur ce point, je suis prêt à avancer vite. Très vite, et même à lancer un premier pilote sans attendre l’ensemble du traité.

Delmas se redressa légèrement.

    — Donc je vous réponds sans ambiguïté : oui à la coopération, oui à l’ouverture, oui aux échanges humains et culturels immédiats, oui aussi à des accords techniques sur les transports et les ports. Mais non à une architecture globale précipitée, et non à des engagements économiques déséquilibrés ou isolés.

Il fixa le président latruan.

    — Vous avez dit que vous vouliez de la franchise. En voici une dernière : si nous voulons que cet accord tienne dix ans, il doit être pensé pour résister à nos deux systèmes politiques, pas pour impressionner une salle aujourd’hui.

Il posa les mains à plat.

    — Maintenant, la vraie question est simple : est-ce que vous voulez qu’on écrive un accord solide, ou est-ce que vous voulez qu’on signe vite quelque chose qu’on devra renégocier dans deux ans ?
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Vasiliy écouta avec attention son interlocuteur. Il cacha sa surprise face aux piques que le Gouverneur général ne cessa de lui adresser. La méthode latruante, basée sur la discussion et sur le libéralisme, à la fois économique et sociétal. C'était la première fois, en dix ans de mandature, qu'un tel reproche lui était adressé. Il sortit d'une chemise bleue quelques feuilles de papier, un stylo rouge et prit en note les remarques et propositions septiennes. Lorsque le Gouverneur eut fini, le Président referma son stylo, prit une gorgée de thé, regarda son hôte et dit :

"Je vous remercie Monsieur le Gouverneur général pour cette intervention qui a permis d'éclairer nombre de points importants. Vous me permettrez de répondre à vos différentes questions et propositions dans un ordre différent de celui dans lequel vous les avez formulées. Je me doute que cela n'est pas particulièrement orthodoxe mais qui, je suis sûr, fera sens à la fin de ma prise de parole.

Tout d'abord, je tenais à préciser le fait que, à mon sens, ce que nous faisons ici, ce jour, est important. Nous construisons les bases des partenariats qui uniront nos deux nations. Pour cela, nous avons deux méthodes qui, à votre sens, sont bien différentes. Il est possible que ma manière d'aborder les relations bilatérales soit légèrement enthousiaste au risque d'être désordonnée.
Cependant, il me semble que nos deux méthodes sont plus complémentaires qu'opposées. En effet, en vous faisant ces propositions, j'ai lancé, dans un objectif de coopération et de stabilité, plusieurs pistes de travail. Vous avez, de votre côté, apportez des précisions, des modifications ou tout simplement rejeté ces propositions. Ce processus constitue la voie normale des discussions diplomatiques. Il ne faut donc pas nous attarder sur nos différences, mais plutôt nous concentrer sur ce qui nous rassemble et sur la manière dont nos méthodes peuvent se compléter. "


Il plongea son regard bleu dans celui du Gouverneur. En disant cela, son but n'était pas de faire la leçon à son invité mais de redonner un semblant d'égalité à la conversation. Ce n'est tout de même pas un novice qui va m'apprendre mon métier, pensa-t-il. Il se pencha légèrement sur ses notes et reprit :

"Passée cette petite introduction, permettez-moi de revenir point par point sur vos déclarations et sur vos réactions. Premièrement, celles concernant les droits aéronautiques. Vous souhaitez échelonner l'ouverture de votre espace aérien. Je l'entends et je ne peux qu'accéder à cette demande. Je propose donc que nous mettions en place une période probatoire de huit mois qui permettrait à nos compagnies d'essayer votre idée de couloirs aériens dédiés. Le but est qu'à terme, dans un an, nous puissions statuer sur la suite de ce dispositif et sur, pourquoi pas, l'ouverture de plusieurs lignes journalières et hebdomadaires.

Par rapport à ma proposition commerciale, je comprends votre inquiétude et vos questionnements. Vous souhaitez que cette offre prenne place dans une proposition de coopération économique plus globale. J'aimerais donc rajouter à mon offre la vente de matériel ferroviaire, locomotives, rails, aiguillages, qui serviraient à compléter vos équipements de transport de passagers ou de marchandise.
Je me rends bien compte que ce que je vous propose puisse paraître disproportionner. C'est pourquoi j'aimerais compléter avec la chose suivante : en contrepartie de ces achats, le Latrua s'engage à acquérir des éléments de haute technologie produits par vos industries, ainsi que de matériels maritimes pour moderniser les ports latruants.

Ces échanges seraient facilités par l'ouverture de nos ports. Bien évidemment, les règles de cette ouverture seraient connues de tous et ceux dans un esprit de totale transparence. Ainsi les règles d'accueil des marchandises, de déchargement, d'accueil des passagers, de protection des zones de docks. Je n'exclus pas, au bout de quelques années, à ce que ces zones portuaires soient régies par des normes et des lois communes, pour une meilleure harmonisation et une meilleure compétitivité.

Enfin, je tiens à noter deux choses importantes. Tout d'abord votre refus de créer un visa spécial prenant place sur l’entièreté de votre pays. Je suis très intéressé par votre proposition de statuts mixes et je vous laisserais développer cet aspect.
Je note aussi votre enthousiasme quant à l'établissement d'échanges de natures différentes ainsi que du jumelage de deux de nos villes. Je partage votre analyse de l'importance de ces gestes politiques et territoriaux car ce sont très souvent eux qui favorisent la création d'un lien entre le populations."


Vasiliy se renfonça légèrement dans son siège en rotin et reprit :

"Pour conclure, je tiens à répondre à votre interrogation. Je pense, Monsieur le Gouverneur général, que nous bâtissons l'avenir non pas pour les beautés de l’esbroufe, non pas pour les lauriers de la postérité, mais pour que la vie de nos concitoyens soit facilitée. Pour que nos peuples puissent vivre en pays, dans un monde où l'échange primerait sur la guerre. Les partenariats que nous esquissons aujourd'hui doivent, comme tout partenariats, être revus, ne serait ce que car nous mettrions en place des périodes probatoires qui appellent nécessairement une nouvelle rencontre, dans un peu moins d'un an, pour décider des nouvelles mesures à prendre.
Je veux donc aujourd'hui que l'on écrive un accord solide, mais je veux aussi que nous puissions en rediscuter, alimenter la relation bilatérale, corriger ce qui doit être corrigé, et peut-être ajouter de nouvelles dimensions à cette relation. Une dimension militaire par exemple, avec l'installation de bases militaires. Si vous souhaitez que nous abordions dès maintenant ce genre de partenariats, je suis ouvert à la discussion et prêt à vous présenter mes propositions et mes attentes, mais nous devrons, quoi qu'il en soit, nous revoir et sanctuariser ce qui aura été expérimenté. Je vous remercie."


PR
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