Gina Di Grassi (Mai 2019)
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On dit des fêtes et des beuveries de la villa de Salvatore Lograno, qu'elles furent si grandes en excès, en abus en zèle, qu'elles étaient si interminables, qu'elles marquèrent l'imaginaire des velsniens et des autres dodécaliotes bien au delà de la petite cité de Volterra. Parfois, on ne vit pas Lograno des jours durant dans le cadre de ses devoirs de gouvernant, car il était bien trop occupé à ne point dormir, et voir son esprit lui jouer des tours enfiévrés. Des flots de vin landrin et velsnien, du wiskey celtique, de l'alcool parfumé teylais... le palet des convives du Protecteur de Volterra touchèrent tous les spiritueux qu'il fut possible d'imaginer sur Terre. Et quand le vin manquait, même la bière de mais des mercenaires icamiens étaient mis à contribution des rêves brouillés de Lograno. L'Homme dormait peu, s'activait sans jamais s'arrêter. Et à chaque beuverie, les mêmes sons de cloche retentissaient dans toutes les oreilles: Salvatore Lograno allait tous les rendre riches, Salvatore Lograno allait tous leur faire atteindre un endroit presque mystique, onirique, où ceux ci ne manqueraient plus jamais de rien. A bien des égards, Lograno cherchait le paradis. Un paradis païen. Oubliez les conseils et autres réunions, la plupart de ses décisions étaient prises en ces lieux, au cours de ces nuits sans eau et pleines de vinasse dont le prix rendrait fou tous les comptables et greffiers de l'univers. Les plans sincères se mêlaient sans cesse aux divagations et aux discours brouillons, partant dans toutes les directions à la fois. Salvatore Lograno était fidèle en amitié, et je pense que son affection pour ses soldats et ceux qui le suivaient jusque dans la bouche de la mort était sincère: malgré sa malice, sa fourberie et tous ses défauts, il aimait ses suivants. Mais il est coutume de dire que les rêveurs nous épuisent autant qu'ils nous fascinent. Etre compagnon d'armes de Salvatore Lograno, c'était vieillir de dix années pour chaque révolution du soleil. Lograno voulait courir toujours, qu'importe la direction à partir de l'instant où il ne resterait pas immobile plus d'un instant. Il était un parvenu de mille passions: il n'avait de foi qu'en lui-même, mais était dans le même moment fasciné par la religion. Il jetait l'argent par les fenêtres et le dépensait comme si il était sans fin, mais il avait conscience dans le fond, qu'une fois épuisé, c'était sa force vitale, sa seule source de légitimité qu'il perdrait. Il avait un un grand mépris du passé et de l'Histoire, quand dans le même instant, il se rêvait en héros des temps anciens, tel un Erwys Gwyndel franchissant les cols du Tarsus pour attaquer la cité velsnienne. Il maudissait la vieille aristocratie fortunéenne, mais dans le fond, les enviait d'une source d'autorité que lui, ancien gamin des rues, n'atteindrait jamais aux yeux de leur petite société. Mais tout cela pour quoi faire ? Pourquoi...
Cette question était celle que le Protecteur de Volterra, parmi toutes, fuyait grâce aux paroles de ses compagnons durant ces beuveries, et surtout grâce au renfort de l'alcool et de ses effluves. Elle revenait dés lors que le soleil revenait et que la torpeur se dissipait. Quand la raison revenait, il n'y avait plus d'épopée héroïque, plus de camaraderie et de rigolade entre lui et ses compagnons, plus de rêves au coin du feu. Il n'y avait plus que lui et le vide: le trou sans fond, le néant, la fin de tout, la vieillesse, la décomposition et la mort. Ne rien faire, c'est mourir une première fois, la vitesse et la frénésie, c'est la vie à son paroxysme.
C'est au terme de l'une de ces nuits, lorsque le vent vint caresser le visage du Protecteur qu'il ouvrit les yeux, allongé à moitié nu sur la table de son bureau, avec un unique drap fin pour pudeur. La vue de la campagne volterrane et de ses chants d'oiseaux marque un temps d'arrêt, où l'espace d'un instant, il consenti à ne rien faire: des instants trop rares pour ne pas nuire à la santé d'un homme qui ignorait qu'il était aussi mortel et faillible que tous les autres. Et l'espace de cet instant: le vide absolu. Et une pointe de tristesse qu'il s'agissait de fuir au plus vite. Il était là, ce sentiment, celui de la mort. Toujours cette fuite en avant vers des objectifs plus grands: de la rue au mercenariat, du mercenariat aux affaires, des affaires à la prise de Volterra, et enfin, de Volterra à la Dodécapole. Où s'arrêter ? Quand s'arrêter ?
La porte toqua à grand bruit, et Lograno fit don de sa voix enrouée et cassée, s'échappant si discrètement de sa bouche qu'il fut fort probable qu'on ne l'entendit pas de l'autre côté: "Entrez.".
Toni Scarla était là, face à lui qui était quasi nu comme un ver, mais il ne semblait pas y avoir de gêne entre eux. Les deux étaient plus que de bons amis. C'était des compagnons d'armes liés par une amitié virile, forgée elle-même par des épreuves qui ont vu bien pire que le manque de pudeur. En Achosie du Nord et à Menkelt dans les années 2000, lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois au sein la troupe d'un certain Mardonios. Scarla ne dit rien, attendant peut-être que Lograno ait trouvé des vêtements quelque part, sauf que...ce n'était pas ce qu'il chercha en premier lieu. Le Protecteur de Volterra tituba maladroitement jusqu'à la baie vitrée grande ouverte sur les jardins de la villa, et se défaisant de sa couverture, prit le temps de pisser par le fenêtre. Scarla attendait, imposant une présence qui le gênait davantage qu'elle ne perturbait Lograno. Et ce fut bien lui qui brisa le silence, alors même qu'il n'avait guère achevé son affaire.
"Et pourquoi en avons nous besoin ? "
"Parce que nous voulons être des Hommes libres, Protecteur. Regardons la vérité en face: les velsniens, dodécaliotes et fortunéens. Tous nous regarderont toujours avec le même dédain qu'ils regardent les mendiants dans la rue. Vous et moi, excellence, nous ne sommes pas de leur monde, et que nous le serons jamais. Nous aurons beau accumuler toutes les quantités de florius velsniens que nous l'entendons, nous sommes nés dans la rue, excellence, et jamais nous n'aurons la légitimité de la naissance."
" Alors pourquoi diable accumulons nous de l'argent, mon fidèle."
" Parce qu'il n'y a que lui qui permettra de nous mettre hors de la portée de tout danger, et de faire de nous des Hommes libres."
" Libres....le sommes nous vraiment ? Regarde nous. Regarde moi. Je suis né dans la rue. Je l'ai fui pour devenir mercenaire. Et puis j'ai fui le mercenariat pour devenir homme d'affaires. Et j'ai fui les affaires pour devenir le dirigeant d'une cité sans murailles ni défenses autre que l'argent que j'y ai apporté. Et ensuite, mon fidèle ?"
"Ensuite, nous prenons la Dodécapole."
" Pour être libres ?"
"Pour être libres, excellence."
"Et ensuite quoi ?"
Toni Scarla n'était guère homme à penser, et les questions du Protecteur, auxquelles il paraissait avoir rêvé toute la durée de son coma le mettaient davantage mal à l'aise que sa pudeur. Le sentiment de vide et d'insatisfaction l'avait contaminé lui aussi. Et il ne pouvait être conjuré que par les rêves de grandeur et de conquêtes chimériques. Scarla répondit d'instinct:
"Et ensuite le monde fortunéen ?"
Lograno commence à sourire à nouveau: la machine à effacer la mélancholie était de nouveau en marche.
"Contre Adria je suppose. Contre qui d'autre... Ce crétin est assez buté pour traquer Agricola jusqu'au bout du monde, Dame Fortune le bénisse pour attirer son attention de la sorte. Cela nous permet de disposer d'une marge de manœuvre."
"Exactement, excellence. Je pense qu'il nous faut rassembler nos chefs mercenaires, afin de décider de ce que nous faisons. Avons nous envie de perpétuer notre neutralité vis à vis du sac de viande fortunéen ? Ou avons nous le désir de profiter de sa chute potentielle ?"
" Rassemble les donc. Qu'ils viennent me voir. Tu les trouveras bien sous des tessons de bouteilles quelque part dans la villa. J'ai souvenir d'avoir croisé la chaman icamienne à une heure tardive hier, dans les jardins. Et de ce que j'ai vu depuis ma pissotière en hauteur, il y a des icamiens en train de ronfler dans le jardin..."
Autour d'une table de laquelle des laquais sont en train de débarrasser des bouteilles, Toni Scarla calait une chaise pour Salvatore Lograno, tandis que son nouveau conseiller financer, connu à Velsna sous le nom de mauvaise augure de "Toni Herdonia", guettait les arrivants d'un coin de l'oeil: de nouveau, icamiens, mandrarikans et les nazumi de Darmanochi se toisaient du regard. Alliés mais pas amis. Lograno avait formulé la demande quelque peu étrange de faire venir la chaman, à qui il prêtait désormais des vertus: pas tant qu'il croyait à sa magie somme toute hypothétique, mais sa présence avait un curieux effet d'apaisement, qu'elle soit ou non une charlatan. Le Protecteur de Volterra se leva de sa chaise, le mal de crâne lui remontant immédiatement de la gorge au tréfond de la boîte cranienne. Il paraissait animé d'une résolution qu'il n'avait point eu depuis le début de l'affaire messaliote.
" Mes excellences, compagnons et alliés. Il se passe quelque chose en Dodécapole. Et si nous ratons le bus, nous risquons de finir la route à pied. Mon fidèle Scarla m'a rapporté des mouvements de plus en plus importants du côté de son excellence Altarini. Nous pensons qu'il se prépare enfin à prendre d'assaut Adria. Nous avons beau eu faire collaboration avec son excellence dans le cadre des affaires leucytaliennes, reste qu'il est un verrou en Dodécapole. Un verrou qu'il faudra bien faire sauter un jour, et c'est peut-être l'occasion que nous attendions. Le fait qu'il fasse mouvement signifie que sa base arrière à Castel Estrech sera dégarnie le temps de son expédition: il s'agit là en dehors de Velsna de l'un de ses seuls points de repli en cas de problème. C'est là qu'il rassemble les contributions en hommes et en argent que les cités dodécaliotes lui doivent de par son statut d'hégémon.
Vous me connaissez, mes amis: tout ce que j'ai reçu, on ne me l'a jamais donné. Toujours j'ai arraché ce qui m'a été dû, et il n'y a rien que je n'ai mérité. Et je ne saurais être insensible à l'idée de voir une ville sans défenses et garnie de florius velsniens me tendre les bras.
Mais d'un autre côté, Altarini est un outil qui pourrait encore se montrer efficace. Il ne faut point nous leurre: nous avons peu d'amis en Dodécapole, et l'isolement d'Altarini, qui a aussi peu de partenaires que nous, nous permetrait d'avoir son appui dés lorsqu'il s'agira de bouger nos propres prions. La question donc, réside dans le fait de savoir si l'on doit s'en débarrasser maintenant, ou si nous ne pourrions pas lui "donner un coup de pouce" dans la traque d'Agricola, et espérer que celui-ci remplisse son office, avant que nous puissions rejeter son corps à la mer. J'attends vos avis avisés sur la question, mais il est impensable que nous ne fassions rien de cette affaire."
Effets:
- Salvatore Lograno est confronté à un choix: poignarder Altarini dans le dos et partir à la conquête de Castel Estrech, ou appuyer sa guerre contre Adria. Les conseils des joueurs sont attendus. (ATTENTION, il est conseillé de mettre vos réponses en balises).