

Le train présidentiel filait à toute vitesse à travers la campagne latruante, plongée dans la nuit finissante. Voilà bientôt deux heures que le convoi avait quitté les quais de la Gare centrale de Vrarany pour l'oblast de Nénéstie. Les wagons marqués de l'emblème de la présidence empruntaient pour la première fois les rails de la nouvelle ligne Vrarany-Starovsk. Cette ligne de chemin de fer était la réalisation la plus concrète des partenariats qui liaient les deux pays frontaliers depuis 2017. Après deux ans de conception, d'élaboration et de construction, la ligne était enfin prête à la circulation. Cette infrastructure était un signal fort envoyé au monde ainsi qu'aux peuples latruants et slavis, un signal d'unité et de bonne entente entre les deux pays, celui d'une volonté commune d'aller de l'avant.
Cette volonté serait celle qui guiderait les discussions qui auraient lieu dans la gare de Tuashi. La rencontre serait la troisième avec un dirigeant slavis pour Vasiliy. La troisième rencontre, la seconde en territoire latruant. Vasiliy était donc rôdé, il commençait à connaître ses voisins et leur manière de faire de la diplomatie. Cependant, malgré ce sentiment de confiance, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une forme de pression. Il est vrai que l'enjeu du meeting était grand : le Président de la République allait proposer à son homologue un ambitieux programme de relations transfrontalières ayant pour but, à terme, d'effacer toute forme de frontières coupures entre Slaviensk et le Latrua.
La proposition était ambitieuse et l'interlocuteur différent de la dernière fois. Des élections avaient en effet eu lieu, le peuple s'était exprimé, la démocratie avait fait valoir ses droits et un nouvel homme s'était retrouvé propulsé à la tête d'un État en perpétuelle quête de stabilité. Vasiliy tenait donc à être briefé sur l'homme qu'il allait rencontrer. Pour cela, ses plus proches conseillers étaient présents dans le wagon servant de salle de réunion. Parmi eux, la conseillère politique prit la parole :
"Yeleshev Arkadiïevitch Romenko, 44 ans. Il a fait des études d'Histoire et devient professeur à la fin de ses études. C'est un social-souverainiste, élu député il s'est toujours opposé aux régimes dictatoriaux et monarchistes qui ont dirigés le pays. Il est élu en janvier dernier avec 58% des voix -un score pas mauvais- et remporte haut la main les législatives qui ont suivies.
Soyons clair, il n'est pas vraiment compatible avec notre vision du monde très libérale, mais c'est le moins pire. Il n'a pas dit un mot sur les relations latruo-slavis durant sa campagne donc on ne sait pas vraiment sur quel pied danser avec lui.
- Autant dire que ce sera compliqué, ajouta la conseillère communication.
- Comme d'habitude, j'ai envie de dire, dit Vasiliy en riant.
- Oui, mais on a jamais eu à traiter avec des politiques d'extrême-gauche. On conspue les nôtres et on accueille ceux de nos voisins à bras ouverts. C'est d'un non sens, renchérit la communicante !
- Bienvenue en politique, lâcha le Président."
Il consulta ses dossiers, but une gorgée d'eau et reprit :
"Plus sérieusement, on fait ça dans l'intérêt de nos deux nations. Cet objectif fait oublier toutes les idéologies, toutes les différences politiques. Maintenant c'est vrai que s'il n'a jamais rien dit sur nos relations bilatérales ça va être un peu compliqué. Surtout au vue du projet que je souhaite lui présenter. Qu'en penses-tu Pyotr ? "
Pyotr Abalishev, éternel Ministre des Affaires Étrangères du Président, statue indéboulonnable du gouvernement, ami de Vasiliy depuis leur début en politique, serviteur chevronné de l’État, diplomate aguerri, était assis dans un des sièges de cuir brun disposé autour de la table. Il sirotait son café tout en prêtant une oreille attentive. Il déposa donc la tasse brulante sur la table en entendant son nom et répondit :
"Qu'en pense-je. Je pense qu'on va réussir. On a l'habitude de traiter avec des nations positionnées à gauche. On sait comment ils pensent, comment ils réfléchissent et je pense qu'on commence, petit à petit, à avoir une vague idée de la manière dont ils conçoivent le monde et les relations internationales.
De plus, il se dit d'extrême-gauche, mais en réalité, il est plus socialiste que révolutionnaire. On est de droite, certes, mais il est quant même plus simple de s'adresser à la gauche modérée qu'à une gauche remontée, chauffée à blanc.
Enfin, sur notre petit projet, on lui propose une vision ambitieuse de notre avenir commun. Un avenir basé sur la richesse, la cohésion et la prospérité. Que demander de plus ?"
Alors que Vasiliy allait répondre à son ministre, un aide de camp entra dans la pièce. Il s'approcha du Président, se pencha et chuchota une information à l'oreille de son patron. Ce dernier se leva, remis sa veste et conclu la conversation ainsi :
"Eh bien nous verrons cela Pyotr. Nous arrivons en gare de Tuashi. Je te laisse prévenir les autres ministres de notre arrivée et je vous remets entre les mains du protocole : ils sauront vous placer.
La porte du train s'ouvrit sur un quai d'asphalte, légèrement recouvert d'un tapis rouge. Vasiliy descendit le petit marchepied en fer et sauta sur la plate-forme. Il fit quelques pas pour se dégourdir les jambes, salua les officiels de l'oblast et de la ville, salua de loin les journalistes et embrassa du regard le dispositif protocolaire mis en place pour l'occasion. Positionner plus loin, des soldats, membres de la Garde présidentielle, se préparaient à être passés en revue. Près d'eux, les musiciens de la Garde faisaient leurs gammes, astiquant cuivres et vents. Tout le long du tapis rouge, des drapeaux slavis et latruants étaient disposés en alternance. Enfin, sur la façade, deux drapeaux avaient été installés sur tout le long, battant par moment au grès du vent.
Au loin, une sirène ferroviaire sonna, annonçant l'arrivée du convoi slavis. Vasiliy se mit en position et attendit.
